Thèse complémentaire pour le doctorat
ès lettres
Michel Foucault
Introduction à l'Anthropologie de Kant
Une note de l'Anthropologie indique qu'avant d'être rédigé,
le texte en avait été prononcé pendant quelque
trente ans ; les leçons du semestre d'hiver lui étaient
consacrées, celles de l'été devant être
réservées à la géographie physique.
En fait, ce chiffre n'est pas exact ; Kant avait commencé
son enseignement de géographie dès 1756; les cours
d'Anthropologie en revanche n'ont été inaugurés
probablement que pendant l'hiver 1772-1773 .
L'édition du texte que nous connaissons coïncide avec
la fin des cours, et avec la retraite définitive de Kant
comme professeur. Le Neues deutsches Merkur de 1797 fait mention
de la nouvelle qui lui est transmise de Königsberg : «Kant
publie cette année son Anthropologie. Il l'avait jusqu'à
présent gardée par-devers lui parce que, de ses
conférences les étudiants ne fréquentaient
guère plus que celle-ci. Maintenant, il ne donne plus de
cours, et n'a plus de scrupule à livrer ce texte au publique»
. Sans doute, Kant laisse-t-il son programme figurer encore au
catalogue du semestre d'été 1797, mais il avait
en publique, sinon d'une manière officielle, déclaré
qu'«à raison de son grand âge, il ne voulait
plus faire de conférences à l'Université»
. Le cours définitivement interrompu, Kant s'est décidé
à en faire imprimer le texte.
De ses divers états, avant cette rédaction dernière,
nous ne connaissons rien, ou presque. A deux reprises Starke a
publié, après la mort de Kant, des notes qui avaient
été prises par des auditeurs . Aucun de ces deux
ouvrages cependant ne mérite une absolue confiance ; il
est difficile de faire crédit à des notes publiées
35 ans après la mort de Kant. Cependant le second recueil
comprend un élément important qui ne figure pas
dans le texte publié par Kant : un chapitre «Von
der intellectuellen Lust und Unlust». Selon Starke le manuscrit
de ce chapitre aurait été perdu lorsque Kant l'a
envoyé de Königsberg à Iéna pour le
faire imprimer. En fait, rien dans le manuscrit de l'Anthropologie,
tel qu'il existe à la Bibliothèque de Rostack, ne
permet de supposer qu'un fragment en a été perdu.
Il est plus vraisemblable que Kant n'a pas voulu faire place,
dans l'ouvrage imprimé, à un texte qui avait par
fait partie, jadis, de son enseignement oral. Quant au premier
recueil de Stark, s'il faut s'y arrêter, c'est qu'il comporte
une précision de date ; les notes qui le constituent avaient
été prises au cours du semestre d'hiver 1790-1791
: sur deux points touchant à la conception et à
la structure même de l'Anthropologie, elles indiquent qu'un
changement a dû se produire entre l'année 1791 et
la rédaction définitive du manuscrit .
De ce texte, formé et développé pendant 25
ans, transformé certainement à mesure que la pensée
kantienne se dégageait dans de nouvelles formulations,
nous n'avons donc qu'un état : le dernier. Le texte nous
est donné, déjà chargé de sédimentations,
et refermé sur le passé dans lequel il s'est constitué.
Ces 25 années qui ont vu se clore les premières
recherches, s'amorcer la critique, se développer dans son
équilibre tripartite la pensée kantienne, s'établir
enfin le système de défense contre le retour leibnitien,
le scepticisme de Schulze et l'idéalisme de Fichte, sont
enfermées dans le texte de l'Anthropologie, et sa coulée
continue, sans qu'un seul critère extérieur et certain
permette de dater telle et telle couche de sa généalogie
profonde.
Et pourtant, il ne serait pas indifférent de savoir quel
a été le coefficient de stabilité de l'Anthropologie
par rapport à l'entreprise critique. Y avait-il dès
1772, et subsistant peut-être tout au fond de la Critique,
une certaine image concrète de l'homme qu'aucune élaboration
philosophique n'a pour l'essentiel altérée, et qui
se formule enfin, sans modification majeure, dans le dernier des
textes publiés par Kant?
Et si cette image de l'homme a pu recueillir l'expérience
critique, sans se défigurer pour autant, n'estce pas peut-être
parce que'elle l'a jusqu'à un certain point, sinon organisée
et commandée, du moins guidée, et comme secrètement
orientée? De la Critique à l'Anthropologie, il y
aurait comme un rapport de finalité obscure et obstinée.
Mais il se peut aussi que l'Anthropologie ait été
modifiée dans ses éléments majeurs à
mesure que se développait la tentative critique : l'archéologie
du texte, si elle était possible, ne permettrait-elle pas
de voir naître un «homo criticus», dont la structure
diffèrerait pour l'essentiel de l'homme qui l'a précédé?
C'est à dire que la Critique, à son caractère
propre de «propédeutique» à la philosophie,
ajouterait un rôle constitutif dans la naissance et le devenir
des formes concrètes de l'existence humaine. Il y aurait
une certaine vérité critique de l'homme, fille de
la critique des conditions de la vérité.
Mais n'espérons pas d'indubitables réponses à
des interrogations aussi univoques. Le texte de l'Anthropologie
nous est donné dans sa forme terminale. Et nous aurons
pour nous guider dans cette tentative quatre séries d'indices,
toutes très partielles :
a/ Les Reflexionen se rapportant à l'anthropologie que
l'édition de l'Académie a regroupées en essayant
de leur donner une date. Encore faut-il faire remarquer que bien
peu de ces fragments sont assez étendus pour donner une
image de ce qu'a pu être l'Anthropologie à un moment
donné ; et s'il est vrai que la datation approximative
est proposée avec prudence, le regroupement a été
fait selon le plan 1798, comme s'il avait été un
cadre permanent depuis 1772. Dans ces conditions seules des modifications
de détail deviennent déchiffrables.
b/ Les Collegentwürfe ont été répartis
dans l'édition de l'Académie en deux sections :
l'une réunissant les années 1770-1780 ; l'autre
les années 80-90 . Malgré les mêmes difficultés
que pour les Réflexions on peut apercevoir en comparant
ces textes à celui de 1798, des glissements majeurs dans
le sens même de l'Anthropologie, ou dans le centre d'équilibre
de l'ouvrage (importance plus grande apportée par les Collegentwürfe,
aux thèmes de l'histoire, de la citoyenneté, du
cosmopolitisme).
c/ La comparaison avec les textes de la période précritique,
et la comparaison avec les textes contemporains, ou à peu
près, de la rédaction définitive de l'Anthropologie.
On peut alors isoler quelques éléments qui sont
restés absolument stables depuis le début du cours
jusqu'à sa publication. En revanche certains problèmes
qui ont dominé la pensée de Kant vers les années
1796-1798 ont à coup sûr fait pression sur le texte
définitif de l'Anthropologie et dans cette mesure, plusieurs
thèmes du texte de 1798 sont d'apport récent.
d/ La confrontation avec les textes contemporains qui traitent
du domaine anthropologique. Certaines coïncidences, par exemple,
avec la Psychologia empirica de Baumgarten que Kant a lue très
tôt, indiquant, à n'en pas douter, des éléments
permanents dans l'Anthropologie ; d'autres, avec l'Empirische
Psychologie de C.C.E.Schmidt révèlent au contraire
une formation tardive. Mais là encore, il faut être
prudent ; car très souvent, il n'est pas possible de savoir
si l'emprunt a été fait par Kant à un livre
publié, ou inversement si l'auteur n'a pas emprunté
à la doctrine écrite ou à l'enseignement
oral de Kant (transmis par les notes des élèves)
tel élément que l'on retrouve dans l'Anthropologie
comme dans sa patrie d'origine. Il semble, par exemple, que Ith
ait parfaitement connu l'ensemble de l'œuvre de Kant, souvent
citée par lui dans son Versuch emier Anthropologie ; Schmidt
y fait également référence .
Mais tous ces recoupements ne peuvent guère servir qu'à
dégager les abords ; ils laissent inentamé le problème
central des rapports anthropologico-critiques. Mais, aussi incertaines
qu'elles soient, ces indications ne doivent pas être négligées.
En confrontant ce qu'elles peuvent apprendre avec les textes de
l'Anthropologie et ceux de la Critique, on peut espérer
voir comment le dernier des ouvrages de Kant se trouvait engagé
à la fois dans la série des recherches précritiques,
dans l'ensemble de l'entreprise critique elle-même, et dans
le groupe des travaux qui, à la même époque,
tentent de cerner une connaissance spécifique de l'homme.
Et d'une manière paradoxale, ce triple engagement rend
l'Anthropologie contemporaine à la fois de ce qui précède
la Critique, de ce qui l'accomplit et de ce qui va bientôt
la liquider.
Il n'est pas possible pour cette raison même de dissocier
tout-à-fait, dans l'analyse de l'ouvrage, la perspective
génétique et la méthode structurale : nous
avons affaire à un texte qui, dans son épaisseur
même, dans sa présence définitive et l'équilibre
de ses éléments, est contemporain de tout le mouvement
qu'il clôture. Seule une genèse de toute l'entreprise
critique, ou du moins la restitution de son mouvement d'ensemble
pourrait rendre compte de cette figure terminale en laquelle elle
s'achève et s'efface. Mais inversement, la structure des
rapports anthropologico-critiques pourrait seule permettre, si
elle était exactement définie, de déchiffrer
la genèse qui s'achemine vers cet équilibre dernier,
— ou pénultième s'il est vrai que l'Opus postumum
fait déjà les premiers pas sur le sol, enfin rejoint,
de la philosophie transcendantale.
Réglons d'abord quelques questions de dates.
Un certain nombre d'indices permettent de situer avec assez d'exactitude
le moment où fut rédigé le texte de l'Anthropologie,
parue chez Nicolovius en octobre 1798.
1) Dans une lettre à Christophe Wilhelm Hufeland qui date
de la seconde quinzaine du mois de mars 1797, Kant remercie son
correspondant de l'envoi qu'il lui a fait. Il s'agit de la Makrobiotik
oder die Kunst das menschliche Leben zu verlängern (Iéna,
1796) ; il promet de lire le livre, mais en mesurant son plaisir,
«à la fois pour conserver la vivacité de son
appétit et pour saisir clairement les idées hardies
et exaltantes pour l'âme qui concernent la force de la disposition
morale, animatrice de l'homme physique, et dont il compte bien
se servir pour l'Anthropologie» .
2) Le 20 septembre 1797, le texte est assez avancé pour
que le cercle des amis et des correspondants s'attende à
une prochaine parution. «C'est avec une grande joie, écrit
Biester, que les lecteurs vont accueillir votre Anthropologie»
; et pensant probablement que la rédaction en est désormais
achevée, il ajoute : «Il est excellent que vous donniez
ce texte à l'imprimeur cette année encore, car il
y a bien longtemps qu'on désire le lire. »
3) Le 5 novembre de la même année, Tieftrunk demande
des nouvelles de l'ouvrage, s'étonnant un peu qu'il ne
soit pas encore paru : «Le public attend de vous une Anthropologie
: va-t-elle bientôt paraître ?»
4) En fait, il est difficile de savoir si la rédaction
est ou non achevée à cette date. Autant Kant s'est
occupé avec obstination et minutie de la publication du
Conflit des facultés , autant il est avare, dans sa correspondance,
de renseignements sur l'Anthropologie. Lorsque, dans une lettre
du 13 octobre 1797, il évoque la possiblité sa mort
prochaine, il recommande à Tieftrunk deux «mémoires»
dont le professeur Gensichen se chargera. L'un est entièrement
rédigé — depuis deux ans déjà
— , l'autre est presque achevé . Il est infiniment
peu probable que le manuscrit de l'Anthropologie soit par là
concerné ; le terme d'Abhandlung ne convient pas à
un texte si long ; il s'agit bien plutôt de deux sections
du Conflit des facultés. Dès lors faut-il admettre
que la véritable rédaction de l'Anthropologie n'est
pas encore entreprise ou, au contraire, tout à fait terminée
et déjà acheminé à l'éditeur?
5) Schöndörffer fait valoir que le manuscrit de l'Anthropologie
ne désigne pas nommément le Dr Less à propos
d'Albrecht Haller : il est question seulement d'un «théologien
connu, ancien collègue (de Haller) à l'université».
Or le texte imprimé porte le nom du Dr Less . Celui-ci
étant mort en 1797, on peut supposer que Kant n'a pas voulu,
de son vivant, le citer expressément ; la nouvelle du décès
serait donc intervenue une fois le manuscrit achevé et,
sans doute, remis à l'imprimeur.
6) Plus important et plus convaincant, les fait que certains passages
qui figurent dans le manuscrit on passé, au peu près
tels quels, dans le texte. Von der Macht des Gemüts durch
die blossen Vorsatz seiner krankhaften Gefühle Meister zu
sein. Ce texte constitue le troisième partie du Conflit
des Facultés. Kant, dans une lettre du 17 avril 1797, donne
ce thème de l’ouvrage comme une idée qui lui
est venue tout récemment. Il vient d’entrer dans
sa soixante-quatorzième année est s’est trouvé
heureusement préservé jusque-là de toute
maladie; cette expérience le fonde de parler d’une
“psycholgische Artzneimittel”. C’est un fait
que dans sa lettre précédente à Hufeland
(fin du mois de mars), il n’en est pas encore question.
La lecture de la Makriobiotik l’a déterminé,
comme le laisse entendre la “Réponse à Hufeland”
qui ouvre Von der Macht des Gemüts. Or ce texte a pau dans
le Journal der praktischen Arzneikunde und Wundarzneikunst (4te
Stuck, V Band. 1798) avec des textes prélevés sur
le texte de l’Anthropologie. On peut donc supposer que celui-ci
était achevé, ou presque, lorsque fut redigé
l’article destiné à la revue de Hufeland.
7. Une note du text imprimé renvoie à Von der Macht
des Gemüts. Or cette note ne figure pas dans le manuscrit
de Rostock, ce qui laisse suppoer qu’à l’époque
où il le rédigea, Kant n’avait pas achevé
et peut-être même pas encore entamé lc composition
de’article qu’il destinait à Hufeland.
8. On a fait remarquer qu’une note marginae du manuscrit
renvoie à l’ouvrage de Hearne, dont deux traductions
allemandes avaient paru en 1797. Kant leas aurait donc lues dans
la seconde moitié de cette année-là, une
fois le manuscrit rédigé. Mais encore faut-il remarquer
que Hearne était déjà cité dans la
Religion a l’intérieur des limites de la simple raison.
Il pourrait donc s’agir d’une réminiscence
et d’une addition.
Tous ces renseignements indiquent une date assez précise:
le manuscrit de l’Anthropologie a dû être mis
au point, pour l’essentiel, dans la première moitié
de l’année 1797 – peut-être dans les
trois ou quatre premiers mois. La brusque inspiration qui a fait
naître Von de Macht n’a pas eu sans doute à
interrompre une rédaction à peu près achevée;
mais elle en a repoussée vraisemblablement l’impression
et la mise au point définitive. C'est une fois Von der
Macht achevé et peut-être envoyé déjà
à Hufeland que les dernières modifications ont été
apportées à l'Anthropologie (suppression des passages
qui faisaient double emploi, addition de références),
et adressées alors directement à l'imprimeur ou
portées sur les épreuves.
*
En elle-même cette précision de date n'est ni tout
à fait indifférente, ni tout à fait décisive.
Elle prend son sens, — et la mesure de ce sens — ,
si on rapproche le texte rédigé à ce moment
là, non seulement de ceux qui lui sont contemporains, mais
de ceux qui avoisinaient, dans le temps, les premiers cours d'Anthropologie.
Si on admet comme point d'origine du texte, l'année 1772,
entre la Dissertation sur le monde sensible et intelligible et
l'Essai sur les Races humaines, on voit que l'Anthropologie a
pris naissance au cours des années qui semblent clore la
période précritique et annoncer la révolution
copernicienne.
Une chose est certaine, en tous cas : le texte publié en
1798 s'ajuste sans difficulté et sans modification notables
à divers écrits de la période précritique.
a/ Observations sur le Beau et le Sublime (1764). Les concordances
entre ce texte et l'Anthropologie ont été déjà
relevées avec soin et exactitude par R. Kempf . Elles sont
notables pour l'analyse des tempéraments. Sans doute la
perspective est-elle, ici et là, entièrement différente
; dans les Observations, elle s'ordonne au problème des
sentiments moraux, — la classification étant alors
admise comme une donné de fait ; alors que la description
de l'Anthropologie est commandée par une sorte de déduction
des tempéraments, à partir de la tension et de la
détente de l'activité et du sentiment . Mais le
contenu est étonnamment semblable, jusque dans les expressions
et le choix des mots: à propos du colérique, par
exemple, on lit dans les Observations : «sein Wohlwollen
ist Höflichkeit, seine Achtung Zeremonie» ; et dans
l'Anthropologie : «er ist höflich aber mit Zeremonie»
. Mêmes coïncidences à propos du caractère
des hommes et des femmes , des traits distinctifs des diverses
nationalités . Toutes montrent assez la lointaine origine
du texte, la permanence presque littérale de certains éléments
que des décennies entières ont à peine entamés.
b/ Essai sur les maladies de l'esprit (1764). Là encore,
bien des éléments communs : la distinction entre
Torheit et Narrheit : «Der Tor ist nicht weise, der Narr
ist nicht klug» ; la classification des maladies de la défaillance
(Ohnmacht), et de la perturbation (Verkehrtheit) qui deviendra,
dans l'Anthropologie, sans que la signification en soit modifiée,
l'opposition des déficiences de l'esprit — Gemüts-schwäche
— et de ses maladies — Gemüts-krankheiten . Notons
cependant que certaines formes de folies, que l'Anthropologie
place dans le cadre des déficiences (Dummheit, Albemheit,
Jorheit), étaient dans l'Essai, mises à part, et
comme dévalorisées par rapport aux malades véritables,
seules dignes de pitié ; elles étaient désignées
comme «diese ekelhafte Krankheiten» . D'autre part,
la distinction fondamentale des grandes maladies de l'esprit,
si elle conserve les mêmes termes, de l'Essai à l'Anthropologie,
leur donne un contenu radicalement différent. La classification
de l'Essai est simple : la Verrückung altère les concepts
de l'expérience, et fait naître des chimères,
comme dans l'hypochondrie ; le délire (Wahnsinn) affecte
le jugement comme chez le mélancolique ; la démence,
enfin (Wahnwitz) détériore la raison en ce qui concerne
les jugements . Cette classification a été modifiée
: les concepts organisateurs du classement sont ceux qui ont rapport
avec l'expérience possible, tandis que sous l'étiquette
générale d'aliénation (Verrückung),
on trouve échelonnés à la manière
de Sauvage ou de Linné les notions de amentia, dementia,
insania, versania . La parenté du texte de l'Anthropologie
avec celui de l'Essai est encore fort claire, mais on reconnaît
mieux ici les traces d'un réajustement aux découvertes
critiques, et aux développements scientifiques de l'époque.
c/ Notons aussi dans l'Anthoropologie un écho d'un texte
de 1771 où Kant rendait compte d'une Dissertation de Moscceti
: «Von dem körperlichen Unterschiede zwischen den Struktur
der Tiere und Menschen» : 26 ans plus tard, Kant évoquera
ce difficile, et à ses yeux inutile problème de
la posture verticale chez l'homme primitif.
d/ L'Essai sur les Races (1775). L'Anthropologie accorde moins
d'une page au problème qui avait été traité
dans l'Essai ; elle se contente de renvoyer au texte de Girtanner
qui avait résumé peu de temps auparavant les idées
de Kant dans sa Dissertation : «Über das kantische
Prinzip für die Naturgeschichte» . Mais l'Essai sur
les Races se termine sur un bref paragraphe qui est important
pour comprendre quelle place Kant faisait à l'Anthropologie
dans l'organisation du savoir. L'Essai était destiné
à «amorcer» le cours de géographie physique
de semestre d'été 1775 — et dans cette mesure
il relève de cette discipline. Celle-ci cependant n'a pas
sa fin en soi, et n'est pas en référence exclusive
à elle-même : elle forme un exercice préalable
à la connaissance du monde (Weltkenntniss), dont l'Anthropologie
fera plus tard le synonyme d'une connaissance de l'homme. Cette
constitution d'une Weltkentniss porte avec soi deux caractères
spécifiques :
— elle doit fournir «à toutes les connaissances
et aptitudes acquises» , l'élément du pragmatique,
de manière qu'elles ne servent pas simplement à
accroître le savoir de l'Ecole, mais encore à organiser
et guider la vie concrète ;
— et pour ce faire, les deux domaines où s'exerce
le savoir, la Nature et l'Homme, ne doivent être pris comme
thèmes de notations rhapsodiques, mais doivent être
envisagés d'une manière cosmologique, c'est-à-dire
dans le rapport à ce tout dont ils font partie et où
l'un et l'autre prennent leur place et se situent (darin ein jeden
selbst seine Stelle einnimmt).
Ces thèmes sont proches de ceux qui sont indiqués
dans l'Introduction et dans les dernières pages de l'Anthropologie.
Mais si le contenu thématique ne change pas (prévalence
du pragmatique, et souci d'une connaissance qui concerne le monde
dans la cohésion serrée d'un tout), les structures,
en revanche, sont décalées : Géographie physique
et anthropologie ne prennent plus place l'une à côté
de l'autre, comme les deux moitiés symétriques d'une
connaissance d'un monde articulé selon l'opposition de
l'homme et de la nature ; la tâche de se diriger vers une
Weltkenntniss est tout entière confiée à
une Anthropologie qui ne rencontre plus la nature que sous la
forme déjà habitable de la Terre (Erde). Et par
conséquent, l'idée d'une perspective cosmologique
qui commanderait par avance, et de loin(?), Géographie
et Anthropologie, servant d'unité de référence
au savoir de la nature et à la connaissance de l'homme,
devra se dissiper pour faire place à une idée cosmopolitique,
qui a valeur programmatique, et où le monde apparaît
plutôt comme cité à batir que comme cosmos
déjà donné.
