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INTRODUCTION
Deux questions se posent à toute pathologie mentale: sous
quelles conditions peut-on parler de maladie dans le domaine psychologique?
Quels rapports peut-on définir entre les faits de la pathologie
mentale et ceux de la pathologie organique? Toutes les psychopathologies
se sont ordonnées à ces deux problèmes: il
y a les psychologies de l'hétérogénéité,
qui se refusent comme l'a fait Blondel, à lire en termes
de psychologie normale les structures de la conscience morbide;
et, au contraire, les psychologies, analytiques ou phénoménologiques,
qui cherchent à ressaisir l'intelligibilité de toute
conduite même démente, dans ses significations antérieures
à la distinction du normal et du pathologique. Un partage
analogue se fait également dans le grand débat de
la psycho-genèse et de l'organo-genèse : recherche
de l'étiologie organique, depuis la découverte de
la paralysie générale, avec son étiologie
syphilitique? ou analyse de la causalité psychologique,
à partir des troubles sans fondement organique, définis
à la fin du XIXe siècle comme syndrome hystérique?
Tant de fois repris, ces problèmes, aujourd'hui, rebutent,
et il serait sans profit de résumer les débats qu'ils
ont fait naître. Mais on peut se demander si l'embarras
ne vient pas de ce qu'on donne le même sens aux notions
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de maladie, de symptômes, d'étiologie en pathologie
mentale et en pathologie organique. S'il apparaît tellement
malaisé de définir la maladie et la santé
psychologiques, n'est-ce pas parce qu'on s'efforce en vain de
leur appliquer massivement des concepts destinés également
à la médecine somatique? La difficulté à
retrouver l'unité des perturbations organiques et des altérations
de la personnalité, ne vient-elle pas de ce qu'on leur
suppose une causalité de même type ? Par delà
la pathologie mentale et la pathologie organique, il y a une pathologie
générale et abstraite qui les domine l'une et l'autre,
leur imposant, comme autant de préjugés, les mêmes
concepts, et leur indiquant les mêmes méthodes comme
autant de postulats. Nous voudrions montrer que la racine de la
pathologie mentale ne doit pas être dans une spéculation
sur une quelconque «métapathologie», mais seulement
dans une réflexion sur l'homme lui-même.
Toutefois un bilan rapide est nécessaire, à la fois
pour rappeler comment se sont constituées toutes les psycho-pathologies,
traditionnelles ou récentes, et pour montrer de quels postulats
la médecine mentale doit se libérer pour devenir
rigoureusement scientifique.
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CHAPITRE PREMIER
MÉDECINE MENTALE
ET MÉDECINE ORGANIQUE
Cette pathologie générale dont nous venons de parler
s'est développée en deux étapes principales.
Comme la médecine organique, la médecine mentale
a tenté, d'abord de déchiffrer l'essence de la maladie
dans le groupement cohérent des signes qui l'indiquent.
Elle a constitué une symptomatologie où sont relevées
les corrélations constantes, ou seulement fréquentes,
entre tel type de maladie et telle manifestation morbide: l'hallucination
auditive, symptôme de telle structure délirante ;
la confusion mentale, signe de telle forme démentielle.
Elle a constitué, d'autre part une nosographie, où
sont analysées les formes elles-mêmes de la maladie,
où sont décrites les phases de son évolution,
et où sont restituées les variantes qu'elle peut
présenter: on aura les maladies aiguës et les maladies
chroniques; on décrira les manifestations épisodiques,
les alternances de symptômes, et leur évolution au
cours de la maladie.
Il peut être utile de schématiser ces descriptions
classiques, non seulement à titre d'exemple, mais aussi
pour fixer le sens originaire de termes classiquement utilisés.
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Nous emprunterons aux vieux ouvrages du début de ce siècle
des descriptions dont l'archaïsme ne doit pas faire oublier
qu'elles ont été des points de départ.
Dupré définissait ainsi l’hystérie:
«État dans lequel la puissance de l'imagination et
de la suggestibilité, unie à cette synergie particulière
du corps et de l'esprit que j'ai dénommée psychoplasticité,
aboutit à la simulation plus ou moins volontaire de syndromes
pathologiques, à l'organisation mythoplastique de troubles
fonctionnels, impossibles à distinguer de ceux des simulateurs
(1).» Cette définition classique désigne donc
comme symptômes majeurs de l'hystérie, la suggestibilité,
et l'apparition de troubles comme la paralysie, l'anesthésie,
l'anorexie, qui n'ont pas, en l'occurrence, de fondement fonctionnel,
mais une origine exclusivement psychologique.
La psychasthénie, depuis les travaux de Janet, est caractérisée
par l'épuisement nerveux avec des stigmates organiques
(asthénie musculaire, troubles gastro-intestinaux, céphalées);
une asthénie mentale (fatigabilité, impuissance
devant l'effort, désarroi en face de l'obstacle; insertion
difficile dans le réel et le présent: ce que Janet
appelait «la perte de la fonction du réel»)
; enfin des troubles de l'émotivité (tristesse,
inquiétude, anxiété paroxystique).
Les obsessions: «apparition sur un état mental habituel
d'indécision, de doute et d'inquiétude, et sous
la forme d'accès paroxystiques intermittents, d'obsessions-impulsions
diverses» (2). On distingue de la phobie, caractérisée
par des crises d'angoisse paroxystique devant des objets déterminés
(agoraphobie devant les espaces vides),
(1) DUPRÉ, La constitution émotive (1911).
(2) DELMAS, La pratique psychiatrique (1929).
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la névrose obsessionnelle, où sont surtout marquées
les défenses que le malade érige contre son angoisse
(précautions rituelles, gestes propitiatoires).
Manie et dépression: Magnan a dénommé «folie
intermittente» cette forme pathologique, dans laquelle on
voit alterner, à des intervalles plus ou moins longs, deux
syndromes pourtant opposés: le syndrome maniaque, et le
syndrome dépressif. Le premier comporte l'agitation motrice,
une humeur euphorique ou coléreuse, une exaltation psychique
caractérisée par la verbigération, la rapidité
des associations et la fuite des idées. La dépression,
à l'inverse, se présente comme une inertie motrice
sur fond d'humeur triste, accompagnée de ralentissement
psychique. Parfois isolées, la manie et la dépression
sont liées le plus souvent par un système d'alternance
régulier ou irrégulier, dont Gilbert-Ballet a dessiné
les différents profils (1).
La paranoïa: sur un arrière-plan d'exaltation passionnelle
(orgueil, jalousie), et d'hyperactivité psychologique,
on voit se développer un délire systématisé,
cohérent, sans hallucination, cristallisant dans une unité
pseudo-logique des thèmes de grandeur, de persécution
et de revendication.
La psychose hallucinatoire chronique est elle aussi une psychose
délirante; mais le délire est mal systématisé,
souvent incohérent; les thèmes de grandeur finissent
par absorber tous les autres dans une exaltation puérile
du personnage; enfin et surtout il est soutenu par des hallucinations.
L'hébéphrénie, psychose de l'adolescence
est classiquement
(1) G. BALLET, La psychose périodique, Journal de Psychologie,
1909-1910.
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définie par une excitation intellectuelle et motrice (bavardage,
néologismes, calembours; maniérisme et impulsions),
par des hallucinations et un délire désordonné,
dont le polymorphisme s'appauvrit peu à peu.
La catatonie se reconnaît au négativisme du sujet
(mutisme, refus d'aliment, phénomènes appelés
par Kraepelin «barrages de volonté»), à
sa suggestibilité (passivité musculaire, conservation
des attitudes imposées, réponses en écho),
enfin aux réactions stéréotypées et
aux paroxysmes impulsifs (décharges motrices brutales qui
semblent déborder tous les barrages instaurés par
la maladie).
Observant que ces trois dernières formes pathologiques,
qui interviennent assez tôt dans le développement,
tendent vers la démence, c'est-à-dire vers la désorganisation
totale de la vie psychologique (le délire s'effrite, les
hallucinations tendent à faire place à un onirisme
décousu, la personnalité sombre dans l'incohérence),
Kraepelin les a groupés sous la dénomination commune
de Démence précoce (1). C'est cette même entité
nosographique qu'a reprise Bleuler, en l'élargissant vers
certaines formes de la paranoïa; et il a donné à
l'ensemble le nom de schizophrénie, caractérisée,
d'une manière générale, par un trouble dans
la cohérence normale des associations -comme un morcellement
(Spaltung) du flux de la pensée - et d'un autre côté,
par une rupture du contact affectif avec le milieu ambiant, par
une impossibilité à entrer en communication spontanée
avec la vie affective d'autrui (autisme).
(1) KRAEPELIN, Lehrbuch der Psychiatrie (1889).
(2) E. BLEULER, Dementia praecox oder gruppe der schizophrenien,
1911.
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Ces analyses ont la même structure conceptuelle que celles
de la pathologie organique: ici et là, mêmes méthodes
pour répartir les symptômes dans les groupes pathologiques,
et pour définir les grandes entités morbides. Or,
ce qu'on retrouve derrière cette méthode unique,
ce sont deux postulats qui concernent, l'un et l'autre, la nature
de la maladie.
On postule, d'abord, que la maladie est une essence, une entité
spécifique repérable par les symptômes qui
la manifestent, mais antérieure à eux, et, dans
une certaine mesure indépendante d'eux; on décrira
un fond schizophrénique caché sous des symptômes
obsessionnels; on parlera de délires camouflés;
on supposera l'entité d'une folie maniaco-dépressive
derrière une crise maniaque ou un épisode dépressif.
A côté de ce préjugé d'essence, et
comme pour compenser l'abstraction qu'il implique, il y a un postulat
naturaliste, qui érige la maladie en espèce naturelle;
l'unité que l'on suppose à chaque groupe nosographique
derrière le polymorphisme des symptômes serait comme
l'unité d'une espèce définie par ses caractères
permanents, et diversifiée dans ses sous-groupes: ainsi
la Démence Précoce est comme une espèce caractérisée
par les formes ultimes de son évolution naturelle, et qui
peut présenter les variantes hébéphréniques,
catatoniques ou paranoïdes.
Si donc il y a eu parallélisme entre la pathologie mentale
et la pathologie organique, ce n'est pas seulement en fonction
d'une certaine idée de l'unité humaine et du parallélisme
psychophysiologique, mais c'est aussi par la présence,
dans l'une comme dans l'autre, de ces deux postulats concernant
la nature de la maladie. Si on définit la maladie mentale
avec les mêmes méthodes
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conceptuelles que la maladie organique, si on isole et si on assemble
les symptômes psychologiques comme les symptômes physiologiques,
c'est avant tout parce qu'on considère la maladie, mentale
ou organique, comme une essence naturelle manifestée par
des symptômes spécifiques. Entre ces deux formes
de pathologie, il n'y a donc pas d'unité réelle,
mais seulement, et par l'intermédiaire de ces deux postulats,
un parallélisme abstrait. Or le problème de l'unité
humaine et de la totalité psychosomatique demeure entièrement
ouvert.
* * *
C'est le poids de ce problème qui a fait dériver
la pathologie vers de nouvelles méthodes et de nouveaux
concepts. La notion de totalité organique et psychologique
fait table rase des postulats qui érigent la maladie en
entité spécifique. La maladie comme réalité
indépendante tend à s'effacer, et on a renoncé
à lui faire jouer le rôle d'une espèce naturelle
à l'égard des symptômes, et, à l'égard
de l'organisme, celui d'un corps étranger. On privilégie,
au contraire, les réactions globales de l'individu; entre
le processus morbide et le fonctionnement général
de l'organisme, la maladie ne s'interpose plus comme une réalité
autonome; on ne la conçoit plus que comme une coupe abstraite
sur le devenir de l'individu malade.
Dans le domaine de la pathologie organique, rappelons pour mémoire
le rôle joué actuellement par les régulations
hormonales et leurs perturbations, l'importance reconnue aux centres
végétatifs, comme la région du troisième
ventricule qui commande ces régulations. On sait combien
Leriche a insisté sur le caractère global des processus
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pathologiques, et sur la nécessité de substituer
à une pathologie cellulaire, une pathologie tissulaire.
Selyé, de son côté, en décrivant les
«maladies de l'adaptation», a montré que l'essence
du phénomène pathologique devait être cherchée
dans l'ensemble des réactions nerveuses et végétatives
qui sont comme la réponse globale de l'organisme à
l'attaque, au «stress», venu du monde extérieur.
En pathologie mentale, on accorde le même privilège
à la notion de totalité psychologique; la maladie
serait altération intrinsèque de la personnalité,
désorganisation interne de ses structures, déviation
progressive de son devenir; elle n'aurait de réalité
et de sens, qu'à l'intérieur d'une personnalité
morbide. C'est dans cette direction qu'on s'est efforcé
de définir les maladies mentales, d'après l'ampleur
des perturbations de la personnalité, et qu'on en est venu
à distribuer les troubles psychiques en deux grandes catégories:
les névroses et les psychoses.
1) Les psychoses, perturbations de la personnalité globale,
comportent: un trouble de la pensée (pensée maniaque
qui fuit, qui s'écoule, glisse sur des associations de
sons ou des jeux de mots; pensée schizophrénique,
qui saute, bondit par-dessus les intermédiaires et procède
par à-coups ou par contrastes) ; une altération
générale de la vie affective et de l'humeur (rupture
du contact affectif dans la schizophrénie ; colorations
émotionnelles massives dans la manie ou la dépression)
; une perturbation du contrôle de la conscience, de la mise
en perspective des divers points de vue, formes altérées
du sens critique (croyance délirante dans la paranoïa,
où le système d'interprétation anticipe sur
les preuves de son exactitude, et demeure imperméable à
toute discussion; indifférence du paranoïde à
la singularité de son expérience hallucinatoire
qui a pour lui valeur d'évidence) ;
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2) Dans les névroses, au contraire, c'est un secteur seulement
de la personnalité qui est atteint: ritualisme des obsédés
à l'égard de tel ou tel objet, angoisses provoquées
par telle situation dans la névrose phobique. Mais le cours
de la pensée demeure intact dans sa structure, même
s'il est plus lent chez les psychasthéniques; le contact
affectif subsiste, quitte à être exagéré
jusqu'à la susceptibilité chez les hystériques;
enfin, le névrosé, quand bien même il présente
des oblitérations de conscience comme l'hystérique,
ou des impulsions incoercibles comme l'obsédé, conserve
la lucidité critique à l'égard de ses phénomènes
morbides.
On classe, en général, parmi les psychoses, la paranoïa
et tout le groupe schizophrénique, avec ses syndromes paranoïdes,
hébéphréniques et catatoniques ; parmi les
névroses, la psychasthénie, l'hystérie, l'obsession,
la névrose d'angoisse et la névrose phobique.
La personnalité devient ainsi l'élément dans
lequel se développe la maladie, et le critère qui
permet de la juger; elle est à la fois la réalité
et la mesure de la maladie.
On a vu dans cette préséance de la notion de totalité
un retour à la pathologie concrète, et la possibilité
de déterminer comme un domaine unique le champ de la pathologie
mentale et celui de la pathologie organique. N'est-ce pas, en
effet, au même individu humain dans sa réalité
que l'une et l'autre s'adressent par des voies différentes?
Par cette mise en place de la notion de totalité ne convergent-elles
pas à la fois par l'identité de leurs méthodes
et l'unité de leur objet?
L'oeuvre de Goldstein pourrait en témoigner. Étudiant
aux frontières de la médecine mentale et de la médecine
organique, un syndrome neurologique comme l'aphasie, il récuse
aussi bien les explications organiques par une
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lésion locale, que les interprétations psychologiques
par un déficit global de l'intelligence. Il montre qu'une
lésion corticale post-traumatique peut modifier le style
des réponses de l'individu à son milieu; une atteinte
fonctionnelle rétrécit les possibilités d'adaptation
de l'organisme et raie du comportement l'éventualité
de certaines attitudes. Quand un aphasique ne peut nommer un objet
qu'on lui montre, alors qu'il peut le réclamer s'il en
a besoin, ce n'est pas en raison d'un déficit (suppression
organique ou psychologique), que l'on pourrait décrire
comme une réalité en soi; c'est qu'il n'est plus
capable d'une certaine attitude en face du monde, d'une perspective
de dénomination, qui au lieu de s'approcher de l'objet
pour le saisir (greifen), se met à distance pour le montrer
et l'indiquer (zeigen) (1).
Que ses désignations premières soient psychologiques
ou organiques, la maladie concernerait en tout cas la situation
globale de l'individu dans le monde; au lieu d'être une
essence physiologique ou psychologique, elle est une réaction
générale de l'individu pris dans sa totalité
psychologique et physiologique. Dans toutes ces formes récentes
d'analyse médicale, on peut donc faire la lecture d'une
signification unique: plus on envisage comme un tout l'unité
de l'être humain, plus se dissipe la réalité
d'une maladie qui serait unité spécifique; et plus
aussi s'impose, pour remplacer l'analyse des formes naturelles
de la maladie, la description de l'individu réagissant
à sa situation sur le mode pathologique.
Par l'unité qu'elle assure et par les problèmes
qu'elle supprime, cette notion de totalité est bien faite
pour apporter à la pathologie un climat d'euphorie conceptuelle.
(1) GOLDSTEIN, Journal de Psychologie, 1933.
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C'est de ce climat qu'ont voulu profiter ceux qui, de près
ou de loin, se sont inspirés de Goldstein. Mais le malheur
a voulu que l'euphorie ne soit pas du même côté
que la rigueur.
* * *
Nous voudrions montrer au contraire que la pathologie mentale
exige des méthodes d'analyse différentes de la pathologie
organique, et que c'est seulement par un artifice de langage qu'on
peut prêter le même sens aux «maladies du corps»
et aux «maladies de l'esprit». Une pathologie unitaire
qui utiliserait les mêmes méthodes et les mêmes
concepts dans le domaine psychologique et dans le domaine physiologique
est actuellement de l'ordre du mythe, même si l'unité
du corps et de l'esprit est de l'ordre de la réalité.
1) L'abstraction. -Dans la pathologie organique, le thème
d'un retour au malade par delà la maladie n'exclut pas
la mise en perspective rigoureuse qui permet d'isoler, dans les
phénomènes pathologiques les conditions et les effets,
les processus massifs et les réactions singulières.
L'anatomie et la physiologie proposent justement à la médecine
une analyse qui autorise des abstractions valables sur le fond
de la totalité organique. Certes, la pathologie de Selyé
insiste, plus que toute autre, sur la solidarité de chaque
phénomène segmentaire avec le tout de l'organisme;
mais ce n'est pas pour les faire disparaître dans leur individualité,
ni pour dénoncer en eux une abstraction arbitraire. C'est
pour permettre, au contraire, de mettre en ordre les phénomènes
singuliers dans une cohérence globale, c'est pour montrer,
par exemple, comment des lésions intestinales analogues
à
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celles de la typhoïde, prennent place dans un ensemble de
perturbations hormonales, dont un élément essentiel
est un trouble du fonctionnement cortico-surrénal. L'importance
donnée en pathologie organique à la notion de totalité
n'exclut ni l'abstraction d'éléments isolés,
ni l'analyse causale; elle permet au contraire une abstraction
plus valable et la détermination d'une causalité
plus réelle.
Or, la psychologie n'a jamais pu offrir à la psychiatrie
ce que la physiologie a donné à la médecine:
l'instrument d'analyse qui, en délimitant le trouble, permettrait
d'envisager le rapport fonctionnel de cette atteinte à
l'ensemble de la personnalité. La cohérence d'une
vie psychologique semble, en effet, assurée d'une autre
manière que la cohésion d'un organisme; l'intégration
des segments y tend vers une unité qui rend chacun d'eux
possible, mais se résume et se recueille en chacun: c'est
ce que les psychologues appellent dans leur vocabulaire emprunté
à la phénoménologie l'unité significative
des conduites, qui enferme en chaque élément -rêve,
crime, geste gratuit, association libre -l'allure générale,
le style, toute l'antériorité historique et les
implications éventuelles d'une existence. L'abstraction
ne peut donc pas se faire de la même manière en psychologie
et en physiologie; et la délimitation d'un trouble pathologique
exige d'autres méthodes en pathologie organique qu'en pathologie
mentale.
2) Le normal et le pathologique. -La médecine a vu progressivement
s'estomper la ligne de séparation entre les faits pathologiques
et les faits normaux; ou plutôt elle a saisi plus clairement
que les tableaux cliniques n'étaient pas une collection
des faits anormaux, de «monstres» physiologiques,
mais qu'ils étaient en partie
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constitués par les mécanismes normaux et les réactions
adaptatives d'un organisme fonctionnant selon sa norme. L'hypercalciurie,
qui suit une fracture du fémur, est une réponse
organique située, comme le dit Leriche, «dans la
ligne des possibilités tissulaires» (1) : c'est l'organisme
réagissant d'une manière ordonnée à
l'atteinte pathologique, et comme pour la réparer. Mais,
ne l'oublions pas: ces considérations reposent sur une
planification cohérente des possibilités physiologiques
de l'organisme; et l'analyse des mécanismes normaux de
la maladie permet, en fait, de mieux discerner l'impact de l'atteinte
morbide, et, avec les virtualités normales de l'organisme,
son aptitude à la guérison: tout comme la maladie
est inscrite à l'intérieur des virtualités
physiologiques normales, la possibilité de la guérison
est décrite à l'intérieur des processus de
la maladie.
En psychiatrie, au contraire, la notion de personnalité
rend singulièrement difficile la distinction du normal
et du pathologique. Bleuler, par exemple, avait opposé
comme deux pôles de la pathologie mentale, le groupe des
schizophrénies, avec la rupture du contact avec la réalité,
et le groupe des folies maniaco-dépressives, ou psychoses
cycliques, avec l'exagération des réactions affectives.
Or, cette analyse a paru définir aussi bien les personnalités
normales que les personnalités morbides; et Kretschmer
a pu constituer dans cet esprit, une caractérologie bipolaire,
comportant la schizothymie et la cyclothymie, dont l'accentuation
pathologique se présenterait comme schizophrénie
et comme «cyclophrénie». Mais, du coup, le
passage des réactions normales aux formes morbides ne relève
pas d'une analyse précise
(1) LERICHE, Philosophie de la Chirurgie.
