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CHAPITRE II
La transcendance du délire
«Nous appelons folie cette maladie des organes du cerveau...1»
Les problèmes de la folie rôdent autour de la matérialité
de l'âme.
Dans ce mal que les nosologies décrivent si facilement
comme maladie, de quelle manière l'âme se trouve-t-elle
concernée: comme un segment du corps attaqué par
la maladie au même titre que les autres? comme une sensibilité
générale liée au tout de l'organisme, et
troublée avec lui? comme un principe indépendant,
spirituel, auquel n'échapperaient que ses instruments transitoires
et matériels?
Questions de philosophes desquelles s'enchante le XVIIIe siècle;
questions indéfiniment réversibles et dont chaque
réponse multiplie l'ambiguïté.
Il y a d'abord tout le poids d'une tradition: tradition de théologiens
et de casuistes, tradition de juristes aussi et de juges. Pourvu
qu'il donne quelques-uns des signes extérieurs de la pénitence,
un fou peut être entendu en confession et recevoir l'absolution;
quand bien même tout marquerait qu'il est hors de son sens,
on a le droit et le devoir de supposer que l'Esprit a éclairé
son âme par des voies qui ne sont ni sensibles, ni matérielles
-voies «desquelles Dieu se sert quelquefois, c'est à
savoir le ministère des Anges ou bien une inspiration immédiate
2». Etait-il d'ailleurs en état de grâce au
moment où il est
1. VOLTAIRE, Dictionnaire philosophique, article Folie, éd.
Benda, t. I, p. 285.
2. SAINTE-BEUVE, Résolution de quelques cas de conscience,
Paris, 1689,
I, p. 65. C'est aussi la règle appliquée aux sourds-muets.
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entré en démence? Le fou, à n'en pas douter,
sera sauvé, quoi qu'il ait fait en sa folie: son âme
est restée en retrait, protégée de la maladie
-et préservée, par la maladie elle-même, du
mal. L'âme n'est pas assez engagée dans la folie
pour pécher en elle.
Et les juges n'y contredisent point, qui n'acceptent pas comme
crime le geste d'un fou, qui décident de la curatelle en
supposant toujours que la folie n'est qu'empêchement provisoire,
où l'âme n'est pas plus atteinte qu'elle n'est inexistante
ou fragmentaire chez l'enfant. Sans l'interdiction d'ailleurs,
le fou, même enfermé, ne perd rien de sa personnalité
civile, et le Parlement de Paris a bien précisé
que cette preuve de facto de l'aliénation qu'est l'internement
ne changeait en rien la capacité légale du sujet
1.
L'âme des fous n'est pas folle.
Et cependant pour qui philosophe sur l'exactitude de la médecine,
sur ses échecs et ses succès, l'âme n'est-elle
pas plus et moins que cette libre prisonnière? Ne faut-il
pas qu'elle fasse partie de la matière, si par la matière,
à travers elle et à cause d'elle, elle est atteinte
dans le libre exercice de ses fonctions les plus essentielles:
dans le jugement lui-même? Et si toute la tradition des
juristes a raison d'établir l'innocence du fou, ce n'est
pas que sa liberté secrète soit protégée
par son impuissance, c'est que l'irrésistible puissance
de son corps atteint sa liberté jusqu'à la supprimer
entièrement: «Cette pauvre âme... n'est pas
alors maîtresse de ses pensées, mais est contrainte
d'être attentive aux images que les traces de son cerveau
forment en elle 2.» Mais la raison restaurée, plus
clairement encore, porte preuve que l'âme n'est que matière
et corps organisés; car la folie n'est jamais que destruction,
et comment prouver que l'âme est réellement détruite,
qu'elle n'est pas simplement enchaînée ou cachée,
ou repoussée ailleurs? Mais la reconduire dans ses pouvoirs,
lui restituer son intégrité, lui redonner force
et liberté par la seule addition
1. Cf. un arrêt du Parlement de Paris du 30 août 1711.
Cité in PARTURIER, L'Assistance à Paris sous l'Ancien
Régime et la Révolution, Paris, 1897, p. 159 et
note 1.
2. L'Âme matérielle, ou nouveau système sur
les purs principes des philosophes anciens et modernes qui soutiennent
son immatérialité. Arsenal, ms. 2239, p. 139.
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d'une matière habile et concertée -c'est se donner
la preuve que l'âme a dans la matière sa vertu et
sa perfection, puisque c'est un peu de matière ajoutée
qui la fait passer d'une imperfection accidentelle à sa
nature parfaite: «Un être immortel peut-il admettre
la transposition de ces parties et souffrir que l'on ajoute à
la simplicité de son tout dont il est impossible que rien
puisse se détacher 1 ?»,
Ce dialogue aussi vieux que la confrontation, dans la pensée
stoïcienne, de l'humanisme et de la médecine, Voltaire
le reprend, tâchant de le serrer au plus près. Doctes
et docteurs cherchent à maintenir la pureté de l'âme,
et, s'adressant au fou, ils voudraient le convaincre que sa folie
se limite aux seuls phénomènes du corps. Bon gré
mal gré, le fou doit avoir, dans une région de lui-même
qu'il ignore, une âme saine, et promise à l'éternité:
«Mon ami, quoique tu aies perdu le sens commun, ton âme
est aussi spirituelle, aussi pure, aussi immortelle que la nôtre;
mais la nôtre est bien logée, la tienne l'est mal;
les fenêtres de la maison sont bouchées..., l'air
lui manque, elle étouffe.» Mais le fou a ses bons
moments; ou plutôt, il est, dans sa folie, le moment même
de la vérité; insensé, il a plus de sens
commun et déraisonne moins que les raisonnables. Du fond
de sa folie raisonneuse, c'est-à-dire du haut de sa sagesse
folle, il sait bien que son âme est atteinte; et renouvelant,
en sens contraire, le paradoxe d'Epiménide, il dit qu'il
est fou jusqu'au tréfonds de son âme, et ce disant,
énonce la vérité. «Mes amis, vous supposez
à votre habitude ce qui est en question. Mes fenêtres
sont aussi bien ouvertes que les vôtres, puisque je vois
les mêmes objets et que j'entends les mêmes paroles.
Il faut donc nécessairement que mon âme fasse un
mauvais usage des sens, et que mon âme soit elle-même
un sens vicié, une qualité dépravée.
En un mot ou mon âme est folle par elle-même; ou je
n'ai point d'âme 2.»
