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CHAPITRE III
Le monde correctionnaire
De l'autre côté des murs de l'internement, on ne
trouve pas seulement la pauvreté et la folie, mais des
visages bien plus variés, et des silhouettes dont la commune
stature n'est pas toujours aisée à reconnaître.
Il est clair que l'internement, dans ses formes primitives, a
fonctionné comme un mécanisme social, et que ce
mécanisme a joué sur une très large surface,
puisqu'il s'est étendu des régulations marchandes
élémentaires au grand rêve bourgeois d'une
cité où régnerait la synthèse autoritaire
de la nature et de la vertu. De là à supposer que
le sens de l'internement s'épuise dans une obscure finalité
sociale qui permet au groupe d'éliminer les éléments
qui lui sont hétérogènes ou nocifs, il n'y
a qu'un pas. L'internement serait alors l'élimination spontanée
des «asociaux»; l'âge classique aurait neutralisé,
avec une efficacité très sûre -et d'autant
plus sûre qu'elle était plus aveugle -ceux-là
mêmes que, non sans hésitation, ni danger, nous distribuons
entre les prisons, les maisons de correction, les hôpitaux
psychiatriques, ou les cabinets des psychanalystes. C'est en somme
ce qu'a voulu montrer, au début du siècle, tout
un groupe d'historiens 1, si ce terme, du moins, n'est pas exagéré.
S'ils
1. L'initiateur de cette interprétation fut Sérieux
(cf. entre autres SÉRIEUX et LIBERT, Le Régime des
aliénés en France au XVIIIe siècle, Paris,
1914). L'esprit de ces travaux fut repris par Philippe CHATELAIN
(Le Régime des aliénés et des anormaux aux
XVIIe et XVIIIe siècles, Paris, 1921), Marthe HENRY (La
Salpêtrière sous l'Ancien Régime, Paris, 1922),
Jacques VIÉ (Les Aliénés et Correctionnaires
à Saint-Lazare aux XVIIe et XVIIIe siècles, Paris.
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avaient su dégager le lien évident qui rattache
la police de l'internement à la politique marchande, il
est bien probable qu'ils auraient trouvé là un argument
supplémentaire en faveur de leur thèse. Le seul
peut-être qui eût été sérieux
et qui eût mérité examen. Ils auraient pu
montrer sur quel fond de sensibilité sociale la conscience
médicale de la folie a pu se former, et jusqu'à
quel point elle lui demeure liée, puisque c'est cette sensibilité
qui sert d'élément régulateur lorsqu'il s'agit
de décider d'un internement ou d'une libération.
En fait, pareille analyse supposerait la persistance immuable
d'une folie tout armée déjà de son éternel
équipement psychologique, mais qu'on aurait mis longtemps
à dégager dans sa vérité. Ignorée
depuis des siècles, ou du moins mal connue, l'âge
classique aurait commencé à l'appréhender
obscurément comme désorganisation de la famille,
désordre social, danger pour l'État. Et peu à
peu, cette première perception se serait organisée,
et perfectionnée finalement en une conscience médicale,
qui aurait formulé comme maladie de la nature ce qui n'était
reconnu encore que dans le malaise de la société.
Il faudrait ainsi supposer une sorte d'orthogenèse allant
de l'expérience sociale à la connaissance scientifique,
et progressant sourdement depuis la conscience de groupe jusqu'à
la science positive: celle-là n'étant que la forme
enveloppée de celle-ci et comme son vocabulaire balbutiant.
L'expérience sociale, connaissance approchée, serait
de même nature que la connaissance elle-même, et en
chemin déjà vers sa perfection 1. Par le fait même
l'objet du savoir lui préexiste, puisque c'est lui déjà
qui était appréhendé, avant d'être
rigoureusement cerné par une
1930), Hélène BONNAFOUS-SÉRIEUX (La Charité
de Senlis, Paris, 1936), René TARDIF (La Charité
de Château-Thierry, Paris, 1939). Il s'agissait, en profitant
des travaux de Funck-Brentano, de «réhabiliter l'internement
sous l'Ancien Régime, et de démolir le mythe de
la Révolution délivrant les fous, mythe qui avait
été constitué par Pinel et Esquirol, et qui
était vivant encore à la fin du XIXe siècle
dans les travaux de Sémelaigne, de Paul Bru, de Louis Boucher,
d'Émile Richard.
1. Il est curieux de noter que ce préjugé de méthode
est commun, dans toute sa naïveté, aux auteurs dont
nous parlons, et à la plupart des marxistes quand ils touchent
à l'histoire des sciences.
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science positive: dans sa solidité intemporelle, il demeure
lui-même abrité de l'histoire, retiré en une
vérité qui reste en demi-sommeil jusqu'à
l'éveil total de la positivité.
Mais il n'est pas sûr que la folie ait attendu, recueillie
dans son immobile identité, l'achèvement de la psychiatrie,
pour passer d'une existence obscure à la lumière
de la vérité. Il n'est pas sûr d'autre part
que ce soit à la folie, même de manière implicite,
que s'adressaient les mesures de l'internement. Il n'est pas sûr,
enfin, qu'en refaisant au seuil de l'âge classique, le très
vieux geste de la ségrégation, le monde moderne
ait voulu éliminer ceux qui -soit mutation spontanée,
soit variété d'espèce -se manifestaient comme
«asociaux». Que dans les internés du XVIIIe
siècle nous puissions trouver une ressemblance avec notre
personnage contemporain de l'asocial, c'est un fait, mais qui
n'est probablement que de l'ordre du résultat: car ce personnage,
il a été suscité par le geste même
de la ségrégation. Le jour est venu où cet
homme, parti de tous les pays d'Europe pour un même exil
vers le milieu du XVIIe siècle, a été reconnu
pour étranger à la société qui l'avait
chassé, et irréductible à ses exigences;
il est alors devenu, pour le plus grand confort de notre esprit,
le candidat indifférencié à toutes les prisons,
à tous les asiles, à tous les châtiments.
Il n'est en réalité que le schéma d'exclusions
superposées.
Ce geste qui proscrit, il est aussi abrupt que celui qui a isolé
les lépreux; mais pas plus que pour lui, son sens n'est
à demander à son résultat. On n'a pas chassé
les lépreux pour arrêter la contagion; on n'a pas
interné, vers 1657, la centième partie de la population
de Paris pour se délivrer des «asociaux». Le
geste sans doute avait une autre profondeur: il n'isolait pas
des étrangers méconnus, et trop longtemps esquivés
sous l'habitude; il en créait, altérant des visages
familiers au paysage social, pour en faire des figures bizarres
que nul ne reconnaissait plus. Il suscitait l'Étranger
là même où on ne l'avait pas pressenti; il
rompait la trame, dénouait des familiarités; par
lui, il y a quelque chose de l'homme qui a été mis
hors de sa portée, et reculé indéfiniment
à notre horizon. D'un mot, on peut dire que ce geste a
été créateur d'aliénation.
En ce sens, refaire l'histoire de ce procès de bannissement,
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c'est faire l'archéologie d'une aliénation. Ce
qu'il s'agit alors de déterminer, ce n'est pas quelle catégorie
pathologique ou policière fut ainsi approchée, ce
qui suppose toujours cette aliénation déjà
donnée; mais il faut savoir comment ce geste a été
accompli, c'est-à-dire quelles opérations s'équilibrent
dans la totalité qu'il forme, de quels horizons divers
venaient ceux qui sont partis ensemble sous le coup de la même
ségrégation, et quelle expérience l'homme
classique faisait de lui-même au moment où certains
de ses profils les plus coutumiers commençaient à
perdre pour lui leur familiarité, et leur ressemblance
à ce qu'il reconnaissait de sa propre image. Si ce décret
a un sens, par lequel l'homme moderne a désigné
dans le fou sa propre vérité aliénée,
c'est dans la mesure où fut constitué, bien avant
qu'il s'en empare et qu'il le symbolise, ce champ de l'aliénation
où le fou se trouva banni, parmi tant d'autres figures
qui pour nous n'ont plus de parenté avec lui. Ce champ,
il a été circonscrit réellement par l'espace
de l'internement; et la manière dont il a été
formé doit nous indiquer comment s'est constituée
l'expérience de la folie.
*
Une fois accompli, et sur toute la surface de l'Europe, le grand
Renfermement, -qui trouve-t-on dans ces cités d'exil qu'on
bâtit aux portes des villes? Qui trouve-t-on, formant aux
fous qu'on y interne, une compagnie et comme une parenté,
d'où ils auront tant de mal à se dégager
à la fin du XVIIIe siècle?
Un recensement de 1690 dénombre plus de 3000 personnes
à la Salpêtrière. Une grande partie est composée
d'indigentes, de vagabondes et de mendiantes. Mais dans les «quartiers»,
il y a des éléments divers, dont l'internement ne
s'explique pas, ou pas seulement, par la pauvreté: à
Saint-Théodore 41 prisonnières par lettres de cachet;
8 «genses ordinaires» à la maison de Force;
20 «femmes caduques» à Saint-Paul; le quartier
de la Madeleine contient 91 «vieilles femmes en enfance
ou infirmes»; celui de Sainte-Geneviève 80 «vieilles
femmes filleuses», celui de Saint-Levège, 72 personnes
épileptiques; à Saint-Hilaire,
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on a mis 80 femmes en enfance, à Sainte-Catherine 69 «innocentes
mal taillées et contrefaites» ; les folles sont réparties
entre Sainte-Elizabeth, Sainte-Jeanne et les cachots, selon qu'elles
ont seulement «l'esprit faible», que leur folie se
manifeste par intervalles, ou que ce sont des folles violentes.
Enfin, 22 «filles incorrigibles», ont été
mises, pour cette raison même, à la Correction 1.
Cette énumération n'a valeur que d'exemple. La population
est aussi variée à Bicêtre, au point qu'en
1737, on tente une répartition rationnelle en 5 «emplois»;
dans le premier, la maison de force, les cachots, les cabanons,
et les cellules pour ceux qu'on enferme sur lettre de cachet;
le second et le troisième emploi sont réservés
aux «bons pauvres», ainsi qu'aux «grands et
petits paralytiques», les aliénés et les fous
sont parqués dans le quatrième; le cinquième
groupe: vénériens, convalescents et enfants de la
correction 2. Lorsqu'il visite la maison de travail de Berlin,
en 1781, Howard y trouve des mendiants, des «paresseux»,
des «fripons et des libertins» des «infirmes
et des criminels, des vieillards indigents et des enfants 3».
Pendant un siècle et demi, et dans toute l'Europe, l'internement
développe sa fonction monotone: les fautes y sont nivelées,
les souffrances allégées. Depuis 1650 jusqu'à
l'époque de Tuke, de Wagnitz et de Pinel, les Frères
Saint-Jean de Dieu, les Congréganistes de Saint-Lazare,
les gardiens de Bethléem, de Bicêtre, des Zuchthäusern,
déclinent le long de leurs registres les litanies de l'internement:
«Débauché», «imbécile»,
«prodigue», «infirme», «esprit dérangé»
«libertin», «fils ingrat», «père
dissipateur», «prostituée», «insensé»
4. Entre eux tous, aucun indice d'une différence: le même
déshonneur abstrait. L’étonnement qu'on ait
enfermé des malades, qu'on ait confondu des fous et des
criminels, naîtra plus tard. Nous sommes pour l'instant
en présence d'un fait uniforme.