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des processus; il permet seulement une appréciation qualitative
qui autorise toutes les confusions.
Alors que l'idée de solidarité organique permet
de distinguer et d'unir atteinte morbide et réponse adaptée,
l'examen de la personnalité, prévient, en pathologie
mentale, de pareilles analyses.
3) Le malade et le milieu. -Enfin, une troisième différence
empêche qu'on traite avec les mêmes méthodes
et qu'on analyse avec les mêmes concepts la totalité
organique et la personnalité psychologique. Aucune maladie,
sans doute, ne peut être séparée des méthodes
de diagnostic, des procédés d'isolement, des instruments
thérapeutiques dont l'entoure la pratique médicale.
Mais la notion de totalité organique fait ressortir, indépendamment
de ces pratiques, l'individualité du sujet malade; elle
permet de l'isoler dans son originalité morbide, et de
déterminer le caractère propre de ses réactions
pathologiques.
Du côté de la pathologie mentale, la réalité
du malade ne permet pas une pareille abstraction et chaque individualité
morbide doit être comprise à travers les pratiques
du milieu à son égard. La situation de tutelle imposée
à l'aliéné par la loi de 1838, sa dépendance
totale à l'égard de la décision médicale
ont sans doute contribué à fixer, à la fin
du XIXe siècle, le personnage de l'hystérique. Dépossédé
de ses droits par le tuteur et le conseil de famille, retombé
pratiquement dans l'état de minorité juridique et
morale, privé de sa liberté par la toute-puissance
du médecin, le malade devenait le noeud de toutes les suggestions
sociales: et au point de convergence de ces pratiques, s'offrait
la suggestibilité, comme syndrome majeur de l'hystérie.
Babinski, imposant du dehors à sa malade, l'emprise de
la suggestion, la conduisait
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à ce point d'aliénation où, effondrée,
sans voix et sans mouvement, elle était prête à
accueillir l'efficace de la parole miraculeuse: «Lève-toi
et marche.» Et le médecin trouvait le signe de la
simulation dans la réussite de sa paraphrase évangélique,
puisque la malade, suivant l'injonction ironiquement prophétique,
se levait réelle ment et réellement marchait. Or,
dans ce que le médecin dénonçait comme illusion,
il se heurtait, en fait à la réalité de sa
pratique médicale: dans cette suggestibilité, il
trouvait le résultat de toutes les suggestions, de toutes
les dépendances auxquelles était soumis le malade.
Que les observations ne présentent plus guère aujourd'hui
de pareils miracles, n'infirme pas la réalité des
réussites de Babinski, mais prouve seulement que le visage
de l'hystérique tend à s'effacer, à mesure
que s'atténuent les pratiques de la suggestion qui constituaient
autrefois le milieu du malade.
La dialectique des rapports de l'individu à son milieu
ne se fait donc pas dans le même style en physiologie pathologique
et en psychologie pathologique. On ne peut donc admettre d'emblée
ni un parallélisme abstrait, ni une unité massive
entre les phénomènes de la pathologie mentale et
ceux de la pathologie organique; il est impossible de transposer
de l'une à l'autre les schémas d'abstractions, les
critères de normalité, ou la définition de
l'individu morbide. La pathologie mentale doit s'affranchir de
tous les postulats abstraits d'une «métapathologie»
: l'unité assurée par celle-ci entre les diverses
formes de maladie n'est jamais que factice; c'est l'homme réel
qui porte leur unité de fait.
Il faut donc, en faisant crédit à l'homme lui-même,
et non pas aux abstractions sur la maladie, analyser la spécificité
de la maladie mentale, rechercher les formes
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concrètes qu'elle peut prendre dans la vie psychologique
d'un individu; puis déterminer les conditions qui ont rendu
possibles ces divers aspects, et restituer l'ensemble du système
causal qui les a fondés.
A ces deux séries de questions cherchent à répondre
les deux parties de cet ouvrage:
1) Les dimensions psychologiques de la maladie;
2) Les conditions réelles de la maladie.
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PREMIÈRE PARTIE
LES DIMENSIONS
PSYCHOLOGIQUES DE LA MALADIE
CHAPITRE II
LA MALADIE ET L'ÉVOLUTION
En présence d'un malade profondément atteint, on
a l'impression première d'un déficit global et massif,
sans aucune compensation: l'incapacité d'un sujet confus
à se repérer dans le temps et dans l'espace, les
ruptures de continuité qui se produisent sans cesse dans
sa conduite, l'impossibilité de dépasser l'instant
où il est muré pour accéder à l'univers
d'autrui ou pour se tourner vers le passé et l'avenir,
tous ces phénomènes invitent à décrire
sa maladie en termes de fonctions abolies: la conscience du malade
confus est obscurcie, rétrécie, fragmentée.
Mais ce vide fonctionnel est en même temps rempli par un
tourbillon de réactions élémentaires qui
semblent exagérées et comme rendues plus violentes
par la disparition des autres conduites: tous les automatismes
de répétition sont accentués (le malade répond
en écho aux questions qu'on lui pose, un geste déclenché
s'enraye et se réitère indéfiniment), le
langage intérieur envahit tout le domaine d'expression
du sujet qui poursuit à mi-voix un monologue
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décousu sans s'adresser jamais à personne; enfin
par instants surgissent des réactions émotionnelles
intenses.
Il ne faut donc pas lire la pathologie mentale dans le texte trop
simple des fonctions abolies: la maladie n'est pas seulement perte
de la conscience, mise en sommeil de telle fonction, obnubilation
de telle faculté. Dans son découpage abstrait, la
psychologie du XIXe siècle invitait à cette description
purement négative de la maladie; et la sémiologie
de chacune était bien facile, qui se bornait à décrire
les aptitudes disparues, à énumérer, dans
les amnésies, les souvenirs oubliés, à détailler
dans les dédoublements de personnalités les synthèses
devenues impossibles. En fait, la maladie efface, mais elle souligne;
elle abolit d'un côté, mais c'est pour exalter de
l'autre; l'essence de la maladie n'est pas seulement dans le vide
qu'elle creuse, mais aussi dans la plénitude positive des
activités de remplacement qui viennent le combler.
Quelle dialectique va rendre compte à la fois de ces faits
positifs et des phénomènes négatifs de disparition?
D'entrée de jeu, on peut noter que fonctions disparues
et fonctions exaltées ne sont pas de même niveau:
ce qui a disparu, ce sont les coordinations complexes, c'est la
conscience avec ses ouvertures intentionnelles, son jeu d'orientation
dans le temps et l'espace, c'est la tension volontaire qui reprend
et ordonne les automatismes. Les conduites conservées et
accentuées sont, à l'inverse, segmentaires et simples;
il s'agit d'éléments dissociés qui se libèrent
dans un style d'incohérence absolue. A la synthèse
complexe du dialogue s'est substitué le monologue fragmentaire;
la syntaxe à travers laquelle se constitue un sens est
brisée, et il ne subsiste plus que des éléments
verbaux d'où s'échappent des sens ambigus, polymorphes
et labiles; la cohérence
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spatio-temporelle qui s'ordonne à l'ici et au maintenant
s'est effondrée, et il ne subsiste plus qu'un chaos d'ici
successifs et d'instants insulaires. Les phénomènes
positifs de la maladie s'opposent aux négatifs, comme le
simple au complexe.
Mais aussi comme le stable à l'instable. Les synthèses
spatio-temporelles, les conduites intersubjectives, l'intentionnalité
volontaire, sont sans cesse compromises par des phénomènes
aussi fréquents que le sommeil, aussi diffus que la suggestion,
aussi coutumiers que le rêve. Les conduites accentuées
par la maladie ont une solidité psychologique que n'ont
pas les structures abolies. Le processus pathologique exagère
les phénomènes les plus stables et ne supprime que
les plus labiles.
Enfin les fonctions pathologiquement accentuées sont les
plus involontaires: la malade a perdu toute initiative, au point
que la réponse même induite par une question ne lui
est plus possible: il ne peut que répéter les derniers
mots de son interlocuteur; ou quand il parvient à faire
un geste, l'initiative est aussitôt débordée
par un automatisme de répétition qui l'arrête
et l'étouffe. Disons donc, en résumé, que
la maladie supprime les fonctions complexes, instables et volontaires,
en exaltant les fonctions simples, stables et automatiques.
Or, cette différence dans le niveau structural est doublée
d'une différence dans le niveau évolutif. La prééminence
des réactions automatiques, la succession sans cesse rompue
et désordonnée des conduites, la forme explosive
des réactions émotionnelles, sont caractéristiques
d'un niveau archaïque dans l'évolution de l'individu.
Ce sont ces conduites qui donnent leur style aux réactions
de l'enfant: absence des conduites de dialogue, ampleur des monologues
sans interlocuteurs,
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répétitions en écho par incompréhension
de la dialectique question-réponse; pluralité des
coordonnées spatio-temporelles, ce qui permet des conduites
en îlots, où les espaces sont fragmentés et
les moments indépendants, tous ces phénomènes
qui sont communs aux structures pathologiques et aux stades archaïques
de l'évolution désignent dans la maladie un processus
régressif.
Si donc, dans un seul mouvement, la maladie fait surgir des signes
positifs et des signes négatifs, si elle supprime et exalte
à la fois, c'est dans la mesure où, revenant à
des phases antérieures de l'évolution, elle fait
disparaître les acquisitions récentes, et redécouvre
les formes de conduites normalement dépassées. La
maladie est le processus au long duquel se défait la trame
de l'évolution, supprimant d'abord, et dans ses formes
les plus bénignes, les structures les plus récentes,
atteignant ensuite, à son achèvement et à
son point suprême de gravité, les niveaux les plus
archaïques. La maladie n'est donc pas un déficit qui
frappe aveuglément telle faculté ou telle autre;
il y a dans l'absurdité du morbide une logique qu'il faut
savoir lire; c'est la logique même de l'évolution
normale. La maladie n'est pas une essence contre nature, elle
est la nature elle-même, mais dans un processus inversé;
l'histoire naturelle de la maladie n'a qu'à remonter le
courant de l'histoire naturelle de l'organisme sain. Mais dans
cette logique unique, chaque maladie conservera son profil singulier;
chaque entité nosographique trouvera sa place, et son contenu
sera défini, par le point où s'arrête le travail
de la dissociation; aux différences d'essence entre les
maladies, il faut préférer l'analyse selon le degré
de profondeur de la détérioration, et le sens d'une
maladie pourra être défini par l'étiage où
se stabilise le processus de régression.
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* * *
«Dans toute folie», disait Jackson, «il existe
une atteinte morbide d'un nombre plus ou moins grand de centres
cérébraux supérieurs, ou, ce qui est synonyme,
d'un niveau d'évolution le plus élevé de
l'infrastructure cérébrale, ou, ce qui est encore
synonyme, du substratum anatomique de la base physique de la conscience...
En toute folie, une grande part des centres cérébraux
supérieurs est mise hors de fonctionnement d'une manière
temporaire ou permanente, par quelque processus pathologique»
(1). Toute l'oeuvre de Jackson avait tendu à donner droit
de cité à l'évolutionnisme en neuro- et en
psycho-pathologie. Depuis les Croonian Lectures (1874), il n'est
plus possible d'omettre les aspects régressifs de la maladie;
l'évolution est désormais une des dimensions par
lesquelles on a accès au fait pathologique.
Tout un côté de l'oeuvre de Freud est le commentaire
des formes évolutives de la névrose. L'histoire
de la libido, de son développement, de ses fixations successives
est comme le recueil des virtualités pathologiques de l'individu:
chaque type de névrose est retour à un stade d'évolution
libidinale. Et la psychanalyse a cru pouvoir écrire une
psychologie de l'enfant, en faisant une pathologie de l'adulte.
1) Les premiers objets recherchés par l'enfant sont les
aliments, et le premier instrument de plaisir, la bouche: phase
d'érotisme buccal pendant laquelle les frustrations alimentaires
peuvent nouer les complexes de sevrage; phase aussi de liaison
quasi biologique avec la mère, où tout abandon peut
provoquer les déficits physiologiques
(1) Facteurs de la folie, Selected Papers, II, p. 411.
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analysés par Spitz (1), ou les névroses décrites
par Mme Guex comme étant spécifiquement des névroses
d'abandon (2). Mme Sechehaye est même parvenue à
analyser une jeune schizophrène chez qui une fixation à
ces stades très archaïques de développement,
avait amené, au moment de l'adolescence, un état
de stupeur hébéphrénique où le sujet
vivait, effondré, dans la conscience anxieusement diffuse
de son corps affamé.
2) Avec la dentition et le développement de la musculature,
l'enfant organise tout un système de défense agressive
qui marque les premiers moments de son indépendance. Mais
c'est aussi le moment où les disciplines -et d'une façon
majeure, la discipline sphinctérienne s'imposent à
l'enfant, lui rendant présente l'instance parentale sous
sa forme répressive. L'ambivalence s'installe, comme dimension
naturelle de l'affectivité: ambivalence de l'aliment qui
ne satisfait que dans la mesure où on le détruit
sur le mode agressif de la morsure; ambivalence du plaisir qui
est aussi bien d'excrétion que d'introjection; ambivalence
des satisfactions tantôt permises et valorisées,
tantôt interdites et punies. C'est au coeur de cette phase
que se fait la mise en place de ce que Mme Mélanie Klein
appelle les «bons» et les «mauvais objets»;
mais l'ambiguïté latente des uns et des autres n'est
pas encore dominée, et la fixation à cette période
décrite par Freud comme «stade sadico-anal»
cristallise les syndromes obsessionnels: syndrome contradictoire
de doute, d'interrogation, d'attirance impulsive sans cesse compensée
par la rigueur de l'interdiction, de précautions contre
soi-même, toujours tournée, mais toujours
(1) SPITZ, L'hospitalisme.
(2) G. GUEX, Les névroses d'abandon (P. U. F.).
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recommencée, dialectique de la rigueur et de la complaisance,
de la complicité et du refus, où peut se lire l'ambivalence
radicale de l'objet désiré.
3) Liée aux premières activités érotiques,
à l'affinement des réactions d'équilibre,
et à la reconnaissance de soi dans le miroir, se constitue
une expérience du «corps propre». L'affectivité
développe alors comme thème majeur l'affirmation
ou la revendication de l'intégrité corporelle; le
narcissisme devient une structure de la sexualité, et le
corps propre un objet sexuel privilégié. Toute rupture,
dans ce circuit narcissique, perturbe un équilibre déjà
difficile, comme en témoigne l'angoisse des enfants devant
les fantaisies castratrices des menaces parentales. C'est dans
ce désordre anxieux des expériences corporelles
que se précipite le syndrome hystérique: dédoublement
du corps, et constitution d’un alter ego où le sujet
lit en miroir ses pensées, ses désirs et ses gestes
dont ce double démoniaque le dépossède par
avance; morcellement hystérique qui soustrait à
l’expérience globale du corps des éléments
anesthésies ou paralysés; angoisse phobique devant
des objets dont les menaces fantastiques visent pour le malade
l’intégrité de son corps (Freud a ainsi analysé
la phobie d’un garçon de 4 ans chez qui la peur des
chevaux recouvrait la hantise de la castration) (1).
4) Enfin se fait le «choix objectal», au terme de
cette première enfance: choix qui doit impliquer avec une
fixation hétérosexuelle, une identification au parent
de même sexe. Mais à cette différenciation,
et à l'assomption d'une sexualité normale s'opposent
l'attitude des parents et l'ambivalence de l'affectivité
infantile: elle est en effet,
(1) FREUD, Cinq psychanalyses (p. III).
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à cette époque encore, fixée sur le mode
d'une jalousie toute mêlée d'érotisme et d'agressivité,
à une mère désirée qui se refuse ou
du moins se partage; et elle se décompose en anxiété
devant un père dont la rivalité triomphante suscite,
avec la haine, le désir amoureux d'identification. C'est
le fameux complexe d'Oedipe, où Freud croyait lire l'énigme
de l'homme et la clef de son destin; où il faut sans doute
trouver l'analyse la plus compréhensive des conflits vécus
par l'enfant dans ses rapports avec ses parents, et le point de
fixation de beaucoup de névroses.
En bref tout stade libidinal est une structure pathologique virtuelle.
La névrose est une archéologie spontanée
de la libido.
Janet reprend lui aussi le thème jacksonien, mais dans
un horizon sociologique. La chute d'énergie psychologique
qui caractérise la maladie rendrait impossibles les conduites
complexes acquises au cours de l'évolution sociale, et
découvrirait, comme une marée qui se retire, des
comportements sociaux primitifs, ou même des réactions
présociales.
Un psychasthénique ne parvient pas à croire à
la réalité de ce qui l'entoure; c'est une conduite,
pour lui, «trop difficile». Qu'est-ce qu'une conduite
difficile? Essentiellement une conduite dans laquelle une analyse
verticale montre la superposition de plusieurs conduites simultanées.
Tuer un gibier à la chasse est une conduite; raconter,
après coup, qu'on a tué un gibier, est une autre
conduite. Mais au moment où l'on guette, où l'on
tue, se raconter à soi-même que l'on tue, que l'on
poursuit, que l'on guette, pour pouvoir en faire aux autres, par
la suite, l'épopée; avoir simultanément la
conduite réelle de la chasse et la conduite virtuelle du
récit, c'est là une opération double, beaucoup
plus compliquée que chacune
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des deux autres, et qui n'est qu'en apparence la plus simple:
c'est la conduite du présent, germe de toutes les conduites
temporelles, où se superposent et s'imbriquent le geste
actuel et la conscience que ce geste aura un avenir, c'est-à-dire
que plus tard on pourra le raconter comme un événement
passé. On peut donc mesurer la difficulté d'une
action au nombre de conduites élémentaires qu'implique
l'unité de son déroulement.
Prenons à son tour cette conduite du «récit
aux autres», dont la virtualité fait partie des conduites
du présent. Raconter, ou plus simplement parler, ou d'une
façon plus élémentaire encore, jeter un ordre
n'est pas non plus quelque chose de simple; c'est d'abord se référer
à un événement ou à un ordre de choses,
ou à un monde auquel je n'ai pas accès moi-même,
mais auquel autrui peut avoir accès à ma place;
il me faut donc reconnaître le point de vue d'autrui, et
l'intégrer au mien; il me faut donc doubler ma propre action
(l'ordre lancé), d'une conduite virtuelle, celle d'autrui
qui doit l'exécuter. Plus encore: lancer un ordre suppose
toujours l'oreille qui le percevra, l'intelligence qui le comprendra,
le corps qui l'exécutera; dans l'action de commander est
impliquée la virtualité d'être obéi.
C'est dire que ces conduites apparemment si simples que sont l'attention
au présent, le récit, la parole impliquent toutes
une certaine dualité, qui est, au fond la dualité
de toutes les conduites sociales. Si donc le psychasthénique
trouve si ardue l'attention au présent, c'est par les implications
sociales qu'obscurément elle enferme; sont devenues difficiles
pour lui toutes ces actions qui ont un envers (regarder-être
regardé, dans la présence; parler-être parlé,
dans le langage; croire être cru, dans le récit)
parce que ce sont des conduites qui se déploient dans un
horizon social. Il a fallu toute
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une évolution sociale pour que le dialogue devienne un
mode de rapport inter humain ; il n'a été rendu
possible que par le passage d'une société immobile
dans sa hiérarchie du moment, qui n'autorise que le mot
d'ordre, à une société où l'égalité
des rapports permet et garantit l'échange virtuel, la fidélité
au passé, l'engagement de l'avenir, la réciprocité
des points de vue. C'est toute cette évolution sociale
que remonte le malade incapable de dialogue.
Chaque maladie, selon sa gravité, abolit telle ou telle
de ces conduites que la société dans son évolution
avait rendues possibles, et elle lui substitue des formes archaïques
de comportement :
1) Au dialogue, comme forme suprême de l'évolution
du langage, fait place une sorte de monologue où le sujet
se raconte à lui-même ce qu'il fait, ou bien dans
lequel il mène, avec un interlocuteur imaginaire un dialogue
qu'il serait incapable de mener avec un partenaire réel,
comme ce professeur psychasthénique qui ne pouvait faire
sa conférence que devant sa glace. Il devient pour le malade
trop «difficile» d'agir sous le regard d'autrui :
c'est pourquoi tant de sujets, obsédés ou psychasthéniques,
présentent, quand ils se sentent observés des phénomènes
de libération émotionnelle, comme les tics, les
mimiques, les myoclonies de toutes sortes; 2) En perdant cette
virtualité ambiguë du dialogue, et en ne saisissant
plus la parole que par cette face schématique qu'elle présente
au sujet parlant, le malade perd la maîtrise de son univers
symbolique; et l'ensemble des mots, des signes, des rites, bref
tout ce qu'il y a d'allusif et de référentiel dans
le monde humain, cesse de s'intégrer dans un système
d'équivalences significatives; les paroles et les gestes
ne sont plus ce domaine commun où se
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rencontrent les intentions de soi et des autres, mais des significations
existant d'elles-mêmes, d'une existence massive et inquiétante;
le sourire n'est plus la réponse banale à un salut
quotidien; il est un événement énigmatique
que ne peut réduire aucune des équivalences symboliques
de la politesse; sur l'horizon du malade il se détache
alors comme le symbole d'on ne sait quel mystère, comme
l'expression d'une ironie qui se tait et menace. L'univers de
la persécution sourd de toutes parts;
3) Ce monde qui va du délire à l'hallucination semble
relever tout entier d'une pathologie de la croyance, comme conduite
interhumaine : le critère social de la vérité
(«croire ce que les autres croient»), n'a plus de
valeur pour le malade; et dans ce monde que l'absence d'autrui
a privé de solidité objective, il fait entrer tout
un univers de symboles, de fantasmes, de hantises; ce monde où
s'est éteint le regard de l'autre devient poreux aux hallucinations
et aux délires. Ainsi, dans ces phénomènes
pathologiques, le malade est renvoyé à des formes
archaïques de croyance, quand l'homme primitif ne trouvait
pas, dans sa solidarité avec autrui le critère de
la vérité, quand il projetait ses désirs
et ses craintes en fantasmagories qui tissaient avec le réel
les écheveaux indissociables du rêve, de l'apparition,
et du mythe.
