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CHAPITRE PREMIER
Le fou au jardin des espèces
Il faut interroger maintenant l'autre côté. Non plus
la conscience de la folie engagée dans les gestes de la
ségrégation -dans leur rituel figé, ou dans
leurs interminables débats critiques; mais cette conscience
de la folie qui ne joue que pour soi le jeu du partage, cette
conscience qui énonce le fou et déploie la folie.
Et tout d'abord, qu'est-ce que le fou, porteur de son énigmatique
folie, parmi les hommes de raison, parmi ces hommes de raison
d'un XVIIIe siècle encore à ses origines? Comment
le reconnaît-on, lui, le fou, encore si facilement repérable
un siècle plus tôt dans son profil bien découpé,
et qui maintenant doit couvrir d'un masque uniforme tant de visages
divers? Comment va-t-on le désigner, sans faire d'erreur,
dans la proximité quotidienne qui le mêle à
tous ceux qui ne sont pas fous et dans l'inextricable mélange
des traits de sa folie avec les signes obstinés de sa raison?
Questions que se pose le sage plutôt que le savant, le philosophe
plutôt que le médecin, toute la troupe attentive
des critiques, des sceptiques, des moralistes.
Médecins et savants de leur côté, interrogeront
plutôt la folie elle-même, dans l'espace naturel qu'elle
occupe -mal parmi les maladies, troubles du corps et de l'âme,
phénomène de la nature qui se développe à
la fois dans la nature et contre elle.
Double système d'interrogations, qui semblent regarder
dans deux directions différentes: question philosophique,
plus critique que théorique; question médicale qui
implique tout le mouvement d'une connaissance discursive. Questions
dont l'une concerne la nature de la raison, et la
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manière dont elle autorise le partage du raisonnable et
du déraisonnable; dont l'autre concerne ce qu'il y a de
rationnel ou d'irrationnel dans la nature et les fantaisies de
ses variations.
Deux manières d'interroger la nature à propos de
la raison, et la raison à travers la nature. Et si la chance
voulait qu'en les essayant tour à tour, de leur différence
même, surgît une réponse commune, si une seule
et même structure parvenait à se dégager,
elle serait fort proche sans doute de ce qu'il y a d'essentiel
et de général dans l'expérience que l'âge
classique a pu faire de la folie; et nous serions conduits aux
limites mêmes de ce qu'il faut entendre par déraison.
*
L'ironie du XVIIIe siècle aime à reprendre les vieux
thèmes sceptiques de la Renaissance, et Fontenelle reste
dans une tradition qui est celle d'une satire philosophique toute
proche encore d'Érasme, quand il fait dire à la
folie, dans le prologue de Pygmalion:
Ma domination s'établit toujours mieux
Les hommes d'à présent sont plus fous que leurs
pères;
Leurs fils enchériront sur eux
Les petits-fils auront plus de chimères
Que leurs extravagants aïeux 1.
Et pourtant la structure de l'ironie n'est plus celle de la quatorzième
Satire de Régnier; elle ne repose plus sur la disparition
universelle de la raison dans le monde, mais sur le fait que la
folie s'est subtilisée au point d'avoir perdu toute forme
visible et assignable. On a l'impression que, par un effet lointain
et dérivé de l'internement sur la réflexion,
la folie s'est retirée de son ancienne présence
visible, et que tout ce qui faisait naguère encore sa plénitude
réelle s'est maintenant effacé, laissant vide sa
place, invisibles ses manifestations certaines. Il y a dans la
folie
1. Pygmalion, prince de Tyr. Prologue. Oeuvres de Fontenelle,
Paris, 1790, IV, p. 472.
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une aptitude essentielle à mimer la raison, qui masque
finalement ce qu'il peut y avoir de déraisonnable en elle;
ou plutôt la sagesse de la nature est si profonde qu'elle
parvient à user de la folie comme d'un autre chemin de
la raison; elle en fait la voie courte de la sagesse, esquivant
ses formes propres dans une invisible prévoyance: «L'ordre
que la nature a voulu établir dans l'univers va toujours
son train: tout ce qu'il y a à dire, c'est que ce que la
nature n'aurait pas obtenu de notre raison, elle l'obtient de
notre folie 1.»
La nature de la folie est en même temps son utile sagesse;
sa raison d'être est de s'approcher si près de la
raison, de lui être si consubstantielle qu'elles formeront
à elles deux un texte indissociable, où l'on ne
peut déchiffrer que la finalité de la nature: il
faut la folie de l'amour pour conserver l'espèce; il faut
les délires de l'ambition pour le bon ordre des corps politiques;
il faut des avidités insensées pour créer
des richesses. Ainsi tous ces désordres égoïstes
entrent dans la grande sagesse d'un ordre qui dépasse les
individus: «La folie des hommes étant de même
nature, elles sont si aisément ajustées ensemble
qu'elles ont servi à faire les plus forts liens de la société
humaine: témoin ce désir d'immortalité, cette
fausse gloire et beaucoup d'autres principes sur quoi roule tout
ce qui se fait dans le monde 2.» La folie, chez Bayle et
Fontenelle, joue un peu le même rôle que le sentiment,
selon Malebranche, dans la nature déchue: cette involontaire
vivacité qui rejoint, bien avant la raison et par des chemins
de traverse, le point même où il lui faudrait peiner
longtemps encore pour parvenir. La folie, c'est le côté
inaperçu de l'ordre, qui fait que l'homme sera, même
malgré lui, l'instrument d'une sagesse dont il ne connaît
pas la fin; elle mesure toute la distance qu'il y a entre prévoyance
et providence, calcul et finalité. En elle se cache toute
l'épaisseur d'une sagesse collective, et qui maîtrise
le temps 3.
1. Bayle, cité in DELVOVÉ, Essai sur Pierre Bayle,
Paris, 1906, p. 104.
2. FONTENELLE, Dialogues des morts modernes. Dialogue IV, Oeuvres,
1790, I, p. 278.
3. Cf. MANDEVILLE, dans La Fable des abeilles, et Montesquieu
à propos de la folie de l'honneur chez les nobles (Esprit
des lois, liv. III, chap. VII).
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Depuis le XVIIe siècle, la folie s'est déplacée
imperceptiblement dans l'ordre des raisons: elle était
plutôt, jadis, du côté du «raisonnement
qui bannit la raison» ; elle a glissé maintenant
du côté d'une raison silencieuse qui précipite
la rationalité lente du raisonnement, brouille ses lignes
appliquées, et dépasse dans le risque ses appréhensions
et ses ignorances. Finalement, la nature de la folie est d'être
secrète raison -de n'exister du moins que par elle et pour
elle, de n'avoir au monde de présence que ménagée
à l'avance par la raison, et déjà aliénée
en elle.
Mais dès lors comment serait-il possible d'assigner à
la folie une place fixe, de dessiner pour elle un visage qui n'eût
pas les mêmes traits que la raison? Forme hâtive et
involontaire de la raison, elle ne peut rien laisser apparaître
qui la montre irréductible. Et lorsque Vieussens le fils
explique que «le centre ovale» dans le cerveau est
«le siège des fonctions de l'esprit», parce
que «le sang artériel se subtilise au point de devenir
esprit animal», et par conséquent que «la santé
de l'esprit en ce qu'elle a de matériel dépend de
la régularité, de l'égalité, de la
liberté du cours des esprits dans ces petits canaux»
-Fontenelle refuse de reconnaître ce qu'il peut y avoir
d'immédiatement perceptible et de décisif dans un
critère si simple, qui permettrait de partager aussitôt
les fous et les non-fous; si l'anatomiste a raison de lier la
folie à ce trouble des «petits vaisseaux très
déliés» -qu'à cela ne tienne, une telle
perturbation se trouvera chez tout le monde: «Il n'y a guère
de tête si saine où il n'y ait quelque petit tuyau
du centre ovale bien bouché 1.» Il est vrai que les
déments, les fous furieux, les maniaques ou les violents
peuvent se reconnaître aussitôt: mais ce n'est pas
parce qu'ils sont fous, et dans la mesure où ils le sont,
mais seulement parce que leur délire est d'un mode particulier
qui ajoute à l'essence imperceptible de toute folie des
signes qui lui sont propres: «Les frénétiques
sont seulement des fous d'un autre genre 2.» Mais en deçà
de ces différenciations,
1. Histoire de l'Académie des sciences. Année 1709,
éd. 1733, pp. 11-13.
Sur le délire mélancolique.
2. Dialogues des morts modernes. Dialogue IV, Oeuvres, I, p. 278.
De même à propos de la liberté, Fontenelle
explique que les fous ne sont ni
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l'essence générale de la folie est dépourvue
de forme assignable; le fou, en général, n'est pas
porteur d'un signe; il se mêle aux autres, et en chacun
il est présent, non pour un dialogue ou un conflit avec
la raison, mais pour la servir obscurément par d'inavouables
moyens. Ancilla rationis. Médecin, pourtant, et naturaliste,
Boissier de Sauvages, longtemps après, reconnaîtra
encore que la folie «ne tombe point directement sous les
sens 1».
Malgré les similitudes apparentes dans l'usage du scepticisme,
jamais le mode de présence de la folie n'a été
plus différent, qu'en ce début du XVIIIe siècle,
de ce qu'il avait pu être au cours de la Renaissance. Par
des signes innombrables, elle manifestait autrefois sa présence,
menaçant la raison d'une contradiction immédiate;
et le sens des choses était indéfiniment réversible,
tant était serrée la trame de cette dialectique.
Maintenant les choses sont tout aussi réversibles, mais
la folie s'est résorbée dans une présence
diffuse, sans signe manifeste, hors du monde sensible et dans
le règne secret d'une universelle raison. Elle est à
la fois plénitude et totale absence: elle habite toutes
les régions du monde, ne laisse libre aucune sagesse, ni
aucun ordre, mais elle échappe à toute prise sensible;
elle est là, partout, mais jamais dans ce qui la fait être
ce qu'elle est.
Pourtant, ce retrait de la folie, ce décalage essentiel
entre sa présence et sa manifestation, ne signifie pas
qu'elle se retire, hors de toute évidence, dans un domaine
inaccessible où sa vérité demeurerait cachée.
Qu'elle n'ait ni signe certain ni présence positive, l'offre
paradoxalement dans une immédiateté sans inquiétude,
toute déployée en surface, sans recul possible pour
le doute. Mais elle ne s'offre pas alors comme folie; elle se
présente
plus ni moins déterminés que les autres. Si on peut
résister à une disposition modérée
du cerveau, on doit pouvoir résister à une disposition
plus forte: "Il devrait être aussi qu'on pût
avoir beaucoup d'esprit malgré une disposition médiocre
à la stupidité.» Ou, tout à l'inverse,
si on ne peut résister à une disposition violente,
une disposition faible est tout aussi déterminante (Traité
de la liberté de l'âme -attribué à
Fontenelle dans l'édition Depping -III, pp. 611-612).
