|PAGE 67
CHAPITRE II
Le grand renfermement
Compelle intrare.
La Folie dont la Renaissance vient de libérer les voix,
mais dont elle a maîtrisé déjà la violence,
l'âge classique va la réduire au silence par un étrange
coup de force.
Dans le cheminement du doute, Descartes rencontre la folie à
côté du rêve et de toutes les formes d'erreur.
Cette possibilité d'être fou, ne risque-t-elle pas
de le déposséder de son propre corps, comme le monde
du dehors peut s'esquiver dans l'erreur, ou la conscience s'endormir
dans le rêve? «Comment est-ce que je pourrais nier
que ces mains et ce corps sont à moi, si ce n'est peut-être
que je me compare à certains insensés, de qui le
cerveau est tellement troublé et offusqué par les
noires vapeurs de la bile qu'ils assurent constamment qu'ils sont
des rois lorsqu'ils sont très pauvres, qu'ils sont vêtus
d'or et de pourpre lorsqu'ils sont tout nus, ou qu'ils s'imaginent
être des cruches ou avoir un corps de verre 1 ?»,
Mais Descartes n'évite pas le péril de la folie
comme il contourne l'éventualité du rêve ou
de l'erreur. Pour trompeurs qu'ils soient, les sens, en effet,
ne peuvent altérer que «les choses fort peu sensibles
et fort éloignées»; la force de leurs illusions
laisse toujours un résidu de vérité, «que
je suis ici, au coin du feu, vêtu d'une robe de chambre
2». Quant au rêve, il peut, comme l'imagination des
peintres,
1. DESCARTES, Méditations, I, Oeuvres, éd. Pléiade,
p. 268.
2. Ibid.
|PAGE 68
représenter «des sirènes ou des satyres par
des figures bizarres et extraordinaires»; mais il ne peut
ni créer ni composer de lui-même ces choses «plus
simples et plus universelles» dont l'arrangement rend possibles
les images fantastiques: «De ce genre de choses est la nature
corporelle en général et son étendue.»
Celles-là sont si peu feintes qu'elles assurent aux songes
leur vraisemblance -inévitables marques d'une vérité
que le rêve ne parvient pas à compromettre. Ni le
sommeil peuplé d'images, ni la claire conscience que les
sens se trompent ne peuvent porter le doute au point extrême
de son universalité; admettons que les yeux nous déçoivent,
«supposons maintenant que nous sommes endormis», la
vérité ne glissera pas tout entière dans
la nuit.
Pour la folie, il en est autrement; si ses dangers ne compromettent
pas la démarche, ni l'essentiel de sa vérité,
ce n'est pas parce que telle chose, même dans la pensée
d'un fou, ne peut pas être fausse; mais parce que moi qui
pense, je ne peux pas être fou. Quand je crois avoir un
corps, suis-je assuré de tenir une vérité
plus ferme que celui qui s'imagine avoir un corps de verre? Assurément,
car «ce sont des fous, et je ne serais pas moins extravagant,
si je me réglais sur leur exemple». Ce n'est pas
la permanence d'une vérité qui garantit la pensée
contre la folie, comme elle lui permettait de se déprendre
d'une erreur ou d'émerger d'un songe; c'est une impossibilité
d'être fou, essentielle non à l'objet de la pensée,
mais au sujet qui pense. On peut supposer qu'on rêve et
s'identifier au sujet rêvant pour trouver «quelque
raison de douter»: la vérité apparaît
encore, comme condition de possibilité du rêve. On
ne peut, en revanche, supposer, même par la pensée,
qu'on est fou, car la folie justement est condition d'impossibilité
de la pensée: «Je ne serais pas moins extravagant
1...»
Dans l'économie du doute, il y a un déséquilibre
fondamental entre folie d'une part, rêve et erreur de l'autre.
Leur situation est différente par rapport à la vérité
et à celui qui la cherche; songes ou illusions sont surmontés
dans la structure même de la vérité; mais
la folie est
1. Ibid.
|PAGE 69
exclue par le sujet qui doute. Comme bientôt sera exclu
qu'il ne pense pas, et qu'il n'existe pas. Une certaine décision
a été prise, depuis les Essais. Quand Montaigne
rencontrait le Tasse, rien ne l'assurait que toute pensée
n'était pas hantée de déraison. Et le peuple?
Le «pauvre peuple abusé de ces folies»? L'homme
de pensée est-il à l'abri de ces extravagances?
Il est «pour le moins aussi à plaindre» lui-même.
Et quelle raison pourrait le faire juge de la folie? «La
raison m'a instruit que de condamner aussi résolument une
chose pour fausse et impossible, c'est se donner l'avantage d'avoir
dans la tête les bornes et les limites de la volonté
de Dieu et de la puissance de notre mère Nature et n'y
a pourtant de plus notable folie au monde que de les ramener à
la mesure de notre capacité et suffisance 1.» Parmi
toutes les autres formes de l'illusion, la folie trace un des
chemins du doute les plus fréquentés encore par
le XVIe siècle. On n'est pas toujours sûr de ne pas
rêver, jamais certain de n'être pas fou: «Que
ne nous souvient-il combien nous sentons de contradiction en notre
jugement même 2?»
Or, cette certitude, Descartes, maintenant, l'a acquise, et la
tient solidement: la folie ne peut plus le concerner. Ce serait
extravagance de supposer qu'on est extravagant; comme expérience
de pensée, la folie s'implique elle-même, et partant
s'exclut du projet. Ainsi le péril de la folie a disparu
de l'exercice même de la Raison. Celle-ci est retranchée
dans une pleine possession de soi où elle ne peut rencontrer
d'autres pièges que l'erreur, d'autres dangers que l'illusion.
Le doute de Descartes dénoue les charmes des sens, traverse
les paysages du rêve, guidé toujours par la lumière
des choses vraies; mais il bannit la folie au nom de celui qui
doute, et qui ne peut pas plus déraisonner que ne pas penser
et ne pas être.
La problématique de la folie -celle de Montaigne -est modifiée
par là même. D'une manière presque imperceptible
sans doute, mais décisive. La voilà placée
dans une région d'exclusion dont elle ne sera affranchie
que partiellement dans la Phénoménologie de l'esprit.
La Non-Raison
1, MONTAIGNE, Essais, liv. le', chap. XXVI, éd. Garnier,
pp. 231-232.
2. Ibid., p. 236.
|PAGE 70
du XVIe siècle formait une sorte de péril ouvert
dont les menaces pouvaient toujours, en droit au moins, compromettre
les rapports de la subjectivité et de la vérité.
Le cheminement du doute cartésien semble témoigner
qu'au XVIIe siècle le danger se trouve conjuré et
que la folie est placée hors du domaine d'appartenance
où le sujet détient ses droits à la vérité:
ce domaine qui, pour la pensée classique, est la raison
elle-même. Désormais la folie est exilée.
Si l'homme peut toujours être fou, la pensée, comme
exercice de la souveraineté d'un sujet qui se met en devoir
de percevoir le vrai, ne peut pas être insensée.
Une ligne de partage est tracée qui va bientôt rendre
impossible l'expérience si familière à la
Renaissance d'une Raison déraisonnable, d'une raisonnable
Déraison. Entre Montaigne et Descartes un événement
s'est passé: quelque chose qui concerne l'avènement
d'une ratio. Mais il s'en faut que l'histoire d'une ratio comme
celle du monde occidental s'épuise dans le progrès
d'un «rationalisme»; elle est faite, pour une part
aussi grande, même si elle est plus secrète, de ce
mouvement par lequel la Déraison s'est enfoncée
dans notre sol, pour y disparaître, sans doute, mais y prendre
racine.
C'est cet autre aspect de l'événement classique
qu'il faudrait maintenant manifester.
*
Plus d'un signe le trahit, et tous ne relèvent pas d'une
expérience philosophique ni des développements du
savoir. Celui dont nous voudrions parler appartient à une
surface culturelle fort large. Une série de dates le signale
très précisément, et, avec elles, un ensemble
d'institutions.
On sait bien que le XVIIe siècle a créé de
vastes maisons d'internement; on sait mal que plus d'un habitant
sur cent de la ville de Paris s'y est trouvé, en quelques
mois, enfermé. On sait bien que le pouvoir absolu a fait
usage des lettres de cachet, et de mesures d'emprisonnement arbitraires;
on sait moins bien quelle conscience juridique pouvait animer
ces pratiques. Depuis Pinel, Tuke, Wagnitz, on sait que les fous,
pendant un siècle et demi, ont été mis au
régime de cet internement, et qu'un jour on les
|PAGE 71
découvrira dans les salles de l'Hôpital général,
dans les cachots des maisons de force; on s'apercevra qu'ils étaient
mêlés à la population des Workhouses ou Zuchthäusern.
Mais il n'est guère arrivé qu'on précisât
clairement quel y était leur statut, ni quel sens avait
ce voisinage qui semblait assigner une même patrie aux pauvres,
aux chômeurs, aux correctionnaires et aux insensés.
C'est entre les murs de l'internement que Pinel et la psychiatrie
du XIXe siècle rencontreront les fous; c'est là
-ne l'oublions pas -qu'ils les laisseront, non sans se faire gloire
de les avoir «délivrés». Depuis le milieu
du XVIIe siècle, la folie a été liée
à cette terre de l'internement, et au geste qui la lui
désignait comme son lieu naturel.
Prenons les faits dans leur formulation la plus simple, puisque
l'internement des aliénés est la structure la plus
visible dans l'expérience classique de la folie, et puisque
c'est lui qui sera la pierre de scandale, lorsque cette expérience
viendra à disparaître de la culture européenne.
«Je les ai vus nus, couverts de haillons, n'ayant que la
paille pour se garantir de la froide humidité du pavé
sur lequel ils sont étendus. Je les ai vus grossièrement
nourris, privés d'air pour respirer, d'eau pour étancher
leur soif, et des choses les plus nécessaires à
la vie. Je les ai vus livrés à de véritables
geôliers, abandonnés à leur brutale surveillance.
Je les ai vus dans des réduits étroits, sales, infects,
sans air, sans lumière, enfermés dans des antres
où l'on craindrait de renfermer des bêtes féroces,
que le luxe des gouvernements entretient à grands frais
dans les capitales 1.»
Une date peut servir de repère: 1656, décret de
fondation, à Paris, de l'Hôpital général.
Au premier regard, il s'agit seulement d'une réforme -à
peine, d'une réorganisation administrative. Divers établissements
qui existent déjà sont groupés sous une administration
unique: la Salpêtrière, reconstruite sous le règne
précédent pour abriter un arsenal 2, Bicêtre
que Louis XIII avait voulu donner à la commanderie de Saint-Louis
pour en faire une maison de
1. ESQUIROL, Des établissements consacrés aux aliénés
en France (1818) in Des maladies mentales, Paris, 1838, t. II,
p. 134.
2. Cf. Louis BOUCHER, La Salpêtrière, Paris, 1883.
|PAGE 72
retraite destinée aux Invalides de l'armée 1. «La
Maison et Hôpital tant de la grande et petite Pitié,
que du Refuge, sise au faubourg Saint-Victor, la Maison et Hôpital
de Scipion, la maison de la Savonnerie, avec tous les lieux, places,
jardins, maisons et bâtiments qui en dépendent 2.»,
Tous sont maintenant affectés aux pauvres de Paris «de
tous sexes, lieux et âges, de quelque qualité et
naissance, et en quelque état qu'ils puissent être,
valides ou invalides, malades ou convalescents, curables ou incurables
3». Il s'agit d'accueillir, de loger, de nourrir ceux qui
se présentent d'eux-mêmes, ou ceux qui y sont envoyés
d'autorité royale ou judiciaire; il faut aussi veiller
à la subsistance, à la bonne tenue, à l'ordre
général de ceux qui n'ont pu y trouver place, mais
pourraient ou mériteraient d'y être. Ce soin est
confié à des directeurs nommés à vie,
qui exercent leurs pouvoirs non seulement dans les bâtiments
de l’Hôpital, mais à travers la ville de Paris
sur tous ceux qui relèvent de leur juridiction: «Ils
ont tout pouvoir d'autorité, de direction, d'administration,
commerce, police, juridiction, correction, et châtiment
sur tous les pauvres de Paris, tant au-dehors qu'au-dedans de
l'Hôpital général 4.» Les directeurs
nomment en outre un médecin aux appointements de 1000 livres
par an; il réside à la Pitié, mais doit visiter
chacune des maisons de l'Hôpital, deux fois par semaine.