***
A l'horizon de toutes ces analyses, il y a, sans doute des thèmes
explicatifs qui se situent d'eux-mêmes aux frontières
du mythe: le mythe, d'abord, d'une certaine substance psychologique
(«libido», chez Freud, «force psychique»
chez Janet), qui serait comme le matériau
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brut de l'évolution, et qui, progressant au cours du développement
individuel et social, subirait comme une rechute, et retomberait,
par le fait de la maladie, à son état antérieur;
le mythe aussi d'une identité entre le malade, le primitif
et l'enfant, mythe par lequel se rassure la conscience scandalisée
devant la maladie mentale, et s'affermit la conscience enfermée
dans ses préjugés culturels. De ces deux mythes,
le premier, parce qu'il est scientifique a vite abandonné
(de Janet, on retient l'analyse des conduites, et non l'interprétation
par la force psychologique; les psychanalystes répugnent
de plus en plus à la notion bio-psychologique de libido);
l'autre, au contraire, parce qu'il est éthique, parce qu'il
justifie plus qu'il explique, demeure encore vivant.
Pourtant, il n'y a guère de sens à restituer une
identité entre la personnalité morbide du malade
et celle, normale de l'enfant ou du primitif. De deux choses l'une,
en effet:
-Ou l'on admet à la rigueur l'interprétation de
Jackson: «J'imaginerai que les centres cérébraux
sont en quatre couches, A, B, C, D» ; la première
forme de la folie, la plus bénigne, sera - A + B + C +
D; «la totalité de la personnalité est en
fait + B + C + D ; le terme -A est donné seulement pour
montrer en quoi la nouvelle personnalité diffère
de la personnalité antérieure» (1); la régression
pathologique n'est alors qu'une opération soustractive;
mais ce qui est soustrait dans cette arithmétique, c'est
justement le terme ultime, qui promeut et achève la personnalité;
c'est-à-dire que «le reste» ne sera pas une
personnalité antérieure, mais une personnalité
abolie. Comment, de ce fait, identifier
(1) C. JACKSON, Facteurs de la jolie, trad. franç., p.
30.
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le sujet malade aux personnalités «antérieures»
du primitif ou de l'enfant?
-Ou bien on élargit le Jacksonisme en admettant une réorganisation
de la personnalité; la régression ne se contente
pas de supprimer et de libérer, elle ordonne et met en
place; comme le disaient Monakow et Mourgue à propos de
la dissolution neurologique: «La désintégration
n'est pas l'inversion exacte de l'intégration... Il serait
absurde de dire que l'hémiplégie est un retour au
stade primitif de l'apprentissage de la locomotion... L'autorégulation
joue ici, de sorte que la notion de désintégration
pure n'existe pas. Ce processus idéal est masqué
par la tendance créatrice de l'organisme sans cesse en
action, à rétablir l'équilibre troublé
(1).» Il ne peut donc plus s'agir de personnalités
archaïques; il faut admettre la spécificité
de la personnalité morbide; la structure pathologique du
psychisme n'est pas originaire; elle est rigoureusement originale.
Il n'est pas question d'invalider les analyses de la régression
pathologique, quand il faut seulement les affranchir des mythes
dont Janet ni Freud n'ont su les décanter. Il serait vain,
sans doute, de dire, dans une perspective explicative que l'homme,
devenant malade, redevient un enfant; mais d'un point de vue descriptif,
il est exact de dire que le malade manifeste, dans sa personnalité
morbide des conduites segmentaires, analogues à celles
d'un âge antérieur ou d'une autre culture; la maladie
découvre et privilégie des conduites normalement
intégrées. La régression ne doit donc être
prise que comme un des aspects descriptifs de la maladie.
(1) MONAKOW et MOURGUE, Introduction biologique à la neurologie
(p. 178).
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Une description structurale de la maladie devrait donc, pour chaque
syndrome, analyser les signes positifs et les signes négatifs,
c'est-à-dire détailler les structures abolies et
les structures dégagées. Ce ne serait pas expliquer
les formes pathologiques, mais seulement les mettre dans une perspective
qui rendrait cohérents et compréhensibles les faits
de régression individuelle ou sociale relevés par
Freud et par Janet. On peut ainsi résumer les grandes lignes
d'une pareille description:
1) Le déséquilibre et les névroses ne sont
que le premier degré de dissolution des fonctions psychiques;
l'atteinte ne porte que sur l'équilibre général
de la personnalité psychologique, et cette rupture, souvent
momentanée ne libère que les complexes affectifs,
les schèmes émotionnels inconscients, constitués
au cours de l'évolution individuelle;
2) Dans la paranoïa, le trouble général de
l'humeur libère une structure passionnelle qui n'est que
l'exagération des comportements coutumiers de la personnalité;
mais ni la lucidité, ni l'ordre, ni la cohésion
du fond mental ne sont encore atteints;
3) Mais avec les états oniroïdes, nous atteignons
un niveau où les structures de la conscience sont déjà
dissociées ; le contrôle perceptif et la cohérence
du raisonnement ont disparu; et dans cet émiettement de
la sphère consciente, on voit s'infiltrer les structures
du rêve, qui ne sont d'ordinaire libérées
que dans le sommeil. Illusions, hallucinations, fausses reconnaissances
manifestent à l'état vigile la désinhibition
des formes de la conscience onirique;
4) La dissociation accède, dans les états maniaques
et mélancoliques à la sphère instinctivo-affective
; la puérilité émotionnelle du maniaque,
la perte, chez le mélancolique
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de la conscience du corps et des conduites de conservation, représentent
le côté négatif. Quant aux formes positives
de la maladie, elles apparaissent dans ces paroxysmes d'agitation
motrice ou d'explosions émotionnelles où le mélancolique
affirme son désespoir, le maniaque son agitation euphorique;
5) Enfin, dans les états confusionnels et schizophréniques,
la détérioration prend l'allure d'un déficit
capacitaire; dans un horizon où les repères spatiaux
et temporels sont devenus trop imprécis pour permettre
l'orientation, la pensée, en charpie, procède par
fragments isolés, scande un monde vide et noir de «syncopes
psychiques», ou s'enferme dans le silence d'un corps dont
la motricité elle-même est verrouillée par
la catatonie. Seules, persisteront à émerger, comme
signes positifs, les stéréotypies, les hallucinations,
des schèmes verbaux cristallisés en syllabes incohérentes,
et de brusques irruptions affectives traversant en météores
l'inertie démentielle;
6) Et c'est sur la démence que se ferme le cycle de cette
dissolution pathologique, la démence où foisonnent
tous les signes négatifs des déficits, et où
la dissolution est devenue si profonde qu'elle n'a plus aucune
instance à désinhiber; il n'y a plus de personnalité,
mais seulement un être vivant.
Mais une analyse de ce type ne saurait épuiser l'ensemble
du fait pathologique (1). Elle est insuffisante, et à un
double titre:
a) Elle néglige l'organisation des personnalités
morbides dans lesquelles sont mises à jour les structures
(1) L'erreur du néo-jacksonisme à la manière
de M. H. Ey est d'avoir fait de la régression le «
principe» de la maladie, c'est-à-dire d'avoir voulu
y épuiser sa totalité et y trouver sa cause.
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régressives; aussi profonde que soit la dissolution (le
seul cas de la démence mis à part), la personnalité
ne peut jamais disparaître complètement; ce que retrouve
la régression de la personnalité, ce ne sont pas
des éléments dispersés -car ils ne l'ont
jamais été -ni des personnalités plus archaïques
-car il n'y a pas de chemin de retour dans le développement
de la personnalité, mais seulement dans la succession des
conduites. Pour inférieures et simples qu'elles soient,
il ne faut pas omettre les organisations par lesquelles un schizophrène
structure son univers: le monde morcelé qu'il décrit
est à la mesure de sa conscience dispersée, le temps
sans avenir ni passé dans lequel il vit, est le reflet
de son incapacité à se projeter dans un futur, et
à se reconnaître dans un passé; mais ce chaos
trouve son point de cohérence dans la structure personnelle
du malade qui assure l'unité vécue de sa conscience
et de son horizon. Aussi malade que peut être un malade,
ce point de cohérence ne peut manquer d'exister. La science
de la pathologie mentale ne peut être que la science de
la personnalité malade.
b) L'analyse régressive décrit, d'autre part, l'orientation
de la maladie, sans en expliciter l'origine. Si elle n'était
que régression, la maladie serait comme une virtualité
déposée, en chaque individu, par le mouvement même
de son évolution; la folie ne serait qu'une éventualité,
la rançon toujours exigible du développement humain.
Mais que telle personne soit malade, et soit malade, à
ce moment-ci, de cette maladie-ci, que ses obsessions aient tel
thème, que son délire comporte telles revendications»
ou que ses hallucinations s'extasient dans l'univers de telles
formes visuelles, la notion abstraite de régression ne
peut en rendre compte. Dans la perspective évolutionniste,
la maladie n'a d'autre statut que celui de la
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virtualité générale. La causalité
qui la rend nécessaire n'est pas encore dégagée,
non plus que celle qui donne à chaque tableau clinique
sa coloration singulière. Cette nécessité,
et ses formes individuelles, ce n'est pas à une évolution
toujours spécifique qu'il faut la demander; c'est à
l'histoire personnelle du malade.
Il faut donc pousser l'analyse plus loin; et compléter
cette dimension évolutive, virtuelle et structurale de
la maladie, par l'analyse de cette dimension qui la rend nécessaire,
significative et historique.
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CHAPITRE III
LA MALADIE
ET L'HISTOIRE INDIVIDUELLE
L'évolution psychologique intègre le passé
au présent dans une unité sans conflit, dans cette
unité ordonnée qu'on définit comme une hiérarchie
de structures, dans cette unité solide que seule une régression
pathologique peut compromettre; l'histoire psychologique, au contraire,
ignore un pareil cumul de l'antérieur et de l'actuel; elle
les situe l'un par rapport à l'autre en mettant entre eux
cette distance qui autorise normalement tension, conflit, et contradiction.
Dans l'évolution, c'est le passé qui promeut le
présent et le rend possible; dans l'histoire, c'est le
présent qui se détache du passé, lui confère
un sens et le rend intelligible. Le devenir psychologique est
à la fois évolution et histoire; le temps du psychisme
doit s'analyser à la fois selon l'antérieur et l'actuel
-c'est-à-dire en termes évolutifs -mais aussi selon
le passé et le présent -c'est-à-dire en termes
historiques. Lorsqu'à la fin du XIXE siècle, après
Darwin et Spencer, on se fût émerveillé de
découvrir, dans son devenir d'être vivant, la vérité
de l'homme, on s'imagina qu'il était possible d'écrire
l'histoire en termes d'évolution, ou encore de confondre
l'une et l'autre au profit de la
|PAGE 37
seconde : on trouverait d'ailleurs le même sophisme dans
la sociologie de la même époque. L'erreur originaire
de la psychanalyse, et après elle de la plupart de psychologies
génétiques, est sans doute de n'avoir pas saisi
ces deux dimensions irréductibles de l'évolution
et de l'histoire dans l'unité du devenir psychologique
(1). Mais le coup de génie de Freud est d'avoir pu, assez
tôt, dépasser cet horizon évolutionniste,
défini par la notion de libido, pour accéder à
la dimension historique du psychisme humain.
En fait, dans la psychologie analytique, il est toujours possible
de faire le partage de ce qui revient à une psychologie
de l'évolution (comme les Trois essais sur la sexualité)
et ce qui ressortit à une psychologie de l'histoire individuelle
(comme les Cinq psychanalyses et les textes qui s'y rattachent).
Nous avons parlé plus haut de l'évolution des structures
affectives telle qu'elle est détaillée par la tradition
psychanalytique. Nous emprunterons maintenant à l'autre
versant de la psychanalyse de quoi définir ce que peut
être la maladie mentale quand on l'envisage dans la perspective
de l'histoire individuelle (2).
* * *
Voici une observation que Freud cite dans l'Introduction à
la psychanalyse (3) : une femme d'une cinquantaine d'années
soupçonne son mari de la tromper avec
(1) Dans Ma vie et la psychanalyse, FREUD cite l'influence de
Darwin sur la première orientation de sa pensée.
(2) Nous ne parlerons que brièvement de la théorie
psychanalytique qui doit être exposée en son ensemble,
par Mme Boutonier dans un ouvrage de cette même collection.
(3) L'introduction à la psychanalyse, p. 270.
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la jeune fille qu'il emploie comme secrétaire. Situation
et sentiments d'une extrême banalité. Pourtant cette
jalousie a des résonances singulières: elle a été
suscitée par une lettre anonyme; on en connaît l'auteur
qui n'a agi que par vengeance; et qui n'a allégué
que des faits inexacts; le sujet sait tout cela, reconnaît
volontiers l'injustice de ses reproches à l'égard
de son mari, parle spontanément de l'amour qu'il lui a
toujours porté. Et cependant sa jalousie ne parvient pas
à se dissiper; plus les faits proclament la fidélité
de son mari, plus ses soupçons se renforcent; sa jalousie
s'est cristallisée paradoxalement autour de la certitude
de n'être pas trompée. Alors que la jalousie morbide
sous sa forme classique de paranoïa est une conviction impénétrable
qui va chercher sa justification dans les formes les plus extrêmes
du raisonnement, on a, dans cette observation de Freud l'exemple
d'une jalousie impulsive qui se conteste sans cesse son bien fondé,
qui tente, à chaque instant de se nier, et se vit sur le
mode du remords; c'est là un cas très curieux (et
relativement rare) de jalousie obsessionnelle.
A l'analyse, il se révèle que cette femme est éprise
de son gendre; mais elle éprouve de tels sentiments de
culpabilité, qu'elle ne peut supporter ce désir
et qu'elle transfère sur son mari la faute d'aimer une
personne beaucoup plus jeune que soi. Une investigation plus profonde
montre d'ailleurs que cet attachement au gendre est lui-même
ambivalent, et qu'il cache une hostilité jalouse, où
l'objet de la rivalité est la fille de la malade: au coeur
du phénomène morbide se trouve donc une fixation
homosexuelle à la fille.
Métamorphoses, symbolismes, transformation des sentiments
en leur contraire, travestissements des personnages,
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transfert de culpabilité, retournement d'un remords en
accusation, c'est là tout un ensemble de processus qui
se dénoncent comme des traits de la fabulation enfantine.
On pourrait aisément rapprocher cette projection jalouse
de la projection décrite par M. Wallon dans les Origines
du caractère (1) : il cite d'après Elsa Köhler
l'exemple d'une fillette de 3 ans qui gifle sa petite camarade,
et, fondant en larmes, court auprès de sa gouvernante se
faire consoler d'avoir été battue. Chez cet enfant,
comme chez l'obsédée dont nous parlions, on retrouve
les mêmes structures de conduite: l'indifférenciation
de la conscience de soi empêche la distinction de l'agir
et du pâtir (battre-être battu; tromper-être
trompé); l'ambivalence des sentiments permet d'autre part
une sorte de réversibilité entre l'agression et
la culpabilité. Dans un cas comme dans l'autre, on retrouve
les mêmes traits d'archaïsme psychologique: fluidité
des conduites affectives, labilité de la structure personnelle
dans l'opposition moi-autrui. Mais il ne s'agit pas de confirmer
une nouvelle fois l'aspect régressif de la maladie.
L'important ici c'est que cette régression a chez la malade
de Freud un sens bien précis: il s'agit pour elle d'échapper
à un sentiment de culpabilité; elle échappe
à son remords de trop aimer sa fille en se contraignant
à aimer son gendre; et elle échappe à la
culpabilité que fait naître ce nouvel attachement,
en reportant sur son mari, par une sorte de projection en miroir,
un amour parallèle au sien. Les procédés
enfantins de métamorphose du réel ont donc une utilité:
ils constituent une fuite, une manière à bon marché
d'agir sur le réel, un mode mythique de transformation
de soi-même et des
(1) Les origines du caractère chez l'entant, p. 217.
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autres. La régression n'est pas une chute naturelle dans
le passé; elle est une fuite intentionnelle hors du présent.
Plutôt un recours qu'un retour. Mais on ne peut échapper
au présent qu'en mettant autre chose à sa place;
et le passé qui affleure dans les conduites pathologiques
n'est pas le sol originaire auquel on revient comme à une
patrie perdue, c'est le passé factice et imaginaire des
substitutions.
-Tantôt une substitution des formes de comportement : les
conduites adultes, développées et adaptées,
s'effacent devant des conduites infantiles, simples et inadaptées.
Comme chez la fameuse malade de Janet: à l'idée
que son père peut tomber malade, elle manifeste les formes
paroxystiques de l'émotion enfantine (cris, explosion motrice,
chute), parce qu'elle refuse la conduite adaptée qui serait
d'envisager de le soigner, de prévoir les moyens d'une
lente guérison, d'organiser pour elle-même une existence
de garde-malade;
-Tantôt une substitution des objets eux-mêmes: aux
formes vivantes de la réalité, le sujet substitue
les thèmes imaginaires de ses premiers fantasmes; et le
monde semble s'ouvrir aux objets archaïques, les personnages
réels s'effacer devant les fantômes parentaux; comme
chez ces phobiques qui se heurtent, au seuil de chaque conduite
aux mêmes frayeurs menaçantes; le personnage mutilateur
du père, ou la mère captative se profile sous l'image
stéréotypée de l'animal terrifiant, derrière
le fond diffus d'angoisse qui submerge la conscience.
Tout ce jeu de transformations et de répétitions
manifeste, que chez les malades, le passé n'est invoqué
que pour se substituer à la situation actuelle; et qu'il
n'est réalisé que dans la mesure où il s'agit
d'irréaliser le présent.
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* * *
Mais quel profit peut-il y avoir à répéter
une crise d'angoisse? Quel sens y a-t-il à retrouver les
fantasmes terrifiants de la vie enfantine, à substituer
les troubles majeurs d'une affectivité encore mal réglée
aux formes actuelles d'activité? Pourquoi fuir le présent,
si c'est pour retrouver des types de comportement inadaptés?
Inertie pathologique des conduites? Manifestation d'un principe
de répétition que Freud extrapole dans la réalité
biologique d'un paradoxal «instinct de mort», qui
tend à l'immobile, à l'identique, au monotone, à
l'inorganique, comme l'instinct de vie tend à la mobilité
toujours nouvelle des hiérarchies organiques? C'est là,
sans doute, donner aux faits un nom qui, en les unissant, récuse
toute forme d'explication. Mais il y a dans le travail de Freud
et de la psychanalyse, de quoi expliquer cette irréalisation
du présent autrement que par la répétition
pure et simple du passé.
Freud lui-même a eu l'occasion d'analyser un symptôme
en formation. Il s'agissait d'un petit garçon de 4 ans,
le petit Hans (1), qui avait une peur phobique des chevaux. Peur
ambiguë, puisqu'il cherchait toutes les occasions d'en voir
et qu'il courait à la fenêtre dès qu'il entendait
une voiture; mais, terrorisé, il poussait des cris de frayeur
dès qu'il apercevait le cheval qu'il était venu
voir. Peur paradoxale, en outre, puisqu'il craignait à
la fois que le cheval ne le morde, et que l'animal, en tombant,
ne se tue. Désirait-il, ou non voir des chevaux?
(1) Cinq psychanalyses, p III.
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Craignait-il pour lui, ou pour eux ? Tout à la fois, sans
doute. L'analyse montre l'enfant au point nodal de toutes les
situations oedipiennes : son père s'est volontairement
attaché à prévenir chez lui une fixation
trop forte à la mère; mais l'attachement à
la mère n'en a été que plus violent, exaspéré
de plus par la naissance d'une soeur cadette; si bien que son
père a toujours été pour le petit Hans un
obstacle entre sa mère et lui. C'est à ce moment
que se forme le syndrome. La symbolique la plus élémentaire
du matériel onirique permet de deviner, dans l'image du
cheval un substitut de l' «imago» paternelle; et dans
l'ambiguïté des frayeurs de l'enfant, il est facile
de reconnaître le désir de la mort du père.
Le symptôme morbide est, d'une façon immédiate,
satisfaction d'un désir; cette mort qu'il n'a pas conscience
de désirer pour son père, l'enfant la vit sur le
mode imaginaire de la mort d'un cheval.
Mais ce symbolisme, et c'est là le point important, n'est
pas seulement l'expression mythique et figurée de la réalité;
il joue un rôle fonctionnel par rapport à cette réalité.
Sans doute, la peur d'être mordu par le cheval est une expression
de la crainte d'une castration: elle symbolise l'interdiction
paternelle de toutes les activités sexuelles. Mais cette
peur d'être blessé est doublée de la hantise
que le cheval pourrait lui-même tomber, se blesser et mourir:
comme si l'enfant se défendait de sa propre peur, par le
désir de voir son père mourir, et tomber ainsi l'obstacle
qui le sépare de sa mère. Or ce désir meurtrier
n'apparaît pas immédiatement comme tel dans le fantasme
phobique: il n'y est présent que sous la forme déguisée
d'une peur; l'enfant redoute autant la mort du cheval que sa propre
blessure. Il se défend contre son désir de mort
et il en repousse la
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culpabilité, en le vivant sur le mode d'une peur équivalente
de la peur qu'il éprouve pour lui-même; il craint
pour son père ce qu'il craint pour soi ; mais son père
n'a à craindre que ce qu'il craint de désirer contre
lui. On voit donc que la valeur expressive du syndrome n'est pas
immédiate, mais qu'elle se constitue à travers une
série de mécanismes de défense. Deux de ces
mécanismes ont joué dans ce cas de phobie: le premier
a transformé la peur pour soi-même en désir
meurtrier contre celui qui suscite la peur; le second a transformé
ce désir en peur de le voir se réaliser.
A partir de cet exemple, on peut donc dire que le profit trouvé
par le malade à irréaliser son présent dans
sa maladie a pour origine le besoin de se défendre contre
ce présent. La maladie a pour contenu l'ensemble des réactions
de fuite et de défense par lesquelles le malade répond
à la situation dans laquelle il se trouve; et c'est à
partir de ce présent, de cette situation actuelle qu'il
faut comprendre et donner sens aux régressions évolutives
qui se font jour dans les conduites pathologiques; la régression
n'est pas seulement une virtualité de l'évolution,
elle est une conséquence de l'histoire.