*
A l'autre extrémité de l’œuvre kantienne,
l'Anthoropologie est contemporaine d'un certain nombre d'autres
textes qui, rapprochés, permettent de cerner à peu
près le point d'arrivée ou du moins les apports
les plus récents. Tenant ainsi les deux bouts de la corde,
nous serons peut-être moins désarmés pour
aborder ce fait, à la fois historique et structural, ce
fait doublement présent dans la chronologie des textes
et dans l'architectonique de l'œuvre, — et qui est
la contemporanéité de la pensée critique
et de la réflexion anthropologique.
A l'époque où Kant met au net pour l'éditeur,
ce texte, si archaïque dans ses préoccupations, si
lointainement enraciné dans son œuvre, quels sont
donc les principaux et les plus récents soucis de la réflexion?
1/ L'épisode final de la correspondance avec Jakob Sigismund
Beck. La dernière lettre d'intérêt philosophique
que Kant adresse à Beck est datée du 1er juillet
1794. Elle concerne ce que Beck appelle la Beilegung — l'imputation
d'une représentation, en tant que détermination
du sujet, à un objet qui diffère d'elle, et par
laquelle elle devient l'élément de connaissance.
Kant fait remarquer que la représentation n'est pas «dévolue»
à un objet, mais qu'à la représentation est
dévolue un rapport à quelque chose d'autre —
par quoi elle devient communicable à autrui. Il fait valoir
aussi que l'appréhension du multiple et son assomption
dans la conscience, ne fait(?) qu'une seule et même chose
avec la représentation de ce qui n'est possible que par
la composition. Et ce n'est que du point de vue de cette composition
que nous pouvons communiquer les uns avec les autres : en d'autres
termes, c'est le rapport à l'objet qui rend la représentation
valable pour chacun et partout communicable : ce qui n'empêche
pas que nous devons opérer nous-mêmes la composition.
Les thèmes majeurs de la Critique, — rapport à
l'objet, synthèse du multiple, validité universelle
de la représentation — sont ainsi fortement regroupé
autour du problème de la communication. La synthèse
transcendantale ne se donne jamais qu'équilibrée
dans la possibilité d'un partage empirique, manifesté
sous la double forme de l'accord (Übereinstimmung) et de
la communication (Mitteilung). Que la représentation ne
soit pas affectée à une chose, que la multiplicité
ne soit pas offerte déjà nouée sur elle-même,
garantit, dans une contradiction qui n'est qu'apparente, l'échange
toujours possible des représentations : c'est que le sujet
ne s'y trouve pas déterminé par la manière
dont il est affecté, mais qu'il se détermine dans
la constitution de la représentation : «Wir können
aber nur das verstehen und anderen mitteilen, was wir selbst machen
können» .
Là s'arrète la correspondance philosophique avec
Beck. «Je remarque», écrit Kant en terminant
sa lettre «que je ne me comprends plus suffisamment»
; et il souhaite qu'un mathématicien comme Beck, puisse
présenter avec assez de clarté «les fils ténus
et simples de notre faculté de connaître».
En fait, si le dialogue avec Beck ne doit plus être renoué
jusqu'à la fin, il se poursuit, comme de biais. Beck en
effet adresse trois nouvelles lettres à Kant : la première
relève encore de la problématique précédente
: unité synthétique de la conscience, représentation
qui n'est pas liée à l'objet par un lien extérieur
à l'acte même de représentation . La seconde
concerne deux thèmes :
d'une part l'irréductibilité de la sensibilité
et de l'entendement (l'objet qui affecte les sens est-il chose
en soi ou phénomène? ; — l'entendement peut-il
constituer son objet en dehors de la sensibilité? —
leur rôle est-il pour la sensiblilité d'affecter
le sujet, pour l'entendement de rapporter cette affection subjective
à un objet?) ; d'autre part le rapport du théorique
et du pratique (dans la conscience pratique, l'homme, qui s'élève
au-dessus de la nature demeure-t-il un Naturgegenstand). Enfin
la troisième concerne, avec le problème de la liaison
originaire dans l'entendement, l'erreur fichtéenne de ne
point faire de différence entre philosophie pratique et
philosophie théorique . A tout cela, Kant ne donne pas
réponse, du moins directement : une lettre rapide à
Tieftrunk évoque les difficultés avec Beck ; mais
la véritable réplique, on la trouve dans l'Anthoropologie,
en partie dans le texte imprimé, en partie aussi dans un
long passage du manuscrit que l'édition a laissé
de cöté.
a) Dans le texte imprimé, il faut noter l'ampleur et la
consistence accordées au domaine de la sensibilité.
Sans doute existe-t-il un pouvoir d'attention (Auffassung-vermögen)
qui semble définir un pouvoir producteur par rapport au
contenu sensible : n'est-t-il pas capable de faire naître
l'intuition (die Anschauung hervorzubringen). Mais il s'agit là
d'entendement, considéré comme faculté de
connaître en général . Mais pris au sens étroit
l'entendement s'oppose à l'intuition sensible qui lui demeure
absolument irréductible, au point que l'imagination comme
pouvoir de reproduction s'ordonne à la productivité
originaire et insurmontable de l'intuition sensible . Mais ce
pouvoir d'exhibition première que l'entendement ne peut
ni réduire ni construire, n'en est pas moins fondamentalement
lié au sujet par les formes a priori de l'intuition. Cette
opposition de l'entendement et la sensibilité n'est pas
menaçante pour l'unité de ce que Beck appelait,
afin d'en mieux marquer l'identité, «das Erfahrende».
«Ich als denkendes Wesen bin zwar mit mir als Sinnewesen
ein und dasselbe Subject» .
L' Anthropologie prend soin de distinguer aussi sens interne et
apperception. Celle-ci est définie par la conscience de
ce que l'homme fait ; celui-là, par la conscience de ce
qu'il éprouve . Définitions qui recoupent celles
de la Critique, mais avec un certain décalage. L'apperception
que la Critique ramenait à la simplicité de Je pense
, est rapprochée maintenant de l'activité originaire
du sujet, tandis que le sens interne, que la Critique analysait
selon la forme a priori du temps est ici donné dans la
diversité primitive d'un «Gedankenspiel» ,
qui se joue hors de la maîtrise même du sujet, et
qui fait du sens interne plus le signe d'une passivité
première que d'une activité constituante.
b) Dans le texte resté inédit, Kant développe
avec plus de détail le problème de la connaissance
de soi. Le sens interne, défini alors comme conscience
empirique ne peut percevoir le moi que dans son statut d'objet,
— moi observé qui a alors pour sens d'être
l'Inbegriff des objets de la perception interne. L'apperception
de son côté est définie, dans un sens beaucoup
plus proche de la Critique, par la conscience de soi intellectuelle;
elle ne se rapporte alors à aucun objet donné ;
à aucun contenu intuitif ; elle ne concerne qu'un acte
du sujet déterminant, et dans cette mesure elle n'est à
mettre au compte ni de la Psychologie, ni de l'Anthropologie,
mais de la Logique. Alors se profile grand danger évoqué
par Fichte de la division du sujet, en deux formes de la subjectivité
qui ne peuvent plus communiquer l'une avec l'autre que dans le
déséquilibre du rapport sujet-objet . C'est là,
Kant le reconnaît, une «grande difficulté»
: mais il faut garder à l'esprit qu'il ne s'agit pas d'un
«doppeltes Ich», mais d'un «doppeltes Bewußtsein
dieses Ich» . Ainsi le Je conserve son unité, mais
s'il vient à la conscience ici comme contenu de perception,
là comme forme du jugement, c'est dans la mesure où
il peut s'affecter lui-même, étant, en un seul et
même acte «das bestimmende Subjekt» et «das
sich selbst bestimmende Subjekt». Une sensibilité
irréductible à l'entendement ne risque donc pas
de dissocier le sujet, et il n'est pas besoin pour écarter
ce péril de ramener tout le champ de l'expérience
sous la seule souveraineté de l'entendement, ni de faire
de celui-ci l'Erfahrende par excellence, ni enfin de désigner
dans les catégories la forme originaire de «Verstandes-Verfahren»
: autant de solutions extrêmes que Beck, impressionné
par la pensée fichtéenne, se croyait obligé
d'adopter pour éviter la division du sujet kantien.
Les lettres de Beck parvenues à Kant, au moment où
il rédigeait le texte définitif de l'Anthropologie
(ou en tous cas peu de temps auparavant), ont été
à l'origine de ces réponses diagonales qu'on peut
déchiffrer tant dans l'ouvrage imprimé que dans
le manuscrit. On peut même supposer que les passages restés
inédits représentaient de trop près une réponse
à Beck, et une reflexion sur les problèmes qu'il
posait, pour pouvoir figurer dans l'Anthropologie proprement dite.
En même temps, pour marginal qu'il ait été,
ce débat permettait de définir l'espace dans lequel
une Anthropologie, en général, était possible
: région dans laquelle l'observation de soi n'accède
ni à un sujet en soi, ni au Je pur de la synthèse,
mais un moi qui est objet, et présent seulement dans sa
seule vérité phénoménale. Mais ce
moi-objet, offert au sens dans la forme du temps n'est pourtant
pas étranger au sujet déterminant, puisqu'il n'est
pas autre chose en fin de compte que le sujet tel qu'il est affecté
par lui-même. Et loin que le domaine de l'Anthropologie
soit celui du mécanisme de la nature et des déterminations
extrinsèques (elle serait alors une «physiologie»),
il est tout entier habité par la présence sourde,
dénouée et déviée souvent, d'une liberté
qui s'exerce dans le champ de la passivité originaire.
Bref, on voit s'esquisser un domaine propre à l'Anthropologie,
celui où l'unité concrète des synthèses
et de la passivité, de l'affecté et du constituant,
se donne comme phénomène dans la forme du temps.
Mais une telle mise en place de l'Anthropologie n'est possible
que du point de vue d'une réflexion transcendantale. Il
était donc normal que Kant renonçait à publier
un texte aussi étranger, sinon au problème de l'Anthropologie,
du moins au niveau de réflexion qui lui est propre. Dans
l'Anthropologie, ne devait figurer que ce qui est à son
niveau : l'analyse des formes concrètes de l'observation
de soi. Mais regroupés, le texte inédit et le texte
imprimé constituent, à deux niveaux différents,
l'unité d'une démarche qui tout à la fois
répond à Beck, conjure le péril fichtéen,
et dessine de l'extérieur, comme en creux, la place possible
de l'Anthropologie.
2/ Les discussions à propos de la métaphysique du
Droit. La pensée juridique, depuis le XVIe siècle,
s'était surtout attachée à définir
le rapport de l'individu à la forme générale
de l'Etat, ou de l'individu à la chose dans la forme abstraite
de la propriété. Mais voilà que dans la seconde
moitié du XVIIIe siècle, on s'interroge sur les
rapports d'appartenance des individus entre eux dans la forme
concrète et particulière du couple, du groupe familial,
du foyer, de la «maison» : comment la société
civile, que la bourgeoisie présuppose comme son fondement
et sa justification peut-elle se particulariser en des unités
restreintes, qui n'empruntent plus rien au modèle féodal,
mais ne doivent pas se dissoudre au moment où il disparaît
pour toujours. Christian Gottfried Schütz s'était
inquiété de voir, dans la Métaphysique du
droit, ces rapports se modeler trop fidèlement sur les
formes majeures du droit des choses. Kant ne leur faisait-il pas
place dans la section intitulée : «Von dem auf dingliche
Art persönlichen Recht», qui se divisait en trois domaines,
selon les trois formes essentielles de l'acquisition : l'homme
acquiert (erwirbt) une femme ; le couple acquiert des enfants
; la famille acquiert des domestiques . Or Schütz se refuse
à croire que dans le rapport matrimonial «la femme
devienne la chose de l'homme» ; la forme de satisfaction
que, dans l'ordre du mariage, l'homme peut tirer de la femme ne
réduit pas la femme à un statut aussi primitivement
simple ; la chosification d'autrui n'a de vérité
que dans le cannibalisme : le mariage et les droits qu'il donne
ne font pas des personnes des «res fungibiles». De
même à l'égard des serviteurs qui ne pourraient
être considérés comme des choses que si leur
capture et le droit à leur capture pouvaient être
inscrit dans les règles fondamentales de la vie en société.
Bref, le problème que pose Schütz, sous divers aspects,
se ramène à la constitution de ces îlots concrèts
de la société bourgeoise dont ne peuvent rendre
compte ni le droit des gens, ni le droit des choses : synthèses
spontanées que n'épuisent ni une théorie
du concret ni une analyse de l'appropriation, franges du droit
où la domination n'est ni souveraineté ni propriété.
Dans la lettre à Schütz du 10 juillet 1797, —
à l'époque où probablement il achevait la
rédaction de l'Anthropologie, — Kant répond
aux objections qu'on lui a faites : le mutuum adjutorium du rapport
sexuel est la conséquence juridiquement nécessaire
du mariage : c'est à dire que la chosification dans le
rapport de l'homme et de la femme n'est pas un fait qui fonde
le droit, mais un fait qui résulte d'un état de
droit, et qui ne le conteste que s'il s'affirme en dehors de lui
: au-delà ou en deçà des limites du mariage,
le libertinage d'un Freidenker n'est pas différent, sauf
pour la forme de l'Anthropologie. Mais inversement, si la signification
morale du rapport sexuel est très différente selon
qu'il est accompli ou non dans la forme juridique du mariage,
le contenu lui-même ne change pas ; partenaire devient pour
l'autre, une chose, un adjutorium de son plaisir. Le droit autorise
le fait : mais en le fondant, il n'en altère pas le contenu,
et ne procède sur lui à aucune métamorphose.
De même pour le rapport avec les domestiques : sans doute
s'agit-il là de personnes ; mais le rapport est juridiquement
un rapport de possession. Qu'on ait quelqu'un en sa possession
désigne un jus in re ; le domestique — à la
différence de l'homme qui travaille à la journée
— fait partie intégrante du Hauswesen. Le rapport
juridique qui chosifie, ne change pas en chose l'essence de la
personne, mais établit de personne à personne des
rapports qui sont ceux de la personne à la chose. Schütz,
dans sa protestation confondait le point de vue moral et le point
de vue juridique, la personne humaine et le sujet de droit. Distinction
que rétablit, en sa rigueur, la réponse de Kant
. Mais l'objection de Schütz allait au cœur même
de la préoccupation anthropologique, qui est un certain
point de convergence et de divergence du droit et de la morale.
L'Anthropologie est pragmatique en ce sens qu'elle n'envisage
pas l'homme comme appartenant à la cité morale des
esprits (elle serait dite pratique) ni à la société
civile des sujets de droit (elle serait alors juridique) ; elle
le considère comme «citoyen du monde», c'est-à-dire
comme appartenant au domaine de l'universel concret, dans lequel
le sujet de droit, déterminé par les règles
juridiques et soumis à elles, est en même temps une
personne humaine qui porte, en sa liberté, la loi morale
universelle. Etre «citoyen du monde», c'est appartenir
à cette région aussi concrète qu'un ensemble
de règles juridiques précises, aussi universelles
que la loi morale. Dire qu'une Anthropologie est pragmatique et
dire qu'elle envisage l'homme comme citoyen du monde revient donc
à dire la même chose. Dans ces conditions, il appartiendra
à l'Anthropologie de montrer comment un rapport juridique
qui est de l'ordre de la possession, c'est-à-dire un jus
rerum, peut préserver le noyau moral de la personne prise
comme sujet de liberté. Le préserver non sans le
compromettre en même temps.
Tel est le paradoxe du rapport de l'homme à la femme décrit
par l'Anthropologie : dans l'état de nature, la femme n'est
que le Haustier; déjà la polygamie barbare instaure
un jeu dans lequel, si les femmes sont chosifiées, les
possibilités de conflit entre elles, les rivalités
et les coquetteries font de leur possesseur l'objet de leurs luttes
; et à l'arbitraire du maître, les ruses du harem
ont tôt fait de substituer l'arbitraire soumission du souverain
à l'épisodique maîtresse. La structure monogamique
de la société civilisée n'affranchit pas
la femme de son caractère de chose possédée
; à ce point même que l'infidélité
de la femme, en détruisant ce rapport, permet à
l'homme d'anéantir l'objet même du rapport devenu
vide : c'est à dire de tuer la femme. Mais la jalousie
comme rapport violent, comme chosification de la femme jusqu'à
la destruction incluse est une reconnaissance de la valeur de
la femme ; ce serait au contraire l'absence de jalousie qui réduirait
la femme à n'être qu'une marchandise interchangeable.
Le droit à être jaloux — jusqu'à l'assassinat
— est une reconnaissance de la liberté morale de
la femme. Or la première revendication de cette liberté
est d'échapper à la jalousie, et de prouver qu'on
est plus qu'une chose en suscitant une jalousie qui restera impuissance
devant l'exercice irrépressible de cette liberté
; alors s'instaure dans le droit monogamique, la galanterie, point
d'équilibre entre le jus rerum qui fait de la femme la
chose de son mari, et de la loi morale qui reconnaît en
toute personne un sujet de liberté. Point d'équilibre
ne veut dire d'ailleurs ni point d'arrivée ni partage équitable
; car la galanterie n'est qu'un enchevêtrement de prétentions
: prétention de l'homme à réduire dans le
mariage qu'il espère la liberté de femme ; prétention
de la femme à exercer, en dépit du mariage, sa souveraineté
sur l'homme. Ainsi se trame tout un réseau où ni
le droit ni la morale ne sont jamais donnés à l'état
pur ; mais où leur entrecroisement offre à l'action
humaine son espace de jeu, sa latitude concrète. Ce n'est
pas le niveau de la liberté fondatrice ; ce n'est pas le
niveau de la règle de droit. C'est l'apparition d'une certaine
liberté pragmatique, où il est question de prétentions
et de ruses, d'intentions louches et de dissimulations, d'efforts
inavoués vers l'emprise, de compromis entre des patiences.
C'est à tout cela sans doute que Kant faisait allusion,
lorsque dans la Préface de Anthropologie, il lui donnait
comme objet de déterminer ce que l'homme fait, —
ou peut et doit faire de lui même en tant que «freihandelndes
Wesen» : commerce de la liberté avec elle-même,
se limitant dans le mouvement par lequel elle s'affirme ; manipulation
où les compromissions de l'échange ne s'épuisent
jamais dans la limpidité d'une reconnaissance pure et simple.
Traitant de l'homme comme «freihandelndes Wesen»,
l'Anthropologie dégage toute une zone de «libre-échange»
où l'homme fait circuler ses libertés comme de la
main à la main, se liant ainsi aux autres par un sourd
et ininterrompu commerce, qui lui ménage une résidence
sur toute la surface de la terre. Citoyen du monde.
3/ La correspondance avec Hufeland et la troisième partie
du Conflit des Facultés. A l'époque où Kant
rédige l'Anthropologie, sa correspondance le montre moins
préoccupé, à vrai dire, des problèmes
de la philosophie critique, dont il sent à cause de l'âge
les fils lui échapper déjà, que d'une certaine
interrogation dans laquelle la vieillesse s'étonne d'elle-même
et se questionne : cette vieillesse qui n'est plus capable de
ressaisir les ténuités transcendantales, mais qui
semble rester maîtresse d'elle-même dans la prévention
soigneuse de toute maladie, que signifie-t-elle? Est-elle vie
prolongée ou vie achevée? Cet âge de la raison
en indique-t-il la maîtrise sur le temps précaire
de la vie? Cet écoulement du temps qui approche de nous,
sans nous, l'échéance de la vie, peut-il être
contourné ou dominé par une synthèse active
de la raison qui fait du flux irrépressible le règne
calme de la sagesse? — Pour la troisième fois le
problème de la passivité et du temps apparaît
en surplomb de cette période où s'élabore
définitivement l'Anthropologie. Ce problème recoupe
un texte publié par Hufeland et intitulé «Makrobiotik
oder die Kunst das menschliche leben zu verlängern»
. Texte qui s'inscrit dans tout un mouvement de la médecine
allemande dont Reil, dont Heinroth sont les témoins : vaste
effort anthropologique pour ajuster l'observation de la maladie
à une métaphysique du mal, et pour retrouver par
quelle gravitation commune l'effondrement dans le mécanisme
pathologique recouvre exactement la chute de la liberté
dans le péché . L'ouvrage de Hufeland, pour n'être
pas aussi radical, est situé cependant dans le voisinage
de cette pensée. Il en est, avec une certaine retenue comme
l'envers pragmatique, puisqu'il s'agit de «traiter moralement
ce qu'il y a de physique en l'homme» et de montrer que «la
culture morale est indispensable à l'achèvement
physique de la nature humaine» . La médecine moralisante
qui, dans la dynastie de Rousseau, a dominé la fin du XVIIIe
siècle, trouve là tout à la fois un achèvement
et un retournement de sens. Dans cette nouvelle physiologie éthique,
le lien de la santé à la vertu ne passe plus comme
chez Tissot par l'immédiateté naturelle, mais par
l'universelle maîtrise de la raison. La santé est
l'envers visible d'une existence où la totalité
organique est dominée, sans opposition ni résidu,
par une forme de rationalité, qui au-delà de tout
partage est à la fois éthique et organique ; elle
est l'espace de jeu de la liberté, — espace où
elle peut jouer, mais espace qu'elle constitue précisément
par son jeu. Et si dans le «pathos» de la maladie,
il y a quelque chose qui l'apparente aux passions, ce n'est plus
par trop d'éloignement du monde calme de la nature, mais
par une détente de l'arc spirituel de la liberté
: le déterminisme, — liberté desserrée
— , n'est ni tout à fait cause, ni simplement effet
de la maladie : il est le processus même de la maladie se
faisant, c'est-à-dire de la rationalité organique
se défaisant, et renonçant dans la faute à
sa liberté. C'est donc dans un bon usage de la liberté
que s'enracine la possibilité «das menschliche leben
zu verlängern» en préservant la mécanique
du corps de la chute coupable dans le mécanisme.