D'entrée de jeu, un fait est clair: l'Hôpital général
n'est pas un établissement médical. Il est plutôt
une structure semi-juridique, une sorte d'entité administrative
qui, à côté des pouvoirs déjà
constitués, et en dehors des tribunaux, décide,
juge et exécute. «Auront pour cet effet les directeurs:
poteaux, carcans, prisons et basses-fosses dans ledit Hôpital
général et lieux qui en dépendent comme ils
aviseront, sans que l'appel puisse être reçu des
ordonnances qui seront par eux rendues pour le dedans du dit Hôpital;
et quant à celles qui interviendront pour le dehors, elles
seront exécutées pour leur forme et teneur
1. Cf. Paul BRU, Histoire de Bicêtre, Paris, 1890.
2. Édit de 1656, art. IV. Cf. appendice. Plus tard on adjoignit
le Saint-Esprit et les Enfants-Trouvés, et on retira la
Savonnerie.
3. Art. XI.
4. Art. XIII.
|PAGE 73
nonobstant oppositions ou appellations quelconques faites ou à
faire et sans préjudice d'icelles, et pour lesquelles nonobstant
toutes défenses et prises à partie ne sera différé
1.», Souveraineté quasi absolue, juridiction sans
appel, droit d'exécution contre lequel rien ne peut prévaloir
- l 'Hôpital général est un étrange
pouvoir que le roi établit entre la police et la justice,
aux limites de la loi: le tiers ordre de la répression.
Les aliénés que Pinel a trouvés à
Bicêtre et à la Salpêtrière, c'est à
ce monde qu'ils appartenaient.
Dans son fonctionnement, ou dans son propos, l'Hôpital général
ne s'apparente à aucune idée médicale. Il
est une instance de l'ordre, de l'ordre monarchique et bourgeois
qui s'organise en France à cette même époque.
Il est directement branché sur le pouvoir royal qui l'a
placé sous la seule autorité du gouvernement civil;
la Grande Aumônerie du Royaume, qui formait jadis, dans
la politique de l'assistance, la médiation ecclésiastique
et spirituelle, se trouve brusquement mise hors circuit. Le roi
décrète: «Entendons être conservateur
et protecteur du dit Hôpital général comme
étant de notre fondation royale et néanmoins qu'il
ne dépende en façon quelconque de notre Grande Aumônerie,
ni d'aucun de nos grands officiers, mais qu'il soit totalement
exempt de la supériorité, visite et juridiction
des officiers de la générale Réformation
et autres de la Grande Aumônerie, et de tous autres auxquels
nous interdisons toute connaissance et juridiction de quelque
façon et manière que ce puisse être 2.»,
La première origine du projet avait été parlementaire
3, et les deux premiers chefs de direction qu'on avait alors désignés
étaient le premier président du Parlement et le
procureur général. Mais très vite, ils sont
doublés par l'archevêque de Paris, le président
de la Cour des aides, celui de la Cour des Comptes, le lieutenant
de police et le Prévôt des marchands. Dès
lors le «Grand Bureau» n'a plus guère de rôle
que délibératif. L'administration réelle
et les
1. Art. XII.
2. Art. VI.
3. Le projet présenté à Anne d'Autriche était
signé par Pomponne de Bellièvre.
|PAGE 74
véritables responsabilités sont confiées
à des gérants qui se recrutent par cooptation. Ce
sont eux les vrais gouverneurs, les délégués
du pouvoir royal et de la fortune bourgeoise auprès du
monde de la misère. La Révolution a pu leur rendre
ce témoignage: «Choisis dans la meilleure bourgeoisie,
...ils apportèrent dans l'administration des vues désintéressées
et des intentions pures 1.»
Cette structure propre à l'ordre monarchique et bourgeois,
et qui est contemporaine de son organisation sous la forme de
l'absolutisme, étend bientôt son réseau sur
toute la France. Un édit du Roi, daté du 16 juin
1676, prescrit l'établissement d'un «Hôpital
général dans chacune ville de son royaume».
Il est arrivé que la mesure ait été prévenue
par les autorités locales; la bourgeoisie lyonnaise avait
déjà organisé en 1612 un établissement
de charité qui fonctionnait d'une manière analogue
2. L'archevêque de Tours est fier de pouvoir déclarer
le 10 juillet 1676 que sa «ville métropolitaine a
heureusement prévu les pieuses intentions du Roi par l'érection
de cet Hôpital général appelé la Charité
avant celui de Paris, et avec un ordre qui a servi de modèle
à tous ceux qui ont été établis depuis,
dedans et dehors du Royaume 3». La Charité de Tours,
en effet, avait été fondée en 1656 et le
Roi lui avait fait don de 4000 livres de rentes. Sur toute la
surface de la France, on ouvre des hôpitaux généraux:
à la veille de la Révolution, on pourra en compter
dans 32 villes de province 4.
Même si elle a été assez délibérément
tenue à l'écart de l'organisation des hôpitaux
généraux -de complicité sans doute entre
le pouvoir royal et la bourgeoisies
1. Rapport de La Rachefoucauld Liancourt au nom du Comité
de mendicité de l'Assemblée constituante (Procès-verbaux
de l'Assemblée nationale, t. XXI).
2. Cf. Statuts et règlements de l'hôpital général
de la Charité et Aumône générale de
Lyon, 1742.
3. Ordonnances de Monseigneur l'archevêque de Tours, Tours,
1681. Cf. MERCIER, Le Monde médical de Touraine sous la
Révolution.
4. Aix, Albi, Angers. Arles, Blois, Cambrai, Clermont, Dijon,
Le Havre, Le Mans, Lille, Limoges, Lyon, Mâcon, Martigues,
Montpellier, Moulins, Nantes, Nîmes, Orléans, Pau,
Poitiers, Reims, Rouen, Saintes, Saumur, Sedan, Strasbourg, Saint-Servan,
Saint-Nicolas (Nancy), Toulouse, Tours. Cf. ESQUIROL, loc. cit.,
t. II, p. 157.
5. La lettre pastorale de l'archevêque de Tours citée
plus haut montre
|PAGE 75
l'Église pourtant ne demeure pas étrangère
au mouvement. Elle réforme ses institutions hospitalières,
redistribue les biens de ses fondations; elle crée même
des congrégations qui se proposent des buts assez analogues
à ceux de l'Hôpital général. Vincent
de Paul réorganise Saint-Lazare, la plus importante des
anciennes léproseries de Paris; le 7 janvier 1632, il passe
au nom des Congréganistes de la Mission un contrat avec
le «Prieuré», Saint-Lazare; on doit y recevoir
maintenant «les personnes détenues par ordre de Sa
Majesté». L'ordre des Bons Fils ouvre des hôpitaux
de ce genre dans le Nord de la France. Les Frères Saint-Jean
de Dieu, appelés en France en 1602, fondent d'abord la
Charité de Paris dans le faubourg Saint-Germain, puis Charenton
où ils s'installent le 10 mai 16451. Non loin de Paris,
ce sont eux encore qui tiennent la Charité de Senlis, ouverte
le 27 octobre 16702. Quelques années auparavant, la duchesse
de Bouillon leur avait fait donation des bâtiments et des
bénéfices de la Maladrerie fondée au XIVe
siècle par Thibaut de Champagne, à Château-Thierry
3. Ils gèrent aussi les Charités de Saint-Yon, de
Pontorson, de Cadillac, de Romans 4. En 1699, fondation à
Marseille, par les Lazaristes, de l'établissement qui allait
devenir l'hôpital Saint-Pierre. Puis au XVIIIe siècle,
ce sont Armentières (1712), Maréville (1714), le
Bon Sauveur de Caen (1735); Saint-Meins de Rennes s'ouvrit peu
de temps avant la Révolution (1780).
Singulières institutions, dont le sens et le statut sont
malaisés souvent à définir. Beaucoup, on
a pu le voir, sont encore tenues par des ordres religieux; pourtant
on y rencontre parfois des sortes d'associations laïques
qui imitent la vie et le costume des congrégations mais
n'en font point
que l'Église résiste à cette exclusion et
revendique l'honneur d'avoir inspiré tout le mouvement
et d'en avoir proposé les premiers modèles.
1. Cf. ESQUIROL, Mémoire historique et statistique sur
la Maison royale de Charenton, loc. cit., t. II.
2. Hélène BONNAFOUS-SÉRIEUX, La Charité
de Senlis, Paris, 1936.
3. R. TARDIF, La Charité de Château-Thierry, Paris,
1939.
4. L'hôpital de Romans fut construit avec les matériaux
Je démolition de la léproserie de Voley. Cf. J.-A.
Ulysse CHEVALIER, Notice historique sur la maladrerie de Voley
près Romans, Romans, 1870, p. 62; et pièces justificatives,
no 64.
|PAGE 76
partie 1. Dans les provinces, l'évêque est membre
de droit du Bureau général; mais le clergé
est loin d'y détenir la majorité; la gestion est
surtout bourgeoise 2. Et cependant, en chacune de ces maisons,
on mène une vie presque conventuelle, scandée de
lectures, d'offices, de prières, de méditations:
«On fait la prière en commun matin et soir dans les
dortoirs; et à différentes heures de la journée,
il se fait des exercices de piété, et des prières
et des lectures spirituelles 3.» Il y a plus: jouant un
rôle à la fois d'assistance et de répression,
ces hospices sont destinés à secourir les pauvres,
mais comportent à peu près tous des cellules de
détention et des quartiers de force où on enferme
des pensionnaires pour lesquels le roi ou la famille payent pension:
"On ne recevra qui que ce soit et sous quelque prétexte
que ce puisse être dans les maisons de force des religieux
de la Charité que ceux qui seront conduits par ordre du
Roi ou de Justice.» Très souvent ces nouvelles maisons
d'internement sont établies dans les murs mêmes des
anciennes léproseries; elles héritent de leurs biens,
soit à la faveur de décisions ecclésiastiques
4, soit à la suite des décrets royaux pris à
la fin du siècles. Mais elles sont aussi soutenues par
les finances publiques: donations du Roi, et quote-part prélevée
sur les amendes que perçoit le Trésor 6. Dans ces
institutions viennent ainsi se mêler, non sans conflits
souvent, les vieux privilèges de l'Église dans l'assistance
aux pauvres et dans les rites de l'hospitalité, et le souci
bourgeois de mettre en ordre le monde de la misère; le
désir d'assister, et le besoin de réprimer; le devoir
de charité, et la volonté de châtier: toute
une pratique
1. C'est le cas à la Salpêtrière où
les «soeurs» doivent se recruter parmi les «filles
ou jeunes veuves, sans enfants et sans embarras d 'affaires».
2. À Orléans, le bureau comprend «le sieur
évêque, le lieutenant général, 15 personnes
à savoir 3 ecclésiastiques, et 12 principaux habitants
tant officiers que bons bourgeois et marchands». Règlements
et statuts de l'hôpital général d'Orléans,
1692, pp. 8-9.
3. Réponses aux demandes faites par le département
des hôpitaux, au sujet de la Salpêtrière, 1790,
Arch. nat., F 15, 1861.
4. C'est le cas de Saint-Lazare.
5. 1693-1695. Cf. supra, chap. Ier.
6. Par exemple, la Charité de Romans fut créée
par l'Aumônerie générale, puis cédée
aux frères Saint-Jean de Dieu; rattachée enfin à
l'Hôpital général en 1740.
|PAGE 77
équivoque dont il faudra dégager le sens, symbolisé
sans doute par ces léproseries, vides depuis la Renaissance,
mais brusquement réaffectées au XVIIe siècle
et qu'on a réarmées de pouvoirs obscurs. Le classicisme
a inventé l'internement, un peu comme le Moyen Âge
la ségrégation des lépreux; la place laissée
vide par ceux-ci a été occupée par des personnages
nouveaux dans le monde européen: ce sont les «internés».
La léproserie n'avait pas de sens que médical; bien
d'autres fonctions avaient joué dans ce geste de bannissement
qui ouvrait des espaces maudits. Le geste qui enferme n'est pas
plus simple: lui aussi a des significations politiques, sociales,
religieuses, économiques, morales. Et qui concernent probablement
certaines structures essentielles au monde classique dans son
ensemble.
Car le phénomène a des dimensions européennes.
La constitution de la Monarchie absolue et la vive renaissance
catholique au temps de la Contre-Réforme lui ont donné
en France un caractère bien particulier, de concurrence
et de complicité à la fois entre le pouvoir et l'Église
1. Ailleurs il a des formes bien différentes; mais sa localisation
dans le temps est tout aussi précise. Les grands hospices,
les maisons d'internement, oeuvres de religion et d'ordre public,
de secours et de punition, de charité et de prévoyance
gouvernementale sont un fait de l'âge classique: aussi universels
que lui et presque contemporains de sa naissance. C'est, dans
les pays de langue allemande, la création des maisons de
correction, des Zuchthäusern; la première est antérieure
aux maisons françaises d'internement (à l'exception
de la Charité de Lyon); elle s'ouvrit à Hambourg
vers 16202. Les autres furent créées dans la seconde
moitié du siècle: Bâle (1667), Breslau (1668),
Francfort (1684), Spandau (1684), Konigsberg (1691). Elles continuent
à se multiplier au XVIIIe siècle; Leipzig d'abord,
en 1701, puis Halle et Cassel en 1717 et 1720; plus tard Brieg
et Osnabrück (1756) et en 1771 enfin Torgau 3.