Cette notion de défense psychologique est capitale. C'est
autour d'elle qu'a pivoté toute la psychanalyse. Investigation
de l'inconscient, recherches des traumatismes infantiles, libération
d'une libido supposée derrière tous les phénomènes
de la vie affective, mises à jour des pulsions mythiques
comme l'instinct de mort, la psychanalyse n'a été
que tout cela pendant longtemps; mais elle tend de plus en plus
à porter sa recherche vers les mécanismes de défense,
et à admettre finalement que le sujet ne reproduit son
histoire que par ce qu'il répond à une situation
présente. Mme Anna Freud a fait un inventaire
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de ces mécanismes de défense (1) : outre la sublimation,
considérée comme une conduite normale, elle trouve
9 procédés par lesquels le malade se défend,
et qui définissent par leurs combinaisons les différents
types de névrose: le refoulement, la régression,
la formation réactionnelle, l'isolement, l'annulation rétroactive,
la projection, l'introjection, le retournement contre soi, la
transformation en son contraire.
-L'hystérique use surtout de refoulement; il soustrait
au conscient toutes les représentations sexuelles; il rompt
par mesure de protection, la continuité psychologique,
et dans ces «syncopes psychiques» apparaissent l'inconscience,
l'oubli, l'indifférence qui constituent l'apparente «belle
humeur» de l'hystérique; il brise aussi l'unité
du corps pour en effacer tous les symboles et tous les substituts
de la sexualité: d'où les anesthésies et
les paralysies pithiatiques;
-Au contraire l'obsessionnel se défend surtout par «l'isolement»;
il sépare l'émoi conflictuel de son contexte; il
lui donne des symboles et des expressions sans rapport apparent
avec son contenu réel; et les forces en conflit font surgir
brusquement des conduites pulsionnelles, rigides et absurdes,
au milieu d'un comportement adapté: témoin cette
malade de Freud (2), qui sans savoir pour quoi, sans qu'elle pût
se justifier elle-même par aucun sentiment de précaution
ou d'avarice ne pouvait s'empêcher de noter tous les numéros
des billets de banque qui lui passaient entre les mains. Mais
cette conduite, absurde dans son isolement, avait un sens si on
la replaçait dans son contexte affectif: elle faisait écho
au désir
(1) Anna FREUD, Le moi et les mécanismes de défense,
p. 39.
(2) Introduction à la psychanalyse, p. 286.
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que la malade avait éprouvé de s'assurer de l'amour
d'un homme en lui confiant comme gage une pièce de monnaie;
mais toutes les pièces de monnaie se ressemblent... ; si,
du moins, elle avait pu lui donner un billet que l'on pût
reconnaître à son numéro... Et elle s'était
défendu contre cet amour qu'elle jugeait coupable en isolant
la conduite de ses justifications sentimentales;
-Délirant, à la fois persécuté et
persécuteur, dénonçant dans le coeur des
autres ses propres désirs et ses propres haines, aimant
ce qu'il veut détruire, s'identifiant à ce qu'il
hait, le paranoïaque se caractérise surtout par des
mécanismes de projection, d'introjection et de retournement.
C'est Freud, le premier (1) qui a montré dans la jalousie
paranoïaque l'ensemble de ces processus. Quand le paranoïaque
reproche à son partenaire de le tromper, lorsqu'il systématise
autour de cette infidélité tout un ensemble d'interprétations,
il ne fait pas autre chose que de reprocher à l'autre ce
qu'il se reproche à lui-même; s'il accuse sa maîtresse
de le tromper avec un ami, c'est que lui-même éprouve
précisément ce désir ; et il se défend
contre ce désir homosexuel en le transformant en rapport
hétérosexuel, et en le projetant sur l'autre, sous
la forme d'un reproche d'infidélité. Mais par une
projection symétrique, qui a, elle aussi, le sens d'une
justification et d'une catharsis, il accusera de désir
homosexuel celui-là même qu'il désire, et
par un retournement de l'affect, il se vantera d'une haine mythique
que justifie à ses yeux les assiduités de son rival.
Ce n'est pas moi qui te trompe, c'est toi qui me trahis; ce n'est
pas moi qui l'aime, c'est lui qui me désire et me poursuit;
de l'amour, je n'en ai pas pour lui, mais seulement de la
(1) Cinq Psychanalyse: «Le président Schreber»,
p. 301.
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haine: tels sont les mécanismes par lesquels un paranoïaque,
se défendant contre son homosexualité, constitue
un délire de jalousie.
L'itération pathologique du passé a donc maintenant
un sens; ce n'est pas la pesanteur d'un «instinct de mort»
qui l'impose; la régression fait partie de ces mécanismes
de défense ou plutôt elle est le recours aux ensembles
de protection déjà établis. La forme itérative
du pathologique n'est que seconde par rapport à sa signification
défensive.
* * *
Le problème nodal demeure: contre quoi se défend
le malade lorsqu'enfant, il instaure des formes de protection
qu'il remettra à jour dans les répétitions
névrotiques de sa vie adulte. Quel est ce danger permanent
qui, apparu à l'aurore de sa vie psychologique se profilera
constamment sur son univers, menace aux mille visages d'un péril
demeuré identique?
Là encore l'analyse d'un symptôme peut nous servir
de fil directeur. Une petite fille d'une dizaine d'années
commet un larcin (1) : elle s'empare d'un bâton de chocolat
sous les yeux de la vendeuse qui la réprimande et menace
de raconter l'histoire à la mère de la fillette.
Vol que sa forme impulsive et inadaptée dénonce
aussitôt comme névrotique. L'histoire du sujet montre
clairement que ce symptôme est au point de convergence de
deux conduites: le désir de reprendre une affection maternelle
qui lui est refusée, et dont le symbole est, ici, comme
bien souvent, l'objet alimentaire; et d'autre part, l'ensemble
des réactions de culpabilité qui suivent l'effort
(1) A. Freud, Le traitement psychanalytique des enfants.
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agressif pour capter cette affection. Entre ces deux conduites,
le symptôme va apparaître comme un compromis; l'enfant
donnera libre cours à ses besoins d'affection en commettant
le larcin, mais il libérera ses tendances à la culpabilité,
en le commettant de telle manière qu'il soit surpris. Le
comportement de vol maladroit se révèle comme une
adresse de la conduite; sa grossièreté est une ruse
: compromis entre deux tendances contradictoires, il est une manière
de dominer un conflit. Le mécanisme pathologique est donc
protection contre un conflit, défense en face de la contradiction
qu'il suscite.
Mais tout conflit ne provoque pas une réaction morbide
et la tension qu'il fait naître n'est pas forcément
pathologique ; elle est même probablement la trame de toute
vie psychologique. Le conflit que révèle le compromis
névrotique n'est pas simplement contradiction externe dans
la situation objective; mais contradiction immanente, où
les termes se mêlent de telle manière que le compromis,
loin d'être une solution, est, en dernier ressort un approfondissement
du conflit. Quand un enfant vole pour récupérer
une affection perdue, et calme ses scrupules en se faisant surprendre,
il est clair que le résultat de son geste, en amenant la
punition désirée lui retirera, plus encore, l'affection
qu'il regrette, augmentera chez lui les désirs captatifs
que son vol symbolise, et satisfait un instant, majorera par conséquent
les sentiments de culpabilité. Expérience de frustration
et réaction de culpabilité sont ainsi liées,
non pas comme deux formes de conduite divergentes qui se partagent
le comportement, mais comme l'unité contradictoire qui
définit la double polarité d'une seule et même
conduite. La contradiction pathologique n'est pas le conflit normal:
celui-ci déchire de l'extérieur la vie affective
du sujet; il suscite chez lui
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des conduites opposées, il le fait osciller; il provoque
des actions, puis fait naître le remords; il peut exalter
la contradiction jusqu'à l'incohérence. Mais l'incohérence
normale est, en toute rigueur, différente de l'absurdité
pathologique. Celle-ci est animée de l'intérieur
par la contradiction; la cohérence du jaloux pour convaincre
sa femme d'infidélité est parfaite; parfaite aussi
la cohérence de l'obsédé dans les précautions
qu'il prend. Mais cette cohérence est absurde parce qu'elle
approfondit, en se développant, la contradiction qu'elle
tente de surmonter; quand une malade de Freud écarte de
sa chambre, dans un souci obsessionnel, toutes les pendules et
toutes les montres dont le tic-tac pourrait troubler son sommeil,
elle se défend à la fois contre ses désirs
sexuels et elle les satisfait mythiquement : elle écarte
d'elle tous les symboles de la sexualité, mais aussi de
la régularité physiologique que pourrait troubler
la maternité qu'elle désire: en même temps
qu'elle satisfait ses désirs sur le mode magique, elle
accroît réellement ses sentiments de culpabilité
(1). Là où l'individu normal fait l'expérience
de la contradiction, le malade fait une expérience contradictoire
; l'expérience de l'un s'ouvre sur la contradiction, celle
de l'autre se ferme sur elle. En d'autres termes: conflit normal,
ou ambiguïté de la situation; conflit pathologique,
ou ambivalence de l'expérience (2).
Tout comme la peur est réaction au danger extérieur,
l'angoisse est la dimension affective de cette contradiction interne.
Désorganisation totale de la vie affective, elle est l'expression
majeure de l'ambivalence, la forme dans
(1) Introduction à la psychanalyse, p. 287.
(2) C'est cette unité contradictoire de la conduite et
de la vie affective que l'on appelle depuis Bleuler «ambivalence».
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laquelle elle s'achève, puisqu'elle est l'expérience
vertigineuse de la contradiction simultanée, l'épreuve
d'un même désir de vie et de mort, d'amour et de
haine, l'apothéose sensible de la contradiction psychologique:
angoisse de l'enfant qui découvre par la morsure que l'érotisme
de l'absorption est chargé d'agressivité destructrice,
angoisse encore du mélancolique qui, pour arracher à
la mort l'objet aimé, s'identifie à lui, devient
ce qu'il a été, mais finit par s'éprouver
lui-même dans la mort de l'autre, et ne peut retenir l'autre
dans sa propre vie qu'en le rejoignant dans la mort. Avec l'angoisse
nous sommes au coeur des significations pathologiques. Sous tous
les mécanismes de protection qui singularisent la maladie,
se révèle l'angoisse et chaque type de maladie définit
une manière spécifique d'y réagir: l'hystérique
refoule son angoisse et l'oblitère en l'incarnant dans
un symptôme corporel; l'obsédé ritualise,
autour d'un symbole, des conduites qui lui permettent de satisfaire
les deux côtés de son ambivalence; quant au paranoïaque,
il se justifie mythiquement en attribuant aux autres par projection
tous les sentiments qui portent en eux leur propre contradiction;
il répartit sur autrui les éléments de son
ambivalence, et masque son angoisse sous les formes de son agressivité.
C'est l'angoisse aussi, comme épreuve psychologique de
la contradiction intérieure qui sert de dénominateur
commun et qui donne une signification unique au devenir psychologique
d'un individu: elle a été éprouvée
pour la première fois dans les contradictions de la vie
enfantine et dans l'ambivalence qu'elles suscitent; et sous sa
poussée latente, les mécanismes de défense
se sont érigés, répétant tout au cours
d'une vie leurs rites, leurs précautions, leurs manoeuvres
rigides dès que l'angoisse menace de réapparaître.
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On peut donc dire, en un sens, que c'est par l'angoisse que l'évolution
psychologique se transforme en histoire individuelle; c'est l'angoisse,
en effet, qui en unissant le passé et le présent
les situe l'un par rapport à l'autre et leur confère
une communauté de sens; la conduite pathologique nous avait
semblé avoir paradoxalement un contenu archaïque et
une insertion significative dans le présent; c'est que
le présent, sur le point de susciter l'ambivalence et l'angoisse,
provoque le jeu de la protection névrotique; mais cette
angoisse menaçante, et les mécanismes qui l'écartent
ont été depuis longtemps fixés dans l'histoire
du sujet. La maladie se déroule alors dans le style d'un
cercle vicieux: le malade se protège par ses actuels mécanismes
de défense contre un passé dont la présence
secrète fait sourdre l'angoisse; mais d'un autre côté,
contre l'éventualité d'une angoisse actuelle, le
sujet se protège en faisant appel à des protections
jadis instaurées au cours de situations analogues. Le malade
se défend-il avec son présent contre son passé,
ou se protège-t-il de son présent avec l'aide d'une
histoire révolue? Il faut dire, sans doute que c'est dans
ce cercle que réside l'essence des conduites pathologiques;
si le malade est malade, c'est dans la mesure où le lien
du présent au passé ne se fait pas dans le style
d'une intégration progressive. Certes, tout individu a
éprouvé de l'angoisse et érigé des
conduites de défense; mais le malade vit son angoisse et
ses mécanismes de défense dans une circularité
qui le fait se défendre contre l'angoisse par les mécanismes
qui lui sont liés historiquement, qui, de ce fait l'exaltent
le plus, et menacent sans cesse de la remettre à jour.
Par opposition à l'histoire de l'individu normal, cette
monotonie circulaire est le trait de l'histoire pathologique.
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* * *
La psychologie de l'évolution, qui décrit les symptômes
comme des conduites archaïques, doit donc être complétée
par une psychologie de la genèse qui décrit, dans
une histoire, le sens actuel de ces régressions. Il faut
trouver un style de cohérence psychologique qui autorise
la compréhension des phénomènes morbides
sans prendre pour modèle de référence des
stades décrits à la manière de phases biologiques.
Il faut trouver le noeud des significations psychologiques à
partir duquel, historiquement, s'ordonnent les conduites morbides.
Or, ce point vers lequel convergent les significations, nous venons
de le voir, c'est l'angoisse. L'histoire psychologique du malade
se constitue comme un ensemble de conduites significatives, qui
érigent des mécanismes de défense contre
l'ambivalence des contradictions affectives. Mais, dans l'histoire
psychologique, le statut de l'angoisse est ambigu: c'est elle
que l'on retrouve sous la trame de tous les épisodes pathologiques
d'un sujet; elle les hante sans cesse; mais c'est parce qu'elle
était déjà là, que ces épisodes
se sont succédé, comme autant de tentatives pour
lui échapper; si elle les accompagne, c'est qu'elle les
a précédés. Pourquoi tel individu ne rencontre,
dans une situation, qu'un conflit surmontable, et tel autre une
contradiction dans laquelle il s'enferme sur le mode pathologique?
Pourquoi la même ambiguïté oedipienne sera-t-elle
dépassée par l'un, alors qu'elle déclenchera,
chez l'autre, la longue suite des mécanismes pathologiques?
C'est là une forme de nécessité que l'histoire
individuelle dévoile comme un problème, mais ne
parvient pas à justifier. Pour qu'une contradiction soit
vécue sur le mode anxieux de l'ambivalence, pour qu'à
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propos d'un conflit, un sujet s'enferme dans la circularité
des mécanismes pathologiques de défense, il a fallu
que l'angoisse soit déjà présente, qui a
transformé l'ambiguïté d'une situation en ambivalence
des réactions. Si l'angoisse remplit l'histoire d'un individu,
c'est parce qu'elle est son principe et son fondement; d'entrée
de jeu, elle définit un certain style d'expérience
qui marque les traumatismes, les mécanismes psychologiques
qu'ils déclenchent, les formes de répétition
qu'ils affectent au cours des épisodes pathologiques: elle
est comme un a priori d'existence.
L'analyse de l'évolution situait la maladie comme une virtualité;
l'histoire individuelle permet de l'envisager comme un fait du
devenir psychologique. Mais il faut maintenant la comprendre dans
sa nécessité existentielle.
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CHAPITRE IV
LA MALADIE ET L'EXISTENCE
L'analyse des mécanismes de la maladie laisse en présence
d'une réalité qui les dépasse, et qui les
constitue dans leur nature pathologique; aussi loin qu'elle est
poussée, elle invite à voir dans l'angoisse l'élément
morbide ultime, et comme le coeur de la maladie. Mais pour la
comprendre un nouveau style d'analyse s'impose: forme d'expérience
qui déborde ses propres manifestations, l'angoisse ne peut
jamais se laisser réduire par une analyse de type naturaliste;
ancrée au coeur de l'histoire individuelle, pour lui donner
sous ses péripéties, une signification unique, elle
ne peut non plus, être épuisée par une analyse
de type historique; mais l'histoire et la nature de l'homme ne
peuvent être comprises que par référence à
elle.
Il faut maintenant se placer au centre de cette expérience;
c'est seulement en la comprenant de l'intérieur qu'il sera
possible de mettre en place dans l'univers morbide les structures
naturelles constituées par l'évolution, et les mécanismes
individuels cristallisés par l'histoire psychologique.
Méthode qui ne doit rien emprunter aux «Naturwissenschaften»,
à leurs analyses discursives,
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à leur causalité mécaniste; méthode
qui ne devra jamais tourner, non plus, à l'histoire biographique,
avec sa description des enchaînements successifs et son
déterminisme en séries. Méthode qui doit
au contraire saisir les ensembles comme des totalités dont
les éléments ne peuvent pas être dissociés,
si dispersés qu'ils soient dans l'histoire. Il ne suffit
plus de dire que la peur de l'enfant est la cause des phobies
chez l'adolescent, mais il faut retrouver, sous cette peur originaire
et sous ces symptômes morbides, le même style d'angoisse
qui leur donne leur unité significative. La logique discursive
n'a que faire ici: elle s'embrouille dans les écheveaux
du délire et s'épuise à suivre les raisonnements
du paranoïaque. L'intuition va plus vite et plus loin, quand
elle parvient à restituer l'expérience fondamentale
qui domine tous les processus pathologiques (par exemple, dans
le cas de la paranoïa, la radicale altération du rapport
vivant avec autrui). En même temps qu'elle déploie
sous un seul regard les totalités essentielles, l'intuition
réduit, jusqu'à l'exténuer, cette distance
dont est faite toute connaissance objective: l'analyse naturaliste
envisage le malade avec l'éloignement d'un objet naturel;
la réflexion historique le garde dans cette altérité
qui permet d'expliquer, mais rarement de comprendre. L'intuition,
bondissant à l'intérieur de la conscience morbide,
cherche à voir le monde pathologique avec les yeux du malade
lui-même: la vérité qu'elle cherche n'est
pas de l'ordre de l'objectivité, mais de l'intersubjectivité.
Dans la mesure où comprendre veut dire à la fois
rassembler, saisir d'emblée, et pénétrer,
cette nouvelle réflexion sur la maladie est avant tout
«compréhension» : c'est à cette méthode
que s'est exercée la psychologie phénoménologique.
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Mais est-il possible de tout comprendre? Le propre de la maladie
mentale, par opposition au comportement normal, n'est-il pas justement
de pouvoir être expliqué, mais de résister
à toute compréhension. La jalousie n'est-elle pas
normale quand nous en comprenons même les exagérations,
et n'est-elle pas morbide lorsque «nous ne comprenons plus»
ses réactions même les plus élémentaires
? Il revient à Jaspers (1) d'avoir montré que la
compréhension peut s'étendre bien au delà
des frontières du normal et que la compréhension
intersubjective peut atteindre le monde pathologique dans son
essence.
Sans doute, il est des formes morbides qui sont encore, et demeureront
opaques à la compréhension phénoménologique.
Ce sont les dérivés directs des processus dont le
mouvement même est inconnu à la conscience normale,
comme les irruptions dans la conscience d'images provoquées
par des intoxications, comme ces «météores
psychiques» qui ne peuvent s'expliquer que par une rupture
du tempo de la conscience, par ce que Jaspers appelle une «ataxie
psychique» ; enfin ce sont ces impressions qui semblent
empruntées à une matière sensible totalement
étrangère à notre sphère: sentiment
d'une influence qui pénètre jusqu'à l'intérieur
de la pensée, impression d'être traversé par
des champs de forces à la fois matérielles et mystérieusement
invisibles, expérience d'une transformation aberrante du
corps.
Mais en deçà de ces limites lointaines de la compréhension
à partir desquelles s'ouvre le monde étranger et
mort, pour nous, de l'insensé, l'univers morbide demeure
pénétrable. Et par cette compréhension, il
s'agit de restituer
(1) K. JASPERS, Psychopathologie générale.
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manière dont il se vit comme individu malade, ou anormal,
ou souffrant), et l'univers morbide sur lequel s'ouvre cette conscience
de maladie, le monde qu'elle vise et qu'en même temps elle
constitue. Compréhension de la conscience malade, et reconstitution
de son univers pathologique, telles sont les deux tâches
d'une phénoménologie de la maladie mentale.
* * *
La conscience que le malade a de sa maladie est rigoureusement
originale. Rien n'est plus faux sans doute que le mythe de la
folie, maladie qui s'ignore; l'éloignement qui sépare
la conscience du médecin, de celle du malade, n'est pas
mesurée par la distance qui sépare le savoir de
la maladie et son ignorance. Le médecin n'est pas du côté
de la santé qui détient tout savoir sur la maladie;
et le malade n'est pas du côté de la maladie qui
ignore toute chose sur elle-même, jusqu'à sa propre
existence. Le malade reconnaît son anomalie et il lui donne,
pour le moins, le sens d'une irréductible différence
qui le sépare de la conscience et de l'univers des autres.
Mais, le malade aussi lucide qu'il soit, n'a pas sur son mal la
perspective du médecin; il ne prend jamais cette distance
spéculative qui lui permettrait de saisir la maladie comme
un processus objectif se déroulant en lui, sans lui ; la
conscience de la maladie est prise à l'intérieur
de la maladie; elle est ancrée en elle, et, au moment où
elle la perçoit, elle l'exprime. La manière dont
un sujet accepte ou refuse sa maladie, la manière dont
il l'interprète et dont il donne signification à
ses formes les plus absurdes, tout cela constitue une des dimensions
essentielles de la maladie. Ni effondrement inconscient à
l'intérieur du processus
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à la fois l'expérience que le malade a de sa maladie
(la morbide, ni conscience lucide, désinsérée
et objective de ce processus, mais reconnaissance allusive, perception
diffuse d’un décor morbide sur le fond duquel se
détachent les thèmes pathologiques, tel est ce mode
de conscience ambigu, dont la réflexion phénoménologique
doit analyser les variations (1).
1) La maladie peut être perçue avec un statut d’objectivité
qui la place à une distance maxime de la conscience malade.