1. BOISSIER DE SAUVAGES, Nosologie méthodique, trad. Gouvion,
Lyon, 1772, t. VII, p. 33.
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sous les traits irrécusables du fou: «Les personnes
dont la raison est saine ont tant de facilité à
le connaître qu'il n'est pas jusqu'aux bergers qui ne le
distinguent dans celles de leurs brebis qui sont atteintes de
pareilles maladies 1.», Il y a une certaine évidence
du fou, une détermination immédiate de ses traits,
qui semble corrélative justement de la non-détermination
de la folie. Moins elle est précisée, mieux il est
reconnu. Dans la mesure même où nous ne savons pas
où commence la folie, nous savons, d'un savoir presque
incontestable, ce qu'est le fou. Et Voltaire s'étonne qu'on
ne sache point comment une âme peut raisonner à faux,
ni comment quelque chose peut être changé à
son essence, alors que, sans hésiter, «on la mène,
cependant, en son étui, aux Petites-Maisons 2».
Comment se fait cette reconnaissance si indubitable du fou? Par
une perception marginale, une vue prise de biais, par une sorte
de raisonnement instantané, indirect et négatif
à la fois. Boissier de Sauvages essaie d'expliciter cette
perception si certaine et pourtant si confuse: «Lorsqu'un
homme agit conformément aux lumières de la saine
raison, il suffit de faire attention à ses gestes, à
ses mouvements, à ses désirs, à ses discours,
à ses raisonnements pour découvrir la liaison que
ces actions ont entre elles, et le but où elles tendent.»
De même, s'agissant d'un fou, «il n'est pas besoin
pour connaître l 'hallucination ou le délire dont
il est atteint, qu'il fasse de faux syllogismes; on s'aperçoit
aisément de son erreur et de son hallucination par la discordance
qu'il y a entre ses actions et la conduite que tiennent les autres
hommes 3». La démarche est indirecte en ceci qu'il
n'y a de perception de la folie que par référence
à l'ordre de la raison, et à cette conscience que
nous avons devant un homme raisonnable, et qui nous assure de
la cohérence, de la logique, de la continuité du
discours; cette conscience reste en sommeil jusqu'à l'irruption
de la folie, qui apparaît d'emblée, non parce qu'elle
est positive, mais justement
1. Ibid.
2. VOLTAIRE, Dictionnaire philosophique, art. «Folie»,
éd. Benda, Paris, 1935, t. I, p. 286.
3. BOISSIER DE SAUVAGES, loc. cit., t. VII, p. 34.
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parce qu'elle est de l'ordre de la rupture. Elle surgit tout d'un
coup comme discordance, c'est-à-dire qu'elle est entièrement
négative; mais c'est dans ce caractère négatif
lui-même qu'elle est assurée d'être instantanée.
Moins la folie se manifeste dans ce qu'elle a de positif, plus
le fou, sur la trame continue de la raison -presque oubliée
déjà d'être devenue trop familière
-surgit brusquement comme irrécusable différence.
Arrêtons-nous quelques instants sur ce premier point. La
certitude si hâtive, si présomptueuse avec laquelle
le XVIIIe sait reconnaître le fou, au moment même
où il avoue ne pouvoir plus définir la folie -voilà
sans doute une structure importante. Caractère immédiatement
concret, évident et précis du fou; profil confus,
lointain, presque imperceptible de la folie. Et ce n'est point
là paradoxe, mais rapport bien naturel de complémentarité.
Le fou est trop directement sensible pour qu'on puisse reconnaître
en lui les discours généraux de la folie; il n'apparaît
que dans une existence ponctuelle -sorte de folie à la
fois individuelle et anonyme, dans laquelle il se désigne
sans aucun risque d'erreur, mais qui disparaît aussitôt
qu'aperçue. La folie, elle, est indéfiniment reculée;
elle est une essence lointaine qu'on laisse aux nosographes le
soin d'analyser pour elle-même.
Cette évidence, si directe, du fou sur le fond d'une raison
concrète; cet éloignement en revanche de la folie
aux limites les plus extérieures, les plus inaccessibles
d'une raison discursive, s'ordonnent tous les deux à une
certaine absence de la folie; d'une folie qui ne serait pas liée
à la raison par une finalité profonde; d'une folie
qui serait prise dans un débat réel avec la raison,
et qui, sur toute l'étendue qui va de la perception au
discours, de la reconnaissance à la connaissance, serait
généralité concrète, espèce
vivante et multipliée dans ses manifestations. Une certaine
absence de la folie règne sur toute cette expérience
de la folie. Un vide s'y est creusé, qui va peut-être
jusqu'à l'essentiel.
Car ce qui est absence du point de vue de la folie, pourrait bien
être naissance d'autre chose: le point où se fomente
une autre expérience, dans le labeur silencieux du positif.
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*
Le fou n'est pas manifeste dans son être; mais s'il est
indubitable, c'est qu'il est autre. Or, cette altérité,
à l'époque où nous nous plaçons, n'est
pas éprouvée dans l'immédiat, comme différence
ressentie, à partir d'une certaine certitude de soi-même.
En face de ces insensés qui s'imaginent «être
des cruches ou avoir un corps de verre», Descartes savait
aussitôt qu'il n'était point comme eux: «Mais
quoi, ce sont des fous...» L'inévitable reconnaissance
de leur folie surgissait spontanément, dans un rapport
établi entre eux et soi: le sujet qui percevait la différence
la mesurait à partir de lui-même: «Je ne serais
pas moins extravagant si je me réglais sur leur exemple.»
Au XVIIIe siècle, cette conscience de l'altérité
cache, sous une apparente identité, une tout autre structure;
elle se formule, non pas à partir d'une certitude, mais
d'une règle générale; elle implique un rapport
extérieur, allant des autres à cet Autre singulier
qu'est le fou, dans une confrontation où le sujet n'est
pas compromis, ni même convoqué sous la forme d'une
évidence: «Nous appelons folie cette maladie des
organes du cerveau qui empêche un homme nécessairement
de penser et d'agir comme les autres 1.» Le fou, c'est l'autre
par rapport aux autres: l'autre -au sens de l'exception -parmi
les autres -au sens de l'universel. Toute forme de l'intériorité
est maintenant conjurée: le fou est évident, mais
son profil se détache sur l'espace extérieur; et
le rapport qui le définit, l'offre tout entier par le jeu
des comparaisons objectives au regard du sujet raisonnable. Entre
le fou, et le sujet qui prononce «celui-là est un
fou», toute une distance est creusée, qui n'est plus
le vide cartésien du «je ne suis pas celui-là»,
mais qui se trouve occupée par la plénitude d'un
double système d'altérité: distance désormais
tout habitée de repères, mesurable par conséquent
et variable; le fou est plus ou moins différent dans le
groupe des autres qui est à son tour plus ou moins universel.
Le fou devient relatif, mais il n'en est que mieux désarmé
de ses
1. VOLTAIRE, Dictionnaire philosophique, art. «Folie»,
p. 285.
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pouvoirs dangereux: lui qui, dans la pensée de la Renaissance,
figurait la présence proche et périlleuse, au coeur
de la raison, d'une ressemblance trop intérieure, il est
maintenant repoussé à l'autre extrémité
du monde, mis à l'écart et maintenu hors d'état
d'inquiéter, par une double sécurité, puisqu'il
représente la différence de l'Autre dans l'extériorité
des autres.
Cette nouvelle forme de conscience inaugure un nouveau rapport
de la folie avec la raison: non plus dialectique continue comme
au XVIe siècle, non pas opposition simple et permanente,
non pas rigueur du partage comme ce fut le cas au début
de l'ère classique, mais liens complexes et étrangement
noués. D'une part, la folie existe par rapport à
la raison, ou du moins par rapport aux «autres» qui,
dans leur généralité anonyme, sont chargés
de la représenter et de lui donner valeur d'exigence; d'autre
part, elle existe pour la raison, dans la mesure où elle
apparaît au regard d'une conscience idéale qui la
perçoit comme différence avec les autres. La folie
a une double façon d'être en face de la raison; elle
est à la fois de l'autre côté, et sous son
regard. De l'autre côté: la folie est différence
immédiate, négativité pure, ce qui se dénonce
comme non-être, dans une évidence irrécusable;
elle est une absence totale de raison, qu'on perçoit aussitôt
comme telle, sur fond des structures du raisonnable. Sous le regard
de la raison: la folie est individualité singulière
dont les caractères propres, la conduite, le langage, les
gestes se distinguent un à un de ce qu'on peut trouver
chez le non-fou; dans sa particularité elle se déploie
pour une raison qui n'est pas terme de référence
mais principe de jugement; la folie est prise alors dans les structures
du rationnel. Ce qui caractérise la folie à partir
de Fontenelle, c'est une permanence d'un double rapport à
la raison, cette implication, dans l'expérience de la folie,
d'une raison prise comme norme, et d'une raison définie
comme sujet de connaissance.
On objectera aisément qu'à toute époque,
il y a eu de la même manière une double appréhension
de la folie: l'une morale, sur fond de raisonnable; l'autre objective
et médicale sur fond de rationalité. Si on laisse
de côté le grand problème de la folie grecque,
il est vrai qu'au moins depuis
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l'époque latine, la conscience de la folie a été
partagée selon cette dualité. Cicéron évoque
le paradoxe des maladies de l'âme et de leur guérison:
quand le corps est malade, l'âme peut le reconnaître,
le savoir et en juger; mais quand l'âme est malade le corps
ne pourra rien nous dire sur elle: «L'âme est appelée
à se prononcer sur son état, quand, précisément,
c'est la faculté de juger qui est malade 1.» Contradiction
à laquelle il ne serait pas possible d'échapper,
si justement il n'y avait sur les maladies de l'âme deux
points de vue rigoureusement différents: une sagesse philosophique
d'abord, qui, sachant discerner le fou du raisonnable, assimile
à la folie toute forme de non-sagesse -omnes insipientes
insaniunt 2 -et peut par l'enseignement ou la persuasion dissiper
ces maladies de l'âme: «il n'y a pas, comme pour celles
du corps, à s'adresser au-dehors, et nous devons employer
toutes nos ressources et toutes nos forces pour nous mettre en
état de nous soigner nous-mêmes 3»; un savoir,
ensuite, qui sait reconnaître dans la folie l'effet des
passions violentes, des mouvements irréguliers de la bile
noire, et de tout «cet ordre de causes auquel nous songeons
quand nous parlons d'Athamas, d'Alcméon, d'Ajax et d'Oreste
4». À ces deux formes d'expérience, correspondent
exactement deux formes de folie: l' insania, dont «l'acception
est fort large» surtout «quand on y joint la sottise»,
et la furor, maladie plus grave, que le droit romain connaît
depuis la loi des XII Tables. Parce qu'elle s'oppose au raisonnable,
l'insania ne peut jamais atteindre le sage; la furor au contraire,
événement du corps et de l'âme que la raison
est capable de reconstituer dans la connaissance, peut toujours
bouleverser l'esprit du philosophe 5. Il y a donc dans la tradition
latine une folie dans la forme du raisonnable, et une folie dans
la forme du rationnel, que même le moralisme cicéronien
n'est pas parvenu à confondre 6.