1. On en a un bon exemple dans la fondation de Saint-Lazare. Cf.
COLLET, Vie de saint Vincent de Paul, I, pp. 292-313.
2. En tout cas, le règlement en fut publié en 1622.
3. Cf. WAGNITZ, Historische Nachrichten und Bemerkungen uber die
merkwürdigsten Zuchthäusern in Deutschland, Halle, 1791.
|PAGE 78
En Angleterre, les origines de l'internement sont plus lointaines.
Un acte de 1575 (18 Elizabeth 1, cap. III) qui concernait à
la fois «la punition des vagabonds et le soulagement des
pauvres» prescrit la construction de houses of correction,
à raison d'une au moins par Comté. Leur entretien
doit être assuré par un impôt, mais on encourage
le public à faire des dons volontaires 1. En fait, il semble
que sous cette forme, la mesure n'ait guère été
appliquée, puisque, quelques années plus tard, on
décide d'autoriser l'entreprise privée: il n'est
plus nécessaire d'obtenir le permis officiel pour ouvrir
un hôpital ou une maison de correction: chacun peut le faire
à son gré 2. Au début du XVIIe siècle,
réorganisation générale: amende de 5 livres
à tout juge de paix qui n'en aura pas aménagé
dans le ressort de sa juridiction; obligation d'installer des
métiers, des ateliers, des manufactures (moulin, filage,
tissage) qui aident à leur entretien et assurent du travail
à leurs pensionnaires; au juge de décider qui mérite
d'y être envoyé 3. Le développement de ces
Bridwells ne fut pas très considérable: souvent
ils furent progressivement assimilés aux prisons auxquelles
ils étaient attenants 4; leur usage ne parvient pas à
s'étendre à l'Ecosse 5. En revanche, les workhouses
furent promis à un succès plus grand. Ils datent
de la seconde moitié du XVIIe siècle 6. C'est un
acte de 1670 (22-23 Charles II, cap. XVIII) qui définit
le statut des workhouses, charge des officiers de justice de vérifier
la rentrée des impôts et la gestion des sommes qui
doivent permettre leur fonctionnement, confie au juge de paix
le contrôle suprême de leur administration. En 1697,
plusieurs paroisses de Bristol s'unissent pour former le premier
workhouse d'Angleterre, et désigner la corporation qui
doit le gérer 7. Un autre est établi en 1703 à
Worcester,
1. NICHOLLS, History of the English Poor Law, Londres, 1898-1899,
t. I. pp. 167-169.
2. 39 Elizabeth I, cap. V.
3. NICHOLLS, loc. cit., p. 228.
4. HOWARD, État des prisons, des hôpitaux et des
maisons de force (Londres, 1777); traduction française,
1788, t. I, p. 17.
5. NICHOLLS, History of the Scotch Poor Law, pp. 85-87.
6. Bien qu'un acte de 1624 (21 James I, cap. 1) prévoit
la création de working-houses.
7. NICHOLLS, History of the English Poor Law, I, p. 353.
|PAGE 79
un troisième la même année à Dublin
1 ; puis à Plymouth, Norwich, Hull, Exeter. À la
fin du XVIIIe siècle, leur nombre s'élève
au total à 126. Le Gilbert's Act de 1792 donne toutes facilités
aux paroisses pour en créer de nouveaux; on renforce en
même temps le contrôle et l'autorité du juge
de paix; pour éviter que les workhouses ne se transforment
en hôpitaux, on recommande d'en chasser rigoureusement les
malades contagieux.
En quelques années, c'est tout un réseau qui a été
jeté sur l'Europe. Howard, à la fin du XVIIIe siècle,
entreprendra de le parcourir; à travers l'Angleterre, la
Hollande, l'Allemagne, la France, l'Italie, l'Espagne, il fera
le pèlerinage de tous les hauts lieux de l'internement
-«hôpitaux, prisons, maisons de force» -et sa
philanthropie s'indignera qu'on ait pu reléguer entre les
mêmes murs des condamnés de droit commun, de jeunes
garçons qui troublaient le repos de leur famille, ou en
dilapidaient les biens, des gens sans aveu et des insensés.
Preuve que déjà, à cette époque, une
certaine évidence a été perdue: celle qui,
avec tant de hâte et de spontanéité, avait
fait surgir dans toute l'Europe cette catégorie de l'ordre
classique qu'est l'internement. En cent cinquante ans, l'internement
est devenu amalgame abusif d'éléments hétérogènes.
Or, à son origine, il devait comporter une unité
qui justifiait son urgence; entre ces formes diverses et l'âge
classique qui les a suscitées, il doit y avoir un principe
de cohérence qu'il ne suffit pas d'esquiver sous le scandale
de la sensibilité pré-révolutionnaire. Quelle
était donc la réalité visée à
travers toute cette population, qui, d'un jour à l'autre
ou presque, s'est trouvée recluse, et bannie plus sévèrement
que les lépreux? Il ne faut pas oublier que peu d'années
après sa fondation, le seul Hôpital général
de Paris groupait 6000 personnes, soit environ 1 % de la population
2. Il a fallu que se soit formée, sourdement et
1. Ibid., pp. 35-38.
2. Selon la Déclaration du 12 juin 1662, les directeurs
de l'Hôpital de
Paris «logent et nourrissent dans les 5 maisons du dit Hôpital
plus de 6000 personnes», cité in LALLEMAND, Histoire
de la Charité, Paris, 19021912, t. IV, p. 262. La population
de Paris à cette époque-là dépassait
le demi-million. Cette proportion est à peu près
constante pendant toute la période classique pour l'aire
géographique que nous étudions.
|PAGE 80
au cours de longues années sans doute, une sensibilité
sociale, commune à la culture européenne, et qui
a brusquement atteint son seuil de manifestation dans la seconde
moitié du XVIIe siècle: c'est elle qui a isolé
d'un coup cette catégorie destinée à peupler
les lieux d'internement. Pour habiter les plages depuis longtemps
abandonnées par la lèpre, on a désigné
tout un peuple à nos yeux étrangement mêlé
et confus. Mais ce qui n'est pour nous que sensibilité
indifférenciée, était, à coup sûr,
chez l'homme classique, une perception clairement articulée.
C'est ce mode de perception qu'il faut interroger pour savoir
quelle fut la forme de sensibilité à la folie d'une
époque qu'on a coutume de définir par les privilèges
de la Raison. Le geste qui, en traçant l'espace de l'internement,
lui a conféré son pouvoir de ségrégation
et a désigné à la folie une nouvelle patrie,
ce geste, pour cohérent et concerté qu'il soit,
n'est pas simple. Il organise en une unité complexe une
nouvelle sensibilité à la misère et aux devoirs
de l'assistance, de nouvelles formes de réaction devant
les problèmes économiques du chômage et de
l'oisiveté, une nouvelle éthique du travail, et
le rêve aussi d'une cité où l'obligation morale
rejoindrait la loi civile, sous les formes autoritaires de la
contrainte. Obscurément, ces thèmes sont présents
à la construction des cités de l'internement et
à leur organisation. Ce sont eux qui donnent sens à
ce rituel, et qui expliquent en partie sur quel mode la folie
fut perçue, et vécue, par l'âge classique.
*
La pratique de l'internement désigne une nouvelle réaction
à la misère, un nouveau pathétique -plus
largement un autre rapport de l'homme à ce qu'il peut y
avoir d'inhumain dans son existence. Le pauvre, le misérable,
l'homme qui ne peut répondre de sa propre existence, a
pris au cours du XVIe siècle une figure que le Moyen Age
n'aurait pas reconnue.
La Renaissance a dépouillé la misère de sa
positivité mystique. Et cela par un double mouvement de
pensée qui ôte à la Pauvreté son sens
absolu et à la Charité la valeur qu'elle détient
de cette Pauvreté secourue. Dans le
|PAGE 81
monde de Luther, dans celui de Calvin surtout, les volontés
particulières de Dieu -cette «singulière bonté
de Dieu envers un chacun» -ne laissent pas au bonheur ou
au malheur, à la richesse ou à la pauvreté,
à la gloire ou à la misère, le soin de parler
pour eux-mêmes. La misère n'est pas la Dame humiliée
que l'Époux vient chercher dans sa fange pour l'élever;
elle a dans le monde une place qui lui est propre -place qui ne
témoigne pour Dieu ni plus ni moins que celle accordée
à la richesse; Dieu est tout aussi présent, sa main
généreuse tout aussi proche dans l'abondance que
dans la détresse, selon qu'il lui plaira «de nourrir
un enfant abondemment ou plus petitement 1». La volonté
singulière de Dieu quand elle s'adresse au pauvre ne lui
parle pas de gloire promise, mais de prédestination. Dieu
n'exalte pas le pauvre dans une sorte de glorification inverse;
ill 'humilie volontairement dans sa colère, dans sa haine
-cette haine qu'il avait contre Ésaü avant même
qu'il fût né et à cause de laquelle ill'a
dépouillé des troupeaux de son aînesse. Pauvreté
désigne châtiment: «C'est par son commandement
que le ciel s'endurcit, que les fruits sont mangés et consumés
par bruines et autres corruptions; et toutes fois et quantes que
vignes, champs et prés sont battus de grêles et tempêtes,
que cela aussi est témoignage de quelque punition spéciale
qu'il exerce 2.», Dans le monde, pauvreté et richesse
chantent la même toute-puissance de Dieu; mais le pauvre
ne peut invoquer que le mécontentement du Seigneur car
son existence porte le signe de sa malédiction; aussi faut-il
exhorter «les pauvres à la patience pour ce que ceux
qui ne se contentent point de leur état, tâchent,
autant qu'il est en eux, d'escourre le joug qui leur est imposé
de Dieu 3».
Quant à l'oeuvre de charité, d'où tiendrait
-elle sa valeur? Ni de la pauvreté qu'elle secourt, puisque
celle-ci ne recèle plus de gloire qui lui soit propre;
ni de celui qui l' accomplit, puisque, à travers son geste,
c'est encore une volonté singulière de Dieu qui
se fait jour. Ce n'est pas l'oeuvre qui
1. CALVIN, Institution chrétienne, I, chap. XVI, éd.
J.-D. Benoît, p. 225.
2. Ibid., p. 229.
3. Ibid., p. 231.
|PAGE 82
justifie, mais la foi qui l'enracine en Dieu. «Les hommes
ne peuvent être justifiés devant Dieu par leurs efforts,
leurs mérites ou leurs oeuvres, mais gratuitement, à
cause du Christ et par la foi 1.» On connaît ce grand
refus des oeuvres chez Luther, dont la proclamation devait retentir
si loin dans la pensée protestante: «Non, les oeuvres
ne sont pas nécessaires; non, elles ne servent à
rien pour la sainteté.» Mais ce refus ne concerne
que le sens des oeuvres par rapport à Dieu et au salut;
comme tout acte humain, elles portent les signes de la finitude
et les stigmates de la chute; en cela «elles ne sont que
des péchés et des souillures 2». Mais au niveau
humain, elles ont un sens; si elles sont pourvues d'efficace pour
le salut, elles ont valeur d'indication et de témoignage
pour la foi: «La foi non seulement ne nous rend pas négligents
aux bonnes oeuvres, mais elle est la racine dont elles sont produites
3.»
D'où cette tendance, commune à tous les mouvements
de la Réforme, à transformer les biens de l'Église
en oeuvres profanes. En 1525, Michel Geismayer demande la transformation
de tous les monastères en hôpitaux; la Diète
de Spire reçoit l'année suivante un cahier de doléances
qui réclame la suppression des couvents et la confiscation
de leurs biens qui devront servir au soulagement de la misère
4. En effet, c'est, la plupart du temps, dans les anciens couvents
qu'on va établir les grands asiles d'Allemagne et d'Angleterre:
un des premiers hôpitaux qu'un pays luthérien ait
destiné aux fous (arme Wahnsinnige und Presshafte) fut
établi par le Landgraf Philippe de Hainau en 1533, dans
un ancien couvent de cisterciens qu'on avait sécularisé
une dizaine d'années auparavant 5. Les villes et les États
se substituent à l'Église dans les tâches
d'assistance. On instaure des impôts, on fait des quêtes,
on favorise les donations, on suscite des legs testamentaires.
À Lübeck, on décide, en 1601, que tout testament
d'une certaine importance devra comporter une clause en faveur
1. Confession d'Augsbourg.
2. CALVIN, Justifications, liv. III, chap. XII, note 4.
3. Catéchisme de Genève, op. CALVIN, VI, p. 49.
4. J. JANSSEN, Geschichte des deutschen Volkes seit dem Ausgang
des Mittelalters, III, Allgemeine Zustände des deutschen
Volkes bis 1555, p. 46.