Cette nouvelle inspiration médicale se reconnaît
— avant de devenir bientôt philosophie de la nature
— une parenté avec le kantisme. Hufeland l'accepte
sans restriction, lorsque dans sa lettre du 12 décembre
1796, il annonce à Kant l'envoi de sa Makrobiotik, envoi
doublement justifié puisque Kant démontre par son
existence même que l'on peut conserver sa verdeur dans la
vieillesse au milieu des travaux spirituels les plus astreignants,
et puisque son œuvre autorise une connaissance de l'homme
qui est, au fond, la véritable anthropologie .
Au moment où il reçoit la lettre et l'ouvrage de
Hufeland — avec un retard assez considérable, au
milieu de mars 1797 seulement — , Kant est précisément
intéressé par ce même problème : il
s'engage à lire avec soin le texte de Hufeland, avec lenteur
aussi pour se faire des conceptions de l'auteur une idée
claire qui lui permettra de les utiliser dans son Anthropologie
. Environ trois semaines après, nouvelle lettre à
son correspondant ; il lui dit son tout récent projet («Hier
ist der Gedanke in den Kopf gekommen») d'écrire une
Diététique «au sujet du pouvoir exercé
par l'esprit sur ses impressions corporelles pathologiques».
Il compte l'adresser à Hufeland bien qu'il ne s'agisse
point d'un ouvrage médical, mais plutôt d'une réflexion
sur son expérience personnelle. Cette Diététique
sera, par Kant, utilisé deux fois : expédiée
à Hufeland — qui reçoit l'autorisation de
l'imprimer dans sa Revue ou de la publier à part avec introduction
et remarques , elle figurera aussi comme troisième partie
du Conflit des Facultés — constituant ainsi un ensemble
systématique où seront étudiés les
rapports de la Faculté de Philosophie avec les trois autres.
Ainsi la contribution personnelle d'un philosophe à la
tentative médicale de constituer une Diététique,
se trouve en même temps, et sans modification, signifier
un débat et un partage entre la science médicale
et la réflexion philosophique pour la définition
d'un art quotidien de la santé.
A vrai dire, ce qui domine le texte n'est pas de l'ordre du débat.
Alors que le «conflit» entre les Facultés de
philosophie et de théologie n'exigeait pour être
résolu ni plus ni moins qu'un «Friedensabschluß»,
le rapport entre la philosophie et la médecine est, d'entrée
de jeu, pacifique. Ordonnance médicale et précepte
philosophique s'emboîtent spontanément dans la logique
de leur nature : en un sens, une philosophie morale et pratique
est une «Universal medizin», dans la mesure où,
sans servir à tout ni pour tout, elle ne doit manquer dans
aucune prescription. C'est qu'elle est, en effet, par rapport
à la médecine l'universel négatif (elle écarte
la maladie) — étant par là rapport à
la diététique l'universel positif (elle définit
les lois de conservation dans le jeu de la santé). La philosophie
est l'élément d'universalité par rapport
auquel se situe toujours la particularité de l'ordre médical.
Elle en forme l'imprescriptible horizon, enveloppant en leur totalité,
les rapports de la santé et de la maladie. Sans doute,
cette préséance est-elle masquée par l'ordre
immédiat des vœux humains ; quand on souhaite vivre
longtemps, et en bonne santé, seul le premier de ces vœux
est inconditionné, et le malade qui invoque la délivrance
de la mort, souhaite toujours un répit quand vient le suprême
moment ; mais ce qui est inconditionné sur le registre
des vœux est second dans l'ordre de la vie ; il n'y a point
de mort naturelle qui se produise en état de santé
; on a beau ne pas sentir la maladie : elle est là. La
maladie est l'indispensable «noyau de la mort» . L'art
de prolonger l'existence n'est donc pas victoire sur l'absolu
de la mort dans la maîtrise exhaustive de la vie ; c'est,
à l'intérieur même de la vie, l'art mesuré
et relatif, d'aménager les rapports de la maladie et de
la santé.
Art dont le sens n'est peut-être pas exprimé au plus
juste par l'idée d'une «maîtrise de l'esprit
sur les impressions pathologiques» : car les impressions
étant ce qu'elles sont, seules peuvent être modifiées
l'intensité et la durée de l'attention qu'on leur
porte ; l'hypochondrie est délire non pas en ce sens que
le «Krankheitsstoff» lui fait défaut, mais
que l'imagination projette sur lui et sa réalité
simple, le jeu de ses fantasmes. Quant aux malades elles-mêmes,
elles ne sont accessibles à cette maîtrise de l'esprit
que si elles ont la forme du spasme : et par là il faut
entendre comme pour toute la médecine du XVIIIe siècle
non pas exactement la contraction involontaire de la musculature
d'un organe creux, mais d'une façon plus générale
toute inhibition et accélération (celle-ci n'étant
que l'effet paradoxal de cellelà) des mouvements naturels
et réguliers de l'organisme. Sur ces mouvements, ou plutôt
sur leurs altérations l'esprit a pouvoir de rééquilibration:
maître de sa pensée, il est maître de ce mouvement
vital qui en est la version organique et l'indispensable correspondant.
Si l'esprit était immobile, la vie entrerait en sommeil,
c'est-à-dire dans la mort (seul le rêve empêche
de périr quand on dort) ; et si le mouvement de la vie
risque de se déséquilibrer et de se bloquer dans
le spasme, l'esprit doit pouvoir lui restituer une juste mobilité.
Entre le texte remis à Hufeland et l'Anthropologie, la
communication est immédiate : ils sont de même niveau.
Mis à part des deux derniers paragraphes de Von der Macht
, tous les autres s'entrecroisent avec les thèmes traités
dans Anthropologie : hypochondrie, rêve, problèmes
de l'alimentation et de la digestion, réflexions sur le
temps opportun de la pensée. Tout un long passage sur le
sommeil a même été supprimé du manuscrit
de l'Anthropologie parce qu'il faisait double emploi avec le Conflit
des Facultés. Rédigés en même temps
les deux textes appartiennent à la même veine de
pensée.
Sans doute la recherche faite pour Hufeland a-t-elle aidé
Kant à résoudre une des difficultés qui n'avait
cessé de peser sur l'Anthropologie : comment articuler
une analyse de ce qu'est l'homo natura sur une définition
de l'homme comme sujet de liberté. Dans les Collegentwürfe
des années 1770-1780, le problème n'est pensé
que dans la forme de la séparation : «1/ Kenntniss
des Menschen als Naturdinges ; 2/ als sittlichen Wesen»,
ou de la circularité «Weltkentniss ist 1/ Naturkenntniss
; 2/ Menschenkenntniss ; aber der Mensch hat auch eine Natur»
. Dans les fragments ultérieurs, on voit la solution s'esquisser
dans le sens d'une «utilisation» (Gebrauch), mais
dont le contenu et la possibilité demeurent vide encore
: «Die Menschenkenntniss hat die Idee zum grunde daß
wir die Natur zu unseren Absichten am besten brauchen können»
. Mais il faut attendre le Conflit des Facultés, et la
rédaction de 1797 pour que se précise le sens de
ce Gebrauch. On voit alors comment les mouvements du corps, pour
conditionnants qu'ils soient (de la vie et de la mort, de la veille
et du sommeil, de la pensée et de la non pensée)
peuvent être maîtrisés par les mouvements de
l'esprit et leur libre exercice. La théorie du «spasme»
a montré comment les synthèses spontanées
et passives du corps peuvent être reprises et rectifiés
dans celles, volontaires, de l'esprit. Celles-ci, cependant, ne
viendront jamais jusqu'au bout d'elles-mêmes, au profit
de s'enlever dans une souveraineté qui dominerait la mort.
Et la vieillesse en porte le signe, qui est ensablement nécessaire
de cette maîtrise dans la spontanéité des
synthèses passives. L'âge n'est pas maladie mais
ce en quoi une maladie n'est plus maîtrisable. Et le temps,
à nouveau domine.
*
Il faut s'arrêter quelques instants. Et feindre, par souci
de méthode, de situer l'Anthropologie sans référence
à la Critique, comme elle-même nous y invite, puisqu'à
nul moment le texte de 1798 ne la suppose explicitement. Serait-il
pris dans le seul système d'actualité de la période
postcritique, et chargé des seuls souvenirs de l'époque
précritique? Un certain nombre de thèmes, en tous
cas, sont déjà en place. 1— La pensée
anthropologique ne proposera pas de clore la définition,
en termes naturalistes d'un Wesen humain : «Wir untersuchen
hier den Menschen nicht nach dem was er naturlicher Weise ist»,
disaient déjà les Collegentwürfe de 1770-80
. Mais l'Anthropologie de 1798 transforme cette décision
en constante méthode, en volonté résolue
de suivre un chemin dont il est prévu que jamais il ne
trouvera son aboutissement dans une vérité de nature.
Il est du sens initial de l'Anthropologie d'être Erforschung
: exploration d'un ensemble jamais offert en totalité,
jamais en repos en soi-même parce que pris dans un mouvement
où nature et liberté sont intriqués dans
le Gebrauch, dont notre mot d'usage couvre quelques uns des sens.
2 — Etudier donc, non la mémoire, mais la manière
de s'en servir . Décrire non pas ce que l'homme est, mais
ce qu'il peut faire de lui-même. Ce thème a sans
doute été, dès l'origine, le noyau même
de la réflexion anthropologique, et l'indice de sa singularité
: «wir untersuchen hier den Menschen… um zu wissen
was er aus sich machen und wie man ihn brauchen kann». Tel
était le programme défini par les Collegent-würfe
. En 1798, il apparaît doublement modifié. L'Anthropologie
ne cherchera plus à savoir «comment on peut utiliser
l'homme», mais «ce qu'on peut en attendre» .
D'autre part, elle déterminera ce que l'homme «peut
et doit» (kann und soll) faire de lui-même. C'est-à-dire
que l'usage est arraché au niveau de l'actualité
technique et placé dans un double système : d'obligation
affirmée à l'égard de soi, de distance respectée
à l'égard des autres. Il est placé dans le
texte d'une liberté qu'on postule à la fois singulière
et universelle.
3 — Par là, se trouve défini le caractère
«pragmatique» de l'Anthropologie : «Pragmatisch»,
disaient les Collegentwürfe, «ist die Erkenntniss von
der sich ein allgemeiner Gebrauch in der Gesellschaft machen lässt»
. Le pragmatique alors n'était que l'utile passé
à l'universel. Dans le texte de 1798, il est devenu un
certain mode de liaison entre le Können et le Sollen. Rapport
que la Raison pratique assurait a priori dans l'Impératif,
et que la réflexion anthropologique garantit dans le mouvement
concret de l'exercice quotidien : dans le Spielen. Cette notion
de Spielen est singulièrement importante : l'homme est
le jeu de la nature ; mais ce jeu, il le joue, et il en joue luimême
; et s'il lui arrive d'être joué, comme dans les
illusions des sens, c'est qu'il a joué lui-même à
être victime de ce jeu ; alors qu'il lui appartient d'être
maître du jeu, de le reprendre à son compte dans
l'artifice d'une intention. Le jeu devient alors un «künstlicher
Spiel» et l'apparence dont il joue reçoit sa justification
morale . L'Anthropologie se déploie donc selon cette dimension
de l'exercice humain qui va de l'ambiguïté du Spiel
(jeu=jouet) à l'indécision du Kunst (art= artifice).
4 — Livre de l'exercice quotidien. Non de la théorie
et de l'École. Dans un texte des années 80- 90,
l'opposition est clairement formulée : «Alle Menschen
bekommen eine zweifache Bildung : 1/ durch die Schule; 2/ durch
die Welt» . Sans se réduire, cette opposition s'organise,
formant dans ces leçons d'Anthropologie, qui sont, après
tout, enseignement d'école, une tension fondamentale :
les progrès de la culture, en quoi se résume l'histoire
du monde, constituent une école qui conduit d'ellemême
à la connaissance et à la pratique du monde . Le
monde étant sa propre école, la réflexion
anthropologique aura pour sens de placer l'homme dans cet élément
formateur. Elle sera donc indissociablement : analyse de la manière
dont l'homme acquiert le monde (son usage, non sa connaissance),
c'est à dire comment il peut s'installer en lui, et entrer
dans le jeu : Mitspielen; et synthèses des prescriptions
et règles que le monde impose à l'homme, par lesquelles
il le forme et le met en état de dominer le jeu : das Spiel
verstehen . L'Anthropologie ne sera donc pas histoire de la culture
ni analyse successive de ses formes; mais pratique à la
fois immédiate et impérative d'une culture toute
donnée. Elle apprend à l'homme à reconnaître
dans sa propre culture l'école du monde. N'a-t-elle pas,
dans cette mesure comme une parenté avec le Wilhelm Meister,
puisqu'elle découvre, elle aussi, que le Monde est École.
Mais ce que le texte de Goethe, et tous les Bildungsromane disent
le long d'une histoire, elle le répète inlassablement
dans la forme présente, impérieuse, toujours recommencée
de l'usage quotidien. Le temps y règne, mais dans la synthèse
du présent.
Voilà donc quelques jalons, au niveau même de l'Anthropologie,
et qui suggèrent la ligne de pente qui lui est propre.
Au départ, comme en témoignent les Collegentwürfen,
elle se déployait dans le partage accepté de la
nature et de l'homme, de la liberté et de l'utilisation,
de l'École et du monde. Son équilibre est maintenant
trouvé dans leur unité admise, sans que celle-ci
revienne jamais en question, du moins au niveau anthropologique.
Elle explore une région où liberté et utilisation
sont déjà nouées dans la réciprocité
de l'usage, où le pouvoir et le devoir s'appartiennent
dans l'unité d'un jeu qui les mesure l'un à l'autre,
où le monde devient école dans les prescriptions
d'une culture. Nous touchons à l'essentiel : l'homme, dans
l'Anthropologie n'est ni homo natura, ni sujet pur de liberté;
il est pris dans les synthèses déjà opérées
de sa liaison avec le monde.
Mais le texte de 1798 pouvait-il dire cela qui n'était
pas dit dans les Collegentwürfe, si le discours de l'Anthropologie
était resté étranger au labeur et à
la parole de la Critique?
*
Quelque chose de la connaissance du monde est donc enveloppé
dans cette connaissance de l'homme qui est l'Anthropologie. «Weltkentniss
ist Menschenkentniss» affirmait un fragment de la période
70-80 . Et la préface du texte de 1798 s'assignait comme
objet l'homme en résidence dans le monde, le Weltbürger
. Or l'Anthropologie, au moins jusqu'en ses dernières pages
ne semble guère prendre comme thème privilégié
de son examen l'homme habitant le monde, l'homme établissant,
à travers le cosmos, les droits, les devoirs, les réciprocités,
les limites et les échanges de la citoyenneté. Et
cette lacune est beaucoup plus sensible encore dans le texte édité
que dans les fragments de Nachlaß. La plupart des analyses,
et à peu près toutes celles de la première
partie, se développent, non dans la dimension cosmopolitique
de la Welt, mais dans celle, intérieure, du Gemüt.
En cela, d'ailleurs, l'Anthropologie demeure dans la perspective
même où Kant s'était placé pour faire
apparaître, selon une organisation encyclopédique,
le lien des trois Critiques : «Die Vermögen des Gemüts
lassen sich nämlich insgesamt auf folgenden drei zurückführen
: Erkenntnissvermögen, Gefühl der Lust und Unlust, Begehrungs-vermögen»
. S'il est vrai que le Gemüt dont il est question dans l'Anthropologie
est bien l'élément premier de son exploration, on
est fondé à poser un certain nombre de questions
:
1/ Comment une étude de Gemüt permet-elle connaissance
de l'homme comme citoyen du monde.
2/ S'il est vrai que l'Anthropologie analyse, de son côté,
le Gemüt, dont les facultés fondamentales et irréductibles
commandent l'organisation des trois Critiques, quel est donc le
rapport de la connaissance anthropologique à la réflexion
critique?
3/ En quoi l'investigation du Gemüt et de ses facultés
se distingue-t-elle d'une psychologie, soit rationnelle, soit
empirique?
A cette dernière question, les textes de l'Anthropologie
et de la Critique de la Raison Pure semblent répondre .
On sait la distinction établie par l'Architectonique entre
Psychologie rationnelle, et Psychologie empirique. La première
appartient à la philosophie pure, donc à la métaphysique,
et elle s'oppose alors à la physique rationnelle comme
l'objet du sens interne, à l'objet des sens externes. Quant
à la psychologie empirique, une longue tradition lui a
fait sa place dans la métaphysique; bien plus, les échecs
récents de la métaphysique ont pu faire croire que
la solution de ses insolubles problèmes se cachait dans
des phénomènes psychologiques qui relèvent
d'une étude empirique de l'âme; et ainsi la psychologie
a confisqué une métaphysique découragée
où elle avait déjà pris une place indûe.
Une connaissance empirique ne peut, en aucun cas, donner les principes
ou éclairer les fondements d'une connaissance issue de
la raison pure et par conséquent entièrement a priori.
La psychologie empirique devra donc être détachée
de la métaphysique, à laquelle elle est étrangère.
Et si un pareil déplacement ne peut pas être fait
dans l'immédiat, c'est qu'il faut préparer à
la psychologie son séjour dans une science empirique de
l'homme, qui fera équilibre à la science empirique
de la nature, dans une Anthropologie. Tout semble clair en cette
organisation abstraite.
Et pourtant, l'Anthropologie, telle que nous pouvons la lire,
ne fait place à aucune psychologie, quelle qu'elle soit.
Elle se donne même explicitement comme refus de la psychologie,
dans une exploration du Gemüt, qui ne prétend pas
être connaissance de la Seele. En quoi consiste la différence?
a) D'un point de vue formel, la psychologie postule une équivalence
du sens interne et de l'aperception, méconnaissant ainsi
leur différence fondamentale, puisque l'aperception est
une des formes de la conscience pure, — donc sans contenu,
et définie seulement par le Je pense, tandis que le sens
interne désigne un mode de la connaissance empirique, qui
nous fait apparaître à nous-mêmes dans un ensemble
de phénomènes liés sous la condition subjective
du temps .
b) Du point de vue de contenu, la psychologie ne peut manquer
de se laisser prendre dans l'interrogation sur le changement et
l'identité : l'âme reste-t-elle la même dans
l'incessante modification du temps? La condition de l'expérience
qu'elle fait d'elle-même, et le déroulement nécessairement
temporel des phénomènes doivent-ils être considérés
comme affectant l'âme ellemême ? En d'autres termes,
toute la réalité de l'âme s'épuise-t-elle
dans la dispersion phénoménale, ou se retire-t-elle
au contraire dans la solidité non-empirique de la substance?
Autant de questions qui manifestent, sous des éclairages
divers, la confusion entre l'âme, notion métaphysique
d'une substance simple et immatérielle, le Je pense, qui
est forme pure, et l'ensemble des phénomènes qui
apparaissent au sens interne.
Ces textes de l'Anthropologie se situent dans l'obédience
directe de la Dialectique transcendantale. Ce qu'ils dénoncent,
c'est précisément «l'inévitable illusion»
dont rendaient compte les paralogismes : nous nous servons de
la représentation simple du moi, qui est vide de tout contenu,
pour définir cet objet particulier qu'est l'âme .
Cependant, il faut remarquer que les paralogismes ne concernent
que la psychologie rationnelle, non l'empirique, et qu'ils laissent
ouverte la possibilité d'une «sorte de physiologie
du sens intime» dont les contenus dépendent des conditions
de toute expérience possible . D'autre part, la psychologie
rationnelle peut et doit subsister comme discipline, permettant
d'échapper au matérialisme comme au spiritualisme,
et nous faisant signe de nous détourner de cette spéculation
«zum fruchtbaren praktischen Gebrauch» . Par conséquent,
et bien qu'elle ait l'air de viser toute forme de psychologie
possible, Anthropologie ne met à l'écart que ce
qui était déjà dénoncé dans
la Critique de la Raison pure. Sans le dire, c'est à l'égard
de la psychologie rationnelle qu'elle prend distance.
Quant aux deux possibilités laissées ouvertes, —
une psychologie empirique et une discipline tournée vers
l'usage pratique —, quels rapports ont-elles avec l'Anthropologie?
Ces deux virtualités sont-elles maintenues comme telles
par l'Anthropologie, dans un voisinage vide, encore à combler,
ou bien reprises par elle dans son mouvement propre, — ou
encore rejetées à leur tour et rendues impossibles
par l'achèvement? même du programme anthropologique?
Deux choses au moins sont certaines : rien d'abord, dans le texte
de l'Anthropologie ne laisse supposer qu'une psychologie empirique
ou qu'une psychologie rationnelle comme «discipline»
puissent être trouvées ailleurs, sur les extérieurs
ou dans le voisinage de l'Anthropologie elle-même : aucune
indication d'une proche extériorité. Mais inversement
aucun élément, aucune section, aucun chapitre de
l'Anthropologie ne se donne comme discipline prévue par
la Dialectique, ou comme cette psychologie empirique aperçue
des sommets de la Méthodologie. Faut-il conclure que l'Anthropologie,
par un glissement de perspectives, est devenue, elle-même,
à la fois cette discipline transcendantale et cette connaissance
empirique? Ou qu'au contraire elle les a rendues impraticables
en les désamorçant pour toujours?
C'est le Gemüt lui-même qu'il faut maintenant interroger.
Est-il, ou n'est-il pas, de l'ordre de la
Psychologie? Il n'est pas Seele. Mais d'un autre côté,
il est et il n'est pas Geist. Pour être discrète,
la présence du Geist dans l'Anthropologie n'en est pas
moins décisive. Sa définition à vrai dire
est brève, et ne semble pas promettre beaucoup «Geist
ist das belebende Prinzip im Menschen» . Phrase banale,
et que maintient dans sa trivialité cet exemple du langage
quotidien : «Eine Rede, eine Schrift, eine Dame der Gesellschaft
ist schön; aber ohne Geist» . Pour se voir attribuer
du Geist, une personne doit éveiller l'intérêt,
et ceci, «durch Ideen» . Un peu plus loin, Kant reprend
toutes ces indications, et les noue en une seule et énigmatique
définition : «Man nennt das durch Ideen belebende
Prinzip des Gemüts Geist» .
Arrêtons-nous aux mots. Nous avons affaire à un Prinzip.