Les différences maintenant sont claires pour nous: la
1. Cf. Marthe HENRY, op. cit., Cassino.
2. Cf. BRU, Histoire de Bicêtre, Paris, 1890, pp. 25-26.
3. HOWARD, loc. cit., I, pp. 169-170.
4. Cf. en Appendice: Etat des personnes détenues à
Saint-Lazare; et Tableau des ordres du roi pour l'incarcération
à l'Hôpital général.
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conscience indistincte qui les confond nous fait l'effet d'une
ignorance. Et pourtant, elle est un fait positif. Elle manifeste,
tout au long de l'âge classique, une expérience originale
et irréductible; elle désigne un domaine étrangement
fermé pour nous, étrangement silencieux quand on
songe qu'il a été la première patrie de la
folie moderne. Ce n'est pas notre savoir qu'il faut interroger
sur ce qui nous paraît ignorance, mais bien cette expérience
sur ce qu'elle sait d'elle-même et ce qu'elle a pu en formuler.
On verra alors dans quelles familiarités s'est trouvée
prise la folie, dont elle s'est peu à peu détachée,
sans pour autant rompre d'aussi périlleuses parentés.
Car l'internement n'a pas joué seulement un rôle
négatif d'exclusion; mais aussi un rôle positif d'organisation.
Ses pratiques et ses règles ont constitué un domaine
d'expérience qui a eu son unité, sa cohérence
et sa fonction. Il a rapproché, dans un champ unitaire,
des personnages et des valeurs entre lesquels les cultures précédentes
n'avaient perçu aucune ressemblance; il les a imperceptiblement
décalés vers la folie, préparant une expérience
-la nôtre -où ils se signaleront comme intégrés
déjà au domaine d'appartenance de l'aliénation
mentale. Pour que ces rapprochements fussent faits, il a fallu
toute une réorganisation du monde éthique, de nouvelles
lignes de partage entre le bien et le mal, le reconnu et le condamné,
et l'établissement de nouvelles normes dans l'intégration
sociale. L'internement n'est que le phénomène de
ce travail en profondeur, qui fait corps avec tout l'ensemble
de la culture classique. Il y a en effet certaines expériences
que le XVIe siècle avait acceptées ou refusées,
qu'il avait formulées, ou au contraire laissées
en marge, et que, maintenant, le XVIIe siècle va reprendre,
grouper, et bannir d'un seul geste, pour les envoyer dans l'exil
où elles voisineront avec la folie -formant ainsi un monde
uniforme de la Déraison. Ces expériences, on peut
les résumer, en disant qu'elles touchent toutes, soit à
la sexualité dans ses rapports avec l'organisation de la
famille bourgeoise, soit à la profanation dans ses rapports
avec la nouvelle conception du sacré et des rites religieux,
soit au «libertinage», c'est-à-dire aux rapports
nouveaux qui sont en train de s'instaurer entre la pensée
libre et le système des passions. Ces
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trois domaines d'expérience forment avec la folie, dans
l'espace de l'internement, un monde homogène qui est celui
où l'aliénation mentale prendra le sens que nous
lui connaissons. À la fin du XVIIIe siècle, il sera
devenu évident -d'une de ces évidences non formulées
-que certaines formes de pensée «libertine»
comme celle de Sade, ont quelque chose à voir avec le délire
et la folie; on admettra aussi facilement que magie, alchimie,
pratiques profanatrices, ou encore que certaines formes de sexualité
sont directement apparentées à la déraison
et à la maladie mentale. Tout cela comptera au nombre des
signes majeurs de la folie, et prendra place parmi ses manifestations
les plus essentielles. Mais pour que se constituent ces unités
significatives à nos yeux, il a fallu ce bouleversement,
opéré par le classicisme, dans les rapports que
la folie entretient avec tout le domaine de l'expérience
éthique.
*
Dès les premiers mois de l’enfermement, les vénériens
appartiennent de plein droit à l'Hôpital général.
Les hommes sont envoyés à Bicêtre; les femmes
à la Salpêtrière. Défense a même
été faite aux médecins de l'Hôtel-Dieu
de les recueillir et de leur donner des soins. Si, par exception,
on y accepte des femmes enceintes, qu'elles ne s'attendent pas
à être traitées comme les autres; on ne leur
donnera pour leur accouchement qu'un apprenti chirurgien. L'Hôpital
général doit donc recevoir les «gâtés»,
mais il ne les accepte pas sans formalités; il faut payer
sa dette à la morale publique, et on doit s'être
préparé, sur les chemins du châtiment et de
la pénitence, à rentrer dans une communion dont
on a été chassé par le péché.
On ne pourra donc être admis au quartier du «grand
mal» sans une attestation: non pas billet de confession,
mais certificat de châtiment. Ainsi en a décidé,
après délibération, le bureau de l'Hôpital
général, en 1679: «Tous ceux qui se trouvent
attaqués du mal vénérien n'y seront reçus
qu'à la charge d'être sujets à la correction,
avant toute chose, et fouettés, ce qui sera certifié
par leur billet d'envoi 1.»
1. Délibération de l'Hôpital général.
Histoire de l'Hôpital général.
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À l'origine, les vénériens n'avaient pas
été traités autrement que les victimes des
autres grands fléaux -ceux comme «la faim, la peste,
et les autres plaies», dont Maximilien disait à la
Diète de Worms, en 1495, qu'ils avaient été
envoyés par Dieu pour le châtiment des hommes. Châtiment,
qui n'avait de valeur qu'universelle, et ne sanctionnait aucune
immoralité particulière. À Paris, ceux qui
étaient atteints du «mal de Naples» étaient
accueillis à l'Hôtel-Dieu; comme dans tous les autres
hôpitaux du monde catholique, ils n'étaient taxés
que d'une pure et simple confession: et en ceci on leur faisait
le même sort qu'à n'importe quel malade. C'est à
la fin de la Renaissance qu'on se met à les voir d'un oeil
nouveau. S'il faut en croire Thierry de Héry, aucune cause
généralement alléguée, ni l'air corrompu,
ni non plus l'infection des eaux, ne peuvent expliquer une pareille
maladie: «Pour ce donc nous devons référer
son origine à l'indignation et permission du créateur
et dispensateur de toutes choses, laquelle pour référer
la trop lascive, pétulante, libidineuse volupté
des hommes a permis que telle maladie régnât entre
eux, en vengeance et punition de l'énorme péché
de luxure. Aussi bien que Dieu commanda à Moïse de
jeter en l'air poudre en présence de Pharaon, afin qu'en
toute la terre d'Égypte les hommes et autres animaux furent
couverts d' apostèmes 1.» Il y avait plus de 200
malades de cette sorte à l'Hôtel-Dieu lorsqu'on décide
de les exclure, vers 1590. Les voilà proscrits, en partance
pour un exil qui n'est pas en tout et pour tout un isolement thérapeutique,
mais une ségrégation. On les abrite d'abord tout
près de Notre-Dame, dans quelques masures en planches.
Puis on les exile au bout de la ville, à Saint-Germain-des-Prés;
mais ils coûtent fort cher et font du désordre. On
les admet à nouveau, non sans difficulté, dans les
salles de l'Hôtel-Dieu, jusqu'à ce qu'enfin ils trouvent
un lieu d'asile entre les murs des hôpitaux généraux
2.
C'est alors, et alors seulement, qu'on a codifié tout ce
1. Thierry DE HÉRY, La Méthode curative de la maladie
vénérienne, 1569, pp. 3 et 4.
2. Auxquels il faut ajouter l'Hôpital du Midi. Cf. PIGNOT,
L'Hôpital du Midi et ses origines, Paris, 1885.
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cérémonial où se joignent, en une même
intention purificatrice, les coups de fouet, les médications
traditionnelles, et le sacrement de pénitence. L'intention
du châtiment, et du châtiment individuel, devient
alors bien précise. Le fléau a perdu son caractère
apocalyptique; il désigne, très localement, une
culpabilité. Bien plus, le «grand mal» n'appelle
ces rites de purification que s'il prend son origine dans les
désordres du coeur, et si on peut l'assigner au péché
défini par l'intention délibérée de
pécher. Le règlement de l’Hôpital général
ne laisse subsister aucune équivoque: les mesures prescrites
ne valent «bien entendu»que pour «ceux ou celles
qui auront gagné ce mal par leur désordre ou leur
débauche, et non ceux qui l'auront contracté par
le mariage ou autrement, comme une femme par le mari, ou la nourrice
par l'enfant 1». Le mal n'est plus perçu dans un
destin du monde; il est réfléchi dans la loi transparente
d'une logique des intentions.
Ces distinctions faites, et les premiers châtiments appliqués,
on accepte les vénériens à l'Hôpital.
À vrai dire, on les y entasse. En 1781,138 hommes occuperont
60 lits du quartier Saint-Eustache de Bicêtre; la Salpêtrière
disposait de 125 lits à la Miséricorde pour 224
femmes. On laisse mourir ceux qui sont à la dernière
extrémité. Aux autres, on applique les «Grands
Remèdes»: jamais plus, rarement moins de six semaines
de soins; ils commencent tout naturellement par une saignée,
suivie aussitôt d'une purgation; une semaine est alors consacrée
aux bains, à raison de deux heures par jour environ; puis
on purge à nouveau et pour clore cette première
phase de traitement, on impose une bonne et complète confession.
Les frictions au mercure peuvent alors commencer, avec toute leur
efficacité; elles se prolongent pendant un mois au bout
duquel deux purgations et une saignée doivent chasser les
dernières humeurs morbifiques. On accorde quinze jours
de convalescence. Puis après s'être mis en règle
définitivement avec Dieu, le patient est déclaré
guéri et renvoyé.
Cette «thérapeutique» révèle
d'étonnants paysages imaginaires, et surtout une complicité
de la médecine et de la morale, qui donne tout leur sens
à ces pratiques de la purification.
1. Cf. Histoire de l'Hôpital général.
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Le mal vénérien est devenu à l'âge
classique impureté beaucoup plus que maladie; c'est à
elle que s'ordonnent les maux physiques. La perception médicale
est de loin commandée par cette intuition éthique.
Et souvent même effacée par elle; s'il faut soigner
le corps pour effacer la contagion, il convient de châtier
la chair, puisque c'est elle qui nous attache au péché;
et non seulement la châtier, mais l'exercer et la meurtrir,
ne pas craindre de laisser en elle des traces douloureuses, parce
que la santé, trop facilement, transforme notre corps en
occasion de pécher. On soigne la maladie, mais on ruine
la santé qui favorise la faute: «Hélas, je
ne m'étonne pas si un saint Bernard craignait la santé
parfaite dans ses religieux; il savait où elle mène,
si on ne sait châtier son corps avec l'apôtre, et
le réduire en servitude par les mortifications, par le
jeûne, par les prières 1.» Le «traitement»
des vénériens est de ce type: c'est une médecine
à la fois contre la maladie et contre la santé -en
faveur du corps, mais aux dépens de la chair. Et c'est
là une idée de conséquence pour comprendre
certaines thérapeutiques appliquées, par décalage,
à la folie dans le cours du XIXe siècle 2.