Prudence à deux têtes de cet Épiménide
voltairien, qui dit en quelque sorte: ou bien les Crétois
sont menteurs, ou bien je mens; voulant dire en réalité
les deux à la fois: que la folie atteint la nature profonde
de son âme, et que
1. Ibid.
2. VOLTAIRE, loc. cit., p. 286.
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par conséquent son âme n'existe pas comme être
spirituel. Dilemme qui suggère l'enchaînement qu'il
cache. C'est cet enchaînement qu'il faut essayer de suivre.
Il n'est simple qu'à première vue.
D'un côté la folie ne peut pas être assimilée
à un trouble des sens; les fenêtres sont intactes,
et si on y voit mal dans la maison, ce n'est pas qu'elles soient
obturées. Ici, Voltaire traverse d'un bond tout un champ
de discussions médicales. Sous l'influence de Locke, beaucoup
de médecins cherchaient l'origine de la folie dans un trouble
de la sensibilité: si on voit des diables, si on entend
des voix, l'âme n'y est pour rien, elle reçoit comme
elle peut ce que lui imposent les sens 1. À quoi Sauvages,
parmi d'autres, répondait: celui qui louche et voit double,
n'est pas fou; mais celui qui, voyant double, croit bel et bien
qu'il y a deux hommes 2. Trouble de l'âme, non de l'oeil;
ce n'est pas parce que la fenêtre est en mauvais état,
mais parce que l'habitant est malade. Voltaire est de cet avis.
La prudence est d'écarter un sensualisme primaire, d'éviter
qu'une application trop directe et trop simple de Locke ne finisse
par protéger une âme dont le sensualisme pourtant
veut réduire les pouvoirs.
Mais si le trouble des sens n'est pas la cause de la folie, il
en est le modèle. Une atteinte de l'oeil prévient
l'exercice exact de la vue; une atteinte du cerveau, organe de
l'esprit, troublera de la même façon l'âme
elle-même: «Cette réflexion peut faire soupçonner
que la faculté de penser donnée de Dieu à
l'homme est sujette au dérangement comme les autres sens.
Un fou est un malade dont le cerveau pâtit, comme le goutteux
est un malade qui souffre aux pieds et aux mains; il pensait par
le cerveau, comme il marchait par les pieds, sans rien connaître
ni de son pouvoir incompréhensible de marcher ni de son
pouvoir non moins incompréhensible de penser 3.»,
Du cerveau à l'âme, le rapport est le même
que de l'oeil à la vue; et de l'âme au cerveau, le
même que du projet de marcher aux jambes qui se plient.
Dans le corps, l'âme ne fait
1. Par exemple les collaborateurs du Dictionnaire de James.
2. SAUVAGES, loc. cit., t. VII, pp. 130, 141 et pp. 14-15.
3. VOLTAIRE, loc. cit., p. 286.
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autre chose que de nouer des rapports analogues à ceux
que le corps a lui-même établis. Elle est le sens
des sens, l'action de l'action. Et tout comme la marche est empêchée
par la paralysie de la jambe, la vue brouillée par le trouble
de l'oeil, l'âme sera atteinte par les lésions du
corps et surtout les lésions de cet organe privilégié
qui est le cerveau, et qui est l'organe de tous les organes -à
la fois de tous les sens et de toutes les actions. L'âme
est donc tout aussi engagée dans le corps que la vue l'est
dans l'oeil, ou l'action dans les muscles. Que si maintenant on
supprime l'oeil... Et il est montré par là et que
«mon âme est folle par elle-même», dans
sa substance propre, dans ce qui fait l'essentiel de la nature;
et que «je n'ai point d'âme», autre que celle
qui est définie par l'exercice des organes de mon corps.
En bref, Voltaire conclut de ce que la folie n'est pas une atteinte
des sens au fait que l'âme n'est pas, de nature, différente
de n'importe lequel des sens, avec le cerveau pour organe. Il
a glissé subrepticement d'un problème médical
clairement défini à son époque (genèse
de la folie à partir d'une hallucination des sens, ou d'un
délire de l'esprit -théorie périphérique
ou théorie centrale comme nous dirions en notre langage)
à un problème philosophique qui, en droit ni en
fait, ne lui est superposable: la folie prouve-t-elle ou non,
la matérialité de l'âme? Il a feint de repousser,
pour la première question, toute forme de réponse
sensualiste, pour la mieux imposer comme solution au second problème
-cette reprise dernière du sensualisme marquant d'autre
part qu'il avait en fait abandonné la question première,
la question médicale du rôle des organes des sens
dans l'origine de la folie.
En soi, et dépouillée des intentions polémiques
qu'elle recèle, cette superposition est significative.
Car elle n'appartient pas à la problématique médicale
du XVIIIe siècle; elle mêle au problème sens-cerveau,
périphérie-centre, qui, lui, est de plain-pied avec
la réflexion des médecins, une analyse critique
qui repose sur la dissociation de l'âme et du corps. Un
jour viendra bien où pour les médecins eux-mêmes
le problème de l'origine, de la détermination causale,
du siège de la folie prendra des valeurs matérialistes
ou non. Mais ces valeurs ne seront reconnues qu'au
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XIXe siècle, lorsque précisément, la problématique
définie par Voltaire sera acceptée comme allant
de soi; alors, et alors seulement, seront possibles une psychiatrie
spiritualiste et une psychiatrie matérialiste, une conception
de la folie qui la réduit au corps, et une autre qui la
laisse valoir dans l'élément immatériel de
l'âme. Mais le texte de Voltaire, précisément
dans ce qu'il a de contradictoire, d'abusif, dans la ruse qui
s'y trouve intentionnellement investie, n'est pas représentatif
de l'expérience de la folie dans ce qu'elle pouvait avoir,
au XVIIIe siècle, de vivant, de massif, d'épais.
Il s'oriente, ce texte, sous la direction de l'ironie, vers quelque
chose qui déborde dans le temps cette expérience,
vers la position la moins ironique qui soit du problème
de la folie. Il indique et laisse présager sous une autre
dialectique et polémique, dans la subtilité encore
vide des concepts, ce qui deviendra au XIXe siècle évidence
hors de question: ou bien la folie est l'atteinte organique d'un
principe matériel, ou elle est le trouble spirituel d'une
âme immatérielle.
Que Voltaire ait esquissé de l'extérieur, et par
des détours complexes cette problématique simple,
n'autorise pas à la reconnaître comme essentielle
à la pensée du XVIIIe siècle. L'interrogation
sur le partage du corps et de l'âme n'est pas née
du fond de la médecine classique; c'est un problème
importé à une date assez récente, et décalé
à partir d'une intention philosophique.