Dans son effort pour l’enrayer et ne pas se reconnaître
en elle, le malade lui confère le sens d’un processus
accidentel et organique. C’est aux limites de son corps
que le malade maintient sa maladie: omettant ou niant toute altération
de l'expérience psychologique, il ne donne d'importance
et finalement il ne perçoit et ne thématise que
les contenus organiques de son expérience. Loin de cacher
sa maladie, il l'étale, mais seulement dans ses formes
physiologiques; et dans l'objectivité que le malade confère
à ses symptômes, le médecin a raison de voir
la manifestation de troubles subjectifs. C'est cette prééminence
des processus organiques dans le champ de conscience du malade
et dans la manière dont il appréhende sa maladie
qui constitue la gamme des signes hystériques (paralysies
ou anesthésies psychogènes), des symptômes
psycho-somatiques, ou enfin des soucis hypochondriaques que l'on
rencontre si souvent dans la psychasthénie ou certaines
formes de schizophrénie. Autant que des éléments
de la maladie, ces formes organiques ou pseudo-organiques sont,
pour le sujet, des modes d'appréhension de sa maladie.
(1) C'est dans cette perspective que Wyrsch a étudié
la schizophrénie (Die Person des Schizophrenen).
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2) Dans la majeure partie des troubles obsessionnels, dans beaucoup
de paranoïas et dans certaines schizophrénies, le
malade reconnaît que le processus morbide fait corps avec
sa personnalité. Mais d'une manière paradoxale :
il retrouve dans son histoire, dans ses conflits avec son entourage,
dans les contradictions de sa situation actuelle, les prémisses
de sa maladie; il en décrit la genèse; mais, en
même temps, il voit dans le début de sa maladie l'explosion
d'une existence nouvelle qui altère profondément
le sens de sa vie, au risque de la menacer. Témoins ces
jaloux qui justifient leur méfiance, leurs interprétations,
leurs systématisations délirantes par une genèse
minutieuse de leurs soupçons et qui semblent diluer leurs
symptômes tout au long de leur existence; mais ils reconnaissent
que depuis telle aventure ou tel ressaut de leur passion, leur
existence est tout à fait transformée, que leur
vie est empoisonnée et qu'ils ne peuvent plus la supporter.
Ils voient dans leur jalousie morbide la vérité
la plus profonde de leur existence et aussi le malheur le plus
radical. Ils la normalisent en la référant à
toute leur vie antérieure; mais ils s'en détachent
en l'isolant comme un bouleversement brutal. Ils appréhendent
leur maladie comme un destin; elle n'achève leur vie qu'en
la brisant.
3) Cette unité paradoxale ne peut pas toujours être
maintenue: les éléments morbides se détachent
alors de leur contexte normal, et, se refermant sur eux-mêmes,
constituent un monde autonome. Monde qui a pour le malade bien
des signes de l'objectivité: il est promu et hanté
par des forces extérieures que leur mystère fait
échapper à toute investigation; il s'impose à
l'évidence, il résiste à l'effort. Les hallucinations
qui l'emplissent, lui donnent la richesse sensible du réel;
le délire qui en
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unit les éléments lui assure une cohérence
quasi rationnelle. Mais la conscience de la maladie ne s'efface
pas dans cette quasi-objectivité; elle demeure présente,
au moins de manière marginale: ce monde d'éléments
hallucinatoires et de délires cristallisés ne fait
que se juxtaposer au monde réel. Le malade ne confond jamais
la voix de son médecin et les voix hallucinatoires de ses
persécuteurs, quand bien même son médecin
n'est pour lui qu'un persécuteur. Le délire le plus
consistant n'apparaît tout au plus au malade qu'aussi réel
que le réel lui-même; et dans ce jeu des deux réalités,
dans cette ambiguïté théâtrale, la conscience
de maladie se révèle comme conscience d'une autre
réalité.
Cette opposition au monde réel, ou plutôt l'irréductible
juxtaposition de ces deux mondes réels, le malade est prêt
à la reconnaître: un halluciné demande à
son interlocuteur s'il n'entend pas comme lui, les voix qui le
poursuivent; il le somme de se rendre à cette évidence
sensible; mais si on lui oppose une négation ou une ignorance
massive des faits qu'il invoque, il s'en accommode assez bien,
et déclare que, dans ces conditions, il est seul à
les entendre. Cette singularité de l'expérience
n'invalide pas pour lui la certitude qui l'accompagne; mais il
reconnaît, en l'acceptant, en l'affirmant même, le
caractère étrange, et douloureusement singulier
de son univers; en admettant deux mondes, en s'adaptant au premier
comme au second, il manifeste à l'arrière-plan de
sa conduite, une conscience spécifique de sa maladie.
4) Enfin, dans les formes ultimes de la schizophrénie et
dans les états de démence, le malade est englouti
dans le monde de sa maladie. Il saisit pourtant l'univers qu'il
a quitté comme une réalité lointaine et voilée.
Dans ce paysage crépusculaire, où les expériences
les plus réelles
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-les événements, les paroles entendues, l'entourage
prennent une allure fantomatique, il semble que le malade conserve
encore un sentiment océanique de sa maladie. Submergé
par l'univers morbide, il a conscience de l'être; et, autant
qu'on peut le supposer d'après le récit des malades
guéris, l'impression demeure toujours présente à
la conscience du sujet, que la réalité n'est saisie
que travestie, caricaturée, et métamorphosée,
au sens strict du terme, sur le mode du rêve. Mme Séchehaye,
qui a soigné et guéri une jeune schizophrène
a recueilli les impressions que sa malade avait éprouvées
au cours de son épisode pathologique: «On aurait
dit, raconte-t-elle, que ma perception du monde me faisait sentir
d'une manière plus aiguë la bizarrerie des choses.
Dans le silence et l'immensité, chaque objet se découpait
au couteau, détaché dans le vide, dans l'illimité,
séparé des autres objets. A force d'être lui
seul, sans lien avec l'entourage, il se mettait à exister...
Je me sentais rejetée du monde, en dehors de la vie, spectatrice
d'un film chaotique qui se déroulait sans cesse devant
mes yeux, et auquel je ne parvenais pas à participer.»
Et un peu plus loin elle ajoute: «Les gens m'apparaissent
comme dans un rêve; je ne parviens plus à distinguer
leur caractère particulier.» La conscience de maladie
n'est plus alors qu'une immense souffrance morale devant un monde
reconnu comme tel par référence implicite à
une réalité devenue inaccessible.
La maladie mentale, quelles que soient ses formes, et les degrés
d'obnubilation qu'elle comporte, implique toujours une conscience
de maladie; l'univers morbide n'est jamais un absolu où
s'aboliraient toutes les références au
(1) SÉCHEHAYE, Journal d'une schizophrène, p. 50
et p. 56.
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normal; au contraire la conscience malade se déploie toujours
avec, pour elle-même, une double référence,
soit au normal et au pathologique, soit au familier et à
l'étrange, soit encore au singulier et à l'universel,
soit enfin à la veille et à l'onirisme.
* * *
Mais cette conscience malade ne se résume pas dans la
conscience qu'elle prend de sa maladie; elle s'adresse aussi à
un monde pathologique, dont il faudrait maintenant étudier
les structures, en complétant ainsi l'analyse noétique
par l'analyse noématique.
1) M. Minkowski a étudié les perturbations dans
les formes temporelles du monde morbide. Il a analysé,
en particulier, un cas de délire paranoïde, dans lequel
le malade se sent menacé de catastrophes qu'aucune précaution
ne peut conjurer: à chaque instant l'imminence se renouvelle,
et le fait que le malheur appréhendé ne se soit
jamais produit, ne peut pas prouver qu'il ne se produira pas durant
les instants suivants. Or la catastrophe dont il se sent menacé
est de périr écrasé par tout ce qui dans
le monde est résidu, cadavre, détritus, déchets.
Entre ce contenu du délire et le thème anxieux de
l'imminence catastrophique, il est aisé de voir un rapport
significatif: la hantise des «restes» manifeste, chez
le sujet, une incapacité à concevoir comment une
chose peut disparaître, comment ce qui n'est plus peut ne
pas demeurer encore. L'accumulation du passé ne peut plus,
pour lui, se liquider; et, corrélativement, le passé
et le présent ne parviennent pas à anticiper sur
l'avenir; aucune sécurité acquise ne peut garantir
contre les menaces qu'il contient; dans le futur, tout est absurdement
possible.
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Dans leur entrelacement délirant, ces deux thèmes
révèlent ainsi une perturbation majeure dans la
temporalité; le temps ne se projette plus ni ne s'écoule;
le passé s'amoncelle ; et le seul avenir qui s'ouvre ne
peut contenir comme promesse, que l'écrasement du présent
par la masse sans cesse appesantie du passé (1).
Chaque trouble comporte ainsi une altération spécifique
du temps vécu. Binswanger, par exemple, a défini,
dans Ideenflucht, la perturbation temporelle de l'existence maniaque:
le temps y est, par fragmentation, rendu momentané; et,
sans ouverture sur le passé et l'avenir, il tourbillonne
sur lui-même, procédant tantôt par bonds, tantôt
par répétitions. C'est sur le fond de la temporalité
ainsi perturbée que doit se comprendre la «fuite
des idées», avec son alternance caractéristique
de répétitions thématiques, et d'associations
bondissantes et illogiques. Le temps du schizophrène est,
lui aussi, saccadé, mais il est brisé par l'imminence
du Soudain et du Terrifiant, auquel le malade n'échappe
que par le mythe d'une éternité vide; la temporalité
du schizophrène se partage ainsi entre le temps morcelé
de l'angoisse et l'éternité, sans forme ni contenu,
du délire (2).
2) L'espace, comme structure du monde vécu, peut prêter
aux mêmes analyses.
Parfois les distances s'effondrent, comme chez ces délirants
qui reconnaissent ici des personnes qu'ils savent ailleurs, ou
ces hallucinés qui entendent leurs voix, non pas dans l'espace
objectif où on situe les sources sonores, mais dans un
espace mythique, dans une sorte de quasi
(1) MINKOWSKI, Le temps vécu.
(2) BINSWANGER, Der Fall Jurg Zund, Schweizer Archiv f. Neur.
1946.
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espace où les axes de référence sont fluides
et mobiles: ils entendent ici, près d'eux, tout autour
d'eux, en eux, les voix des persécuteurs, qu'ils situent
en même temps, par delà les murs, bien au delà
de la ville et des frontières. A l'espace transparent où
chaque objet a sa place géographique, et où les
perspectives s'articulent, se substitue un espace opaque où
les objets se mêlent, se rapprochent et s'éloignent
dans une mobilité immédiate, se déplacent
sans mouvement et fusionnent finalement dans un horizon sans perspective;
comme le dit M. Minkowski, «l'espace clair» s'estompe
dans «l'espace obscur», celui de la peur et de la
nuit, ou plutôt ils se mêlent dans l'univers morbide,
au lieu de se répartir, comme ils le font dans le monde
normal (1).
Dans d'autres cas, l'espace devient insulaire et rigide. Les objets
perdent cet indice d'insertion qui marque aussi la possibilité
de les utiliser; ils s'offrent dans une plénitude singulière
qui les détache de leur contexte, et ils s'affirment dans
leur isolement, sans lien réel ni virtuel avec les autres
objets; les rapports instrumentaux ont disparu. M. Roland Kuhn
a étudié dans ce sens les délires de «limites»
chez certains schizophrènes : l'importance donnée
aux limites, aux frontières, aux murs, à tout ce
qui clôt, enferme et protège est fonction de l'absence
d'unité interne dans la disposition des choses; c'est dans
la mesure où celles-ci ne «tiennent pas» ensemble
qu'il faut les protéger de l'extérieur et les maintenir
dans une unité qui ne leur est pas naturelle. Les objets
ont perdu leur cohésion et l'espace, sa cohérence;
comme chez ce malade qui dessinait sans cesse le plan d'une ville
fantastique dont les fortifications infinies ne protégeaient
qu'un
(1) MINKOWSKI, Le temps vécu.
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agglomérat d'édifices sans significations. Le sens
de l' «ustensilité» a disparu de l'espace;
le monde des «Zuhandenen», comme dirait Heidegger,
n'est plus, pour le malade, qu'un monde des «Vorhandenen».
3) Il n'y a pas que le milieu spatio-temporel, l' «Umwelt»
qui soit, dans ses structures existentielles, perturbé
par la maladie mais aussi la «Mitwelt», l'univers
social et culturel. Autrui cesse d'être, pour la malade
le partenaire d'un dialogue et le coopérateur d'une tâche;
il ne se présente plus à lui sur le fond des implications
sociales, il perd sa réalité de «socius»,
et devient, dans cet univers dépeuplé, l'Étranger.
C'est à cette altération radicale que se réfère
le syndrome si fréquent de la «déréalisation
symbolique d'autrui» : sentiment d'étrangeté
devant le langage, le système d'expression, le corps d'autrui;
difficulté d'accéder jusqu'à la certitude
de l'existence de l'autre; lourdeur et éloignement d'un
univers interhumain où les choses exprimées se figent,
où les significations ont l'indifférence massive
des choses, et où les symboles prennent la gravité
des énigmes: c'est le monde rigide du psychasthénique
et de la plupart des schizophrènes. La malade de Mme Séchehaye
décrit ainsi l'un de ses premiers sentiments d'irréalité;
«Je me trouvais au Patronage; je vis subitement la salle
devenir immense, comme éclairée d'une lumière
terrible... Les élèves et les maîtresses semblaient
des marionnettes qui évoluaient sans raison, sans but...
J'écoutais les conversations, mais je ne saisissais pas
les paroles. Les voix me semblaient métalliques, sans timbre
et sans chaleur. De temps à autre, un mot se détachait
de l'ensemble. Il se répétait dans mon cerveau,
comme découpé au couteau, absurde.» L'enfant
a peur, la monitrice intervient, la rassure: «Elle me sourit
gentiment... Mais son sourire au lieu de me
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rassurer, augmente encore mon angoisse et mon désarroi;
car j'aperçus ses dents qu'elle avait blanches et régulières.
Ces dents brillaient sous l'éclat de la lumière,
et, bientôt, quoique toujours semblables à elles-mêmes,
elles occupèrent toute ma vision, comme si toute la salle
n'était que dents, sous une lumière implacable (1).»
Et à l'autre pôle de la pathologie, il y a le monde
infiniment fluide du délire hallucinatoire: tumulte toujours
recommencé des pseudo-reconnaissances, où chacun
des autres n'est pas un autre, mais l'Autre majeur, sans cesse
rencontré, sans cesse chassé et retrouvé;
présence unique aux mille visages de l'homme abhorré
qui trompe et qui tue, de la femme dévorante qui trame
la grande conjuration de la mort. Chaque visage, étrange
ou familier, n'est qu'un masque, chaque propos, clair ou obscur,
ne cache qu'un sens: le masque du persécuteur et le sens
de la persécution.
Masques de la psychasthénie, masques du délire hallucinatoire
: c'est dans la monotonie des premiers que commence à se
perdre la variété des visages humains; c'est sous
les profils innombrables des seconds que se retrouve, unique,
stable, et chargée d'un sens implacable, l'expérience
délirante de l'halluciné.
4) Enfin, la maladie peut atteindre l'homme dans la sphère
individuelle où se déploie l'expérience de
son corps propre. Le corps cesse alors d'être ce centre
de référence autour duquel les chemins du monde
ouvrent leurs possibilités. En même temps la présence
du corps à l'horizon de la conscience s'altère.
Parfois elle s'épaissit jusqu'à devenir lourdeur
et immobilité d'une chose; elle vire à une objectivité
dans laquelle la conscience ne peut
(1) Journal d'une schizophrène, pp. 6 et 7.
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plus reconnaître son corps; le sujet ne s'éprouve
plus que comme cadavre ou comme machine inerte, dont toutes les
impulsions émanent d'une extériorité mystérieuse.
Voici ce que déclarait une malade, observée par
M. Minkowski: «Un jour sur deux, mon corps est dur comme
du bois. Aujourd'hui, mon corps est épais comme ce mur;
hier à tout moment, j'avais l'impression que mon corps
c'était de l'eau noire, plus noire que cette cheminée...
Tout est noir en moi, d'un noir mousseux, comme sale... Mes dents
sont d'une épaisseur, comme la paroi d'un tiroir... On
dirait que mon corps est épais, collé et glissant
comme ce parquet (1).»
Parfois aussi la conscience pleine du corps, avec sa spatialité
et cette densité où s'insèrent les expériences
proprioceptives, finit par s'exténuer jusqu'à n'être
plus que conscience d'une vie incorporelle, et croyance délirante
en une existence immortelle; le monde du corps propre, l' «Eigenwelt»,
semble vidé de son contenu, et cette vie qui n'est plus
que conscience d'immortalité s'épuise dans une mort
lente qu'elle prépare par le refus de tout aliment, de
tout soin corporel, de toute préoccupation matérielle.
Binswanger a observé une malade, Ellen West, chez qui on
peut retrouver cette perturbation de l'Eigenwelt, et chez qui
l'on voit en même temps se dénouer les formes d'insertion
dans le monde. Elle ne reconnaît plus ce mode d'existence
qui, à l'intérieur du monde, s'oriente et se meut
selon les chemins virtuels qui sont tracés dans l'espace;
elle ne sait plus être «d'aplomb sur terre»;
elle est prise entre le désir de voler, de planer dans
une jubilation éthérée, et la hantise d'être
captive d'une terre bourbeuse qui l'oppresse et la paralyse.
(1) In AJURIAGUERRA et HECAEN, Les hallucinations corporelles.
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Entre la mobilité joyeusement instantanée, et l'angoisse
qui enlise, l'espace solide et ferme du mouvement corporel a disparu;
le monde est devenu «silencieux, glacial et mort»
; la malade rêve son corps, comme une fluidité gracile
et éthérée, que son inconsistance libère
de toute matérialité. C'est sur ce fond que se manifeste
la psychose et que se détachent les symptômes (peur
de grossir, anorexie, indifférence affective) qui la mèneront
par une évolution morbide de plus de treize ans, jusqu'au
suicide (1).
* * *
On pourrait être tenté de réduire ces analyses
à des analyses historiques, et de se se demander si ce
que nous appelons l'univers du malade n'est pas seulement une
coupe arbitraire sur son histoire, ou, tout au moins l'état
ultime dans lequel culmine son devenir. En fait, si Rudolf, un
malade de Roland Kuhn, est resté pendant de longues heures
auprès du cadavre de sa mère, alors qu'il n'était
encore qu'un petit enfant, et qu'il ignorait la signification
de la mort, ce n'est pas là la cause de sa maladie; ces
longs contacts avec un cadavre n'ont pu entrer en communauté
de sens avec une nécrophilie ultérieure et finalement
une tentative d'assassinat, que dans la mesure où s'est
constitué un monde où la mort, le cadavre, le corps
rigide et froid, le regard glauque avaient un statut et un sens;
il a fallu que ce monde de la mort et de la nuit ait une place
privilégiée en face du monde du jour et de la vie,
et que le passage de l'un à l'autre, qui avait jadis provoqué
chez lui tant d'émerveillement et d'angoisses, le fascine
encore au point qu'il
(1) BINSWANGER, Der Fall Ellen West. Archiv Schw. f. Neur., 1943.
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veuille le forcer par le contact avec des cadavres et par l'assassinat
d'une femme (1). Le monde morbide n'est pas expliqué par
la causalité historique (j'entends celle de l'histoire
psychologique), mais celle-ci n'est possible que parce que ce
monde existe: c'est lui qui promeut le lien de l'effet et de la
cause, de l'antérieur et de l'ultérieur.
Mais il faudrait s'interroger sur cette notion de «monde
morbide» et sur ce qui le distingue de l'univers constitué
par l'homme normal. Sans doute, l'analyse phénoménologique
refuse une distinction a priori du normal et du pathologique:
«La validité des descriptions phénoménologiques
n'est pas limitée par un jugement sur le normal et l'anormal
(2).» Mais le morbide se manifeste au cours de l'investigation,
comme caractère fondamental de cet univers. C'est, en effet
un monde que ses formes imaginaires, voire oniriques, son opacité
à toutes les perspectives de l'intersubjectivité,
dénoncent comme un «monde privé», comme
un idion kosmon; et Binswanger rappelle à propos de la
folie, le mot d'Héraclite à propos du sommeil :
«Ceux qui sont éveillés ont un monde unique
et commun (ena kai koinon kosmon); celui qui dort se tourne vers
son propre monde (eis idion apostrefesthai) (3).» Mais cette
existence morbide est marquée en même temps par un
style très particulier d'abandon au monde: en perdant les
significations de l'univers, en en perdant la temporalité
fondamentale, le sujet aliène cette existence dans le monde
où éclate sa liberté; ne pouvant
(1) R. KUHN, Mordversuch eines depresiven Fetichisten, Monatschrift
für Psychiatrie, 1948.
(2) R. KUHN, ibid.
(3) BINSWANGER, Traum und Existenz, Neue Schweizer Runschau, 1930.
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en détenir le sens, il s'abandonne aux événements;
dans ce temps morcelé et sans avenir, dans cet espace sans
cohérence, on voit la marque d'un effondrement qui livre
le sujet au monde comme à un destin extérieur. Le
processus pathologique est, comme dit Binswanger, une «Verweltlichung».
Dans cette unité contradictoire d'un monde privé
et d'un abandon à l'inauthenticité du monde, est
le noeud de la maladie. Ou, pour employer un autre vocabulaire,
la maladie est à la fois retrait dans la pire des subjectivités,
et chute dans la pire des objectivités.
Mais c'est peut-être toucher là un des paradoxes
de la maladie mentale qui contraignent à de nouvelles formes
d'analyses: si cette subjectivité de l'insensé est,
en même temps, vocation et abandon au monde, n'est-ce pas
au monde lui-même qu'il faut demander le secret de cette
subjectivité énigmatique? Après en avoir
exploré les dimensions extérieures, n'est-on pas
amené forcément à considérer ses conditions
extérieures et objectives?
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DEUXIÈME PARTIE
LES CONDITIONS DE LA MALADIE
INTRODUCTION
Les analyses précédentes ont déterminé
les coordonnées par lesquelles on peut situer le pathologique
à l'intérieur de la personnalité. Mais si
elles ont montré les formes d'apparition de la maladie,
elles n'ont pas pu en démontrer les conditions d'apparition.
