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PREMIÈRE PARTIE
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CHAPITRE PREMIER «Stultifera navis»
À la fin du Moyen Âge, la lèpre disparaît
du monde occidental. Dans les marges de la communauté,
aux portes des villes, s'ouvrent comme de grandes plages que le
mal a cessé de hanter, mais qu'il a laissées stériles
et pour longtemps inhabitables. Des siècles durant, ces
étendues appartiendront à l'inhumain. Du XIVE au
XVIIe siècle, elles vont attendre et solliciter par d'étranges
incantations une nouvelle incarnation du mal, une autre grimace
de la peur, des magies renouvelées de purification et d'exclusion.
Depuis le Haut Moyen Âge, jusqu'à la fin des Croisades,
les léproseries avaient multiplié sur toute la surface
de l'Europe leurs cités maudites. Selon Mathieu Paris,
il yen aurait eu jusqu'à 19000 à travers toute la
chrétienté 1. En tout cas, vers 1266, dans le temps
où Louis VIII établit pour la France le règlement
des léproseries, on en recense plus de 2000.11 y en eut
jusqu'à 43 dans le seul diocèse de Paris: on comptait
Bourg-la-Reine, Corbeil, Saint-Valère, et le sinistre Champ-Pourri;
on comptait aussi Charenton. Les deux plus grandes se trouvaient
dans l'immédiate proximité de Paris -Saint-Germain
et Saint-Lazare 2-: nous retrouverons leur nom dans l'histoire
d'un autre mal. C'est que depuis le XVE siècle, le vide
se fait partout; Saint-Germain dès le siècle suivant
devient une maison pour de jeunes correctionnaires; et avant saint
Vincent, il n'y a
I. Cité in COLLET, Vie de saint Vincent de Paul, I, Paris,
1818, p. 293.
2. Cf. J. LEBEUF, Histoire de la ville et de tout le diocèse
de Paris, Paris, 1754-1758.
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déjà plus à Saint-Lazare qu'un seul lépreux,
«le sieur Langlois, praticien en cour laïc»,
La léproserie de Nancy qui figura parmi les plus grandes
d'Europe, garde seulement quatre malades sous la régence
de Marie de Médicis. Selon les Mémoires de Catel,
il y aurait eu 29 hôpitaux à Toulouse vers la fin
de l'époque médiévale: 7 étaient des
léproseries; mais au début du XVIIe siècle
on en trouve mentionnées 3 seulement: Saint-Cyprien, Arnaud-Bernard
et Saint-Michel 1. On aime à célébrer la
lèpre disparue: en 1635, les habitants de Reims font une
procession solennelle pour remercier Dieu d'avoir délivré
leur ville de ce fléau 2.
Depuis un siècle déjà, le pouvoir royal avait
entrepris le contrôle et la réorganisation de cette
immense fortune que représentaient les biens fonciers des
léproseries; par ordonnance du 19 décembre 1543,
François 1er en avait fait faire le recensement et l'inventaire
«pour remédier au grand désordre qui était
alors dans les maladreries» ; à son tour Henri IV
prescrit dans un édit de 1606 une révision des comptes
et affecte «les deniers qui reviendraient de cette recherche
à l'entretenement des pauvres gentilshommes et soldats
estropiés». Même demande de contrôle
le 24 octobre 1612, mais on songe maintenant à utiliser
les revenus abusifs à la nourriture des pauvres 3.
En fait, la question des léproseries ne fut pas réglée
en France avant la fin du XVIIe siècle; et l'importance
économique du problème suscite plus d'un conflit.
N'y avait-il pas encore, en l'année 1677, 44 léproseries
dans la seule province du Dauphiné 4? Le 20 février
1672 Louis XIV attribue aux ordres de Saint-Lazare et du Mont-Carmel
les biens de tous les ordres hospitaliers et militaires; on les
charge d'administrer les léproseries du royaume 5. Quelque
vingt ans plus tard, l'édit de 1672 est révoqué,
et par une série de mesures échelonnées de
mars 1693 à juillet 1695,
1. Cité in H. M. FAY, Lépreux et cagots du Sud-Ouest,
Paris, 1910, p. 285.
2. P.-A. HILDENFINGER, La Léproserie de Reims du XIIe au
XVIIe siècle, Reims, 1906, p. 233.
3. DELAMARE, Traité de police, Paris, 1738, t. I, pp. 637-639.
4 VALVONNAIS, Histoire du Dauphiné, t. II, p. 171.
5. L CIBRARIO, Précis historique des ordres religieux de
Saint-Lazare et de Saint-Maurice, Lyon, 1860.
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les biens des maladreries devront être désormais
affectés aux autres hôpitaux et aux établissements
d'assistance. Les quelques lépreux qui sont dispersés
au hasard des 1200 maisons encore existantes seront groupés
à Saint-Mesmin près d'Orléans 1. Ces prescriptions
sont appliquées d'abord à Paris où le Parlement
transfère les revenus en question aux établissements
de l'Hôpital général; l'exemple est imité
par les juridictions provinciales; Toulouse affecte les biens
de ses léproseries à l'hôpital des Incurables
(1696); ceux de Beaulieu en Normandie passent à l'Hôtel-Dieu
de Caen; ceux de Voley sont attribués à l'hôpital
de Sainte-Foy 2. Seul avec Saint-Mesmin, l'enclos des Ganets près
de Bordeaux restera comme témoin.
Pour un million et demi d'habitants au XIIe siècle, Angleterre
et Écosse avaient ouvert à elles seules 220 léproseries.
Mais au XIVE siècle déjà le vide commence
à se creuser; au moment où Richard III ordonne une
enquête sur l'hôpital de Ripon -c'est en 1342 -il
n'y a plus de lépreux, il attribue aux pauvres les biens
de la fondation. L'archevêque Puisel avait fondé
à la fin du XIIe siècle un hôpital dans lequel
en 1434 deux places seulement étaient réservées
aux lépreux, et pour le cas où on pourrait en trouver
3. En 1348, la grande léproserie de Saint-Alban ne contient
plus que 3 malades; l'hôpital de Romenall dans le Kent est
abandonné vingt-quatre ans plus tard, faute de lépreux.
À Chatham, la maladrerie de Saint-Barthélemy établie
en 1078 avait été une des plus importantes d'Angleterre;
sous Elizabeth, on n'y entretient plus que deux personnes; elle
est supprimée finalement en 16274.
Même régression de la lèpre en Allemagne,
un peu plus lente peut-être; même conversion aussi
des léproseries, hâtée comme en Angleterre
par la Réforme qui confie à l'administration des
cités les oeuvres de bienfaisance et les établissements
hospitaliers; c'est ce qui se produit à Leipzig, à
Munich, à Hambourg. En 1542, les biens des léproseries
1. ROCHER, Notice historique sur la maladrerie de Saint-Hilaire-Saint-Mesmin,
Orléans, 1866.
2. J.-A. Ulysse CHEVALIER, Notice historique sur la maladrerie
de Voley près Romans, Romans, 1870, p. 61.
3. John MORRISSON HOBSON, Some early and later Houses of Pity,
pp. 12-13.
4. Ch. A. MERCIER, Leper Houses and Medieval Hospitals, p. 19.
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de Schleswig-Holstein sont transmis aux hôpitaux. À
Stuttgart le rapport d'un magistrat indique en 1589 que depuis
cinquante ans déjà, il n'y a plus de lépreux
dans la maison qui leur est destinée. À Lipplingen
la léproserie est très tôt peuplée
d'incurables et de fous 1.
Étrange disparition qui ne fut pas sans doute l'effet longtemps
cherché d'obscures pratiques médicales; mais le
résultat spontané de cette ségrégation,
et la conséquence, aussi, après la fin des Croisades,
de la rupture avec les foyers orientaux d'infection. La lèpre
se retire, abandonnant sans emploi ces bas lieux et ces rites
qui n'étaient point destinés à la supprimer,
mais à la maintenir dans une distance sacrée, à
la fixer dans une exaltation inverse. Ce qui va rester sans doute
plus longtemps que la lèpre, et se maintiendra encore à
une époque où, depuis des années déjà,
les léproseries seront vides, ce sont les valeurs et les
images qui s'étaient attachées au personnage du
lépreux; c'est le sens de cette exclusion, l'importance
dans le groupe social de cette figure insistante et redoutable
qu'on n'écarte pas sans avoir tracé autour d'elle
un cercle sacré.
Si on a retiré le lépreux du monde, et de la communauté
de l'Église visible, son existence pourtant manifeste toujours
Dieu puisque tout ensemble elle indique sa colère et marque
sa bonté: «Mon amy, dit le rituel de l'Église
de Vienne, il plaist à Notre Seigneur que tu soyes infect
de ceste maladie, et te faid Notre Seigneur une grant grâce
quand il te veut punir de maux que tu as faict en ce monde.»
Et au moment même où, par les mains du prêtre
et de ses assistants, il est traîné hors de l'Eglise
gressu retrogrado, on l'assure qu'il témoigne encore pour
Dieu: «Et combien que tu soyes séparé de l'Église
et de la compagnie des Sains, pourtant tu n'es séparé
de la grâce de Dieu.» Les lépreux de Brueghel
assistent de loin, mais pour toujours, à cette montée
du Calvaire où tout un peuple accompagne le Christ. Et,
témoins hiératiques du mal, ils font leur salut
dans et par cette exclusion elle-même: dans une étrange
réversibilité qui s'oppose à celle
1. VIRCHOW, Archiv zur Geschichte des Aussatzes, t. XIX, p. 71
et p. 80; t. XX, p. 511.
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des mérites et des prières, ils sont sauvés
par la main qui ne se tend pas. Le pécheur qui abandonne
le lépreux à sa porte, lui ouvre le salut. «Pourquoy
ayes patience en ta maladie; car Notre Seigneur pour ta maladie
ne te desprise point, ne te sépare point de sa compagnie;
mais si tu as patience tu seras saulvé, comme fut le ladre
qui mourut devant l'ostel du Nouveau riche et fut porté
tout droit en paradis 1.» L'abandon lui est un salut; son
exclusion lui offre une autre forme de communion.
La lèpre disparue, le lépreux effacé, ou
presque, des mémoires, ces structures resteront. Dans les
mêmes lieux souvent, les jeux de l'exclusion se retrouveront,
étrangement semblables deux ou trois siècles plus
tard. Pauvres, vagabonds, correctionnaires et «têtes
aliénées» reprendront le rôle abandonné
par le ladre, et nous verrons quel salut est attendu de cette
exclusion, pour eux et pour ceux-là mêmes qui les
excluent. Avec un sens tout nouveau, et dans une culture très
différente, les formes subsisteront -essentiellement cette
forme majeure d'un partage rigoureux qui est exclusion sociale,
mais réintégration spirituelle.
*
Mais n'anticipons pas.
Le relais de la lèpre fut pris d'abord par les maladies
vénériennes. D'un coup, à la fin du XVE siècle
elles succèdent à la lèpre comme par droit
d'héritage. On les reçoit dans plusieurs hôpitaux
de lépreux: sous François 1er on tente d'abord de
les parquer dans l'hôpital de la paroisse Saint-Eustache,
puis dans celui de Saint-Nicolas, qui naguère avaient servi
de maladreries. À deux reprises, sous Charles VIII, puis
en 1559, on leur avait affecté, à Saint-Germain-des-Prés,
diverses baraques et masures utilisées jadis pour les lépreux
2. Ils sont tellement nombreux bientôt qu'il faut envisager
de construire d'autres bâtiments «en certains lieux
spacieux de notre dite ville et
1. Rituel du diocèse de Vienne, imprimé sous l'archevêque
Gui de Poissieu, vers 1478. Cité par CHARRET, Histoire
de l'Église de Vienne, p. 752.
2. PIGNOT, Les Origines de l'Hôpital du Midi, Paris, 1885,
pp. 10 et 48.
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faubourgs, ségrégés de voisins 1».
Une nouvelle lèpre est née, qui prend la place de
la première. Non sans difficultés d'ailleurs, ni
conflits. Car les lépreux eux-mêmes ont leur effroi.
Ils éprouvent de la répugnance à accueillir
ces nouveaux venus dans le monde de l'horreur: «Est mirabilis
contagiosa et nimis formidanda infirmitas, quam etiam detestantur
leprosi et ea infectos secum habitare non permittant 2.»
Mais s'ils ont des droits plus anciens à séjourner
dans ces lieux «ségrégés», ils
se trouvent trop peu nombreux pour les faire valoir; les vénériens,
un peu partout, ont tôt fait de prendre leur place.
Et pourtant, ce ne sont pas les maladies vénériennes
qui assureront dans le monde classique le rôle que tenait
la lèpre à l'intérieur de la culture médiévale.
Malgré ces premières mesures d'exclusion, elles
prennent place bientôt parmi les autres maladies. Bon gré,
mal gré, on reçoit les vénériens dans
les hôpitaux. L'Hôtel-Dieu de Paris les accueille
3; à plusieurs reprises, on tente de les chasser; mais
on a beau faire, ils y séjournent et se mêlent aux
autres malades 4. En Allemagne on leur construit des maisons spéciales,
non pour établir l'exclusion, mais pour assurer un traitement;
les Fugger à Augsbourg fondent deux hôpitaux de ce
genre. La ville de Nuremberg appointe un médecin, qui affirmait
pouvoir «die malafrantzos vertreiben 5». C'est que
ce mal, à la différence de la lèpre, est
devenu très tôt chose médicale, relevant entièrement
du médecin. De tous côtés on instaure des
traitements; la compagnie de Saint-Côme emprunte aux Arabes
l'usage du mercure 6; à
1. D'après un manuscrit des Archives de l'Assistance publique
(dossier Petites-Maisons; liasse no 4).
2. TRITHEMIUS, Chronicon Hisangiense; cité par Potton dans
sa traduction de Ulric von Hutten, Sur la maladie française
et sur les propriétés du bois de gaïac, Lyon,
1865, p. 9.
3. La première mention de maladie vénérienne
en France se trouve dans un compte de l'Hôtel-Dieu, cité
par BRIÈLE, Collection de Documents pour servir à
l'histoire des hôpitaux de Paris, Paris, 1881-1887, III,
fasc. 2.
4. Cf. procès-verbal d'une visite de l'Hôtel-Dieu,
en 1507, cité par PIGNOT, loc. cit., p. 125.
5. D'après R. GOLDHAHN, Spital und Arzt von Einst bis Jetzt,
p. 110.
6. Béthencourt lui donne l'avantage sur toute autre médication,
dans son Nouveau carême de pénitence et purgatoire
d'expiation, 1527.
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l'Hôtel-Dieu de Paris, on utilise surtout la thériaque.
Puis c'est la grande vogue du gaïac, plus précieux
que l'or d'Amérique, s'il faut en croire Fracastor en sa
Syphilidis, et Ulrich von Hutten. Un peu partout, on pratique
les cures sudorifiques. Bref le mal vénérien s'installe,
au cours du XVIe siècle, dans l'ordre des maladies qui
demandent traitement. Sans doute, il est pris dans tout un ensemble
de jugements moraux: mais cet horizon ne modifie que très
peu l'appréhension médicale de la maladie 1.