5. LAEHR, Gedenktage der Psychiatrie, Berlin, 1893, p. 259.
|PAGE 83
des personnes assistées par la ville 1. En Angleterre,
l'usage du poor rate devient général au XVIe siècle;
quant aux villes, qui ont organisé des maisons de correction
ou de travail, elles ont reçu le droit de percevoir un
impôt spécial et. le juge de paix désigne
les administrateurs -guardians of Poor -qui géreront ces
finances et en distribueront le bénéfice.
C'est un lieu commun de dire que la Réforme a conduit en
pays protestant à une laïcisation des oeuvres. Mais
en reprenant à leur compte toute cette population de pauvres
et d'incapables, l'État ou la cité préparent
une forme nouvelle de sensibilité à la misère:
une expérience du pathétique allait naître
qui ne parle plus d'une glorification de la douleur, ni d'un salut
commun à la Pauvreté et à la Charité;
mais qui n'entretient l'homme que de ses devoirs à l'égard
de la société et montre dans le misérable
à la fois un effet du désordre et un obstacle à
l'ordre. Il ne peut donc plus s'agir d'exalter la misère
dans le geste qui la soulage, mais, tout simplement, de la supprimer.
Adressée à la Pauvreté comme telle, la Charité
est elle aussi désordre. Mais si l'initiative privée,
comme le demande en Angleterre l'acte de 15752, aide l'État
à réprimer la misère, alors elle s'inscrira
dans l'ordre et l'oeuvre aura un sens. Peu de temps avant l'acte
de 16623, sir Matthew Hale avait écrit un Discourse touching
Provision for the Poor 4, qui définit assez bien cette
nouvelle manière de percevoir la signification de la misère:
contribuer à la faire disparaître est «une
tâche hautement nécessaire à nous autres Anglais,
et c'est notre premier devoir en tant que chrétiens»;
le soin doit en être confié aux officiers de justice;
ils devront diviser les comtés, grouper les paroisses,
établir des maisons de travail forcé. Personne alors
ne devra plus mendier; «et nul ne sera assez vain et ne
voudra être assez pernicieux à l'égard du
public pour donner à de tels mendiants et pour les encourager».
1. LAEHR, ibid., p. 320.
2. 18 Elizabeth I, cap. 3. Cf. NICHOLLS, loc. cit., I, p. 169.
3. Settlement Act: le texte législatif le plus important
concernant les pauvres sur l'Angleterre du XVIIe siècle.
4. Publié six ans après la mort de l’auteur,
en 1683; et reproduit dans BURNS, History of the Poor Law, 1764.
|PAGE 84
Désormais, la misère n'est plus prise dans une
dialectique de l'humiliation et de la gloire; mais dans un certain
rapport du désordre à l'ordre qui l'enferme dans
la culpabilité. Elle qui, déjà, depuis Luther
et Calvin, portait les marques d'un châtiment intemporel,
va devenir dans le monde de la charité étatisée,
complaisance à soi-même et faute contre la bonne
marche de l'État. Elle glisse d'une expérience religieuse
qui la sanctifie, à une conception morale qui la condamne.
Les grandes maisons d'internement se rencontrent au terme de cette
évolution: laïcisation de la charité, sans
doute; mais obscurément aussi châtiment moral de
la misère.
Par des chemins différents -et non sans de nombreuses difficultés
-le catholicisme arrivera, à peu près au temps de
Matthew Hale, c'est-à-dire à l'époque même
du«Grand Renfermement», à des résultats
tout à fait analogues. La conversion des biens ecclésiastiques
en oeuvres hospitalières, que la Réforme avait accomplie
par la laïcisation, l'Église dès le concile
de Trente voudrait l'obtenir spontanément des évêques.
Dans le décret de réformation, il leur est recommandé
«bonorum omnium operum exemplo pascere, pauperum aliarumque
miserabilium personarum curampaternam gerere 1». L'Eglise
n'abandonne rien de l'importance que la doctrine avait traditionnellement
accordée aux oeuvres, mais elle cherche à la fois
à leur donner une portée générale
et à les mesurer d'après leur utilité à
l'ordre des Etats. Peu avant le concile, Juan Luis Vives avait
formulé, un des premiers sans doute parmi les catholiques,
une conception presque entièrement profane de la charité
2: critique des formes privées de l'aide aux misérables;
dangers d'une charité qui entretient le mal; parenté
trop fréquente entre la pauvreté et le vice. Aux
magistrats plutôt de prendre le problème en main:
«Tout
1. Sessio XXIII.
2. Influence presque certaine de Vives sur la législation
élizabéthaine. Il avait enseigné au Corpus
Christi College d'Oxford, où il écrivit son De Subventione.
Il donne de la pauvreté cette définition qui n'est
pas liée à une mystique de la misère mais
à toute une politique virtuelle de l'assistance: «...
ni ne sont pauvres seulement ceux qui ont faute d'argent; mais
quiconque n'a ou la force du corps, ou la santé, ou l'esprit
et jugement" (L'Aumônerie, trad. française,
Lyon, 1583, p. 162).
|PAGE 85
comme il est malséant pour un père de famille dans
sa confortable demeure de permettre à quelqu'un la disgrâce
d'être nu ou vêtu de lambeaux, de même il ne
convient pas que les magistrats d'une cité tolèrent
une condition dans laquelle les citoyens souffrent de la faim
et de la détresse 1.» Vives recommande de désigner
dans chaque cité des magistrats qui doivent parcourir les
rues et les quartiers pauvres, tenir registre des misérables,
s'informer de leur vie, de leur moralité, mettre dans des
maisons d'internement les plus obstinés, créer pour
tous des maisons de travail. Vives pense que, sollicitée
comme il faut, la charité des particuliers peut suffire
à cette oeuvre; sinon, il faudra imposer les plus riches.
Ces idées eurent assez de retentissement dans le monde
catholique pour que son oeuvre soit reprise et imitée,
par Médina d'abord, à l'époque même
du concile de Trente 2, et tout à la fin du XVIe siècle
par Christoval Perez de Herrera 3. En 1607, un texte paraît
en France -à la fois pamphlet et manifeste: c'est La chimère
ou fantasme de la mendicité; on y réclame la création
d'un hospice où les misérables pourraient trouver
«la vie, l'habit, un métier et le châtiment»;
l'auteur prévoit une taxe qu'on prélèvera
sur les citoyens les plus riches; ceux qui refuseront de l'acquitter
devront payer une amende qui en doublera le montant 4.
Mais la pensée catholique résiste, et les traditions
de l'Église. On répugne à ces formes collectives
de l'assistance, qui semblent ôter au geste individuel son
mérite particulier, et à la misère son éminente
dignité. Ne transforme-t-on pas la charité en devoir
d'État sanctionné par les lois, et la pauvreté
en faute contre l'ordre public? Ces difficultés vont tomber
peu à peu: on fait appel au jugement des Facultés.
Celle de Paris approuve les formes d'organisation publique de
l'assistance qu'on soumet à son arbitrage; bien sûr,
c'est là une chose «ardue, mais utile, pieuse et
salutaire, qui ne répugne ni aux lettres
1. In Foster WATSON, J. L. Vives, Oxford, 1922.
2. De la orden que en algunos pueblos de España se ha puesto
en la limosna para remedio de los verdaderos pobres, 1545.
3. Discursos del Ampro de los legitimos pobres, 1598.
4. In LALLEMAND, loc. cit., IV, p. 15, note 27.
|PAGE 86
évangéliques ou apostoliques ni aux exemples de
nos ancêtres 1». Bientôt, le monde catholique
va adopter un mode de perception de la misère qui s'était
développé surtout dans le monde protestant. Vincent
de Paul approuve entièrement en 1657 le projet de «ramasser
tous les pauvres en des lieux propres pour les entretenir, les
instruire et les occuper. C'est un grand dessein», dans
lequel il hésite pourtant à engager son ordre «parce
que nous ne connaissons pas encore assez si le bon Dieu le veut
2». Quelques années plus tard, toute l'Église
approuve le grand Renfermement prescrit par Louis XIV. Par le
fait même, les misérables ne sont plus reconnus comme
le prétexte envoyé par Dieu pour susciter la charité
du chrétien, et lui donner occasion de faire son salut;
tout catholique, à l'instar de l'archevêque de Tours,
se met à voir en eux «la lie et le rebut de la République,
non pas tant par leurs misères corporelles, dont on doit
avoir compassion, que par les spirituelles, qui font horreur 3».
L'Église a pris parti; et ce faisant, elle. a partagé
le monde chrétien de la misère, que le Moyen Age
avait sanctifié dans sa totalité 4. Il y aura d'un
côté la région du bien, qui est celle de la
pauvreté soumise et conforme à l'ordre qu'on lui
propose; de l'autre la région du mal, c'est-à-dire
de la pauvreté insoumise, qui cherche à échapper
à cet ordre. La première accepte l'internement et
y trouve son repos; la seconde le refuse, et par conséquent
le mérite.
Cette dialectique est tout naïvement exposée dans
un texte inspiré par la cour de Rome, en 1693, et qui a
été
1. Cette demande d'arbitrage avait été faite par
la municipalité d'Ypres, qui venait d'interdire la mendicité
et toutes les formes privées de charité. B.N.R.
36-215, cité in LALLEMAND, IV, p. 25.
2. Lettre de mars 1657. in SAINT VINCENT DE PAUL, Correspondance,
éd. Cos te, t. VI, p. 245.
3. Lettre pastorale du 10 juillet 1670, loc. cit.
4. «Et c'est ici qu'il faut mêler le Serpent et la
Colombe, et ne pas donner tant de place à la simplicité
que la Prudence ne puisse être ouïe. C'est elle qui
nous apprendra la différence entre les agneaux et les boucs»
(CAMUS, De la mendicité légitime, Douai, 1634, pp.
9-10). Le même auteur explique que l'acte de charité
n'est pas indifférent, dans sa signification spirituelle,
à la valeur morale de celui auquel on l'applique: «La
relation étant nécessaire entre l'Aumône et
le Mendiant, celle-là ne peut être vraie Aumône
que celui-ci ne mendie avec justice et vérité»
(ibid.).
|PAGE 87
traduit en français à la fin du siècle,
sous le titre de La Mendicité abolie 1. L'auteur distingue
bons et mauvais pauvres, ceux de Jésus-Christ et ceux du
démon. Les uns et les autres témoignent de l'utilité
des maisons d'internement, les premiers parce qu'ils acceptent
avec reconnaissance tout ce qui peut leur être donné
gratuitement par l'autorité: «patients, humbles,
modestes, contents de leur état et des secours que le Bureau
leur donne, ils en remercient Dieu»; quant aux pauvres du
démon, il est vrai qu'ils se plaignent de l'Hôpital
général, et de la contrainte qui les y enferme:
«Ennemis du bon ordre, fainéants, menteurs, ivrognes,
impudiques, qui ne sauraient tenir un autre langage que celui
du Démon leur père, ils donnent mille malédictions
aux instituteurs et directeurs de ce Bureau.» C'est la raison
même pour laquelle ils doivent être privés
de cette liberté dont ils n'usent que pour la gloire de
Satan. L'internement est ainsi deux fois justifié, dans
une indissociable équivoque, à titre de bienfait
et à titre de châtiment. Il est tout à la
fois récompense et punition, selon la valeur morale de
ceux à qui on l'impose. Jusqu'à la fin de l'âge
classique, la pratique de l'interne ment sera prise dans cette
équivoque; elle aura cette étrange réversibilité
qui la fait changer de sens selon le mérite de ceux auxquels
elle s'applique. Les bons pauvres en font un geste d'assistance,
et une oeuvre de réconfort; les mauvais -et par le seul
fait qu'ils sont mauvais -la transforment en une entreprise de
répression. L' opposition des bons et des mauvais pauvres
est essentielle à la structure et à la signification
de l'internement. L'Hôpital général les désigne
comme tels et la folie elle-même est répartie selon
cette dichotomie pouvant entrer ainsi, selon l'attitude morale
qu'elle semble manifester, tantôt dans les catégories
de la bienfaisance, tantôt dans celles de la répression
2. Tout interné est placé dans le champ de cette
valorisation éthique -et bien avant d'être objet
de connaissance ou de pitié, il est traité comme
sujet moral.
1. Dom GUEVARRE, La mendicità provenuta (1693).
2. À la Salpêtrière, ou à Bicêtre,
on met les fous soit parmi les «bons pauvres» (à
la Salpêtrière, c'est le quartier de la Madeleine),
soit parmi les «mauvais pauvres» (la Correction ou
les Rachats).
|PAGE 88
Mais le misérable ne peut être sujet moral que dans
la mesure où il a cessé d'être, sur la terre,
l'invisible représentant de Dieu. Jusqu'à la fin
du XVIIe siècle, ce sera encore l'objection majeure pour
les consciences catholiques. L'Écriture ne dit-elle pas:
«Ce que tu fais au plus petit d'entre mes frères...»?