Non pas à un Vermögen comme la mémoire, l'attention,
ou la connaissance en général. Non pas davantage
à l'une de ces forces (Kräfte) dont parle l'Introduction
à la Critique du Jugement . Non pas enfin à la représentation
simple comme le «Je pur» de la première Critique.
Principe, donc : mais est-il déterminant, ou régulateur?
Ni l'un ni l'autre, s'il faut prendre au sérieux cette
«vivification» qui lui est prêtée.
Y aurait-il donc, dans le Gemüt, — dans son cours tel
qu'il est donné à l'expérience, ou dans sa
totalité virtuelle — quelque chose qui l'apparente
à la vie et qui tient à la présence du Geist?
Et voilà qui ouvre une nouvelle dimension : le Gemüt
n'est pas seulement organisé et armé des pouvoirs
et facultés qui se partagent son domaine; la grande structure
tripartite dont l'Introduction à la Critique du Jugement
semblait donner la définitive formulation, n'épuisait
pas ce qui, du Gemüt, peut apparaître dans l'expérience.
Comme tout être vivant, sa durée ne s'éparpille
pas dans une dispersion indifférente; il a un cours orienté;
quelque chose en lui le projette, sans l'y enfermer, dans une
totalité virtuelle.
A vrai dire, rien ne nous est clairement indiqué de ce
qu'est ce principe lui-même. Mais ce que nous pouvons saisir,
c'est ce par quoi se fait la «vivification», le mouvement
par lequel le Geist donne à l'esprit la figure de la vie.
«Durch Ideen», dit le texte. Qu'est-ce que cela veut
dire? En quoi «un concept nécessaire de la raison,
auquel n'est donné dans la sensibilité aucun objet
qui lui corresponde» peut-il donner vie à l'esprit?
Un contre-sens est ici à éviter. On pourrait croire
que le Gemüt, dans cette dispersion temporelle qui est originaire
en lui, chemine vers une totalisation qui s'effectuerait dans
et par le Geist. Le Gemüt devrait la vie à cette lointaine,
à cette inaccessible, mais efficace présence. Mais
s'il en était ainsi, le Geist serait défini d'entrée
de jeu comme un principe «régulateur», et non
pas comme un principe vivifiant. D'autre part, toute la courbe
de l'Anthropologie ne s'orienterait pas vers le thème de
l'homme habitant le monde et résidant, avec ses devoirs
et ses droits, dans cette cité cosmopolitique; mais vers
le thème d'un Geist qui recouvrirait peu à peu l'homme,
et le monde avec lui, d'une impérieuse souveraineté
spirituelle. On ne peut donc pas dire que c'est l'idée
d'un Geist qui assure la régulation de la diversité
empirique du Gemüt, et promet, sans répit, à
sa durée, un impossible achèvement. Le «durch
Ideen» qui nous occupe a donc un autre sens. L'important
paragraphe de la Critique intitulé : «Du but final
de la dialectique naturelle de la raison humaine» permet
d'apercevoir le rôle organisateur des idées dans
la vie concrète de l'esprit. C'est qu'en effet, libérée
de son usage transcendantal et des illusions qu'il ne peut manquer
de faire naître, l'idée a son sens dans la plénitude
de l'expérience : elle anticipe en un schème qui
n'est pas constituant, mais qui ouvre sur la possibilité
des objets ; elle ne dévoile pas en un mouvement «ostensif»
la nature des choses, mais elle indique à l'avance comment
rechercher cette nature ; en indiquant enfin que l'accès
au bout de l'univers est audelà de l'horizon de la connaissance,
elle engage la raison empirique dans le sérieux d'un labeur
infini . En d'autres termes, l'idée, pourvu qu'elle reçoive
de l'expérience même son domaine d'application, fait
entrer l'esprit dans la mobilité de l'infini, lui donnant
sans cesse «du mouvement pour aller plus loin» sans
pour autant le perdre dans l'insurmontable de la dispersion. Ainsi
la raison empirique ne s'assoupit jamais sur le donné;
et l'idée, en la liant à l'infini qu'elle lui refuse,
la fait vivre dans l'élément du possible. Telle
est donc la fonction du Geist : non pas organiser le Gemüt
de manière à en faire un être vivant, ou l'analogon
de la vie organique, ou encore la vie de l'Absolu lui-même;
mais le vivifier, faire naître dans la passivité
du Gemüt, qui est celle de la détermination empirique,
le mouvement fourmillant des idées, — ces structures
multiples d'une totalité en devenir, qui se font et se
défont comme autant de vies partielles qui vivent et meurent
dans l'esprit. Ainsi le Gemüt n'est pas simplement «ce
qu'il est», mais «ce qu'il fait de lui-même».
Et n'est-ce pas là précisément le champ que
l'Anthropologie définit à son investigation? A quoi
il suffit d'ajouter que ce que le Gemüt doit faire de lui-même,
c'est «le plus grand usage empirique possible de la raison»
, — usage qui ne sera le plus grand possible que «durch
Ideen». Le mouvement qui, dans la Critique, fait naître
le mirage transcendantal, est celui qui dans l'Anthropologie fait
se poursuivre la vie empirique et concrète du Gemüt.
De là, un certain nombre de conséquences.
a/ Il n'y a d'Anthropologie possible que dans la mesure où
le Gemüt n'est pas fixé à la passivité
de ses déterminations phénoménales, mais
où il est animé par le labeur des idées au
niveau du champ de l'expérience. Le Geist sera donc le
principe, dans le Gemüt, d'une dialectique dé-dialectisée,
non transcendantale, vouée au domaine de l'expérience
et formant corps avec le jeu lui-même des phénomènes.
C'est le Geist qui ouvre au Gemüt la liberté du possible,
l'arrache à ses déterminations, et lui donne un
avenir qu'il ne doit qu'à lui-même.
b/ On comprend que l'Anthropologie au fond ait rendu impossible
une psychologie empirique, et une connaissance de l'esprit tout
entière développé au niveau de la nature.
Elle ne pourrait jamais rejoindre qu'un esprit ensommeillé,
inerte, mort, sans son «belebendes Prinzip». Ce serait
une «physiologie», moins la vie. Témoin la
Préface du texte de 1798: la possibilité d'une Anthropologie
non pragmatique est reconnue en théorie, et dans une systématique
générale de la connaissance de l'homme. Mais indiquée
à titre de symétrie dans les structures, elle est
récusée comme contenu de connaissance : l'étude
de la mémoire comme simple fait naturel est non seulement
inutile, mais impossible : «tout raisonnement théorique
à ce sujet est donc vain» . La présence du
Geist, et avec lui, cette dimension de la liberté et de
la totalité qui transcende le Gemüt, font qu'il n'y
a d'Anthropologie véritable que pragmatique, — chaque
fait y étant pris dans le système ouvert du Können
et du Sollen. Et Kant n'en a point écrit d'autre.
c/ Dans ces conditions, le Geist n'a-t-il pas affaire avec cette
énigmatique «nature de notre raison», et dont
il est question dans la Dialectique et dans la Méthodologie
de la Raison pure? Notion inquiétante qui semble brusquement
renvoyer la Critique, parvenue à son sommet, vers une région
empirique, vers un domaine des faits où l'homme serait
voué à une très originaire passivité.
Congé serait donné tout d'un coup au transcendantal,
et les conditions de l'expérience se rapporteraient finalement
à l'inertie première d'une nature. Mais cette «nature
de la raison» joue-t-elle ici le même rôle que
la nature de l'entendement humain chez Hume : explication première
et réduction finale? Relevons seulement pour l'instant
une analogie de structure entre cette «nature» qui
pousse la raison à quitter «un usage empirique pour
un usage pur» , sans pour autant contenir en elle-même
(n'estelle pas pure et simple nature?) «d'illusions et de
prestiges originaires» , et la vie concrète de l'esprit
telle qu'elle est décrite dans l'Anthropologie : elle aussi
est animée d'un mouvement spontané qui l'expose
sans cesse au danger d'être jouée dans son propre
jeu, mais qui se déploie toujours dans une initiale innocence.
L'une et l'autre sont toujours prêtres à se perdre,
à s'échapper à elles-mêmes, mais en
demeurant, dans leur mouvement propre, «le tribunal suprême
de tous les droits et de toutes les prétentions»
.
d/ Si cette analogie est fondée, on peut se demander si
le Geist, qui se dessine aux confins de la réflexion anthropologique,
n'est pas un élément secrètement indispensable
à la structure de la pensée kantienne : quelque
chose qui serait le noyau de la raison pure, l'indéracinable
origine de ses illusions transcendantales, le juge infaillible
de son retour à sa patrie légitime, le le principe
de son mouvement dans le champ de l'empirique où surgissent
inlassablement les visages de la vérité. Le Geist
ce serait ce fait originaire qui, dans sa version transcendantale,
implique que l'infini n'est jamais là, mais toujours dans
un essentiel retrait — et, dans sa version empirique, que
l'infini anime pourtant le mouvement vers la vérité
et l'inépuisable succession de ses formes. Le Geist est
à la racine de la possibilité du savoir. Et, par
là-même, indissociablement présent et absent
des figures de la connaissance : il est ce retrait, cette invisible
et «visible réserve» dans l'inaccessible distance
de laquelle le connaître prend place et positivité.
Son être est de n'être pas là, dessinant, en
ceci même, le lieu de la vérité.
Fait originaire qui surplombe dans sa structure unique et souveraine,
la nécessité de la Critique, et la possibilité
de l'Anthropologie.
*
Quels rapports autorise entre ces deux formes de réflexion
cet élément radical qui semble leur être commun?
A vrai dire la différence de niveau entre Critique et Anthropologie
est telle qu'elle décourage, au début, l'entreprise
d'établir de l'une à l'autre une comparaison structurale.
Recueil d'observations empiriques, l'Anthropologie n'a pas de
«contact» avec une réflexion sur les conditions
de l'expérience. Et pourtant cette essentielle différence
n'est pas de l'ordre du non-rapport. Une certaine analogie croisée
laisse entrevoir dans l'Anthropologie comme le négatif
de la Critique.
a) Les rapports de la synthèse et du donné sont
présentés dans l'Anthropologie selon l'image inversée
de ce qu'ils sont dans la Critique.
La subjectivité, par exemple. Sur ce point, l'analyse anthropologique
a longtemps hésité. Les textes de la période
70-80 lient l'expression du Je à la possibilité
d'être objet pour soi-même . Mais il n'est pas clairement
décidé si le Je lui-même est à la racine
de cette possibilité, ou dans l'objectivation qu'elle permet.
La Critique, elle, prendra la décision : le Je ne peut
jamais être objet, mais seulement forme de la synthèse.
Or dans le texte de 1798, le Je n'est pas considéré
dans sa fonction synthétique fondamentale, sans pour autant
retrouver un simple statut d'objet. Il apparaît et se fixe
brusquement dans une figure qui demeurera dès lors immuable
dans le champ de l'expérience. Cette incidence du Je parlé
marque le passage du sentiment à la pensée, —
du Fühlen au Denken, — sans être ni l'agent réel
ni la semple prise de conscience de ce passage, il est la forme
empirique et manifeste, dans laquelle l'activité synthétique
du Je apparaît comme figure déjà synthétisée,
comme structure indissociablement première et seconde :
elle n'est pas donnée entrée de jeu à l'homme,
dans une sorte d'a priori d'existence; mais quand elle apparaît,
s'insérant dans la multiplicité d'une chronique
sensible, elle s'offre comme déjà là, comme
le fond irréductible d'une pensée qui ne peut opérer
que cette figure de l'expérience une fois constituée
: c'est dans ce Je que le sujet fera la reconnaissance de son
passé et la synthèse de son identité. En
d'autres termes, ce qui est a priori de la connaissance du point
de vue de la Critique ne se transpose pas immédiatement
dans la réflexion anthropologique en a priori de l'existence,
mais apparaît dans l'épaisseur d'un devenir où
sa soudaine émergence prend infailliblement dans la rétrospection
le sens du déjà-là.
La structure est inverse pour la dispersion originaire du donné.
Selon la perspective anthropologique, le donné n'est en
effet jamais offert selon une multiplicité inerte indiquant
d'une manière absolue une passivité originaire,
et appelant sous ses diverses formes l'activité synthétique
de la conscience. La dispersion du donné est toujours déjà
réduite dans l'Anthropologie, secrètement dominée
par toute une variété de synthèses opérées
en dehors du labeur visible de la conscience : c'est la synthèse
inconsciente des éléments de la perception et des
représentations obscures que même la lumière
de l'entendement ne parvient pas toujours à dissocier ,
ce sont les schèmas d'exploration qui tracent, dans l'espace,
des sortes de synthèses insulaires ; ce sont dans la sensibilité
les réorganisations qui permettent la vicariance d'un sens
à l'autre ; ce sont enfin les renforcements et les affaiblissements
dans les effets sensibles qui anticipent, comme spontanément,
sur les synthèses volontaires de l'attention . Ainsi ce
que la Critique accueillait comme la surface infiniment mince
d'un multiple qui n'a de commun avec lui-même que d'être
originairement donné, s'éclaire, pour l'Anthropologie,
selon une profondeur inattendue : déjà groupé
et organisé, ayant reçu les figures provisoires
ou solides de la synthèse. Ce qui est pour la connaissance
le pur donné, ne s'offre pas comme tel dans l'existence
concrète. Pour une Anthropologie, la passivité absolument
originaire n'est jamais là.
Ainsi le rapport du donné et de l'a priori prend dans l'Anthropologie
une structure inverse de celle qui était dégagée
dans la Critique. L'a priori, dans l'ordre de la connaissance,
devient, dans l'ordre de l'existence concrète, un originaire
qui n'est pas chronologiquement premier, mais qui dès qu'apparu
dans la succession des figures de la synthèse, se révèle
comme déjà là; en revanche ce qui est le
donné pur dans l'ordre de la connaissance, s'éclaire,
dans la réflexion sur l'existence concrète, de sourdes
lumières qui lui donnent la profondeur du déjà
opéré.
b) L'Anthropologie suit le partage des «facultés»
— Vermögen —qu'admettait aussi la critique. Cependant
le domaine qu'elle privilégie n'est pas celui où
facultés et pouvoirs manifestent ce qu'ils ont de positif.
Mais celui, au contraire où se manifestent leur défaillance
— ou du moins les périls où ils risquent de
se perdre. Ce qui est indiqué, plus que leur nature ou
la forme pleine de leur activité, c'est le mouvement par
lequel, s'éloignant de leur centre et de leur justification,
ils vont s'aliéner dans l'illégitime. Sans doute
la Critique, en son projet fondamental de Propédeutique,
entendait-elle dénoncer, et démonter l'usage transcendantal
de la raison mais par une référence constante au
domaine de positivité de chaque Vermögen. Dans la
recherche anthropologique, chaque faculté est suivis selon
une voie qui est aussi le chemin de toute déviation possible.
La conscience de soi, par exemple, n'y est pas définie
comme forme de l'expérience et condition d'une connaissance
limitée, mais fondée; elle apparaît plutôt
comme la toujours renaissante tentation d'un égoïsme
polymorphe : la possibilité de dire «Je» fait
lever, tout autour de la conscience les prestiges d'un «Moi
bien-aimé» qui la fascine, au point que, dans un
paradoxal retour, elle renoncera au langage de cette première
personne — aussi décisif cependant qu'il ait été
— pour se décliner dans la fiction d'un Nous . L'étude
de la sensibilité, si elle reprend la grande opposition
critique du Schein et de l'Erscheinung, n'explore pas ce qu'il
peut y avoir de fondé dans le phénomène,
mais ce qu'il y a de fascinant et de précaire à
la fois dans l'éclat de l'apparence, comment elle voile
ce qu'elle fait miroiter, et à quel moment, il lui arrive
de transmettre ce qu'elle dérobe . La longue analyse des
déficiences et des maladies de l'esprit fait suite à
un bref paragraphe sur la raison; et il suffit de voir quelle
importance croissante ont pris dans les notes et projets les considérations
sur la pathologie mentale jusqu'au texte, très développé,
de 1798 , pour comprendre que ces réflexions sur la négativité
étaient dans la ligne de force de la recherche anthropologique.
A la Critique, représentant l'investigation de ce qu'il
y a de conditionnant dans l'activité fondatrice, l'Anthropologie
répond par l'inventaire de ce qu'il peut y avoir de non-fondé
dans le conditionné. Dans la région anthropologique,
il n'y a pas de synthèse qui ne soit menacée : le
domaine de l'expérience est comme creusé de l'intérieur
par des périls qui ne sont pas de l'ordre de dépassement
arbitraire, mais de l'effondrement sur soi.
L'expérience possible définit tout aussi bien, dans
son cercle limité, le champ de la vérité
et le champ de la perte de la vérité.
c) Un détail enfin a son importance. Tous les Collegentwürfe
et le texte — assez tardif — que Starke a publié
donne, comme plan général à l'Anthropologie,
deux parties : une Elementarlehre, et un Methodenlehre. Le texte
de 1798 donne également deux sections; mais l'une est une
Didactique, l'autre une Caractéristique. Ce changement
survenu sans doute dans les dernières années est
d'autant plus surprenant que le contenu et l'ordonnance semblent
n'avoir subi, de ce fait, aucune modification. La distinction
entre une doctrine des éléments et une doctrine
de la méthode fait corps avec la recherche critique : d'une
part, ce qui constitue la faculté de connaître, et
d'autre part, ce qui régit son exercice dans le domaine
de l'expérience possible. Apparemment l'Anthropologie est
bâtie selon le même modèle : d'abord, les diverses
«facultés» dont l'organisation forme la totalité
du Gemüt : Elementarlehre; ensuite, les règles de
leur exercice chez un individu, dans une famille, à l'intérieur
d'un peuple ou d'une race, au sein de l'humanité : Methodenlehre.
Mais c'est là sans doute une fausse fenêtre. Un ajustement
aux normes de la Critique qui ne répondait pas à
la vocation du texte. Les termes de Didactique et de Caractéristique
qui aparaissent dans le dernier état de la réflexion,
et qui se substituent alors à la destinction traditionnelle,
sont curieusement accompagnés de sous-titres dont on voit
mal le rapport de sens qu'ils ont avec le titre. Pour la Didactique,
il s'agit «de la manière de connaître l'intérieur
ainsi que l'extérieur de l'homme»; pour la Caractéristique,
«de la manière de connaître l'intérieur
de l'homme à partier de l'extérieur». Ce changement
est-il une réorganisation d'ensemble, un décrochage
par rapport à la Critique? Non, sans doute. Mais la découverte
de ce qui était déjà, obscurément,
et avant toute explicitation, la thèmatique de l'Anthropologie
: à savoir, l'immédiate coordination qui fait que
la recherche dans la demension du Gemüt n'ouvre pas seulement
sur une connaissance intérieure de soi, mais qu'elle déborde
d'elle-même, et spontanément, sans passage à
la limite ni extrapolation, sur la connaissance de l'homme dans
les formes extérieures qui le manifestent. Tant que le
terme d'Elementarlehre était imposé par la symétrie
de la Critique, l'analyse du Gemüt ne pouvait prendre conscience
d'elle-même que sous les espèces d'une recherche
des «pouvoirs», dans la virtualité des Vermögen
et à la racine du possible. Dégagée dans
sa signification véritable, cette exploration sait qu'en
ayant affaire à l'intérieur, elle énonce
en même temps l'extérieur; que l'homme ne dispose
pas de ses possibilités sans être engagé,
en même temps dans leurs manifestations. Ce que la Critique
distinguait comme le possible dans l'ordre des conditions (Vermögen)
et le réel dans l'ordre du constitué (Erscheinung)
est donné par l'Anthropologie dans une insécable
continuité : le secret du Pouvoir se livre dans l'éclat
du Phénomène, où il trouve à la fois
sa vérité, et la vérité de sa perversion
(lorsque l'usage devient abus, comme dans le langage en première
personne); et dénoncé dans sa perversion par le
Phénomène, le Pouvoir est impérieusement
rappelé par lui à cette vérité radicale
qui le lie à lui-même sur le mode de l'obligation.
C'est ce qui donne à chaque paragraphe de la Première
Partie ce rythme obscurément ternaire : le Pouvoir à
la racine de ses possibilités, le Pouvoir trouvé
et perdu, traduit et trahi dans son Phénomène, le
Pouvoir impérativement lié à lui-même.
Par exemple : la conscience de soi, l'égoïsme, la
conscience effective des représentations; ou encore, l'imagination
comme pouvoir d'«invention» originaire, l'imagination
dans le naufrage fantastique du rêve, l'imagination dans
la poésie liée du signe. Ou encore : le pouvoir
de désirer avec ses émotions; la fausse vérité
des passions; le lieu au souverain bien. Du Vermögen à
l'Erscheinung, le rapport est à la fois de l'ordre de la
manifestation, de l'aventure jusqu'à la perdition, et de
la liaison éthique. Là réside précisément
cette articulation du Könen et du Sollen dont nous avons
vu qu'elle est essentielle à la pensée anthropologique.
L'art de connaître l'intérieur aussi bien l'extérieur
de l'homme, est donc, de plein droit, non une théorie des
éléments, mais une Didactique : elle ne découvre
pas sans enseigner et prescrire. Quant à la Caractéristique
elle révèle que les ensembles de phénomène
— le corps, le couple, la race, l'espèce, —
ne sont pas une fois pour toutes donnés et clos sur eux-mêmes,
mais qu'ils renvoient de la vérité apparemment immobile
des phénomènes à ces radicales possibilités
qui leur donnent sens et mouvement; elle permet de revenir du
signe au pouvoir, «das Innere des Menschen aus dem Äußeren
zu erkennen».
Au modèle critique, qui s'était longtemps imposé,
succède une articulation qui le répète comme
en négatif : la théorie des éléments
devient prescription à l'égard du tout des phénomènes
possibles (ce qui était, à proprement parler, la
fin de la Methodenlehre); et inversement la théorie de
la méthode devient analyse regressive vers le noyau primitif
des pouvoirs (ce qui était le sens de l'Elementarlehre).
Reproduction en miroir.