Fait curieux à constater: c'est sous l'influence du monde
de l'internement tel qu'il s'est constitué au XVIIe siècle,
que la maladie vénérienne s'est détachée,
dans une certaine mesure, de son contexte médical, et qu'elle
s'est intégrée, à côté de la
folie, dans un espace moral d'exclusion. En fait le véritable
héritage de la lèpre, ce n'est pas là qu'il
faut le chercher, mais dans un phénomène fort complexe,
et que la médecine mettra bien longtemps à s'approprier.
Ce phénomène, c'est la folie. Mais il faudra un
long moment de latence, près de deux siècles, pour
que cette nouvelle hantise, qui succède à la lèpre
dans les peurs séculaires, suscite comme elle des réactions
de partage, d'exclusion, de purification qui lui sont pourtant
apparentées d'une manière évidente. Avant
que la folie ne soit maîtrisée, vers le milieu du
XVIIe siècle, avant qu'on ressuscite, en sa faveur, de
vieux rites, elle avait été liée, obstinément,
à toutes les expériences majeures de la Renaissance.
C'est cette présence, et quelques-unes de ses figures essentielles,
qu'il faut maintenant rappeler d'une manière très
hâtive.
*
Commençons par la plus simple de ces figures, la plus symbolique
aussi.
Un objet nouveau vient de faire son apparition dans le paysage
imaginaire de la Renaissance; bientôt il y occupera une
place privilégiée: c'est la Nef des fous, étrange
1. Le livre de Béthencourt, malgré son titre, est
un rigoureux ouvrage de médecine.
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bateau ivre qui file le long des calmes fleuves de la Rhénanie
et des canaux flamands.
Le Narrenschiff, évidemment, est une composition littéraire,
empruntée sans doute au vieux cycle des Argonautes, qui
a repris récemment vie et jeunesse parmi les grands thèmes
mythiques, et auquel on vient de donner figure institutionnelle
dans les États de Bourgogne.
La mode est à la composition de ces Nefs dont l'équipage
de héros imaginaires, de modèles éthiques,
ou de types sociaux, s'embarque pour un grand voyage symbolique
qui leur apporte sinon la fortune, du moins, la figure de leur
destin ou de leur vérité. C'est ainsi que Symphorien
Champier compose successivement une Nef des princes et des batailles
de Noblesse en 1502, puis une Nef des dames vertueuses en 1503;
on a aussi une Nef de santé, à côté
de Blauwe Schute de Jacop Van Oestvoren en 1413, du Narrenschiff
de Brant (1497) et de l'ouvrage de Josse Bade: Stultiferae naviculae
scaphae fatuarum mulierum (1498). Le tableau de Bosch, bien sûr,
appartient à toute cette flotte de rêve.
Mais de tous ces vaisseaux romanesques ou satiriques, le Narrenschiff
est le seul qui ait eu une existence réelle, car ils ont
existé, ces bateaux qui d'une ville à l'autre menaient
leur cargaison insensée. Les fous alors avaient une existence
facilement errante. Les villes les chassaient volontiers de leur
enceinte; on les laissait courir dans des campagnes éloignées,
quand on ne les confiait pas à un groupe de marchands et
de pèlerins. La coutume était surtout fréquente
en Allemagne; à Nuremberg, pendant la première moitié
du XVE siècle, on avait enregistré la présence
de 62 fous; 31 ont été chassés; pour les
cinquante années qui suivirent, on a trace encore de 21
départs obligés; encore ne s'agit-il que des fous
arrêtés par les autorités municipales 1. Il
arrivait souvent qu'on les confiât à des bateliers:
à Francfort, en 1399, on charge des mariniers de débarrasser
la ville d'un fou qui s'y promenait nu; dans les premières
années du XVE siècle, un fou criminel est renvoyé
de la même manière à Mayence. Parfois les
matelots jettent à terre, plus vite qu'ils ne l'avaient
1. T. KIRCHHOFF, Geschichte der Psychiatrie, Leipzig, 1912.
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promis, ces passagers incommodes; témoin ce forgeron de
Francfort deux fois parti et deux fois revenu, avant d'être
reconduit définitivement à Kreuznach 1. Souvent,
les villes d'Europe ont dû voir aborder ces navires de fous.
Il n'est pas aisé de repérer le sens précis
de cette coutume. On pourrait penser qu'il s'agit d'une mesure
générale de renvoi dont les municipalités
frappent les fous en état de vagabondage; hypothèse
qui ne peut rendre compte des faits à elle seule puisqu'il
arrive que certains fous, avant même qu'on se mette à
construire pour eux des maisons spéciales, soient reçus
dans les hôpitaux et soignés comme tels; à
l'Hôtel-Dieu de Paris, ils ont leurs couchettes aménagées
dans des dortoirs 2; et d'ailleurs dans la plupart des villes
d'Europe, il a existé tout au long du Moyen Age et de la
Renaissance un lieu de détention réservé
aux insensés; c'est par exemple le Châtelet de Melun
3 ou la fameuse Tour aux Fous de Caen 4; ce sont les innombrables
Narrtürmer d'Allemagne, comme les portes de Lübeck ou
le Jungpfer de Hambourg 5. Les fous ne sont donc pas invariablement
chassés. On peut donc supposer qu'on ne chasse parmi eux
que les étrangers, chaque ville acceptant de se charger
seulement de ceux qui sont au nombre de ses citoyens. Ne relève-t-on
pas en effet dans la comptabilité de certaines cités
médiévales des subventions destinées aux
fous, ou des donations faites en faveur des insensés 6?
En fait le problème n'est
1. Cf. KRIEGK, Heilanstalten, Geistkranke ins mittelälterliche
Frankfort am Main, 1863.
2. Cf. Comptes de l'Hôtel-Dieu, XIX, 190 et XX. 346. Cités
par COYECQUE, L'Hôtel-Dieu de Paris au Moyen Âge,
Paris, 1889-1891. Histoire et Documents, t. 1. p. 109.
3. Archives hospitalières de Melun. Fonds Saint-Jacques,
E, 14,67.
4. A. JOLY, L'Internement des fous sous l'Ancien Régime
dans la généralité de Basse-Normandie, Caen,
1868.
5. Cf. ESCHENBURG, Geschichte unserer Irrenanstalten, Lübeck,
1844, et von HESS, Hamburg topographisch, historisch, und politik
beschreiben, t. 1. pp. 344-345.
6. Par exemple, en 1461, Hambourg donne 14 th. 85 s. à
une femme qui doit s'occuper des fous (GERNET, Mitteilungen aus
der ältereren MedizineGeschichte Hamburgs, p. 79). À
Lübeck, testament d'un certain Gerd Sunderberg pour «den
armen dullen Luden» en 1479. (Cité in LAEHR, Gedenktage
der Psychiatrie, Berlin, 1887, p. 320).
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pas aussi simple: car il existe des points de ralliement où
les fous, plus nombreux qu'ailleurs, ne sont pas autochtones.
Au premier rang viennent les lieux de pèlerinage: à
Saint-Mathurin de Larchant, à Saint-Hildevert de Gournay,
à Besançon, à Gheel; ces pèlerinages
étaient organisés, subventionnés parfois
par les cités ou les hôpitaux 1. Et il se peut que
ces nefs de fous, qui ont hanté l'imagination de la toute
première Renaissance, aient été des navires
de pèlerinage, des navires hautement symboliques d'insensés
en quête de leur raison: les uns descendaient les rivières
de Rhénanie en direction de la Belgique et de Gheel; les
autres remontaient le Rhin vers le Jura et Besançon.
Mais il y a d'autres villes, comme Nuremberg, qui n'ont certainement
pas été des lieux de pèlerinage, et qui groupent
un grand nombre de fous, beaucoup plus, en tout cas, que ceux
qui pourraient être fournis par la cité elle-même.
Ces fous sont logés et entretenus sur le budget de la ville,
et pourtant ils ne sont point soignés; ils sont purement
et simplement jetés dans les prisons 2. On peut croire
que, dans certaines villes importantes -lieux de passage et de
marchés -les fous étaient amenés par les
marchands et mariniers en nombre assez considérable, et
qu'on les y «perdait», purifiant ainsi de leur présence
la ville dont ils étaient originaires. Il est peut-être
arrivé que ces lieux de «contre-pèlerinage»
viennent à se confondre avec les points où, au contraire,
les insensés étaient conduits à titre de
pèlerins. Le souci de guérison et celui d'exclusion
se rejoignaient; on enfermait dans l'espace sacré du miracle.
Il est possible que le village de Gheel se soit développé
de cette manière -lieu de pèlerinage
1. Il arrive même qu'on subventionne des remplaçants:
«Payé et baillé à un homme qui fut
envoyé à Saint-Mathurin de Larchant pour faire la
neuvaine de la dite soeur Robine étant malade et en frénésie,
VIII, s. p.» (Comptes de l'Hôtel-Dieu, XXIII; COYECQUE,
loc. cit., ibid.).
2. À Nuremberg, au cours des années 1377-1378, et
1381-1397, on compte 37 fous placés dans les prisons, dont
17 sont des étrangers venant de Regensburg, Weissenburg,
Bamberg, Bayreuth, Vienne, la Hongrie. Dans la période
suivante, il semble que, pour une raison qu'on ignore, Nuremberg
ait abandonné son rôle de point de rassemblement,
et qu'au contraire on prenne un soin méticuleux de chasser
les fous qui ne sont pas originaires de la ville (cf. KIRCHHOFF,
loc. cit.).
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devenant enclos, terre sainte où la folie attend sa délivrance,
mais où l'homme opère, selon de vieux thèmes,
comme un partage rituel.
C'est que cette circulation des fous, le geste qui les chasse,
leur départ et leur embarquement n'ont pas tout leur sens
au seul niveau de l'utilité sociale ou de la sécurité
des citoyens. D'autres significations plus proches du rite s'y
trouvaient certainement présentes; et on peut encore en
déchiffrer quelques traces. C'est ainsi que l'accès
des églises est interdit aux fous 1 alors que le droit
ecclésiastique ne leur interdit pas l'usage des sacrements
2. L'Eglise ne prend pas de sanction contre un prêtre qui
devient insensé; mais à Nuremberg, en 1421, un prêtre
fou est chassé avec une solennité particulière,
comme si l'impureté était multipliée par
le caractère sacré du personnage, et la ville prélève
sur son budget l'argent qui doit lui servir de viatique 3. Il
arrivait que certains insensés soient fouettés publiquement,
et qu'au cours d'une sorte de jeu, ils soient ensuite poursuivis
dans une course simulée et chassés de la ville à
coups de verges 4. Autant de signes que le départ des fous
s'inscrivait parmi d'autres exils rituels.
On comprend mieux alors la curieuse surcharge qui affecte la navigation
des fous et lui donne sans doute son prestige. D'un côté,
il ne faut pas réduire la part d'une efficacité
pratique incontestable; confier le fou à des marins, c'est
éviter à coup sûr qu'il ne rôde indéfiniment
sous les murs de la ville, c'est s'assurer qu'il ira loin, c'est
le rendre prisonnier de son propre départ. Mais à
cela, l'eau ajoute la masse obscure de ses propres valeurs; elle
emporte, mais elle fait plus, elle purifie; et puis la navigation
livre l'homme à l'incertitude du sort; là chacun
est confié à son propre destin, tout embarquement
est, en
1. On punit de trois jours de prison un garçon de Nuremberg
qui avait amené un fou dans une église, 1420. Cf.
KIRCHHOFF, loc. cit.
2. Le concile de Carthage, en 348, avait permis qu'on donne la
communion à un fou, même en dehors de toute rémission
pourvu qu'une irrévérence ne fût pas à
craindre. Saint Thomas expose la même opinion. Cf. PORTAS,
Dictionnaire des cas de conscience, 1741, t. I, p. 785.
3. Un homme qui lui avait volé son manteau est puni de
sept jours de prison (KIRCHHOFF, loc. cit.).
4. Cf. KRIEGK, loc. cit.
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puissance, le dernier. C'est vers l'autre monde que part le fou
sur sa folle nacelle; c'est de l'autre monde qu'il vient quand
il débarque. Cette navigation du fou, c'est à la
fois le partage rigoureux, et l'absolu Passage. Elle ne fait,
en un sens, que développer, tout au long d'une géographie
mi-réelle, mi-imaginaire, la situation liminaire du fou
à l'horizon du souci de l'homme médiéval
- situation symbolique et réalisée à la fois
par le privilège qui est donné au fou d'être
enfermé aux portes de la ville: son exclusion doit l'enclore;
s'il ne peut et ne doit avoir d'autre prison que le seuil lui-même,
on le retient sur le lieu du passage. Il est mis à l'intérieur
de l'extérieur, et inversement. Posture hautement symbolique,
qui restera sans doute la sienne jusqu'à nos jours, si
on veut bien admettre que ce qui fut jadis forteresse visible
de l'ordre est devenu maintenant château de notre conscience.
L'eau et la navigation ont bien ce rôle. Enfermé
dans le navire, d'où on n'échappe pas, le fou est
confié à la rivière aux mille bras, à
la mer aux mille chemins, à cette grande incertitude extérieure
à tout. Il est prisonnier au milieu de la plus libre, de
la plus ouverte des routes: solidement enchaîné à
l'infini carrefour. Il est le Passager par excellence, c'est-à-dire
le prisonnier du passage. Et la terre sur laquelle il abordera,
on ne la connaît pas, tout comme on ne sait pas, quand il
prend pied, de quelle terre il vient. Il n'a sa vérité
et sa patrie que dans cette étendue inféconde entre
deux terres qui ne peuvent lui appartenir 1. Est-ce ce rituel
qui par ces valeurs est à l'origine de la longue parenté
imaginaire qu'on peut suivre tout au long de la culture occidentale?
Ou est-ce, inversement, cette parenté qui a, du fond des
temps, appelé puis fixé le rite d'embarquement?
Une chose au moins est certaine: l'eau et la folie sont liées
pour longtemps dans le rêve de l'homme européen.
Déjà, sous le déguisement d'un fou, Tristan
jadis s'était laissé jeter par des bateliers sur
la côte de Cornouailles. Et quand il se présente
au château du roi Marc, nul ne le
1. Ces thèmes sont étrangement proches de celui
de l'enfant interdit et maudit, enfermé dans une nacelle
et confié aux flots qui le conduisent dans un autre monde,
mais pour celui-ci, il y a ensuite retour à la vérité.