Pendant cent cinquante ans, les vénériens vont côtoyer
les insensés dans l'espace d'une même clôture;
et ils vont leur laisser pour longtemps un certain stigmate où
se trahira, pour la conscience moderne, une obscure parenté
qui leur assigne le même sort et les place dans le même
système de châtiment. Les fameuses «Petites-Maisons»
de la rue de Sèvres étaient à peu près
exclusivement réservées aux fous et aux vénériens
-et ceci jusqu'à la fin du XVIIIe siècle 3. Cette
parenté entre les peines de la folie et la punition des
débauches n'est pas une trace d'archaïsme dans la
conscience européenne. Au contraire, elle s'est définie
au seuil du monde moderne, puisque c'est le XVIIe siècle
qui l'a presque entièrement découverte. En inventant,
dans
1. BOSSUET, Traité de la concupiscence, chap. v, in Bossuet,
Textes choisis par H. Bremond, Paris, 1913, t. III, p. 183.
2. En particulier sous la forme des sédatifs moraux de
Guislain.
3. État abrégé de la dépense annuelle
des Petites-Maisons. «Les petites maisons contiennent 500
pauvres vieilles gens caduques, 120 pauvres malades de la teigne,
100 pauvres malades de la grosse vérole, 80 pauvres fois
insensés.» Fait le 17 février 1664, pour Mgr
de Harlay (B.N., ms. 18606).
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la géométrie imaginaire de sa morale, l'espace de
l'internement, l'époque classique venait de trouver à
la fois une patrie et un lieu de rédemption communs aux
péchés contre la chair et aux fautes contre la raison.
La folie se met à voisiner avec le péché,
et c'est peut-être là que va se nouer pour des siècles
cette parenté de la déraison et de la culpabilité
que l'aliéné éprouve de nos jours comme un
destin, et que le médecin découvre comme une vérité
de nature. Dans cet espace factice créé de toutes
pièces en plein XVIIe siècle, il s'est constitué
des alliances obscures que cent ans et plus de psychiatrie dite
«positive» ne sont pas parvenus à rompre, alors
qu'elles se sont nouées pour la première fois, tout
récemment, à l'époque du rationalisme.
Il est étrange justement que ce soit le rationalisme qui
ait autorisé cette confusion du châtiment et du remède,
cette quasi-identité du geste qui punit et de celui qui
guérit. Il suppose un certain traitement qui, à
l'articulation précise de la médecine et de la morale,
sera tout ensemble une anticipation sur les châtiments éternels
et un effort vers le rétablissement de la santé.
Ce qu'on cherche au fond, c'est la ruse de la raison médicale
qui fait le bien en faisant mal. Et cette recherche, c'est elle
sans doute qu'il faut déchiffrer sous cette phrase que
saint Vincent de Paul a fait inscrire en tête des règlements
de Saint-Lazare, à la fois promesse et menace pour tous
les prisonniers: «Considérant que leurs souffrances
temporelles ne les exempteront pas des éternelles...»;
suit alors tout le système religieux de contrôle
et de répression qui, en inscrivant les souffrances temporelles
dans cet ordre de la pénitence toujours réversible
en termes d'éternité, peut et doit exempter le pécheur
des éternelles souffrances. La contrainte humaine aide
la justice divine en s'efforçant de la rendre inutile.
La répression acquiert ainsi une double efficacité,
dans la guérison des corps et dans la purification des
âmes. L'internement rend ainsi possibles ces fameux remèdes
moraux -châtiments et thérapeutiques -qui seront
l'activité principale des premiers asiles du XIXe siècle,
et dont Pinel, avant Leuret, donnera la formule, en assurant qu'il
est bon parfois
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«d'ébranler fortement l'imagination d'un aliéné,
et de lui imprimer un sentiment de terreur 1».
Le thème d'une parenté entre médecine et
morale est aussi vieux sans doute que la médecine grecque.
Mais si le XVIIe siècle et l'ordre de la raison chrétienne
l'ont inscrit dans leurs institutions, c'est sous la forme la
moins grecque qui soit: sous la forme de la répression,
de la contrainte, de l'obligation à faire son salut.
*
Le 24 mars 1726, le lieutenant de police Hérault, assisté
de «messieurs les gens tenant le siège présidial
du Châtelet de Paris», rend public un jugement au
terme duquel «Étienne Benjamin Deschauffours est
déclaré dûment atteint et convaincu d'avoir
commis les crimes de sodomie mentionnés au procès.
Pour réparation, et autres cas, le dit Deschauffours est
condamné à être brûlé vif en
la Place de Grève, ses cendres ensuite jetées au
vent, ses biens acquis et confisqués au Roi». L'exécution
eut lieu le jour même 2. Ce fut, en France, une des dernières
condamnations capitales pour fait de sodomie 3. Mais déjà
la conscience contemporaine s'indignait assez de cette sévérité
pour que Voltaire en gardât la mémoire au moment
de rédiger l'article «Amour socratique», du
Dictionnaire philosophique 4. Dans la plupart des cas, la sanction,
si elle n'est pas la relégation en province, est l'internement
à l'Hôpital, ou dans une maison de détentions.
Cela constitue une singulière atténuation de la
peine, si on la compare avec le vieux châtiment, ignis et
incendium, que prescrivaient encore des lois non abolies selon
lesquelles «ceux qui tombent dans ce crime sont punis
1. PINEL, Traité médico-philosophique, p. 207.
2. Arsenal, ms. 10918, fo 173.
3. Il y eut encore quelques condamnations de ce genre: on peut
lire dans les Mémoires du marquis d'Argenson: «On
a brûlé ces jours-ci deux manants pour sodomie»
(Mémoires et Journal, t. VI, p. 227).
4. Dictionnaire philosophique (Oeuvres complètes), t. XVII,
p. 183, note 1.
5. 14 dossiers de l'Arsenal - soit 4000 cas environ - sont consacrés
à ces mesures policières d'ordre mineur; on les
trouve aux cotes nos 10254-10267.
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par le feu vif. Cette peine qui a été adoptée
par notre jurisprudence s'applique également aux femmes
comme aux hommes l». Mais ce qui donne sa signification
particulière à cette indulgence nouvelle envers
la sodomie, c'est la condamnation morale, et la sanction du scandale
qui commence à punir l'homosexualité, dans ses expressions
sociales et littéraires. L'époque où on brûle
pour la dernière fois les sodomites, c'est l'époque
précisément où disparaît, avec la fin
du «libertinage érudit», tout un lyrisme homosexuel
que la culture de la Renaissance avait parfaitement supporté.
On a l'impression que la sodomie jadis condamnée au même
titre que la magie et l'hérésie, et dans le même
contexte de profanation religieuse 2, n'est plus condamnée
maintenant que pour des raisons morales, et en même temps
que l'homosexualité. C'est celle-ci désormais qui
devient la circonstance majeure de la condamnation -s'ajoutant
aux pratiques de la sodomie, en même temps que naissait
à l'égard du sentiment homosexuel une sensibilité
scandalisée 3. Deux expériences sont alors confondues
qui, jusqu'alors, étaient restées séparées:
les interdits sacrés de la sodomie, et les équivoques
amoureuses de l'homosexualité.
Une même forme de condamnation les enveloppe l'une et l'autre,
et trace une ligne de partage entièrement nouvelle dans
le domaine du sentiment. Il se forme ainsi une unité
morale, libérée des anciens châtiments, nivelée
dans l'internement, et proche déjà des formes modernes
de la culpabilité 4. L'homosexualité à qui
la Renaissance avait
1. Cf. CHAUVEAU et HELIE, Théorie du Code pénal,
t. IV, no 1507.
2. Dans les procès du XVe siècle, l'accusation de
sodomie est toujours accompagnée de celle d'hérésie
(l'hérésie par excellence, le catharisme). Cf. le
procès de Gilles de Rais. On retrouve la même accusation
dans les procès de sorcellerie. Cf. DE LANCRE, Tableau
de l'inconstance des mauvais anges, Paris, 1612.
3. Dans le cas de la femme Drouet, et de Mlle de Parson, on a
un exemple typique de ce caractère aggravant de l'homosexualité
par rapport à la sodomie, Arsenal, ms. 11183.
4. Ce nivellement est manifesté par le fait que la sodomie
est rangée par l'ordonnance de 1670 parmi les «cas
royaux», ce qui n'est pas signe de sa gravité, mais
du désir qu'on a d'en retirer la connaissance aux Parlements,
qui avaient tendance encore à appliquer les vieilles règles
du droit médiéval.
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donné liberté d'expression va désormais
entrer en silence, et passer du côté de l'interdit,
héritant des vieilles condamnations d'une sodomie maintenant
désacralisée.
Désormais, de nouveaux rapports sont instaurés entre
l'amour et la déraison. Dans tout le mouvement de la culture
platonicienne, l'amour avait été réparti
d'après une hiérarchie du sublime qui l'apparentait,
selon son niveau, soit à une folie aveugle du corps, soit
à la grande ivresse de l'âme dans laquelle la Déraison
est en puissance de savoir. Sous leurs différentes formes,
amour et folie se distribuaient dans les diverses régions
des gnoses. L'âge moderne, à partir du classicisme,
fixe un choix différent: l'amour de raison et celui de
déraison. L'homosexualité appartient au second.
Et ainsi, peu à peu, elle prend place parmi les stratifications
de la folie. Elle s'installe dans la déraison de l'âge
moderne, plaçant au coeur de toute sexualité l'exigence
d'un choix où notre époque répète
incessamment sa décision. À la lumière de
son ingénuité, la psychanalyse a bien vu que toute
folie s'enracine dans quelque sexualité troublée;
mais ceci n'a de sens que dans la mesure où notre culture,
par un choix qui caractérise son classicisme, a placé
la sexualité sur la ligne de partage de la déraison.
De tout temps, et probablement dans toutes les cultures, la sexualité
a été intégrée à un système
de contrainte; mais c'est dans la nôtre seulement, et à
une date relativement récente, qu'elle a été
partagée d'une manière aussi rigoureuse entre la
Raison et la Déraison, et bientôt, par voie de conséquence
et de dégradation, entre la santé et la maladie,
le normal et l'anormal.
Toujours dans ces catégories de la sexualité, il
faudrait ajouter tout ce qui touche à la prostitution et
à la débauche. C'est là, en France, que se
recrute le menu peuple des hôpitaux généraux.
Comme l'explique Delamare, dans son Traité de la police,
«il fallait un remède puissant pour délivrer
le public de cette corruption et il ne s'en put trouver de meilleur,
de plus prompt, ni de plus sûr qu'une maison de force pour
les enfermer et les y faire vivre sous une discipline proportionnée
à leur sexe, à leur âge, à leur faute
1». Le lieutenant de police a le droit
1. DELAMARE, Traité de police, t. I, p. 527.
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absolu de faire arrêter sans procédure toute personne
qui se livre à la débauche publique, jusqu'à
ce qu'intervienne la sentence du Châtelet qui est alors
sans appel 1. Mais toutes ces mesures ne sont prises que si le
scandale est public, ou si l'intérêt des familles
risque d'être compromis; il s'agit avant tout d'éviter
que le patrimoine ne soit dilapidé, ou qu'il passe dans
des mains indignes 2. En un sens, l'internement et tout le régime
policier qui l'entoure servent à contrôler un certain
ordre dans la structure familiale, qui vaut à la fois comme
règle sociale, et comme norme de la raison 3. La famille
avec ses exigences devient un des critères essentiels de
la raison; et c'est elle avant tout qui demande et obtient l'internement.
On assiste à cette époque à la grande confiscation
de l'éthique sexuelle par la morale de la famille. Confiscation
qui ne s'est pas faite sans débat ni réticences.