Ce qu'admet sans problème la médecine de l'âge
classique, le sol sur lequel elle chemine sans poser de question,
c'est une autre simplicité -plus complexe pour nous qui
sommes habitués depuis le XIXe siècle, à
penser les problèmes de la psychiatrie dans l'opposition
de l'esprit et du corps, opposition qui n'est qu'atténuée,
aménagée, et esquivée dans des notions comme
celles de psycho et d'organo-genèse -cette simplicité,
c'est celle qu'oppose Tissot aux chimères abstractives
des philosophes; c'est la belle unité sensible de l'âme
et du corps, avant toutes ces dissociations que la médecine
ignore: «C'est à la métaphysique à
rechercher les causes de l'influence de l'esprit sur le corps,
et du corps sur l'esprit; la médecine pénètre
moins avant, mais voit peut-être mieux; elle néglige
les causes et ne s'arrête qu'aux phénomènes.
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L'expérience lui apprend que tel état du corps produit
nécessairement tels mouvements de l'âme qui modifient
le corps à leur tour; elle fait que, tandis que l'âme
est occupée à penser, une partie du cerveau est
dans un état de tension; elle ne porte pas plus loin ses
recherches et ne cherche pas à en savoir davantage. L'union
de l'esprit et du corps est si forte qu'on a de la peine à
concevoir que l'un puisse agir sans le consentement de l'autre.
Les sens transmettent à l'esprit le mobile de ses pensées,
en ébranlant les fibres du cerveau, et tandis que l'âme
s'en occupe les organes du cerveau sont dans un mouvement plus
ou moins fort, dans une tension plus ou moins grande 1.»
Règle méthodologique à appliquer aussitôt:
lorsqu'il est question dans les textes médicaux de l'âge
classique, de folies, de vésanies, et même, d'une
manière très explicite, de «maladies mentales»
ou de «maladies de l'esprit», ce qui est désigné
par là ce n'est pas un domaine de troubles psychologiques,
ou de faits spirituels qui s'opposeraient au domaine des pathologies
organiques. Gardons toujours à l'esprit que Willis classe
la manie parmi les maladies de la tête, et l'hystérie
parmi les maladies convulsives; que Sauvages fait entrer dans
la classe des «vésanies» la bévue, le
vertige et le tintouin. Et bien d'autres étrangetés.
C'est un jeu auquel les médecins-historiens aiment à
se livrer: retrouver sous les descriptions des classiques les
vraies maladies qui s'y trouvent désignées. Quand
Willis parlait d'hystérie n'enveloppait-il pas des phénomènes
épileptiques? Quand Boerhaave parlait de manies, ne décrivait-il
pas des paranoïas? Sous telle mélancolie de Diemerbroek,
n'est-il pas facile de retrouver les signes certains d'une névrose
obsessionnelle?
Ce sont là jeux de princes 2, non d'historiens. Il se peut
que, d'un siècle à l'autre, on ne parle pas sous
le même nom, des mêmes maladies; mais c'est que, fondamentalement,
il n'est pas question de la même maladie. Qui dit folie,
au XVIIe et au XVIIIe siècle, ne dit pas, au sens strict,
«maladie de l'esprit», mais bien quelque chose où
le corps et l'âme sont ensemble en question. C'est de cela
à peu près
1. TISSOT, Avis aux gens de lettres, traduction française,
1767, pp. 1-3. 2. Il faut supposer, évidemment, qu'ils
ont lu Diemerbroek.
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que parlait Zacchias lorsqu'il proposait cette définition
qui peut, en gros, valoir pour tout l'âge classique: Amentiae
a proprio cerebri morbo et ratiocinatricis facultatis laesione
dependent 1.
Laissant donc de côté une problématique qui
a été ajoutée, assez tardivement, à
l'expérience de la folie, nous allons essayer maintenant
de dégager les structures qui lui appartiennent en propre
-commençant par les plus extérieures (le cycle de
la causalité), gagnant ensuite de plus intérieures
et de moins visibles (le cycle de la passion et de l'image), pour
tenter de rejoindre enfin, au creux de cette expérience,
ce qui a pu la constituer comme telle, le moment essentiel du
délire.
*
La distinction entre causes lointaines et causes immédiates,
familière à tous les textes classiques, peut bien
paraître au premier regard sans grande conséquence,
et n'offrir pour organiser le monde de la causalité qu'une
structure fragile. En fait, elle a été d'un poids
considérable; ce qu'il peut y avoir en elle d'arbitraire
apparent cache un pouvoir structurant très rigoureux.
Lorsque Willis parle des causes prochaines de la manie, il entend
une double altération des esprits animaux. Altération
mécanique d'abord, qui porte à la fois sur la force
du mouvement et sur sa trajectoire: chez un maniaque les esprits
se meuvent avec violence; ils peuvent donc pénétrer
dans des voies qui n'ont jamais été frayées
et ne devraient pas l'être; ces chemins nouveaux suscitent
un cours d'idées très bizarre, des mouvements soudains
et extraordinaires, et d'une vigueur si grande qu'ils semblent
excéder largement les forces naturelles du malade. Altération
1. ZACCHIAS, Quaestiones medico-legales, Lyon 1674, liv. II, titre
I, q. II, p. 114.
En ce qui concerne l'implication de l'âme et du corps dans
la folie, les définitions proposées par d'autres
auteurs sont du même style. Willis: «Affections du
cerveau dans lesquelles sont lésées la raison et
les autres fonctions de l'âme» (Opera, t. II, p. 227);
Lorry: «Corporis aegrotantis conditio illo in qua judicia
a sensibus orienda nullatenus aut sibi inter se aut rei representatae
responsant» (De Melancholia, 1765, t. I, p. 3).
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chimique aussi: les esprits prennent une nature acide qui les
rend plus corrosifs et plus pénétrants, plus légers
aussi et moins chargés de matière; ils deviennent
aussi vifs et impalpables que la flamme, donnant ainsi à
la conduite du maniaque tout ce qu'on lui connaît de vif,
d'irrégulier et d'ardent 1.
Telles sont les causes prochaines. Si proches même qu'elles
ne semblent pas être beaucoup plus qu'une transcription
qualitative de tout ce qu'il y a de plus visible dans les manifestations
de la maladie. Cette agitation, ce désordre, cette chaleur
sans fièvre qui paraissent animer le maniaque, et qui lui
donnent, dans la perception la plus simple, la plus immédiate,
un profil si caractéristique -voilà qu'ils sont
transférés, par l'analyse des causes prochaines,
de l'extérieur à l'intérieur, du domaine
de la perception à celui de l'explication, de l'effet visible
au mouvement invisible des causes 2. Mais paradoxalement ce qui
n'était encore que qualité, en pénétrant
dans le champ de l'invisible, se transforme en image; l'ardeur-qualité
devient la flamme-image; le désordre des gestes et des
paroles se solidifie dans l'entrecroisement inextricable d'imperceptibles
sillons. Et des valeurs qui étaient aux confins du jugement
moral, là où on pouvait voir et toucher, deviennent
choses au-delà des limites du tact et de la vue; sans même
changer de vocabulaire, l'éthique s'y transpose en dynamique:
«La force de l'âme, dit Sydenham, tandis qu'elle est
enfermée dans ce corps mortel dépend principalement
de la force des esprits animaux qui lui servent comme d'instruments
dans l'exercice de ses fonctions, et qui sont la plus fine portion
de la matière, et la plus approchante de la substance spirituelle.