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reconnaît, nul ne sait d'où il vient. Mais il tient
trop de propos étranges, familiers et lointains; il connaît
trop les secrets du bien-connu, pour n'être pas d'un autre
monde, très proche. Il ne vient pas de la terre solide,
avec ses solides cités; mais bien de l'inquiétude
incessante de la mer, de ces chemins inconnus qui recèlent
tant d'étranges savoirs, de cette plaine fantastique, envers
du monde. Iseut, la première, le sait bien que ce fou est
fils de la mer, et que d'insolents matelots l'ont jeté
là, signe de malheur: «Maudits soient-ils les mariniers
qui ont amené ce fou! Que ne l'ont-ils jeté à
la mer 1!» Et plusieurs fois au cours des temps, le même
thème réapparaît: chez les mystiques du XVe
siècle, il est devenu le motif de l'âme nacelle,
abandonnée sur la mer infinie des désirs, dans le
champ stérile des soucis et de l'ignorance, parmi les faux
reflets du savoir, au beau milieu de la déraison du monde
-nacelle en proie à la grande folie de la mer, si elle
ne sait jeter l'ancre solide, la foi, ou tendre ses voiles spirituelles
pour que le souffle de Dieu la conduise au port 2. À la
fin du XVIe siècle, de Lancre voit dans la mer l'origine
de la vocation démoniaque de tout un peuple: le labour
incertain des navires, la seule confiance aux astres, les secrets
transmis, l'éloignement des femmes, l'image enfin de cette
grande plaine troublée, font perdre à l'homme la
foi en Dieu, et toutes les attaches solides de la patrie; il se
livre alors au Diable et à l'océan de ses ruses
3. À l'époque classique, on explique volontiers
la mélancolie anglaise par l'influence d'un climat marin:
le froid, l'humidité, l'instabilité du temps, toutes
ces fines gouttelettes d'eau qui pénètrent les canaux
et les fibres du corps humain, et lui font perdre sa fermeté,
prédisposent à la folie 4. Enfin, négligeant
toute une immense littérature qui irait d'Ophélie
à la Lorelei, citons seulement les grandes analyses mi-anthropologiques,
mi-cosmologiques de Heinroth, qui font de la folie comme la manifestation
en l'homme d'un élément obscur et aquatique, sombre
désordre, chaos
1. Tristan et Iseut, éd. Bossuat, pp. 219-222.
2. Cf. entre autres TAUBER, Predigter, XLI.
3. DELANCRE, De l'Inconstance des mauvais anges, Paris, 1612.
4. G. CHEYNE, The English Malady, Londres, 1733.
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mouvant, germe et mort de toutes choses, qui s'oppose à
la stabilité lumineuse et adulte de l'esprit 1.
Mais si la navigation des fous se rattache dans l'imagination
occidentale à tant de motifs immémoriaux, pourquoi,
si brusquement, vers le XVe siècle, cette soudaine formulation
du thème, dans la littérature et dans l'iconographie?
Pourquoi voit-on surgir d'un coup cette silhouette de la Nef des
fous et son équipage insensé envahir les paysages
les plus familiers? Pourquoi, de la vieille alliance de l'eau
et de la folie, est née un jour, et ce jour-là,
cette barque?
*
C'est qu'elle symbolise toute une inquiétude, montée
soudain à l'horizon de la culture européenne, vers
la fin du Moyen Âge. La folie et le fou deviennent personnages
majeurs, dans leur ambiguïté: menace et dérision,
vertigineuse déraison du monde, et mince ridicule des hommes.
D'abord toute une littérature de contes et de moralités.
Son origine, sans doute, est fort lointaine. Mais à la
fin du Moyen Age, elle prend une surface considérable:
longue série de «folies» qui, stigmatisant
comme par le passé vices et défauts, les rattachent
tous, non plus à l'orgueil, non plus au manque de charité,
non plus à l'oubli des vertus chrétiennes, mais
à une sorte de grande déraison dont nul, au juste,
n'est précisément coupable, mais qui entraîne
chacun par une complaisance secrète 2. La dénonciation
de la folie devient la forme générale de la critique.
Dans les Farces et les soties, le personnage du Fou, du Niais,
ou du Sot prend de plus en plus d'importance 3. Il n'est plus
simplement, dans les marges, la silhouette
1. Il faudrait ajouter que le «lunatisme» n'est pas
étranger à ce thème. La lune, dont, pendant
des siècles, on a admis l'influence sur la folie, est le
plus aquatique des astres. La parenté de la folie avec
le soleil et le feu est d'apparition beaucoup plus tardive (Nerval,
Nietzsche, Artaud).
2. Cf. par exemple, Des six manières de fols; ms. Arsenal
2767.
3. Dans la Sottie de Folle Balance, quatre personnages sont «fois»:
le gentilhomme, le marchand, le laboureur (c'est-à-dire
la société tout entière) et Folle Balance
elle-même.
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ridicule et familière 1 : il prend place au centre du théâtre,
comme le détenteur de la vérité -jouant ici
le rôle complémentaire et inverse de celui qui est
joué par la folie dans les contes et les satires. Si la
folie entraîne chacun dans un aveuglement où il se
perd, le fou, au contraire, rappelle à chacun sa vérité;
dans la comédie où chacun trompe les autres et se
dupe lui-même, il est la comédie au second degré,
la tromperie de la tromperie; il dit dans son langage de niais,
qui n'a pas figure de raison, les paroles de raison qui dénouent,
dans le comique, la comédie: il dit l'amour aux amoureux
2, la vérité de la vie aux jeunes gens 3, la médiocre
réalité des choses aux orgueilleux, aux insolents
et aux menteurs 4. Il n'est pas jusqu'aux vieilles fêtes
des fous, en si grand honneur en Flandre et dans le nord de l'Europe,
qui ne prennent place sur le théâtre et n'organisent
en critique sociale et morale ce qu'il pouvait y avoir en elles
de parodie religieuse spontanée.
Dans la littérature savante également, la Folie
est au travail, au coeur même de la raison et de la vérité.
C'est elle qui embarque indifféremment tous les hommes
sur son navire insensé et les promet à la vocation
d'une odyssée commune (Blauwe Schute de Van Oestvoren,
le Narrenschiff de Brant); c'est elle dont Murner conjure le règne
maléfique dans sa Narrenbeschwörung; c'est elle qui
a partie liée avec l'Amour dans la satire de Corroz Contre
Fol Amour, ou qui est en contestation avec lui pour savoir lequel
des deux est premier, lequel des deux rend l'autre possible, et
le conduit à sa guise, comme dans le dialogue de Louise
Labé, Débat de folie et d'amour. La Folie a aussi
ses jeux académiques: elle est objet de discours, elle
en tient elle-même sur elle-même; on la
1. C'est encore le cas dans la Moralité nouvelle des enfants
de maintenant, ou dans la Moralité nouvelle de Charité,
où le Fol est un des 12 personnages.
2. Comme dans la Farce de Tout Mesnage, où le fol contrefait
le médecin pour guérir une chambrière malade
d'amour.
3. Dans la Farce des cris de Paris, le Fol intervient dans une
discussion entre deux jeunes gens pour leur dire ce qu'est le
mariage.
4. Le Sot, dans la Farce du Gaudisseur, dit la vérité
chaque fois que le Gaudisseur se vante.
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dénonce, elle se défend, elle revendique pour elle
d'être plus proche du bonheur et de la vérité
que la raison, d'être plus proche de la raison que la raison
elle-même; Wimpfeling rédige le Monopolium Philosophorum
l, et Judocus Gallus le Monopolium et societas, vulgo des Lichtschiffs
2. Enfin, au centre de ces jeux sérieux, les grands textes
des humanistes: Flayder et Érasme 3. En face de tous ces
propos, de leur dialectique inlassable, en face de tous ces discours
indéfiniment repris et retournés, une longue dynastie
d'images, depuis Jérôme Bosch avec La Cure de la
folie et La Nef des fous, jusqu'à Brueghel et sa Dulie
Grete; et la gravure transcrit ce que le théâtre,
ce que la littérature ont déjà repris: les
thèmes enchevêtrés de la Fête, et de
la Danse des Fous 4. Tant il est vrai qu'à partir du XVE
siècle le visage de la folie a hanté l'imagination
de l'homme occidental.
Une succession de dates parle d'elle-même: la Danse des
Morts du cimetière des Innocents date sans doute des premières
années du XVE siècle 5; celle de la Chaise-Dieu
aurait été composée vers 1460 environ; et
c'est en 1485 que Guyot Marchand publie sa Danse macabre. Ces
soixante années, à coup sûr, furent dominées
par toute cette imagerie ricanante de la mort. Et c'est en 1492
que Brant écrit le Narrenschiff; cinq ans plus tard on
le traduit en latin. Dans les toutes dernières années
du siècle Jérôme Bosch compose sa Nef des
fous. L'Éloge de la folie est de 1509. L'ordre des successions
est clair.
Jusqu'à la seconde moitié du XVE siècle,
ou encore un peu au-delà, le thème de la mort règne
seul. La fin de l'homme, la fin des temps ont la figure des pestes
et des
1. Heidelberg, 1480.
2. Strasbourg, 1489. Ces discours reprennent sur le mode sérieux
les
sermons et discours bouffons qui sont prononcés au théâtre
comme le Sermon joyeux et de grande value à tous les fous
pour leur montrer à sages devenir.
3. Moria Rediviva, 1527; Éloge de la folie, 1509.
4. Cf. par exemple une fête des fous reproduite dans BASTELAER
(Les Estampes de Brueghel, Bruxelles, 1908); ou la Narrentanz
qu'on peut voir dans GEISBERG, Deutsche Holzsch, p. 262.
5. D'après le Journal d'un Bourgeois de Paris: «L'an
1424 fut faite danse macabre aux Innocents», cité
in E. MÂLE, L'Art religieux de la fin du Moyen Âge,
p. 363.
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guerres. Ce qui surplombe l'existence humaine, c'est cet achèvement
et cet ordre auquel nul n'échappe. La présence qui
menace à l'intérieur même du monde, c'est
une présence décharnée. Et voilà que
dans les dernières années du siècle, cette
grande inquiétude pivote sur elle-même; la dérision
de la folie prend la relève de la mort et de son sérieux.
De la découverte de cette nécessité qui réduisait
fatalement l'homme à rien, on est passé à
la contemplation méprisante de ce rien qu'est l'existence
elle-même. L'effroi devant cette limite absolue de la mort
s'intériorise dans une ironie continue; on le désarme
par avance; on le rend lui-même dérisoire, en lui
donnant une forme quotidienne et maîtrisée, en le
renouvelant à chaque instant dans le spectacle de la vie,
en le disséminant dans les vices, les travers et les ridicules
de chacun. L'anéantissement de la mort n'est plus rien
puisqu'il était déjà tout, puisque la vie
n'était elle-même que fatuité, paroles vaines,
fracas de grelots et de marottes. La tête est déjà
vide, qui deviendra crâne. La folie, c'est le déjà-là
de la mort 1. Mais c'est aussi sa présence vaincue, esquivée
dans ces signes de tous les jours qui, en annonçant qu'elle
règne déjà, indiquent que sa proie sera une
bien pauvre prise. Ce que la mort démasque, n'était
que masque, et rien d'autre; pour découvrir le rictus du
squelette, il a suffi de soulever quelque chose qui n'était
ni vérité ni beauté, mais seulement figure
de plâtre et oripeau. Du masque vain au cadavre, le même
sourire s'est continué. Mais ce qu'il y a dans le rire
du fou, c'est qu'il rit par avance du rire de la mort; et l'insensé,
en présageant le macabre, l'a désarmé. Les
cris de Margot la Folle triomphent, en pleine Renaissance, de
ce Triomphe de la mort, chanté à la fin du Moyen
Âge sur les murs de Campo Santo.
La substitution du thème de la folie à celui de
la mort ne marque pas une rupture, mais plutôt une torsion
à l'intérieur de la même inquiétude.
C'est toujours du néant de l'existence qu'il est question,
mais ce néant n'est plus
1. En ce sens, l'expérience de la folie est en rigoureuse
continuité avec celle de la lèpre. Le rituel d'exclusion
du lépreux montrait qu'il était, vivant, la présence
même de la mort.
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reconnu comme terme extérieur et final, à la fois
menace et conclusion; il est éprouvé de l'intérieur,
comme la forme continue et constante de l'existence. Et tandis
qu'autrefois la folie des hommes était de ne point voir
que le terme de la mort approchait, tandis qu'il fallait les rappeler
à la sagesse par le spectacle de la mort, maintenant la
sagesse consistera à dénoncer partout la folie,
à apprendre aux hommes qu'ils ne sont déjà
rien de plus que des morts, et que si le terme est proche, c'est
dans la. mesure où la folie devenue universelle ne fera
plus qu'une seule et même chose avec la mort elle-même.
C'est ce que prophétise Eustache Deschamps:
On est lâches, chétifs et mols,
Vieux, convoiteux et mal parlant.
Je ne vois que folles et fols
La fin approche en vérité
Tout va mal 1.
Les éléments sont maintenant inversés. Ce
n'est plus la fin des temps et du monde qui montrera rétrospectivement
que les hommes étaient fous de ne point s'en préoccuper;
c'est la montée de la folie, sa sourde invasion qui indique
que le monde est proche de sa dernière catastrophe; c'est
la démence des hommes qui l'appelle et la rend nécessaire.
Ce lien de la folie et du néant est noué d'une façon
si serrée au XVE siècle qu'il subsistera longtemps,
et qu'on le retrouvera encore au centre de l'expérience
classique de la folie 2.
*
Sous ses formes diverses -plastiques ou littéraires cette
expérience de l'insensé semble d'une extrême
cohérence. Peinture et texte renvoient perpétuellement
l'un à l'autre -ici commentaire et là illustration.
La Narrentanz
1. Eustache DESCHAMPS, Oeuvres, éd. Saint-Hilaire de Raymond.
t. l, p. 203.
2. Cf. infra, IIe partie, chap. III.
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est un seul et même thème qu'on trouve et retrouve
dans des fêtes populaires, dans des représentations
théâtrales, dans les gravures, et toute la dernière
partie de l'Éloge de la Folie est construite sur le modèle
d'une longue danse de fous où chaque profession et chaque
état défile à son tour pour former la grande
ronde de déraison. Il est probable que dans la Tentation
de Lisbonne, bien des figures de la faune fantastique qui envahit
la toile, sont empruntées aux masques traditionnels; certaines
peut-être sont transposées du Malleus 1. Quant à
la fameuse Nef des Fous n'est-elle pas traduite directement du
Narrenschiff de Brant, dont elle porte le titre, et dont elle
semble illustrer d'une façon très précise
le chant XXVII, consacré lui aussi à stigmatiser
les potatores et edaces? On a même été jusqu'à
supposer que le tableau de Bosch faisait partie de toute une série
de peintures, illustrant les principaux chants du poème
de Brant 2.
En fait, il ne faut pas se laisser prendre par ce qu'il y a de
strict dans la continuité des thèmes, ni supposer
plus que ce qui est dit par l'histoire elle-même 3. Il est
probable qu'on ne pourrait pas refaire sur ce sujet une analyse
comme celle qu'Émile Mâle a menée pour les
époques précédentes, et singulièrement
à propos du thème de la mort. Entre le verbe et
l'image, entre ce qui est figuré par le langage et ce qui
est dit par la plastique, la belle unité commence à
se dénouer; une seule et même signification ne leur
est pas immédiatement commune. Et s'il est vrai que l'Image
a encore la vocation de dire, de transmettre quelque chose de
consubstantiel au langage, il faut bien reconnaître que,
déjà, elle ne dit plus la même chose; et que
par ses valeurs plastiques propres la peinture s'enfonce dans
une expérience qui s'écartera toujours plus du
1. Même si la Tentation de Lisbonne n'est pas une des dernières
oeuvres de Bosch comme le croit Baldass, elle est certainement
postérieure au Malleus Maleficarum qui date de 1487.
2. C'est la thèse de Desmonts dans: «Deux primitifs
Hollandais au musée du Louvre», Gazette des Beaux-Arts,
1919, p. 1.
3. Comme le fait Desmonts à propos de Bosch et de Brant;
s'il est vrai que le tableau a été peint peu d'années
après la publication du livre, lequel a eu aussitôt
un succès considérable, aucun fait ne prouve que
Bosch ait voulu illustrer le Narrenschiff, a fortiori tout le
Narrenschiff.