1. CICÉRON, Tusculanes, liv. III, l, 1 (trad. Humbert).
2. Ibid., liv. III, IV, 8.
3. Ibid., liv. III, III, 5.
4. Ibid.,liv. III, v, Il.
5. Ibid.
6. Dans ces mêmes Tusculanes on trouve un effort pour dépasser
l'opposition furor-insania dans une même assignation morale:
«Une âme robuste
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Or, ce qui s'est passé au XVIIIe siècle, c'est un
glissement des perspectives grâce auquel les structures
du raison nable et celles du rationnel se sont insérées
les unes dans les autres, pour former finalement un tissu si serré
qu'il ne sera plus possible pendant longtemps de les distinguer.
Elles se sont progressivement ordonnées à l'unité
d'une seule et même folie qui est perçue tout ensemble
dans son opposition au raisonnable, et dans ce qu'elle offre d'elle
même au rationnel. Différence pure, étranger
par excellence, «autre» à la puissance double,
le fou, dans ce recul même, va devenir objet d'analyse rationnelle,
plénitude offerte à la connaissance, perception
évidente ; et il sera ceci dans la mesure précisément
où il est cela. À partir de la première moitié
du XVIIIe siècle, et c'est ce qui lui donne son poids décisif
dans l'histoire de la déraison -la négativité
morale du fou commence à ne plus faire qu'une même
chose avec la positivité de ce qu'on peut connaître
de lui: la distance critique et pathétique du refus, de
la non-reconnaissance, ce vide de caractère devient l'espace
dans lequel vont sereinement affleurer les caractères qui
dessinent peu à peu une vérité positive.
Et c'est ce mouvement sans doute qu'on peut trouver sous cette
énigmatique définition de l'Encyclopédie:
«S'écarter de la raison sans le savoir, parce qu'on
est privé d'idées, c'est être imbécile;
s'écarter de la raison, le sachant, parce qu'on est esclave
d'une passion violente, c'est être faible; mais s'en écarter
avec confiance, et avec la ferme persuasion qu'on la suit, voilà,
me semble-t-il, ce qu'on appelle être fou 1.»
Étrange définition, tant elle est sèche,
et paraît proche encore de la vieille tradition philosophique
et morale. Et pourtant, on y trouve à demi caché
tout le mouvement qui renouvelle la réflexion sur la folie:
la superposition et la coïncidence forcée entre une
définition par la négativité de l'écart
(la folie, c'est toujours une distance prise par ne peut être
attaquée par la maladie, tandis que le corps peut l' être;
mais le corps peut tomber malade sans qu'il y ait de notre faute;
tandis qu'il n'en est pas de même de l'âme dont toutes
les maladies et passions ont pour cause le mépris de la
raison» (ibid., liv. IV, XIV, 31).
1. Encyclopédie, art. «Folie».
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rapport à la raison, un vide établi et mesuré),
et une définition par la plénitude des caractères
et des traits qui rétablissent, en forme positive, les
rapports avec la raison (confiance et persuasion, système
de croyances qui fait que la différence de la folie et
de la raison est en même temps une ressemblance, l'opposition
s'échappe à elle-même dans la forme d'une
fidélité illusoire, le vide se remplit de tout un
ensemble qui est apparence, mais apparence de la raison elle-même).
Si bien que la vieille opposition simple des puissances de la
raison et de celles de l'insensé est remplacée maintenant
par une opposition plus complexe et plus fuyante; la folie, c'est
l'absence de raison, mais absence qui prend forme de positivité,
dans une quasi-conformité, dans une ressemblance à
s'y méprendre, sans qu'elle parvienne pourtant à
tromper. Le fou s'écarte de la raison, mais en mettant
en jeu des images, des croyances, des raisonnements que l'on retrouve
tels quels chez l'homme de raison. Le fou ne peut donc pas être
fou pour lui-même, mais seulement aux yeux d'un tiers qui
seul peut distinguer de la raison elle-même l'exercice de
la raison.
Dans la perception du fou que se donne le XVIIIe siècle,
il y a donc inextricablement mêlés, ce qu'il y a
de plus positif, et ce qu'il y a de plus négatif. Le positif,
ce n'est pas autre chose que la raison elle-même, même
si elle est prise dans un visage aberrant; quant au négatif,
c'est le fait que la folie n'est tout au plus que le vain simulacre
de la raison. La folie, c'est la raison, plus une extrême
minceur négative; c'est ce qu'il y a de plus proche de
la raison, et de plus irréductible; c'est la raison affectée
d'un ineffaçable indice: la Déraison.
Renouons maintenant les fils antérieurs. L'évidence
du fou constatée tout à l'heure, qu'était-elle,
sur le fond paradoxal d'une absence de la folie? Rien d'autre
que la toute proche présence de la raison qui emplit tout
ce qu'il peut y avoir de positif dans le fou, dont l'évidente
folie est un indice, qui affecte la raison, mais n'y introduit
finalement aucun élément étranger et positif.
Et l'imbrication des structures du rationnel et des structures
du raisonnable? Dans un même mouvement qui
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caractérise la perception de la folie à l'âge
classique, la raison reconnaît immédiatement la négativité
du fou dans le déraisonnable, mais se reconnaît elle-même
dans le contenu rationnel de toute folie. Elle se reconnaît
comme contenu, comme nature, comme discours, comme raison finalement
de la folie, tout en mesurant l'infranchissable distance de la
raison à la raison du fou. En ce sens, le fou peut être
investi entièrement par la raison, maîtrisé
par elle puisque c'est elle qui secrètement l'habite; mais
elle le maintient toujours hors d'elle; si elle a prise sur lui
c'est de l'extérieur, comme un objet. Ce statut d'objet,
qui fondera plus tard la science positive de la folie, il est
inscrit dès cette structure perceptive que nous analysons
pour l'instant: reconnaissance de la rationalité du contenu,
dans le mouvement même par lequel se dénonce ce qu'il
y a de déraisonnable dans sa manifestation.
C'est bien cela le premier et le plus apparent des paradoxes de
la déraison: une immédiate opposition à la
raison qui ne saurait avoir pour contenu que la raison elle-même.
*
L'évidence, sans contestation possible du «celui-ci
est fou» ne s'appuie sur aucune maîtrise théorique
de ce qu'est la folie.
Mais inversement lorsque la pensée classique veut interroger
la folie, dans ce qu'elle est, ce n'est pas à partir des
fous qu'elle le fera, mais à partir de la maladie en général.
La réponse à une question comme: «Qu'est-ce
donc que la folie?» se déduit d'une analytique de
la maladie, sans que le fou ait à parler de lui-même,
dans son existence concrète. Le XVIIIe siècle perçoit
le fou, mais déduit la folie. Et dans le fou ce qu'il perçoit
ce n'est pas la folie, mais l'inextricable présence de
la raison et de la non-raison. Et ce à partir de quoi il
reconstruit la folie ce n'est pas la multiple expérience
des fous, c'est le domaine logique et naturel de la maladie, un
champ de rationalité.
Puisque, pour la pensée classique, le mal tend à
ne plus se définir que d'une manière négative
(par la finitude, la limitation, le défaut), la notion
générale de maladie se
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trouve prise dans une double tentation: ne plus être considérée,
elle non plus, qu'à titre de négation (et c'est
en effet la tendance à supprimer des notions comme celles
de «substances morbifiques»); mais se détacher
d'une métaphysique du mal, maintenant stérile si
on veut comprendre la maladie dans ce qu'elle a de réel,
de positif, de plein (et c'est la tendance à exclure de
la pensée médicale des notions comme celles de «maladies
par défauts» ou «par privation»).
Au début du XVIIe siècle, Plater dans son tableau
des maladies faisait encore large place aux maladies négatives:
défauts d'accouchement, de sueur, de conception, de mouvement
vital 1. Mais Sauvages, par la suite, fera remarquer qu'un défaut
ne peut être ni la vérité, ni l'essence d'une
maladie, ni même sa nature proprement dite: «Il est
vrai que la suppression de certaines évacuations cause
souvent des maladies, mais il ne s'en suit pas qu'on puisse donner
le nom de maladie à cette suppression 2.» Et ceci
pour deux raisons: la première, c'est que la privation
n'est pas principe d'ordre, mais de désordre, et de désordre
infini; car elle se place dans l'espace toujours ouvert, toujours
renouvelé des négations, qui ne sont pas nombreuses
comme les choses réelles, mais aussi innombrables que les
possibilités logiques: «Si cette institution des
genres avait lieu, les genres eux-mêmes croîtraient
à l'infini 3.» Il y a plus: en se multipliant, les
maladies paradoxalement cesseraient de se distinguer; car si l'essentiel
de la maladie est dans la suppression, la suppression qui n'a
rien de positif ne peut donner à la maladie son visage
singulier; elle joue de la même façon sur toutes
les fonctions auxquelles elle s'applique par une sorte d'acte
logique qui est entièrement vide. La maladie serait l'indifférence
pauvre de la négation s'exerçant sur la richesse
de la nature: «Le défaut et la privation ne sont
rien de positif, mais n'impriment dans l'esprit aucune idée
de maladie 4.» Pour donner un contenu particulier à
la maladie,
1. PLATER, Praxeos medicae ires tomi, Bâle, 1609.
2. SAUVAGES, Nosologie méthodique, traduction française,
I, p. 159.
3. Ibid.,p. 160.
4. Ibid., p. 159.
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il faut donc s'adresser aux phénomènes réels,
observables, positifs par lesquels elle se manifeste: «La
définition d'une maladie est l'énumération
des symptômes qui servent à connaître son genre
et son espèce, et à la distinguer de toutes les
autres 1.» Là même où il faut bien reconnaître
qu'il y a suppression, celle-ci ne peut pas être la maladie
elle-même, mais seulement sa cause; c'est donc aux effets
positifs de la suppression qu'il faut s'adresser: «Quand
même l'idée de maladie serait négative, comme
dans les maladies soporeuses, il vaut mieux la définir
par ses symptômes positifs 2.»