Ainsi la faiblesse et le désordre des esprits cause nécessairement
la faiblesse et le désordre de l'âme, et la rend
le jouet des passions les plus violentes, sans qu'elle soit en
aucune façon
1. WILLIS, Opera, t. II, pp. 255-257.
2. En général, les esprits animaux sont du domaine
de l'imperceptible.
DIEMERBROEK (Anatomia, liv. VIII, chap. Ier) établit leur
invisibilité contre Bartholin qui affirmait les avoir vus
(Institutions anatomiques, liv. III, chap. Ier). HALLER (Elementa
physiologiae, t. IV, p. 371) affirmait leur insipidité
contre Jean Pascal qui les avait goûtés et trouvés
acides (Nouvelle découverte et les admirables effets des
ferments dans le corps humain).
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maîtresse d'y résister 1.» Entre les causes
prochaines et leurs effets s'établit une sorte de communication
qualitative immédiate, sans interruption ni intermédiaire;
il se forme un système de présence simultanée
qui est du côté de l'effet qualité perçue,
et du côté de la cause image invisible. Et de l'une
à l'autre, la circularité est parfaite: on induit
l'image à partir des familiarités de la perception;
et on déduit la singularité symptomatique du malade
des propriétés physiques qu'on attribue à
l'image causale. En fait le système des causes prochaines
n'est que l'envers de la reconnaissance empirique des symptômes,
une sorte de valorisation causale des qualités.
Or, peu à peu, au cours du XVIIIe siècle, ce cercle
si resserré, ce jeu de transpositions qui se retourne sur
lui-même, en se réfléchissant dans un élément
imaginaire, vient à s'ouvrir, à se distendre selon
une structure maintenant linéaire, où l'essentiel
ne sera plus une communication de la qualité, mais purement
et simplement un fait d'antécédence; par le fait
même, ce n'est plus dans l'élément imaginaire
mais à l'intérieur d'une perception organisée
que la cause devra être reconnue.
Déjà dans la pathologie de la fibre nerveuse, le
souci l'emporte de voir la cause prochaine, de lui assurer une
existence assignable dans la perception. Non que la qualité
et l'image soient chassées de cette nouvelle structure
de la causalité prochaine; mais elles doivent être
investies et présentées dans un phénomène
organique visible, qui puisse être déguisé,
sans risque d'erreurs ni retour circulaire, comme le fait antécédent.
Son traducteur critique Sydenham de n'avoir pas pu faire clairement
entendre le rapport établi entre la vigueur de l'âme,
«et la force des esprits animaux». «À
quoi on peut ajouter que l'idée que nous avons de nos esprits
n'est ni claire ni satisfaisante... La force et la fermeté
de l'âme, pour nous servir des termes de notre auteur, semblent
principalement dépendre de la structure des solides, qui
ayant toute l'élasticité et la souplesse nécessaire
font que l'âme exécute ses opérations avec
vigueur et facilité 2.» Avec la physiologie de la
fibre,
1. SYDENHAM, Dissertation sur l'affection hystérique (Médecine
pratique, trad. Jault, p. 407).
2. Ibid., note.
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on a tout un réseau matériel qui peut servir de
support perceptif à la désignation des causes prochaines.
En fait, si le support lui-même est bien visible dans sa
réalité matérielle, l'altération qui
sert de cause immédiate à la folie n'est pas à
proprement parler perceptible; elle n'est encore, tout au plus,
qu'une qualité impalpable, presque morale, insérée
dans le tissu de la perception. Il s'agit paradoxalement d'une
modification purement physique, le plus souvent mécanique
même de la fibre, mais qui ne l'altère qu'au-dessous
de toute perception possible, et dans la détermination
infiniment petite de son fonctionnement. Les physiologistes qui
voient la fibre savent bien qu'on ne peut constater sur elle ou
en elle aucune tension ou aucun relâchement mesurable; même
lorsqu'il excitait le nerf d'une grenouille, Morgagni ne relevait
aucune contraction; et en ceci il confirmait ce que savaient déjà
Boerhaave, Van Swieten, Hoffmann et Haller, tous les adversaires
des nerfs-cordes, et des pathologies de la tension ou du relâchement.
Mais les médecins, les praticiens, voient eux aussi, et
ils voient autre chose: ils voient un maniaque, muscles contractés,
le visage en rictus, les gestes saccadés, violents, répondant
avec la plus extrême vivacité à la moindre
excitation; ils voient le genre nerveux parvenu au dernier degré
de la tension. Entre ces deux formes de perception, celle de la
chose modifiée, et celle de la qualité altérée,
le conflit règne, obscurément, dans la pensée
médicale du XVIIIe siècle 1. Mais peu à peu
la première l'emporte, non sans emporter avec elle les
valeurs de la seconde. Et ces fameux états de tension,
de dessèchement, de racornissement que les physiologistes
ne voyaient pas, un praticien comme Pomme les a vus de ses yeux,
entendus de ses oreilles -croyant triompher des physiologistes,
faisant au contraire triompher par là la structure de causalité
qu'ils cherchaient eux-mêmes à imposer. Penché
sur le corps d'une patiente, il a entendu les vibrations d'un
genre nerveux trop irrité; et après l'avoir fait
macérer
1. Il y aurait toute une étude à faire sur ce que
c'est que voir dans la médecine du XVIIIe siècle.
Il est caractéristique que dans l'Encyclopédie,
l'article physiologique consacré aux Nerfs, et signé
par le chevalier de Jaucourt, critique la théorie des tensions
qui est acceptée comme principe d'explication dans la plupart
des articles de pathologie (cf. l'art. Démence).
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dans l'eau à raison de douze heures par jour pendant dix
mois, il a vu se détacher les éléments desséchés
du système et tomber dans le bain «des portions membraneuses
semblables à des portions de parchemin trempé 1».