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langage, quelle que puisse être l'identité superficielle
du thème. Figure et parole illustrent encore la même
fable de la folie dans le même monde moral; mais déjà
elles prennent deux directions différentes, indiquant,
dans une fêlure encore à peine perceptible, ce qui
sera la grande ligne de partage dans l'expérience occidentale
de la folie.
La montée de la folie sur l'horizon de la Renaissance s'aperçoit
d'abord à travers le délabrement du symbolisme gothique;
comme si ce monde, où le réseau des significations
spirituelles était si serré, commençait à
se brouiller, laissant apparaître des figures dont le sens
ne se livre plus que sous les espèces de l'insensé.
Les formes gothiques subsistent encore pour un temps, mais, peu
à peu, elles deviennent silencieuses, cessent de dire,
de rappeler et d'enseigner, et ne manifestent plus, hors de tout
langage possible, mais pourtant dans la familiarité du
regard, que leur présence fantastique. Libérée
de la sagesse et de la leçon qui l'ordonnaient, l'image
commence à graviter autour de sa propre folie.
Paradoxalement, cette libération vient d'un foisonnement
de signification, d'une multiplication du sens par lui-même,
qui tisse entre les choses des rapports si nombreux, si croisés,
si riches, qu'ils ne peuvent plus être déchiffrés
que dans l'ésotérisme du savoir, et que les choses
de leur côté se surchargent d'attributs, d'indices,
d'allusions où elles finissent par perdre leur figure propre.
Le sens ne se lit plus dans une perception immédiate, la
figure cesse de parler d'elle-même; entre le savoir qui
l'anime, et la forme dans laquelle elle se transpose, un vide
se creuse. Elle est libre pour l'onirisme. Un livre porte témoignage
de cette prolifération de sens à la fin du monde
gothique, c'est le Speculum humanae salvationis 1 qui, outre toutes
les correspondances établies par la tradition des Pères,
fait valoir entre l'Ancien et le Nouveau Testament, tout un symbolisme
qui n'est pas de l'ordre de la Prophétie, mais de l'équivalence
imaginaire. La Passion du Christ n'est pas préfigurée
seulement par le sacrifice d'Abraham; elle appelle autour d'elle
tous les prestiges du supplice et ses rêves innombrables;
Tubal, le forgeron, et la roue d'Isaïe
1. Cf. Émile MÂLE, loc. cit., pp. 234-237.
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prennent place autour de la croix, formant hors de toutes les
leçons du sacrifice le tableau fantastique de l'acharnement,
des corps torturés et de la douleur. Voilà l'image
surchargée de sens supplémentaires, et contrainte
de les livrer. Mais le rêve, l'insensé, le déraisonnable
peuvent se glisser dans cet excès de sens. Les figures
symboliques deviennent aisément des silhouettes de cauchemar.
Témoin cette vieille image de la sagesse, si souvent traduite,
dans les gravures allemandes, par un oiseau au long cou dont les
pensées en s'élevant lentement du coeur jusqu'à
la tête ont le temps d'être pesées et réfléchies
1 ; symbole dont les valeurs s'alourdissent d'être trop
accentuées: le long chemin de réflexion devient
dans l'image alambic d'un savoir subtil, instrument qui distille
les quintessences. Le cou du Gutemensch indéfiniment s'allonge
pour mieux figurer, en plus de la sagesse, toutes les médiations
réelles du savoir; et l'homme symbolique devient un oiseau
fantastique dont le cou démesuré se replie mille
fois sur lui-même -être insensé, à mi-chemin
de l'animal et de la chose, plus proche des prestiges propres
à l'image que de la rigueur d'un sens. Cette symbolique
sagesse est prisonnière des folies du rêve.
Conversion fondamentale du monde des images: la contrainte d'un
sens multiplié le libère de l'ordonnance des formes.
Tant de significations diverses s'insèrent sous la surface
de l'image, qu'elle ne présente plus qu'une face énigmatique.
Et son pouvoir n'est plus d'enseignement mais de fascination.
Caractéristique est l'évolution du grylle, du fameux
grylle, familier déjà au Moyen Âge, celui
des psautiers anglais, celui de Chartres et de Bourges. Il enseignait
alors comment chez l'homme de désir l'âme était
devenue prisonnière de la bête; ces visages grotesques
posés sur le ventre des monstres appartenaient au monde
de la grande métaphore platonicienne, et dénonçaient
l'avilissement de l'esprit dans la folie du péché.
Mais voilà qu'au XVe siècle, le grylle, image de
la folie humaine, devient une des figures privilégiées
des innombrables Tentations. Ce qui assaille la tranquillité
de l'ermite, ce ne sont
1. Cf. C.-V. LANGLOIS, La Connaissance de la nature et du monde
au Moyen Âge, Paris, 1911, p. 243.
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pas les objets du désir; ce sont ces formes démentes,
fermées sur le secret, qui sont montées d'un rêve,
et demeurent là, à la surface d'un monde, silencieuses
et furtives. Dans la Tentation de Lisbonne, en face de saint Antoine,
s'est assise une de ces figures née de la folie, de sa
solitude, de sa pénitence, de ses privations; un mince
sourire éclaire ce visage sans corps, pure présence
de l'inquiétude sous les espèces d'une grimace agile.
Or c'est bien cette silhouette de cauchemar qui est à la
fois le sujet et l'objet de la tentation; c'est elle qui fascine
le regard de l'ascète -l'un et l'autre demeurant prisonniers
d'une sorte d'interrogation en miroir, qui reste indéfiniment
sans réponse, dans un silence habité seulement par
tout le grouillement immonde qui les entoure 1. Le grylle ne rappelle
plus à l'homme, sous une forme satirique, sa vocation spirituelle
oubliée dans la folie de son désir. Il est la folie
devenue Tentation: tout ce qu'il y a en lui d'impossible, de fantastique,
d'inhumain, tout ce qui indique en lui la contre-nature et le
fourmillement d'une présence insensée au ras de
la terre, tout cela, justement, lui donne son étrange pouvoir.
La liberté, même effrayante, de ses rêves,
les fantasmes de sa folie, ont, pour l'homme du XVe siècle,
plus de pouvoirs d'attraction que la réalité désirable
de la chair.
Quelle est donc cette puissance de fascination qui, à cette
époque, s'exerce à travers les images de la folie?
D'abord l'homme découvre, dans ces figures fantastiques,
comme un des secrets et une des vocations de sa nature. Dans la
pensée du Moyen Âge, les légions des animaux,
nommés une fois pour toutes par Adam, portaient symboliquement
les valeurs de l'humanité 2. Mais au début de la
Renaissance, les rapports avec l'animalité se renversent;
la bête se libère; elle échappe au monde de
la légende et de l'illustration morale pour acquérir
un fantastique qui lui est propre. Et par un étonnant renversement,
c'est l'animal, maintenant, qui va guetter l'homme, s'emparer
1. Il est possible que Jérôme Bosch ait fait son
autoportrait dans le visage de «la tête à jambes»
qui est au centre de la Tentation de Lisbonne. (Cf. BRION, Jérôme
Bosch, p. 40.)
2. Au milieu du XVe siècle, le Livre des Tournois de René
d'Anjou constitue encore tout un bestiaire moral.
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de lui et le révéler à sa propre vérité.
Les animaux impossibles, issus d'une imagination en folie, sont
devenus la secrète nature de l'homme; et lorsqu'au dernier
jour, l 'homme de péché apparaît dans sa nudité
hideuse, on s'aperçoit qu'il a la figure monstrueuse d'un
animal délirant: ce sont ces chats-huants dont les corps
de crapauds se mêlent dans L'Enfer de Thierry Bouts à
la nudité des damnés; ce sont, à la façon
de Stefan Lochner, des insectes ailés, des papillons à
tête de chats, des sphinx aux élytres de hannetons,
des oiseaux dont les ailes sont inquiétantes et avides
comme des mains; c'est la grande bête de proie aux doigts
noueux qui figure sur la Tentation de Grünewald. L'animalité
a échappé à la domestication par les valeurs
et les symboles humains; et si c'est elle maintenant qui fascine
l'homme par son désordre, sa fureur, sa richesse de monstrueuses
impossibilités, c'est elle qui dévoile la sombre
rage, la folie infertile qui est au coeur des hommes.
Au pôle opposé à cette nature de ténèbres,
la folie fascine parce qu'elle est savoir. Elle est savoir, d'abord,
parce que toutes ces figures absurdes sont en réalité
les éléments d'un savoir difficile, fermé,
ésotérique. Ces formes étranges sont situées,
d'emblée, dans l'espace du grand secret, et le saint Antoine
qui est tenté par elles, n'est pas soumis à la violence
du Désir, mais à l'aiguillon, bien plus insidieux,
de la curiosité; il est tenté par ce lointain et
si proche savoir, qui est offert, et esquivé en même
temps, par le sourire du Grylle; son mouvement de recul n'est
autre que celui par lequel il se défend de franchir les
limites interdites du savoir; il sait déjà -et c'est
là sa Tentation -ce que Cardan dira plus tard: «La
Sagesse, comme les autres matières précieuses, doit
être arrachée aux entrailles de la Terre 1.»
Ce savoir, si inaccessible, et si redoutable, le Fou, dans sa
niaiserie innocente, le détient. Tandis que l 'homme de
raison et de sagesse n'en perçoit que des figures fragmentaires
-d'autant plus inquiétantes -le Fou le porte tout entier
en une sphère intacte: cette boule de cristal qui pour
tous est vide, est pleine, à ses yeux, de l'épaisseur
d'un invisible savoir.
1. J. CARDAN, Ma vie, trad. Dayré, p. 170.
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Brueghel se moque de l'infirme qui tente de pénétrer
dans cette sphère de cristal 1. Mais c'est elle, cette
bulle irisée du savoir, qui se balance, sans se briser
jamais -lanterne dérisoire mais infiniment précieuse
-au bout de la perche que porte sur l'épaule Margot la
Folle. C'est elle aussi qui figure au revers du Jardin des Délices.
Autre symbole du savoir, l'arbre (l'arbre interdit, l'arbre de
l'immortalité promise et du péché), jadis
planté au coeur du Paradis terrestre, a été
déraciné et forme maintenant le mât du navire
des fous tel qu'on peut le voir sur la gravure qui illustre les
Stultiferae naviculae de Josse Bade; c'est lui, sans doute, qui
se balance au-dessus de La Nef des fous de Bosch.
Qu'annonce-t-il, ce savoir des fous? Sans doute, puisqu'il est
le savoir interdit, il prédit à la fois le règne
de Satan, et la fin du monde; le dernier bonheur et le châtiment
suprême; la toute-puissance sur terre, et la chute infernale.
La Nef des fous traverse un paysage de délices où
tout est offert au désir, une sorte de Paradis renouvelé,
puisque l'homme n'y connaît plus la souffrance ni le besoin;
et pourtant, il n'a pas recouvré son innocence. Ce faux
bonheur, c'est le triomphe diabolique de l'Antéchrist,
c'est la Fin, toute proche déjà. Les songes d'Apocalypse
ne sont pas nouveaux, il est vrai, au XVe siècle; ils sont
pourtant très différents de nature de ce qu'ils
étaient auparavant. À l'iconographie doucement fantaisiste
du XIVe siècle, où les châteaux sont culbutés
comme les dés, où la Bête est toujours le
Dragon traditionnel tenu à distance par la Vierge, bref
où l'ordre de Dieu et sa proche victoire sont toujours
visibles, succède une vision du monde où toute sagesse
est anéantie. C'est le grand sabbat de la nature: les montagnes
s'effondrent et deviennent plaines, la terre vomit des morts,
et les os affleurent sur les tombeaux; les étoiles tombent,
la terre prend feu, toute vie se dessèche et vient à
la mort 2. La fin n'a pas valeur de passage et de promesse; c'est
l'avènement d'une nuit où s'engloutit la vieille
raison du monde. Il suffit
1. Dans les Proverbes flamands.
2. C'est au XVe siècle qu'on remet en honneur le vieux
texte de Bède et la description de 15 signes.
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de regarder chez Dürer les cavaliers de l'Apocalypse, ceux
mêmes qui ont été envoyés par Dieu:
ce ne sont pas les anges du Triomphe et de la réconciliation,
ce ne sont pas les hérauts de la justice sereine; mais
les guerriers échevelés de la folle vengeance. Le
monde sombre dans l'universelle Fureur. La victoire n'est ni à
Dieu ni au Diable; elle est à la Folie.
De toutes parts, la folie fascine l'homme. Les images fantastiques
qu'elle fait naître ne sont pas de fugitives apparences
qui disparaissent vite de la surface des choses. Par un étrange
paradoxe, ce qui naît du plus singulier délire était
déjà caché, comme un secret, comme une inaccessible
vérité, dans les entrailles de la terre. Quand l'homme
déploie l'arbitraire de sa folie, il rencontre la sombre
nécessité du monde; l'animal qui hante ses cauchemars
et ses nuits de privation, c'est sa propre nature, celle que mettra
à nu l'impitoyable vérité de l'Enfer; les
vaines images de la niaiserie aveugle, c'est le grand savoir du
monde; et déjà, dans ce désordre, dans cet
univers en folie, se profile ce qui sera la cruauté de
l'achèvement final. Dans tant d'images -et c'est sans doute
ce qui leur donne ce poids, ce qui impose à leur fantaisie
une si grande cohérence -la Renaissance a exprimé
ce qu'elle pressentait des menaces et des secrets du monde.
*
À la même époque, les thèmes littéraires,
philosophiques, moraux de la folie sont d'une tout autre veine.
Le Moyen Âge avait fait place à la folie dans la
hiérarchie des vices. À partir du XIIIe siècle,
il est courant de la voir figurer parmi les mauvais soldats de
la Psychomachie 1. Elle fait partie, à Paris comme à
Amiens, des mauvaises troupes et de ces douze dualités
qui se partagent la souveraineté de l'âme humaine:
Foi et Idolâtrie, Espérance et Désespoir,
Charité et Avarice, Chasteté et Luxure, Prudence
et Folie, Patience et Colère, Douceur et Dureté,
1. Il faut noter que la Folie n'apparaissait ni dans la psychomachie
de Prudence, ni dans l'Anticlaudianus d'Alain de Lille, ni chez
Hugues de Saint-Victor. Sa présence constante daterait-elle
seulement du XIIIe siècle?
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Concorde et Discorde, Obéissance et Rébellion,
Persévérance et Inconstance. À la Renaissance,
la Folie quitte cette place modeste, et vient occuper la première.
Alors que chez Hugues de Saint-Victor, l'arbre généalogique
des Vices, celui du Vieil Adam, avait pour racine l'orgueil l,
la Folie, maintenant, conduit le choeur joyeux de toutes les faiblesses
humaines. Coryphée incontesté, elle les guide, les
entraîne, et les nomme: «Reconnaissez-les ici, dans
le groupe de mes compagnes... Celle qui a les sourcils froncés,
c'est Philautie (l'Amour-Propre). Celle que vous voyez rire des
yeux et applaudir des mains, c'est Colacie (la Flatterie). Celle
qui semble dans un demi-sommeil, c'est Léthé (l'Oubli).