L'erreur serait de croire que l'évolution organique, l'histoire
psychologique, ou la situation de l'homme dans le monde puisse
révéler ces conditions. Sans doute, c'est en elles
que la maladie se manifeste, c'est en elles que se dévoilent
ses modalités, ses formes d'expression, son style. Mais
c'est ailleurs que le fait pathologique a ses racines.
Boutroux disait, dans son vocabulaire, que les lois psychologiques,
même les plus générales, sont relatives à
une «phase de l'humanité». Un fait est devenu,
depuis longtemps, le lieu commun de la sociologie et de la pathologie
mentale: la maladie n'a sa réalité et sa valeur
de maladie qu'à l'intérieur d'une culture qui la
reconnaît comme telle. La malade de Janet qui avait des
visions et qui présentait des stigmates, eût été,
sous d'autres cieux, une mystique visionnaire et thaumaturge.
L'obsédé qui se meut dans l'univers contagieux des
sympathies,
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semble, dans ses gestes propitiatoires, retrouver les pratiques
du magicien primitif: les rites par lesquels il circonvient l'objet
de son obsession prennent un sens, pour nous, morbide dans cette
croyance au tabou dont le primitif veut, normalement, se concilier
la puissance équivoque, et s'assurer la complicité
dangereusement favorable.
Toutefois, cette relativité du fait morbide n'est pas immédiatement
claire. Durkheim pensait en rendre compte par une conception à
la fois évolutionniste et statistique: on considérerait
comme pathologique dans une société les phénomènes
qui, en s'écartant de la moyenne, marquent les étapes
dépassées d'une évolution antérieure,
ou annoncent les phases prochaines d'un développement qui
s'amorce à peine. «Si l'on convient de nommer type
moyen l'être schématique que l'on constituerait en
rassemblant en un même tout, en une sorte d'universalité
abstraite les caractères les plus fréquents de l'espèce...,
on pourra dire que tout écart à cet étalon
de la santé est un phénomène morbide»
; et il complète ce point de vue statistique, en ajoutant:
«Un fait social ne peut être dit normal pour une société
déterminée que par rapport à une phase également
déterminée de son développement» (Règles
de la méthode sociologique). Malgré des implications
anthropologiques très différentes, la conception
des psychologues américains n'est pas éloignée
de la perspective durkheimienne. Chaque culture, selon Ruth Benedict
(1), élirait certaines des virtualités qui forment
la constellation anthropologique de l'homme: telle culture, celle
des Kwakiutl par exemple, prend pour thème l'exaltation
du moi individuel, tandis
(1) Échantillons de civilisation.
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que celle des Zuni l'exclut radicalement; l'agression est une
conduite privilégiée à Dobu, réprimée
chez les Pueblos. Dès lors chaque culture se fera de la
maladie une image dont le profil est dessiné par l'ensemble
des virtualités anthropologiques qu'elle néglige
ou qu'elle réprime. Lowie, étudiant les Indiens
Crow, cite l'un d'eux qui possédait une connaissance exceptionnelle
des formes culturelles de sa tribu; mais il était incapable
d'affronter un danger physique; et dans cette forme de culture
qui n'offre de possibilité et ne donne de valeur qu'aux
seules conduites agressives, ses vertus intellectuelles le faisaient
prendre pour un irresponsable, un incompétent et finalement
un malade. «Tout comme sont favorisés », dit
Benedict, «ceux dont les réflexes naturels sont les
plus proches de ce comportement qui caractérise leur société,
se trouvent désorientés ceux dont les réflexes
naturels tombent dans cet arc de comportement qui n'existe pas
dans leur civilisation ». La conception de Durkheim et celle
des psychologues américains ont ceci de commun que la maladie
y est envisagée sous un aspect à la fois négatif
et virtuel. Négatif, puisque la maladie est définie
par rapport à une moyenne, à une norme, à
un «pattern », et que, dans cet écart, réside
toute l'essence du pathologique : la maladie serait marginale
par nature, et relative à une culture dans la seule mesure
où elle est une conduite qui ne s'y intègre pas.
Virtuel, puisque le contenu de la maladie est défini par
les possibilités, en elles-mêmes non morbides, qui
s'y manifestent: pour Durkheim, c'est la virtualité statistique
d'un écart à la moyenne, pour Benedict, la virtualité
anthropologique de l'essence humaine; dans les deux analyses,
la maladie prend place parmi les virtualités qui servent
de marge à la réalité culturelle d'un groupe
social.
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C'est manquer, sans doute, ce qu'il y a de positif et de réel
dans la maladie, telle qu'elle se présente dans une société.
Il y a, en effet des maladies qui sont reconnues comme telles,
et qui ont, à l'intérieur d'un groupe, statut et
fonction; le pathologique n'est plus alors, par rapport au type
culturel, un simple déviant; il est un des éléments
et l'une des manifestations de ce type. Laissons de côté
le cas célèbre des Berdaches, chez les Dakota d'Amérique
du Nord; ces homosexuels ont un statut religieux de prêtres
et de magiciens, un rôle économique d'artisans et
d'éleveurs, liés à la particularité
de leur conduite sexuelle. Mais rien n'indique qu'il y ait à
leur sujet, dans leur groupe, une conscience claire de maladie.
Au contraire, on trouve cette conscience liée à
des institutions sociales bien précises. Voici, d'après
Callaway, comment on devient shaman, chez les Zoulous: «au
début », celui qui est en train de devenir shaman
«est d'apparence robuste, mais avec le temps il devient
de plus en plus délicat... ; il ne cesse de se plaindre
d'avoir mal... Il rêve de toutes sortes de choses et son
corps est boueux... Il a des convulsions qui cessent pour un temps
quand on l'a aspergé d'eau. Au premier manque d'égards
il verse des larmes, ensuite il pleure bruyamment. Un homme sur
le point de devenir devin est une grande cause de troubles ».
Il serait donc faux de dire que les conduites caractéristiques
du shaman sont des virtualités reconnues et validées
chez les Zoulous, qualifiées au contraire d'hypochondrie,
ou d'hystérie chez les Européens. Non seulement
la conscience de maladie n'est pas exclusive, ici, du rôle
social, mais encore elle l'appelle. La maladie, reconnue comme
telle, se voit conférer un statut par le groupe qui la
dénonce. On en trouverait aussi d'autres exemples dans
le rôle joué, il n'y a pas si longtemps
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encore, dans nos sociétés, par l'idiot de village
et par les épileptiques.
Si Durkheim et les psychologues américains ont fait de
la déviation et de l'écart la nature même
de la maladie, c'est, sans doute, par une illusion culturelle
qui leur est commune: notre société ne veut pas
'se reconnaître dans ce malade qu'elle chasse ou qu'elle
enferme; au moment même où elle diagnostique la maladie,
elle exclut le malade. Les analyses de nos psychologues et de
nos sociologues, qui font du malade un déviant et qui cherchent
l'origine du morbide dans l'anormal, sont donc avant tout, une
projection de thèmes culturels. En réalité,
une société s'exprime positivement dans les maladies
mentales que manifestent ses membres; et ceci, quel que soit le
statut qu'elle donne à ces formes morbides: qu'elle les
place au centre de sa vie religieuse comme c'est souvent le cas
chez les primitifs, ou qu'elle cherche à les expatrier
en les situant à l'extérieur de la vie sociale,
comme le fait notre culture.
Deux questions se posent alors: comment notre culture en est-elle
venue à donner à la maladie le sens de la déviation,
et au malade un statut qui l'exclut? Et comment, malgré
cela, notre société s'exprime-t-elle dans ces formes
morbides où elle refuse de se reconnaître?
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CHAPITRE V
LE SENS HISTORIQUE
DE L'ALIÉNATION MENTALE
La forme primitive de l'aliénation est sans doute à
trouver dans cette possession, où, depuis l'Antiquité,
on a vu, avec le signe majeur de la folie, la transformation de
l'homme en un «autre» que lui; l'energoumenos des
Grecs, ou le mente captus des Latins est celui en qui agit ou
s'évertue une puissance venue d'on ne sait quel extérieur.
C'est ce même «énergumène »que
recueille la tradition chrétienne, pour dénoncer
le démon qui l'habite, et chasser par la Parole l'esprit
impur déchaîné en lui. Dès lors, le
démoniaque, depuis toujours signe visible de l'occulte,
devient dans le monde chrétien, témoin du Verbe
et de la Lumière: ainsi le Gadarénien, qui vivait
nuit et jour dans les sépulcres, criant et se meurtrissant
avec des pierres; sur l'ordre de Jésus les démons
sortirent, «et l'on vit le démoniaque assis, vêtu
et dans son bon sens... Va dans ta maison, lui dit Jésus,
va vers les tiens, et raconte-leur ce que le Seigneur t'a fait,
et comment il a eu pitié de toi» (Marc, V, 5-16).
Pendant des siècles, le possédé fait partie
de l'univers chrétien. Présence incarnée
du d mon, il est en même temps l'instrument
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de la gloire de Dieu, et le signe de sa puissance. Dieu, dit saint
Bonaventure permet les possessions, «en vue de manifester
sa gloire, soit pour la punition du péché soit pour
la correction du pécheur, soit pour notre instruction ».
Le démoniaque illustre un combat éternel, et la
pensée chrétienne reconnaît en lui, le drame
de l'homme pris entre le divin et le satanique.
Drame conçu diversement selon les formes de la pensée
chrétienne. Pour saint Thomas, la liberté est antérieure
à son aliénation par le démon possesseur,
et elle lui demeure irréductible, à jamais impénétrable;
c'est dans le corps seulement que se glissent les anges mauvais:
nostris corporibus illabuntur; «ils impressionnent les facultés
liées à nos organes, mais l'impression ne retentit
pas jusqu'à la volonté, parce que la volonté,
ni dans son exercice, ni dans son objet, ne dépend d'un
organe corporel ». Ainsi, la liberté du possédé
est sauve. Mais son corps est condamné; si c'est à
la chair seulement que s'est attaché l'ange possesseur,
si c'est cette seule existence animale qu'il agite, tourmente
et bouleverse, tuer cette vie bestiale et brûler ce corps,
ce n'est, après tout, que rendre à l'âme la
pureté de son vouloir, la libérer de l'instrument
perverti de sa liberté: la flamme délivrera l'esprit
de son corps possédé, on brûlera l'insensé
pour son salut. Après la Renaissance, la possession prend
un sens nouveau dans la pensée chrétienne. Elle
n'est plus perversion du corps qui conserve intacte la liberté
de l'âme, mais possession de l'esprit par l'esprit, abolition
de la liberté, cependant que l'ordre de la nature, oeuvre
divine, demeure indifférent au tumulte des coeurs. Ce n'est
plus la liberté qui est sauvegardée par delà
la possession, mais l'harmonie de la nature qui demeure en deçà
de la folie; l'ordre des choses résiste, avec toute son
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ordonnance aux poussées malfaisantes des esprits. «L'essence
de la possession », écrit le P. Surin, au milieu
du XVIIe siècle, «consiste en une union que le diable
a avec l'âme, ayant le droit d'agir comme s'il était
l'âme de la personne qu'il possède. Mais la nature
humaine borne son action, arrête sa rage, sa fureur et sa
malice. De même que le rayon du soleil est tempéré
par le cristal, et par le milieu qui arrête sa force, sans
empêcher son opération ». Il ne s'agit plus
maintenant de détruire le corps, mais de lui éviter
d'être l'instrument sans force d'un esprit insensé.
Dans cette ligne, se développent, au XVIIe siècle,
les nouvelles pratiques hospitalières, où le «régime
de force» n'a pas le sens du châtiment, mais de la
sauvegarde.
Ce qu'il y a d'important, c'est que le christianisme, tout en
dépouillant la maladie mentale de son sens humain, lui
donne une place à l'intérieur de son univers; la
possession arrache l'homme à l'humanité, pour le
livrer au démoniaque, mais elle le maintient dans un monde
chrétien, où chaque homme peut reconnaître
sa destinée. L'oeuvre des XVIIIe et XIXe siècles
est inverse: elle restitue à la maladie mentale son sens
humain, mais elle chasse le malade mental de l'univers des hommes.
* * *
Le XVIIIe siècle a apporté sans doute l'idée
capitale, que la folie n'est pas superposition d'un monde surnaturel
à l'ordre de la nature, surcroît démoniaque
à l'oeuvre de Dieu, mais seulement disparition en l'homme
de ses facultés les plus hautes: «La folie n'est
que privation », dit l'Encyclopédie; les hallucinations
et les délires sont les effets naturels de l'illusion,
de l'erreur, de l'incapacité à reconnaître
le vrai; il Y a les fous qui ignorent le «vrai
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physique» (la vérité des sensations) : ce
sont ceux qui entendent «les concerts des anges»;
il y a les fous qui ignorent le «vrai moral» : et
chez ceux-là on trouve tous «les travers de l'esprit,
toutes les illusions de l'amour propre, et toutes les passions»
(art. Folie de l'Encyclopédie). L'aveuglement est devenu
le trait distinctif de la folie; l'insensé n'est plus un
possédé, il est tout au plus un dépossédé.
Désormais la folie fait partie de toutes les faiblesses
humaines et la démence n'est que variation sur le thème
des erreurs des hommes. Pinel peut en 1793 délivrer les
enchaînés de Bicêtre, et les laisser vivre
comme des hommes. Cabanis, pensant que les erreurs de l'esprit
peuvent éclairer sa marche à la vérité,
demande l'étude des maladies mentales à la Faculté
: «C'est une belle partie de la médecine que l'histoire
et le traitement de la folie; des faits bien choisis sur cette
matière éclaireront singulièrement l'étude
de l'homme» (Rapport sur les Écoles de Médecine,
an VII). Esquirol, enfin, crie justice pour ceux dont Diderot
disait déjà qu'ils «n'étaient peut
être pas différents du reste des hommes» :
«Ceux pour lesquels je réclame sont les membres les
plus intéressants de la société, presque
toujours victimes des préjugés, de l'injustice,
de l'ingratitude de leurs semblables. Ce sont des pères
de famille, des épouses fidèles, des commerçants
intègres, des artistes habiles, des guerriers chers à
leur patrie, des savants distingués; ce sont des âmes
ardentes, fières et sensibles. » Et il ajoute: «Quel
est celui qui peut se promettre qu'il ne sera pas frappé
d'une maladie qui marque ses victimes dans tous les âges,
dans tous les rangs, dans toutes les conditions? » Et pourtant
de cette conception humaniste de la maladie va sortir une pratique
qui exclut le malade de la société des hommes.
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On a abandonné la conception démoniaque de la possession,
mais c'est pour en venir à une pratique inhumaine de l'aliénation.
Si le dément n'est qu'un dépossédé,
quelle est donc, en effet, cette faculté qu'il a perdue?
Le XIXe siècle répond en disant que c'est l'usage
de cette faculté la plus haute qui existe en l'homme, de
cette faculté par laquelle il définit lui-même
l'humanité de l'homme: la liberté, dont la Déclaration
des Droits reconnaît à l'homme les formes civiles
et juridiques; le malade mental, au XIXe siècle, est celui
qui a perdu l'usage des libertés que lui a conférées
la révolution bourgeoise.
La requête de la marquise d'Espart, dans L'interdiction,
est très significative à cet égard. Le marquis,
dit le texte, est devenu incapable de gérer ses biens et
d'élever ses enfants; «l'anéantissement de
sa volonté» a laissé, en quelque sorte, sans
titulaire effectif ces droits de tout citoyen, de tout père
de famille qui sont garantis à l'homme. Bien plus, à
la volonté défaillante du malade, s'est substituée
la volonté abusive d'un tiers, qui use de ses droits en
ses lieux et places; une femme exerce sur l'esprit affaibli du
marquis un empire que «ne peut justifier aucune raison même
prise parmi celles que la morale et la loi réprouvent ».
Le marquis est «aliéné» puisqu'un autre,
à sa place, peut exercer ses droits, jouir de ses biens,
user de ses privilèges, puisqu'en un mot, un autre s'est
substitué à lui comme sujet de droit. C'est pour
éviter cette aliénation de fait que le Code pénal
a prévu l'Interdiction: le malade est alors soumis à
la jurisprudence de protection des incapables; c'est-à-dire
que «dans l'intérêt de sa personne, de sa fortune,
de ses enfants », sa capacité juridique est transmise
à d'autres, conseil de famille et curateur. Pour éviter
une aliénation
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de fait, on lui substitue donc une aliénation de droit,
qui transmet à un autre légalement désigné,
les droits que le malade ne peut plus exercer et dont un autre
pourrait abusivement s'emparer.
Ce transfert de la personnalité sociale se retrouve dans
une pratique juridique plus tardive, celle de l'internement volontaire.
Jusqu'en 1838, on internait d'office tous les «infortunés»
qui risquaient «de troubler la tranquillité publique»
(des Essarts, Dictionnaire de police). Mais le cas des aliénés
qui ne troublent pas cet ordre n'était pas réglé.
Pour en libérer les familles, on créa un «internement
volontaire », indépendant de la volonté explicite
du malade, mais dépendant de celle de la famille, censée
la représenter quand elle est confirmée par le diagnostic
médical. C'est dire qu'on substitue à la volonté
du sujet, la volonté, tenue pour équivalente, de
sa famille: on transfère à autrui les droits stricts
de la liberté individuelle.
En d'autres termes, si le XVIIIe siècle a restitué
au malade mental la nature humaine, le XIXe siècle lui
a contesté les droits et l'exercice des droits afférents
à cette nature. Il en a fait un «aliéné
», puisqu'il a transmis à d'autres l'ensemble des
capacités que la société reconnaît
et confère à tout citoyen; il l'a retranché,
en fait, de la communauté des hommes au moment même
où il reconnaissait, en théorie, la plénitude
de sa nature humaine. Il ne l'a replacé dans une humanité
abstraite qu'en le chassant de la société concrète:
c'est cette «abstraction» qui est réalisée
dans l'internement.
Le destin du malade est fixé dès lors pour plus
d'un siècle: il est aliéné. Et cette aliénation
marque tous ses rapports sociaux, toutes ses expériences,
toutes ses conditions d'existence; il ne peut plus se reconnaître
dans sa
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propre volonté puisqu'on lui en suppose une qu'il ne connaît
pas; il ne rencontre dans les autres que des étrangers,
puisque lui-même est pour eux un étranger; sa liberté
est devenue le noeud des contraintes qu'il subit. L'aliénation
est donc, pour le malade, bien plus qu'un statut juridique: une
expérience réelle; elle s'inscrit nécessairement
dans le fait pathologique. L'antique notion de possession avait
sans doute constitué une partie des délires démoniaques.
Les pratiques qui se cristallisent autour de la notion d'aliénation
ont, à leur tour, peut-être, développé
ces formes symptomatiques où le sujet dénonce la
confiscation de son vouloir et de sa pensée, l'influence
exercée sur lui, les sentiments d'étrangeté
qui éloignent de lui, dans un monde froid et absurde, les
significations humaines. Du sentiment d'irréalité,
aux réactions d'indifférence, en passant par la
«déréalisation » d'autrui, il y a toute
une série de phénomènes pathologiques dont
il serait possible de dénoncer l'origine dans la situation
d'aliénation où se trouve placé tout malade
mental. On sait l'extension qu'a pris le tableau de la schizophrénie,
et la facilité avec laquelle on reconnaît, aujourd'hui,
des signes schizophréniques dans les psychoses ou même
dans les névroses: rupture du contact affectif avec la
réalité, inaptitude du malade à une consonance
spontanée avec le milieu, indifférence affective
des réactions, rupture des liens vivants avec le monde,
et retrait dans un autisme qui absorbe toute la vie psychologique.
Cette invasion de la schizophrénie dans les tableaux cliniques
n'est peut-être pas seulement une mode de la psychiatrie
qui remonterait à Bleuler; mais bien l'effet sans cesse
plus accentué d'une aliénation qui frappe le malade
de tous les tabous sociaux; en le mettant entre parenthèses,
la société marque le malade de stigmates,
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où le psychiatre lira les signes de la schizophrénie.
Enfin, nous avons montré en commençant que la maladie
mentale, plus encore que la maladie organique, met en cause la
totalité de l'individu; mais si elle semble ainsi brouiller
la personnalité tout entière, n'est-ce pas dans
la mesure où l'expérience de la maladie est liée
à l'expérience d'une aliénation où
l'homme perd ce qu'il y a de plus humain en lui ? N'est-ce pas
parce que la maladie mentale le détache de cette communauté
humaine sans laquelle il ne serait pas un homme, n'est-ce pas
parce qu'elle fait de lui un étranger, que la maladie semble
emporter dans son désastre, les structures les plus solides
de la personnalité? On peut supposer que le jour où
le malade ne subira plus le sort de l'aliénation, il sera
possible d'envisager la dialectique de la maladie dans une personnalité
qui demeure humaine.
* * *
Voilà donc à peu près comment notre société
en est venue à donner au malade un statut d'exclusion.
Il faut maintenant répondre à la seconde question
que nous posions tout à l'heure: comment cette société
s'exprime-t-elle, malgré tout, dans le malade qu'elle dénonce
comme un étranger? Là justement réside le
paradoxe qui a brouillé si souvent les analyses de la maladie:
la société ne se reconnaît pas dans la maladie;
le malade s'éprouve lui-même comme un étranger;
et pourtant il n'est pas possible de rendre compte de l'expérience
pathologique sans la référer aux structures sociales,
ni d'expliquer les dimensions psychologiques de la maladie, dont
nous parlions dans la première partie, sans voir dans le
milieu humain du malade leur condition réelle.
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La maladie, disions-nous, se situe dans l'évolution, comme
une perturbation de son cours; par son aspect régressif,
elle fait apparaître des conduites infantiles ou des formes
archaïques de la personnalité. Mais l'évolutionnisme
a tort de voir dans ces régressions l'essence même
du pathologique, et son origine réelle. Si la régression
à l'enfance se manifeste dans les névroses, ce n'est
là qu'un effet. Pour que la conduite enfantine soit pour
le malade un refuge, pour que sa réapparition soit considérée
comme un fait pathologique irréductible, il faut que la
société instaure entre le présent et le passé
de l'individu une marge que l'on ne peut, ni ne doit franchir
; il faut que la culture n'intègre le passé qu'en
le contraignant à disparaître. Et notre culture a
bien cette marque. Quand le XVIIIe siècle, avec Rousseau
et Pestallozzi, s'est préoccupé de constituer pour
l'enfant, avec des règles pédagogiques qui suivent
son développement, un monde qui soit à sa mesure,
il a permis que l'on forme autour des enfants un milieu irréel,
abstrait et archaïque, sans rapport avec le monde adulte.