Mais il appartenait aussi à cette recherche de la positivité
d'affranchir la maladie de ce qu'elle pouvait comporter d'invisible
et de secret. Tout ce qui, de mal, se cachait encore en elle va
être désormais exorcisé et sa vérité
pourra se déployer en surface, dans l'ordre des signes
positifs. Willis, dans le De morbis convulsivis parlait encore
des substances morbifiques: obscures réalités étrangères
et contre nature qui forment le véhicule du mal et le support
de l'événement pathologique. Dans certains cas,
et singulièrement dans celui de l'épilepsie, la
«substance morbifique» est si retirée, si inaccessible
aux sens et même aux preuves, qu'elle garde encore la marque
de la transcendance, et qu'on pourrait la confondre avec les artifices
du démon: «Dans cette affection, la substance morbifique
est très obscure et il ne persiste aucun vestige de ce
que nous soupçonnons ici, à juste titre, être
le souffle de l'esprit des maléfices 3.» Mais à
la fin du XVIIe siècle, les substances morbifiques commencent
à disparaître. La maladie, même si elle comporte
des éléments difficilement déchiffrables,
même si la part principale de sa vérité demeure
cachée, ne doit pas être caractérisée
par là; il y a toujours en elle une vérité
singulière qui est au niveau des phénomènes
les plus apparents, et à partir de laquelle il faut la
définir. «Si un général ou un capitaine
ne spécifiait dans le signalement qu'il donne de ses soldats
que les marques cachées qu'ils ont sur le corps, ou tels
autres
1. Ibid.,p. 129.
2. Ibid., p. 160.
3. WILLIS, De Morbis convulsivis. Opera, Lyon, 1681, t. I, p.
451.
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signes obscurs et inconnus qui échappent à la vue,
on aurait beau chercher les déserteurs, on ne les découvrirait
jamais 1.», La connaissance de la maladie doit donc faire
avant tout l'inventaire de ce qu'il y a de plus manifeste dans
la perception, de plus évident dans la vérité.
Ainsi se définit, comme démarche première
de la médecine, la méthode symptomatique qui «emprunte
les caractères des maladies aux phénomènes
invariables et aux symptômes évidents qui les accompagnent
2».
À la «voie philosophique», qui est «la
connaissance des causes et des principes», et qui, au demeurant,
«ne manque pas d'être très curieuse et distingue
le dogmatique de l' empirique», il faut préférer
la «voie historique», plus certaine et plus nécessaire;
«très simple, et aisée à acquérir»,
elle n'est autre chose que «la connaissance des faits».
Si elle est «historique», ce n'est pas qu'elle cherche
à établir, à partir de leurs causes les plus
anciennes, le devenir, la chronologie, et la durée des
maladies; mais en un sens plus étymologique, elle cherche
à voir, à voir de près et dans le détail,
à restituer la maladie dans l'exactitude d'un portrait.
Saurait-elle se proposer de meilleur modèle que «les
peintres qui, lorsqu'ils font un portrait, ont soin de marquer
jusqu'aux signes et aux plus petites choses naturelles qui se
rencontrent sur le visage de la personne qu'ils peignent 3».
Tout un monde pathologique s'organise selon des normes nouvelles.
Mais rien en lui ne paraît devoir laisser place à
cette perception du fou telle que nous l'avons analysée
tout à l'heure: perception toute négative, qui maintenait
toujours dans l'inexplicite la vérité manifeste
et discursive de la folie. Comment la folie pourra-t-elle prendre
place dans ce monde des maladies dont la vérité
s'énonce d'elle-même dans les phénomènes
observables, alors qu'elle ne s'offre dans le monde concret que
sous son profil le plus aigu, le moins susceptible de prise; la
1. SAUVAGES, loc. cit., I, pp. 121-122.
2. Cf. aussi SYDENHAM, Dissertation sur la petite vérole.
Médecine pratique, trad. Jault, 1784, p. 390.
3. SAUVAGES, loc. cit., t. I, pp. 91-92.
Cf. également A. PITCAIRN, The Whole Works (done from the
latin original by G. SEWEL et 1. T. DESAGULIERS, 2e éd.,
1777, pp. 9-10).
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présence instantanée, ponctuelle d'un fou, qui est
d'autant mieux perçu comme fou, qu'il laisse moins paraître
la vérité déployée de la folie.
Mais il y a plus encore. Le grand souci des classificateurs au
XVIIIe siècle est animé par une constante métaphore
qui a l'ampleur et l'obstination d'un mythe: c'est le transfert
des désordres de la maladie à l'ordre de la végétation.
Il faut «réduire» disait déjà
Sydenham, «toutes les maladies à des espèces
précises avec le même soin et la même exactitude
que les botanistes ont fait dans le Traité sur les plantes
1». Et Gaubius recommandait de mettre «le nombre immense
des maladies humaines, à l'exemple des écrivains
de l'histoire naturelle, dans un ordre systématique...
présentant les classes, les genres et les espèces,
chacun avec ses caractères particuliers, constants et distincts
2». Avec Boissier de Sauvages 3, le thème prend toute
sa signification; l'ordre des botanistes devient organisateur
du monde pathologique en son entier, et les maladies se répartissent
selon un ordre et dans un espace qui sont ceux de la raison elle-même.
Le projet d'un jardin des espèces -aussi bien pathologiques
que botaniques -appartient à la sagesse de la prévoyance
divine.
Jadis, la maladie était permise par Dieu; il la destinait
même aux hommes à titre de châtiment. Mais
voici que maintenant, il en organise les formes, il en répartit
lui-même les variétés. Il la cultive. Il y
aura désormais un Dieu des maladies, le même que
celui qui protège les espèces, et de mémoire
de médecin, on n'a jamais vu mourir ce jardinier soigneux
du mal... S'il est vrai que du côté de l’homme,
la maladie est signe de désordre, de finitude, de péché,
du côté de Dieu qui les a créées, c'est-à-dire
du côté de leur vérité, les maladies
sont une végétation raisonnable. Et la pensée
médicale doit se donner pour tâche d'échapper
à ces catégories pathétiques du châtiment,
pour accéder à celles, réellement pathologiques,
dont la
1. SYDENHAM, Médecine pratique, trad. Jault, Préface,
p. 121.
2. GAUBIUS, Institutiones pathologiae medicinales, cité
par Sauvages, loc. cit.
3. Les Nouvelles Classes des maladies datent de 1731 ou 1733.
Cf. sur ce point BERG, Linné et Sauvages (Lychnos, 1956).
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maladie découvre sa vérité éternelle.
«Je suis persuadé que la raison pour laquelle nous
n'avons point encore une histoire exacte des maladies est que
la plupart des auteurs ne les ont jusqu'ici regardées que
comme les effets cachés et confus d'une nature mal disposée
et déchue de son état et qu'ils auraient cru perdre
leur temps s'ils s'étaient amusés à les décrire.
Cependant l'Être suprême ne s'est pas assujetti à
des lois moins certaines en produisant les maladies, ou en mûrissant
les humeurs morbifiques qu'en créant les plantes ou les
maladies 1.»
Il suffira désormais que l'image soit suivie jusqu'au terme:
la maladie, dans la moindre de ses manifestations, se trouvera
tout investie de sagesse divine; elle déploiera, à
la surface des phénomènes, les prévoyances
d'une raison toute-puissante. La maladie sera oeuvre de raison,
et raison à l'oeuvre. Elle obéira à l'ordre,
et l'ordre sera secrètement présent comme principe
organisateur de chaque symptôme. L'universel vivra dans
le particulier: «Celui par exemple qui observera attentivement
l'ordre, le temps, l 'heure où commencent l'accès
de fièvre quarte, les phénomènes du frisson,
de chaleur, en un mot tous les symptômes qui lui sont propres,
aura autant de raison de croire que cette maladie est une espèce
que de croire qu'une plante constitue une espèce 2.»
La maladie, comme la plante, c'est, à vif, la rationalité
même de la nature: «Les symptômes sont à
l'égard des maladies ce que les feuilles et les supports
(fulcra) sont à l'égard des plantes 3.»
Par rapport à la première «naturalisation»
dont la médecine du XVIe siècle porte témoignage,
cette seconde naturalisation présente des exigences nouvelles.
Ce n'est plus d'une quasi-nature qu'il s'agit, toute pénétrée
encore d'irréel, de fantasme, d'imaginaire, une nature
d'illusion et de leurre, mais d'une nature qui est la plénitude
entière et arrêtée de la raison. Une nature
qui est la totalité de la raison présente en chacun
de ses éléments.
Tel est l'espace nouveau dans lequel la folie, comme maladie,
doit maintenant s'insérer.
1. SYDENHAM, cité in Sauvages, loc. cit., I, pp. 124-125.
2. Ibid.
3. LINNÉ, Lettre à Boissier de Sauvages, citée
par Berg (loc. cit.).
|PAGE 247
*
C'est encore un paradoxe, dans cette histoire qui n'en manque
point, de voir que la folie s'est intégrée, sans
difficulté apparente, à ces normes nouvelles de
la théorie médicale. L'espace de classification
s'ouvre sans problème à l'analyse de la folie, et
la folie à son tour y trouve immédiatement sa place.
Aucun des classificateurs ne semble avoir été arrêté
par les problèmes qu'elle aurait pu se poser.
Or cet espace sans profondeur, cette définition de la maladie
par la seule plénitude des phénomènes, cette
rupture avec les parentés du mal, ce refus d'une pensée
négative -tout cela n'est-ce pas d'une autre veine, et
d'un autre niveau que ce que nous savons de l'expérience
classique de la folie? N'y a-t-il pas là deux systèmes
juxtaposés, mais qui appartiennent à deux univers
différents? La classification des folies n'est-elle pas
un artifice de symétrie ou une étonnante avance
sur les conceptions du XIXe siècle? Et si on veut analyser
ce qu'est l'expérience classique dans sa profondeur, le
mieux n'est-il pas de laisser à la superficie l'effort
de classification, et de suivre au contraire, avec toute sa lenteur,
ce que cette expérience nous indique d'elle-même,
dans ce qu'elle a de négatif, d'apparenté au mal,
et à tout le monde éthique du raisonnable?
Mais négliger la place que la folie a réellement
occupée dans le domaine de la pathologie, serait un postulat,
donc une erreur de méthode. L'insertion de la folie dans
les nosologies du XVIIIe siècle, pour contradictoire qu'elle
semble, n'a pas à être laissée dans l'ombre.
Elle porte à coup sûr une signification. Et il faut
accepter comme telle -c'est-à-dire avec tout ce qu'elle
dit et tout ce qu'elle cache -cette curieuse opposition entre
un conscience perceptive du fou, qui a été au XVIIIe
siècle singulièrement aiguë, tant elle était
sans doute négative, et une connaissance discursive de
la folie qui s'inscrirait aisément dans le plan positif
et ordonné de toutes les maladies possibles 1.