Et les Pères de l'Eglise n'ont-ils point toujours commenté
ce texte en disant qu'il ne faut point refuser l'aumône
à un pauvre de crainte de repousser le Christ lui-même?
Ces objections, le Père Guevarre ne les ignore pas. Mais
il donne -et, à travers lui, l'Église de l'époque
classique -une réponse fort claire: depuis la création
de l'Hôpital général et des Bureaux de Charité,
Dieu ne se cache plus sous les haillons du pauvre. La peur de
refuser un morceau de pain à Jésus mourant de faim,
cette crainte qui avait animé toute la mythologie chrétienne
de la charité, et donné son sens absolu au grand
rituel médiéval de l'hospitalité, cette crainte
«serait mal fondée; quand un bureau de charité
est établi dans la ville, Jésus-Christ ne prendra
pas la figure d'un pauvre qui, pour entretenir sa fainéantise
et sa mauvaise vie, ne veut point se soumettre à un ordre
qui est si saintement établi pour le secours de tous les
vrais pauvres 1». Cette fois la misère a perdu son
sens mystique. Rien, dans sa douleur, ne renvoie plus à
la miraculeuse et fugitive présence d'un dieu. Elle est
dépouillée de son pouvoir de manifestation. Et si
elle est encore pour le chrétien occasion de charité,
il ne peut plus s'adresser à elle que selon l'ordre et
la prévoyance des États. D'elle-même, elle
ne sait plus montrer que ses propres fautes, et si elle apparaît,
c'est dans le cercle de la culpabilité. La réduire
sera, d'abord, la faire entrer dans l'ordre de la pénitence.
Voilà le premier des grands anneaux dans lesquels l'âge
classique va enfermer la folie. On a l'habitude de dire que le
fou du Moyen Âge était considéré comme
un personnage sacré, parce que possédé. Rien
n'est plus faux 2. S'il était sacré, c'est avant
tout que, pour la charité médiévale, il
1. In LALLEMAND, loc. cit., IV, pp. 216-226.
2. C'est nous qui regardons les «possédés"
comme des fous (ce qui est un postulat) et qui supposons que tous
les fous du Moyen Âge étaient traités comme
des possédés (ce qui est une erreur). Cette erreur,
et ce postulat, se trouvent chez de nombreux auteurs comme Zilvoorg.
|PAGE 89
participait aux pouvoirs obscurs de la misère. plus qu'un
autre, peut-être, il l'exaltait. Ne lui faisait-on pas porter,
tondu dans les cheveux, le signe de la croix? C'est sous ce signe
que Tristan s'est présenté pour la dernière
fois en Cornouailles -sachant bien qu'il avait ainsi droit à
la même hospitalité que tous les misérables;
et, pèlerin de l'insensé, avec le bâton pendu
à son cou, et cette marque du croisé découpée
sur le crâne, il était sûr d'entrer dans le
château du roi Marc: «Nul n'osa lui défendre
la porte, et il traversa la cour, en contrefaisant le sot à
la grande joie des serviteurs. Il continua sans s'émouvoir
et parvint jusqu'à la salle où se tenaient le roi,
la reine et tous les chevaliers. Marc sourit 1...» Si la
folie, au XVIIe siècle, est comme désacralisée,
c'est d'abord parce que la misère a subi cette sorte de
déchéance qui la fait percevoir maintenant sur le
seul horizon de la morale. D'hospitalité, la folie n'en
trouvera plus désormais qu'entre les murs de l'hôpital,
à côté de tous les pauvres. C'est là
que nous la trouverons encore à la fin du XVIIIe siècle.
Une sensibilité nouvelle est née à son égard:
non plus religieuse, mais sociale. Si le fou apparaissait familièrement
dans le paysage humain du Moyen Age, c'était en venant
d'un autre monde. Maintenant, il va se détacher sur fond
d'un problème de «police», concernant l'ordre
des individus dans la cité. On l'accueillait autrefois
parce qu'il venait d'ailleurs; on va l'exclure maintenant parce
qu'il vient d'ici même, et qu'il prend rang parmi les pauvres,
les miséreux, les vagabonds. L 'hospitalité qui
l'accueille va devenir, dans une nouvelle équivoque, la
mesure d'assainissement qui le met hors circuit. Il erre, en effet;
mais il n'est plus sur le chemin d'un étrange pèlerinage;
il trouble l'ordonnance de l'espace social. Déchue des
droits de la misère et dépouillée de sa gloire,
la folie, avec la pauvreté et l'oisiveté, apparaît
désormais,
tout sèchement, dans la dialectique immanente des États.
*
1. Tristan et Iseut, éd. Bossuat, p. 220
|PAGE 90
L'internement, ce fait massif dont on trouve les signes à
travers toute l'Europe du XVIIe siècle, est chose de «police».
Police, au sens très précis qu'on lui prête
à l'époque classique, c'est-à-dire l'ensemble
des mesures qui rendent le travail à la fois possible et
nécessaire pour tous ceux qui ne sauraient pas vivre sans
lui; la question que va bientôt formuler Voltaire, les contemporains
de Colbert se l'étaient déjà posée:
«Quoi? Depuis que vous êtes établi en corps
du peuple, vous n'avez pas encore le secret d'obliger tous les
riches à faire travailler tous les pauvres? Vous n'en êtes
donc pas aux premiers éléments de la police 1.»
Avant d'avoir le sens médical que nous lui donnons, ou
que du moins nous aimons lui supposer, l'internement a été
exigé par tout autre chose que le souci de la guérison.
Ce qui l'a rendu nécessaire, c'est un impératif
de travail. Notre philanthropie voudrait bien reconnaître
les signes d'une bienveillance envers la maladie, là où
se marque seulement la condamnation de l'oisiveté.
Revenons aux premiers moments du «Renfermement», et
à cet édit royal du 27 avril 1656 qui portait création
de l'Hôpital général. D'emblée, l'institution
se donnait pour tâche d'empêcher «la mendicité
et l'oisiveté comme les sources de tous les désordres».
En fait, c'était là la dernière des grandes
mesures qui avaient été prises depuis la Renaissance
pour mettre un terme au chômage ou du moins à la
mendicité 2. En 1532, le Parlement de Paris avait décidé
de faire arrêter les mendiants et de les contraindre à
travailler dans les égouts de la ville, attachés,
deux à deux, par des chaînes. La crise s'accentue
vite puisque, le 23 mars 1534, ordre est donné «aux
pauvres écoliers et indigents» de sortir de la ville,
cependant que défense est
1. VOLTAIRE, Oeuvres complètes, Garnier, XXIII, p. 377.
2. D'un point de vue spirituel, la misère, à la
fin du XVIe et au début du XVIIe siècle est éprouvée
comme une menace d'Apocalypse. «Lune des marques les plus
évidentes de l'avènement prochain du Fils de Dieu
et de la consommation des siècles, c'est l'extrémité
de la misère et spirituelle et temporelle où le
monde se voit réduit. C'est maintenant que les jours sont
mauvais..., que selon la multitude des défauts, les misères
se sont multipliées, les peines étant les ombres
inséparables des coulpes. (CAMUS, De la mendicité
légitime des pauvres, pp. 3-4).
|PAGE 91
faite «de non plus chanter dorénavant devant les
images des rues aucuns saluts 1». Les guerres de religion
multiplient cette foule douteuse, où se mêlent des
paysans chassés de leur terre, des soldats licenciés
ou déserteurs, des ouvriers sans travail, des étudiants
pauvres, des malades. Au moment où Henri IV entreprend
le siège de Paris, la ville, qui a moins de 100000 habitants,
compte plus de 30000 mendiants 2. Une reprise économique
s'amorce au début du XVIIe siècle; on décide
de résorber par la force les chômeurs qui n'ont pas
repris place dans la société; un arrêt du
Parlement daté de 1606 décide que les mendiants
de Paris seront fouettés en place publique, marqués
à l'épaule, la tête rasée, puis chassés
de la ville; pour les empêcher de revenir une ordonnance
de 1607 établit aux
portes de l'enceinte des compagnies d'archers qui doivent interdire
l'entrée à tous les indigents 3. Dès que
disparais sent, avec la guerre de Trente ans, les effets de la
renaissance économique, les problèmes de la mendicité
et de l'oisiveté se posent à nouveau; jusqu'au milieu
du siècle, l'augmentation régulière des taxes
gêne les manufactures et augmente le chômage. Ce sont
alors les émeutes de Paris (1621), de Lyon (1652), de Rouen
(1639). En même temps, le monde ouvrier est désorganisé
par l'apparition des nouvelles structures économiques;
à mesure que se développent les grandes manufactures,
les compagnon nages perdent leurs pouvoirs et leurs droits, les
«Règlements généraux» interdisent
toute assemblée d'ouvriers, toute ligue, tout «associage».
Dans beaucoup de professions, pourtant, les compagnonnages se
reconstituent 4. On les poursuit; mais il semble que les Parlements
montrent une certaine tiédeur; celui de Normandie décline
toute compétence pour juger les émeutiers de Rouen.
C'est pourquoi, sans doute, l'Église intervient et assimile
1. DELAMARE, Traité de police, loc. cit.
2. Cf. Thomas PLATTER, Description de Paris, 1559, publiée
dans les Mémoires de la société de l'Histoire
de Paris, 1899.
3. Mesures semblables en province: Grenoble, par exemple, a son
«chasse-gueux» chargé de parcourir les rues
et de chasser les vagabonds.
4. En particulier, les ouvriers du papier et de l'imprimerie;
cf. par exemple, le texte des Archives départementales
de l'Hérault publié par
G. MARTIN, La Grande Industrie sous Louis XIV, Paris, 1900, p.
89, note 3.
|PAGE 92
les groupements secrets d'ouvriers aux pratiques de sorcellerie.
Un décret de la Sorbonne, en 1655, proclame «sacrilèges
et coupables de péché mortel» tous ceux qui
prennent rang parmi les mauvais compagnons.
Dans ce conflit sourd qui oppose la sévérité
de l'Église à l'indulgence des Parlements, la création
de l'Hôpital est sans doute, à l'origine du moins,
une victoire parlementaire. C'est en tout cas une solution neuve:
la première fois qu'on substitue aux mesures d'exclusion
purement négatives une mesure d'enfermement; le chômeur
n'est plus chassé ou puni; on le prend en charge, aux frais
de la nation, mais aux dépens de sa liberté individuelle.
Entre lui et la société, s'établit un système
implicite d'obligations: il a droit à être nourri,
mais il doit accepter la contrainte physique et morale de l'internement.
C'est toute cette masse un peu indistincte que vise l'édit
en 1656: population sans ressources, sans attaches sociales, classe
qui s'est trouvée délaissée, ou qui a été
rendue mobile pendant un certain temps par le nouveau développement
économique. Moins de quinze jours après qu'il eut
été soumis à la signature, l'édit
est lu et proclamé dans les rues. Paragraphe 9: «Faisons
très expresses inhibitions et défenses à
toutes personnes de tous sexes, lieux et âges, de quelque
qualité et naissance et en quelque état qu'ils puissent
être, valides ou invalides, malades ou convalescents, curables
ou incurables, de mendier dans la ville et faubourgs de Paris,
ni dans les églises, ni aux portes d'icelles, aux portes
des maisons ni dans les rues, ni ailleurs publiquement, ni en
secret, de jour et de nuit, ...à peine de fouet contre
les contrevenants pour la première fois, pour la seconde
des galères contre les hommes et garçons, du bannissement
contre les femmes et les filles." Le dimanche suivant -c'est
le 13 mai 1657 -on chante, à l'église Saint-Louis
de la Pitié, une messe solennelle du Saint-Esprit; et le
lundi 14 au matin, la milice, qui allait devenir, dans la mythologie
des craintes populaires, les «archers de l'Hôpital»,
commence à donner la chasse aux mendiants, et à
les envoyer dans les différents bâtiments de l'Hôpital.
Quatre ans plus tard, la Salpêtrière abrite 1 460
femmes et petits enfants; à la Pitié, il y a 98
garçons, 897 filles entre sept et dix-sept ans et 95 femmes;
à
|PAGE 93
Bicêtre, 1615 hommes adultes; à la Savonnerie, 305
garçons entre huit et treize ans; enfin, on a mis à
Scipion les femmes enceintes, les nourrices, et les enfants en
bas âge: on en compte 530. À l'origine, les gens
mariés, même s'ils sont nécessiteux, ne sont
pas admis; l'administration est chargée de les nourrir
à domicile; mais bientôt, grâce à une
donation de Mazarin, on peut les loger à la Salpêtrière.
Au total, entre 5000 et 6000 personnes.