Longtemps le mouvement «précieux» lui a opposé
un refus dont l'importance morale fut considérable, même
si l'effet en fut précaire et passager: l'effort pour réveiller
les rites de l'amour courtois et en maintenir l'intégrité
par-delà les obligations du mariage, la tentative pour
établir au niveau des sentiments une solidarité
et comme une complicité toujours prêtes à
l'emporter sur les liens de la famille, devaient finalement échouer
devant le triomphe de la morale bourgeoise. L'amour est désacralisé
par le contrat. Saint-Évremond le sait bien, qui moque
les précieuses pour qui «l'amour est encore un dieu...;
il n'excite point de passion dans leurs âmes; il y forme
une espèce de religion 4». Bientôt disparaît
cette inquiétude éthique qui avait été
commune à l'esprit courtois et à l'esprit précieux,
et à laquelle Molière répond, pour sa classe
et pour les siècles
1. À partir de 1715, on peut en appeler au Parlement des
sentences du lieutenant de Police; mais cette possibilité
est restée très théorique.
2. On interne par exemple une femme Loriot car «le malheureux
Chartier a presque abandonné sa femme, sa famille et son
devoir pour se donner tout entier à cette malheureuse créature
qui lui a déjà coûté la meilleure partie
de son bien» (Notes de R. d'Argenson, Paris, 1866, p. 3).
3. Le frère de l'évêque de Chartres est interné
à Saint-Lazare: «Il était d'un caractère
d'esprit si bas, et né avec des inclinations si indignes
de sa naissance qu'on pouvait tout craindre. Il voulait, dit-on,
épouser la nourrice de Monsieur son frère»
(B.N., Clairambault, 986).
4. SAINT-ÉVREMOND, Le Cercle, in Oeuvres, 1753, t. II,
p. 86.
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futurs: «Le mariage est une chose sainte et sacrée,
et c'est faire en honnêtes gens que de débuter par
là.», Ce n'est plus l'amour qui est sacré,
mais le mariage seulement et par-devant notaire: «Ne faire
l'amour qu'en faisant le contrat de mariage 1.» L'institution
familiale trace le cercle de la raison; au-delà menacent
tous les périls de l'insensé; l'homme y est en proie
à la déraison et à toutes ses fureurs. «Malheur
à la terre d'où sort continuellement une si épaisse
fumée, des vapeurs si noires qui s'élèvent
de ces passions ténébreuses, et qui nous cachent
le ciel et la lumière; d'où partent aussi des lumières
et des foudres de la justice divine contre la corruption du genre
humain 2.»
Aux vieilles formes de l'amour occidental se substitue une nouvelle
sensibilité: celle qui naît de la famille et dans
la famille; elle exclut, comme étant de l'ordre de la déraison,
tout ce qui n'est pas conforme à son ordre ou à
son intérêt. Déjà nous pouvons entendre
les menaces de Mme Jourdain: «Vous êtes fou, mon mari,
avec toutes vos fantaisies»; et plus loin: «Ce sont
mes droits que je défends, et j'aurai pour moi toutes les
femmes 3.» Ce propos n'est pas vain; la promesse sera tenue:
un jour la marquise d'Espart pourra demander l'interdiction de
son mari sur les seules apparences d'une liaison contraire aux
intérêts de son patrimoine; aux yeux de la justice,
n'est-il pas perdu de raison 4? Débauche, prodigalité,
liaison inavouable, mariage honteux comptent parmi les motifs
les plus nombreux de l'internement. Ce pouvoir de répression
qui n'est ni tout à fait de la justice ni exactement de
la religion, ce pouvoir qui a été rattaché
directement à l'autorité royale, ne représente
pas au fond l'arbitraire du despotisme, mais le caractère
désormais rigoureux des exigences familiales. L'internement
a été mis par la monarchie absolue à la discrétion
de la famille bourgeoises.
1. Les Précieuses ridicules, sc. V.
2. BOSSUET, Traité de la concupiscence, chap. IV (textes
choisis par H. Bremond, t. III, p. 180).
3. Le Bourgeois Gentilhomme, acte III, sc. III et acte IV, sc.
IV.
4. BALZAC, L'Interdiction. La Comédie humaine, éd.
Conard, t. VII,
pp. 135 sq.
5. Un placet d'internement parmi bien d'autres: «Tous les
parents du nommé Noël Robert Huet... ont l'honneur
de représenter très humblement
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Moreau le dit sans détour dans son Discours sur la justice,
en 1771: «Une famille voit croître dans son sein un
lâche individu, tout prêt à la déshonorer.
Pour le soustraire à la flétrissure elle se hâte
de prévenir, par son propre jugement, celui des tribunaux,
et cette délibération familiale est un avis que
le souverain se doit d'examiner avec faveur 1.» C'est à
la fin du XVIIIe siècle seulement et sous le ministère
de Breteuil qu'on commence à s'élever contre le
principe lui-même, et que le pouvoir monarchique essaie
de se désolidariser des exigences de la famille. La circulaire
de 1784 déclare: «Qu'une personne majeure s'avilisse
par un mariage honteux, ou se ruine par des dépenses inconsidérées,
ou se livre aux excès de la débauche, et vive dans
la crapule, rien de tout cela ne me paraît présenter
des motifs assez forts pour priver de leur liberté ceux
qui sont sui juris 2.» Au XIXe siècle, le conflit
de l'individu et de sa famille deviendra affaire privée,
et prendra alors l'allure d'un problème psychologique.
Pendant toute la période de l'internement, il a été
au contraire une affaire qui touchait à l'ordre public;
il mettait en cause une sorte de statut moral universel; toute
la cité était intéressée à
la rigueur de la structure familiale. Quiconque lui portait atteinte
entrait dans le monde de la déraison. Et c'est en devenant
ainsi la forme majeure de la sensibilité à la déraison,
que la famille, un jour, pourra constituer le lieu des conflits
d'où naissent les formes diverses de la folie.
Lorsque l'époque classique internait tous ceux qui, par
la maladie vénérienne, l'homosexualité, la
débauche, la prodigalité, manifestaient une liberté
sexuelle que la morale des âges précédents
avait pu condamner, mais sans songer jamais à les assimiler,
de près ou de loin, aux insensés, elle opérait
une étrange révolution morale: elle découvrait
un
à Votre Grandeur qu'ils ont pour malheur d'avoir pour parent
le dit Huet, qui n'a jamais rien valu, ni même jamais voulu
rien faire, s'adonnant tout entier à la débauche,
fréquentant de mauvaises compagnies, qui pourraient le
conduire à déshonorer sa famille, et sa soeur qui
n'est pas encore pourvue» (Arsenal, ms. 11617, fa 101).
1. Cité in PIETRI, La Réforme de l'État au
XVIIIe siècle, Paris, 1935, p. 263. 2. Circulaire de Breteuil.
Citée in FUNCK-BRENTANO, Les Lettres de cachet, Paris,
1903.
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commun dénominateur de déraison à des expériences
qui longtemps étaient restées fort éloignées
les unes des autres. Elle groupait tout un ensemble de conduites
condamnées, formant une sorte de halo de culpabilité
autour de la folie. La psychopathologie aura beau jeu à
retrouver cette culpabilité mêlée à
la maladie mentale, puisqu'elle y aura été mise
précisément par cet obscur travail préparatoire,
qui s'est fait tout au long du classicisme. Tant il est vrai que
notre connaissance scientifique et médicale de la folie
repose implicitement sur la constitution antérieure d'une
expérience éthique de la déraison.
*
Les habitudes de l'internement trahissent aussi un autre regroupement:
celui de toutes les catégories de la profanation.
Il arrive qu'on rencontre sur les registres une note comme celle-ci:
«L'un des hommes les plus furieux et sans aucune religion,
n'allant point à la messe et ne faisant aucun devoir de
chrétien, jurant le saint nom de Dieu avec imprécation,
disant qu'il n'y en a point, et que s'il y en avait un, il viendrait
contre lui, son épée à la main 1.»
Jadis, de semblables fureurs auraient emporté avec elles
tous les périls du blasphème, et les prestiges aussi
de la profanation; elles auraient pris leur sens et leur gravité
sur l'horizon du sacré. Longtemps la parole, dans ses usages
et dans ses abus, avait été trop liée aux
interdits religieux pour qu'une violence de ce genre ne soit pas
toute proche d'un sacrilège. Et jusqu'au milieu du XVIe
siècle, les violences du verbe et du geste relèvent
encore des vieilles peines religieuses: carcan, pilori, incision
des lèvres au fer rouge, puis ablation de la langue, et
enfin, en cas de nouvelle récidive, le bûcher. La
Réforme et les luttes religieuses ont sans doute rendu
le blasphème relatif; la ligne des profanations n'est plus
une frontière absolue. Sous le règne de Henri IV,
on ne prévoit que d'une manière imprécise
des amendes, puis «des punitions exemplaires et extraordinaires».
Mais la Contre-Réforme et les nouvelles
1. Arsenal, ms. 10135.
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rigueurs religieuses obtiennent un retour aux châtiments
traditionnels, «suivant l'énormité des paroles
professées 1». Entre 1617 et 1649, il y eut 34 exécutions
capitales pour cause de blasphème 2.
Mais voici le paradoxe: sans que la sévérité
des lois se relâche aucunement 3, il n'y a plus de 1653
à 1661, que 14 condamnations publiques, dont 7 sont suivies
d’exécutions capitales. Elles disparaîtront
même peu à peu 4. Mais ce n'est pas la sévérité
des lois qui a diminué la fréquence de la faute:
les maisons d'internement jusqu'à la fin du XVIIIe siècle
sont pleines de «blasphémateurs», et de tous
ceux qui ont fait acte de profanation. Le blasphème n'a
pas disparu: il a reçu, en dehors des lois, et malgré
elles, un nouveau statut, dans lequel il se trouve dépouillé
de tous ses périls. Il est devenu affaire de désordre:
extravagance de la parole qui est à mi-chemin du trouble
de l'esprit et de l'impiété du coeur. C'est la grande
équivoque de ce monde désacralisé où
la violence peut se déchiffrer aussi bien, et sans contradiction,
dans les termes de l'insensé ou dans ceux de l'irréligion.
Entre folie et impiété, la différence est
imperceptible, ou en tout cas une équivalence pratique
peut être établie qui justifie l'internement. Voici
un rapport que l'on fait de Saint-Lazare à d'Argenson,
à propos d'un pensionnaire, qui s'est plaint à plusieurs
reprises d'être enfermé alors qu'il n'est «ni
extravagant ni insensé»; à cela les gardiens
objectent qu'«il ne veut pas se mettre à genoux dans
les temps les plus sacrés de la messe...; enfin il accepte,
autant qu'il peut, de réserver une partie de ses soupers
des jeudis au soir pour le vendredi, et ce dernier trait fait
assez connaître, que s'il n'est pas extravagant, il est
dans la disposition de devenir impies». Ainsi se définit
toute une région ambiguë, que le
1. Ordonnance du 10 novembre 1617 (DELAMARE, Traité de
la police, I, pp. 549-550).
2. Cf. PINTARD, Le Libertinage érudit, Paris, 1942, pp.
20-22.
3. Une ordonnance du 7 septembre 1651, renouvelée le 30
juillet 1666, précise à nouveau la hiérarchie
des peines qui selon le nombre de récidives va du carcan
au bûcher.