Déjà triomphent des structures linéaires
et perceptives; on ne cherche plus de communication qualitative,
on ne décrit plus ce cercle qui remonte de l'effet, et
de ses valeurs essentielles, à une cause qui n'en est que
la signification transposée; il s'agit seulement de retrouver,
pour le percevoir, l'événement simple qui peut déterminer,
de la façon la plus immédiate, la maladie. La cause
prochaine de la folie devra donc être une altération
visible de cet organe qui est le plus proche de l'âme, c'est-à-dire
du système nerveux, et autant que possible du cerveau lui-même.
La proximité de la cause n'est plus requise dans l'unité
de sens, dans l'analogie qualitative, mais dans le voisinage anatomique
le plus rigoureux possible. La cause sera trouvée quand
on aura pu assigner, situer et percevoir la perturbation anatomique
ou physiologique -peu importe sa nature, peu importe sa forme
ou la manière dont elle affecte le système nerveux
-qui est le plus proche de la jonction de l'âme et du corps.
Au XVIIe siècle, la cause prochaine implique une simultanéité,
et une ressemblance de structure; au XVIIIe siècle, elle
commence à impliquer une antécédence sans
intermédiaire et un voisinage immédiat.
C'est dans cet esprit qu'il faut comprendre le développement
des recherches anatomiques sur les causes de la folie. Le Sepulchretum
de Bonet publié pour la première fois en 1679, ne
proposait encore que des descriptions qualitatives, dans lesquelles
les pressions imaginaires, et la pesanteur des thèmes théoriques
fléchissaient la perception, et la chargeaient d'un sens
prédéterminé. Bonet a vu, à l' autopsie,
le cerveau des maniaques sec et friable, celui des mélancoliques
humide et tout congestionné d'humeurs; dans la démence,
la substance cérébrale était très
rigide ou au contraire excessivement relâchée, mais
dans un cas comme dans l'autre dépourvu d'élasticité
2. Près d'un demi-siècle
1. POMME, Traité des affections vaporeuses des deux sexes,
Paris, 3e éd., 1767, p. 94.
2. BONET, Sepulchretum, Genève, 1700, t. I, section VIII,
pp. 205 et sq. et section IX, pp. 221 et sq. De la même
façon, Lieutaud a vu, chez les
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plus tard, les analyses de Meckel s'apparentent encore au même
monde: la qualité; il est encore question de la sécheresse
des maniaques, de la lourdeur et de l'humidité des mélancoliques.
Mais ces qualités doivent maintenant être perçues,
et dans une perception purifiée de toute appréhension
sensible par la rigueur de la mesure. L'état du cerveau
ne représente plus l'autre version, la traduction sensible
de la folie; il est, comme événement pathologique,
et altération essentielle qui provoque la folie.
Le principe des expériences de Meckel est simple. Il découpe
dans la substance du cerveau et du cervelet des cubes de «9,
6 et 3 lignes, pied de Paris, en tous sens». Il peut observer
qu'un cube de 6 lignes prélevé sur le cerveau d'une
personne morte en pleine santé, et qui n'a jamais eu de
maladie grave, pèse 1 dragme 5 grains; chez un jeune homme
mort de phtisie, le cerveau pèse seulement 1 dragme 3 grains
3/4 et le cervelet 1 dragme 3 grains. Dans un cas de pleurésie,
chez un vieillard, le poids du cerveau était égal
à la normale, celui du cervelet un peu inférieur.
Première conclusion: le poids du cerveau n'est pas constant,
il varie avec différents états pathologiques. Deuxièmement:
puisque le cerveau est plus léger dans des maladies d'épuisement
comme la phtisie, le cervelet dans les maladies où les
humeurs et les fluides s'écoulent dans le corps, la densité
de ces organes doit être attribuée à «la
réplétion des petits canaux qui s'y trouvent».
Or, chez les insensés, on trouve des modifications du même
ordre. En autopsiant une femme «qui avait été
maniaque et stupide sans intervalles pendant quinze ans»,
Meckel a constaté que «la substance cendrée»
de son cerveau était exagérément pâle,
la substance médullaire fort blanche; «celle-ci était
si dure qu'on ne put la couper en morceaux, et si élastique
que l'impression du doigt n'y restait point; elle ressemblait
entièrement à un blanc d'oeuf durci». Un cube
de 6 lignes découpé dans cette substance médullaire
pesait 1 dragme 3 grains; le corps calleux avait une densité
plus
mélancoliques, «la plupart des vaisseaux du cerveau
engorgés de sang noirâtre et épais, de l'eau
dans les ventricules; le coeur a paru dans quelques-uns desséché
et vide de sang" (Traité de médecine pratique,
Paris, 1759, I, pp. 201-203).
|PAGE 281
faible encore; un cube prélevé sur le cervelet
pesait, comme pour le cerveau, 1 dragme 3 grains. Mais les autres
formes d'aliénation comportent d'autres modifications;
une jeune femme, après avoir été «folle
avec des intervalles» était morte furieuse; son cerveau
paraissait dense au toucher; la tunique arachnoïde recouvrait
un sérum rougeâtre; mais la substance médullaire
elle-même était desséchée et élastique;
elle pesait 1 dragme 3 grains. Il faut donc conclure que «la
siccité des canaux médullaires peut troubler les
mouvements du cerveau et par conséquent l'usage de la raison»;
et qu'inversement «le cerveau est d'autant plus propre aux
usages auxquels il est destiné que ses canaux médullaires
sont plus propres à la sécrétion du fluide
nerveux 1».
Peu importe l’horizon théorique sur lequel se détachent
les travaux de Meckel, ou son hypothèse d'un suc nerveux
sécrété par le cerveau, et dont les perturbations
provoqueraient la folie. L'essentiel pour le moment, c'est la
forme nouvelle de causalité qui se dessine déjà
dans ses analyses. Causalité qui n'est plus prise dans
le symbolisme des qualités, dans la tautologie des significations
transposées, où elle demeurait encore dans les travaux
de Bonet; causalité linéaire maintenant où
l'altération du cerveau est un événement
considéré en lui-même comme un phénomène
qui a ses propres valeurs locales et quantitatives, toujours repérables
dans une perception organisée. Entre cette altération
et les symptômes de la folie, il n'y a pas d'autre appartenance,
pas d'autre système de communication qu'une extrême
proximité: celle qui fait du cerveau l'organe le plus voisin
de l'âme. Le trouble cérébral aura donc sa
structure propre -structure anatomique offerte à la perception
-et le trouble de l'esprit ses manifestations singulières.
La causalité les juxtapose, elle ne transpose pas de l'un
à l'autre des éléments qualitatifs. Les autopsies
de Meckel ne relèvent pas d'une méthodologie matérialiste;
il ne croit ni plus ni moins que ses prédécesseurs
et ses contemporains à la détermination
1. Nouvelles observations sur les causes physiques de la folie,
lues à la dernière assemblée de l'Académie
royale de Prusse (Gazette salutaire, XXXI, 2 août 1764).