Tant sont proches et lointaines à la fois la région
où se définit l'a priori de la connaissance, et
celle où se précisent les a priori de l'existence.
Ce qui s'énonce dans l'ordre des conditions apparaît,
dans la forme de l'originaire, comme même et autre.
*
A mesure qu'apparaît plus clairement cette lointaine proximité,
la question devient plus insistante de savoir quel rapport s'établit
entre Critique et Anthropologie.
Deux textes sont d'une importance singulière : un passage
de la Méthodologie transcendantale auquel on a déjà
fait référence à propos de la psychologie;
et une indication assez énigmatique qui figure dans la
Logique.
1 — L'Architectonique de la raison pure. Du côté
de la philosophie pure (qui enveloppe la Critique à titre
de Propédeutique), aucune place n'est faite à l'Anthropologie.
La «Physiologie rationnelle» qui considère
la Nature comme Inbegriff aller Gegenstände der Sinne ne
connaît que la Physique et la Psychologie rationnelle. En
revanche dans le vaste champ de la philosophie empirique, deux
domaines se font équilibre : celui d'une physique, et celui
d'une anthropologie qui devra accueillir l'édifice plus
restreint d'une psychologie empirique.
Au premier regard, pas de symétrie rigoureuse entre la
philosophie pure et la philosophie empirique. La correspondance
qui vaut immédiatement pour la physique ne se prolonge
pas lorsqu'il est question du sens intérieur et de l'être
humain. L'Anthropologie, à la différence de la Psychologie,
ne figure que du côté empirique; elle ne peut donc
être régie ou contôlée par la Critique,
en tant que celle-ci concerne la connaissance pure. Pas plus que
la physique newtonienne n'a eu besoin pour s'édifier et
se vérifier d'une réflexion critique, l'Anthropologie,
pour se construire et occuper la place que lui réserve
l'Architectonique, n'aura pas à recourir à une Critique
préalable. Il n'y a donc pas d'emprise critique possible
sur la forme ou le contenu d'une Anthropologie. De l'une à
l'autre forme de réflexion le contact est nul. Tout cela
n'est-il pas d'ailleurs négativement confirmé par
l'Anthropologie elle-même? Nulle part, le préalable
critique n'est invoqué : et si la correspondance des deux
textes est facilement lisible, elle n'est jamais donnée
ni réfléchie comme telle. Elle est enfouie dans
le texte de l'Anthropologie dont elle forme la trame; et il faut
l'envisager à titre de fait, comme une donné de
structure, non comme la manifestation d'une ordonnance préalable
et intentionnelle.
2 — La Logique. On connaît les trois interrogations
fondamentales que dénombre la Méthodologie transcendantale:
que puis-je savoir? — question spéculative à
laquelle la Critique a donné une réponse «dont
la raison doit se contenter»; que dois-je faire? —
question qui est pratique; qu'estil permis d'espérer? —
interrogation à la fois théorique et pratique. Or
cette triple question qui surplombe, et, jusqu'à un certain
point commande l'organisation de la pensée critique, se
retrouve au début de la Logique, mais affectée d'une
modification décisive. Une quatrième question apparaît
: qu'est-ce que l'homme? — qui ne fait suite aux trois premières
que pour les ressaisir en une référence qui les
enveloppe toutes : car toutes doivent se rapporter à celle-ci,
comme doivent être mise au compte de l'Anthropologie, la
Métaphysique, la Morale et la Religion . Ce brusque mouvement
qui fait basculer les trois interrogations vers le thème
anthropologique, ne trahit-il pas une rupture dans la pensée?
Le Philosophieren semble pouvoir se déployer exhaustivement
au niveau d'une connaissance de l'homme; le large statut empirique
que la première critique assignait à l'Anthropologie
est, de fait même, récusé, — celle-ci
n'étant plus le dernier degré empirique d'une connaissance
philosophiquement organisée, mais le point où vient
culminer dans une interrogation des interrogations elles-mêmes,
la réflexion philosophique. Mais il faut prendre garde
et ne point se hâter, ni dans la dénonciation d'une
prétendue rupture affectant la résolution transcendantale
du criticisme, ni dans la découverte d'une hypothétique
dimension nouvelle au long de laquelle Kant approcherait enfin
de ce qui lui était originairement le plus proche.
Et d'abord, que signifie pour les trois questions de «se
rapporter à la quatrième» (sich beziehen auf)?
Faut-il entendre un rapport comme celui de la connaissance à
l'objet, ou comme celui de cette même connaissance au sujet,
— s'il est vrai comme le veut encore un texte de la Logique
que la connaissance ait «eine zweifache Beziehung : erstlich,
eine Beziehung auf das Objekt, zweitens eine Beziehung auf das
Subjekt» . En d'autres termes, faut-il comprendre qu'en
ces trois questions, l'homme était obscurément le
«Gegenstand», — ce vers quoi elles s'ouvraient
et qui se tenait en face d'elles, prêt à donner la
réponse inattendue qu'elles sollicitaient dans un autre
langage? Ou bien faut-il penser au contraire que ces trois questions
doivent être à leur tour interrogées, contournées
dans leur pouvoir de questionnement et restaurées, par
une nouvelle révolution copernicienne, dans leur gravitation
originaire autour de l'homme, qui croit naturellement s'interroger
en elles, alors que c'est lui qui les interroge et qu'il s'agit,
pour dissiper toutes philodoxie, de les interroger par rapport
à lui. Notons seulement, pour commencer cet examen, que
l'Anthropologie telle que nous la connaissons ne se donne à
aucun moment pour la réponse à la quatrième
question, ni même comme l'exploitation empirique la plus
large de cette même question; mais que celle-ci n'est posée
que plus tard encore, à l'extérieur de l'Anthropologie,
et dans une perspective qui ne lui appartient pas en propre, au
moment où se totalise dans la pensée kantienne l'organisation
du Philosophieren, c'est-à-dire dans la Logique et dans
l'Opus postumum. C'est à la lumière des réponses
données, dans ces textes, au : Was ist der Mensch, que
nous essaierons de comprendre, sur le chemin du retour, ce que
veut dire l'Anthropologie. Les textes de l'Opus postumum qui datent
de la période 1800-1801 reprennent inlassablement à
propos de la division de la Philosophie transcendantale la définition
des rapports entre Dieu, le monde et l'homme. Et ce qui pouvait
nous apparaître comme rupture ou découverte dans
le texte de la Logique, se révèle alors comme l'interrogation
fondamentale de la réflexion philosophique, ressaisie à
la fois dans la rigueur de ses limites et dans sa plus grande
extension. Un fragment donne cette précision : «System
der Transc. Philosophie in drei Abschnitten : Gott, die Welt,
universum, und Ich selbst der Mensch als moralisches Wesen»
. Mais ces trois notions ne sont pas données comme les
trois éléments d'un système planifié
qui les juxtaposerait selon une surface homogène. Le troisième
terme n'est pas là à titre de complément,
de tierce part dans l'organisation de l'ensemble, il joue le rôle
central de «Medius terminus» ; il est l'unité
concrète et active en laquelle et par laquelle Dieu et
le monde trouvent leur unité : «Gott, die Welt, und
der Mensch als Person, d.i. als Wesen das diese Begriffe vereinigt»
. Il faut laisser aux fragments de l'Opus postumum leur caractère
de tentative, et à travers l'obsédante répétition
des thèmes, prêter l'oreille à cette divergence
qui fait corps avec l'unité originaire de l'effort. Cette
Vereinigung de Dieu et du monde en l'homme et par l'homme, —
quel sens a-t-elle au juste? Quelle synthèse ou quelle
opération vise-t-elle? A quel niveau, de l'empirique ou
du transcendantal, de l'originaire ou du fondamental, peut-on
la situer?
a) Certains textes l'indiquent comme l'acte même de la pensée.
Si l'homme donne unité au monde et à Dieu, c'est
dans la mesure où il exerce sa souveraineté de sujet
pensant, — pensant le monde et pensant Dieu : «Der
medius terminus… ist hier das urteilende Subjekt (das denkende
Welt Wesen, der Mensch…»
b) Cet acte d'unification est donc la synthèse même
de la pensée. Mais il peut être, dans cette mesure
précisément, défini à partir du pouvoir
où il prend son origine : «Gott und die Welt, und
der Geist des Menschen der beide denkt» ; ou tout aussi
bien considéré dans sa seule forme, comme si Dieu,
le monde et l'homme, dans leur coexistence et leurs rapports fondamentaux
restituaient la structure même du jugement sous le régime
de la Logique traditionnelle; la trilogie Subjekt, Praedikat,
Copula définit la figure du rapport entre Dieu, le monde
et l'homme. Celui-ci est donc la copule, le lien, — comme
le verbe «être» du jugement d'univers.
c) Enfin l'homme apparaît comme synthèse universelle,
formant l'unité réelle où viennent se rejoindre
la personnalité de Dieu et l'objectivité du monde,
le principe sensible et le supra sensible; et l'homme devient
le médiateur à partir duquel se dessine «ein
absoluter Ganze» . C'est à partir de l'homme que
l'absolu peut être pensé.
Réponses, — ou solutions? Ces textes ne doivent pas
être pris pour tels. Mais chemins possibles, — et
éprouvés, pour une pensée qui s'avance sur
le sol d'une philosophie transcendantale enfin atteinte. Et à
chaque instant, quand il faut repérer la géographie
de cette terre nouvelle, l'interrogation sur l'homme surgit, comme
la question à laquelle ne peut manquer de se rapporter
toute problématique du monde et de Dieu.
Mais ce rapport à la question sur l'homme n'a pas valeur
de référence absolue, — libératrice
pour une pensée sereinement fondamentale. Le contenu même
de la question : Was ist der Mensch? ne peut pas se déployer
dans une autonomie originaire; car d'entrée de jeu, l'homme
se définit comme habitant du monde, comme «Weltbewohner»
: «Der Mensch gehört zwar mit zur Welt» . Et
toute réflexion sur l'homme est renvoyée cir- culairement
à une réflexion sur le monde. Pourtant, il ne s'agit
point là d'une perspective naturaliste dans laquelle une
science de l'homme impliquerait une connaissance de la nature.
Ce qui est en question ce ne sont pas les déterminations
dans laquelle est prise et définie, au niveau des phénomènes,
la bête humaine, — mais bien le développement
de la conscience de soi et du Je suis : le sujet s'affectant dans
le mouvement par lequel il devient objet pour lui-même :
«Ich bin. — Es ist eine Welt ausser mir (praeter me)
im Raume und der Zeit, und ich bin selbst ein Weltwesen; bin mir
jenes Verhältnisses beuisst und der bewegenden Kräfte
zu Empfindungen (Wahrnehmungen). — Ich der Mensch bin mir
selbst ein äußeres Sinnenobjekt, ein Teil der Welt»
. Le monde est découvert dans les implications du «Je
suis», comme figure de ce mouvement par lequel le moi, en
devenant objet, prend place dans le champ de l'expérience
et y trouve un système concret d'appartenance. Ce monde
ainsi mis à jour n'est donc pas la Physis, ni l'univers
de la validité des lois. Et à vrai dire si sa découverte
se trouve anticipée et rendue possible par l'Analytique
transcendantale et la Réfutation de l'Idéalisme,
ce n'est pas exactement du même monde, ou plutôt du
monde au même sens, qu'il est question dans ce fragment
de l'Opus postumum. Les «choses extérieures»
de la Réfutation de l'Idéalisme étaient condition
de la détermination du temps comme forme de l'expérience
intérieure; le monde de l'Opus Postumum est le concomitant
de la détermination du moi comme contenu objectif de l'expérience
en général. Et au lieu d'être défini
par la «persévérance», l'«obstination»
(Beharrliches) d'une coexistence spatiale, il s'esquisse dans
la courbure d'un tout qui lui permet d'être, pour l'expérience
du moi plutôt enveloppement que repère. Il n'est
plus le corrélatif d'une Zeitbestimmung, mais le présupposé
d'une Sinnenbestimmung du moi. Il n'est pas donné dans
l'ouverture du All; il est présent dans la flexion sur
soi du Ganz .
Il n'est pas aisé de parler de ce monde. Cet accomplissement
dans la courbure qui le clot semble l'exclure du langage, et de
sa forme première qui est la prédication : un texte
de l'Opus postum parle de la «personnalité»
comme prédicat de Dieu; mais il achoppe sur ce qui devrait
être, par symétrie, le prédicat du monde.
Et ce prédicat reste en blanc, au-dessous du langage, parce
que le monde, comme tout (Ganz) est au-delà de toute prédication
à la racine peut-être de tous les prédicats.
Et pourtant ce monde n'est pas sans structure ni signification.
Son opposition à l'univers permet de fixer son sens dans
une philosophie transcendantale.
1) A la différence de l'univers, le monde est donné
dans un système d'actualité qui enveloppe toute
existence réelle. Il enveloppe cette existence à
la fois parce qu'il est le concept de sa totalité, et parce
que c'est à partir de lui qu'elle développe sa réalité
concrète. Double sens qu'implique le mot même de
Inbegriff. «Der Begriff der Welt ist der Inbegriff des Daseins»
. Le monde est la racine de l'existence, la source qui, en la
contenant, tout à la fois la retient et la libère.
2) Il ne peut y avoir — et par définition même
— qu'un seul univers. Le monde, en revanche pourrait être
donné en plusieurs exemplaires («es mag viele Welte
sein»). C'est que l'univers est l'unité du possible,
alors que le monde est un système de rapports réels.
Ce système une fois donné, il n'est pas possible
que les rapports soient autres; mais rien n'empêche absolument
de concevoir un autre système où d'autre rapports
seront autrement définis . C'est à dire que le monde
n'est pas l'espace ouvert du nécessaire, mais un domaine
où un système de la nécessité est
possible.
3) Mais pour licite que soit cette supposition («es mag…»),
on ne saurait éviter de reconnaître qu'il ne peut
y avoir qu'un seul monde : «Es mag nur Eine Welt sein»
. Car le possible n'est pensé qu'à partir du système
donné de l'actualité; et la pluralité des
mondes ne se profile qu'à partir du monde existant et de
ce qui peut s'offrir à l'expérience : le monde est
«das Ganze aller möglichen Sinnen Gegenständen»
. La possibilité de concevoir d'autres mondes, —
celui-ci n'étant que, de facto, un «domaine»
—, a pour corrélatif l'impossibilité de le
dépasser et l'impérieuse nécessité
d'accepter ses frontières comme limites. Ainsi le monde,
repris dans sa signification de «Inbegriff des Daseins»
apparaît selon une triple structure, conforme au Begriff
der Inbegriffs, de source, de domaine, et de limite. Tel est donc
selon l'Opus postum ce monde où l'homme s'apparaît
à lui-même.
Or, reprenons le texte de la Logique, là où nous
l'avoions laissé : c'est à dire au moment où
les trois questions étaient référées
à celui-ci : qu'est-ce que l'homme? Cette question, à
son tour, ne reste pas stable et fermée sur le vide qu'elle
dessine et interroge. Aussitôt qu'est formulé le
«was ist der Mensch», trois autres questions naissent;
ou plutôt trois impératifs du savoir se formulent
qui donnent à la question anthropologique son caractère
de prescription concrète : «Der Philosoph muß
also bestimmen können :
1 — Die Quellen des menschlichen Wissens
2 — Der Umfang des möglichen und natürlichen Gebraches
alles Wissens
3 — Und endlich die Grenzen der Vernunft»
Que veulent dire, et à quoi se rapportent ces trois prescriptions
entre lesquelles se répartit l'intérrogation sur
l'homme? Il est facile de reconnaître, au filigrane de ces
trois thèmes, à la fois la reprise des trois premières
questions, et l'esquisse de ce qui sera dans l'Opus postumum la
structure fondamentale de l'«Imbegriff des Daseins».
D'un côté, en effet, la détermination «des
sources du savoir humain» donne contenu à la question
: que puis-je savoir?; la détermination du «domaine
de l'usage possible et naturel du savoir» indique ce que
peut être la réponse à la question : «que
dois-je faire?»; et la détermination des «limites
de la raison» donne son sens à ce «qu'il est
permis d'espérer».
Le contenu, une fois spécifié, de la quatrième
question n'est donc pas fondamentalement différent du sens
qu'avaient les trois premières; et la référence
de celles-ci à la dernière ne signifie ni qu'elles
disparaissent en elle ni qu'elles renvoient à une nouvelle
interrogation qui les dépasse: mais tout simplement que
la question anthropologique pose en les reprenant les questions
qui se rapportent à elle. Nous sommes là au niveau
du fondement structural de la répétition anthropologico-critique.
L'Anthropologie ne dit rien d'autre que ce que dit la Critique;
et il suffit de parcourir le texte de 1798 pour constater qu'il
recouvre exactement le domaine de l'entreprise critique.
Cependant le sens de cette répétition fondamentale
ne doit être demandé ni à la parole répétée
ni au langage qui répète: mais à ce vers
quoi va cette répétition. C'est à dire à
la mise à jour de cette structure ternaire dont il est
question dans l'Opus postum et qui caractérise l'Inbegriff
des Daseins : source, domaine, limite. Ces concepts sont communs
aux thèmes qui spécifient, dans le Logique, la quatrième
question, et à ceux qui donnent sens dans les derniers
textes kantiens, à la notion du monde comme tout. Ce sont
eux qui déterminent l'appartenance structurale de l'interrogation
sur l'homme à la mise en question du monde. Et ceci dans
la reprise rigoureuse des trois questions qui ont commandé
les trois critiques. En d'autres termes, ces trois notions, Quellen,
Umfang et Grenzen, déjà présentes dans la
trame de la pensée critique, ont par leur persévérence
et leur poids propre, atteint le niveau fondamental où
est interrogé l'Inbegriff de l'existence, et où
elles apparaissent enfin pour elles-mêmes. Au niveau le
plus superficiel, elles se donnent comme formes communes de l'interrogation
sur l'homme et de la signification du monde. Mais, sans doute,
au niveau de cette philosophie transcendantale où enfin
elles se formulent, ont-elles une tout autre portée.
«Was notwenidig (ursprünglich) das Dasein der Dingen
ausmacht gehört zur Transc. Philosophie» . Or ce qui
appartient nécessairement (originairement) à l'existence
des choses, c'est cette structure fondamentale de son Inbegriff
que nous connaissons déjà. La richesse de la source,
la solidité du domaine, la rigueur de la frontière
appartiennent indissociablement à ce qu'il y a de nécessaire
(c'est-à-dire d'originaire) au tout de l'existence pensé
comme Ganz et non pas comme All. Et par là vient à
jour dans sa forme fondamentale le rapport de l'homme et du monde,
— ce rapport qui paraissait pris dans la répétition
indéfinie de la circularité, puisque le monde était
unifié par l'homme, qui n'était qu'un habitant du
monde. Un texte de l'Opus Postumum ne dit-il pas «Der Mensch
in der Welt gehört mit zur Kenntniss der Welt» ?
Mais ce ne sont là que paradoxes au niveau de la connaissance
naturelle. Au niveau d'une philosophie transcendantale, ils se
dissipent aussitôt pour laisser venir à jour une
corrélation où le tout de l'existence definit ce
qui lui appartient nécessairement et originairement.
1 — Le monde, comme source du savoir, s'offre sous les espèces
du multiple qui désigne la passivité originaire
de la sensibilité; mais il est précisément
la source inépuisable du savoir dans la mesure où
cette originaire passivité est indissociable des formes
de la Vereinigung et de la spontanéité de l'esprit.
Si le monde est source, c'est qu'il y a une correlation fondamentale,
et au-delà de laquelle il n'est pas possible de remonter
entre la passivité et la spontanéité.
2 — Le monde, come domaine de tous les prédicats
possibles, s'offre dans la solidarité serrée d'un
déterminisme qui renvoie aux synthèses a priori
d'un sujet jugeant («eines urteienden Subjekt»). Et
par là même, le monde n'est domaine que par rapport
à une activité fondatrice qui s'ouvre sur la liberté;
et par conséquent «der Mensch gehört zwar mit
zur Welt, aber nicht der seiner Pflicht Angemessene» .
3 — Le monde, comme limite de l'expérience possible,
exclut tout usage transcendantal de l'idée. Mais il n'est
limite que parce qu'il existe une certaine «nature»
de la raison dont le travail est d'anticiper sur la totalité,
et de la pensée précisément comme limite,
puisqu'il est de l'ambiguïté même de cette notion
de désigner la frontière trop facile à franchir,
et le terme inaccessible dont on s'approche toujours réellement
mais en vain. Ambiguïté qu'exprime bien ce fragment
: «Gott über mir, die Welt außer mir, der Menschliche
Geist in mir in einem System das All der Dinge befassend…»
On voit l'ampleur du champ de réflexion que couvrent ces
trois notions : source, domaine, limite. En un sens, elles recoupent
la trilogie, interne à la première critique, de
la sensibilité, de l'entendement et de la raison. Plus
loin, elles reprennent et resserrent en un mot le travail de chaque
critique: raison pure, raison pratique, et faculté de juger.
Elles répètent les trois questions fondamentales
qui, selon Kant, animent tout le Philosophieren. Elles donnent
un triple contenu enfin à l'interrogation sur l'homme auxquelles
se rapportent toutes les autres. Mais en reprenant ainsi chacune
de ces tripartitions, elles leur font atteindre, par leur répétition
même, le niveau du fondamental, et substituent à
ces divisions systématiques, l'organisation des corrélats
transcendantaux. On s'aperçoit ainsi que le monde n'est
simplement source pour une «faculté» sensible,
mais sur le fond d'une corrélation transcendantale passivité-spontanéité;
que le monde n'est pas domaine simplement pour un entendement
synthétique, mais sur fond d'une corrélation transcendantale
nécessité-liberté; que le monde n'est pas
limite simplement pour l'usage des Idées, mais sur fond
d'une corrélation transcendantale raisonesprit (Vernunft-Geist).
Et par là, dans ce système de corrélations
se fonde la transcendance réciproque de la vérité
et de la liberté.
On voit quelle est la place de la quatrième question dans
l'économie de la dernière pensée kantienne,
c'est-à-dire dans le passage d'une réflexion critique
— donc nécessairement propédeutique —
à l'accomplissement d'une philosophie transcendantale.