4. Le cas du chevalier de la Barre doit être considéré
comme une exception; le scandale qu'il a soulevé le prouve.
5. B. N., Clairambault, 986.
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sacré vient d'abandonner à elle-même, mais
qui n'a pas encore été investie par les concepts
médicaux et les formes de l'analyse positiviste, une région
un peu indifférenciée, où règnent
l'impiété, l'irréligion, le désordre
de la raison et du coeur. Ni la profanation, ni le pathologique,
mais entre leurs frontières un domaine dont les significations,
tout en étant réversibles, se trouvent toujours
placées sous le coup d'une condamnation éthique.
Ce domaine, qui, à mi-chemin du sacré et du morbide,
est tout entier dominé par un refus éthique fondamental
- c'est celui de la déraison classique. Elle recouvre ainsi,
non seulement toutes les formes exclues de la sexualité,
mais toutes ces violences contre le sacré qui ont perdu
la signification rigoureuse des profanations; elle désigne
donc à la fois un nouveau système d'options dans
la morale sexuelle, et de nouvelles limites dans les interdits
religieux.
Cette évolution dans le régime des blasphèmes
et des profanations, on pourrait la retrouver assez exactement
à propos du suicide, qui fut longtemps de l'ordre du crime
et du sacrilège 1; et à ce titre, le suicide manqué
devait être puni de mort: «Celui qui s'est mis les
mains violentes sur soi-même, et s'est essayé de
se tuer, ne doit éviter la mort violente qu'il s'est voulu
donner 2.» L'ordonnance de 1670 reprend la plupart de ces
dispositions, en assimilant «l 'homicide de soi-même»,
à tout ce qui peut être «crime de lèse-majesté
divine ou humaine 3». Mais ici, comme pour les profanations,
comme pour les crimes sexuels, la rigueur même de l'Ordonnance
semble autoriser toute une pratique extrajudiciaire dans laquelle
le suicide n'a plus valeur de profanation. Sur les registres des
maisons d'internement, on rencontre souvent la mention: «A
voulu se défaire», sans que soit mentionné
l'état de maladie ou de fureur que la législation
a toujours considéré comme excuse 4. En elle
1. Dans les coutumes de Bretagne: «Si aucun se tue à
son escient, il doit être pendu par les pieds, et traîné
comme meurtrier.»
2. BRUN DE LA ROCHETTE, Les Procès civils et criminels,
Rouen, 1663. Cf. LOCARD, La Médecine judiciaire en France
au XVIIe siècle, pp. 262-266.
3. Ordonnance de 1670. Titre XXII, art. 1.
4. «... Ores qu'il n'aye executé son dessein et accompli
sa volonté, sinon par impatience de sa douleur, par violente
maladie, par désespoir, ou par fureur survenue» (BRUN
DE LA ROCHETTE, loc. cit.).
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même, la tentative de suicide indique un désordre
de l'âme, qu'il faut réduire par la contrainte. On
ne condamne plus ceux qui ont cherché à se suicider
l, on les enferme, et on leur impose un régime qui est
à la fois une punition et un moyen de prévenir toute
nouvelle tentative. C'est à eux qu'on a appliqué,
pour la première fois au XVIIIe siècle, les fameux
appareils de contrainte, que l'âge positiviste utilisera
comme thérapeutique: la cage en osier, avec un couvercle
échancré en haut pour la tête, et dans laquelle
les mains sont liées 2, ou «l'armoire» qui
enferme le sujet debout, jusqu'à la hauteur du cou, laissant
seulement la tête libre 3. Ainsi le sacrilège du
suicide se trouve annexé au domaine neutre de la déraison.
Le système de répression par lequel on le sanctionne
le dégage de toute signification profanatrice, et, le définissant
comme conduite morale, il l'amènera progressivement dans
les limites d'une psychologie. Car il appartient sans doute à
la culture occidentale, dans son évolution des trois derniers
siècles, d'avoir fondé une science de l'homme sur
la moralisation de ce qui avait été autrefois, pour
elle, le sacré.
Laissons de côté, pour l'instant, l'horizon religieux
de la sorcellerie et son évolution au cours de l'âge
classique 4. Au seul niveau des rituels et des pratiques, toute
une masse de gestes se trouvent dépouillés de leur
sens, et vidés de leur contenu: procédés
magiques, recettes de sorcellerie bénéfique ou nuisible,
secrets éventés d'une alchimie élémentaire
tombée peu à peu dans le domaine public, tout ceci
désigne maintenant une impiété diffuse, une
faute morale, et comme la possibilité permanente d'un désordre
social.
Les rigueurs de la législation ne se sont guère
atténuées au cours du XVIIe siècle. Une ordonnance
de 1628 infligeait à tous les devins et astrologues une
amende de 500 livres,
1. Il en est de même pour les morts: «On ne traîne
plus à la claie ceux que des lois ineptes poursuivaient
après leur trépas. C'était d'ailleurs un
spectacle horrible et répugnant qui pouvait avoir des conséquences
dangereuses pour une ville peuplée de femmes enceintes»
(MERCIER, Tableau de Paris, 1783, III, p. 195).
2. Cf. HEINROTH, Lehrbuch der Störungen des Seelenleben,
1818.
3. Cf. CASPER, Charakteristik der französischen Medizin,
1865. 4. Nous réservons ce problème pour un travail
ultérieur.
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et une punition corporelle. L'édit de 1682 est beaucoup
plus redoutable 1: «Toute personne se mêlant de deviner
devra vider incessamment le Royaume»; toute pratique superstitieuse
doit être punie exemplairement et «suivant l'exigence
des cas»; et «s'il se trouvait à l'avenir des
personnes assez méchantes pour ajouter et joindre à
la superstition l'impiété et le sacrilège...
nous voulons que celles qui s'en trouvent convaincues soient punies
de mort». Enfin, ces peines seront appliquées à
tous ceux qui auront utilisé vénéfices et
poisons «que la mort en soit suivie ou non 2». Or
deux faits sont caractéristiques: le premier, c'est que
les condamnations pour pratiques de sorcellerie ou entreprises
magiques deviennent fort rares, à la fin du XVIIe siècle
et après l'épisode des poisons; on signale encore
quelques affaires, surtout dans la province; mais très
vite, les sévérités s'apaisent. Or les pratiques
condamnées ne disparaissent pas pour autant; l'Hôpital
général et les maisons d'internement reçoivent
en grand nombre des gens qui se sont mêlés de sorcellerie,
de magie, de divination, parfois aussi d'alchimie 3. Tout comme
si, au-dessous d'une règle juridique sévère,
se tramaient peu à peu une pratique et une conscience sociales
d'un type très différent qui perçoivent dans
ces conduites une signification tout autre. Or, chose curieuse,
cette signification qui permet d'esquiver la loi et ses anciennes
sévérités, se trouve formulée par
le législateur lui-même dans les considérants
de l'édit de 1682. Le texte, en effet, est dirigé
contre «ceux qui
1. Il est vrai qu'il a été promulgué après
l'affaire des poisons.
2. DELAMARE, Traité de police, I, p. 562.
3. Quelques exemples. Sorcellerie: en 1706 on transfère
de la Bastille à la Salpêtrière la veuve de
Matte «comme fausse sorcière, qui soutenait ses divinations
ridicules par des sacrilèges abominables». L'année
suivante, elle tombe malade, «on espère que la mort
en purgera bientôt le public» (RAVAISSON, Archives
Bastille, XI, p. 168). Alchimistes: «M. Aulmont le jeune
a mené (à la Bastille) la Lamy qu'on n'avait pu
trouver qu'aujourd'hui étant d'une affaire de 5, dont 3
ont déjà été arrêtés
et envoyés à Bicêtre et les femmes à
l'Hôpital général, pour des secrets de métaux»(Journal
de Du Junca cité par RAVAISSON, XI, p. 165); ou encore
Marie Magnan qui travaille «à des distillations et
congélations de mercure pour faire de l'or» (Salpêtrière,
Archives préfectorales de Police. Br. 191). Magiciens:
la Mailly envoyée à la Salpêtrière
pour avoir composé un philtre d'amour «pour une femme
veuve fort entêtée d'un jeune homme» (Notes
de R. d'Argenson, p. 88).
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se disent devins, magiciens, enchanteurs»: car il serait
arrivé que «sous prétexte d'horoscopes et
de divinations et par les moyens de prestiges des opérations
de prétendues magies, et autres illusions dont cette sorte
de gens sont accoutumés de se servir, ils auraient surpris
diverses personnes ignorantes ou crédules qui s'étaient
insensiblement engagées avec eux». Et, un peu plus
loin, le même texte désigne ceux qui «sous
la vaine profession de devins, magiciens, sorciers ou autres noms
semblables, condamnés par les lois divines et humaines,
corrompent et infectent l'esprit des peuples par leurs discours
et pratiques et par la profanation de ce que la religion a de
plus saint 1». Conçue de cette manière la
magie se trouve vidée de tout son efficace sacrilège;
elle ne profane plus, elle trompe. Son pouvoir est d'illusion:
en ce double sens qu'il est dénué de réalité,
mais aussi qu'il rend aveugles ceux qui n'ont pas l'esprit droit,
ni la volonté ferme. Si elle appartient au domaine du mal,
ce n'est plus par ce qu'elle manifeste de pouvoirs obscurs et
transcendants dans son action, mais dans la mesure où elle
prend place dans un système d'erreurs qui a ses artisans
et ses dupes, ses illusionnistes et ses naïfs. Elle peut
être le véhicule de crimes réels 2, mais en
elle-même elle n'est plus ni geste criminel, ni action sacrilège.
Dégagée de ses pouvoirs sacrés, elle ne porte
plus que des intentions maléfiques: une illusion de l'esprit
au service des désordres de coeur. On ne la juge plus selon
ses prestiges de profanation, mais d'après ce qu'elle révèle
de déraison.
C'est là un changement important. L'unité se trouve
rompue, qui groupait jadis, sans discontinuité, le système
des pratiques, la croyance de celui qui les utilisait, et le jugement
de ceux qui portaient condamnation. Désormais, il y aura
le système dénoncé de l'extérieur
comme ensemble illusoire; et d'autre part, le système vécu
de l'intérieur, par une adhésion qui n'est plus
péripétie rituelle,
1. DELAMARE, loc. cit., p. 562.
2. «Par une suite funeste d'engagements, ceux qui se sont
le plus abandonnés à la conduite de ces séducteurs
se seraient portés à cette extrémité
criminelle d'ajouter le maléfice et le poison aux impiétés
et aux sacrilèges» (DELAMARE, ibid.).
|PAGE 133
mais événement et choix individuel: soit erreur
virtuellement criminelle, soit crime profitant volontairement
de l'erreur. En tout cas la chaîne des figures qui assurait,
dans les maléfices de la magie, la transmission ininterrompue
du mal, se trouve brisée et comme partagée entre
un monde extérieur qui demeure vide, ou enfermé
dans l'illusion, et une conscience cernée dans la culpabilité
de ses intentions. Le monde des opérations où s'affrontaient
dangereusement le sacré et le profane s'efface; un monde
est en train de naître où l'efficacité symbolique
est réduite à d'illusoires images qui recouvrent
mal la volonté coupable. Tous ces vieux rites de la magie,
de la profanation, du blasphème, toutes ces paroles désormais
inefficaces glissent d'un domaine d'efficacité où
ils prenaient leur sens, à un domaine d'illusion où
ils deviennent insensés et condamnables en même temps:
c'est celui de la déraison. Il viendra un jour où
la profanation et toute sa gestuaire tragique n'auront plus que
le sens pathologique de l'obsession.