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de la folie par une atteinte organique. Mais il place le corps
et l'âme dans un ordre de voisinage et de succession causale
qui n'autorise ni retour, ni transposition, ni communication qualitative.
Cette structure, on la voit se dégager plus complètement
encore chez Morgagni et Cullen. La masse cérébrale
ne joue plus, dans leurs analyses, le simple rôle d'un point
d'application privilégié de la causalité;
elle devient en elle-même un espace causal différencié
et hétérogène, qui développe ses structures
anatomiques et physiologiques, déterminant dans ce jeu
spatial les formes variées de la folie. Morgagni fait observer
que très souvent dans les cas de manie et de fureur où
le cerveau est d'une consistance extraordinairement dure et ferme,
le cervelet au contraire conserve sa souplesse habituelle; que,
même dans certains cas aigus, tout à l'inverse du
cerveau, il est «extrêmement mou et relâché».
Quelquefois les différences se situent à l'intérieur
du cerveau lui-même; «pendant qu'une partie est plus
dure et plus ferme qu'à l'ordinaire, d'autres parties sont
extrêmement molles 1». Cullen systématise ces
différences, et fait des diverses parties du cerveau l'aspect
principal des troubles organiques de la folie. Pour que le cerveau
soit dans un état normal, il faut que son état d'excitation
soit homogène dans ses différentes régions:
soit un état d'excitation élevé (c'est la
veille), soit un état d'excitation moindre, ou de collapsus,
comme dans le sommeil. Mais si l'excitation ou le collapsus sont
inégalement répartis dans le cerveau, s'ils se mélangent
formant un réseau hétérogène de secteurs
excités et de secteurs en sommeil, il se produit, si le
sujet est endormi, des rêves, s'il est éveillé,
des crises de folie. Il y aura donc folie chronique, quand ces
états d'excitation et de collapsus inégaux se maintiendront
constamment dans le cerveau, solidifiés en quelque sorte
dans sa substance même. C'est pourquoi à l'examen
anatomique le cerveau des fous comporte des parties dures, congestionnées,
et d'autres au contraire qui sont molles et dans un état
de relâchement plus ou moins complet 2.
1. Cité par CULLEN, Institutions de médecine pratique,
II, p. 295 2. Ibid., pp. 292-296.
|PAGE 283
On voit quelle évolution, au cours de l'âge classique,
a subie la notion de cause prochaine, ou plutôt la signification
que prend la causalité à l'intérieur même
de cette notion. Restructuration qui rendra possibles, à
l'époque suivante, le matérialisme, l'organicisme,
en tout cas l'effort de détermination des localisations
cérébrales; mais qui, pour l'instant, ne signifie
aucun projet de ce genre. Il s'agit de bien plus et de bien moins.
Beaucoup moins que l'irruption d'un matérialisme; mais
beaucoup plus, puisque se trouve dénouée la forme
de causalité qui depuis le XVIIe siècle organisait
les rapports de l'âme et du corps; elle est détachée
du cycle clos des qualités, et située dans la perspective
ouverte d'un enchaînement plus énigmatique et plus
simple à la fois qui place dans un ordre de succession
inamovible l'espace cérébral et le système
des signes psychologiques. D'un côté, toutes les
communications significatives sont rompues; mais d'un autre, l'ensemble
du corps n'est plus convoqué pour former la structure de
la cause prochaine; seul le cerveau, en tant qu 'il est l' organe
qui approche le plus de l'âme et même certains de
ses segments privilégiés recueillent l'ensemble
de ce qu'on cessera vite, désormais, d'appeler les causes
prochaines.
*
Or c'est une évolution exactement inverse que subit, pendant
la même période, la notion de cause lointaine. Au
départ elle était définie par la seule antécédence
-relation de voisinage qui, sans exclure un certain arbitraire,
ne groupe guère que des coïncidences et des croisements
de faits, ou d'immédiates transformations pathologiques.
Ettmüller en donne un exemple significatif lorsqu'il énumère
les causes des convulsions: la colique néphrétique,
les humeurs acides de la mélancolie, la naissance pendant
l'éclipse de lune, le voisinage des mines de métal,
la colère des nourrices, les fruits d'automne, la constipation,
les noyaux de nèfles dans le rectum, et d'une façon
plus immédiate, les passions et surtout celles de l'amour
1. Peu à peu ce monde des causes lointaines s'enrichit,
gagne des
1. M. ETTMÜLLER, Pratique de médecine spéciale,
Lyon, 1691, p. 437 sq.
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régions nouvelles, s'étale dans une multiplicité
innombrable. Bientôt tout le domaine organique est requis,
et il n'y a guère de perturbations, de sécrétions
inhibées ou exagérées, de fonctionnement
dévié qui ne puissent être inscrits sur le
registre des causes lointaines de la folie; Whytt note en particulier
les vents, les phlegmes ou les glaires, la présence de
vers, «les aliments de mauvaise qualité ou pris en
trop grande ou trop petite quantité... les obstructions
squirrheuses ou d'un autre genre 1». Tous les événements
de l'âme, pourvu qu'ils soient un peu violents, ou exagérément
intenses, peuvent devenir, pour la folie, causes lointaines: «Les
passions de l'âme, les contentions d'esprit, les études
forcées, les méditations profondes, la colère,
la tristesse, la crainte, les chagrins longs et cuisants, l'amour
méprisé... 2» Enfin le monde extérieur
dans ses variations ou ses excès, dans ses violences ou
dans ses artifices peut aisément provoquer la folie, l'air
s'il est trop chaud, trop froid ou trop humide 3, le climat sous
certaines conditions 4, la vie en société, «l'amour
des sciences et la culture des lettres beaucoup plus répandus...
l'augmentation de luxe qui entraîne une vie beaucoup plus
molle pour les maîtres et pour les domestiques 5»,
la lecture des romans, les spectacles de théâtre,
tout ce qui met à vif l'imagination 6. Bref rien n'échappe,
ou presque, au cercle toujours agrandi des causes lointaines;
le monde de l'âme, celui du corps, celui de la nature et
de la société constituent une immense réserve
de causes, où il semble que les auteurs du XVIIIe siècle
aiment à puiser largement, sans grand souci d'observation,
ni d'organisation, en suivant seulement leurs préférences
théoriques ou certaines options morales. Dufour, dans son
Traité de l'entendement, accueille, sans guère les
détailler, la plupart des causes qui
1. WHYTT, Traité des Maladies nerveuses, traduction française,
Paris, 1777, t. I, p. 257.