Dans toute l'Europe, l'internement a le même sens, si on
le prend, du moins, à son origine. Il forme l'une des réponses
données par le XVIIe siècle à une crise économique
qui affecte le monde occidental dans son entier: baisse des salaires,
chômage, raréfaction de la monnaie, cet ensemble
de faits étant dû probablement à une crise
dans l'économie espagnole 1. Même l'Angleterre, de
tous les pays d'Europe occidentale le moins dépendant du
système, doit résoudre les mêmes problèmes.
Malgré toutes les mesures qui ont été prises
pour éviter le chômage et la chute des salaires 2,
la pauvreté ne cesse d'augmenter dans le pays. En 1622,
paraît un pamphlet, Grevious groan for the Poor, qu'on attribue
à Dekker, et qui, en soulignant le péril, dénonce
l'incurie générale: «Bien que le nombre des
pauvres ne cesse de croître quotidiennement, toutes les
choses tournent au pire pour leur soulagement; ... beaucoup de
paroisses poussent leurs pauvres et les ouvriers valides qui ne
veulent pas travailler... à mendier, filouter ou voler
pour vivre, de telle sorte que le pays en est misérablement
infesté 3.» On craint qu'ils n'engorgent le pays;
et puisqu'ils n'ont pas, comme sur le continent, la possibilité
de passer d'un pays à l'autre, on se propose de «les
bannir et de les convoyer sur les terres nouvellement découvertes,
dans les Indes orientales et occidentales 4».
1. Selon Earl HAMILTON, American Treasure and the price revolution
in Spain (1934), les difficultés de l'Europe au début
du XVIIe siècle seraient dues à un arrêt dans
la production des mines d'Amérique.
2. I. James I, cap. VI: les juges de paix fixeront les salaires
for any labourers, weavers, spinners and workmen and workwomen
whatsoever, either working by the day, week, mon th, or year.
Cf. NICHOLLS, loc. cit., 1, p. 209.
3. Cité in NICHOLLS, I, p. 245. 4. Ibid., p. 212.
|PAGE 94
En 1630, le roi établit une commission qui doit veiller
à l'exécution rigoureuse des lois sur les pauvres.
La même année, elle publie une série «d'ordres
et de directions»; il est bien recommandé de poursuivre
mendiants et vagabonds, ainsi que «tous ceux qui vivent
dans l'oisiveté et ne veulent pas travailler pour des gages
raisonnables ou dépensent ce qu'ils ont dans les cabarets».
Il faut les punir conformément aux lois et les mettre dans
les maisons de correction; quant à ceux qui ont femmes
et enfants, il faut vérifier s'ils ont été
mariés, si leurs enfants sont baptisés «car
ces gens vivent comme des sauvages sans être mariés,
ni enterrés, ni baptisés; et c'est cette liberté
licencieuse qui fait que tant de gens prennent plaisir à
être vagabonds 1». Malgré le redressement qui
commence en Angleterre au milieu du siècle, le problème
n'est pas encore résolu à l'époque de Cromwell,
puisque le Lord Maire se plaint de «cette vermine s'attroupant
dans la ville, troublant l'ordre public, assiégeant les
voitures, demandant à grands cris l'aumône aux portes
des églises et des maisons particulières 2».
Longtemps encore, la maison de correction ou les locaux de l'Hôpital
général serviront à parquer les chômeurs,
les sans-travail, et les vagabonds. Chaque fois qu'une crise se
produit, et que le nombre des pauvres monte en flèche,
les maisons d'internement reprennent, au moins pour un temps,
leur première signification économique. Au milieu
du XVIIIe siècle, on est à nouveau en pleine crise:
12000 ouvriers mendiants à Rouen, autant à Tours;
à Lyon les manufactures ferment. Le comte d'Argenson, «qui
a le département de Paris et des maréchaussées»,
donne l'ordre «d'arrêter tous les mendiants dans le
royaume; les maréchaussées agissent dans les campagnes
pour cette oeuvre, tandis qu'on en fait autant à Paris,
où l'on est sûr qu'ils ne refluent pas, se trouvant
pris de tous côtés 3».
1. F. EDEN, State of the Poor, Londres, 1797, I, p. 160.
2. E. M. LEONARD, The Early History of English Poor Relief; Cambridge,
1900, p. 270.
3. Marquis d'ARGENSON, Journal et Mémoires, Paris, 1867,
t. VI, p. 80 (30 novembre 1749).
|PAGE 95
Mais en dehors de périodes de crises, l'internement acquiert
un autre sens. Sa fonction de répression se trouve doublée
d'une nouvelle utilité. Il ne s'agit plus alors d'enfermer
les sans-travail, mais de donner du travail à ceux qu'on
a enfermés et les faire servir ainsi à la prospérité
de tous. L'alternance est claire: main-d'oeuvre à bon marché,
dans les temps de plein emploi et de hauts salaires; et, en période
de chômage, résorption des oisifs, et protection
sociale contre l'agitation et les émeutes. N'oublions pas
que les premières maisons d'internement apparaissent en
Angleterre aux points les plus industrialisés du pays:
Worcester, Norwich, Bristol; que le premier «Hôpital
général» a été ouvert à
Lyon, quarante ans avant Paris 1 ; que la première de toutes
les villes allemandes, Hambourg, a son Zuchthaus dès 1620.
Son règlement, publié en 1622, est très précis.
Les internés doivent tous travailler. On tient le compte
exact de la valeur de leur ouvrage, et on leur en donne le quart.
Car le travail n'est pas seulement une occupation; il doit être
productif. Les huit directeurs de la maison établissent
un plan général. Le Werkmeister donne une tâche
à chacun en particulier, et doit constater à la
fin de la semaine qu'elle a bien été accomplie.
La règle du travail restera appliquée jusqu'à
la fin du XVIIIe siècle, puisque Howard peut encore constater
qu'«on y file, on y fait des bas, on y tisse la laine, le
crin, le lin, on y râpe le bois de teinture, la corne de
cerf. La tâche de l'homme robuste qui râpe ce bois
est de 45 livres par jour. Quelques hommes, quelques chevaux sont
occupés par un moulin à foulon. Un forgeron y travaille
sans cesse 2»,. Chaque maison d' internement en Allemagne
a sa spécialité: on file surtout à Brême,
à Brunswick, à Munich, à Breslau, à
Berlin; on tisse à Hanovre. Les hommes râpent le
bois à Brême et à Hambourg. À Nuremberg,
on polit des verres d'optique; à Mayence le travail principal
est de moudre la farine 3.
1. Et dans des conditions bien caractéristiques: «Une
famine avait amené plusieurs bateaux remplis dune multitude
de pauvres que les provinces voisines sont hors d'état
de nourrir.» Les grandes familles industrielles -les Halincourt
surtout -font des donations (Statuts et règlements de l'Hôpital
général de la Charité et Aumône générale
de Lyon, 1742, pp. VII et VIII).
2. HOWARD, loc. cit., I, pp. 154 et 155. 3. Ibid., pp. 136-206.
|PAGE 96
Lorsque s'ouvrent les premières maisons de correction en
Angleterre, on est en pleine récession économique.
L'acte de 1610 recommande seulement de joindre à toutes
les maisons de correction des moulins, des métiers à
tisser, des ateliers de cardage pour occuper les pensionnaires.
Mais l'exigence morale devient une tactique économique,
lorsque, après 1651, l'acte de Navigation et l'abaissement
du taux d'escompte, la situation économique se rétablissant,
commerce et industrie se développent. On cherche à
utiliser au mieux, c'est-à-dire au meilleur marché
possible, toute la main-d'oeuvre valide. Lorsque John Carey établit
son projet de workhouse pour Bristol, il place au premier rang
l'urgence du travail: «Les pauvres des deux sexes et de
tous les âges peuvent être employés à
battre le chanvre, à apprêter et filer le lin, à
carder et filer la laine 1». À Worcester, on fabrique
des vêtements et des toiles; on établit un atelier
pour les enfants. Tout cela ne va pas souvent sans difficultés.
On veut faire profiter les workhouses des industries et des marchés
locaux; on pense peut-être que cette fabrication à
bon marché aura un effet régulateur sur le prix
de vente. Mais les manufactures protestent 2. Daniel Defoe fait
remarquer que, par l'effet de cette concurrence trop aisée
des workhouses, on crée des pauvres dans une région
sous prétexte de les supprimer ailleurs; «c'est donner
à l'un ce qu'on enlève à l'autre, mettre
un vagabond à la place d'un honnête homme et forcer
celui-ci à trouver un autre travail pour faire vivre sa
famille 3». Devant ce danger de la concurrence, les autorités
laissent progressivement le travail disparaître. Les pensionnaires
ne peuvent même plus gagner de quoi subvenir à leur
entretien; on est obligé parfois de les verser en prison,
pour qu'ils aient au moins le pain gratuit. Quant aux Bridwells,
il y en a peu «où l'on fasse quelque ouvrage, et
même où l'on puisse en faire. Ceux qu'on y renferme
n'ont ni matière ni
1. In NICHOLLS, loc. cit., I, p. 353.
2. Ainsi le Workhouse de Worcester doit s'engager à exporter
au loin tous les vêtements qu'on y fabrique et qui ne sont
pas portés par les pensionnaires.
3. In NICHOLLS, loc. cit., I, p. 367.
|PAGE 97
outils quelconques pour y travailler; ils y consument le temps
dans la fainéantise et dans la débauche 1».
Quand on a créé l'Hôpital général
de Paris, on a surtout songé à la suppression de
la mendicité, plus qu'à l'occupation des internés.
Il semble pourtant que Colbert, comme ses contemporains anglais,
ait vu dans l'assistance par le travail à la fois un remède
au chômage et un stimulant pour le développement
des manufactures 2. Toujours est-il qu'en province les intendants
doivent veiller à ce que les maisons de charité
aient une certaine signification économique. «Tous
les pauvres qui sont capables de travailler doivent faire pendant
les jours ouvriers, tant pour éviter l'oisiveté
qui est la mère de tous les maux que pour s'accoutumer
au travail et aussi pour gagner quelque partie de leur nourriture
3.» Parfois même, il y a des arrangements qui permettent
à des entrepreneurs privés d'utiliser à leur
profit la main-d'oeuvre des asiles. Il est entendu par exemple,
d'après un accord passé en 1708, qu'un entrepreneur
fournit à la Charité de Tulle de la laine, du savon,
du charbon, et qu'elle lui livre en retour la laine cardée
et filée. Tout le bénéfice est partagé
entre l'hôpital et l'entrepreneur 4. À Paris même,
on essaya à plusieurs reprises de transformer en manufactures
les grands bâtiments de l'Hôpital général.
S'il faut en croire l'auteur d'un mémoire anonyme paru
en 1790, on essaya à la Pitié «tous les genres
de manufactures que peut offrir la capitale»; finalement,
«on en arrive par une espèce de désespoir
à un ouvrage de lacets comme le moins dispendieux 5».
Ailleurs, les tentatives ne furent guère plus fructueuses.
On fit de nombreux essais à Bicêtre: fabrication
de fil et de corde, polissage de glaces, et surtout le fameux
«grand puits 6».
1. HOWARD, loc. cit., t. I, p. 8.
2. Il conseille à l'abbaye de Jumièges d'offrir
à ses malheureux des laines qu'ils pourraient filer: «Les
manufactures de laine et de bas peuvent donner un moyen admirable
pour faire travailler les gueux» (G. MARTIN, loc. cit.,
p. 225, note 4).
3. Cité in LALLEMAND, loc. cit., t. IV, p. 539.
4. FOROT, loc. cit., pp. 16-17.
5. Cf. LALLEMAND, loc. cit., t. IV, p. 544, note 18.
6. Un architecte, Germain Boffrand, avait en 1733 dessiné
le plan d'un puits immense. Très vite, il se révéla
inutile; mais on poursuivit le travail pour occuper les prisonniers.
|PAGE 98
On eut même l'idée, en 1781, de substituer aux chevaux,
pour faire monter l'eau, des équipes de prisonniers qui
se relayaient de 5 heures du matin à 8 heures du soir:
«Quel motif a pu déterminer cette étrange
occupation? Est-ce celui de l'économie ou la seule nécessité
d'occuper les prisonniers? Si c'est la seule nécessité
d'occuper les prisonniers, ne serait-il pas plus à propos
de les occuper à un travail plus utile et pour eux et pour
la maison. Si c'est le motif de l'économie, il s'en faut
que nous en trouvions aucune 1.» Tout au long du XVIIIe
siècle, la signification économique que Colbert
avait voulu donner à l'Hôpital général
ne cessera de s'effacer; ce centre de travail obligatoire deviendra
le lieu privilégié de l'oisiveté. «Quelle
est la source des désordres de Bicêtre ?» se
demanderont encore les hommes de la Révolution. Et ils
répondront ce qu'on avait déjà répondu
au XVIIe siècle: «C'est l'oisiveté. Quel est
le moyen d'y remédier? Le travail.»