On a une certaine tendance à croire que les gestes de la
magie, et les conduites profanatrices deviennent pathologiques
à partir du moment où une culture cesse de reconnaître
leur efficacité. En fait, dans la nôtre au moins,
le passage au pathologique ne s'est pas opéré d'une
manière immédiate, mais bien par la transition d'une
époque qui en a neutralisé l'efficacité,
en culpabilisant la croyance. La transformation des interdits
en névroses passe par une étape où l'intériorisation
se fait sous les espèces d'une assignation morale: condamnation
éthique de l'erreur. Pendant toute cette période,
la magie ne s'inscrit plus, dans le système du monde, parmi
les techniques et les arts de la réussite; mais elle n'est
pas encore, dans les conduites psychologiques de l'individu, une
compensation imaginaire de l'échec. Elle est située
au point précisément où l'erreur s'articule
sur la faute, dans cette région, pour nous difficile à
saisir, de la déraison, mais à l'égard de
laquelle le classicisme s'était formé une sensibilité
suffisamment fine pour avoir inventé un mode de réaction
original: l'internement. Tous ces signes qui allaient devenir,
à partir de la psychiatrie du XIXe siècle, les symptômes
non équivoques de la maladie, sont restés, pendant
près de deux siècles, partagés «entre
l'impiété et l'extravagance», à mi-chemin
du
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profanatoire et du pathologique -là où la déraison
prend ses dimensions propres.
*
L'oeuvre de Bonaventure Forcroy eut un certain retentissement
dans les dernières années du règne de Louis
XIV. À l'époque même où Bayle composait
son Dictionnaire, Forcroy fut un des derniers témoins du
libertinage érudit, ou un des premiers philosophes, dans
le sens que le XVIIIe siècle prêtera au mot. Il écrivit
une Vie d'Apollonius de Thyane, tout entière dirigée
contre le miracle chrétien. Plus tard, il adressa «à
MM. les docteurs de la Sorbonne» un mémoire qui portait
le titre de Doutes sur la religion. Ces doutes étaient
au nombre de 17; dans le dernier, Forcroy s'interrogeait pour
savoir si la loi naturelle n'est pas «l'unique religion
qui soit véritable»; le philosophe de la nature est
représenté comme un second Socrate et un autre Moïse,
«un nouveau patriarche réformateur du genre humain,
instituteur d'une nouvelle religion 1». Pareil «libertinage»,
sous d'autres conditions, eût relevé du bûcher
à l'exemple de Vanini, ou de la Bastille, comme tant d'auteurs
de livres impies au XVIIIe siècle. Or Forcroy n'a été
ni brûlé ni embastillé, mais interné
six ans à Saint-Lazare, et libéré enfin,
avec l'ordre de se retirer à Noyon d'où il était
originaire. Sa faute n'était pas de l'ordre de la religion;
on ne lui reprochait pas d'avoir écrit un livre factieux.
Si on a interné Forcroy, c'est qu'on déchiffrait,
dans son oeuvre, autre chose: une certaine parenté de l'immoralité
et de l'erreur. Que son oeuvre soit une attaque contre la religion,
révélait un abandon moral que n'était ni
l'hérésie ni l'incroyance. Le rapport rédigé
par d'Argenson le dit expressément: le libertinage de sa
pensée n'est dans le cas de Forcroy que la forme dérivée
d'une liberté de moeurs qui ne parvient pas toujours, sinon
à s'employer, du moins à se satisfaire: «Quelquefois,
il s'ennuyait tout seul, et dans ses études, il formait
un système de morale et de religion, mêlé
de débauche et de magie.» Et si on le met à
Saint-Lazare
1. Un manuscrit de ce texte se trouve à la Bibliothèque
de l'Arsenal, ms. 10515.
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plutôt qu'à la Bastille ou à Vincennes, c'est
pour qu'il retrouve, dans la rigueur d'une règle morale
qu'on lui imposera, les conditions qui lui permettront de reconnaître
la vérité. Au bout de six ans, on touche enfin au
résultat; on le libère le jour où les prêtres
de Saint-Lazare, ses anges gardiens, peuvent attester qu'il s'est
montré «assez docile et qu'il a approché des
sacrements 1».
Dans la répression de la pensée et le contrôle
de l'expression, l'internement n'est pas seulement une variante
commode des condamnations habituelles. Il a un sens précis,
et doit jouer un rôle bien particulier: celui de ramener
à la vérité par les voies de la contrainte
morale. Et par là même, il désigne une expérience
de l'erreur qui doit être comprise avant tout comme éthique.
Le libertinage n'est plus un crime; il continue d'être une
faute, ou plutôt il est devenu faute en un sens nouveau.
Jadis, il était incroyance, ou touchait à l'hérésie.
Quand on jugea Fontanier, au début du XVIIe siècle,
on aurait eu peut-être quelque indulgence pour sa pensée
trop libre, ou ses moeurs trop libertines; mais celui qu'on brûla
en place de Grève, ce fut l'ancien réformé
devenu novice chez les Capucins, puis juif, et finalement, à
ce qu'on prétendait, mahométan 2. Alors, le désordre
de la vie signalait, trahissait l'infidélité religieuse;
mais il n'était ni pour elle une raison d'être, ni
contre elle le grief principal. Dans la seconde moitié
du XVIIe siècle, on se met à dénoncer un
nouveau rapport où l'incroyance n'est plus guère
qu'une suite des licences de la vie. Et c'est au nom de celles-ci
qu'on va porter condamnation. Péril moral plutôt
que danger pour la religion. La croyance est un élément
de l'ordre; c'est à ce titre qu'on veille sur elle. Pour
l'athée, ou l'impie, chez lequel on redoute la faiblesse
du sentiment, le désarroi de la vie plus que la force de
l'incroyance, l'internement a fonction de réforme morale
pour un attachement plus fidèle à la vérité.
Il y a tout un côté, quasi pédagogique, qui
fait de la maison d'internement une sorte de quartier de force
pour la vérité: appliquer une contrainte morale
aussi rigoureuse qu'il est
1. B. N. Fonds Clairambault, 986.
2. Cf. Frédéric LACHÈVRE, Mélanges,
pp. 60-81.
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nécessaire pour que la lumière devienne inévitable:
«Je voudrais voir un homme, sobre, modéré,
chaste, équilibré, prononcer qu'il n'y a point de
Dieu; il parlerait du moins sans intérêt, mais cet
homme ne se trouve point 1.», Longtemps, jusqu'à
d'Holbach et Helvétius, l'âge classique va être
à peu près certain qu'un tel homme ne se trouve
point; longtemps, il sera convaincu qu'en rendant sobre, modéré
et chaste celui qui prononce qu'il n'y a point de Dieu, on lui
ôtera tout l'intérêt qu'il peut avoir à
parler de la sorte, et on l'amènera ainsi à reconnaître
qu'il y a un Dieu. C'est là une des significations majeures
de l'internement.
Et l'usage qu'on en fait trahit un curieux mouvement d'idées,
par lequel certaines formes de la liberté de penser, certains
aspects de la raison vont s'apparenter à la déraison.
Au début du XVIIe siècle, le libertinage n'était
pas exclusivement un rationalisme naissant: il était tout
autant une inquiétude devant la présence de la déraison
à l'intérieur de la raison elle-même -un scepticisme
dont le point d'application n'était pas la connaissance,
dans ses limites, mais la raison tout entière: «Toute
notre vie n'est, à bien prendre, qu'une fable, notre connaissance
qu'une ânerie, nos certitudes que des contes: bref tout
ce monde qu'une farce et une perpétuelle comédie
2.» De partage, il n'est point possible d'en établir
entre le sens et la folie; ils sont donnés ensemble, dans
une unité indéchiffrable, où ils peuvent
indéfiniment passer l'un pour l'autre: «Il n'y a
rien de si frivole qui ne soit en quelque part très important;
il n'y a folie, pourvu qu'elle soit bien suivie, qui ne passe
pour sagesse.» Mais cette prise de conscience d'une raison
toujours déjà compromise ne rend pas dérisoire
la recherche d'un ordre; mais d'un ordre moral, d'une mesure,
d'un équilibre des passions qui assure le bonheur par la
police du coeur. Or le XVIIe siècle rompt cette unité,
en accomplissant la grande coupure essentielle de la raison et
de la déraison -dont l'internement n'est que l'expression
institutionnelle. Le «libertinage» du début
du siècle, qui vivait de l' expérience
1. LA BRUYÈRE, Caractères, chap. XVI, part. 11,
éd. Hachette, p. 322.
2. LA MOTHE LE VAYER, Dialogues d'Orasius Tubero, éd. 1716,
t. I, p. 5.
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inquiète de leur proximité et souvent de leur confusion,
disparaît du fait même; il ne subsistera, jusqu'à
la fin du XVIIIe siècle, que sous deux formes étrangères
l'une à l'autre: d'une part un effort de la raison pour
se formuler dans un rationalisme où toute déraison
prend l'allure de l'irrationnel; et d'autre part, une déraison
du coeur qui plie à sa déraisonnable logique les
discours de la raison. Lumières et libertinage se sont
juxtaposés au XVIIIe siècle, mais sans se confondre.
Le partage symbolisé par l'internement rendait leur communication
difficile. Le libertinage, à l'époque où
triomphaient les lumières, a vécu une existence
obscure, trahie et traquée, informulable presque avant
que Sade ait composé Justine et surtout Juliette, comme
formidable pamphlet contre les «philosophes», et comme
expression première d'une expérience qui tout au
long du XVIIIe siècle n'avait guère reçu
de statut que policier entre les murs de l'internement.
Le libertinage a glissé maintenant du côté
de la déraison. En dehors d'un certain usage superficiel
du mot, il n'y a pas au XVIIIe siècle de philosophie cohérente
du libertinage; on ne retrouve le terme, employé de façon
systématique, que sur les registres de l'internement. Ce
qu'il désigne alors, ce n'est ni tout à fait la
libre pensée, ni exactement la liberté de moeurs;
mais au contraire un état de servitude dans lequel la raison
se fait l'esclave des désirs et la servante du coeur. Rien
n'est plus éloigné de ce nouveau libertinage que
le libre choix d'une raison qui examine; tout y parle au contraire
des asservissements de la raison: à la chair, à
l'argent, aux passions; et lorsque Sade, le premier au XVIIIe
siècle, tentera une théorie cohérente de
ce libertinage dont l'existence jusqu'à lui était
restée à demi secrète, c'est bien cet esclavage
qui sera exalté; le libertin qui entre dans la Société
des Amis du Crime doit s'engager à commettre toutes les
actions «même les plus exécrables... au plus
léger désir de ses passions 1». Le libertin
doit se placer au coeur même de ces servitudes; il est convaincu
«que les hommes ne sont pas libres, qu'enchaînés
par les lois de la nature, ils sont
1. Justine, éd. 1797, t. VII, p. 37.
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tous esclaves de ces lois premières 1». Le libertinage,
c'est, au XVIIIe siècle, l'usage de la raison aliéné
dans la déraison du coeur 2. Et, dans cette mesure, il
n'y a pas de paradoxe à laisser voisiner, comme l'a fait
l'internement classique, les «libertins» et tous ceux
qui professent l'erreur religieuse: protestants ou inventeurs
d'un quelconque système nouveau. On les met au même
régime et on les traite de la même manière,
car, ici et là, le refus de la vérité procède
du même abandon moral. Est-elle protestante ou libertine
cette femme de Dieppe dont parle d'Argenson? «Je ne puis
douter que cette femme qui se fait gloire de son opiniâtreté
ne soit un très mauvais sujet. Mais comme tous les faits
qui lui sont reprochés ne sont guère susceptibles
d'une instruction judiciaire, il me paraîtrait plus juste
et plus convenable de la renfermer pour quelque temps à
l'Hôpital général, afin qu'elle pût
y trouver et la punition de ses fautes, et le désir de
la conversion 3.»