1. Ce problème semble être la réplique d'un
autre que nous avons rencontré dans la première
partie, quand il s'agissait d'expliquer comment
|PAGE 248
Contentons-nous, en commençant, de confronter quelques
exemples de classification des folies.
Paracelse avait distingué, jadis, les Lunatici dont la
maladie doit son origine à la lune, et dont la conduite,
dans ses irrégularités apparentes, s'ordonne secrètement
à ses phases et à ses mouvements; les Insani qui
doivent leur mal à leur hérédité,
à moins qu'ils ne l'aient contracté, juste avant
leur naissance, dans le sein de leur mère; les Vesani qui
ont été privés de sens et de raison par l'abus
de boissons et le mauvais usage des aliments; les Melancholici
qui inclinent à la folie par quelque vice de leur nature
interne 1. Classification d'une indéniable cohérence,
où l'ordre des causes s'articule logiquement dans sa totalité:
le monde extérieur d'abord, puis l'hérédité
et la naissance, les défauts de l'alimentation, et enfin
les troubles internes.
Mais ce sont justement des classifications de ce genre que la
pensée classique refuse. Pour qu'une classification soit
valable, il faut d'abord que la forme de chaque maladie soit déterminée
avant tout par la totalité de la forme des autres; il faut
ensuite que ce soit la maladie elle-même qui se détermine
dans ses figures diverses, et non par des déterminations
externes; il faut enfin que la maladie puisse sinon se connaître
exhaustivement, du moins se reconnaître de façon
certaine à partir de ses propres manifestations.
Le cheminement vers cet idéal, on peut le suivre de Plater
jusqu'à Linné ou Weickhard, et entendre peu à
peu s'affirmer un langage où la folie n'est censée
formuler ses divisions qu'à partir d'une nature qui est
à la fois sa nature, et la nature totale de toute maladie
possible.
l'hospitalisation des fous a pu coïncider avec leur internement.
Ce n'est là qu'un des nombreux exemples d'analogies structurales
entre le domaine exploré à partir des pratiques,
et celui qui se dessine à travers les spéculations
scientifiques ou théoriques. Ici et là, l'expérience
de la folie est singulièrement dissociée d'elle-même
et contradictoire; mais notre tâche est de retrouver dans
la seule profondeur de l'expérience le fondement et de
l'unité et de sa dissociation.
1. PARACELSE, Sämtliche Werke, éd. Südhoff, München,
1923; 1 Abteilung, vol. II, pp. 391 sq.
|PAGE 249
Plater: Praxeos Tractatus (1609).
Le premier livre des «lésions des fonctions»
est consacré aux lésions des sens; parmi eux, il
faut distinguer les sens externes et internes (imaginatio, ratio,
memoria). Ils peuvent être atteints séparément
ou tous ensemble; et ils peuvent être atteints soit d'une
simple diminution, soit d'une abolition totale, soit d'une perversion,
soit d'une exagération. À l'intérieur de
cet espace logique, les maladies particulières se définiront
tantôt par leurs causes (internes ou externes), tantôt
par leur contexte pathologique (santé, maladie, convulsion,
rigidité), tantôt par des symptômes annexes
(fièvre, absence de fièvre).
1) Mentis imbecillitas:
-générale: hebetudo mentis;
-particulière:
pour l'imagination: tarditas ingenii;
pour la raison: imprudentia; pour la mémoire: oblivio.
2) Mentis consternatio:
-sommeil non naturel:
chez les gens sains: somnus immodicus, profondus;
chez les malades: coma, lethargus, cataphora;
stupeur: avec résolution (apoplexie); avec
convulsion (épilepsie); avec rigidité
(catalepsie).
3) Mentis alienatio:
-causes innées: stultitia;
-causes externes: temulentia, animi commotio;
-causes internes: sans fièvre: mania, melancholia;
avec fièvre: phrenitis, paraphrenitis.
4) Mentis defatigatio:
-vigiliae; insomnia.
Jonston (1644 -Idée universelle de la médecine).
Les maladies du cerveau font partie des maladies organiques, internes,
particulières et non venimeuses. Elles se répartissent
en troubles:
|PAGE 250
-du sens externe: céphalalgie; -du sens commun: veille,
coma; -de l'imagination: vertige; -de la raison: oubli, délire,
phrénésie, manie, rage; -du sens interne: léthargie;
-du mouvement animal: lassitude, inquiétude, tremblement,
paralysie, spasme; -des excrétions: catarrhes; -enfin on
trouve des maladies dans lesquelles ces symptômes se mêlent:
incubes, catalepsie, épilepsie et apoplexie.
Boissier de Sauvages (1763. Nosologie méthodique).
Classe 1: Vices; II: Fièvres; III: Phlegmasies; IV: Spasmes;
V: Essoufflements; VI: Débilités; VII: Douleurs;
VIII: Folies; IX: Flux; X: Cachexies.
Classe VIII: «Vésanies ou maladies qui troublent
la raison.»
Ordre 1: Hallucinations, qui troublent l'imagination. Espèces:
«vertige, berlue, bévue, tintouin, hypochondrie,
somnambulisme».
Ordre Il: Bizarreries (morositates) qui troublent l'appétit.
Espèces: appétit dépravé, faim canine,
soif excessive, antipathie, maladie du pays, terreur panique,
satyriase, fureur utérine, tarentisme, hydrophobie.
Ordre III: Délires, qui troublent le jugement. Espèces:
transport au cerveau, démence, mélancolie, démonomanie,
et manie.
Ordre IV: Folies anormales. Espèces: amnésie, insomnie.
Linné (1763. Genera morborum).
Classe V: Maladies mentales.
I -Idéales: délire, transport, démence, manie,
démonomanie, mélancolie.
II -Imaginatives: tintouin, vision, vertige, terreur panique,
hypochondrie, somnambulisme.
III -Pathétiques: goût dépravé, boulimie,
polydipsie, satyriase, érotomanie, nostalgie, tarentisme,
rage, hydrophobie, cacositie, antipathie, anxiété.
Weickhard (1790. Der philosophische Arzt).
|PAGE 251
I -Les maladies de l'esprit (Geisteskrankheiten).
1 -Faiblesse de l'imagination;
2 -Vivacité de l'imagination;
3 -Défaut d'attention (attentio volubilis);
4 -Réflexion obstinée et persistante (attentio acerrima
et meditatio profunda) ;
5 -Absence de mémoire (oblivio);
6 -Défauts de jugement (defectus judicii);
7 -Sottise, lenteur d'esprit (defectus, tarditas ingenii);
8 -Vivacité extravagante et instabilité de l'esprit
(ingenium velox, praecox, vividissimum);
9 -Délire (insania).
II -Maladies du sentiment (Gemütskrankheiten).
1 -Excitation: orgueil, colère, fanatisme, érotomanie,
etc.
2 -Dépression: tristesse, envie, désespoir, suicide,
«maladie de cour» (Hofkrankeit), etc.
*
Tout ce patient labeur de classification, s'il désigne
une nouvelle structure de rationalité en train de se former,
n'a pas lui-même laissé de trace. Chacune de ces
répartitions est abandonnée aussitôt que proposée,
et celles que le XIXe siècle tentera de définir
seront d'un autre type: affinité des symptômes, identité
des causes, succession dans le temps, évolution progressive
d'un type vers l'autre -autant de familles qui grouperont tant
bien que mal la multiplicité des manifestations: effort
pour découvrir de grandes unités, et y rapporter
les formes connexes, mais non plus tentative pour couvrir dans
sa totalité l'espace pathologique, et dégager la
vérité d'une maladie à partir de sa place.
Les classifications du XIXe siècle supposent l'existence
de grandes espèces -manie, ou paranoïa, ou démence
précoce -non pas l'existence d'un domaine logiquement structuré
où les maladies se définissent par la totalité
du pathologique. Tout se passe comme si cette activité
classificatrice avait fonctionné à vide, se déployant
pour un résultat nul, se reprenant et se corrigeant sans
cesse pour ne parvenir à rien: activité incessante
qui n'a jamais réussi à devenir un travail réel.
Les
|PAGE 252
classifications n'ont guère fonctionné qu'à
titre d'images, par la valeur propre du mythe végétal
qu'elles portaient en elles. Leurs concepts clairs et explicites
sont restés sans efficacité.
Mais cette inefficacité -étrange si l'on songe aux
efforts -n'est que l'envers d'un problème. Ou plutôt,
elle est elle-même problème. Et la question qu'elle
pose, c'est celle des obstacles auxquels s'est heurtée
l'activité classificatrice lorsqu'elle s'est exercée
sur le monde de la folie. Quelles résistances se sont opposées
à ce que ce labeur morde sur son objet, et qu'au travers
de tant d'espèces et de classes, de nouveaux concepts pathologiques
s'élaborent et acquièrent leur équilibre?
Qu'y avait-il, dans l'expérience de la folie, qui fût
de nature à l'empêcher de se répartir dans
la cohérence d'un plan nosographique? Quelle profondeur,
ou quelle fluidité? Quelle structure particulière
la rendait irréductible à ce projet qui fut pourtant
essentiel à la pensée médicale du XVIIIe
siècle?
*
L'activité classificatrice s'est heurtée à
une résistance profonde, comme si le projet de répartir
les formes de la folie d'après leurs signes et leurs manifestations
comportait en lui-même une sorte de contradiction; comme
si le rapport de la folie à ce qu'elle peut montrer d'elle-même
n'était ni un rapport essentiel, ni un rapport de vérité.
Il suffit de suivre le fil même de ces classifications depuis
leur ordre général, jusqu'au détail des maladies
classées: il vient toujours un moment, où le grand
thème positiviste -classer d'après les signes visibles
-se trouve dévié ou contourné; subrepticement,
un principe intervient qui altère le sens de l'organisation,
et place entre la folie et ses figures perceptibles soit un ensemble
de dénonciations morales, soit un système causal.
La folie, à elle seule, ne peut répondre de ses
manifestations; elle forme un espace vide où tout est possible,
sauf l'ordre logique de cette possibilité. C'est donc hors
de la folie qu'il faut chercher l'origine et la signification
de cet ordre. Ce que sont ces principes hétérogènes
nous apprendra nécessairement
|PAGE 253
beaucoup sur l'expérience de la folie telle que le fait
la pensée médicale au XVIIIe siècle.
En principe, une classification ne doit interroger que les pouvoirs
de l'esprit humain dans les désordres qui lui sont propres.