L'âge classique utilise l'internement d'une manière
équivoque et pour lui faire jouer un double rôle:
résorber le chômage, ou du moins en effacer les effets
sociaux les plus visibles, et contrôler les tarifs lorsqu'ils
risquent de devenir trop élevés. Agir alternativement
sur le marché de la main-d'oeuvre et les prix de la production.
En fait, il ne semble pas que les maisons d'internement aient
pu jouer efficacement le rôle qu'on en attendait. Si elles
absorbaient les chômeurs, c'était surtout pour en
masquer la misère, et éviter les inconvénients
sociaux ou politiques de leur agitation; mais au moment même
où on les parquait dans des ateliers obligatoires, on augmentait
le chômage dans les régions voisines ou les secteurs
similaires 2.
Quant à l'action sur les prix, elle ne pouvait être
qu'artificielle, le prix marchand des produits ainsi fabriqués
étant sans proportion avec le coût de revient réel,
si on le calcule d'après les dépenses occasionnées
par l'internement lui-même.
1. MUSQUINET DE LA PAGNE, Bicêtre réformé
ou établissement d'une maison de discipline, 1789. p. 22.
2. Comme en Angleterre, il y eut des conflits de ce type en France;
à Troyes par exemple, procès entre «les maîtres
et communautés de bonnetiers» et les administrateurs
des hôpitaux (Archives du département de l'Aube).
|PAGE 99
Mesurée d'après leur seule valeur fonctionnelle,
la création des maisons d'internement peut passer pour
un échec. Leur disparition, dans presque toute l'Europe,
au début du XIXe siècle, comme centres d'accueil
des indigents et prisons de la misère, sanctionnera leur
insuccès final: remède transitoire et sans efficacité,
précaution sociale assez mal formulée par l'industrialisation
naissante. Et pourtant, dans cet échec même, l'âge
classique faisait une expérience irréductible. Ce
qui nous apparaît aujourd'hui comme une dialectique malhabile
de la production et des prix détenait alors sa signification
réelle d'une certaine conscience éthique du travail
où les difficultés des mécanismes économiques
perdaient leur urgence au profit d'une affirmation de valeur.
Dans ce premier essor du monde industriel, le travail ne paraît
pas lié à des problèmes qu'il susciterait
lui-même; on le perçoit au contraire comme solution
générale, panacée infaillible, remède
à toutes les formes de la misère. Travail et pauvreté
sont situés dans une opposition simple; leur étendue
respective serait en raison inverse l'une de l'autre. Quant à
ce pouvoir, qui lui appartiendrait en propre, de faire disparaître
la misère, le travail, pour la pensée classique,
ne le détient pas tellement de sa puissance productrice
que d'une certaine force d'enchantement moral. L'efficacité
du travail est reconnue parce qu'on la fonde sur sa transcendance
éthique. Depuis la chute, le labeur-châtiment a reçu
valeur de pénitence et pouvoir de rachat. Ce n'est pas
une loi de nature qui force l'homme à travailler, mais
l'effet d'une malédiction. La terre est innocente de cette
stérilité où elle viendrait à s'endormir
si l'homme demeurait oisif: «La terre n'avait point péché,
et si elle est maudite, c'est à cause du travail de l'homme
maudit qui la cultive; on ne lui arrache aucun fruit, et surtout
le fruit le plus nécessaire, que par force et parmi des
travaux continuels 1.»
1. BOSSUET, Élévations sur les mystères,
VIe semaine, 12e élévation. (Bossuet. Textes choisis
par H. BREMOND, Paris, 1913, t. III, p. 285.)
|PAGE 100
L'obligation du travail n'est liée à aucune confiance
dans la nature; et ce n'est même pas par une obscure fidélité
que la terre doit récompenser le labeur de l'homme. Le
thème est constant chez les catholiques, comme chez les
réformés, que le travail ne porte pas lui-même
ses fruits. Récolte et richesse ne se trouvent pas au terme
d'une dialectique du travail et de la nature. Voici l'avertissement
de Calvin: «Or que nous ne cuidions point, selon que les
hommes seront vigilants et habiles, selon qu'ils auront bien fait
leur devoir, qu'ils puissent faire leur terre fertile; c'est la
bénédiction de Dieu qui gouverne le tout 1.»,
Et ce péril d'un travail qui resterait infécond
si Dieu n'intervenait dans sa bienveillance, Bossuet, à
son tour, le reconnaît: «À chaque moment l'espérance
de la moisson, et le fruit unique de tous nos travaux peut nous
échapper; nous sommes à la merci du ciel inconstant
qui fait pleuvoir sur le tendre épi 2.» Ce travail
précaire auquel la nature jamais n'est forcée de
répondre -sauf volonté particulière de Dieu
-est pourtant obligatoire, en toute rigueur: non pas au niveau
des synthèses naturelles, mais au niveau des synthèses
morales. Le pauvre qui, sans consentir à «tourmenter»
la terre, attendrait que Dieu lui vienne en aide, puisqu'Il a
promis de nourrir les oiseaux du ciel, celui-là désobéirait
à la grande loi de l'Écriture: «Tu ne tenteras
point l'Éternel, ton Seigneur.» Ne pas vouloir travailler,
n'est-ce pas «essayer outre mesure la puissance de Dieu
3»? C'est chercher à contraindre le miracle 4, alors
que le miracle est accordé quotidiennement à l'homme
comme la récompense gratuite de son travail. S'il est vrai
que le travail n'est pas inscrit parmi les lois de la nature,
il est enveloppé dans l'ordre du monde déchu. C'est
pourquoi l'oisiveté est révolte -la pire de toutes,
en un sens: puisqu'elle attend que la nature soit généreuse
comme dans l'innocence des commencements, et qu'elle veut contraindre
une Bonté à laquelle l'homme ne peut prétendre
depuis Adam. L'orgueil fut le péché de l'homme
1. Sermon 155 sur le Deutéronome, 12 mars 1556.
2. BOSSUET, loc. cit., p. 285.
3. CALVIN, Sermon 49 sur le Deutéronome, 3 juillet 1555.
4. «Nous voulons que Dieu serve à nos fols appétits
et qu'il soit comme sujet à nous» (CALVIN, ibid.).
|PAGE 101
avant la chute; mais le péché d'oisiveté,
c'est le suprême orgueil de l'homme une fois tombé,
le dérisoire orgueil de la misère. Dans notre monde,
où la terre n'est plus fertile qu'en ronces et en herbes
folles, elle est la faute par excellence. Au Moyen Âge,
le grand péché, radix malorum omnium, fut la superbe.
Si l'on veut en croire Huizinga, il y eut un temps, c'était
l'aube de la Renaissance, où le péché suprême
prit l'allure de l'Avarice, la cicca cupidigia de Dante 1. Tous
les textes du XVIIe siècle annoncent au contraire l'infernal
triomphe de la Paresse: c'est elle maintenant qui mène
la ronde des vices et les entraîne. N'oublions pas que d'après
l'édit de création, l'Hôpital général
doit empêcher «la mendicité et l'oisiveté
comme sources de tous les désordres». Bourdaloue
fait écho à ces condamnations de la paresse, misérable
orgueil de l'homme tombé: «Qu'est-ce donc encore
une fois que le désordre d'une vie oisive? C'est, répond
saint Ambroise, à le bien prendre, une seconde révolte
de la créature contre Dieu 2.» Le travail dans les
maisons d'internement prend ainsi sa signification éthique:
puisque la paresse est devenue la forme absolue de la révolte,
on contraindra les oisifs au travail, dans le loisir indéfini
d'un labeur sans utilité ni profit.
C'est dans une certaine expérience du travail que s'est
formulée l'exigence, indissociablement économique
et morale, de l'internement. Travail et oisiveté ont tracé
dans le monde classique une ligne de partage qui s'est substituée
à la grande exclusion de la lèpre. L'asile a pris
rigoureusement la place de la léproserie dans la géographie
des lieux hantés comme dans les paysages de l'univers moral.
On a renoué avec les vieux rites de l'excommunication,
mais dans le monde de la production et du commerce. C'est dans
ces lieux de l'oisiveté maudite et condamnée, dans
cet espace inventé par une société qui déchiffrait
dans la loi du travail une transcendance éthique, que la
folie va apparaître et monter bientôt au point de
les annexer. Un jour viendra, où elle pourra recueillir
ces plages stériles
1. HUIZINGA, Le Déclin du Moyen Âge, Paris, 1932,
p. 35.
2. BOURDALOUE, Dimanche de la Septuagésime, Oeuvres, Paris,
1900, 1, p. 346.
|PAGE 102
de l'oisiveté par une sorte de très vieux et très
obscur droit d'héritage. Le XIXe siècle acceptera,
il exigera même que l'on transfère aux seuls fous
ces terres où cent cinquante ans auparavant on avait voulu
parquer les misérables, les gueux, les chômeurs.
Il n'est pas indifférent que les fous aient été
enveloppés dans la grande proscription de l'oisiveté.
Dès l'origine, ils auront leur place à côté
des pauvres, bons ou mauvais, et des oisifs, volontaires ou non.
Comme eux, ils seront soumis aux règles du travail obligatoire;
et il est arrivé plus d'une fois qu'ils aient justement
pris leur figure singulière dans cette contrainte uniforme.
Dans les ateliers où ils étaient confondus, ils
se sont distingués d'eux-mêmes par leur incapacité
au travail et à suivre les rythmes de la vie collective.
La nécessité, découverte au XVIIIe siècle,
de donner aux aliénés un régime spécial,
et la grande crise de l'internement qui précède
de peu la Révolution, sont liées à l'expérience
de la folie qu'on a pu faire dans l'obligation générale
du travail 1. On n'a pas attendu le XVIIe siècle pour «enfermer»,
les fous, mais c'est à cette époque qu'on commence
à les «interner», en les mêlant à
toute une population avec laquelle on leur reconnaît une
parenté. Jusqu'à la Renaissance, la sensibilité
à la folie était liée à la présence
de transcendances imaginaires. À partir de l'âge
classique et pour la première fois, la folie est perçue
à travers une condamnation éthique de l'oisiveté
et dans une immanence sociale garantie par la communauté
de travail. Cette communauté acquiert un pouvoir éthique
de partage, qui lui permet de rejeter, comme dans un autre monde,
toutes les formes de l'inutilité sociale. C'est dans cet
autre monde, cerné par les puissances sacrées du
labeur, que la folie va prendre ce statut que nous lui connaissons.
S'il y a dans la folie classique quelque chose qui parle d'ailleurs,
et d'autre chose, ce n'est plus parce que le fou vient d'un autre
ciel, celui de l'insensé, et qu'il en porte les signes;
c'est qu'il franchit de lui-même les frontières de
l'ordre bourgeois, et s'aliène hors des limites sacrées
de son éthique.
1. On en a un exemple très caractéristique dans
les problèmes qui se sont posés à la maison
d'internement de Brunswick. Cf. infra, IIIe partie, chap. II.
|PAGE 103
*
En effet, le rapport entre la pratique de l'internement et les
exigences du travail n'est pas défini entièrement,
tant s'en faut, par les conditions de l'économie. Une perception
morale le soutient et l'anime. Lorsque le Board of Trade publia
son rapport sur les pauvres où étaient proposés
les moyens «de les rendre utiles au public», il fut
bien précisé que l'origine de la pauvreté
n'était ni la rareté des denrées ni le chômage,
mais «l'affaiblissement de la discipline et le relâchement
des moeurs 1». L'édit de 1656, lui aussi, portait
au milieu de dénonciations morales d'étranges menaces.
«Le libertinage des mendiants est venu jusqu'à l'excès
par un malheureux abandon à toutes sortes de crimes, qui
attire la malédiction de Dieu sur les États, quand
ils sont impunis.» Ce «libertinage», ce n'est
pas celui qu'on peut définir par rapport à la grande
loi du travail, mais bien un libertinage moral: «L'expérience
ayant fait connaître aux personnes qui se sont occupées
dans les charitables emplois que plusieurs d'entre eux de l'un
et l'autre sexe habitent ensemble sans mariage, beaucoup de leurs
enfants sont sans baptême, et ils vivent presque tous dans
l'ignorance de la religion, le mépris des sacrements, et
dans l'habitude continuelle de toutes sortes de vices.»
Aussi bien l'Hôpital général n' a-t-il pas
l'allure d'un simple refuge pour ceux que la vieillesse, l'infirmité
ou la maladie empêchent de travailler; il n'aura pas seulement
l'aspect d'un atelier de travail forcé, mais plutôt
d'une institution morale chargée de châtier, de corriger
une certaine «vacance» morale, qui ne mérite
pas le tribunal des hommes, mais ne saurait être redressée
par la seule sévérité de la pénitence.
L 'Hôpital général a un statut éthique.