Celle qui s'appuie sur les coudes et croise les mains, c'est Misoponie
(la Paresse). Celle qui est couronnée de roses et ointe
de parfums, c'est Hédoné (la Volupté). Celle
dont les yeux errent sans se fixer, c'est Anoïa (l'Étourderie).
Celle qui est bien en chair et le teint fleuri, c'est Tryphé
(la Mollesse). Et voici, parmi ces jeunes femmes, deux dieux:
celui de la Bonne Chère et du Profond Sommeil 2.»
Privilège absolu de la folie: elle règne surtout
ce qu'il y a de mauvais en l'homme. Mais ne règne-t-elle
pas indirectement sur tout le bien qu'il peut faire: sur l'ambition
qui fait les sages politiques, sur l'avarice qui fait croître
les richesses, sur l'indiscrète curiosité qui anime
philosophes et savants? Louise Labé le répète
après Érasme; et Mercure pour elle implore les dieux:
«Ne laissez perdre cette belle Dame qui vous a donné
tant de contentement 3.»
Mais cette neuve royauté a peu de choses en commun avec
le règne obscur dont nous parlions tout à l'heure
et qui la liait aux grandes puissances tragiques du monde.
Certes, la folie attire, mais elle ne fascine pas. Elle gouverne
tout ce qu'il y a de facile, de joyeux, de léger dans le
monde. C'est elle qui fait «s'ébattre et s'éjouir»
les hommes, tout comme aux Dieux, elle a donné «Génie,
Jeunesse, Bacchus, Silène et ce gentil gardien des jardins
1. Hugues DE SAINT-VICTOR, De fructibus carnis et spiritus. Patrol,
CLXXVI, col. 997.
2. ÉRASME, Éloge de la folie, § 9, trad. P.
de Nolhac, p. 19.
3. Louise LABÉ, Débat de folie et d'amour, Lyon,
1566, p. 98.
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1». Tout en elle est surface brillante: pas d'énigme
réservée.
Sans doute, elle a quelque chose à voir avec les chemins
étranges du savoir. Le premier chant du poème de
Brant est consacré aux livres et aux savants; et sur la
gravure qui illustre ce passage, dans l'édition latine
de 1497, on voit trônant sur sa cathèdre hérissée
de livres, le Maître qui porte derrière son bonnet
de docteur, le capuchon des fous tout cousu de grelots. Érasme
réserve dans sa ronde des fous, une large place aux hommes
de savoir: après les Grammairiens, les Poètes, les
Rhéteurs et les Écrivains; puis les Jurisconsultes;
après eux marchent les «Philosophes respectables
par la barbe et le manteau», enfin la troupe pressée
et innombrable des Théologiens 2. Mais si le savoir est
si important dans la folie, ce n'est pas que celle-ci puisse en
détenir les secrets; elle est au contraire le châtiment
d'une science déréglée et inutile. Si elle
est la vérité de la connaissance, c'est que celle-ci
est dérisoire, et qu'au lieu de s'adresser au grand Livre
de l'expérience, elle se perd dans la poussière
des livres et dans les discussions oiseuses; la science verse
dans la folie par l'excès même des fausses sciences.
O vos doctores, qui grandia nomina fertis
Respicite antiquos patris, jurisque peritos.
Non in candidulis pensebant dogmata libris,
Arte sed ingenua sitibundum pectus alebant 3.
Conformément au thème longtemps familier à
la satire populaire, la folie apparaît ici comme la punition
comique du savoir et de sa présomption ignorante.
C'est que, d'une façon générale, la folie
n'est pas liée au monde et à ses formes souterraines,
mais bien plutôt à l'homme, à ses faiblesses,
à ses rêves et à ses illusions. Tout ce qu'il
y avait de manifestation cosmique obscure dans la folie telle
que la voyait Bosch est effacé chez Érasme; la folie
ne guette plus l 'homme aux quatre coins
1. Ibid., pp. 98-99.
2. ÉRASME, loc. cit., § 49-55.
3. BRANT, Stultifera Navis, trad. latine de 1497, fo 11.
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du monde; elle s'insinue en lui, ou plutôt elle est un rapport
subtil que l'homme entretient avec lui-même. La personnification
mythologique de la Folie n'est, chez Érasme, qu'un artifice
littéraire. En fait, il n'existe que des folies -des formes
humaines de la folie: «Je compte autant de statues qu'il
y a d'hommes 1»; qu'il suffise de jeter un coup d'oeil sur
les cités même les plus sages et les mieux gouvernées:
«Tant de formes de folie y abondent, et chaque journée
en fait naître tant de nouvelles que mille Démocrites
ne suffiraient pas à s'en moquer 2.» Il n'y a de
folie qu'en chacun des hommes, parce que c'est l'homme qui la
constitue dans l'attachement qu'il se porte à lui-même,
et par les illusions dont il s'entretient. La «Philautia»
est la première des figures que la Folie entraîne
dans sa danse; mais c'est parce qu'elles sont liées l'une
à l'autre par une appartenance privilégiée;
l'attachement à soi est le premier signe de la folie, mais
c'est parce que l'homme est attaché à lui-même
qu'il accepte comme vérité l'erreur, comme réalité
le mensonge, comme beauté et justice la violence et la
laideur: «Celui-ci, plus laid qu'un singe, se voit beau
comme Nirée; celui-là se juge Euclide pour trois
lignes qu'il trace au compas; cet autre croit chanter comme Hermogène,
alors qu'il est l'âne devant la lyre et que sa voix sonne
aussi faux que celle du coq mordant sa poule 3.» Dans cette
adhésion imaginaire à soi-même, l'homme fait
naître sa folie comme un mirage. Le symbole de la folie
sera désormais ce miroir qui, sans rien refléter
de réel, réfléchirait secrètement
pour celui qui s'y contemple le rêve de sa présomption.
La folie n'a pas tellement affaire à la vérité
et au monde, qu'à l'homme et à la vérité
de lui-même qu'il sait percevoir.
Elle ouvre donc sur un univers entièrement moral. Le Mal
n'est pas châtiment ou fin des temps, mais seulement faute
et défaut. Cent seize des chants du poème de Brant
sont consacrés à faire le portrait des passagers
insensés de la Nef: ce sont des avares, des délateurs,
des ivrognes;
1. ÉRASME, loc. cit., § 47, p. 101.
2. Ibid.,§ 48, p. 102.
3. Ibid., § 42, p. 89,
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ce sont ceux qui se livrent au désordre et à la
débauche; ceux qui interprètent mal l'Écriture,
ceux qui pratiquent l'adultère. Locher, le traducteur de
Brant, indique dans sa préface latine, le projet et le
sens de l'ouvrage; il s'agit d'enseigner quae mala, quae bona
sint; quid vitia; quo virtus, quo ferat error; et ceci en fustigeant,
selon la méchanceté dont chacun témoigne,
impios, superbos, avaros, luxuriosos, lascivos, delicatos, iracundos,
gulosos, edaces, invidos, veneficos, fidefrasos... 1, bref tout
ce que l'homme a pu inventer lui-même d'irrégularités
dans sa conduite.
Dans le domaine d'expression de la littérature et de la
philosophie, l'expérience de la folie, au XVe siècle,
prend surtout l'allure d'une satire morale. Rien ne rappelle ces
grandes menaces d'invasion qui hantaient l'imagination des peintres.
On prend soin, au contraire, de l'écarter; ce n'est pas
d'elle qu'on parle. Érasme détourne les regards
de cette démence «que les Furies déchaînent
des Enfers, toutes les fois qu'elles lancent leurs serpents»;
ce n'est point de ces formes insensées qu'il a voulu faire
l'éloge, mais de la «douce illusion» qui libère
l'âme «de ses pénibles soucis et la rend aux
diverses formes de volupté 2». Ce monde calme est
facilement maîtrisé; il déploie sans secret
ses naïfs prestiges aux yeux du sage, et celui-ci garde toujours,
grâce au rire, ses distances. Alors que Bosch, Brueghel
et Dürer étaient des spectateurs terriblement terrestres,
et impliqués dans cette folie qu'ils voyaient sourdre tout
autour d'eux, Érasme la perçoit d'assez loin pour
être hors de danger; il l'observe du haut de son Olympe,
et s'il chante ses louanges, c'est qu'il peut rire d'elle du rire
inextinguible des Dieux. Car c'est un spectacle divin que la folie
des hommes: «En somme, si vous pouviez regarder de la Lune,
comme autrefois Ménippe, les agitations innombrables de
la Terre, vous penseriez voir une foule de mouches ou de moucherons
qui se battent entre eux, luttent et tendent des pièges,
se volent, jouent, gambadent, tombent et meurent, et l'on ne peut
croire quels troubles, quelles tragédies produit un si
1. BRANT, Stultifera Navis. Prologues Jacobi Locher, éd.
1497, IX.
2. ÉRASME, loc. cit., § 38, p. 77.
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minime animalcule destiné à sitôt périr
1.» La folie n'est plus l'étrangeté familière
du monde; elle est seulement un spectacle bien connu pour le spectateur
étranger; non plus figure du cosmos, mais trait de caractère
de l'aevum.
*
Tel peut être, hâtivement reconstitué, le schéma
de l'opposition entre une expérience cosmique de la folie
dans la proximité de ces formes fascinantes, et une expérience
critique de cette même folie, dans la distance infranchissable
de l'ironie. Sans doute, dans sa vie réelle, cette opposition
ne fut ni aussi tranchée, ni aussi apparente. Longtemps
encore, les fils furent entrecroisés, et les échanges
incessants.
Le thème de la fin du monde, de la grande violence finale,
n'est pas étranger à l'expérience critique
de la folie telle qu'elle est formulée dans la littérature.
Ronsard évoque ces temps ultimes qui se débattent
dans le grand vide de la Raison:
Au ciel est revolée et Justice et Raison,
Et en leur place, hélas, règne le brigandage,
La haine, la rancoeur, le sang et le carnage 2,
Vers la fin du poème de Brant, un chapitre tout entier
est consacré au thème apocalyptique de l'Antéchrist:
une immense tempête emporte le navire des fous dans une
course insensée qui s'identifie à la catastrophe
des mondes 3. Inversement, bien des figures de la rhétorique
morale sont illustrées, d'une manière très
directe, parmi les images cosmiques de la folie: n'oublions pas
le fameux médecin de Bosch plus fou encore que celui qu'il
veut guérir -toute sa fausse science n'ayant guère
fait autre chose que de déposer sur lui les pires défroques
d'une folie que tous peuvent voir sauf lui-même. Pour ses
contemporains
1. Ibid.,§38 ,p. 77.
2. RONSARD, Discours des Misères de ce temps.
3. BRANT, loc. cit., chant CXVII, surtout les vers 21-22, et 57
sq., qui sont en référence précise à
l'Apocalypse, versets 13 et 20.
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et pour les générations qui vont suivre, c'est
une leçon de morale que portent les oeuvres de Bosch: toutes
ces figures qui naissent du monde, ne dénoncent-elles pas,
tout aussi bien, les monstres du coeur? «La différence
qui existe entre les peintures de cet homme et celles d'autres,
consiste en ce que les autres cherchent plus souvent à
peindre l'homme tel qu'il apparaît de l'extérieur,
mais celui-ci seul a l'audace de les peindre tels qu'ils sont
à l'intérieur.» Et cette sagesse dénonciatrice,
cette ironie inquiète, le même commentateur du début
du XVIIe siècle pense en voir le symbole clairement exprimé,
dans presque tous les tableaux de Bosch, par la double figure
du flambeau (lumière de la pensée qui veille), et
du hibou dont l'étrange regard fixe «s'élève
dans le calme et le silence de la nuit, consommant plus d'huile
que de vin 1»,
Malgré tant d'interférences encore visibles, le
partage est déjà fait; entre les deux formes d'expérience
de la folie, la distance ne cessera plus de s'élargir.
Les figures de la vision cosmique et les mouvements de la réflexion
morale, l'élément tragique et l'élément
critique, iront désormais en se séparant toujours
davantage, ouvrant dans l'unité profonde de la folie une
béance qui ne sera plus jamais recouverte. D'un côté,
il y aura une Nef des fous, chargée de visages forcenés,
qui peu à peu s'enfonce dans la nuit du monde, parmi des
paysages qui parlent de l'étrange alchimie des savoirs,
des sourdes menaces de la bestialité, et de la fin des
temps. De l'autre côté, il y aura une Nef des fous
qui forme pour les sages l'Odyssée exemplaire et didactique
des défauts humains.
D'un côté Bosch, Brueghel, Thierry Bouts, Dürer,
et tout le silence des images. C'est dans l'espace de la pure
vision que la folie déploie ses pouvoirs. Fantasmes et
menaces, pures apparences du rêve et destin secret du monde
-la folie détient là une force primitive de révélation:
révélation que l'onirique est réel, que la
mince surface de l'illusion s'ouvre sur une profondeur irrécusable,
et que le scintillement instantané de l'image laisse le
monde en proie à des figures inquiétantes qui s'éternisent
1. Joseph DE SIGUENÇA, Tercera porte de la Historia de
la orden de S. Geronimo, 1605, p. 837. Cité in TOLNAY.
Hieronimus Bosch. Appendice, p. 76.
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dans ses nuits; et révélation inverse, mais tout
aussi douloureuse, que toute la réalité du monde
se résorbera un jour dans l'Image fantastique, dans ce
moment mitoyen de l'être et du néant qui est le délire
de la destruction pure; le monde n'est déjà plus,
mais le silence et la nuit ne sont pas encore entièrement
refermés sur lui; il vacille dans un dernier éclat,
à l'extrême du désordre qui précède
aussitôt l'ordre monotone de l'accomplissement. C'est dans
cette image aussitôt abolie que vient se perdre la vérité
du monde. Toute cette trame de l'apparence et du secret, de l'image
immédiate et de l'énigme réservée
se déploie, dans la peinture du XVe siècle, comme
la tragique folie du monde.
De l'autre côté, avec Brant, avec Érasme,
avec toute la tradition humaniste, la folie est prise dans l'univers
du discours. Elle s'y raffine, elle s'y subtilise, elle s'y désarme
aussi. Elle change d'échelle; elle naît dans le coeur
des hommes, elle règle et dérègle leur conduite;
quand bien même elle gouverne les cités, la vérité
calme des choses, la grande nature l'ignore. Elle disparaît
vite, quand apparaît l'essentiel, qui est vie et mort, justice
et vérité. Il se peut que tout homme lui soit soumis,
mais son règne sera toujours mesquin, et relatif; car elle
se dévoilera dans sa médiocre vérité
au regard du sage. Pour lui, elle deviendra objet, et de la pire
manière, puisqu'elle deviendra objet de son rire. Par là
même, les lauriers qu'on lui tresse l'enchaînent.
Serait-elle plus sage que toute science, il faudra bien qu'elle
s'incline devant la sagesse pour qui elle est folie. Elle peut
avoir le dernier mot, elle n'est jamais le dernier mot de la vérité
et du monde; le discours par lequel elle se justifie ne relève
que d'une conscience critique de l'homme.