2. Encyclopédie, article Manie.
3. Cf. ANONYME, Observations de médecine sur la maladie
appelée convulsion, Paris, 1732, p. 31.
4. Cf. TISSOT, Traité des Nerfs, II, I, pp. 29-30: «La
vraie patrie de la délicatesse du genre nerveux est entre
le 45e et 55e degré de latitude.»
5. Article anonyme de la Gazette salutaire, XL, 6 octobre 1768.
6. Cf. DAQUIN, Philosophie de la folie, Paris, 1792, pp. 24-25.
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ont été accréditées à son
époque: «Les causes évidentes de la mélancolie
sont tout ce qui fixe, épuise et trouble ces esprits; de
grandes et soudaines frayeurs, les violentes affections de l'âme
causées par des transports de joie ou par de vives affections,
de longues et profondes méditations sur un même objet,
un amour violent, les veilles, et tout exercice véhément
de l'esprit occupé spécialement la nuit; la solitude,
la crainte, l'affection hystérique, tout ce qui empêche
la formation, la réparation, la circulation, les diverses
sécrétions et excrétions du sang, particulièrement
dans la rate, le pancréas, l'épiploon, l'estomac,
le mésentère, les intestins, les mamelles, le foie,
l'utérus, les vaisseaux hémorroïdaux; conséquemment,
le mal hypochondriaque, des maladies aiguës mal guéries,
principalement la phrénésie et le causus, toutes
les médications ou excrétions trop abondantes ou
supprimées, et par conséquent la sueur, le lait,
les menstrues, les lochies, le ptyalisme et la gale rentrée.
Le dispermatisme produit communément le délire dit
érotique ou érotomanie; des aliments froids, terrestres,
tenaces, durs, secs, austères, astringents, de semblables
boissons, des fruits crus, des matières farineuses qui
n'ont point fermenté, une chaleur qui brûle le sang
par sa longue durée et sa grande violence, un air sombre,
marécageux, croupissant; la disposition du corps noir velu,
sec, grêle, mâle, la fleur de l'âge, l'esprit
vif, pénétrant, profond, studieux 1.»
Cette extension presque indéfinie des causes lointaines
est devenue à la fin du XVIIIe siècle un fait d'évidence;
au moment de la grande réforme de l'internement, une des
rares connaissances qui ait été transférée,
telle quelle, sans altération, de savoir théorique:
la nouvelle pratique asilaire c'est justement la polyvalence et
l'hétérogénéité de l'enchaînement
causal dans la genèse de la folie. Analysant déjà
les aliénés de Bethléem pendant la période
qui s'étend de 1772 à 1787, Black avait indiqué
les étiologies suivantes: «disposition héréditaire;
ivrognerie; excès d'étude; fièvres; suites
de couches; obstructions des viscères; contusions et fractures;
maladies vénériennes;
1. J.-Fr. DUFOUR: Essai sur les opérations de l'entendement
humain, Amsterdam 1770, pp. 361-362.
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petite vérole; ulcères trop vite desséchés;
revers, inquiétude, chagrins; amour; jalousie; excès
de dévotion et d'attachement à la secte des méthodistes;
orgueil 1». Quelques années plus tard Giraudy fera
au ministre de l'Intérieur un rapport sur la situation
de Charenton en 1804, où il déclare avoir pu recueillir
des «renseignements certains» qui lui ont permis,
dans 476 cas, d'établir la cause de la maladie: «Cent
cinquante et un sont tombés malades par suite des affections
vives de l'âme, telles que la jalousie, l'amour contrarié,
la joie portée à l'excès, l'ambition, la
crainte, la terreur, les chagrins violents; 52 par disposition
héréditaire; 28 par l'onanisme; 3 par virus syphilitique;
12 par abus des plaisirs de Vénus; 31 par abus des liqueurs
alcooliques; 12 par abus des facultés intellectuelles;
2 par la présence de vers dans les intestins; une par répercussion
de la gale; 5 par répercussion des dartres; 29 par métastase
laiteuse; 2 par insolation 2.»
La liste des causes lointaines de la folie ne cesse de s'allonger.
Le XVIIIe siècle les énumère sans ordre,
ni privilège, dans une multiplicité peu organisée.
Et pourtant, il n'est pas sûr que ce monde causal soit aussi
anarchique qu'il le paraît. Et si cette multiplicité
se déploie indéfiniment, ce n'est pas, sans doute,
dans un espace hétérogène et chaotique. Un
exemple permettra de saisir le principe organisateur qui groupe
cette variété des causes et assure leur secrète
cohérence.
Le lunatisme était un thème constant, et jamais
contesté, au XVIe siècle; fréquent encore
au cours du XVIIe, il disparaît peu à peu; en 1707,
Le François soutient une thèse: «Estne aliquod
lunae in corpora humana imperium?»; après une longue
discussion, la Faculté donne une réponse négative
3. Mais rarement au cours du XVIIIe siècle la lune est
citée parmi les causes même accessoires, même
adjuvantes, de la folie. Or, tout à fait à la fin
du siècle, le thème reparaît, peut-être
sous l'influence de la médecine anglaise
1. BLACK, On Insanity, cité in Matthey, p. 365.
2. Cité in ESQUIROL, loc. cit., II, p. 219.
3. À la même époque, DUMOULIN dans Nouveau
traité du rhumatisme et des vapeurs, 2e éd., 1710,
critique l'idée dune influence de la lune sur la périodicité
des convulsions, p. 209.
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qui ne l'avait jamais entièrement oublié l, et Daquin
2, puis Leuret 3 et Guislain 4 admettront l'influence de la lune
sur les phases de l'excitation maniaque, ou du moins sur l'agitation
des malades. Mais l'essentiel n'est pas tellement dans le retour
du thème lui-même que dans la possibilité
et les conditions de sa réapparition. Il resurgit en effet
complètement transformé, et chargé de significations
qu'il ne possédait pas. Sous sa forme traditionnelle, il
désignait une influence immédiate -coïncidence
dans le temps et croisement dans l'espace -dont le mode d'action
était situé tout entier dans le pouvoir des astres.
Chez Daquin au contraire, l'influence de la lune se déploie
selon toute une série de médiations qui se hiérarchisent
et s'enveloppent autour de l'homme lui-même. La lune agit
sur l'atmosphère avec une telle intensité qu'elle
peut faire entrer en mouvement une masse aussi pesante que l'océan.