La question anthropologique n'a pas de contenu indépendant;
explicitée, elle répète les trois pre- mières
questions, mais elle les répète en substituant à
une tripartition plus ou moins directement empuntée à
la distinction des facultés (Vermögen), le jeu de
trois notions qui couvrent les rapports de l'homme et du monde
: non pas rapports empiriques et circulaires des immanences au
niveau d'une connaissance naturelle, mais corrélation nécessaire,
c'est à dire originaire — notwendig (ursprünglich)
— où se développent dès la racine de
l'existence des choses, d'inséparables transcendances.
La question : Qu'est-ce que l'homme? a pour sens et fonction de
porter les divisions de la Critique au niveau d'une cohésion
fondamentale : celle d'une structure qui s'offre, en ce qu'elle
a de plus radical que toute «faculté» possible,
à la parole enfin libérée d'une philosophie
transcendantale.
*
Et pourtant, nous ne sommes pas au bout de la route. Ou plutôt,
nous voici déjà trop loin sur le chemin qui devait
nous conduire à l'exacte situation de l'Anthropologie,
— à son lieu de naissance et d'insertion dans la
pensée critique. Comme si une Anthropologie ne devenait
possible (d'une possibilité fondamentale et non pas seulement
programmatique) que du point de vue d'une Critique achevée
et conduite déjà à l'accomplissement d'une
philosophie transcendantale. Mais il y a plus encore : la question
«Qu'est-ce que l'homme» se donne dans la Logique comme
l'interrogation anthropologique par excellence; et pourtant dans
l'Opus postumum, elle est liée, dès le principe,
à une interrogation sur Dieu et sur le monde; elle se développe
tout entière à ce niveau comme si elle n'avait jamais
relevé de ce domaine singulier qu'est l'Anthropologie.
La référence de la Logique à une Anthropologie
qui ramènerait à soi toute interrogation philosophique
semble n'être, dans la pensée kantienne, qu'un épisode.
Episode entre une anthropologie qui ne prétend point à
une telle universalité de sens, et une philosophie transcendantale
qui porte l'interrogation sur l'homme à un niveau bien
plus radical. Cet épisode était structuralement
nécessaire : son caractère passager était
lié au passage qu'il assurait.
Le rapport du texte de 1798 à la Critique est donc paradoxal.
D'un côté la Critique l'annonce et lui fait place
à l'intérieur d'une philosophie empirique; et pourtant
l'Anthropologie, elle, ne renvoie ni à la Critique, ni
aux principes organisateurs aménagés par celle-ci.
D'un autre côté, l'Anthropologie reprend, comme allant
de soi, les grandes articulations de la Critique, et la division,
devenue traditionnelle des facultés; et pourtant, malgré
cette référence implicite et constante, la Critique
n'a pas valeur de fondement par rapport à l'Anthropologie;
celle-ci repose sur son travail mais ne s'enracine pas en elle.
Elle se divise d'elle-même vers ce qui doit la fonder et
qui n'est plus la critique, mais la philosophie transcendantale
elle-même. C'est là la fonction, et la trame de son
empiricité.
Cette empiricité, il faut la suivre maintenant pour elle-même.
Ce que, par anticipation, nous avons pu déterminer de son
cheminement permettra sans doute de mieux comprendre comment l'Anthropologie
a pu être à la fois marginale par rapport à
la Critique, et décisive pour les formes de réflexion
qui se donnaient pour tâche de l'achever.
L'Anthropologie dit d'elle-même qu'elle est à la
fois «systématique et populaire»; et c'est
dans l'approfondissement de ces deux mots qu'on peut déchiffrer
le sens qui lui appartient en propre : en répétant
la Critique au niveau populaire du conseil, du récit et
de l'exemple, acheminer secrètement la pensée kantienne
vers une réflexion fondatrice.
1 — L'Anthropologie est systématique : ce qui ne
veut pas dire qu'elle énonce sur l'homme tout ce qui peut
être connu, mais qu'elle forme, en tant que connaissance,
un tout cohérent : non pas Alles, mais Ganze. Or le principe
de cette totalité n'est pas l'homme lui-même, comme
objet déjà cohérent, puisqu'il est lié
au monde, et que, seuls, le labeur indéfini de l'enquête,
l'usure de la fréquentation (Umgang) peuvent rechercher
ce qu'il est. Si l'Anthropologie est systématique, c'est
dans la mesure où elle emprunte sa cohérence au
tout de la pensée critique, — chacun des trois livres
de la Didactique répétant les trois Critiques, et
la Caractéristique reprenant les textes sur l'histoire,
le devenir de l'humanité et son acheminement vers d'inaccessibles
fins. Là, et là seulement, réside le principe
organisateur de l'Anthropologie.
Un exemple pour déterminer au juste comment se fait cette
répétition. Le texte intitulé Apologie de
la sensibilité reprend les rapports de l'intuition et de
l'entendement . Mais cette répétition n'est pas
retour au même. Le rapport décrit par l'Anthropologie
a sa dimension propre dans le travail lent, précaire, toujours
douteux de la succession : le multiple tel qu'il s'offre aux sens
n'est pas encore (noch nicht) ordonné; l'entendement doit
venir s'ajouter (hizukonsmen), et insérer un ordre qu'il
apporte lui-même (hineinbringen). Un jugement qui se produit
avant cette mise en ordre (zuvor) risque d'être faux. En
revanche, ce rapport de succession ne supporte pas d'être
impunément distendu; si, dans l'ordre du temps, intervient
le ressassement rétrospectif du raisonnement (Nachgrübeln)
et le repli indéfini de la réflexion (Überlegung),
l'erreur peut également se glisser. Le donné n'est
donc jamais trompeur, non parce qu'il juge bien, mais parce qu'il
ne juge pas du tout, et que le jugement s'insère dans le
temps, formant vérité selon la mesure même
de ce temps.
Le temps de la Critique, forme de l'intuition et du sens interne,
n'offrait la multiplicité du donné qu'à travers
une activité constructrice déjà à
l'œuvre; il n'offrait le divers que déjà dominé
dans l'unité du Je pense. En revanche, le temps de l'Anthropologie
est garanti d'une dispersion qui n'est pas surmontable; car ce
n'est plus celle du donné et de la passivité sensible;
c'est la dispersion de l'activité synthètique par
rapport à elle-même — dispersion qui lui donne
comme du «Jeu». Elle n'est pas contemporaine d'elle-même
dans l'organisation du divers; elle se succède immanquablement,
donnant ainsi prise à l'erreur, et à tous les glissements
qui faussent (verkünsteln, verdichten, verruüchen).
Alors que le temps de la Critique assurait l'unité de l'originaire
(depuis l'originairement donné jusqu'à la synthèse
originaire), se déployant ainsi dans la dimension du Ur…,
celui de l'Anthropologie reste voué au domaine du Ver…,
parce qu'il maintient la dispersion des synthèses et la
possibilité toujours renouvelée de les voir s'échapper
les uns aux autres. Le temps n'est pas ce en quoi, et à
travers quoi, et par quoi se fait la synthèse; il est ce
qui ronge l'activité synthètique ellemême.
Il l'affecte, toutefois, non pas à la manière d'un
donné indiquant une passivité première, mais
à la manière d'une possibilité intrinsèque,
qui lève l'hypothèse et l'hypothèque d'une
exhaustive détermination : c'est que la possibilité
de l'erreur est liée au devoir, et à la liberté,
de l'éviter. Ce qui affecte l'activité synthètique,
l'ouvre à la liberté; ce qui la limite, la place,
par le fait même, dans un champ indéfini. Dans la
Critique, le temps se faisait transparent à une activité
synthètique qui n'était pas elle-même temporelle,
puisqu'elle était constituante; dans l'Anthropologie, le
temps, impitoyablement dispersé obscurcit, rend impénétrable
les actes synthètiques, et substitue à la souveraineté
de la Bestimmmung, l'incertitude patiente, friable, copromise
d'un exercice qui s'appelle le Kunst.
Le mot «Kunst», avec ses dérivés (verkunsteln,
erkunsteln, gekunstelt) est un des termes qui reviennent souvent
dans l'Anthropologie , — et l'un de ceux qui demeurent le
plus inaccessible à la traduction. Aucun art, aucune technique
ne sont par là visés; mais bien ce fait que rien
n'est jamais donné sans être en même temps
offert au péril d'une entreprise qui tout à la fois
le fonde dans la construction, et l'esquive dans l'arbitraire.
Le Kunst est en un sens la négation de la passivité
originaire; mais cette négation peut et doit se comprendre
aussi bien comme spontanéité (par rapport aux déterminations
du divers) que comme artifice (par rapport à la solidité
de donné); et son rôle est tout aussi bien de bâtir
au-dessus, et à l'encontre du phénomène (Erscheinung),
une apparence (Schein), que de donner à l'apparence la
plénitude et le sens du phénomène : c'est
à dire que le Kunst détient, — mais dans la
forme de la liberté, — le pouvoir de négation
réciproque du Schein et de l'Erscheinung. Et même
les couches les plus profondément enfouies dans la passivité
originaire, même ce qu'il y a de plus donné dans
le donné sensible est ouvert à ce jeu de la liberté
: le contenu de l'intuition sensible peut être utilisé
artificieusement comme Schein, et ce Schein peut être utilisé
intentionnellement, comme Erscheinung : ainsi dans l'échange
des signes de la moralité, le contenu sensible peut n'être
qu'un masque et se mettre au service des ruses du mensonge; ou
encore il peut être ruse de la ruse et forme raffinée
qui transmet la valeur, et sous la simple apparence, le sérieux
du phénomène . Le Kunst qui, au ras du sensible,
habite déjà tout le domaine du donné, exerce
donc de trois manières sa souveraineté : il est
la puissance du négatif, il est la décision de l'intentionnel,
il est le langage de l'échange. Ainsi le temps qui ronge
et effrite l'unité de l'acte synthétique, et le
voue à un divers, où il ne peut jamais se rejoindre
lui-même dans une intemporelle souveraineté, l'ouvre
par le fait même à une liberté qui est négation
à exercer, sens à donner, communication à
établir, liberté périlleuse qui lie au travail
de la vérité la possibilité de l'erreur,
mais fait échapper ainsi à la sphère des
déterminations le rapport à la vérité.
Au rapport du temps et du sujet, qui était fondamental
dans la Critique, répond dans l'Anthropologie, le rapport
du temps au Kunst. Dans la Critique, le sujet avait conscience
du soi comme «déterminé dans le temps»,
et cette détermination insurmontable renvoyait à
l'existence d'un monde extérieur par rapport auquel une
expérience interne du changement était possible;
c'est à dire que le temps, et la passivité première
qu'il indique, était à la racine de cette «Beziehung
auf» qui caractérise l'ouverture première
de toute connaissance.
Dans l'Anthropologie, le temps et la dispersion qu'il détermine
montrent, dans la texture de la «Beziehung auf» une
appartenance réciproque de la vérité et de
la liberté. De la Critique à l'Anthropologie, n'est-ce
pas la même chose qui se répète? Le temps
recèle et révèle un «rapport à…»,
une ouverture première qui est, tout aussi bien, et dans
le même temps, lien de la vérité et de la
liberté, — lien qui sera, à son tour, le thème
privilégié de la Philosophie transcendantale, et
l'interrogation qui anime l'inlassable question de l'Opus Postumum;
«was ist der Mensch?» Et de même que la Beziehung
auf devenait lisible dans la Critique à travers la structure
de la Vorstellung, de même le lien de la vérité
et de la liberté commence à se déchiffrer
dans l'Anthropologie à travers le labeur et les périls
du Kunst.
L'Anthropologie est systématique. Systématique en
vertu d'une structure qui est celle de la Critique, et qu'elle
répète. Mais ce que la Critique énonce comme
détermination, dans le rapport de la passivité et
de la spontanéité, l'Anthropologie le décrit
le long d'une dispersion temporelle, qui ne s'achève jamais
et n'a jamais commencé; ce à quoi l'Anthropologie
a affaire est toujours déjà là, et jamais
entièrement donné; ce qui est premier pour elle
est voué à un temps qui de toutes façons
l'enveloppe, de loin et de haut. Ce n'est pas que le problème
de l'origine lui soit étranger : au contraire, elle lui
restitue son vrai sens, qui n'est pas de mettre à jour
et d'isoler, dans l'instant, l'initial; mais de retrouver une
trame temporelle qui, pour avoir déjà commencé,
n'en est pas moins radicale. L'originaire n'est pas le réellement
primitif, c'est le vraiment temporel. C'est à dire qu'il
est là, où, dans le temps, la vérité
et la liberté s'appartiennent. Il y aurait une fausse Anthropologie
— et nous ne la connaissons que trop : c'est celle qui tenterait
de décaler vers un commencement, vers un archaïsme
de fait ou de droit, les structures de l'a priori. L'Anthropologie
de Kant nous donne une autre leçon : répéter
l'a priori de la Critique dans l'originaire, c'est à dire
dans une dimension vraiment temporelle.
*
2 — Malgré cet enracinement systématique,
l'Anthropologie est un ouvrage «populaire», où
«les exemples peuvent être trouvés par chaque
lecteur» . Que faut-il entendre par là? Non pas une
certaine nature du contenu (une analyse empirique peut n'être
que populaire), ni une certaine qualité de la forme (une
connaissance non populaire peut recevoir un «vêtement»
qui la rend accessible). Un texte de la Logique donne son statut
à la notion de «Popularität» . Par rapport
à la connaissance, elle n'est pas addition, épithète,
ou style d'expression : elle en est une perfection : … «eine
wahrhaft populäre Vollkommenheit des Erkenntnisses».
Elle se distingue de la perfection technique ou scolastique: non
qu'elle soit incompatible avec elle; au contraire ; mais elle
lui ajoute quelque chose. Car dans le discours de la connaissance
scolastique, on ne peut jamais être sûr que la preuve
n'est pas «einseitig» , il y a, en revanche dans la
connaissance populaire une exigence du discours qui va vers le
tout, vers l'exhaustif; elle dissipe le péril de la partialité,
autorisant ainsi, «eine vollständige Einsicht»
. Son caractère propre n'est donc pas tellement dans la
particularité d'un style, que dans la manière d'administrer
la preuve; ses arguments ne sont pas meilleurs (ni autres) que
ceux du savoir scolastique, — sa vérité est
la même, mais elle donne la certitude que le tout est donné
dans l'inépuisable multiplicité du divers. Les preuves
variées qu'elle donne ne laissent jamais l'impression d'être
partielles. C'est bien ce que voulait dire l'Anthropologie ellemême
: le lecteur se trouve dans tel climat de totale évidence
(vollständige Einsicht) qu'il peut trouver, indéfiniment,
de nouveaux exemples.
Mais la «popularité» n'est pas la forme première,
la plus matinale et la plus naïve, de la vérité.
Pour devenir populaire une connaissance doit reposer sur «eine
Welt und Menschentkenntniss», une connaissance des concepts,
des goûts et des inclinations des hommes» . Comment,
dans cette phrase de la Logique, qui circonscrit les exigences
de la connaissance populaire, ne pas retrouver la définition
même de l'Anthropologie? C'est à dire que l'Anthropologie,
comme ouvrage dans la forme de la «popularité»,
repose sur elle-même dans la mesure où elle est connaissance
de l'homme et du monde. Connaissance «populaire» et
connaissance du «populaire», elle est ce qu'elle implique
elle-même pour pouvoir être.
Ce cercle n'est pas à dénouer, mais à prendre
comme il se donne, et là où il se donne, —
dans le langage. C'est qu'il y a dans le langage la possibilité
à la fois de le parler et de parler sur lui, et ceci dans
un seul et même mouvement; il est dans son usage courant
la source inépuisable de ces «exemples» par
lesquels la lecture prolonge, sans interruption, et dans la familiarité
du reconnu, l'écriture. Dire qu'un texte est populaire
parce que les lecteurs peuvent trouver eux même des exemples,
c'est dire qu'il y a entre l'auteur et son public, le fond non
partagé d'un langage quotidien, qui continue à parler,
sans transition et sans changement, la page une fois blanche.
L'Anthropologie, connaissance populaire, peut reposer sur elle-même,
puisque parlant un langage commun, elle parlera de lui, et, de
l'intérieur, l'éclairera. Elle sera une connaissance
de l'homme que l'homme lui-même pourra immédiatement
comprendre, reconnaître, et indéfiniment prolonger,
parce qu'elle et lui sont dans l'obédience d'un même
et inépuisable langage.
A la différence des textes non populaires, l'Anthropologie
ne cherche pas à fixer et à justifier son vocabulaire.
Elle accueille au contraire le langage dans la totalité
d'une pratique qui n'est jamais remise en question. La trame du
texte, le fil directeur empirique n'est autre que l'effort patient
pour épuiser les formes verbales d'un thème, et
donner à chacune, avec son sens précis, l'extension
réelle de son domaine. Dans la classification des maladies
mentales au XVIIIe siècle, les termes comme einfältig,
dumm, tor, narr, Geck, unklug, sont récusés comme
mystifiés et vains, ne relevant que d'un usage populaire
sur la seule obscurité d'une douteuse tradition; on les
efface au profit d'une terminologie qui est censée reproduire
une articulation logique du réel dans l'espace de la nature.
Or ce sont ces mots qui, pour Kant, forment le support et la substance
même de l'analyse . Il ne s'agit pas pour lui d'ordonner
au Logos silencieux de la nature, le langage proliférant
des hommes; mais bien de totaliser ce langage en supposant qu'il
n'y a pas en lui de flexion qui ne s'accompagne d'une modalité
particulière de sens. Les différences que le langage
quotidien met entre dumm, tor, et narr, sont tout aussi valables
et pleines de sens que celles établies par les naturalistes
entre les termes de vesania et d'insania érigés
en espèces. Au niveau anthropologique, il n'y a pas de
langage mystifié, ni même de vocabulaire erroné.
En un sens, l'Anthropologie est une sorte d'idiomatique générale.
Les expressions toutes données y sont pesées avec
tout leur poids de sérieux. Quelque chose est pensée
dans tout ce qui est dit. Il suffit d'interroger, et de tendre
l'oreille. Pourquoi dit-on régulièrement : «ein
richtiger Verstand, eine geübte Urteilskraft, eine gründliche
Vernunft» ? N'y a-t-il pas là quelque chose qui va
jusqu'à l'essence? Quel jeu sérieux se joue dans
l'opposition «eine langweilige Unterredung, ein kurzeweiliger
Mensch» ? Que dit-on quand on dit : «Geld ist die
Losung» ? — Et plus, il y a tous les «idiotismes
moraux», qui sont, dans les mœurs et les rapports des
hommes, ce que sont dans leur langage les expressions toutes faites
: règles de la politesse , usages de la mode , convenances
et habitudes dans les réunions . Toutes ont leur justification.
Mais elle ne relève pas d'une cause étrangère
à la pratique humaine; elle ne se cache pas non plus dans
un passé lointain : sauf une note sur le sens et le goût
des affaires chez les Juifs, il n'y a pas d'explication historique
dans l'Anthropologie. Le sens de ces idiotismes leur est toujours
actuel. C'est en suivant le fil du langage et de la pratique,
en les examinant au ralenti, et en les confrontant dans une sorte
de planification empirique, qu'ils diront ce qu'ils veulent réellement
dire. L'Anthropologie, c'est l'élucidation de ce langage
tout fait, — explicite ou silencieux, — par lequel
l'homme étend sur les choses et entre ses semblables un
réseau d'échanges, de réciprocité,
de compréhension sourde, qui ne forme au juste ni la cité
des esprits, ni l'appropriation totale de la nature, mais cette
habitation universelle de l'homme dans le monde.
L'Anthropologie est donc enracinée dans un système
d'expression et d'expérience qui est un système
allemand. Sans doute Kant essaie-t-il de dépasser ce domaine
donné par des analyses de pratiques étrangères,
ou par des références à d'autres ensembles
linguistiques . Sans doute se sert-il de ce qu'il y a de plus
particulier dans son expérience pour en dominer les limites
:
Königsberg, capitale administrative, ville d'Université
et de commerce, croisement de routes, proche de la mer, a une
valeur constante d'enseignement pour comprendre l'homme comme
citoyen du monde tout entier . Mais tout ceci n'empêche
pas que l'Anthropologie dans son ensemble se déroule dans
un domaine géographique et linguistique dont elle n'est,
ni en fait, ni en droit, dissociable. C'est une réflexion
sur et dans un système de signes constitués et enveloppants.
Depuis que le Latin commençait à s'effacer comme
langue de l'universalité savante et philosophique, l'usage
des langues modernes ne contestait pas, pour ceux qui les employaient
ou les entendaient, le sens universel de la parole ainsi proférée.
Sous la langue effectivement mise en œuvre, veillait le droit
secret d'une latinité non encore résorbée
bien qu'enfouie, et qui assurait à ce qui se disait une
valeur d'échange intrinsèque, et sans résidu.
La méticulosité avec laquelle Kant, dans les Critiques,
note à chaque instant, le mot latin correspondant indique
assez que l'universalité de son propos fait corps avec
une certaine latinité implicite. La référence
latine y est systématique et essentielle. Dans la Critique
de la Raison pure, il éprouve même l'usage de l'allemand
comme gêne et limitation. Et lorsque dans sa propre langue,
il se sent «embarrassé pour trouver une expression
qui convienne exactement», il a recours «à
quelque langue morte et savante», quitte, si ses mots ont
été déviés par un trop long usage,
à revenir au sens qui leur est propre» . Il vaut
mieux se servir du latin que d'entraver par des raffinements sur
la langue germanique, «la marche de la science» La
référence au Latin est peut-être aussi fréquente
dans l'Anthropologie, que dans les Critiques.