Mais prenons un exemple. Arnold, en s'inspirant de Locke, perçoit
la possibilité de la folie d'après les deux facultés
majeures de l'esprit; il y a une folie qui porte sur les «idées»,
c'est-à-dire sur la qualité des éléments
représentatifs, et sur le contenu de vérité
dont ils sont susceptibles; celle qui porte sur les «notions»,
sur le travail réflexif qui les a bâties, et l'architecture
de leur vérité. L' ideal insanity, qui répond
au premier type, englobe les vésanies phrénétique,
incohérente, maniaque, et sensitive (c'est-à-dire
hallucinatoire). Lorsque la folie au contraire fait naître
son désordre parmi les notions, elle peut se présenter
sous 9 aspects différents: illusion, fantasme, bizarrerie,
impulsion, machination, exaltation, hypochondrie, folie appétitive,
et folie pathétique. Jusqu'ici la cohérence est
préservée; mais voici les 16 variétés
de cette «folie pathétique»: folie amoureuse,
jalouse, avare, misanthrope, arrogante, irascible, soupçonneuse,
timide, honteuse, triste, désespérée, superstitieuse,
nostalgique, aversive, enthousiaste 1. Le glissement des perspectives
est manifeste: on est parti d'une interrogation sur les pouvoirs
de l'esprit, et les expériences originaires par lesquelles
il était en puissance de vérité; et peu à
peu, à mesure qu'on approchait des diversités concrètes
entre lesquelles se répartit la folie, à mesure
que nous nous écartions d'une déraison qui met en
problème la raison sous sa forme générale,
à mesure que nous gagnions ces surfaces où la folie
prend les traits de l'homme réel, nous la voyions se diversifier
en autant de «caractères» et la nosographie
prendre l'allure, ou presque, d'une galerie de «portraits
moraux». Au moment où elle veut rejoindre l'homme
concret, l'expérience de la folie rencontre la morale.
Le fait n'est pas isolé chez Arnold; qu'on se souvienne
de la classification de Weickhard: là encore, on part,
1. ARNOLD, Observations on the nature, kinds, causes, and prevention
of insanity, lunacy and madness, Leicester, t. I, 1702, t. II,
1786.
|PAGE 254
pour analyser la huitième classe, celle des maladies de
l'esprit, de la distinction entre imagination, mémoire
et jugement. Mais vite on rejoint les caractérisations
morales. La classification de Vitet fait même place, à
côté des simples défauts, aux péchés
et aux vices. Pinel en gardera encore le souvenir dans l'article
«Nosographie»du Dictionnaire des sciences médicales:
«Que dire d'une classification... où le vol, la bassesse,
la méchanceté, le déplaisir, la crainte,
l'orgueil, la vanité, etc., sont inscrites au nombre des
affections maladives. Ce sont véritablement des maladies
de l'esprit, et très souvent des maladies incurables, mais
leur véritable place est plutôt dans les Maximes
de La Rochefoucauld, ou les Caractères de La Bruyère
que dans un ouvrage de pathologie 1.», On cherchait les
formes morbides de la folie; on n'a guère trouvé
que des déformations de la vie morale. Chemin faisant,
c'est la notion même de maladie qui s'est altérée,
passant d'une signification pathologique à une valeur purement
critique. L'activité rationnelle qui répartissait
les signes de la folie, est secrètement transformée
en une conscience raisonnable qui les dénombre et les dénonce.
Il suffit d'ailleurs de comparer les classifications de Vitet
ou de Weickhard aux listes qui figurent sur les registres de l'internement
pour constater qu'ici et là, c'est la même fonction
qui est au travail: les motifs de l'internement se superposent
exactement aux thèmes de la classification bien que leur
origine soit entièrement différente, et qu'aucun
des nosographes du XVIIIe siècle n'ait jamais eu contact
avec le monde des hôpitaux généraux et des
maisons de force. Mais dès que la pensée, dans sa
spéculation scientifique, essayait de rapprocher la folie
de ses visages concrets, c'était, nécessairement,
cette expérience morale de la déraison qu'elle rencontrait.
Entre le projet de classification, et les formes connues et reconnues
de la folie, le principe étranger qui s'est glissé,
c'est la déraison.
Toutes les nosographies ne glissent pas vers ces caractérisations
morales; aucune pourtant ne reste pure; là où la
morale ne joue pas un rôle de diffraction et de répartition,
1. VITET, Matière médicale réformée
ou pharmacopée médico-chirurgicale; PINEL, Dictionnaire
des Sciences médicales, 1819, t. XXXVI, p. 220.
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c'est l'organisme et le monde des causes corporelles qui l'assurent.
Le projet de Boissier de Sauvages était simple. On peut
mesurer pourtant les difficultés qu'il a rencontrées
pour établir une symptomatique solide des maladies mentales
comme si la folie se dérobait à l'évidence
de sa propre vérité. Si l'on met à part la
classe des «folies anormales», les trois ordres principaux
sont formés par les hallucinations, les bizarreries et
les délires. En apparence, chacun d'eux est défini,
en toute rigueur de méthode, à partir de ses signes
les plus manifestes: les hallucinations sont «des maladies
dont le principal symptôme est une imagination dépravée
et erronée 1»; les bizarreries doivent se comprendre
comme «dépravation du goût ou de la volonté
2» ; le délire, comme une «dépravation
de la faculté de juger». Mais à mesure qu'on
avance dans l'analyse, les caractères perdent peu à
peu leur sens de symptômes, et prennent avec de plus en
plus d'évidence une signification causale. Dès le
sommaire déjà, les hallucinations étaient
considérées comme des «erreurs de l'âme
occasionnées par le vice des organes situés hors
du cerveau, ce qui fait que l'imagination est séduite 3».
Mais le monde des causes est invoqué surtout lorsqu'il
s'agit de distinguer les signes les uns des autres, c'est-à-dire
lorsqu'on leur demande d'être autre chose qu'un signal de
reconnaissance, lorsqu'il leur faut justifier une répartition
logique en espèces et en classes. Ainsi le délire
se distingue de l'hallucination en ce que son origine est à
chercher dans le seul cerveau, et non pas dans les divers organes
du système nerveux. Veut-on établir la différence
entre les «délires essentiels» et les «délires
passagers qui accompagnent les fièvres» ? Il suffit
de rappeler que ces derniers sont dus à une altération
passagère des fluides, mais ceux-là à une
dépravation, souvent définitive, des éléments
solides 4. Au niveau général et abstrait des Ordres,
la classification est fidèle au principe de la symptomatique;
mais dès qu'on approche des formes concrètes
1. SAUVAGES, loc. cit., VII, p. 43 (cf. aussi t. I, p. 366).
2.Ibid.,p. 191.
3. Ibid., p. 1.
4. Ibid., pp. 305-334.
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de la folie, la cause physique redevient l'élément
essentiel des distinctions. Dans sa vie réelle, la folie
est tout habitée par le mouvement secret des causes. De
vérité, elle n'en détient pas par elle-même;
de nature, non plus, puisqu'elle est partagée entre ces
pouvoirs de l'esprit qui lui donnent une vérité
abstraite et générale, et le travail obscur des
causes organiques qui lui donnent une existence concrète.
De toute façon, le travail d'organisation des maladies
de l'esprit ne se fait jamais au niveau de la folie elle-même.
Elle ne peut porter témoignage de sa propre vérité.
Il faut qu'intervienne soit le jugement moral, soit l'analyse
des causes physiques. Ou bien la passion, la faute, avec tout
ce qu'elle peut comporter de liberté; ou bien la mécanique,
rigoureusement déterminée, des esprits animaux et
du genre nerveux. Mais ce n'est là qu'une antinomie apparente,
et pour nous seulement: il y a, pour la pensée classique,
une région où la morale et la mécanique,
la liberté et le corps, la passion et la pathologie, trouvent
à la fois leur unité et leur mesure. C'est l'imagination
qui a ses erreurs, ses chimères et ses présomptions
-mais en laquelle se résument également tous les
mécanismes du corps. Et en fait tout ce que peuvent avoir
de déséquilibré, d'hétérogène,
d'obscurément impur, toutes ces tentations de classifications,
elles le doivent à une certaine «analytique de l'imagination»
qui intervient en secret dans leur démarche. C'est là
que s'opère la synthèse entre la folie en général
dont on tente l'analyse, et le fou, déjà familièrement
reconnu dans la perception, dont on tente de ramener la diversité
à quelques types majeurs. C'est là que s'insère
l'expérience de la déraison, telle que nous l'avons
vue déjà intervenir dans les pratiques d'internement
expérience où l 'homme est tout ensemble, d'une
manière paradoxale, désigné et innocenté
dans sa culpabilité, mais condamné dans son animalité.
Cette expérience, elle se transcrit, pour la réflexion,
dans les termes d'une théorie de l'imagination qui se trouve
de cette manière placée au centre de toute la pensée
classique concernant la folie. L'imagination, troublée
et déviée, l'imagination à mi-chemin de l'erreur
et de la faute d'une part, et des perturbations du corps, de l'autre,
c'est ce que médecins et philosophes s'accordent à
appeler, à l'époque classique, délire.
|PAGE 257
Ainsi se dessine, au-dessus des descriptions et des classifications,
une théorie générale de la passion, de l'imagination
et du délire; en elle se nouent les rapports réels
de la folie, en général, et des fous, en particulier;
en elle également s'établissent les liens de la
folie et de la déraison. Elle est l'obscur pouvoir de synthèse
qui les réunit tous -déraison, folie et fous -dans
une seule et même expérience. C'est en ce sens qu'on
peut parler d'une transcendance du délire, qui, dirigeant
de haut l'expérience classique de la folie, rend dérisoires
les tentatives pour l'analyser d'après ses seuls symptômes.
*
Il faut tenir compte également de la résistance
de quelques thèmes majeurs qui, formés bien avant
l'époque classificatrice, subsistent, presque identiques,
presque immobiles jusqu'au début du XIXe siècle.
Tandis qu'en surface, les noms des maladies changent, et leur
place, et leurs divisions, et leurs articulations, un peu plus
profondément, dans une sorte de pénombre conceptuelle,
quelques formes massives, peu nombreuses mais de grande extension,
se maintiennent, et à chaque instant leur présence
obstinée rend vaine l'activité de classification.
Moins proches de l'activité conceptuelle et théorique
de la pensée médicale, ces notions sont voisines
au contraire de cette pensée dans son travail réel.
Ce sont elles qu'on trouve dans l'effort de Willis, et c'est à
partir d'elles qu'il pourra établir le grand principe des
cycles maniaques et mélancoliques; ce sont elles, à
l'autre bout du siècle, qu'on retrouvera lorsqu'il s'agira
de réformer les hôpitaux et de donner à l'internement
une signification médicale. Elles ont fait corps avec le
travail de la médecine, imposant leurs stables figures
plutôt par une cohésion imaginaire que par une stricte
définition conceptuelle. Elles ont vécu et se sont
maintenues sourdement grâce à d'obscures affinités
qui donnaient à chacune une marque propre et ineffaçable.