Toute l'évolution de la pédagogie contemporaine,
dans le but irréprochable de préserver l'enfant
des conflits adultes accentue la distance qui sépare, pour
un homme, sa vie d'enfant de sa vie d'homme fait. C'est dire que,
pour épargner à l'enfant des conflits, elle l'expose
à un conflit majeur, à la contradiction entre sa
vie d'enfant et sa vie réelle (1). Si l'on ajoute que,
dans ses institutions pédagogiques, une société
ne projette pas directement sa réalité, avec ses
(1) C'est peut-être dans cette hétérogénéité,
et dans la marge qui sépare ces deux formes de vie, que
se trouve la racine de ce phénomène décrit
par Freud, comme phase de latence, et rattaché par lui
à un mythique retrait de la libido.
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conflits et ses contradictions, mais qu'elle la reflète
indirectement à travers les mythes qui l'excusent, la justifient
et l'idéalisent dans une cohérence chimérique;
si l'on ajoute que dans une pédagogie une société
rêve son âge d'or (songez à celles de Platon,
de Rousseau, à l'institution républicaine de Durkheim,
au naturalisme pédagogique de la République de Weimar),
on comprend que les fixations ou régressions pathologiques
ne sont possibles que dans une certaine culture; qu'elles se multiplient
dans la mesure où les formes sociales ne permettent pas
de liquider le passé, et de l'assimiler au contenu actuel
de l'expérience. Les névroses de régression
ne manifestent pas la nature névrotique de l'enfance, mais
elles dénoncent le caractère archaïque des
institutions pédagogiques. Ce qui se trouve au fondement
de ces formes pathologiques, c'est le conflit, au sein d'une société,
entre les formes d'éducation de l'enfant, où elle
cache ses rêves, et les conditions qu'elle fait aux adultes,
où se lisent au contraire son présent réel,
et ses misères. On pourrait en dire autant pour le développement
social: les délires religieux, avec leur système
d'assertions grossières, et l'horizon magique qu'ils impliquent
toujours, s'offrent comme des régressions individuelles
par rapport au développement social. Ce n'est pas que la
religion soit par nature délirante, ni que l'individu rejoigne,
par delà la religion actuelle, ses origines psychologiques
les plus suspectes. Mais le délire religieux est fonction
de la laïcisation de la culture: la religion peut être
objet de croyance délirante dans la mesure où la
culture d'un groupe ne permet plus d'assimiler les croyances religieuses,
ou mystiques, au contenu actuel de l'expérience. De ce
conflit et de l'exigence de le dépasser, naissent les délires
messianiques, l'expérience hallucinatoire des apparitions,
et
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les évidences de l'appel foudroyant qui restaurent, dans
l'univers de la folie, l'unité déchirée dans
le monde réel. Le fondement véritable des régressions
psychologiques est donc dans un conflit de structures sociales,
marquées chacune d'un indice chronologique qui en dénonce
les diverses origines historiques.
L'histoire individuelle, avec ses traumatismes, et ses mécanismes
de défense, avec surtout l'angoisse qui la hante, nous
avait paru former une autre des dimensions psychologiques de la
maladie. La psychanalyse a placé à l'origine de
ces conflits un débat «métapsychologique »,
aux frontières de la mythologie, («les instincts
sont nos mythes» disait Freud lui-même), entre l'instinct
de vie et l'instinct de mort, entre le plaisir et la répétition,
entre Eros et Thanatos. Mais c'est ériger en principe de
solution les données mêmes du problème. Si
la maladie trouve un mode privilégié d'expression
dans cet entre lacement des conduites contradictoires, ce n'est
pas que les éléments de la contradiction se juxtaposent,
comme une nature paradoxale, dans l'inconscient humain, c'est
seulement que l'homme fait de l'homme une expérience contradictoire.
Les rapports sociaux que détermine l'économie actuelle,
sous les formes de la concurrence, de l'exploitation, des guerres
impérialistes, et des luttes de classe, offrent à
l'homme une expérience de son milieu humain que hante sans
cesse la contradiction. L'exploitation, qui l'aliène en
un objet économique, l'attache aux autres, mais par les
liens négatifs de la dépendance; les lois sociales
qui l'unissent à ses semblables dans un même destin,
l'opposent à eux dans une lutte qui, paradoxalement, n'est
que la forme dialectique de ces lois; l'universalité des
structures économiques et sociales lui permet de reconnaître,
dans le monde, une patrie, et de lire une
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signification commune dans le regard de tout homme, mais cette
signification peut être aussi bien celle de l'hostilité,
et cette patrie peut le dénoncer comme un étranger.
L'homme est devenu pour l'homme aussi bien le visage de sa propre
vérité, que l'éventualité de sa mort.
Il ne peut pas rencontrer d'emblée le statut fraternel
où ses rapports sociaux trouveront leur stabilité,
et leur cohérence : autrui s'offre toujours dans une expérience
que la dialectique de la vie et de la mort rend précaire
et périlleuse. Le complexe d'Oedipe, noeud des ambivalences
familiales, est comme la version réduite de cette contradiction:
cette haine amoureuse qui le lie à ses parents, l'enfant
ne l'apporte pas, telle une équivoque de ses instincts;
il la rencontre seulement dans l'univers adulte, spécifiée
par l'attitude des parents qui découvrent implicitement
dans leur propre conduite le thème h g'lien que la vie
des enfants est la mort des parents. Bien plus: ce n'est pas un
hasard si Freud, en réfléchissant sur les névroses
de guerre, a découvert pour doubler l'instinct de vie,
où s'exprimait le vieil optimisme bourgeois du XIXe siècle,
un instinct de mort, qui introduisait pour la première
fois dans la psychologie la puissance du négatif. Freud
voulait expliquer la guerre; mais c'est la guerre qui explique
ce tournant de la pensée freudienne. Ou plutôt le
capitalisme faisait, à cette époque, d'une façon
claire pour lui-même, l'expérience de ses propres
contradictions: il fallait renoncer au vieux thème de la
solidarité, et admettre que l'homme pouvait et devait faire
de l'homme une expérience négative, vécue
sur le mode de la haine et de l'agression. Les psychologues ont
donné à cette expérience le nom de l'ambivalence
et ils y ont vu un conflit d'instincts. Son origine est, en réalité,
dans la contradiction des rapports sociaux.
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Enfin, les phénomènes morbides, nous ont semblé,
dans leur convergence, désigner une structure singulière
du monde pathologique: et ce monde offrirait, à l'examen
du phénoménologue, le paradoxe d'être à
la fois, le «monde privé », le «idios
kosmos » où le malade se retire pour une existence
arbitraire de fantaisie et de délire -et en même
temps, l'univers de contrainte auquel il est voué sur le
mode de l'abandon; dans cette projection contradictoire, serait
l'essence de la maladie. Mais ce paradoxe pathologique n'est que
second par rapport à la contradiction réelle qui
le suscite. Le déterminisme qui le soustend n'est pas la
causalité magique d'une conscience fascinée par
son monde, mais la causalité effective d'un univers qui
ne peut, de lui-même, offrir une solution aux contradictions
qu'il a fait naître. Si le monde projeté dans la
fantaisie d'un délire emprisonne la conscience qui le projette,
ce n'est pas qu'elle s'y englue elle-même, ce n'est pas
qu'elle s'y dépouille de ses possibilités d'être;
mais c'est seulement que le monde, en aliénant sa liberté,
l'avait voué à la folie. En s'ouvrant sur un monde
délirant, ce n'est pas par une contrainte imaginaire que
se lie la conscience morbide; mais en subissant la contrainte
réelle, elle s'échappe dans un monde morbide où
elle retrouve, mais sans le reconnaître, cette même
contrainte réelle: car ce n'est pas en voulant lui échapper
qu'on dépasse la réalité. L'exemple de la
schizophrénie est probant : on parle beaucoup de la schizophrénie
contemporaine, liée à l'univers de la machine, et
à l'effacement des relations affectives directes entre
les hommes. Ce lien n'est pas faux, sans doute, et ce n'est pas
un hasard si le monde morbide prend si souvent, de nos jours,
l'allure d'un monde où la rationalité mécaniste
exclut la spontanéité joyeuse et continue de la
vie affective. Mais il serait
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absurde de dire que l'homme contemporain machinise son univers
parce qu'il projette un univers schizophrénique où
il se perd; faux même de prétendre qu'il est schizophrène,
parce que c'est là, pour lui, le seul moyen d'échapper
à la contrainte de son univers réel. En fait, quand
l'homme demeure étranger à sa propre technique,
quand il ne peut reconnaître de signification humaine et
vivante aux productions de son activité, lorsque les déterminations
économiques et sociales le contraignent, sans qu'il puisse
trouver sa patrie dans ce monde, alors il vit un conflit qui rend
possible le syndrome schizophrénique; étranger dans
un monde réel, il est renvoyé à un «monde
privé », que ne peut plus garantir aucune objectivité;
soumis, cependant, à la contrainte de ce monde réel,
il éprouve cet univers dans lequel il fuit, comme un destin.
Le monde contemporain rend possible la schizophrénie, non
parce que ses techniques le rendent inhumain et abstrait; mais
parce que l'homme fait de ses techniques, un tel usage que l'homme
lui-même ne peut plus s'y reconnaître. Seul le conflit
réel des conditions d'existence peut rendre compte de la
structure paradoxale du monde schizophrénique.
En résumé, on peut dire que les dimensions psychologiques
de la maladie ne peuvent pas, sans quelques sophismes, être
envisagées comme autonomes. Certes, on peut situer la maladie
mentale par rapport à l'évolution humaine, par rapport
à l'histoire psychologique et individuelle, par rapport
aux formes d'existence. Mais on ne doit pas confondre ces divers
aspects de la maladie avec ses origines réelles, si on
ne veut pas avoir recours à des explications mythiques,
comme l'évolution des structures psychologiques, ou la
théorie des instincts, ou une anthropologie existentielle.
En réalité, c'est dans l'histoire seulement
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que l'on peut découvrir les conditions de possibilité
des structures psychologiques; et, pour schématiser tout
ce que nous venons de dire, on peut admettre que la maladie comporte,
dans les conditions actuelles, des aspects régressifs,
parce que notre société ne sait plus se reconnaître
dans son propre passé; des aspects d'ambivalence conflictuelle,
parce qu'elle ne peut pas se reconnaître dans son présent;
qu'elle comporte, enfin, l'éclosion de mondes pathologiques,
parce qu'elle ne peut pas encore reconnaître le sens de
son activité et de son avenir.
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CHAPITRE VI
LA PSYCHOLOGIE DU CONFLIT
La contradiction dans l'expérience que l'individu fait
de son milieu ne suffit pas à épuiser la réalité
de la maladie mentale. D'abord. pour la raison évidente
que tout individu qui vit ces contradictions n'est pas malade;
et qu'elle peuvent demeurer au niveau des structures sociales,
sans prendre réalité dans la vie psychologique du
sujet. En second lieu, même lorsque ces contradictions trouvent
un statut dans la vie psychologique de l'individu, ce statut n'est
pas forcément celui de la maladie: au contraire, la prise
de conscience d'une contradiction la fait pénétrer
dans la vie psychologique, mais en en prévenant les implications
pathologiques; la preuve en est sans doute dans le fait que jamais
les maladies mentales ne sont moins fréquentes, du moins
dans les formes qui nécessitent l'internement ou l'intervention
médicale, que pendant les périodes de guerre (1).
La maladie, dans sa spécificité, se situe donc entre
la contradiction dans les structures de l'expérience sociale,
et la conscience lucide
(1) Le nombre d'entrées dans les asiles de la Seine a baissé
de 40 % durant la dernière guerre; pendant les années
suivantes, il a atteint et dépassé le niveau antérieur.
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de cette contradiction: elle s'insère dans cette zone où
la contradiction n'est pas encore vécue sur le mode de
la conscience, mais seulement dans les formes du conflit.
La maladie relève donc de deux sortes de conditions: les
conditions sociales et historiques, qui fondent les conflits psychologiques
sur les contradictions réelles du milieu; et les conditions
psychologiques qui transforment le contenu conflictuel de l'expérience
en forme conflictuelle de la réaction. C'est de ce passage
de la contradiction historique à la contradiction pathologique
qu'il faut maintenant étudier.
* * *
La physiologie de Pavlov constitue, pour une grande part, une
étude expérimentale du conflit.
La réflexologie a montré que toute activité
du système nerveux implique à la fois l'unité
et l'opposition de deux processus: l'excitation et l'inhibition.
On provoque, par exemple, chez un animal, une réaction
salivaire en joignant à l'excitant absolu (la nourriture),
une excitation sur un point déterminé du corps.
Or, à ce moment, on peut obtenir le même résultat
en portant l'excitant sur un point relativement éloigné
du précédent. c'est toute une région du corps
qui est alors réflexogène ; le processus de conditionnement
s'est diffusé sur tout un secteur de l'organisme, de ses
structures nerveuses, et du cortex qui les commande. Mais si on
recommence à faire porter, à nouveau, l'excitant
sur le point initial, on voit la zone réflexogène
refluer, se rétrécir, et se stabiliser finalement
dans le voisinage immédiat du point excité. Il y
a plus: les régions qui ont été, un moment,
atteintes par la diffusion de l'excitation, deviennent alors réfractaires
au
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conditionnement. Aux bords de la zone d'excitation, il y a une
région d'inhibition qui la limite, et qui en repousse progressivement
la diffusion. L'ensemble spatial des structures nerveuses est
donc un ensemble complexe de zones d'excitation et de zones d'inhibition,
liées et opposées les unes aux autres. Il en est
de même pour leur ensemble temporel: si on n'appuie pas
un excitant conditionnel, comme la lumière, par l'excitant
absolu (la nourriture), dans le reflexe de salivation, la liaison
disparaît, et le réflexe s'éteint; veut-on
alors instaurer dans cette même région un réflexe
de même type, on trouve cette zone réfractaire au
conditionnement; à la période d'excitation succède
une phase d'inhibition qui en est comme la limite temporelle.
Le système nerveux, dans son ensemble, se présente
donc comme une unité où s'équilibrent les
processus inverses de l'excitation et de l'inhibition; chaque
foyer d'excitation est précisé et maintenu par une
frange d'inhibition; chaque phase d'excitation est limitée
par une phase d'inhibition qui lui succède. Les formes
d'activité du système nerveux constituent ainsi
des ensembles qui s'individualisent dans leur structure spatiale
et dans leur développement temporel; la dialectique interne
de l'excitation et de l'inhibition leur donne une cohésion
qui, sans détruire jamais l'unité fonctionnelle
de l'organisme, permet qu'on les analyse isolément comme
structures cohérentes d'activité. C'est aux plus
larges et aux plus stables d'entre ces structures, à celles
qui déterminent l'activité globale de l'individu,
que Pavlov donne le nom de stéréotype dynamique.
Mais ce qu'il y a de plus notable, c'est le lien interne qui unit
l'excitation et l'inhibition. Il ne s'agit pas de deux processus
opposés l'un à l'autre, et qu'une extériorité
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totale rendrait irréductibles; l'Une n'existe qu'en fonction
de l'autre, et la réciprocité de leur action est
complète : leur localisation spatiale, leur détermination
temporelle, l'intensité de leur dynamisme ne doivent pas
s'analyser séparément; on doit en faire une lecture
unique, comme de deux termes liés par leur opposition;
l'excitation et l'inhibition s'appellent l'une l'autre, de telle
manière que la détermination d'un schéma
d'activité ne se fait pas malgré leur opposition,
mais seulement par cette opposition. L'unité de ce processus,
que Pavlov appelait l'induction réciproque, est en toute
rigueur dialectique.
*
* *
Or, ces principes du fonctionnement normal du système
nerveux sont également à l'origine des formes pathologiques
de son activité. Et ceci de quatre manières.
1) Les foyers pathologiques. -Supposons une forte excitation d'un
centre du système nerveux supérieur; elle est, par
«induction réciproque» nécessairement
accompagnée de l'inhibition des régions qui l'entourent.
D'une façon plus précise, si les centres régulateurs
de la vie végétative et émotionnelle (les
centres sous-corticaux), sont soumis à de violentes excitations,
les centres corticaux de l'activité volontaire et représentative
seront, par voie de réciprocité, soumis à
une forte inhibition. Il se produit alors un blocage et un renforcement
corrélatif de l'inhibition et de l'excitation, qui au lieu
de s'atténuer et de se liquider progressivement, se maintiennent
et par un processus circulaire constituent des foyers d'activité
permanente. C'est ce qui se produit dans tous lès syndromes
psychiatriques, où les activités conscientes sont
oblitérées et obnubilées, tandis que dominent
les types de
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réaction émotionnelle (crises hystériques,
épisodes oniriques, confusion mentale). Au contraire les
zones corticales, et spécialement les aires pré
frontales, peuvent être excitées de telle manière
que les centres sous-corticaux soient soumis à une inhibition
renforcée' alors se dessinent les syndromes communs à
la psychasthénie, à la névrose obsessionnelle,
et à certaines formes de schizophrénie : prééminence
de noyaux représentatifs (idées fixes, thèmes
délirants), et développement des conduites symboliques
et verbales (rites obsessionnels, monologues et ruminations des
psychasthéniques, construction d'un vocabulaire et d'une
syntaxe qui enferment le schizophrène dans un monde verbal
inaccessible.
Il peut donc y avoir maladie par l'existence de foyers pathologiques,
c'est-à-dire par l'isolement de zones qui se maintiennent
les unes en état d'hyper-activité, les autres en
état de sommeil et de silence.
2) L'inertie pathologique. -A l'isolement spatial des foyers pathologiques
est liée la rigidité temporelle des structures.
Les processus d'excitation et d'inhibition ont perdu leur plasticité;
ils se répartissent chacun dans des régions différentes;
et, du coup, l'induction qui les renforce réciproquement
exclut qu'ils se remplacent ou qu'ils se succèdent. Ils
se bloquent l'un contre l'autre et les zones où ils se
sont ainsi fixés demeurent inertes et rigides. D'où
ces persistances segmentaires qui caractérisent si souvent
les conduites pathologiques. On a de cette inertie morbide des
preuves expérimentales: Doline et Zvorobskaïa provoquent
chez un animal un état fébrile par une injection
de dinitrophénol; chez un autre un état cataleptique
par une injection de bulbocapnine. Après un certain nombre
de répétitions, on alterne; or, le résultat
demeure: la bulbocapnine provoque chez le
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premier une température oscillante; et le dinitrophénol
suscite, chez le second, un état cataleptique avec la flexibilité
cireuse, caractéristique des intoxications à la
bulbocapnine. Il s'est instauré, chez chaque animal un
stéréotype de réponse organique qui se déclenche
d'une manière rigide et immuable, quelle que soit la nature
de l'excitant
absolu.
Cette particularité fonctionnelle explique l'ensemble de
ces phénomènes qui se présentent comme des
répétitions pathologiques: raptus moteurs qui sillonnent,
par intervalles, la conduite de l'hystérique; itérations
émotionnelles de la névrose d'angoisse, dans lesquelles
le malade revit un traumatisme, avec son contexte anxieux et son
décor imaginaire; rigidité de la conduite obsessionnelle
et paranoïaque, avec la valorisation stéréotypée
de certains ensembles représentatifs qui constituent la
crainte fondamentale de l'obsédé ou le noyau délirant
du paranoïaque.
L'inertie pathologique est liée fonctionnellement à
l'isolement de foyers pathogènes: plus l'excitation est
forte en un point déterminé de l'écorce,
plus l'inhibition qui la localise est profonde, plus aussi cette
figure structurale de l'activité nerveuse sera rigide.
Et les formes variées de cette rigidité sont à
rattacher à la diversité des zones d'excitation
et d'inhibition: si la répétition angoissée
du traumatisme est de l'ordre du raptus, et la rigidité
obsessionnelle de l'ordre du doute et du scrupule, c'est que la
zone d'excitation est sous-corticale dans le cas de la névrose
d'angoisse, corticale, au contraire, dans celui de l'obsession.
3) Les phénomènes paradoxaux. -L'inertie caractérise
l'activité des zones pathologiquement excitées.
Que se passe-t-il d'autre part dans les secteurs où l'activité
est
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inhibée? Prenons le cas limite d'une inhibition généralisée.
On peut la provoquer expérimentalement chez un animal par
une série de stimulations contradictoires: après
avoir différencié deux rythmes voisins d'excitation
cutanée, l'un comme excitant du réflexe salivaire,
l'autre comme inhibiteur, on les applique alternativement dans
une succession très rapide (1). Il s'instaure alors un
état pathologique, dont le syndrome majeur est la disparition
ou l'affaiblissement de tous les réflexes conditionnés
positifs. Dans la période qui suit cette disparition, on
peut distinguer plusieurs phases, qui marquent les étapes
successives de la guérison. A un premier stade, les excitants
positifs ont un effet inhibiteur, les excitants négatifs
suscitent les réactions positives: ce renversement radical
du système excitation-inhibition, Pavlov l'appelle la phase
«ultra-paradoxale ». Dans une période suivante,
contrairement au principe de la proportionnalité quantitative,
à l'état normal, de la réponse et du stimulus,
les stimulations faibles provoquent des effets considérables,
les stimulations fortes, des effets presque insensibles: c'est
la phase «paradoxale », qui perturbe, non plus la
nature du rapport stimulus-réponse, mais seulement l'intensité
de ce rapport. Enfin, le dernier stade de cet état pathologique,
celui qui précède immédiatement le retour
à l'état normal, est le stade«d'équilibre»,
où toutes les excitations provoquent une réaction
égale, comparable à celle d'un excitant énergique
à l'état normal.
Dans l'ensemble de ces phénomènes «paradoxaux
», on peut trouver le principe fonctionnel qui explique
bien des comportements pathologiques. Une des données de
l'expérience clinique consiste dans l'impénétrabilité
de
(1) Expérience de Razenkov.