Cet affrontement de la conscience critique et de l'expérience
tragique anime tout ce qui a pu être éprouvé
de la folie et formulé sur elle au début de la Renaissance
1. Mais
1. Nous montrerons dans une autre étude comment l'expérience
du démoniaque et la réduction qui en a été
faite du XVIe au XVIIIe siècle ne doit pas s'interpréter
comme une victoire des théories humanitaires et médicales
sur le vieil univers sauvage des superstitions, mais comme la
reprise dans une expérience critique des formes qui avaient
jadis porté les menaces du déchirement du monde.
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pourtant, il s'effacera vite, et cette grande structure, si claire
encore, si bien découpée au début du XVIe
siècle aura disparu, ou presque, moins de cent ans plus
tard. Disparaître n'est pas exactement le terme qui convient
pour désigner, au plus juste, ce qui s'est passé.
Il s'agit plutôt d'un privilège de plus en plus marqué
que la Renaissance a accordé à l'un des éléments
du système: à celui qui faisait de la folie une
expérience dans le champ du langage, une expérience
où l'homme était confronté à sa vérité
morale, aux règles propres à sa nature et à
sa vérité. Bref, la conscience critique de la folie
s'est trouvée sans cesse mieux mise en lumière,
cependant qu'entraient progressivement dans l'ombre ses figures
tragiques. Celles-ci bientôt seront entièrement esquivées.
On aurait du mal à en retrouver les traces avant longtemps;
seules, quelques pages de Sade et l' oeuvre de Goya portent témoignage
que cette disparition n'est pas effondrement; mais qu' obscurément,
cette expérience tragique subsiste dans les nuits de la
pensée et des rêves, et qu'il s'est agi au XVIe siècle,
non d'une destruction radicale, mais seulement d'une occultation.
L'expérience tragique et cosmique de la folie s'est trouvée
masquée par les privilèges exclusifs d'une conscience
critique. C'est pourquoi l'expérience classique, et à
travers elle l'expérience moderne de la folie, ne peut
pas être considérée comme une figure totale,
qui arriverait enfin, par là, à sa vérité
positive; c'est une figure fragmentaire qui se donne abusivement
pour exhaustive; c'est un ensemble déséquilibré
par tout ce qui lui manque, c'est-à-dire par tout ce qui
le cache. Sous la conscience critique de la folie, et ses formes
philosophiques ou scientifiques, morales ou médicales,
une sourde conscience tragique n'a cessé de veiller.
C'est elle qu'ont réveillée les dernières
paroles de Nietzsche, les dernières visions de Van Gogh.
C'est elle sans doute qu'au point le plus extrême de son
cheminement, Freud a commencé à pressentir: ce sont
ses grands déchirements qu'il a voulu symboliser par la
lutte mythologique de la libido et de l'instinct de mort. C'est
elle, enfin, cette conscience, qui est venue à s'exprimer
dans l'oeuvre d'Artaud, dans cette oeuvre qui devrait poser à
la pensée du XXe siècle, si elle y prêtait
attention, la plus
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urgente des questions, et la moins susceptible de laisser le
questionneur échapper au vertige, dans cette oeuvre qui
n'a cessé de proclamer que notre culture avait perdu son
foyer tragique, du jour où elle avait repoussé hors
de soi la grande folie solaire du monde, les déchirements
où s'accomplit sans cesse la «vie et mort de Satan
le Feu».
Ce sont ces extrêmes découvertes, et elles seules,
qui nous permettent, de nos jours, de juger enfin que l'expérience
de la folie qui s'étend depuis le XVIe siècle jusqu'à
maintenant doit sa figure particulière, et l'origine de
son sens, à cette absence, à cette nuit et à
tout ce qui l'emplit. La belle rectitude qui conduit la pensée
rationnelle jusqu'à l'analyse de la folie comme maladie
mentale, il faut la réinterpréter dans une dimension
verticale; alors il apparaît que sous chacune de ses formes,
elle masque d'une manière plus complète, plus périlleuse
aussi cette expérience tragique, qu'elle n'est pas cependant
parvenue à réduire du tout au tout. Au point dernier
de la contrainte, l'éclatement était nécessaire,
auquel nous assistons depuis Nietzsche.
*
Mais comment se sont constitués, au XVIe siècle,
les privilèges de la réflexion critique? Comment
l'expérience de la folie s'est-elle trouvée finalement
confisquée par eux, de telle manière qu'au seuil
de l'âge classique toutes les images tragiques évoquées
à l'époque précédente se seront dissipées
dans l'ombre? Comment s'est achevé ce mouvement qui faisait
dire à Artaud: «Avec une réalité qui
avait ses lois surhumaines peut-être, mais naturelles, la
Renaissance du XVIe siècle a rompu; et l 'Humanisme de
la Renaissance ne fut pas un agrandissement, mais une diminution
de l'homme 1»?
Résumons brièvement dans cette évolution
ce qui est indispensable pour comprendre l'expérience que
le classicisme a faite de la folie.
1° La folie devient une forme relative à la raison,
ou plutôt folie et raison entrent dans une relation perpétuellement
1. Vie et mort de Satan le Feu, Paris, 1949, p. 17.
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réversible qui fait que toute folie a sa raison qui la
juge et la maîtrise, toute raison sa folie en laquelle elle
trouve sa vérité dérisoire. Chacune est mesure
de l'autre, et dans ce mouvement de référence réciproque,
elles se récusent toutes deux, mais se fondent l'une par
l'autre.
Le vieux thème chrétien que le monde est folie aux
yeux de Dieu, se rajeunit, au XVIe siècle, dans cette dialectique
serrée de la réciprocité. L'homme croit qu'il
voit clair, et qu'il est la juste mesure des choses; la connaissance
qu'il a, qu'il croit avoir, du monde, le confirme dans sa complaisance:
«Si nous jetons la vue en bas, en plein jour, ou que nous
regardions à l'entour par cy par là, il nous semble
bien que nous ayons le regard le plus aigu que nous puissions
penser»; mais si nous tournons les yeux vers le soleil lui-même,
nous sommes bien contraints de confesser que notre compréhension
pour les choses terrestres n'est que «pure tardiveté
et eslourdissement quand il est question d'aller jusques au soleil».
Cette conversion, quasi platonicienne, vers le soleil de l'être,
ne découvre pas cependant avec la vérité,
le fondement des apparences; elle dévoile seulement l'abîme
de notre propre déraison: «Si nous commençons
à élever nos pensées en Dieu, ...ce qui nous
plaisait à merveille sous le titre de sagesse, ne nous
sentira que folie, et ce qui avait belle monstre de vertu ne se
découvrira n'être que débilité 1.»
Monter par l'esprit jusqu'à Dieu, et sonder l'abîme
insensé où nous sommes plongés ne fait qu'une
seule et même chose; dans l'expérience de Calvin
la folie est la mesure propre de l 'homme quand on le compare
à la raison démesurée de Dieu.
L'esprit de l'homme, dans sa finitude, n'est pas tellement une
étincelle de la grande lumière qu'un fragment d'ombre.
À son intelligence limitée n'est pas ouverte la
vérité partielle et transitoire de l'apparence;
sa folie ne découvre que l'envers des choses, leur côté
nocturne, l'immédiate contradiction de leur vérité.
En s'élevant jusqu'à Dieu, l'homme ne doit pas simplement
se dépasser; mais s'arracher entièrement à
son essentielle faiblesse,
1. CALVIN, Institution chrétienne, liv. 1er, chap. 1er,
éd. J.-D. Benoît, pp. 51-52.
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dominer d'un bond l'opposition entre les choses du monde et leur
essence divine; car ce qui transparaît de la vérité
dans l'apparence n'en est pas le reflet mais la cruelle contradiction:
«Toutes les choses ont deux visages, dit Sébastien
Franck, parce que Dieu a résolu de s'opposer au monde,
de laisser l'apparence à celui-ci et de prendre la vérité
et l'essence des choses pour lui... C'est pour cela que chaque
chose est le contraire de ce qu'elle paraît être dans
le monde: un Silène renversé 1.» Tel est l'abîme
de folie où sont plongés les hommes que l'apparence
de vérité qui s'y trouve donnée en est la
rigoureuse contradiction. Mais il y a plus encore: cette contradiction
entre apparence et vérité, elle est présente
déjà à l'intérieur même de l'apparence;
car si l'apparence était cohérente avec elle-même,
elle serait au moins allusion à la vérité
et comme sa forme vide. C'est dans les choses elles-mêmes
qu'il faut découvrir ce renversement -renversement qui
sera dès lors sans direction unique ni terme préétabli;
non pas de l'apparence vers la vérité, mais de l'apparence
à cette autre qui la nie, puis à nouveau vers ce
qui conteste et renie cette négation, de telle sorte que
le mouvement jamais ne peut être arrêté, et
qu'avant même cette grande conversion que demandaient Calvin
ou Franck, Érasme se sait arrêté par les mille
conversions mineures que l'apparence lui prescrit à son
propre niveau; le Silène renversé n'est pas le symbole
de la vérité que Dieu nous a retirée; il
est beaucoup plus et beaucoup moins: le symbole, à ras
de terre, des choses elles-mêmes, cette implication des
contraires qui nous dérobe, pour toujours peut-être,
l'unique et droit chemin vers la vérité. Chaque
chose «montre deux faces. La face extérieure montre
la mort; regardez à l'intérieur, il y a la vie,
ou inversement. La beauté recouvre la laideur, la richesse
l'indigence, l'infamie la gloire, le savoir l'ignorance... En
somme ouvrez le Silène, vous rencontrerez le contraire
de ce qu'il montre 2». Rien qui ne soit plongé dans
l'immédiate contradiction, rien qui n'incite l'homme à
adhérer de lui-même à sa propre folie; mesuré
à la vérité
1. Sébastien FRANCK, Paradoxes. éd. Ziegler, §
57 et 91.
2. ÉRASME, loc. cit., XXIX, p. 53.
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des essences et de Dieu, tout l'ordre humain n'est que folie 1.
Et folie encore, dans cet ordre, le mouvement par lequel on tente
de s'y arracher pour accéder à Dieu. Au XVIe siècle,
plus qu'à aucune autre époque, l'Épître
aux Corinthiens brille d'un prestige incomparable: «Je parle
en fou l'étant plus que personne.» Folie que cette
renonciation au monde, folie que l'abandon total à la volonté
obscure de Dieu, folie que cette recherche dont on ne sait pas
le terme, autant de vieux thèmes chers aux mystiques. Tauler
déjà évoquait ce cheminement abandonnant
les folies du monde, mais s'offrant, par là même,
à de plus sombres et de plus désolantes folies:
«La petite nef est conduite au large et comme l'homme se
trouve en cet état de délaissement, alors remontent
en lui toutes les angoisses et toutes les tentations, et toutes
les images, et la misère...2» Et c'est la même
expérience que commente Nicolas de Cues: «Quand l'homme
abandonne le sensible, son âme devient comme démente.»
En marche vers Dieu, l'homme est plus que jamais offert à
la folie, et le havre de vérité vers lequel finalement
la grâce le pousse, qu'est-il d'autre, pour lui, qu'un abîme
de déraison? La sagesse de Dieu, quand on peut en percevoir
l'éclat, n'est pas une raison longtemps voilée,
c'est une profondeur sans mesure. Le secret y garde toutes ses
dimensions du secret, la contradiction ne cesse pas de s'y contredire
toujours, sous le signe de cette contradiction majeure qui veut
que le centre même de la sagesse soit le vertige de toute
folie. «Seigneur, c'est un abîme trop profond que
ton conseil 3.» Et ce qu'Érasme savait, mais de loin,
en disant sèchement que Dieu a caché même
aux sages le mystère du salut, sauvant ainsi le monde par
la folie elle-même 4, Nicolas de Cues l'avait dit longuement
dans le mouvement de sa pensée, perdant sa faible raison
1. Le platonisme de la Renaissance, surtout à partir du
XVIe siècle, est un platonisme de l'ironie et de la critique.
2. TAULER, Predigter, XLI. Cité in GANDILLAC, Valeur du
temps dans la pédagogie spirituelle de Tauler, p. 62.
3. CALVIN, Sermon II sur l'Épître aux Éphésiens;
in Calvin, Textes choisis par Gagnebin et K. Barth, p. 73.
4. ÉRASME, loc. cit., § 65, p. 173.
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humaine, qui n'est que folie, dans la grande folie abyssale qui
est la sagesse de Dieu: «Aucune expression verbale ne peut
l'exprimer, aucun acte de l'entendement la faire entendre, aucune
mesure la mesurer, aucun achèvement l'achever, aucun terme
la terminer, aucune proportion la proportionner, aucune comparaison
la comparer, aucune figure la figurer, aucune forme l'informer...
Inexprimable par aucune expression verbale, on peut concevoir
à l'infini des phrases de ce genre, car aucune conception
ne peut la concevoir, cette Sagesse par quoi, en quoi et à
partir de quoi procèdent toutes choses 1.»
Le grand cercle est maintenant fermé. Par rapport à
la Sagesse, la raison de l'homme n'était que folie; par
rapport à la mince sagesse des hommes, la Raison de Dieu
est prise dans le mouvement essentiel de la Folie. Mesuré
à la grande échelle, tout n'est que Folie; mesuré
à la petite échelle, le Tout est lui-même
folie. C'est-à-dire qu'il n'y a jamais folie qu'en référence
à une raison, mais toute la vérité de celle-ci
est de faire un instant apparaître une folie qu'elle récuse,
pour se perdre à son tour dans une folie qui la dissipe.
En un sens la folie n'est rien: la folie des hommes, rien en face
de la raison suprême qui est seule à détenir
l'être; et l'abîme de la folie fondamentale, rien
puisqu'elle n'est telle que pour la fragile raison des hommes.
Mais la raison n'est rien puisque celle au nom de qui on dénonce
la folie humaine se révèle, quand on y accède
enfin, n'être qu'un vertige où doit se taire la raison.
Ainsi, et sous l' influence majeure de la pensée chrétienne,
se trouve conjuré le grand péril que le XVe siècle
avait vu monter. La folie n'est pas une puissance sourde, qui
fait éclater le monde, et révèle de fantastiques
prestiges; elle ne révèle pas, au crépuscule
des temps, les violences de la bestialité, ou la grande
lutte du Savoir et de l'Interdiction. Elle est prise dans le cycle
indéfini qui l'attache à la raison; elles s'affirment
et se nient l'une par l'autre. La folie n'a plus d'existence absolue
dans la nuit du monde: elle n'existe que par une relativité
à la raison, qui les perd l'une par l'autre en les sauvant
l'une avec l'autre.
1. Nicolas DE CUES, Le Profane; in Oeuvres choisies par M. DE
GANDILLAC, p. 220.
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2° La folie devient une des formes mêmes de la raison.
Elle s'intègre à elle, constituant soit une de ses
forces secrètes, soit un des moments de sa manifestation,
soit une forme paradoxale dans laquelle elle peut prendre conscience
d'elle-même. De toute façon, la folie ne détient
sens et valeur que dans le champ même de la raison.
«La présomption est notre maladie naturelle et originelle.