Ainsi la déraison s'annexe un nouveau domaine: celui dans
lequel la raison s'asservit aux désirs du coeur, et son
usage s'apparente aux dérèglements de l'immoralité.
Les libres discours de la folie vont paraître dans l'esclavage
des passions; et c'est là, dans cette assignation morale,
que va prendre naissance le grand thème d'une folie qui
suivrait non le libre chemin de ses fantaisies, mais la ligne
de contrainte du coeur, des passions, et finalement de la nature
humaine. Longtemps, l'insensé avait porté les marques
de l'inhumain; on découvre maintenant une déraison
trop proche de l’homme, trop fidèle aux déterminations
de sa nature, une déraison qui serait comme l'abandon de
l'homme à lui-même. Elle tend subrepticement à
devenir ce qu'elle sera pour l'évolutionnisme du XIXe siècle,
1.Ibid.,p. 17.
2. Un exemple d'internement pour libertinage est fourni par le
cas célèbre de l'abbé de Montcrif: «II
est très somptueux en carrosses, chevaux, repas, billets
de loterie, bâtiments, ce qui lui a fait contracter 70000
livres de dettes... Il aime beaucoup le confessionnal et passionnément
la direction des femmes jusqu'au point de donner des soupçons
à quelques maris... Il est l’homme le plus processif,
il a plusieurs procureurs dans les tribunaux... En voilà
malheureusement trop pour manifester le dérangement général
de son esprit, qu'il a la cervelle entièrement tournée.»
(Arsenal, ms. 11811. Cf. également 11498,11537,11765,12010,12499.)
3. Arsenal, ms. 12692.
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c'est-à-dire la vérité de l'homme, mais vue
du côté de ses affections, de ses désirs,
des formes les plus frustes et les plus contraignantes de sa nature.
Elle s'inscrit dans ces régions obscures, où la
conduite morale ne peut pas encore diriger l'homme vers la vérité.
Ainsi s'ouvre la possibilité de cerner la déraison
dans les formes d'un déterminisme naturel. Mais il ne faut
pas oublier que cette possibilité a pris son sens initial
dans une condamnation éthique du libertinage, et dans cette
étrange évolution qui a fait d'une certaine liberté
de pensée un modèle, une première expérience
de l'aliénation de l'esprit.
*
Étrange surface portante des mesures d'internement. Vénériens,
débauchés, dissipateurs, homosexuels, blasphémateurs,
alchimistes, libertins: toute une population bariolée se
trouve d'un coup, dans la seconde moitié du XVIIe siècle,
rejetée au-delà d'une ligne de partage, et recluse
dans des asiles, qui devaient devenir, après un siècle
ou deux, les champs clos de la folie. Brusquement, un espace social
est ouvert et délimité: ce n'est ni tout à
fait celui de la misère, bien qu'il soit né de la
grande inquiétude devant la pauvreté; ni exactement
celui de la maladie et pourtant un jour il sera confisqué
par elle. Il renvoie plutôt à une singulière
sensibilité, propre à l'âge classique. Il
ne s'agit pas d'un geste négatif de mise à l'écart,
mais de tout un ensemble d'opérations qui élaborent
en sourdine pendant un siècle et demi le domaine d'expérience
où la folie va se reconnaître, avant d'en prendre
possession.
D'unité institutionnelle, l'internement n'en a guère,
en dehors de celle que peut lui donner son caractère de
«police». De cohérence médicale, ou
psychologique, ou psychiatrique, il est clair qu'il n'en a pas
plus, si du moins on consent à l'envisager sans anachronisme.
Et pourtant l'internement ne peut s'identifier avec l'arbitraire
qu'aux yeux d'une critique politique. En fait, toutes ces opérations
diverses qui déplacent les limites de la moralité,
établissent de nouveaux interdits, atténuent les
condamnations ou abaissent les seuils du scandale, toutes ces
opérations
|PAGE 140
sans doute sont fidèles à une cohérence implicite;
une cohérence qui n'est ni celle d'un droit ni celle d'une
science; la cohérence plus secrète d'une perception.
Ce que l'internement et ses pratiques mobiles dessinent, comme
en pointillé, à la surface des institutions, c'est
ce que l'âge classique perçoit de la déraison.
Le Moyen Âge, la Renaissance avaient senti, en tous les
points de fragilité du monde, la menace de l'insensé;
ils l'avaient redoutée et invoquée sous la mince
surface des apparences; leurs soirs et leurs nuits en avaient
été hantés; ils lui avaient prêté
tous les bestiaires et toutes les Apocalypses de leur imagination.
Mais d'être si présent et si pressant, le monde de
l'insensé n'en était que plus difficilement perçu;
il était senti, appréhendé, reconnu avant
même d'être là; il était rêvé
et indéfiniment prolongé dans les paysages de la
représentation. Sentir sa si proche présence, ce
n'était pas percevoir; c'était une certaine manière
d'éprouver le monde en son entier, une certaine tonalité
donnée à toute perception. L'internement détache
la déraison, l'isole de ces paysages dans lesquels elle
était toujours présente et en même temps esquivée.
Il la délivre aussi de ces équivoques abstraites
qui, jusqu'à Montaigne, jusqu'au libertinage érudit,
l'impliquaient nécessairement dans le jeu de la raison.
Par ce seul mouvement de l'internement, la déraison se
trouve dégagée: dégagée des paysages
où elle était partout présente; -et la voilà
par conséquent localisée; mais dégagée
aussi de ses ambiguïtés dialectiques et dans cette
mesure-là cernée dans sa présence concrète.
Le recul nécessaire est pris maintenant pour qu'elle devienne
objet de perception.
Mais sur quel horizon est-elle perçue? Sur celui d'une
réalité sociale, c'est évident. À
partir du XVIIe siècle, la déraison n'est plus la
grande hantise du monde; elle cesse d'être aussi la dimension
naturelle des aventures de la raison. Elle prend l'allure d'un
fait humain, d'une variété spontanée dans
le champ des espèces sociales. Ce qui était jadis
inévitable péril des choses et du langage de l'homme,
de sa raison et de sa terre, prend maintenant figure de personnage.
De personnages, plutôt. Les hommes de déraison sont
des types que la société reconnaît et isole:
il y a le débauché, le dissipateur, l'homosexuel,
le magicien, le suicidé,
|PAGE 141
le libertin. La déraison commence à se mesurer selon
un certain écart par rapport à la norme sociale.
Mais n'y avait-il pas aussi des personnages sur La Nef des fous,
et ce grand embarquement que présentaient les textes et
l'iconographie du XVe siècle, n'est-il pas la préfiguration
symbolique du renfermement? La sensibilité n'est-elle pas
la même déjà quand la sanction serait différente?
En fait la Stultifera Navis n'a à son bord que des personnages
abstraits, des types moraux: le gourmand, le sensuel, l'impie,
l'orgueilleux. Et si on les a placés de force parmi cet
équipage insensé, pour une navigation sans port,
c'est qu'ils ont été désignés par
une conscience du mal sous sa forme universelle. À partir
du XVIIe siècle, au contraire, l'homme de déraison
est un personnage concret prélevé sur un monde social
réel, jugé et condamné par la société
dont il fait partie. Voilà donc le point essentiel: que
la folie ait été brusquement investie dans un monde
social, où elle trouve maintenant son lieu privilégié
et quasi exclusif d'apparition; qu'on lui ait attribué,
presque d'un jour à l'autre (en moins de cinquante ans
dans toute l'Europe), un domaine limité où chacun
peut la reconnaître et la dénoncer -elle qu'on avait
vu rôder à tous les confins, habiter subrepticement
les lieux les plus familiers; qu'on puisse dès lors, et
dans chacun des personnages où elle s'incarne, l'exorciser
d'un coup par mesure d'ordre et précaution de police.
C'est tout cela qui peut servir à désigner en première
approximation l'expérience classique de la déraison.
Il serait absurde d'en chercher la cause dans l'internement, puisque
c'est lui justement, avec ses étranges modalités,
qui signale cette expérience comme en train de se constituer.
Pour qu'on puisse dénoncer ces hommes de déraison
pour des étrangers dans leur propre patrie, il faut bien
que cette première aliénation ait été
effectuée, qui arrache la déraison à sa vérité
et la confine dans le seul espace du monde social. Au fondement
de toutes ces obscures aliénations où nous embarrassons
volontiers notre pensée de la folie, il y a au moins celle-ci:
cette société qui devait un jour désigner
ces fous comme des «aliénés», c'est
en elle d'abord que la déraison s'est aliénée;
c'est en elle qu'elle s'est exilée, et qu'elle est entrée
en silence. Aliénation: ce mot, ici au moins, voudrait
n'être pas tout
|PAGE 142
à fait métaphorique. Il cherche en tout cas à
désigner ce mouvement par lequel la déraison a cessé
d'être expérience dans l'aventure de toute raison
humaine, et par lequel elle s'est trouvée contournée
et comme enclose en une quasi-objectivité. Alors, elle
ne peut plus animer la vie secrète de l'esprit, ni l'accompagner
de sa constante menace. Elle est mise à distance; -à
une distance qui n'est pas seulement symbolisée mais réellement
assurée à la surface de l'espace social par la clôture
des maisons d'internement.
C'est que cette distance, justement, n'est pas délivrance
pour le savoir, mise en lumière, ni ouverture pure et simple
des voies de la connaissance. Elle s'instaure dans un mouvement
de proscription qui rappelle, qui réitère même
celui par lequel les lépreux furent chassés de la
communauté médiévale. Mais les lépreux
étaient porteurs du visible blason du mal; les nouveaux
proscrits de l'âge classique portent les stigmates plus
secrets de la déraison. S'il est vrai que l'internement
circonscrit l'aire d'une objectivité possible, c'est dans
un domaine déjà affecté des valeurs négatives
du bannissement. L'objectivité est devenue la patrie de
la déraison, mais comme un châtiment. Quant à
ceux qui professent que la folie n'est tombée sous le regard
enfin sereinement scientifique du psychiatre, qu'une fois libérée
des vieilles participations religieuses et éthiques dans
lesquelles le Moyen Âge l'avait prise, il ne faut pas cesser
de les ramener à ce moment décisif où la
déraison a pris ses mesures d'objet, en partant pour cet
exil où pendant des siècles elle est demeurée
muette; il ne faut pas cesser de leur remettre sous les yeux cette
faute originelle, et faire revivre pour eux l'obscure condamnation
qui seule leur a permis de tenir sur la déraison, enfin
réduite au silence, des discours dont la neutralité
est à la mesure de leur puissance d'oubli. N'est-il pas
important pour notre culture que la déraison n'ait pu y
devenir objet de connaissance que dans la mesure où elle
a été au préalable objet d'excommunication?