Mais elle n'est plus essentielle, n'ayant valeur que d'indication
et de repère. Tantôt, elle permet de distinguer,
une ambiguïté de sens : Leicht et schwer veulent dire
aussi bien léger et grave que facile et difficile ; tantôt,
elle replace l'analyse dans une tradition scientifique : Unsinnigkeit-amentia,
Wahnsinnsementia, Wahnwitz-insania, Aberwitz-vesania ; tantôt
enfin elle sert à fixer le système des correspondances
entre le niveau critique et le domaine anthropologique. Mais le
travail réel, le chemin de la pensée dans l'Anthropologie
ne passent pas par la Latinité; ils suivent les lignes
de force du système allemand d'expression. Le terme de
Melancholia, par exemple, ne touche pas à ce qui constitue
le sens véritable de Tiefsinnigkeit; ce sens, il faut le
demander à toute une dynastie de la langue : d'une part,
la série Scharfsinnigkeit, Leichtsinnigkeit, etc…;
d'autre part l'opposition subtile, difficile à démêler
avec le Tiefdenken . Il y a aussi le domaine verbal du Sagen :
Wahrsagen, Vorhersagen, et Weissagen . Et surtout, la grande dynastie,
si complexe, de Dichten.
En surface, et comme sur la plage des quasi-synonymes, il jouxte
les mots qui désignent les autres formes, psychologiques
ou techniques de l'invention : entdecken, entfinden, etwas ausfindig
machen, ersinnen, ausdenken, erdichten. Mais en suivant la dimension
verticale, et la filière des pouvoirs de l'esprit, on trouve
d'abord, et d'une façon générale le «Vermögen
Ideen zu schaffen», puis le pouvoir de leur donner une forme
selon les lois de l'imagination productrice : c'est le Vermögen
zu bilden; lorsque le pouvoir spirituel et le goût dirigent
ces productions, on a affaire au Dichtkunst, au sens large, —
qui peut s'adresser aussi bien aux yeux qu'aux oreilles; enfin,
lorsque cet art prend forme dans la solennité justifiée
des vers, il s'agit de poésie au sens strict. Mais à
chacun de ces niveaux, la Dichtung se trouve prise dans un couple
d'opposition où elle risque de s'aliéner et de se
perdre, si elle n'est pas ramenée à son sens rigoureux
: péril de la Beredsamkeit, en laquelle les rapports de
l'entendement et de la sensibilité sont inversés;
péril de la Naturmalerei qui se borne à l'imitation;
péril de la Versmacherei, privée de pouvoir spirituel.
Ainsi s'identifie et se précise le réseau complexe
de la Dichtung grâce à une totalisation du domaine
verbal qui lui est apparenté . Les facultés, les
pouvoirs ainsi mis à jour ne forment pas dans leur structure,
le fil directeur de l'analyse; ils se dégagent ou s'aperçoivent
à travers le filet des mots, tel qu'il est noué
depuis longtemps par l'usage quotidien. Certes, il arrive à
Kant de critiquer telle ou telle confusion dans la manière
de s'exprimer ; mais c'est au nom même d'une distinction
réellement existante qu'on peut dénoncer ceux qui
n'en font pas usage, et la considèrent, dans la pratique
d'une parole hâtive, comme non avenue. Ce décrochage
de la réflexion philosophique par rapport à une
universalité de forme latine a son importance. Désormais
le langage philosophique se reconnaît la possibilité
de trouver son lieu d'origine, et de définir son champ
d'exploration, dans une langue donnée. Que ce langage soit
lié à une langue ne rend pas relatif et limité
le sens qu'il porte, mais situe sa découverte dans un domaine
verbal déterminé. Ce rapport du sens philosophique
aux significations d'une langue, — et qui sera si décisif
dans la pensée allemande — n'est pas encore réfléchi
pour lui-même dans l'Anthropologie: mais il est à
chaque instant utilisé; le sol réel de l'expérience
anthropologique est beaucoup plus linguistique que psychologique;
la langue cependant n'y est pas donné comme système
à interroger, mais plutôt comme un élément
qui va de soi, à l'intérieur duquel on est placé
d'entrée de jeu; instrument d'échanges, véhicule
de dialogues, virtualité d'entente, la langue est le champ
commun à la philosophie et à la non philosophie.
C'est en elle que l'une et l'autre s'affrontent, — ou plutôt
communiquent.
Il y a donc un Banquet kantien — insistance, dans l'Anthropologie,
sur ces formes minuscules de société que sont les
repas en commun; importance de l'Unterhaltung, de ce qui s'y échange,
et de ce qu'il faut y échanger; prestige de ce modèle
social et moral d'une Gesellschaft où chacun se trouve
à la fois lié et souverain; valeur du discours qui,
de l'un à l'autre, et entre tous, naît et s'accomplit.
Du point de vue de l'Anthropologie, le groupe qui a valeur de
modèle n'est ni la famille ni l'état : c'est la
Tischgesellschaft. N'est-elle pas, en effet, quand elle obéit
fidèlement à ses propres règles, comme l'image
particulière de l'universalité ? Là doit
s'établir, par la transparence d'un langage commun, un
rapport de tous à tous; nul ne doit se sentir privilégié
ou isolé, mais chacun, silencieux ou parlant, doit être
présent dans la commune souveraineté de la parole.
Aucune des trois grandes fonctions du langage ne doit être
omise : énoncé du fait contingent (Erzählen),
formulation, échange et rectification du jugement (Räsonieren),
libre jeu du langage sur lui-même (Scherzen). Tour à
tour, il faut que ces trois fonctions dominent, dans un mouvement
qui est le rythme propre à cette forme de réunion
: d'abord la nouveauté de l'événement, puis
le sérieux de l'universel, enfin l'ironie du jeu. Quant
au contenu lui-même de l'entretien, il doit obéir
aux lois d'une structure interne : celles d'une souple continuité,
sans rupture, de telle manière que la liberté de
chacun de formuler son avis, d'y insister, ou de faire dévier
l'entretien ne soit jamais éprouvée par les autres
comme abus ou contrainte. Ainsi dans l'élément réglé
du langage, l'articulation des libertés et la possibilité,
pour les individus, de former un tout, peuvent s'organiser sans
l'intervention d'une force ou d'une autorité, sans renonciation
ni aliénation. En parlant dans la communauté d'un
Convivium, les libertés se rencontrent et spontanément
s'universalisent. Chacun est libre, mais dans la forme de la totalité.
Ne nous étonnons plus de cette promesse faite au début
de l'Anthropologie, d'étudier l'homme comme «citoyen
du monde», — et que l'ouvrage semblait renoncer à
tenir, en se limitant à une analyse du «Gemüt»
. En fait, l'homme de l'Anthropologie est bien Weltbürger,
mais non pas dans la mesure où il fait partie de tel groupe
social ou de telle institution. Mais purement et simplement parce
qu'il parle. C'est dans l'échange du langage que, tout
à la fois, il atteint et accomplit lui-même l'universel
concret. Sa résidence dans le monde est originairement
séjour dans le langage.
La vérité que met à jour l'Anthropologie
n'est donc pas une vérité antérieure au langage
et qu'il serait chargé de transmettre. C'est une vérité
plus intérieure et plus complexe, puisqu'elle est dans
le mouvement même de l'échange, et que l'échange
accomplit la vérité universelle de l'homme. De même
que tout à l'heure l'originaire pouvait être défini
comme le temporel lui-même, on peut maintenant dire que
l'originaire ne réside pas dans une signification préalable
et secrète, mais dans le trajet le plus manifeste de l'échange.
C'est là que le langage prend, achève et retrouve
sa réalité, c'est là également que
l'homme déploie sa vérité anthropologique.
*
L'Anthropologie est donc «systématiquement projetée»
par une référence à la Critique qui passe
par le temps; elle a, d'autre part, valeur populaire parce que
sa réflexion se situe à l'intérieur d'un
langage donné qu'elle rend transparent sans le réformer,
et dont les particularités même sont le lieu de naissance
légitime des significations universelles. Dans une perspective
anthropologique, la vérité prend donc figure à
travers la dispersion temporelle des synthèses et dans
le mouvement du langage et de l'échange; là, elle
ne trouve pas sa forme primitive, — ni les moments a priori
de sa constitution, ni le choc pur du donné; elle trouve,
dans un temps déjà écoulé, dans un
langage déjà parlé, à l'intérieur
d'un flux temporel et d'un système linguistique jamais
donnés en leur point zéro, quelque chose qui est
comme sa forme originaire : l'universel naissant au milieu de
l'expérience dans le mouvement du vraiment temporel et
du réellement échangé. C'est par là
que l'analyse du Gemüt, dans la forme du sens interne, devient
prescription cosmopolitique, dans la forme de l'universalité
humaine.
Nous avons vu plus haut comment la réflexion anthropologique
pouvait constituer, par la répétition même
de la Critique, le moment du passage à la philosophie transcendantale.
Il est facile de comprendre comment cette répétition
peut avoir structure, fonction et valeur de passage : c'est que
la Critique, bien que répétée à un
niveau simplement empirique, y est répétée
de telle sorte que les synthèses de la vérité
(c'est à dire la constitution du nécessaire dans
le domaine de l'expérience) apparaissent maintenant dans
l'élément de la liberté (dans la reconnaissance
du particulier comme sujet universel). L'Anthropologie répète
la Critique de la Raison pure à un niveau empirique où
se trouve déjà répétée la Critique
de la raison pratique : le domaine du nécessaire est tout
aussi bien le domaine de l'impératif . L'Anthropologie
est donc par essence l'Investigation d'un champ où la pratique
et le théorique se traversent et se recouvrent entièrement;
elle répète, en un même lieu, et dans un même
langage l'a priori de la connaissance et l'impératif de
la morale, — et par là, par le mouvement de cette
parole empirique qui est la sienne, elle débouche sur ce
qu'elle postule : une philosophie transcendantale où se
trouve défini, dès son fondement, le rapport de
la vérité et de la liberté. En d'autres termes,
la répétition anthropologico-critique ne repose
ni sur elle-même, ni sur la Critique : mais bien sur une
réflexion fondamentale, par rapport à laquelle l'Anthropologie
qui n'a ni la consistance du répété, ni la
profondeur de ce qui fonde la répétition, —
qui n'est donc que le moment transitoire mais nécessaire
de la répétition, — ne peut manquer de se
liquider, et de disparaître, paradoxalement, comme l'essentiel.
Ouverte par l'Anthropologie, mais tout aussitôt, et par
cette ouverture même, délivrée d'elle, la
philosophie transcendantale va donc pouvoir déployer à
son propre niveau, le problème que l'insistance de l'Anthropologie
l'a forcée à dévoiler : l'appartenance de
la vérité et de la liberté. C'est bien ce
rapport qui est en question dans la grande tripartition sans cesse
répétée sur l'Opus Postumum : Dieu, le monde,
et l'homme. Dieu qui est «Persönlichkeit», qui
est liberté, qui est, par rapport à l'homme et au
monde, source absolue; le monde qui est le tout, clos sur lui-même,
des choses de l'expérience, qui est vérité,
et domaine indépassable; quant à l'homme il est
leur synthèse — ce en quoi Dieu et le monde réellement
s'unifient, — et pourtant il n'est par rapport au monde
qu'un de ses habitants, et par rapport à Dieu qu'un être
limité. Ce qui indique assez que l'appartenance de la vérité
et de la liberté se fait dans la forme même de la
finitude, et nous replace ainsi à la racine même
de la Critique. Nous sommes au niveau de ce qui fonde le refus
d'un intellect intuitif.
Mais ces trois termes, Dieu, le monde et l'homme, dans leur rapport
fondamental, remettent en œuvre ces notions de source, de
domaine et de limites, dont nous avons déjà vu dans
la pensée kantienne, la force et l'obstination organisatrices.
Ce sont elles qui régissaient obscurément les trois
questions essentielles du Philosophieren et des Critiques; ce
sont elles aussi qui explicitaient le contenu de l'Anthropologie;
ce sont elles maintenant qui donnent leur sens transcendantal
aux questions sur Dieu considéré comme source ontologique,
sur le monde comme domaine des existences, sur l'homme comme leur
synthèse dans la forme de la finitude. Et peu-être
dans la mesure même où le règne de ces questions
paraît si universel et si polymorphe, si transgressif par
rapport à toute division possible, pourrions-nous comprendre
à partir d'elles le lien d'une Critique à une Anthropologie,
et d'une Anthropologie à une Philosophie transcendantale.
Une Critique en s'interrogeant sur les rapports de la passivité
et de la spontanéité, c'est à dire sur l'a
priori pose un système de questions qui s'ordonne à
la notion de Quellen. Une Anthropologie en s'interrogeant sur
les rapports de la dispersion temporelle et de l'universalité
du langage, c'est à dire sur l'originaire, se situe dans
une problématique qui est celle d'un monde déjà
donné, d'un Umfang. Une philosophie transcendantale, en
cherchant à définir les rapports de la vérité
et de la liberté, c'est à dire en se situant dans
la région du fondamental, ne peut pas échapper à
une problématique de la finitude, des Grenzen.
Dans le retour de ces trois notions jusqu'à leur enracinement
fondamental, il faut voir, sans doute, le mouvement par lequel
se noue le destin conceptuel, c'est à dire la problématique,
de la philosophie contemporaine : cette dispersion qu'aucun confusion,
dialectique ou phénoménologique, n'aura le droit
de réduire, et qui répartit le champ de toute réflexion
philosophique selon l'a priori, l'originaire, et le fondamental.
Depuis Kant, implicitement, le projet de toute philosophie sera
bien de surmonter cet essentiel partage, jusqu'à ce que
devienne claire l'impossibilité d'un pareil dépassement
en dehors d'une réflexion, qui le répète,
et en le répétant le fonde. L'Anthropologie sera
précisément le lieu où cette confusion, sans
cesse, renaîtra. Désignée sous son propre
nom, ou cachée sous d'autres projets, l'Anthropologie,
ou du moins le niveau anthropologique de réflexion tiendra
à aliéner la philosophie. Le caractère intermédiaire
de l'originaire, et avec lui, de l'analyse anthropologique, entre
l'a priori et le fondamental, l'autorisera à fonctionner
comme mixte impur et non réfléchi dans l'économie
interne de la philosophie : on lui prêtera à la fois
les privilèges de l'a priori et le sens du fondamental,
le caractère préalable de la critique, et la forme
achevée de la philosophie transcendantale; il se déploiera
sans différence de la problématique du nécessaire
à celle de l'existence; il confondra l'analyse des conditions,
et l'interrogation sur la finitude. Il faudra bien un jour envisager
toute l'histoire de la philosophie postkantienne et contemporaine
du point de vue de cette confusion entretenue, c'est à
dire à partir de cette confusion dénoncée.
Jamais, sans doute, cette «déstructuration»
du champ philosophique n'a été aussi sensible que
dans le sillage de la phénoménologie. Il était,
certes, du projet initial de Husserl, tel qu'en témoignent
les Logische Untersuchen, de libérer les régions
de l'a priori des formes où l'avaient confisqué
les réflexions sur l'originaire. Mais parce que l'originaire
ne peut jamais être lui-même le sol de sa propre libération,
c'est finalement à l'originaire conçu dans l'épaisseur
des synthèses passives et du déjà là
qu'a renvoyé l'effort pour échapper à l'originaire
conçu comme subjectivité immédiate. La réduction
n'ouvrait que sur un transcendantal d'illusion, et elle ne parvenait
point à jouer le rôle auquel elle était destinée,
— et qui consistait à tenir la place d'une réflexion
critique élidée. Même la référence
à Descartes, se substituant, en un moment de la pensée
de Husserl, à la dominance des souvenirs kantiens ne pouvait
réussir à masquer le déséquilibre
des structures. Dès lors toute ouverture sur la région
du fondamental ne pouvait à partir de là conduire
à ce qui aurait dû être sa justification et
son sens, la problématique de la Welt et de l'In-der-Welt
ne pouvait échapper à l'hypothèque de l'empiricité.
Toutes les psychologies phénoménologiques, et autres
variations sur l'analyse de l'existence en sont le morne témoignage.
De quel aveuglement n'avons-nous pas été favorisés
pour ne pas voir que l'articulation authentique du Philosophieren
était à nouveau présente, et sous une forme
bien plus contraignante, dans une pensée qui n'avait peut-être
pas elle-même remarqué au plus juste ce qu'elle conservait
de filiation et de fidélité à l'égard
des vieux «chinois du Königsberg»? Il faudrait
probablement entendre ce que veut dire «philosopher à
coup de marteaux», voir d'un regard initial ce que c'est
que le «Morgenrot», comprendre ce qui nous revient
dans l'Éternel Retour pour voir là la répétition
authentique, dans un monde qui est le nôtre, de ce qu'était,
pour une culture déjà éloignée, la
réflexion sur l'a priori, l'originaire et la finitude.
C'est là, dans cette pensée qui pensait la fin de
la philosophie, que résident la possibilité de philosopher
encore, et l'injonction d'une austérité neuve.
*
Un problème demeure, que le mouvement même de la
pensée kantienne n'aide guère à dénouer
: c'est le problème de l'empiricité dans la répétition
anthropologico-critique. Faut-il considérer la flexion
vers l'empiricité comme essentielle à toute réflexion
qui veut s'acheminer de l'a priori vers le fondamental? Et alors
une science de l'homme, ou plutôt le champ empirique où
une science de l'homme devient possible s'insère de plein
droit dans le trajet de la philosophie vers ellemême.
Ou peut-on concevoir une anthropologie qui ne trouverait pas dans
l'empiricité son contenu et ses lois, mais s'adresserait
aux essences dans une réflexion sur l'homme à laquelle
l'intuition seule donnerait richesse et vie? L'empirique n'y vaudrait
qu'à titre d'exemple, ne définissant ni ne compromettant
la forme même de la connaissance.
L'Anthropologie de Kant ne donne pas à cela de réponse
claire. Sans doute elle n'est qu'un recueil empirique; mais précisément,
n'étant que recueil et rhapsodie d'exemples, le mouvement
réflexif qui la divise vient d'ailleurs et va ailleurs,
sans que soit défini avec précision le mode d'appui
de cette connaissance sur le domaine empirique qu'elle recouvre.
Il y a, dans l'Anthropologie, un double système de solidarité
: avec la réflexion critique et la philosophie transcendantale
d'une part, mais d'autre part avec l'immense série des
recherches anthropologiques qui se développent, surtout
en Allemagne, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle.
Il est assez difficile d'établir au juste la manière
dont l'ouvrage de Kant s'insère dans la chronologie et
le réseau d'influences des textes anthropologiques. Pour
deux raisons : l'une qui est l'emprise même de la pensée
kantienne sur la science et singulièrement sur la physiologie
et la médecine de son époque, l'autre qui est le
retard apporté à la publication de l'Anthropologie,
retard qui a permis une diffusion de notes d'étudiants,
de cahiers de cours comme ceux utilisés, quelque 40 ans
plus tard, par Starke. Si bien que beaucoup de textes, publiés
bien avant l'Anthropologie, renvoient explicitement ou implicitement
à la pensée kantienne, et devant une ressemblance
il est souvent impossible de se fier aux dates de publication
pour établir l'ordre des influences et des préséances.
Nous n'avons pour nous guider dans ce réseau complexe que
trois sortes de repères :
1 — Les textes qui comportent une référence
explicite à Kant, comme c'est le cas pour Ith : Versuch
einer Anthropologie (Berne 1794), pour Schmid : Empirische Psychologie
(Iena 1791), pour Hufeland, Makrobiotik. Pour tous ces textes
nous avons déjà signalé les références
à Kant. Il faudrait aussi ajouter la seconde édition
de l'Anthropologie de Platner , ou certains travaux qui se placent
d'emblée dans l'obédience kantienne, comme Köllner
: «Bestimmung der organischen Kräfte nach Grundsätzen
der kritischen Philosophie» .
2 — En revanche l'antériorité de certains
textes autorise à penser que Kant les a effectivement connus
et utilisés dans son Anthropologie. Au premier rang de
ceux-ci il faut mettre sans doute Tetens : Versuch über die
menschliche Natur (1777), l'Anthropologie de Platner (1772), et
bien entendu la Psychologia empirica de Baumgarten (1749). Cet
ouvrage que Kant avait annoté a servi de fil directeur
à l'Anthropologie. L'analogie de place dans les deux textes
est frappante; on pourrait les superposer par paragraphe . Encore
faut-il noter que c'était là une ordonnance classique
des psychologies au XVIIIe siècle, et qu'il faudrait sans
doute en chercher le point d'origine ou du moins de fixation définitive
chez Wolff . Mais il y a plus : la Psychologie de Baumgarten a
fourni des schémas que l'Anthropologie a repris et élaborés
: la distinction de «perceptio primaria» et de «perceptio
adhaerens» devient dans l'Anthropologie le système
dédoublé de «perceptio primaria et secundavia»,
et de «perceptio principalis et adhaerens» . De même
l'analyse de Wahrsagen et du Weissagen chez Baumgarten , se précise
chez Kant dans une distinction du Vorhersagen, du Wahrsagen et
du Weissagen .
3 — Enfin on peut, sans crainte de trop grandes erreurs
relever l'influence de certains textes sur le développement
même de l'œuvre de Kant. Il y a des modifications ou
des nouveautés dans la dernière rédaction
de l'Anthropologie qui ont leur origine dans des textes récemment
publiés. On peut être sûr, par exemple, que
Kant a lu l'Empirische Psychologie de Schmid, et l'a utilisée.
Dans les notes de Nachla, dans les cours publiés par Starke,
on ne trouve nulle part mention des sources empiriques qui aident
et soutiennent la réflexion anthropologique. C'est seulement
dans le texte de 1798 qu'on voit mentionnés des Hilfsmittel
qui sont, dans l'ordre, l'histoire du monde, les biographies,
le théâtre et les romans . Or en 1791, Schmid consacrait
un paragraphe aux Hilfsmittel de l'étude empirique de l'âme
: livres d'histoires, biographies, observations sur le caractère,
poésie tragique et cosmique, roman . Mais il y a plus important
: le même Schmid distingue trois sortes de sciences humaines
: celle qui s'adresse à l'intériorité de
l'homme (sein Inneres) et à tout ce qui apparaît
au sens interne : c'est la Psychologie; celle qui s'adresse à
l'extériorité (sein Äusseres), et au corps
: c'est l'Anthropologie médicale; quant à l'Anthropologie
proprement dite, elle doit étudier les rapports mutuels
de l'intérieur et de l'extérieur . Il est difficile
de ne pas penser que là se trouve l'origine des sous titres
qu'après 1791 Kant a donnés aux deux parties de
l'Anthropologie . Il y a donc tout un réseau de connaissances
empiriques, qui constituent à la fin du XVIIIe siècle,
le domaine de l'Anthropologie. Entre cet ensemble et le texte
de Kant la parenté est claire, même s'il n'est pas
encore possible de situer exactement l'ordre chronologique des
rapports et le prestige des influences réciproques. Mais
dès maintenant on peut s'interroger sur la signification
générale de ce champ de la connaissance empirique
qui vient d'émerger, à cette époque, avec
la prétention de constituer une science, l'Anthropologie.