La plus calamiteuse et fragile de toutes les créatures,
c'est l'homme, et quant la plus orgueilleuse. Elle se sent et
se voit logée ici par la bourbe et la fiente du monde,
attachée et clouée à la pire, plus morte
et croupie partie de l'univers, au dernier étage du logis
et le plus éloigné de la voûte céleste,
avec les animaux de la pire condition des trois, et va se plantant
par imagination au-dessus du cercle de la lune et ramenant le
ciel sous ses pieds. C'est par la vanité de cette même
imagination qu'il égale à Dieu 1.» Telle est
la pire folie de l'homme; ne pas reconnaître la misère
où il est enfermé, la faiblesse qui l'empêche
d'accéder au vrai et au bien; ne pas savoir quelle part
de folie est la sienne. Refuser cette déraison qui est
le signe même de sa condition, c'est se priver d'user jamais
raisonnablement de sa raison. Car s'il y a raison, c'est justement
dans l'acceptation de ce cercle continu de la sagesse et de la
folie, c'est dans la claire conscience de leur réciprocité
et de leur impossible partage. La vraie raison n'est pas pure
de toute compromission avec la folie, au contraire, elle se doit
d'emprunter les chemins que celle-ci lui trace: «Approchez
donc un peu, filles de Jupiter! Je vais démontrer qu'à
cette sagesse parfaite, qu'on dit la citadelle de la félicité,
il n'est d'accès que par la folie 2.» Mais ce sentier,
quand bien même il ne conduit à aucune sagesse finale,
quand bien même la citadelle qu'il promet n'est que mirage
et folie renouvelée, ce sentier est en lui-même le
sentier de la sagesse, si on le suit en sachant justement que
c'est celui de la folie. Le spectacle vain, les bruits frivoles,
ce vacarme de sons et de couleurs qui fait que le monde n'est
jamais que le monde de la folie, il faut l'accepter, l'accueillir
même en
1. MONTAIGNE, Essais, liv. II, chap. XII, éd. Garnier,
t. II, p. 188.
2. ÉRASME, loc. cit., § 30, p. 57.
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soi, mais dans la claire conscience de sa fatuité, de cette
fatuité qui est tout aussi bien celle du spectateur que
celle du spectacle. Il faut lui prêter non l'oreille sérieuse
que l'on prête à la vérité, mais cette
attention légère, mélange d'ironie et de
complaisance, de facilité et de secret savoir qui ne se
laisse pas duper -que l'on prête d'ordinaire aux spectacles
de la foire: non pas l'oreille «qui vous sert à ouïr
les prêches sacrés, mais celle qui se dresse si bien
à la foire devant les charlatans, les bouffons et les pitres,
ou encore l'oreille d'âne que notre roi Midas exhiba devant
le Dieu Pan 1». Là, dans cet immédiat coloré
et bruyant, dans cette acceptation aisée qui est imperceptible
refus, s'accomplit plus sûrement que dans les longues recherches
de la vérité cachée l 'essence même
de la sagesse. Subrepticement, par l'accueil même qu'elle
lui fait, la raison investit la folie, la cerne, en prend conscience
et peut la situer.
Où donc la situer, d'ailleurs, sinon dans la raison elle-même,
comme l'une de ses formes et peut-être l'une de ses ressources?
Sans doute entre formes de raison et formes de la folie, grandes
sont les ressemblances. Et inquiétantes: comment distinguer
dans une action fort sage qu'elle a été commise
par un fou, et dans la plus insensée des folies qu'elle
est d'un homme d' ordinaire sage et mesuré: «La sagesse
et la folie, dit Charron, sont fort voisines. Il n'y a qu'un demi-tour
de l'une à l'autre. Cela se voit aux actions des hommes
insensés 2.» Mais cette ressemblance, même
si elle doit embrouiller les gens raisonnables, sert la raison
elle-même. Et entraînant dans son mouvement les plus
grandes violences de la folie, la raison parvient, par là,
à ses fins les plus hautes. Visitant le Tasse en son délire,
Montaigne éprouve dépit plus encore que pitié;
mais admiration, au fond, plus encore que tout. Dépit,
sans doute, de voir que la raison, là même où
elle peut atteindre ses sommets, est infiniment proche de la plus
profonde folie: «Qui ne sait combien est imperceptible le
voisinage d'entre la folie avec les gaillardes élévations
d'un esprit libre, et les
1. Ibid., § 2, p. 9.
2. CHARRON, De la sagesse, liv. Ie', chap. XV, éd. Amaury
Duval, 1827, t. I, p. 130.
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effets d'une vertu suprême et extraordinaire?», Mais
il y a là sujet à paradoxale admiration. Car n'est-ce
pas le signe que de cette même folie, la raison tirait les
ressources les plus étranges. Si le Tasse, «l'un
des plus judicieux, ingénieux et plus formé à
l'air de cette antique et pure poésie qu'autre poète
italien ait jamais été», se trouve maintenant
«en si piteux état, survivant à soi-même»,
ne le doit-il pas à «cette sienne vivacité
meurtrière? à cette clarté qui l'a aveuglé?
à cette exacte et tendre appréhension de la raison
qui l'a mis sans raison? à la curieuse et laborieuse quête
des sciences qui l'a conduit à la bêtise? à
cette rare aptitude aux exercices de l'âme qui l'a rendu
sans exercice et sans âme 1?». Si la folie vient sanctionner
l'effort de la raison, c'est que déjà elle faisait
partie de cet effort: la vivacité des images, la violence
de la passion, cette grande retraite de l'esprit en lui-même,
qui sont bien de la folie, sont les instruments les plus dangereux,
parce que les plus aigus, de la raison. Il n'y a pas de forte
raison qui ne doive se risquer dans la folie pour parvenir au
terme de son oeuvre, «point de grand esprit, sans mélange
de folie... C'est en ce sens que les sages et les plus braves
poètes ont approuvé de folier et sortir des gonds
quelquefois 2». La folie est un dur moment, mais essentiel,
dans le labeur de la raison; à travers elle, et même
dans ses apparentes victoires, la raison se manifeste et triomphe.
La folie n'était, pour elle, que sa force vive et secrète
3.
Peu à peu, la folie se trouve désarmée, et
les mêmes temps déplacés; investie par la
raison, elle est comme accueillie et plantée en elle. Tel
fut donc le rôle ambigu de cette pensée sceptique,
disons plutôt de cette raison si vivement consciente des
formes qui la limitent et des forces qui la contredisent: elle
découvre la folie comme l'une de ses propres figures -ce
qui est une manière de conjurer tout ce qui peut être
pouvoir extérieur, irréductible hostilité,
signe de transcendance; mais en même temps, elle place la
folie au coeur de son propre travail, la
1. MONTAIGNE, loc. cit., p. 256.
2. CHARRON, loc. cit., p. 130.
3. Cf. dans le même esprit SAINT ÉVREMOND, Sir Politik
would be (acte V, sc. II).
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désignant comme un moment essentiel de sa propre nature.
Et au-delà de Montaigne et de Charron, mais dans ce mouvement
d'insertion de la folie dans la nature même de la raison,
on voit se dessiner la courbe de la réflexion de Pascal:
«Les hommes sont si nécessairement fous que ce serait
être fou par un autre tour de folie de n'être pas
fou 1.» Réflexion en laquelle se recueille et se
reprend tout le long travail qui commence avec Érasme:
découverte d'une folie immanente à la raison; puis
à partir de là, dédoublement: d'une part,
une «folle folie» qui refuse cette folie propre à
la raison, et qui, la rejetant, la redouble, et dans ce redoublement
tombe dans la plus simple, la plus close, la plus immédiate
des folies; d'autre part une «sage folie» qui accueille
la folie de la raison, l'écoute, reconnaît ses droits
de cité, et se laisse pénétrer par ses forces
vives; mais par là se protège plus réellement
de la folie que l'obstination d'un refus toujours vaincu d'avance.
C'est que maintenant la vérité de la folie ne fait
plus qu'une seule et même chose avec la victoire de la raison,
et sa définitive maîtrise: car la vérité
de la folie, c'est d'être intérieure à la
raison, d'en être une figure, une force et comme un besoin
momentané pour mieux s'assurer d'elle-même.
*
Peut-être est-ce là le secret de sa multiple présence
dans la littérature à la fin du XVIe siècle
et au début du XVIIe siècle, un art qui, dans son
effort pour maîtriser cette raison qui se cherche, reconnaît
la présence de la folie, de sa folie, la cerne, l'investit
pour finalement en triompher. Jeux d'un âge baroque.
Mais ici, comme dans la pensée, tout un travail s'accomplit
qui amènera, lui aussi, la confirmation de l'expérience
tragique de la folie dans une conscience critique. Négligeons
pour l'instant ce phénomène et laissons valoir dans
leur indifférence ces figures qu'on peut trouver aussi
bien dans le Don Quichotte que dans les romans de Scudéry,
1. Pensées, éd. Brunschvicg, no 414.
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dans Le Roi Lear comme dans le théâtre de Rotrou
ou de Tristan l'Hermite.
Commençons par la plus importante, la plus durable aussi
-puisque le XVIIIe siècle en reconnaîtra encore les
formes à peine effacées 1 : la folie par identification
romanesque. Une fois pour toutes ses traits ont été
fixés par Cervantes. Mais le thème en est inlassablement
repris: adaptations directes (le Don Quichotte de Guérin
de Bouscal est joué en 1639; deux ans plus tard, il fait
représenter Le Gouvernement de Sancho Pança), ré
interprétations d'un épisode particulier (Les Folies
de Cardenio, par Pichou, sont une variation sur le thème
du «Chevalier Déguenillé», de la Sierra
Morena), ou, d'une façon plus indirecte, satire des romans
fantastiques (comme dans La Fausse Clélie de Subligny,
et à l'intérieur même du récit, dans
l'épisode de Julie d'Arviane). De l'auteur au lecteur,
les chimères se transmettent, mais ce qui était
fantaisie d'un côté, de l'autre devient fantasme;
la ruse de l'écrivain est reçue en toute naïveté
comme figure du réel. En apparence, il n'y a là
que la critique aisée des romans d'invention; mais, un
peu au-dessous, toute une inquiétude sur les rapports,
dans l'oeuvre d'art, du réel et de l'imaginaire, et peut-être
aussi sur la trouble communication entre l'invention fantastique
et les fascinations du délire. «C'est aux imaginations
déréglées que nous devons l'invention des
arts; le Caprice des Peintres, des Poètes et des Musiciens
n'est qu'un nom civilement adouci pour exprimer leur Folie 2.»
Folie, où sont mises en question les valeurs d'un autre
âge, d'un autre art, d'une autre morale, mais où
se reflètent aussi, brouillées et troublées,
étrangement compromises les unes par les autres dans une
chimère commune, toutes les formes, même les plus
distantes, de l'imagination humaine.
Toute voisine de cette première, la folie de vaine présomption.
Mais ce n'est pas à un modèle littéraire
que le fou s'identifie; c'est à lui-même, et par
une adhésion imaginaire
1. L'idée est très fréquente au XVIIIe siècle,
surtout après Rousseau, que la lecture des romans ou les
spectacles de théâtre rendent fou. Cf. infra, IIe
partie, chap. IV.
2. SAINT-ÉVREMOND, Sir Politik would be, acte V, sc. II.
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qui lui permet de se prêter toutes les qualités,
toutes les vertus ou puissances dont il est dépourvu. Il
hérite de la vieille Philautia d'Érasme. Pauvre,
il est riche; laid, il se mire; les fers encore aux pieds, il
se croit Dieu. Telle licencié d'Osuma qui se prenait pour
Neptune 1. C'est le destin ridicule des sept personnages des Visionnaires
2, de Chateaufort dans Le Pédant joué, de M. de
Richesource dans Sir Politik. Innombrable folie, qui a autant
de visages qu'il y a au monde de caractères, d'ambitions,
de nécessaires illusions. Même dans ses extrémités,
c'est la moins extrême des folies; elle est, au coeur de
tout homme, le rapport imaginaire qu'il entretient avec soi. En
elle, s'engendrent les plus quotidiens de ses défauts.
La dénoncer, c'est l'élément premier et dernier
de toute critique morale.
C'est aussi au monde moral qu'appartient la folie du juste châtiment.
Elle punit, par les désordres de l'esprit, les désordres
du coeur. Mais elle a d'autres pouvoirs encore: le châtiment
qu'elle inflige se multiplie par lui-même, dans la mesure
où, en punissant, il dévoile la vérité.
La justice de cette folie a ceci qu'elle est véridique.
Véridique puisque déjà le coupable éprouve,
dans le vain tourbillon de ses fantasmes, ce qui sera pour l'éternité
la douleur de son châtiment: Éraste, dans Mélite,
se voit déjà poursuivi par les Euménides,
et condamné par Minos. Véridique aussi parce que
le crime caché aux yeux de tous se fait jour dans la nuit
de cet étrange châtiment; la folie, dans ces paroles
insensées qu'on ne maîtrise pas, livre son propre
sens, elle dit, dans ses chimères, sa secrète vérité;
ses cris parlent pour sa conscience. Ainsi le délire de
Lady Macbeth révèle à «ceux qui ne
devraient pas savoir», les mots qui longtemps n'ont été
murmurés qu'aux «sourds oreillers 3».
Enfin, dernier type de folie: celle de la passion désespérée.
1. CERVANTES, Don Quichotte, IIe partie, chap. Ier.
2. Dans Les Visionnaires, on voit un Capitan poltron qui se prend
pour
Achille, un Poète ampoulé, un Amateur de vers ignorant,
un Riche imaginaire, une fille qui se croit aimée de tous,
une pédante qui estime pouvoir tout juger en fait de comédie,
une autre enfin qui se prend pour une héroïne de roman.
3. Macbeth, acte V, sc. Ire.
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L'amour déçu dans son excès, l'amour surtout
trompé par la fatalité de la mort n'a d'autre issue
que la démence. Tant qu'il avait un objet, le fol amour
était plus amour que folie; laissé seul à
lui-même, il se poursuit dans le vide du délire.
Châtiment d'une passion trop abandonnée à
sa violence? Sans doute; mais cette punition est aussi un adoucissement;
elle répand, sur l'irréparable absence, la pitié
des présences imaginaires; elle retrouve, dans le paradoxe
de la joie innocente, ou dans l'héroïsme de poursuites
insensées, la forme qui s'efface. Si elle conduit à
la mort, c'est à une mort où ceux qui s'aiment ne
seront plus jamais séparés. C'est la dernière
chanson d'Ophélie; c'est le délire d'Ariste dans
La Folie du sage. Mais c'est surtout l'amère et douce démence
du Roi Lear.
Dans l'oeuvre de Shakespeare, les folies qui s'apparentent à
la mort et au meurtre; dans celle de Cervantes, les formes qui
s'ordonnent à la présomption et à toutes
les complaisances de l'imaginaire. Mais ce sont là de hauts
modèles que leurs imitateurs infléchissent et désarment.
Et sans doute sont-ils, l'un et l'autre, plus encore les témoins
d'une expérience tragique de la Folie née au XVe
siècle, que ceux d'une expérience critique et morale
de la Déraison qui se développe pourtant à
leur propre époque. Par-delà le temps, ils renouent
avec un sens qui est en train de disparaître, et dont la
continuité ne se poursuivra plus que dans la nuit. Mais
c'est en comparant leur oeuvre et ce qu'elle maintient, avec les
significations qui naissent chez leurs contemporains ou imitateurs,
qu'on pourra déchiffrer ce qui est en train de se passer,
en ce début de XVIIe siècle, dans l'expérience
littéraire de la folie.