C'est de cette charge morale que sont revêtus ses directeurs,
et on leur attribue tout l'appareil juridique et matériel
de la répression: «Ils ont tout pouvoir d'autorité,
de direction, d'administration, de police, juridiction, correction
et châtiment»; et
1. Cf. NICHOLLS, op. cit., I, p. 352.
|PAGE 104
pour accomplir cette tâche, on met à leur disposition
«poteaux et carcans, prisons et basses-fosses 1».
Et au fond, c'est dans ce contexte que l'obligation du travail
prend son sens: à la fois exercice éthique et garantie
morale. Il vaudra comme ascèse, comme punition, comme signe
d'une certaine attitude du coeur. Le prisonnier qui peut et qui
veut travailler sera libéré; non pas tellement qu'il
soit à nouveau utile à la société,
mais parce qu'il a souscrit à nouveau au grand pacte éthique
de l'existence humaine. En avril 1684, une ordonnance crée
à l'intérieur de l'hôpital une section pour
les garçons et les filles au-dessous de vingt-cinq ans;
elle précise que le travail doit occuper la plus grande
partie de la journée et s'accompagner de «la lecture
de quelques livres de piété». Mais le règlement
définit le caractère purement répressif de
ce travail, loin de tout souci de production: «On les fera
travailler le plus longtemps et aux ouvrages les plus rudes que
leurs forces et les lieux où ils seront le pourront permettre.»
C'est alors, mais alors seulement qu'on pourra leur apprendre
un métier «convenable à leur sexe et à
leur inclination» dans la mesure où leur zèle
aux premiers exercices aura permis «de juger qu'ils veulent
se corriger». Toute faute enfin «sera punie par le
retranchement du potage, par l'augmentation du travail, par la
prison et autres peines usitées dans les dits hôpitaux,
ainsi que les directeurs l'estiment raisonnable 2». Il suffit
de lire le «règlement général de ce
qui doit être chaque jour dans la Maison de Saint-Louis
de la Salpêtrière 3» pour comprendre que l'exigence
même du travail était ordonnée à un
exercice de réforme et de contrainte morales, qui livre
sinon le sens dernier, du moins la justification essentielle de
l'internement.
Phénomène d'importance que cette invention d'un
lieu de contrainte où la morale sévit par voie d'assignation
administrative. Pour la première fois, on instaure des
établissements de moralité, où se noue une
étonnante synthèse entre obligation morale et loi
civile. L'ordre des
1. Règlement de l'Hôpital général.
Art. XII et XIII.
2. Cité in Histoire de l'Hôpital général,
brochure anonyme, Paris, 1676. 3. Arsenal, ms. 2566, fos 54-70.
|PAGE 105
États ne souffre plus le désordre des coeurs. Bien
entendu, ce n'est pas la première fois dans la culture
européenne que la faute morale, même dans sa forme
la plus privée, prend l'allure d'un attentat contre les
lois écrites ou non écrites de la cité. Mais
dans ce grand renfermement de l'âge classique, l'essentiel,
et l'événement nouveau, c'est que la loi ne condamne
plus: on enferme dans les cités de la moralité pure,
où la loi qui devrait régner sur les coeurs sera
appliquée sans compromission, ni adoucissement, sous les
espèces rigoureuses de la contrainte physique. On suppose
une sorte de réversibilité de l'ordre moral des
principes à l'ordre physique, une possibilité de
passer du premier au second sans résidu, ni contrainte,
ni abus de pouvoir. L'application exhaustive de la loi morale
n'appartient plus aux accomplissements; elle peut s'effectuer
dès le niveau des synthèses sociales. La morale
se laisse administrer comme le commerce ou l'économie.
On voit ainsi s'inscrire dans les institutions de la monarchie
absolue -dans celles mêmes qui demeurèrent longtemps
le symbole de son arbitraire -la grande idée bourgeoise,
et bientôt républicaine, que la vertu, elle aussi,
est une affaire d'État, qu'on peut prendre des décrets
pour la faire régner, établir une autorité
pour s'assurer qu'on la respecte. Les murs de l'internement enferment
en quelque sorte le négatif de cette cité morale,
dont la conscience bourgeoise commence à rêver au
XVIIe siècle: cité morale destinée à
ceux qui voudraient, d'entrée de jeu, s'y soustraire, cité
où le droit ne règne que par la vertu d'une force
sans appel - une sorte de souveraineté du bien où
triomphe la seule menace, et où la vertu, tant elle a son
prix en elle-même, n'a pour récompense que d'échapper
au châtiment. Dans l'ombre de la cité bourgeoise,
naît cette étrange république du bien qu'on
impose de force à tous ceux qu'on soupçonne d'appartenir
au mal. C'est l'envers du grand rêve et de la grande préoccupation
de la bourgeoisie à l'époque classique: les lois
de l'État et les lois du coeur enfin identifiées.
«Que nos politiques daignent suspendre leurs calculs...
et qu'ils apprennent une fois qu'on a de tout avec de l'argent,
hormis des moeurs et des citoyens 1.»
1. ROUSSEAU, Discours sur les sciences et les arts.
|PAGE 106
N'est-ce pas le rêve qui semble avoir hanté les
fondateurs de la maison d'internement de Hambourg? Un des directeurs
doit veiller à ce que «tous ceux qui sont dans la
maison s'acquittent de leurs devoirs religieux et en soient instruits...
Le maître d'école doit instruire les enfants dans
la religion, et les exhorter, les encourager à lire, dans
leurs moments de loisir, diverses parties de l'Écriture
Sainte. Il doit leur enseigner à lire, à écrire,
à compter, à être honnêtes et décents
envers ceux qui visitent la maison. Il doit prendre soin qu'ils
assistent au service divin, et qu'ils s'y comportent avec modestie
1». En Angleterre, le règlement des workhouses fait
une large place à la surveillance des moeurs et à
l'éducation religieuse. C'est ainsi que pour la maison
de Plymouth, on a prévu la nomination d'un «schoolmaster»
qui doit répondre à la triple condition d'être
«pieux, sobre, et discret»; tous les matins et tous
les soirs, à heure fixe, il aura pour tâche de présider
les prières; chaque samedi, dans l'après-midi, et
à chaque jour de fête, il devra s'adresser aux internés,
les exhorter et les instruire des «éléments
fondamentaux de la religion protestante, conformément à
la doctrine de l'Église anglicane 2». Hambourg ou
Plymouth, Zuchthäusern et workhouses -dans toute l'Europe
protestante, on édifie ces forteresses de l'ordre moral
où on enseigne de la religion ce qui est nécessaire
au repos des cités.
En terre catholique, le but est le même, mais l'empreinte
religieuse un peu plus marquée. L'oeuvre de saint Vincent
de Paul en porte témoignage. «La fin principale pour
laquelle on a permis qu'on ait retiré ici des personnes
hors des tracas de ce grand monde et fait entrer en cette solitude
en qualité de pensionnaires, n'était que pour les
retenir de l'esclavage du péché, d'être éternellement
damnés et de leur donner le moyen de jouir d'un parfait
contentement en cette vie et en l'autre, ils feront leur possible
pour adorer en cela la divine providence... L'expérience
ne nous convainc que trop par malheur que la source des dérèglements
que nous voyons régner aujourd'hui parmi la jeunesse ne
vient que du degré du
1. HOWARD, loc. cit., t. I, p. 157.
2. Ibid., t. II, pp. 382-401.
|PAGE 107
défaut d'instruction et de docilité pour les choses
spirituelles, aimant beaucoup mieux suivre leurs mauvaises inclinations
que les saintes inspirations de Dieu et les charitables avis de
leurs parents.» Il s'agit donc de délivrer les pensionnaires
d'un monde qui n'est pour leur faiblesse qu'une invitation au
péché, les rappeler à une solitude où
ils n'auront pour compagnons que leurs «anges gardiens»
incarnés dans la présence quotidienne de leurs surveillants:
ceux-ci, en effet, leur «rendent les mêmes bons offices
que leur rendent invisiblement leurs anges gardiens: savoir, les
instruire, les consoler et leur procurer le salut 1». Dans
les maisons de la Charité, on veille avec le plus grand
soin à cette mise en ordre de la vie et des consciences,
qui tout au long du XVIIIe siècle apparaîtra de plus
en plus clairement comme la raison d'être de l'internement.
En 1765, on établit un nouveau règlement pour la
Charité de Château-Thierry. Il y est bien précisé
que «le Prieur fera la visite au moins une fois par semaine
de tous les prisonniers, l'un après l'autre et séparément,
pour les consoler, les appeler à une meilleure conduite,
et s'assurer par lui-même s'ils sont traités comme
ils doivent l'être; le sous-prieur le fera tous les jours
2».
Toutes ces prisons de l'ordre moral auraient pu porter cette devise
que Howard, encore, a pu lire sur celle de Mayence: «Si
on a pu soumettre au jour des animaux féroces, on ne doit
pas désespérer de corriger l'homme qui s'est égaré
3.» Pour l'Église catholique, comme pour les pays
protestants, l'internement représente, sous forme de modèle
autoritaire, le mythe d'un bonheur social: une police dont l'ordre
serait entièrement transparent aux principes de la religion,
et une religion dont les exigences seraient satisfaites, sans
restriction, dans les règles de la police et les contraintes
dont elle peut s'armer. Il y a, dans ces institutions, comme une
tentative pour démontrer que l'ordre peut être adéquat
à la vertu. En ce sens, le «renfermement» cache
à la fois une métaphysique de la cité et
une politique de la religion; il se situe, comme un
1. Sermon cité in COLLET, Vie de saint Vincent de Paul.
2. Cf. TARDIF, loc. cit., p. 22. 3. HOWARD, loc. cit., t. I, p.
203.
|PAGE 108
effort de synthèse tyrannique, dans cette distance qui
sépare le jardin de Dieu et les villes que les hommes,
chassés du Paradis, ont bâties de leurs mains. La
maison d'internement à l'âge classique figure le
symbole le plus dense de cette «police» qui se concevait
elle-même comme l'équivalent civil de la religion
pour l'édification d'une cité parfaite. Tous les
thèmes moraux de l'internement ne sont-ils pas présents
dans ce texte du Traité de police où Delamare voit
dans la religion «la première et la principale»,
des matières qui font le soin de la police? «L'on
pourrait même ajouter l'unique si nous étions assez
sages pour remplir parfaitement tous les devoirs qu'elle nous
prescrit. Alors, sans autre soin, il n'y aurait plus de corruption
dans les moeurs; la tempérance éloignerait les maladies;
l'assiduité au travail, la frugalité, et une sage
prévoyance procureraient toujours les choses nécessaires
à la vie; la charité bannissant les vices, la tranquillité
publique serait assurée; l 'humilité et la simplicité
retrancheraient ce qu'il y a de vain et de dangereux dans les
sciences humaines; la bonne foi régnerait dans les sciences
et dans les arts; ...les pauvres enfin seraient secourus volontairement
et la mendicité bannie; il est vrai de dire que la religion
seule étant bien observée, toutes les autres parties
de la police seraient accomplies... Ainsi c'est avec beaucoup
de sagesse que tous les législateurs ont établi
le bonheur aussi bien que la durée des États sur
la Religion 1.»
*
L'internement est une création institutionnelle propre
au XVIIe siècle. Il a pris d'emblée une ampleur
qui ne lui laisse aucune commune dimension avec l'emprisonnement
tel qu'on pouvait le pratiquer au Moyen Âge. Comme mesure
économique et précaution sociale, il a valeur d'invention.
Mais dans l 'histoire de la déraison, il désigne
un événement décisif: le moment où
la folie est perçue sur l'horizon social de la pauvreté,
de l'incapacité au travail, de l'impossibilité de
s'intégrer au groupe; le moment où
1. DELAMARE, Traité de police, t. I, pp. 287-288.
|PAGE 109
elle commence à former texte avec les problèmes
de la cité. Les nouvelles significations que l'on prête
à la pauvreté, l'importance donnée à
l'obligation du travail, et toutes les valeurs éthiques
qui lui sont liées, déterminent de loin l'expérience
qu'on fait de la folie et en infléchissent le sens.
Une sensibilité est née, qui a tracé une
ligne, élevé un seuil, et qui choisit, pour bannir.
L'espace concret de la société classique réserve
une région de neutralité, une page blanche où
la vie réelle de la cité est suspendue: l'ordre
n'y affronte plus librement le désordre, la raison ne tente
plus de se frayer d'elle-même son chemin parmi tout ce qui
peut l'esquiver, ou tente de la refuser. Elle règne à
l'état pur dans un triomphe qui lui est ménagé
à l'avance sur une déraison déchaînée.
La folie est ainsi arrachée à cette liberté
imaginaire qui la faisait foisonner encore sur le ciel de la Renaissance.
Il n'y a pas si longtemps encore, elle se débattait en
plein jour: c'est Le Roi Lear, c'était Don Quichotte. Mais
en moins d'un demi-siècle, elle s'est trouvée recluse,
et, dans la forteresse de l'internement, liée à
la Raison, aux règles de la morale et à leurs nuits
monotones.
|