Laissons de côté l'archéologie d'un terme
dont la forme, sinon le sort, était déjà
fixée au XVIe siècle . Que peut signifier, par rapport
à une science de l'homme du type cartésien ces nouvelles
Anthropologies?
1 / Il semble que le projet initial d'une Anthropologie ait été
lié au début du XVIIIe siècle à un
ensemble de difficultés scientifiques précises :
ce qu'on appelle souvent, et avec trop de hâte, la critique
du mécanisme cartésien n'a été qu'une
manière, pour les contemporains, de formuler dans un vocabulaire
théorique, le nouveau labeur de leur connaissance. D'une
manière générale, on peut dire qu'à
cette époque les recherches sur le fonctionnement du corps
humain ont été l'occasion d'un dédoublement
conceptuel capital : dans l'unité de la Physis, qu'il n'est
pas question de mettre en cause, ce qui est pour le corps le physique
commence à décoller de ce qui est, pour les corps,
la physique. Le physique en l'homme serait de la nature, sans
être de la physique. D'où des croisements notionnels
curieux, parfois contradictoires, mais qui tous renvoient à
cette difficulté d'ordonner les uns aux autres les savoirs
de la Physique, des physiques et de la Physis. Wolff maintient
la «Physica» comme la forme la plus générale
de la connaissance de la nature, et lui ordonne la «physiologie»
comme science du corps . Kant au contraire groupera dans la «Physiologie»
l'ensemble des connaissances empiriques de la nature, dont la
«Physique» ne couvre qu'un secteur . En fait si une
science de la nature paraît maintenant décalée
par rapport à une science de la Physique, c'est dans la
mesure où celle-ci ne peut plus couvrir le domaine du corps
humain. L'existence d'une Anthropologie est à la fois la
cause et l'effet, en tous cas la mesure de ce décalage.
2 / Mais pourquoi ce décalage est-il lié à
une Anthropologie, et non pas à une Biologie en général.
Pourquoi Wolff dit-il que la Physiologie est une science «de
corpore animati, praesertim humano» ? Sans doute parce que
la connaissance de l'homme se trouve au point de croisement de
la détermination d'un privilège métaphysique,
qui est l'âme, et de la maîtrise d'une technique qui
est la médecine. L'homme est donc le premier thème
de connaissance qui puisse apparaître dans le champ laissé
libre par le décalage entre Physis et Physique. «Definitus
Physiologia per scientiam corporis animati; strictius a medius
per scientiam corporis sani; alii tractationem physicam de homine
in specie Anthropologiam vocant» .
C'est dans la mesure où elle est Anthropologie que la Physiologie
acquiert sa spécificité; l'Anthropologie est sa
raison de n'être pas pure et simple Physique.
3 / Cette posture paradoxale de l'Anthropologie (qui est raison
de ce dont elle est partie) est lourde de conséquences.
Elle sera à la fois limite de la science de la Physis et
science de cette limite; elle sera cette limite rabattue, en deçà
d'elle-même, sur le domaine qu'elle limite, et définira
ainsi en termes de rapports ce qui est le non rapport, en termes
de continuité ce qui est rupture, en termes de positivité
ce qui est finitude. «On peut», disait Platner, «considérer
le corps et l'âme dans leurs relations, limitations et rapports
réciproques, et c'est cela que j'appelle Anthropologie»
. Mais Telena avait bien vu que ce rapport ne pouvait être
circonscrit, dans l'Anthropologie, que du point de vue de la Physis.
Et ceci par opposition à leur méthode philosophique;
selon celle-ci, il faut prendre les modifications de l'âme
«wie sie durch das Selbstgefühl erkannt werden»;
dans la Psychologie analytique, ou Anthropologie, il considère
les modifications de l'âme «von der Seite da sie etwas
in dem Gehirn als dem innern Organ der Seele sind», et on
cherche à les expliquer «als solche Gehirnsbeschaffenheiten
und Veränderungen» .
4 / En raison de ce qu'il y a de plus initial en son projet, l'Anthropologie
ne peut pas manquer d'être à la fois réductrice
et normative. Réductrice, puisqu'elle n'acceptera pas de
l'homme ce qu'il sait de lui-même, par le «Selbstgefühl»,
mais seulement ce qu'il peut en savoir par le mouvement qui passe
par la médiation de la Physis. L'Anthropologie ne s'adressera
qu'au phénomène du phénomène, au terme
d'une flexion qui suppose toujours l'horizon de la Nature. Mais
d'un autre côté, elle sera toujours la science d'un
corps animé, finalisé à l'égard de
lui-même, et se développant selon un juste fonctionnement.
Elle sera connaissance d'une santé qui, pour l'homme est
synonyme d'animation. En quelque sorte la science du normal par
excellence : «Die Lehre von der Beschaffenheit von dem Nutzen
der Teile des menschlichen Körpers ins gesunden Zustand»
5 / L'Anthropologie se trouve ainsi entourer et envelopper toute
connaissance de l'homme. Elle sert d'horizon explicite ou implicite
à tout ce que l'homme peut savoir de lui-même. Et
chaque domaine des sciences peut prendre place dans le large champ
de l'Anthropologie, dans la mesure où quelque chose de
l'homme est impliqué en elle : «Le premier objet
qui me frappe dans ce vaste ensemble de nos connaissance est celle
qui s'occupe de l'homme considéré dans des rapports
personnels, et des hommes réunis dans les associations
politiques» . Mais en tant qu'être naturel l'homme
ne fonde sa propre connaissance qu'en la limitant, qu'en l'insérant
dans un jeu de nature qui ne lui donne de possibilité que
s'il lui retire sa valeur. Et une science anthropologiquement
fondée sera une science réduite, mesurée
à l'homme, déchue de sa propre vérité,
mais par là même restitué à la vérité
de l'homme. C'est ainsi que l'Anthropologie, en tant qu'elle est
à la fois fondement et règle réductrice,
prend l'allure d'une connaissance normative, prescrivant par avance
à chaque science qui met l'homme en cause, son cours, ses
possibilités et ses limites. Ith prévoyait de cette
manière une anthropologie qui serait physiologique, une
seconde qui serait psychologique, une troisième historique,
une dernière morale ou téléologique . En
fondant le savoir, ou du moins en constituant la science de ce
qui fonde le savoir, l'Anthropologie, d'un seul mouvement le limite
et le finalise.
Quel que soit son contenu empirique, l'Anthropologie a donc une
structure épistémologique qui lui est propre. Elle
porte un sens qui n'est superposable ni aux «Traités
de l'Homme» dont le style, au moins, demeure encore dans
l'obédience cartésienne, ni aux empirismes que surplombe
toujours la pensée de Locke. Sans doute, comme les premiers,
est-elle un savoir dans le langage de la nature, et comme les
autres, une assignation de l'originaire. Mais ce ne sont là
que des moments dans sa structure épistémologique
totale. Celle-ci en effet s'équilibre autour de quelque
chose qui n'est ni l'animal humain, ni la conscience de soi, mais
le Menschenwesen, c'est à dire à la fois l'être
naturel de l'homme, la loi de ses possibilités, et la limite
a priori de sa connaissance. L'Anthropologie sera donc non seulement
science de l'homme, et science et horizon de toutes les sciences
de l'homme, mais science de ce qui fonde et limite pour l'homme
sa connaissance. C'est là que se cache l'ambiguïté
de cette Menschen-Kenntniss par laquelle on caractérise
l'Anthropologie : elle est connaissance de l'homme, dans un mouvement
qui objective celui-ci, au niveau de son être naturel et
dans le contenu de ses déterminations animales; mais elle
est connaissance de la connaissance de l'homme, dans un mouvement
qui interroge le sujet lui-même, sur ses limites, et sur
ce qu'il autorise dans le savoir qu'on prend de lui.
L'Anthropologie croyait mettre en question un secteur de la nature;
elle posait en fait une question qui allait reporter sur la philosophie
de notre époque toute l'ombre d'une philosophie classique
désormais privée de Dieu : peut-il y avoir une connaissance
empirique de la finitude? La pensée cartésienne,
bien qu'elle eût fort tôt, et dès l'expérience
de l'erreur, rencontré cette finitude, n'y avait été
renvoyée définitivement qu'à partir d'une
ontologie de l'infini. Quant à l'empirisme, il pratiquait
cette finitude, y renvoyait sans cesse, mais comme limite de lui-même
tout autant que comme frontière de la connaissance. L'interrogation
anthropologique est de sens différent; il s'agit pour elle
de savoir si, au niveau de l'homme, il peut exister une connaissance
de la finitude, suffisamment libérée et fondée,
pour penser cette finitude en elle-même, c'est à
dire dans la forme de la positivité.
C'est là qu'intervient la grande remise en place opérée
par Kant. En effet la structure interne de l'Anthropologie et
la question qui, secrètement, l'anime ont la même
forme que l'interrogation critique elle-même; il y a en
elle une prétention à connaître les possibilités
et les limites de la connaissance; elle mime de l'extérieur
et dans les gestes de l'empiricité le mouvement d'une Critique;
et ce qu'il y a de donné en elle semble pouvoir fonctionner
comme un a priori. Longtemps, les «anthropologues»
ont cru pouvoir accueillir sans difficulté, ni retournement
de pensée, la leçon kantienne : Schmid, Hufeland,
Ith ne sont que les premiers témoins d'une liste qui pourrait
être longue et ne s'arrêterait pas au XVIIIe siècle.
Il faut même la résistible naïveté de
nos contemporains pour célébrer dans l'Anthropologie
le dépassement enfin assuré des dissociations où
se serait perdue la sécheresse du rationalisme, —
âme et corps, sujet et objet. Alors que dans la merveille
de cette réconciliation, ils ne rencontrent que le miracle,
peu étonnant de leur surdité à l'équivoque
grammaticale de la Menschenkenntniss.
En fait, au moment où on croit faire valoir la pensée
critique au niveau d'une connaissance positive, on oublie ce qu'il
y avait d'essentiel dans la leçon laissée par Kant.
La difficulté à situer l'Anthropologie par rapport
à l'ensemble critique, aurait dû suffire à
indiquer que cette leçon n'est pas simple. Elle dit, en
tous cas, cette leçon, que l'empiricité de l'Anthropologie
ne peut pas se fonder sur elle-même; qu'elle est possible
seulement à titre de répétition de la Critique;
qu'elle ne peut donc envelopper la Critique; mais qu'elle ne saurait
manquer de s'y référer; et que si elle en figure
comme l'analogon empirique et extérieur c'est dans la mesure
où elle repose sur des structures de l'a priori déjà
nommées et mises à jour. La finitude, dans l'organisation
générale de la pensée kantienne, ne peut
donc jamais se réfléchir au niveau d'elle-même;
elle ne s'offre à la connaissance et au discours que d'une
manière seconde; mais ce à quoi elle est contrainte
de se référer n'est pas une ontologie de l'infini;
c'est, dans leur organisation d'ensemble, les conditions a priori
de la connaissance. C'est à dire que l'Anthropologie se
trouvera doublement soumise à la Critique : en tant que
connaissance, aux conditions qu'elle fixe et au domaine d'expérience
qu'elle détermine; en tant qu'exploration de la finitude,
aux formes premières et non dépassables que la Critique
en manifeste. Ainsi comprise la situation de l'Anthropologie n'est
pas sans quelque ressemblance avec celle des Anfangsgründe
der Natur : mettre à jour le système d'articulation
entre la Critique et les formes a priori de la connaissance d'une
part, et d'autre part les principes d'un savoir empiriquement
constitué, et historiquement développé dans
la Critique. Mais sous cette symétrie de surface règne
une profonde dissymétrie : dans les Anfangsgründe,
il est question de la Physique, et d'une science ainsi constituée
dans sa plénitude et sa vérité; dans l'Anthropologie,
il s'agit de la Physis, c'est à dire de cette couche de
connaissance où il est question d'imperfections, de frontières,
et de défaillances : bref, de la négativité
au niveau de la nature. En d'autres termes, de la Critique aux
Anfangsgründe, la continuité est assurée par
les formes de l'activité symétrique et le champ
de vérité qu'elle fonde et structure; de la Critique
à l'Anthropologie, la continuité est établie
par l'insistance commune des limites, et la rigueur de la finitude
qu'elles indiquent. Les Principes de la Nature se passent de Dieu
et rendent inutile l'hypothèse d'un infini actuel, dont
la Critique a montré la contradiction interne; l'Anthropologie
montre du doigt l'absence de Dieu, et se déploie dans le
vide laissé par cet infini. Là où la nature
des corps physiques dit synthèse, la nature empirique de
l'homme dit limite. Ce caractère réciproque et inverse,
cette symétrie dissymétrique de la synthèse
et de la limite sont sans doute au cœur de la pensée
kantienne : c'est d'eux que la Critique tient ses privilèges
à l'égard de toute connaissance possible.
Il est temps, maintenant, de revenir à notre problème
de départ — cet accompagnement de la Critique par
un enseignement anthropologique, ce monotone contre point par
lequel Kant a doublé l'effort d'une réflexion transcendantale
par une constante accumulation de connaissances empiriques sur
l'homme. Que, durant 25 ans, Kant ait enseigné l'Anthropologie,
tient à autre chose sans doute qu'aux exigences de sa vie
universitaire; cette obstination est liée à la structure
même du problème kantien : comment penser, analyser,
justifier et fonder la finitude, dans une réflexion qui
ne passe pas par une ontologie de l'infini, et ne s'excuse pas
sur une philosophie de l'absolu? Question qui est effectivement
à l'œuvre dans l'Anthropologie, mais qui ne peut pas
prendre en elle ses dimensions véritables, puisqu'elle
ne peut être réfléchie pour elle-même
dans une pensée empirique. Là réside le caractère
marginal de l'Anthropologie par rapport à l'entreprise
kantienne : elle est à la fois l'essentiel et l'inessentiel,
— cette bordure constante par rapport à laquelle
le centre est toujours décalé, mais qui sans cesse
renvoie à lui et l'interroge. On peut dire que le mouvement
critique s'est dégagé de la structure anthropologique
: à la fois parce que celle-ci le dessinait de l'extérieur,
et parce qu'il ne prendrait sa valeur qu'en se libérant
d'elle, en se retournant contre elle, et, par là, en la
fondant. La configuration épistémologique propre
à l'Anthropologie mimait la Critique; mais il s'agissait
de n'être pas pris par ce prestige, et de restituer à
cette ressemblance un ordre rationnel. Cet ordre consistait à
faire graviter l'Anthropologie autour de la Critique. Et cet ordre
rétabli était pour l'Anthropologie la forme authentique
de sa libération, la mise à jour de son véritable
sens: elle pouvait apparaître alors comme ce en quoi s'annonçait
le passage de l'a priori au fondamental, de la pensée critique
à la philosophie transcendantale.
On voit dans quel réseau de contre sens et d'illusions
l'Anthropologie et la philosophie contemporaine se sont engagées
l'une à l'égard de l'autre. On a voulu faire valoir
l'Anthropologie comme Critique, comme une critique libérée
des préjugés et du poids inerte de l'a priori; alors
qu'elle ne peut donner accès à la région
du fondamental que si elle demeure dans l'obédience d'une
Critique. On a voulu en faire (ce qui n'est qu'une autre modalité
du même oubli de la Critique) le champ de positivité
où toutes les sciences humaines trouvent leur fondement,
et leur possibilité; alors qu'en fait, elle ne peut parler
que le langage de la limite et de la négativité
: elle ne doit avoir pour sens que de transmettre de la vigueur
critique à la fondation transcendantale la préséance
de la finitude. Au nom de ce qu'est, c'est à dire de ce
que doit être selon son essence l'Anthropologie dans le
tout du champ philosophique, il faut récuser toutes ces
«anthropologies philosophiques» qui se donnent comme
accès naturel au fondamental; et toutes ces philosophies
dont le point de départ et l'horizon concret sont définis
par une certaine réflexion anthropologique sur l'homme.
Ici et là joue une «illusion» qui est propre
à la philosophie occidentale depuis Kant. Elle fait équilibre,
dans sa forme anthropologique, à l'illusion transcendantale
que recelait la métaphysique prékantienne. C'est
par symétrie et en s'y référant comme un
fil directeur qu'on peut comprendre en quoi consiste cette illusion
anthropologique.
C'est qu'en effet l'une dérive historiquement de l'autre,
ou plutôt c'est par un glissement de sens dans la critique
kantienne de l'illusion transcendantale que l'illusion anthropologique
a pu naître. Le caractère nécessaire de l'apparence
transcendantale a été de plus en plus souvent interprété
non pas comme une structure de la vérité, du phénomène
et de l'expérience, mais comme un des stigmates concrets
de la finitude. Ce que Kant désignait en elle, d'une manière
bien ambiguë, comme «naturel», a été
oublié comme forme fondamentale du rapport à l'objet
et récupéré comme «nature» de
la nature humaine. L'illusion, par conséquent, au lieu
d'être définie par le mouvement qui la critiquait
dans une réflexion sur la connaissance, était référée
à un niveau antérieur où elle apparaissait
à la fois dédoublée et fondée : elle
devenait vérité de la vérité, —
ce à partir de quoi la vérité est toujours
là et jamais donnée; elle devenait ainsi la raison
d'être et la source de la critique, le point d'origine de
ce mouvement par lequel l'homme perd la vérité et
sans cesse se trouve rappelé par elle. Cette illusion définie
maintenant comme finitude devenait par excellence la retraite
de la vérité : ce en quoi elle se cache et ce en
quoi, toujours on peut la retrouver.
C'est en ceci que l'illusion anthropologique est, d'un point de
vue structural, comme l'envers, l'image en miroir de l'illusion
transcendantale. Celle-ci consistait à appliquer les principes
de l'entendement hors des limites de l'expérience, et donc
à admettre un infini actuel dans le champ de la connaissance
possible, par une sorte de transgression spontanée. Or
l'illusion anthropologique réside dans une régression
réflexive qui doit rendre compte de cette transgression.
La finitude n'est jamais dépassée que dans la mesure
où elle est autre chose qu'elle même et où
elle repose sur un en deçà où elle trouve
sa source; cet en deçà, c'est elle-même, mais
repliée du champ de l'expérience où elle
s'éprouve sur la région de l'originaire où
elle se fonde. Le problème de la finitude est passé
d'une interrogation sur la limite et la transgression à
une interrogation sur le retour à soi; d'une problématique
de la vérité à une problématique du
même et de l'autre. Elle est entrée dans le domaine
de l'aliénation.
Et le paradoxe est en ceci : en s'affranchissant d'une critique
préalable de la connaissance et d'une question première
sur le rapport à l'objet, la philosophie ne s'est pas libérée
de la subjectivité comme thèse fondamentale et point
de départ de sa réflexion. Elle s'y est au contraire
enfermée en se la donnant épaissie, hypostasiée
close dans l'indépassable structure du «menschliches
Wesen», en quoi veille et se recueille silencieusement cette
vérité exténuée qu'est la vérité
de la vérité. On peut alors comprendre pourquoi
en un seul mouvement caractéristique de la réflexion
à notre époque, toute connaissance de l'homme se
donne comme dialectisée d'entrée de jeu ou dialectisable
de plein droit, — portant en tous cas un sens où
il est question du retour à l'originaire, à l'authentique,
à l'activité fondatrice, à ce par quoi il
y a au monde des significations; et toute philosophie se donne
comme pouvant communiquer avec les sciences de l'homme ou les
réflexions empiriques sur l'homme sans détour par
une critique, une épistémologie ou une théorie
de la connaissance. L'Anthropologie est ce chemin secret, qui,
vers les fondations de notre savoir, relie par une médiation
non réfléchie l'expérience de l'homme et
la philosophie. Les valeurs insidieuses de la question : Was ist
der Mensch? sont responsables de ce champ homogène, déstructuré,
indéfiniment réversible où l'homme donne
sa vérité comme âme de la vérité.
Les notions polymorphes de «sens», de «structure»,
de «genèse», — quelle que soit la valeur
qu'elles pourraient avoir et qu'il serait juste de leur restituer
dans une pensée rigoureuse, — n'indiquent pour l'instant
que la confusion du domaine où elles prennent leur rôle
de communication. Qu'elles circulent indifféremment dans
toutes les sciences humaines et dans la philosophie ne fonde pas
un droit à penser comme d'un seul tenant celle-ci et celle-là,
mais signale seulement l'incapacité où nous sommes
d'exercer contre cette illusion anthropologique une vraie critique.
Et pourtant de cette critique nous avons reçu le modèle
depuis plus d'un demi-siècle.
L'entreprise nietzschéenne pourrait être entendue
comme point d'arrêt enfin donné à la prolifération
de l'interrogation sur l'homme. La mort de Dieu n'est-elle pas
en effet manifestée dans un geste doublement meurtrier
qui, en mettant un terme à l'absolu, est en même
temps assassin de l'homme lui-même. Car l'homme, dans sa
finitude, n'est pas séparable de l'infini dont il est à
la fois la négation et le héraut; c'est dans la
mort de l'homme que s'accomplit la mort de Dieu. N'est-il pas
possible de concevoir une critique de la finitude qui serait libératrice
aussi bien par rapport à l'homme que par rapport à
l'infini, et qui montrerait que la finitude n'est pas terme, mais
cette courbure et ce nœud du temps où la fin est commencement?
La trajectoire de la question : Was ist der Mensch? dans le champ
de la philosophie s'achève dans la réponse qui la
récuse et la désarme : der Übermensch.
(fin)
|