Chez Cervantes ou Shakespeare, la folie occupe toujours une place
extrême en ce sens qu'elle est sans recours. Rien ne la
ramène jamais à la vérité ni à
la raison. Elle n'ouvre que sur le déchirement, et, de
là, sur la mort. La folie, en ses vains propos, n'est pas
vanité; le vide qui l'emplit, c'est «un mal bien
au-delà de ma pratique», comme dit le médecin
à propos de Lady Macbeth; c'est déjà la plénitude
de la mort: une folie qui n'a pas besoin de médecin, mais
de la seule miséricorde divine 1. La joie douce, retrouvée
1. Ibid.
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enfin par Ophélie, ne réconcilie avec aucun bonheur;
son chant insensé est aussi proche de l'essentiel que «le
cri de femme») qui annonce tout au long des corridors du
château de Macbeth que «la Reine est morte 1».
Sans doute, la mort de Don Quichotte s'accomplit dans un paysage
apaisé, qui a renoué au dernier instant avec la
raison et la vérité. D'un coup la folie du Chevalier
a pris conscience d'elle-même, et à ses propres yeux
se défait dans la sottise. Mais cette brusque sagesse de
sa folie est-elle autre chose qu'«une nouvelle folie qui
vient de lui entrer dans la tête») ? Équivoque
indéfiniment réversible qui ne peut être tranchée
en dernier lieu que par la mort elle-même. La folie dissipée
ne peut faire qu'une seule et même chose avec l'imminence
de la fin; «et même un des signes auxquels ils conjecturèrent
que le malade se mourait, ce fut qu'il était revenu si
facilement de la folie à la raison». Mais la mort
elle-même n'apporte pas la paix: la folie triomphera encore
-vérité dérisoirement éternelle, par-delà
la fin d'une vie qui pourtant s'était délivrée
de la folie par cette fin même. Ironiquement sa vie insensée
le poursuit et ne l'immortalise que par sa démence; la
folie est encore la vie impérissable de la mort: «Ci-gît
l'hidalgo redoutable qui poussa si loin la vaillance qu'on remarqua
que la mort ne put triompher de la vie par son trépas 2.»,
Mais très tôt, la folie quitte ces régions
ultimes où Cervantes et Shakespeare l'avaient située;
et dans la littérature du début du XVIIe siècle,
elle occupe, de préférence, une place médiane;
elle forme ainsi plutôt le noeud que le dénouement,
plutôt la péripétie que l'imminence dernière.
Déplacée dans l'économie des structures romanesques
et dramatiques, elle autorise la manifestation de la vérité
et le retour apaisé de la raison.
C'est qu'elle n'est plus considérée dans sa réalité
tragique, dans le déchirement absolu qui l'ouvre sur l'autre
monde; mais seulement dans l'ironie de ses illusions. Elle n'est
pas châtiment réel, mais image du châtiment,
donc faux-semblant; elle ne peut être liée qu'à
l'apparence d'un crime ou à l'illusion d'une mort. Si Ariste,
dans La
1. Ibid., acte V, sc. V.
2. CERVANTES, Don Quichotte, IIe partie, chap. LXXIV, trad. Viardot.
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Folie du sage, devient fou à la nouvelle de la mort de
sa fille, c'est que celle-ci n'est point réellement morte;
quand Éraste, dans Mélite, se voit poursuivi par
les Euménides et traîné devant Minos, c'est
pour un double crime qu'il aurait pu commettre, qu'il aurait voulu
commettre, mais qui en fait n'a entraîné aucune mort
réelle. La folie est dépouillée de son sérieux
dramatique: elle n'est châtiment ou désespoir que
dans la dimension de l'erreur. Sa fonction dramatique ne subsiste
que dans la mesure où il s'agit d'un faux drame: forme
chimérique où il n'est question que de fautes supposées,
de meurtres illusoires, de disparitions promises aux retrouvailles.
Et pourtant cette absence de sérieux ne l'empêche
pas d'être essentielle -plus essentielle encore qu'elle
n'était, car si elle met un comble à l'illusion,
c'est à partir d'elle que l'illusion se défait.
Dans la folie où l'enferme son erreur, le personnage involontairement
commence à débrouiller la trame. En s'accusant,
il dit, malgré lui, la vérité. Dans Mélite,
par exemple, toutes les ruses que le héros a accumulées
pour tromper les autres se sont retournées contre lui,
et il a été la première victime en croyant
être coupable de la mort de son rival et de sa maîtresse.
Mais dans son délire, il se reproche d'avoir inventé
toute une correspondance amoureuse; la vérité se
fait jour, dans et par la folie, qui, provoquée par l'illusion
d'un dénouement, dénoue, en fait, à elle
seule l'imbroglio réel dont elle se trouve être à
la fois l'effet et la cause. Autrement dit, elle est la fausse
sanction d'un faux achèvement, mais par sa vertu propre,
elle fait surgir le vrai problème qui peut alors se trouver
vraiment conduit à son terme. Elle recouvre sous l'erreur
le travail secret de la vérité. C'est de cette fonction,
à la fois ambiguë et centrale, de la folie que joue
l'auteur de L'Ospital des fous quand il représente un couple
d'amoureux qui, pour échapper à leurs poursuivants,
feignent d'être fous, et se cachent parmi les insensés;
dans une crise de démence simulée, la jeune fille,
qui est travestie en garçon, fait semblant de se croire
fille -ce qu'elle est réellement -, disant ainsi, par la
neutralisation réciproque de ces deux feintes, la vérité
qui, finalement, triomphera.
La folie, c'est la forme la plus pure, la plus totale du quiproquo:
elle prend le faux pour le vrai, la mort pour la
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vie, l'homme pour la femme, l'amoureuse pour l'Érinnye
et la victime pour Minos. Mais c'est aussi la forme la plus rigoureusement
nécessaire du quiproquo dans l'économie dramatique:
car elle n'a besoin d'aucun élément extérieur
pour accéder au dénouement véritable. Il
lui suffit de pousser son illusion jusqu'à la vérité.
Ainsi, elle est, au milieu même de la structure, en son
centre mécanique, à la fois feinte conclusion, pleine
d'un secret recommencement, et initiation à ce qui apparaîtra
comme la réconciliation avec la raison et la vérité.
Elle marque le point vers lequel converge, apparemment, le destin
tragique des personnages, et à partir duquel remontent
réellement les lignes qui conduisent au bonheur retrouvé.
En elle s'établit l'équilibre, mais elle masque
cet équilibre sous la nuée de l'illusion, sous le
désordre feint; la rigueur de l'architecture se cache sous
l'aménagement habile de ces violences déréglées.
Cette brusque vivacité, ce hasard des gestes et des mots,
ce vent de folie qui, d'un coup, les bouscule, brise les lignes,
rompt les attitudes, et froisse les draperies -alors que les fils
ne sont tenus que d'une manière plus serrée -c'est
le type même du trompe-l'oeil baroque. La folie est le grand
trompe-l'oeil dans les structures tragi-comiques de la littérature
préclassique 1.
Et Scudéry le savait bien, qui voulant faire, dans sa Comédie
des comédiens, le théâtre du théâtre,
a situé d'emblée sa pièce dans le jeu des
illusions de la folie. Une partie des comédiens doit jouer
le rôle des spectateurs, et les autres celui des acteurs.
Il faut donc, d'un côté, feindre de prendre le décor
pour la réalité, le jeu pour la vie, alors que réellement
on joue dans un décor réel; de l'autre, feindre
de jouer et mimer l'acteur alors qu'on est tout simplement, dans
la réalité, acteur qui joue. Double jeu dans
1. Il faudrait faire une étude structurale des rapports
entre le songe et la folie dans le théâtre du XVIIe
siècle. Leur parenté était depuis longtemps
un thème philosophique et médical (cf. IIe partie,
chap. III); le songe, pourtant, semble un peu plus tardif, comme
élément essentiel de la structure dramatique. Son
sens en tout cas est autre, puisque la réalité qui
l'habite n'est pas celle de la réconciliation, mais de
l'achèvement tragique. Son trompe-l'oeil dessine la perspective
vraie du drame, et n'induit pas en erreur, comme la folie qui,
dans l'ironie de son désordre apparent, indique une fausse
conclusion.
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lequel chaque élément est lui-même dédoublé,
formant ainsi cet échange renouvelé du réel
et de l'illusion, qui est lui-même le sens dramatique de
la folie. «Je ne sais, doit dire Mondory, dans le prologue
de la pièce de Scudéry, quelle extravagance est
aujourd'hui celle de mes compagnons, mais elle est bien si grande
que je suis forcé de croire que quelque charme leur dérobe
la raison, et le pire que j'y vois, c'est qu'ils tâchent
de me la faire perdre et à vous autres aussi. Ils veulent
me persuader que je ne suis pas sur un théâtre, que
c'est ici la ville de Lyon, que voilà une hostellerie et
que voici un Jeu de Paume, où des Comédiens qui
ne sont point nous, et lesquels nous sommes pourtant, représentent
une Pastorale 1.», Dans cette extravagance, le théâtre
développe sa vérité, qui est d'être
illusion. Ce qui est, au sens strict, la folie.
*
L'expérience classique de la folie naît. La grande
menace montée à l'horizon du XVe siècle s'atténue,
les pouvoirs inquiétants qui habitaient la peinture de
Bosch ont perdu leur violence. Des formes subsistent, maintenant
transparentes et dociles, formant cortège, l'inévitable
cortège de la raison. La folie a cessé d'être,
aux confins du monde, de l'homme et de la mort, une figure d'eschatologie;
cette nuit s'est dissipée sur laquelle elle avait les yeux
fixés et d'où naissaient les formes de l'impossible.
L'oubli tombe sur le monde que sillonnait le libre esclavage de
sa Nef: elle n'ira plus d'un en-deçà du monde à
un au-delà, dans son étrange passage; elle ne sera
plus jamais cette fuyante et absolue limite. La voilà amarrée,
solidement, au milieu des choses et des gens. Retenue et maintenue.
Non plus barque mais hôpital.
À peine plus d'un siècle après la fortune
des folles nacelles, on voit apparaître le thème
littéraire de l'«Hôpital des Fous». Là
chaque tête vide, attachée et ordonnée, selon
la vraie raison des hommes, y parle, par l'exemple, la contradiction
et l'ironie, le langage dédoublé de la
1. G. DE SCUDÉRY, La Comédie des comédiens,
Paris, 1635.
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Sagesse: «...Hospital des Fols incurables où sont
déduites de point en point toutes les folies et les maladies
de l'esprit, tant des hommes que des femmes, oeuvre non moins
utile que récréative et nécessaire à
l'acquisition de la vraie sagesse 1.» Chaque forme de folie
y trouve sa place aménagée, ses insignes et son
dieu protecteur: la folie frénétique et radoteuse,
symbolisée par un sot juché sur une chaise, s'agite
sous le regard de Minerve; les sombres mélancoliques qui
courent la campagne, loups solitaires et avides, ont pour dieu
Jupiter, maître des métamorphoses animales; puis
voici les «fois ivrognes», les «fols dénués
de mémoire et d'entendement», les «fols assoupis
et demi-morts», les «fols éventés et
vides de cerveau»... Tout ce monde de désordre, en
un ordre parfait, prononce, à son tour, l'Éloge
de la Raison. Déjà, dans cet «Hôpital»,
l'internement fait suite à l'embarquement.
Maîtrisée, la folie maintient toutes les apparences
de son règne. Elle fait maintenant partie des mesures de
la raison et du travail de la vérité. Elle joue
à la surface des choses et dans le scintillement du jour,
sur tous les jeux de l'apparence, sur l'équivoque du réel
et de l'illusion, sur toute cette trame indéfinie, toujours
reprise, toujours rompue, qui unit et sépare à la
fois la vérité et le paraître. Elle cache
et manifeste, elle dit le vrai et le mensonge, elle est ombre
et lumière. Elle miroite; figure centrale et indulgente,
figure déjà précaire de cet âge baroque.
Ne nous étonnons pas de la retrouver si souvent dans les
fictions de roman et de théâtre. Ne nous étonnons
pas de la voir rôder réellement dans les rues. Mille
fois, François Colletet l'y a rencontrée:
J'aperçois, dans cette avenue
Un innocent suivi d'enfants.
...Admire aussi ce pauvre hère;
Ce pauvre fou, que veut-il faire
D'un si grand nombre de haillons?..
1. GAZONI, L'ospedale de' passi incurabili, Ferrare, 1586. Traduit
et arrangé par F. DE CLAVIER (Paris, 1620). Cf. BEYS, L
'Ospital des Fous (1635) repris et modifié en 1653 sous
le titre Les Illustres Fous.
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J'ai vu de ces folles bourrues
Chanter injures dans les rues... 1
La folie dessine une silhouette bien familière dans le
paysage social. On prend un nouveau et très vif plaisir
aux vieilles confréries des sots, à leurs fêtes,
à leurs réunions, et à leurs discours. On
se passionne pour ou contre Nicolas Joubert, plus connu sous le
nom d'Angoulevent qui se déclare Prince des Sots, titre
qui lui est contesté par Valenti le Comte et Jacques Resneau:
pamphlets, procès, plaidoiries; son avocat le déclare
et certifie «une tête creuse, une citrouille éventée,
vide de sens commun, une canne, un cerveau démonté,
qui n'a ni ressort, ni roue entière dans la tête
2». Bluet d'Arbères, qui se fait appeler Comte de
Permission, est un protégé des Créqui, des
Lesdiguières, des Bouillon, des Nemours; il publie, en
1602, ou on fait publier pour lui ses oeuvres, dans lesquelles
il avertit le lecteur qu'«il ne sait ni lire ni écrire,
et n'y a jamais appris», mais qu'il est animé «par
l'inspiration de Dieu et des Anges 3». Pierre Dupuis, dont
parle Régnier dans sa sixième satire 4, est, au
dire de Brascambille, «un archifol en robe longue 5»;
lui-même en sa «Remontrance sur le réveil de
Maître Guillaume» déclare qu'il a «l'esprit
relevé jusques en l'antichambre du troisième degré
de la lune». Et bien d'autres personnages présents
dans la quatorzième satire de Régnier.
Ce monde du début du XVIIe siècle est étrangement
hospitalier à la folie. Elle est là, au coeur des
choses et des hommes, signe ironique qui brouille les repères
du vrai et du chimérique, gardant à peine le souvenir
des grandes menaces tragiques -vie plus trouble qu'inquiétante,
agitation dérisoire dans la société, mobilité
de la raison.
1. François COLLETET, Le Tracas de Paris, 1665.
2. Cf. PELEUS, La Deffence du Prince des Sots (s. c. ni d.); Plaidoyer
sur la Principauté des Sots, 1608. Également. Surprise
et fustigation d'Angoulevent par l'archiprêtre des poispillés,
1603. Guirlande et réponse d'Angoulevent.
3. Intitulation et Recueil de toutes les oeuvres que (sic) Bernard
de Bluet d'Arbères, comte de permission, 2 vol., 1601-1602.
4. RÉGNIER, Satire VI, vers 72.
5. Brascambille (Paradoxes 1622, p. 45). Cf. une autre indication
dans DESMARIN, Défense du poème épique, p.
73.
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Mais de nouvelles exigences sont en train de naître:
J'ai pris cent et cent fois la lanterne en la main
Cherchant en plein midi... 1
1. RÉGNIER, Satire XIV, vers 7-10.
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