Il y a plus encore: s'il notifie le mouvement par lequel la raison
prend du champ par rapport à la déraison, et se
délivre de sa vieille parenté avec elle, l'internement
manifeste
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aussi l'asservissement de la déraison à tout autre
chose qu'aux prises de la connaissance. Il l'asservit à
tout un réseau d'obscures complicités. C'est cet
asservissement qui va donner lentement à la déraison
le visage concret et indéfiniment complice de la folie,
tel que nous le connaissons maintenant dans notre expérience.
Entre les murs de l'internement, on trouvait mêlés
vénériens, débauchés, «prétendues
sorcières», alchimistes, libertins -et aussi, nous
allons le voir, les insensés. Des parentés se nouent;
des communications s'établissent; et aux yeux de ceux pour
qui la déraison est en train de devenir objet, un champ
quasi homogène se trouve ainsi délimité.
De la culpabilité, et du pathétique sexuel, aux
vieux rituels obsédants de l'invocation et de la magie,
aux prestiges et aux délires de la loi du coeur, un réseau
souterrain s'établit qui dessine comme les fondations secrètes
de notre expérience moderne de la folie. Sur ce domaine
ainsi structuré, on va mettre l'étiquette de la
déraison: «Bon à interner.» Cette déraison
dont la pensée du XVIe siècle avait fait le point
dialectique du renversement de la raison, dans le cheminement
de son discours, reçoit par là un contenu concret.
Elle se trouve liée à tout un réajustement
éthique où il est question du sens de la sexualité,
du partage de l'amour, de la profanation et des limites du sacré,
de l'appartenance de la vérité à la morale.
Toutes ces expériences, d'horizons si divers, composent
dans sa profondeur le très simple geste de l'internement;
il n'est en un sens que le phénomène superficiel
d'un système d'opérations souterraines qui indiquent
toutes la même orientation: susciter dans le monde éthique
un partage uniforme qui était jusqu'alors demeuré
inconnu. On peut dire, d'une manière approchée,
que jusqu'à la Renaissance le monde éthique, par-delà
le partage entre le Bien et le Mal, assurait son équilibre
dans une unité tragique, qui était celle du destin
ou de la providence et de la prédilection divine. Cette
unité maintenant va disparaître, dissociée
par le partage décisif de la raison et de la déraison.
Une crise du monde éthique commence, qui double la grande
lutte du Bien et du Mal par le conflit irréconciliable
de la raison et de la déraison, multipliant ainsi les figures
du déchirement: Sade et Nietzsche au moins en
|PAGE 144
portent témoignage. Toute une moitié du monde éthique
verse ainsi dans le domaine de la déraison, et lui apporte
un immense contenu concret d'érotisme, de profanations,
de rites et de magies, de savoirs illuminés secrètement
investis par les lois du coeur. Au moment même où
elle se libère assez pour devenir objet de perception,
la déraison se trouve prise dans tout ce système
de servitudes concrètes.
Ce sont ces servitudes sans doute qui expliquent l'étrange
fidélité temporelle de la folie. Il y a des gestes
obsessionnels qui sonnent, de nos jours encore, comme de vieux
rituels magiques, des ensembles délirants qui sont placés
dans la même lumière que d'anciennes illuminations
religieuses; dans une culture où s'est effacée depuis
si longtemps la présence du sacré, on retrouve parfois
un acharnement morbide à profaner. Cette persistance semble
nous interroger sur l'obscure mémoire qui accompagne la
folie, condamne ses inventions à n'être que des retours,
et la désigne souvent comme l'archéologie spontanée
des cultures. La déraison serait la grande mémoire
des peuples, leur plus grande fidélité au passé;
en elle, l'histoire leur serait indéfiniment contemporaine.
Il n'y a plus qu'à inventer l'élément universel
de ces persistances. Mais c'est là se laisser prendre aux
prestiges de l'identité; en fait la continuité n'est
que le phénomène d'une discontinuité. Si
ces conduites archaïques ont pu se maintenir, c'est dans
la mesure même où elles ont été altérées.
Ce n'est un problème de réapparition que pour un
regard rétrospectif; à suivre la trame même
de l'histoire, on comprend que c'est bien plutôt un problème
de transformation du champ de l'expérience. Ces conduites
ont été éliminées, mais non pas en
ce sens qu'elles ont disparu; en celui-ci plutôt qu'on a
constitué pour elles un domaine d'exil et d'élection
à la fois; elles n'ont quitté le sol de l'expérience
quotidienne que pour être intégrées au champ
de la déraison, d'où elles ont glissé peu
à peu dans la sphère d'appartenance de la maladie.
Ce n'est pas aux propriétés d'un inconscient collectif
qu'il faut demander compte de cette survie, mais aux structures
de ce domaine d'expérience qu'est la déraison et
aux changements qui ont pu intervenir en lui.
Ainsi la déraison apparaît avec toutes les significations
|PAGE 145
que le classicisme a nouées en elle, comme un champ d'expérience,
trop secret sans doute pour avoir jamais été formulé
en termes clairs, trop réprouvé aussi, de la Renaissance
jusqu'à l'époque moderne, pour avoir reçu
droit d'expression, mais assez important toutefois pour avoir
soutenu, non seulement une institution comme l'internement, non
seulement les conceptions et les pratiques qui touchent à
la folie, mais tout un réajustement du monde éthique.
C'est à partir de lui qu'il faut comprendre le personnage
du fou tel qu'il apparaît à l'époque classique
et la manière dont se constitue ce que le XIXe siècle
croira reconnaître, parmi les vérités immémoriales
de son positivisme, comme l'aliénation mentale. En lui,
la folie, dont la Renaissance avait fait des expériences
si diverses au point d'avoir été simultanément
non-sagesse, désordre du monde, menace eschatologique,
et maladie, trouve son équilibre, et prépare cette
unité qui l'offrira aux prises peut-être illusoires,
de la connaissance positive; elle trouvera de cette manière,
mais par les voies d'une interprétation morale, cette mise
à distance qui autorise le savoir objectif, cette culpabilité
qui explique la chute dans la nature, cette condamnation morale
qui désigne le déterminisme du coeur, de ses désirs
et de ses passions. Annexant au domaine de la déraison,
à côté de la folie, les prohibitions sexuelles,
les interdits religieux, les libertés de la pensée
et du coeur, le classicisme formait une expérience morale
de la déraison, qui sert, au fond, de sol à notre
connaissance «scientifique» de la maladie mentale.
Par cette mise à distance, par cette désacralisation,
elle parvient à une apparence de neutralité déjà
compromise puisqu'elle n'est atteinte que dans le propos initial
d'une condamnation.
Mais cette unité nouvelle n'est pas seulement décisive
pour la marche de la connaissance; elle eut son importance dans
la mesure où elle a constitué l'image d'une certaine
«existence de déraison», qui avait, du côté
du châtiment, son corrélatif dans ce qu'on pourrait
appeler «l'existence correctionnaire». La pratique
de l'internement et l'existence de l'homme à interner ne
sont guère séparables. Elles s'appellent l'une l'autre
par une sorte de fascination réciproque qui suscite le
mouvement propre à
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l'existence correctionnaire: c'est-à-dire un certain style
qu'on possède déjà avant l'internement, et
qui le rend finalement nécessaire. Ce n'est pas tout à
fait l'existence de criminels, ni celle de malades; mais de même
qu'il arrive à l’homme moderne de fuir vers la criminalité
ou de se réfugier dans la névrose, il est probable
que cette existence de déraison sanctionnée par
l'internement a exercé sur l'homme classique un pouvoir
de fascination; et c'est elle sans doute que nous percevons vaguement
dans cette sorte de physionomie commune qu'il faut bien reconnaître
dans les visages de tous les internés, de tous ceux qu'on
a enfermés «pour le dérangement de leurs moeurs
et de leur esprit», comme le disent les textes dans une
énigmatique confusion. Notre savoir positif nous laisse
démunis, et incapables de décider s'il s'agit de
victimes ou de malades, de criminels ou de fous: ils relevaient
tous d'une même forme d'existence, qui pouvait conduire,
éventuellement, soit à la maladie ou au crime, mais
ne leur appartenait point d'entrée de jeu. C'est de cette
existence que relevaient indifféremment les libertins,
les débauchés, les dissipateurs, les blasphémateurs,
les fous; chez eux tous, il y avait seulement une certaine manière,
à eux bien personnelle et variée chez chaque individu,
de modeler une expérience commune: celle qui consiste à
éprouver la déraison 1. Nous autres modernes, nous
commençons à nous rendre compte que, sous la folie,
sous la névrose, sous le crime, sous les inadaptations
sociales, court une sorte d'expérience commune de l'angoisse.
Peut-être, pour le monde classique, y avait-il aussi dans
l'économie du mal, une expérience générale
de la déraison. Et, dans ce cas, ce serait elle qui sert
d'horizon à ce que fut la folie, pendant les cent cinquante
ans qui séparent le grand Renfermement de la «libération»,
de Pinel et de Tuke.
En tout cas, c'est de cette libération que date le moment
où l'homme européen cesse d'éprouver et de
comprendre
1. On pourrait décrire les lignes générales
de l'existence correctionnaire d'après des vies comme celles
d'Henri-Louis de Loménie (cf. JACOBÉ, Un internement
sous le grand roi, Paris, 1929), ou de l'abbé Blache dont
le dossier se trouve à l'Arsenal, ms. 10526; cf. 10588,
10592, 10599, 10614.
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ce qu'est la déraison -qui est l'époque aussi où
il ne saisit plus l'évidence des lois de l'internement.
Cet instant, il est symbolisé par une étrange rencontre:
celle du seul homme qui ait formulé la théorie de
ces existences de déraison, et d'un des premiers hommes
qui ait voulu faire une science positive de la folie, c'est-à-dire
faire taire les propos de la déraison, pour ne plus écouter
que les voix pathologiques de la folie. Cette confrontation se
produit, au tout début du XIXE siècle, lorsque Royer-Collard
veut chasser Sade de cette maison de Charenton dont il a l'intention
de faire un hôpital. Lui, le philanthrope de la folie, il
veut la protéger de la présence de la déraison,
car il se rend bien compte que cette existence, si normalement
internée au XVIIIe siècle, n'a plus sa place dans
l'asile du XIXE; il demande la prison. «Il existe à
Charenton», écrit-il à Fouché le 1er
août 1808, «un homme que son audacieuse immoralité
a rendu trop célèbre et dont la présence
dans cet hospice entraîne les inconvénients les plus
graves. Je veux parler de l'auteur de l'infâme roman de
Justine. Cet homme n'est pas aliéné. Son seul délire
est celui du vice, et ce n'est point dans une maison consacrée
au traitement médical de l'aliénation que cette
espèce de vice peut être réprimée.
Il faut que l'individu qui en est atteint soit soumis à
la séquestration la plus sévère.» Royer-Collard
ne comprend plus l'existence correctionnaire; il en cherche le
sens du côté de la maladie et ne l'y trouve pas;
il la renvoie au mal à l 'état pur, un mal, sans
autre raison que sa propre déraison: «Délire
du vice.» Le jour de la lettre à Fouché, la
déraison classique s'est close sur sa propre énigme;
son étrange unité qui groupait tant de visages divers
s'est définitivement perdue pour nous.
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