Il est facile de les retrouver bien avant Boerhaave, et de les
suivre longtemps encore après Esquirol.
En 1672, Willis publie son De Anima Brutorum dont la seconde partie
traite des «maladies qui attaquent l'âme
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animale et son siège, c'est-à-dire le cerveau et
le genre nerveux». Son analyse reprend les grandes maladies
reconnues depuis longtemps par la tradition médicale: la
Frénésie, sorte de fureur qui s'accompagne de fièvre,
et dont il faut distinguer, par sa plus grande brièveté,
le Délire. La Manie est une fureur sans fièvre.
La Mélancolie ne connaît ni fureur ni fièvre:
elle est caractérisée par une tristesse et une frayeur
qui s'appliquent à des objets peu nombreux, souvent même
à une préoccupation unique. Quant à la Stupidité,
c'est le fait de tous les gens chez qui «l'imagination,
tout comme la mémoire et le jugement, sont en défaut».
Si l'oeuvre de Willis a une importance dans la définition
des diverses maladies mentales, c'est dans la mesure où
le travail s'est accompli à l'intérieur même
de ces catégories majeures. Willis ne restructure pas l'espace
nosographique, mais dégage des formes qui lentement regroupent,
tendent à unifier, à confondre presque, par la vertu
d'une image; c'est ainsi qu'il parvient presque à la notion
de manie-mélancolie: «Ces deux affections sont si
voisines qu'elles se transforment souvent l'une dans l'autre,
et que l'une aboutit souvent à l'autre... Souvent ces deux
maladies se succèdent et se font réciproquement
place comme la fumée et la flamme 1.» Dans d'autres
cas Willis distingue ce qui était resté à
peu près confondu. Distinction plus pratique que conceptuelle,
division relative, et par degrés, d'une notion qui garde
son identité fondamentale. Ainsi fait-il pour la grande
famille de ceux qui sont atteints de stupidité: il y a
d'abord ceux qui ne sont pas capables de posséder la littérature,
ni aucune des sciences libérales, mais qui sont assez habiles
pour apprendre les arts mécaniques; puis viennent ceux
qui sont tout juste capables de devenir des agriculteurs; ensuite
ceux qui peuvent tout au plus apprendre à subsister dans
la vie et à connaître les habitudes indispensables;
quant à ceux du dernier rang, c'est à peine s'ils
comprennent quoi que ce soit et s'ils agissent sciemment 2. Le
travail effectif ne s'est pas opéré sur les classes
nouvelles, mais sur les vieilles familles de la tradition,
1. WILLIS, Opera, II, p. 255.
2. Ibid., pp. 269-270.
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là où les images étaient les plus nombreuses,
les visages les plus familièrement reconnus.
En 1785, lorsque Colombier et Doublet publient leur instruction,
plus d'un siècle a passé depuis Willis. Les grands
systèmes nosologiques se sont édifiés. Il
semble que de tous ces monuments, il ne reste rien; Doublet s'adresse
aux médecins et aux directeurs d'établissement;
il veut leur donner des conseils de diagnostic, et de thérapeutique.
Il ne connaît qu'une classification, celle qui avait déjà
cours au temps de Willis: la frénésie, toujours
accompagnée d'inflammation et de fièvre; la manie
où la fureur n'est pas signe d'une affection du cerveau;
la mélancolie qui diffère de la manie en deux choses:
«La première, en ce que le délire mélancolique
est borné à un seul objet, qu'on appelle point mélancolique;
la seconde, en ce que le délire... est toujours pacifique.»
À cela, s'ajoute la démence qui correspond à
la stupidité de Willis, et qui groupe toutes les formes
d'affaiblissement des facultés. Un peu plus tard, lorsque
le ministre de l'Intérieur demande à Giraudy un
rapport sur Charenton, le tableau présenté distingue
les cas de mélancolie, ceux de manie, et ceux de démence;
les seules modifications importantes concernent l'hypochondrie
qui se trouve isolée, avec un tout petit nombre de représentants
(8 seulement sur 476 internés) et l'idiotisme qu'on commence
en ce début de XIXe siècle à distinguer de
la démence. Haslam en ses Observations sur la folie ne
tient pas compte des incurables; il écarte donc déments
et idiots et ne reconnaît à la folie que deux images:
manie et mélancolie.
On le voit, le cadre nosologique est resté d'une stabilité
remarquable, à travers toutes les tentatives qu'a pu faire
le XVIIIe siècle pour le modifier. Au moment où
débuteront les grandes synthèses psychiatriques
et les systèmes de la folie, on pourra reprendre les grandes
espèces de déraison telles qu'elles ont été
transmises: Pinel, parmi les vésanies, compte la mélancolie,
la manie, la démence et l'idiotisme; à quoi il ajoute
l'hypochondrie, le somnambulisme, et l'hydrophobie 1. Esquirol
n'ajoute que cette nouvelle famille de la monomanie, à
la série maintenant traditionnelle:
1. PINEL, Nosographie philosophique, Paris, 1798.
|PAGE 260
manie, mélancolie, démence et imbécillité
1. Les visages déjà dessinés et reconnus
de la folie n'ont pas été modifiés par les
constructions nosologiques ; la répartition en espèces
quasi végétales n'est pas parvenue à dissocier
ou altérer la solidité primitive de leurs caractères.
D'un bout à l'autre de l'âge classique, le monde
de la folie s'articule selon les mêmes frontières.
À un autre siècle, il appartiendra de découvrir
la paralysie générale, de partager les névroses
et les psychoses, d'édifier la paranoïa et la démence
précoce; à un autre encore de cerner la schizophrénie.
Ce travail patient de l'observation, le XVIIe ni le XVIIIe siècle
ne le connaissent pas. Ils ont discerné de précaires
familles dans le jardin des espèces: mais ces notions n'ont
guère entamé la solidité de cette expérience
quasi perceptive que l'on faisait d'autre part. La pensée
médicale reposait tranquillement sur des formes qui ne
se modifiaient pas, et qui poursuivaient leur vie silencieuse.
La nature hiérarchisée et ordonnée des classificateurs
n'était qu'une seconde nature par rapport à ces
formes essentielles.
Fixons-les, pour plus de sûreté, car leur sens propre
à l'époque classique risque de se cacher sous la
permanence des mots que nous-mêmes avons repris. Les articles
de l'Encyclopédie, dans la mesure même où
ils ne font pas oeuvre originale, peuvent servir de repère.
-Par opposition à la frénésie, délire
fiévreux, la manie est un délire sans fièvre,
au moins essentielle; elle comporte «toutes ces maladies
longues dans lesquelles les malades non seulement déraisonnent,
mais n'aperçoivent pas comme il faut et font des actions
qui sont ou paraissent sans motifs, extraordinaires et ridicules».
-La mélancolie est aussi un délire, mais un «délire
particulier, roulant sur un ou deux objets déterminément,
sans fièvre ni fureur, en quoi elle diffère de la
manie et de la phrénésie. Ce délire est joint
le plus souvent à une tristesse insurmontable, à
une humeur sombre, à une misanthropie, à un penchant
décidé pour la solitude».
-La démence s'oppose à la mélancolie et à
la manie; celles-ci ne sont que «l'exercice dépravé
de la mémoire et
1. ESQUIROL, Des maladies mentales, Paris, 1838.
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de l'entendement»; elle, en revanche, est une rigoureuse
«paralysie de l'esprit», ou encore «une abolition
de la faculté de raisonner»; les fibres du cerveau
ne sont pas susceptibles d'impressions, et les esprits animaux
ne sont plus capables de les mouvoir. D'Aumont, l'auteur de cet
article, voit dans la «fatuité» un degré
moins accentué de démence: un simple affaiblissement
de l'entendement et de la mémoire.
Malgré quelques modifications de détail, on voit
se former et se maintenir, dans toute cette médecine classique,
certaines appartenances essentielles, autrement plus solides que
les parentés nosographiques, peut-être parce qu'elles
sont plus éprouvées que conçues, parce qu'elles
ont été imaginées de longue date et longtemps
rêvées: frénésie, et chaleur des fièvres;
manie et agitation furieuse; mélancolie et isolement quasi
insulaire du délire; démence et désordre
de l'esprit. Sur ces profondeurs qualitatives de la perception
médicale, les systèmes nosologiques ont joué,
scintillé parfois quelques instants. Ils n'ont pas pris
figure dans l’histoire réelle de la folie.
*
Il reste enfin un troisième obstacle. Celui-ci est constitué
par les résistances et les développements propres
de la pratique médicale.
Depuis longtemps, et dans le domaine entier de la médecine,
la thérapeutique suivait une route relativement indépendante.
Jamais en tout cas, depuis l'Antiquité, elle n'avait su
ordonner toutes ses formes aux concepts de la théorie médicale.
Et plus que toute autre maladie, la folie a maintenu autour d'elle,
et jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, tout un corps
de pratiques à la fois archaïques par leur origine,
magiques par leur signification, et extramédicales par
leur système d'application. Tout ce que la folie pouvait
cacher de pouvoirs terrifiants entretenait dans sa vivacité
à peine secrète la vie sourde de ces pratiques.
Mais à la fin du XVIIe siècle, un événement
s'est produit, qui, en renforçant l'autonomie des pratiques,
lui a donné un style neuf et toute une nouvelle possibilité
de développement. Cet événement, c'est la
définition des troubles
|PAGE 262
qu'on appelle d'abord «vapeurs» et qui prendront une
si grande extension au XVIIIe siècle sous le nom de «maladies
de nerfs». Très tôt, et par la force d'expansion
de leurs concepts, elles bouleversent le vieil espace nosographique,
et ne tardent pas à le recouvrir presque entièrement.
Cullen pourra écrire, dans ses Institutions de médecine
pratique: «Je me propose de comprendre ici, sous le titre
de maladies nerveuses, toutes les affections préternaturelles
du sentiment et du mouvement, qui ne sont point accompagnées
de fièvre comme symptôme de la maladie primitive;
j'y comprends aussi toutes celles qui ne dépendent point
d'une affection locale des organes, mais d'une affection plus
générale du système nerveux et des propriétés
de ce système sur lesquelles sont fondés surtout
le sentiment et le mouvement 1.» Ce monde nouveau des vapeurs
et des maladies de nerfs a sa dynamique propre; les forces qui
s'y déploient, les classes, les espèces et les genres
qu'on peut y distinguer ne coïncident plus avec les formes
familières aux nosographies. Il semble que vienne de s'ouvrir
tout un espace pathologique encore inconnu, qui échappe
aux règles habituelles de l'analyse et de la description
médicale: «Les philosophes invitent les médecins
à s'enfoncer dans ce labyrinthe; ils leur en facilitent
les routes en débarrassant la métaphysique du fatras
des écoles, en expliquant analytiquement les principales
facultés de l'âme, en montrant leur liaison intime
avec les mouvements du corps, en remontant eux-mêmes aux
premiers fondements de son organisation 2.»