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la maladie, en ce sens que le malade est insensible aux expériences
qui contredisent son délire, qui futilisent sa crainte
obsédante, on prive de contenu son anxiété
de mélancolique; et en cet autre sens, aussi, que l'ensemble
de ses conduites pathologiques révèle une monotonie
commune, malgré toutes leurs différences, au déprimé
et au maniaque, au schizophrène pauvre et stéréotypé,
comme au paranoïde exubérant d'un délire polymorphe;
quelle que soit la situation où il se trouve, le style
de réponse du malade est le même; le tonus de ses
réactions se maintient -élevé chez le maniaque,
bas chez le dé primé, dans les circonstances les
plus familières, ou dans les plus extraordinaire et les
plus urgentes; le sens des réponses demeure indépendant
des situations qui les ont motivées. Et l'impression que
donne le malade d'être enfermé dans sa maladie, d'être
«incorrigible », comme disent les Allemands à
propos des délires, est due, sans doute, à l'indifférence
des réponses qui demeurent étrangères aux
spécifications du milieu. C'est là l'effet de cette
indifférence fonctionnelle, qui caractérise la phase
«d'équilibre » observable dans les inhibitions
expérimentales.
On trouverait de la même façon, dans la phase «paradoxale
», le principe d'explication fonctionnelle qui rend compte
des formes contradictoires de la conduite pathologique. Un des
aspects de l'inadaptation morbide est dans le renversement des
valeurs qualitatives de la stimulation : c'est la discordance
schizophrénique, avec cette ironie à contre-temps,
ces réponses à côté, ce négativisme
que l'on décrit comme la rupture d'un mythique «contact
avec la réalité» ; c'est chez l'obsédé,
le ritualisme, la prévalence du minuscule sur l'essentiel,
le souci exclusif de la forme; chez le délirant, c'est
l'évidence foudroyante qui l'illumine dans les signes normalement
les plus douteux,
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les plus obscurs, les plus équivoques. Bref, cette existence
qui nous paraît «insensée », parce que
son sens est comme le négatif du nôtre, ne désigne-t-elle
pas un trouble fonctionnel, dont la manifestation la plus dépouillée
est à trouver dans la phase «paradoxale »,
qui renverse chez l'animal d'expérience, le rapport qualitatif
du stimulus et de la réponse?
Enfin les mécanismes de la phase ultra-paradoxale peuvent
servir de principe d'explication pour ces phénomènes
centraux de la maladie mentale que sont l'ambivalence et l'inversion
pathologique. Le paranoïaque, dans un seul mouvement de sa
passion, aime et déteste, désire posséder
et tuer; le psychasthénique, dans le moment même
où il veut échapper à l'influence des autres,
où il veut ériger des conduites de secret et asseoir
son indépendance, se sent vu, observé, épié,
transpercé par le regard et la volonté d'autrui;
le schizophrène vit dans une ambivalence, dont la contradiction
défie le langage, et le contraint à des modes d'expression
qui lui sont absolument spécifiques (néologismes,
mots contaminés, mimiques décrites comme le «maniérisme»
schizophrénique). La juxtaposition, en réponse à
une même situation, de conduites contradictoires, peut,
sans doute, s'expliquer par le renversement radical des stéréotypes
fonctionnels: le stimulus excitant devient inhibiteur, et inversement;
et la mise en jeu des segments fonctionnels est d'emblée
en contradiction, avec la situation qui la provoque. C'est la
caractéristique de la phase ultraparadoxale.
4) Les réactions de défense. -Un problème
demeure: comment et pourquoi s'est instauré cet état
d'inhibition sur le fond duquel apparaissent les phénomènes
pathologiques, comme la localisation de foyers, l'inertie des
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réponses, et les réactions paradoxales? Un fait
connu dans la pathologie classique éclaire le rôle
de l'inhibition: il arrive que des schizophrènes évoluent
peu à peu vers un état catatonique qui se caractérise
par une quasi-immobilité du sujet, une insensibilité
presque totale aux sollicitations du milieu, une inertie de la
musculature qui maintient les corps dans les attitudes données,
et dans la plupart des cas un fond psychique proche de l'onirisme.
Or, la catatonie passe pour être d'un bon pronostic dans
l'évolution de la schizophrénie, et on voit des
malades, au bout de plusieurs années, sortir de leur état
catatonique considérablement améliorés. La
catatonie est un des exemples les plus manifestes d'inhibition
généralisée, et le pronostic favorable qu'elle
comporte montre la signification de l'inhibition: elle est essentiellement
mécanisme de défense et de récupération;
elle correspond, selon Pavlov, au processus d'assimilation de
la cellule nerveuse, alors que l'excitation correspond à
la dépense et à la désassimilation.
On peut conclure: au moment où les conditions du milieu
ne permettent plus l'activité normale du système
nerveux, et que les contradictions auxquelles est soumis l'individu
ne permettent plus la dialectique normale de l'excitation et de
l'inhibition, il s'instaure une inhibition de défense.
C'est cette inhibition de défense qui explique les mécanismes
de la maladie: parce que l'inhibition fonctionnelle est ainsi
renforcée, les points d'excitation se localisent, créant
des foyers pathologiques; parce que son dynamisme est accentué,
les réactions positives sont fixées dans une rigidité
qui exclut toute plasticité et toute adaptation; enfin,
parce que son extension se généralise sans cesse,
elle constitue un fond d'inhibition diffuse à la surface
duquel se produisent les phénomènes paradoxaux.
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La maladie est donc une des formes de la défense. Mais
dans quelles conditions se produit-elle et quels mécanismes
spécifient cette défense comme maladie? Toute situation
de conflit ne suscite pas, en effet, la défense morbide.
On conditionne, par exemple, un animal par un excitant sonore
d'un certain rythme; on lui juxtapose un rythme voisin qui n'est
jamais soutenu par l'excitant absolu; l'animal commence par confondre
les deux rythmes, répond positivement ou négativement
à l'un aussi bien qu'à l'autre: il est dans une
situation de conflit. Mais progressivement il différencie
les deux excitants d'après leurs rythmes; l'un prend définitivement
la valeur positive, l'autre la valeur négative, et devient
ainsi inhibiteur. Par la différenciation, c'est-à-dire
par un jeu plus fin de l'inhibition et de l'excitation, les conditions
de la réponse adaptée sont ainsi précisées,
et le conflit cesse. De la même façon, quand on transforme
un agent excitant en agent inhibiteur, il s'instaure une situation
de conflit qui fait apparaître indifféremment des
réponses positives et négatives. Mais peu à
peu les réponses positives sont toutes inhibées,
et par une différenciation temporelle, l'excitant positif
prend valeur de stimulation négative. Il y a donc réponse
adaptée au conflit, lorsqu'une différenciation fonctionnelle
permet une réaction individualisée à chaque
terme ou à chaque phase de la situation conflictuelle;
ou, en d'autres termes, lorsque la dialectique de l'organisme
peut se constituer en fonction de la dialectique de ses conditions
d'existence, et se reconnaître en elle.
Lorsqu'au contraire le conflit se présente avec un caractère
de contradiction si absolue, ou lorsque les possibilités
de l'individu sont si restreintes que la différenciation
ne peut se faire, alors l'individu ne peut se défendre
qu'en
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se mettant hors circuit, qu'en répondant par une inhibition
généralisée.
Il y a maladie lorsque le conflit, au lieu d'amener une différenciation
dans la réponse, provoque une réaction diffuse de
défense; en d'autres termes, lorsque l'individu ne peut
maîtriser, au niveau de ses réactions, les contradictions
de son milieu, lorsque la dialectique psychologique de l'individu
ne peut se retrouver dans la dialectique de ses conditions d'existence.
C'est dire, en d'autres termes, qu'il est aliéné;
non plus en ce sens classique qu'il serait devenu étranger
à la nature humaine, comme le disaient médecins
et juristes du XIXe siècle; mais en ce sens que le malade
ne peut pas se reconnaître, en tant qu'homme dans des conditions
d'existence que l'homme lui-même a constituées. L'aliénation,
avec ce contenu nouveau, n'est plus une aberration psychologique,
elle est définie par un moment historique: c'est en lui
seulement qu'elle est rendue possible.
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CONCLUSION
La pathologie classique admet volontiers que le fait premier est
dans l'anormal à l'état pur; que l'anormal cristallise
autour de lui les conduites pathologiques dont l'ensemble forme
la maladie; et que l'altération de la personnalité
qui en résulte, constitue l'aliénation. Si ce que
nous venons de dire est exact, il faudrait renverser l'ordre des
termes, et en partant de l'aliénation comme situation originaire,
découvrir ensuite le malade, pour définir en dernier
lieu, l'anormal.
1) Aliénation historique et aliénation psychologique.
-Ce n'est donc pas parce qu'on est malade qu'on est aliéné,
mais dans la mesure où on est aliéné qu'on
est malade. N'est-ce pas, toutefois, contredire ce que nous disions
tout à l'heure sur l'histoire de l'aliénation? L'aliénation
n'est-elle pas issue, comme une notion abstraite des pratiques
juridiques et médicales qui depuis le XIXe siècle
concernent le malade? L'aliénation n'est-elle pas comme
une superstructure par rapport à la maladie? En fait, c'est
parce que l'aliénation historique est la condition première
de la maladie, que l'on a fait de l'aliénation psychologique
et juridique la sanction de la maladie. Dans une société
comme la nôtre, le dément s'offre, en effet, comme
une contradiction vivante, et avec toute la violence d'une insulte.
La révolution bourgeoise a défini
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l'humanité de l'homme par une liberté théorique
et par une égalité abstraite. Et voilà que
le malade mental s'érige en sujet de scandale: il est la
démonstration que l'homme concret n'est pas tout entier
défini par le système des droits abstraits qui lui
sont théoriquement reconnus, puisque ce système
ne fait pas place à cette éventualité humaine
qu'est la maladie, et que pour les malades mentaux la liberté
n'est que vaine et l'égalité sans contenu; il est,
d'autre part, la preuve que, dans sa vie réelle d'homme
libre, de citoyen égal à tous les autres, l'homme
peut rencontrer des conditions qui suppriment effectivement cette
liberté et cette égalité; qu'il peut se trouver
dans des situations qui lient sa liberté et qui l'isolent
à jamais de la communauté des hommes. Il démontre
que la société bourgeoise, par les conflits même
qui ont rendu possible sa maladie, n'est pas à la mesure
de l'homme réel; qu'elle est abstraite par rapport à
l'homme concret et à ses conditions d'existence; qu'elle
met sans cesse en conflit l'idée unitaire qu'elle se fait
de l'homme et le statut contradictoire qu'elle lui donne. Le malade
mental est l'apothéose de ce conflit. Et si, par le mythe
de l'aliénation mentale, on le repousse aux limites extérieures
de la cité, c'est pour ne pas voir en lui l'expression
scandaleuse de ces contradictions qui ont rendu sa maladie possible,
et qui constituent la réalité même de l'aliénation
sociale. Si on a fait de l'aliénation psychologique la
conséquence ultime de la maladie, c'était pour ne
pas voir dans la maladie ce qu'elle était réellement:
la conséquence des contradictions sociales dans lesquelles
l'homme s'est historiquement aliéné.
2) Le normal et le pathologique. -En faisant de l'aliénation
sociale la condition de la maladie, on dissipe, du même
coup, le mythe d'une aliénation psychologique qui
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ferait du malade un étranger dans son propre pays; on échappe
aussi aux thèmes classiques d'une personnalité altérée,
d'une mentalité hétérogène, et de
mécanismes spécifiquement pathologiques. L'analyse
fonctionnelle que propose la physiologie pavlovienne permet, en
effet, de définir les processus de la maladie, dans les
mêmes termes que l'adaptation normale: les mécanismes
de l'excitation et de l'inhibition, de l'induction réciproque,
de la réaction de défense, sont communs à
toutes les analyses de la conduite normale ou pathologique. Les
processus morbides sont de plain-pied avec les réactions
normales; «Il est impossible d'examiner les processus pathologiques
séparément des processus normaux dont les mécanismes
de base sont les mêmes (1). »
La maladie est faite de la même trame fonctionnelle que
l'adaptation normale; ce n'est donc pas à partir de l'anormal,
comme le veut la pathologie classique qu'il faut chercher à
définir la maladie; c'est au contraire la maladie qui rend
possible l'anormal, et le fonde: les réactions «paradoxales
», comme le renversement de la valeur positive de l'excitation
en valeur négative de la réaction, sont bien, en
un sens, des phénomènes anormaux; mais ils ne s'offrent
jamais que sur un fond d'inhibition qui représente la réaction
de défense, et la forme primaire de la maladie. L'anormal
est une conséquence du morbide, loin d'en être le
noyau élémentaire. C'est donc renverser les termes
du problème que de chercher à définir la
maladie à partir d'une distinction du normal et de l'anormal;
c'est faire d'une conséquence une condition, dans le but,
sans doute implicite, de masquer l'aliénation comme condition
véritable de la maladie.
(1) BYKOV, Session de l'Académie de Médecine de
l'U.R.S.S.
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3) L'organique et le Psychologique. -Nous avons montré,
au début, comment la notion de personnalité semblait
faire éclater les cadres de la pathologie classique, et
comment elle exigeait un style d'analyse qui fût différent
des analyses organiques. Mais la définition de la maladie
mentale à partir de ses conditions réelles -historiques
et humaines -nous ramène à une conception unitaire
du pathologique. L'analyse pavlovienne du conflit montre, en effet
qu'il faut laisser de côté l'antithèse de
la psychogenèse et de l'organogenèse. Les maladies
mentales sont des atteintes de la personnalité tout entière;
dans cette mesure, elles ont leur origine dans les conditions
réelles de développement et d'existence de cette
personnalité; et elles prennent leur départ dans
les contradictions de ce milieu. Mais le conflit ne se' transforme
pas d'emblée, et par simple transposition psychologique,
en maladie mentale; il devient maladie lorsque la contradiction
des conditions d'existence devient contradiction fonctionnelle
des réactions. Et c'est dans cette notion de trouble fonctionnel
que la pathologie mentale trouve son unité avec la pathologie
organique.
Le matérialisme, en psychopathologie, doit donc éviter
deux erreurs: celle qui consisterait à identifier le conflit
psychologique et morbide avec les contradictions historiques du
milieu, et à confondre ainsi l'aliénation sociale
et l'aliénation mentale; et celle, d'autre part, qui consisterait
à vouloir réduire toute maladie à une perturbation
du fonctionnement nerveux, dont les mécanismes, encore
inconnus, pourraient, en droit, être analysés d'un
point de vue purement physiologique. Contre la première
erreur, il faut sans cesse rappeler que la maladie ne commence
pas avec ses conditions de possibilité, qu'elle ne débute,
en fait, qu'avec les troubles
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fonctionnels, et qu'enfin, si l'aliénation sociale est
condition de la maladie, et l'aliénation mentale sa conséquence
mythique, entre les deux, la maladie doit conserver sa réalité
propre et ses dimensions spécifiques. Contre le second
écueil, il faut faire valoir que les troubles fonctionnels
ne pourront pas épuiser l'ensemble des faits pathologiques
et leurs conditions, tant que toutes les formes possibles du conflit
n'auront pas disparu des conditions de l'existence humaine. C'est
seulement s'il est possible de changer ces conditions, que la
maladie disparaîtra en tant que trouble fonctionnel résultant
des contradictions du milieu. La réduction de toute pathologie
mentale à une pathologie fonctionnelle de l'activité
nerveuse ne dépend pas essentiellement du progrès
de la connaissance physiologique, 'mais de la transformation des
conditions d'existence, et de la disparition de ces formes de
l'aliénation où l'homme perd le sens humain de ses
gestes. C'est peut-être le sens qu'il faut donner au texte
de Pavlov: «Je me suis convaincu qu'une étape importante
de la pensée humaine approche, où le physiologique
et le psychologique, l'objectif et le subjectif fusionneront réellement,
où la contradiction pénible, où l'opposition
de ma conscience à mon corps seront résolus en fait
(1). » En d'autres termes, lorsqu'on rattache la maladie
à ses conditions historiques et sociales d'apparition,
on se prépare à en retrouver les composantes organiques,
et on en fait une analyse réellement matérialiste.
4) La thérapeutique. -Dans ces pages consacrées
seulement à la nature du morbide en pathologie mentale,
il n'est pas de notre dessein d'aborder le problème des
médications psychologiques, mais d'indiquer seulement
(1) Communication au Congrès de Rome.
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comment il se rattache aux conceptions générales
de la maladie. Dans les pratiques médicales classiques,
on retrouve le sens de l'aliénation. Si on admet, en effet,
que la personnalité du malade est altérée,
et devient, sous le coup de la maladie, étrangère
à elle-même, c'est en dehors d'elle que la thérapeutique
doit être instaurée. On contourne la maladie et le
malade; on modifie par le choc les régulations de l'humeur,
par la lobotomie, on libère les adaptations organiques
de leurs surcharges affectives; dans tous les cas, le chemin de
la guérison ne pénètre jamais les mécanismes
internes de la maladie; ou, s'il le fait, comme dans la psychanalyse,
c'est par un recours à l'inconscient, qui, par delà
la personnalité du malade et sa situation actuelle, en
appelle aux ruses de l'instinct et à la latence du passé.
Admettons, au contraire, ces deux propositions que nous nous sommes
attachés à démontrer: que la condition première
de la maladie est à trouver dans un conflit du milieu humain,
et que le propre de la maladie est d'être réaction
généralisée de défense devant ce conflit;
alors, la thérapeutique doit prendre une allure nouvelle.
Puisque la maladie est, en elle-même, défense, le
processus thérapeutique doit être dans la ligne des
mécanismes pathologiques; il s'agit de s'aider de la maladie
elle-même pour la dépasser. C'est dans ce sens qu'agit
la cure de sommeil: elle renforce les inhibitions pathologiques,
en créant un état d'inhibition généralisée'
et, en vertu du principe que l'inhibition correspond à
un processus d'assimilation de la cellule nerveuse, le sommeil
prolongé permet des récupérations fonctionnelles
qui font disparaître les inhibitions de défense,
les foyers d'excitation et l'inertie pathologique.
Et d'un autre côté, puisque la maladie se réfère
toujours
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à une dialectique conflictuelle d'une situation, la thérapeutique
ne peut prendre son sens et son efficacité que dans cette
situation. On peut dire que la psychanalyse est une psychothérapie
abstraite dans la mesure où elle constitue, entre le malade
et le médecin, un milieu artificiel, intentionnellement
coupé des formes normales et socialement intégrées
de rapports interhumains ; dans la mesure aussi où elle
cherche à donner aux conflits réels du malade le
sens de conflits psychologiques, aux formes actuelles de la maladie,
la signification de traumatismes antérieurs; dans la mesure,
enfin, où elle dispense des solutions réelles, en
proposant, comme substituts, la libération d'instincts
que sa mythologie imagine, ou la prise de conscience de pulsions
où son idéalisme croit reconnaître l'origine
des conflits objectifs. La psychanalyse psychologise le réel,
pour l'irréaliser : elle contraint le sujet à reconnaître
dans ses conflits la loi déréglée de son
coeur, pour lui éviter d'y lire les contradictions de l'ordre
du monde. A ces sortes de psychothérapies, il faut préférer
les thérapeutiques qui offrent au malade des moyens concrets
de dépasser sa situation de conflit, de modifier son milieu,
ou de répondre d'une manière différenciée,
c'est-à-dire adaptée, aux contradictions de ses
conditions d'existence. Il n'y a pas de guérison possible
quand on irréalise les rapports de l'individu et de son
milieu; il n'y a, en fait, de guérison que celle qui réalise
des rapports nouveaux avec le milieu (1).
(1) Les conséquences pratiques de ces idées seraient
à trouver dans une réforme de structure de l'assistance
médicale et des hôpitaux psychiatriques. C'est une
réforme de ce genre que réclament et qu'amorcent
déjà certains médecins, qui ont exposé
leurs idées dans un remarquable numéro d'Esprit,
consacré à la psychiatrie (décembre 1952).
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L'erreur est la même qui veut épuiser l'essence de
la maladie dans ses manifestations psychologiques et trouver dans
l'explication psychologique le chemin de la guérison. Vouloir
détacher le malade de ses conditions d'existence, et vouloir
séparer la maladie de ses conditions d'apparition, c'est
s'enfermer dans la même abstraction; c'est impliquer la
théorie psychologique et la pratique sociale de l'internement
dans la même complicité: c'est vouloir maintenir
le malade dans son existence d'aliéné. La vraie
psychologie doit se délivrer de ces abstractions qui obscurcissent
la vérité de la maladie et aliènent la réalité
du malade; car, quand il s'agit de l'homme, l'abstraction n'est
pas simplement une erreur intellectuelle; la vraie psychologie
doit se débarraser de ce psychologisme, s'il est vrai que,
comme toute science de l'homme, elle doit avoir pour but de le
désaliéner.
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QUELQUES DATES DANS L'HISTOIRE DE LA PSYCHIATRIE
1793 : Pinel est nommé médecin-chef des Infirmeries
de Bicêtre.
1822 : Thèse de BAYLE, Recherches sur les maladies mentales
(définition de la paralysie générale).
1838 : Loi sur les aliénés.
1843 : BAILLARGER fonde les Annales médico-psychologiques.
1884 : JACKSON, Croonian Lectures.
1889 : KRAEPELIN, Lehrbuch der Psychiatrie.
1890 : MAGNAN, La folie intermittente.
1893 : BREUER et FREUD, Études sur l'hystérie.
1894 : JANET, L'automatisme psychologique.
1909 : FREUD, Analyse d'une phobie chez un petit garçon
de 5 ans.
1911 : FREUD, Remarques psychanalytiques sur l'autobiographie
d'un cas de paranoïa.
1911 : BLEULER, La démence précoce ou le groupe
des schizophrénies.
1913 : JASPERS, Psychopathologie générale.
1921 : FREUD, Au delà du principe de plaisir.
1926 : PAVLOV, Leçons sur l'activité du cortex cérébral.
1928 : MONAKOW et MOURGUE, Introduction biologique à la
neurologie et à la psychopathologie.
1933 : L. BINSWANGER, Ideenflucht.
1936 : Egas Moniz pratique les premières lobotomies.
1938 : Cerletti commence à pratiquer l'électro-choc. |