Les projets de classification des vapeurs sont, eux aussi, innombrables.
Aucun ne repose sur les principes qui guidaient Sydenham, Sauvages,
ou Linné. Viridet les distingue à la fois selon
le mécanisme du trouble, et sa localisation: les «vapeurs
générales naissent dans tout le corps»; les
«vapeurs particulières se forment dans une partie»;
les premières «viennent de la suppression du cours
des esprits animaux»; les secondes «viennent d'un
ferment
1. CULLEN, Institutions de médecine pratique, II, trad.
Pinel, Paris, 1785, p. 61.
2. DE LA ROCHE, Analyse des fonctions du système nerveux,
Genève, 1778.
I, préface p. VIII.
|PAGE 263
dans ou auprès des nerfs»; ou encore «de la
contraction de la cavité des nerfs par lesquels les esprits
animaux remontent ou descendent 1». Beauchesne propose une
classification purement étiologique, d'après les
tempéraments, les prédispositions et les altérations
du système nerveux: d'abord les «maladies avec matière
et lésion organique», qui dépendent d'un «tempérament
bilieux-flegmatique» ; puis les maladies nerveuses hystériques,
qui se distinguent par «un tempérament bilieux-mélancolique
et des lésions particulières à la matrice»;
enfin les maladies caractérisées par «un relâchement
des solides et la dégénération des humeurs»
; ici les causes sont plutôt «un tempérament
sanguin flegmatique, des passions malheureuses, etc. 2».
Tout à fait à la fin du siècle, dans la grande
discussion qui a suivi les ouvrages de Tissot et de Pomme, Pressavin
a donné aux maladies de nerfs leur extension la plus grande;
elles comprennent tous les troubles qui peuvent atteindre les
fonctions majeures de l'organisme, et elles se distinguent les
unes des autres selon les fonctions qui sont perturbées.
Quand les nerfs du sentiment sont atteints, et si leur activité
est diminuée, il y a engourdissement, stupeur, et coma;
si elle est augmentée au contraire, il y a démangeaison,
chatouillement et douleur. Les fonctions motrices peuvent être
troublées de la même façon: leur diminution
provoque la paralysie et la catalepsie, leur augmentation, l'éréthisme
et le spasme; quant aux convulsions elles sont dues à une
activité irrégulière, tantôt trop faible,
tantôt trop forte -alternance qu'on rencontre par exemple
dans l'épilepsie 3.
Par leur nature, certes, ces concepts sont étrangers aux
classifications traditionnelles. Mais ce qui fait surtout leur
originalité, c'est qu'à la différence des
notions de la nosographie, ils sont immédiatement liés
à une pratique; ou plutôt, ils sont dès leur
formation tout pénétrés de thèmes
thérapeutiques, car ce qui les constitue et les organise,
ce sont des images -des images par lesquelles peuvent
1. VIRIDET, Dissertation sur les vapeurs, Yverdon, 1726, p. 32.
2. BEAUCHESNE, Des influences des affections de l'âme, Paris,
1783, pp. 65-182 et pp. 221-223.
3. PRESSAVIN, Nouveau Traité des vapeurs, Lyon, 1770, pp.
7-31.
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communiquer d'emblée médecins et malades: les vapeurs
qui montent de l 'hypochondre, les nerfs tendus, «froissés
et racornis», les fibres imprégnées de moiteurs
et d'humidité, les ardeurs brûlantes qui dessèchent
les organes -autant de schémas explicatifs, c'est vrai;
mais autant de thèmes ambigus où l'imagination du
malade donne forme, espace, substance et langage à ses
propres souffrances, et où celle du médecin projette
aussitôt le dessin des interventions nécessaires
au rétablissement de la santé. Dans ce monde nouveau
de la pathologie, si décrié et tourné en
ridicule depuis le XIXe siècle, quelque chose d'important
se passe -et pour la première fois, sans doute, dans l'histoire
de la médecine: l'explication théorique se trouve
coïncider avec une double projection: celle du mal par le
malade, et celle de la suppression du mal par le médecin.
Les maladies de nerfs autorisent les complicités de la
cure. Tout un monde de symboles et d'images est en train de naître
où le médecin va inaugurer, avec son malade, un
premier dialogue.
Dès lors, tout au long du XVIIIe siècle, une médecine
se développe où le couple médecin-malade
est en train de devenir l'élément constituant. C'est
ce couple, avec les figures imaginaires par lesquelles il communique,
qui organise, selon des modes nouveaux, le monde de la folie.
Les cures d'échauffement ou de rafraîchissement,
de roboration ou de détente, tout le labeur, commun au
médecin et au malade, des réalisations imaginaires,
laissent se profiler des formes pathologiques, que les classifications
seront de plus en plus incapables d'assimiler. Mais c'est à
l'intérieur de ces formes, même s'il est vrai qu'elles
aussi ont passé, que s'est effectué le véritable
travail du savoir.
*
Reportons l'attention sur notre point de départ: d'un côté,
une conscience qui prétend reconnaître le fou sans
médiation, sans même cette médiation qui serait
une connaissance discursive de la folie; de l'autre une science
qui prétend pouvoir déployer selon le plan de ses
virtualités toutes les formes de la folie, avec tous les
signes qui manifestent sa vérité. Dans l'entre-deux,
rien, un vide;
|PAGE 265
une absence, presque sensible, tant elle est évidente,
de ce que serait la folie comme forme concrète et générale,
comme élément réel dans lequel les fous se
retrouveraient, comme sol profond d'où viendraient à
naître, en leur surprenante particularité, les signes
de l'insensé. La maladie mentale, à l'âge
classique, n'existe pas, si on entend par là la patrie
naturelle de l'insensé, la médiation entre le fou
qu'on perçoit et la démence qu'on analyse, bref
le lien du fou à sa folie. Le fou et la folie sont étrangers
l'un à l'autre; leur vérité à chacun
est retenue, et comme confisquée en eux-mêmes.
La déraison, c'est tout d'abord cela: cette scission profonde,
qui relève d'un âge d'entendement, et qui aliène
l'un par rapport à l'autre en les rendant étrangers
l'un à l'autre, le fou et sa folie.
La déraison, nous pouvons donc l'appréhender déjà
dans ce vide. L'internement, d'ailleurs, n'en était-il
pas la version institutionnelle? L'internement, comme espace indifférencié
d'exclusion, ne régnait-il pas entre le fou et la folie,
entre la reconnaissance immédiate, et une vérité
toujours différée, couvrant ainsi dans les structures
sociales le même champ que la déraison dans les structures
du savoir?
Mais la déraison est plus que ce vide dans lequel on commence
à la voir s'esquisser. La perception du fou n'avait finalement
pour contenu que la raison elle-même; l'analyse de la folie
parmi les espèces de la maladie n'avait de son côté
pour principe que l'ordre de raison d'une sagesse naturelle; si
bien que là où on cherchait la plénitude
positive de la folie, on ne retrouvait jamais que la raison, la
folie devenant ainsi paradoxalement absence de folie et présence
universelle de la raison. La folie de la folie est d'être
secrètement raison. Et cette non-folie, comme contenu de
la folie, est le deuxième point essentiel à marquer
à propos de la déraison. La déraison c'est
que la vérité de la folie est raison.
Ou plutôt quasi-raison. Et c'est là le troisième
caractère fondamental, que les pages suivantes essaieront
d'expliciter jusqu'au bout. C'est que si la raison est bien le
contenu de la perception du fou, ce n'est pas sans qu'elle soit
affectée d'un certain indice négatif. Une instance
est là au
|PAGE 266
travail qui donne à cette non-raison son style singulier.
Le fou a beau être fou par rapport à la raison, pour
elle et par elle, il a beau être raison pour pouvoir être
objet de la raison, cette distance prise fait problème;
et ce travail du négatif ne peut pas être simplement
le vide d'une négation. D'autre part nous avons vu à
quels obstacles s'est heurté le projet d'une «naturalisation»
de la folie dans le style d'une histoire des maladies et des plantes.
Malgré tant d'efforts répétés, la
folie n'est jamais entrée complètement dans l'ordre
rationnel des espèces. C'est que d'autres forces régnaient
en profondeur. Des forces qui sont étrangères au
plan théorique des concepts et qui savent lui résister
au point de le bouleverser finalement.
Quelles sont donc ces forces qui agissent ici? Quel est donc ce
pouvoir de négation qui s'exerce là? Dans ce monde
classique, où la raison semble contenu et vérité
de tout, même de la folie, quelles sont ces instances secrètes,
et qui résistent? Ici et là, dans la connaissance
de la folie et la reconnaissance du fou, n'est-ce pas la même
vertu qui insidieusement se déploie, et se joue de la raison?
Et si c'était bien la même, ne serions-nous pas alors
en posture de définir l'essence, et la force vive de la
déraison, comme centre secret de l'expérience classique
de la folie?
Mais il faut maintenant procéder lentement et détail
par détail. Nous acheminer, avec un respect d'historien,
à partir de ce que nous connaissons déjà;
c'est-à-dire des obstacles rencontrés dans la naturalisation
de la folie, et dans sa projection sur un plan rationnel. Il faut,
pièce à pièce, les analyser après
le dénombrement encore grossier qu'il a été
possible d'en faire: d'abord la transcendance de la passion, de
l'imagination et du délire, comme formes constituantes
de la folie; puis les figures traditionnelles qui ont tout au
long de l'âge classique articulé et élaboré
le domaine de la folie; enfin la confrontation du médecin
et du malade dans le monde imaginaire de la thérapeutique.
Peut-être est-ce là que se cachent les forces positives
de la déraison, le travail qui est à la fois le
corrélatif et la compensation de ce non-être qu'elle
est, de ce vide, de cette absence, toujours creusée davantage,
de la folie.
Ce travail, et les forces qui l'animent, nous essaierons
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de ne pas le décrire comme l'évolution de concepts
théoriques, à la surface d'une connaissance; mais
en tranchant dans l'épaisseur historique d'une expérience,
nous tenterons de ressaisir le mouvement par lequel est devenue
finalement possible une connaissance de la folie: cette connaissance
qui est la nôtre et dont le freudisme n'est pas parvenu,
parce qu'il n'y était pas destiné, à nous
détacher entièrement. Dans cette connaissance, la
maladie mentale est enfin présente, la déraison
a disparu d'elle-même, sauf aux yeux de ceux qui se demandent
ce que peut bien signifier dans le monde moderne cette présence
têtue et ressassée d'une folie nécessairement
accompagnée de sa science, de sa médecine, de ses
médecins, d'une folie entièrement incluse dans le
pathétique d'une maladie mentale.
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