Or le système nerveux est de tous les éléments
de notre organisme le plus sensible aux variations de l'atmosphère,
puisque le moindre changement de température, la moindre
variation dans l 'humidité et la sécheresse peuvent
retentir gravement sur lui. À plus forte raison la lune,
dont le cours perturbe si profondément l'atmosphère,
agira avec violence sur les personnes dont la fibre nerveuse est
particulièrement délicate: «La folie étant
une maladie absolument nerveuse, le cerveau des fous doit donc
être infiniment plus susceptible de l'influence de cette
atmosphère qui reçoit elle-même des degrés
d'intensité suivant les différentes positions de
la lune par rapport à la terres.»
À la fin du XVIIIe siècle, le lunatisme se retrouve,
comme il l'était déjà plus d'un siècle
auparavant, «à l'abri de toute contestation raisonnable».
Mais dans un tout autre style; il n'est plus tellement l'expression
d'un pouvoir cosmique, que le signe d'une sensibilité particulière
de l'organisme humain. Si les phases de la lune peuvent avoir
une
1. R. MEAD, A Treatise Concerning the Influence of the Sun and
the Moon, Londres, 1748.
2. Philosophie de la folie, Paris, 1792.
3. LEURET et MITIVÉ, De la fréquence de pouls chez
les aliénés, Paris, 1832.
4. GUISLAIN, Traité des phrénopathies, Bruxelles
1835, p. 46.
5. DAQUIN, Philosophie de la folie, Paris, 1792, pp. 82, 91; cf.
également: TOALDO, Essai météorologique,
traduit par Daquin, 1784.
|PAGE 288
influence sur la folie c'est que tout autour de l'homme se sont
groupés des éléments auxquels, sans même
en avoir la sensation consciente, il est obscurément sensible.
Entre la cause lointaine et la folie se sont insérés
d'une part la sensibilité du corps, d'autre part le milieu
auquel il est sensible, dessinant déjà une quasi-unité,
un système d'appartenance qui organise, dans une nouvelle
homogénéité, l'ensemble des causes lointaines
autour de la folie.
Le système des causes a donc subi une double évolution
au cours du XVIIIe siècle; les causes prochaines n'ont
cessé de se rapprocher, en instituant entre l'âme
et le corps une relation linéaire, qui effaçait
l'ancien cycle de transposition des qualités. Les causes
lointaines en même temps ne cessaient, au moins en apparence,
de s'élargir, de se multiplier et de se disperser, mais
en fait sous cet élargissement se dessinait une unité
nouvelle, une nouvelle forme de liaison entre le corps et le monde
extérieur. Au cours de la même période, le
corps devenait à la fois un ensemble de localisations différentes
pour des systèmes de causalités linéaires;
et l'unité secrète d'une sensibilité qui
ramène à soi les influences les plus diverses, les
plus lointaines, les plus hétérogènes du
monde extérieur. Et l'expérience médicale
de la folie se dédouble selon ce nouveau partage: phénomène
de l'âme provoqué par un accident ou une perturbation
du corps; phénomène de l'être humain tout
entier -âme et corps liés dans une même sensibilité
déterminé par une variation des influences que le
milieu exerce sur lui; atteinte locale du cerveau et trouble général
de la sensibilité. On peut, et on doit chercher en même
temps la cause de la folie et dans l'anatomie du cerveau, et dans
l'humidité de l'air, ou le retour des saisons, ou les exaltations
des lectures romanesques. La précision de la cause prochaine
ne contredit pas la généralité diffuse de
la cause lointaine. Elles ne sont, l'une et l'autre, que les termes
extrêmes d'un seul et même mouvement, la passion.
*
La passion figure parmi les causes lointaines, et sur le même
plan que toutes les autres.
Mais en fait, en profondeur, elle joue aussi un autre
|PAGE 289
rôle; et si elle appartient, dans l'expérience de
la folie, au cycle de la causalité, elle en déclenche
un second, plus proche sans doute de l'essentiel.
Le rôle fondamental de la passion, Sauvages l'esquissait,
faisant d'elle une cause plus constante, plus obstinée,
et comme mieux méritée de la folie: «L'égarement
de notre esprit ne vient que de ce que nous nous livrons aveuglément
à nos désirs, de ce que nous ne savons ni refréner
nos passions ni les modérer. De là ces délires
amoureux, ces antipathies, ces goûts dépravés,
cette mélancolie que cause le chagrin, ces emportements
que produit en nous un refus, ces excès dans le boire,
le manger, ces incommodités, ces vices corporels qui causent
la folie qui est la pire de toutes les maladies 1.» Mais
ce n'est là encore que préséance morale de
la passion; il s'agit, d'une manière confuse, de sa responsabilité;
mais à travers cette dénonciation ce qui est réellement
visé, c'est la très radicale appartenance des phénomènes
de la folie à la possibilité même de la passion.
Avant Descartes, et longtemps après que son influence de
philosophe et de physiologiste se fut effacée, la passion
n'a pas cessé d'être la surface de contact entre
le corps et l'âme; le point où se rencontrent l'activité
et la passivité de celle-ci et de celui-là, tout
en étant en même temps la limite qu'ils s'imposent
réciproquement et le lieu de leur communication.
Unité que la médecine des humeurs conçoit
surtout comme une causalité réciproque. «Les
passions causent nécessairement certains mouvements dans
les humeurs; la colère agite la bile, la tristesse, la
mélancolie, et les mouvements des humeurs sont quelquefois
si violents qu'ils renversent toute l'économie du corps
et même causent la mort; outre cela les passions augmentent
la quantité des humeurs; la colère multiplie la
bile, la tristesse, la mélancolie. Les humeurs qui ont
accoutumé d'être agitées par certaines passions,
disposent aux mêmes passions ceux dans lesquelles elles
abondent et à penser aux objets qui les excitent ordinairement;
la bile dispose à la colère et à penser à
ceux qu'on hait. La mélancolie dis
1. SAUVAGES, Nosologie méthodique, t. VII, p. 12.
|PAGE 290
pose à la tristesse et à penser aux choses fâcheuses;
le sang bien tempéré dispose à la joie 1.»,
La médecine des esprits substitue à ce déterminisme
vague de la «disposition» la rigueur d'une transmission
mécanique des mouvements. Si les passions ne sont possibles
que chez un être qui a un corps, et un corps qui n'est point
entièrement pénétrable à la lumière
de son esprit et à la transparence immédiate de
sa volonté, c'est dans la mesure où, en nous et
sans nous, et la plupart du temps malgré nous, les mouvements
de l'esprit obéissent à une structure mécanique
qui est celle du mouvement des esprits. «Avant la vue de
l'objet de la passion, les esprits animaux étaient répandus
sur tout le corps pour en conserver généralement
toutes les parties; mais à la présence du nouvel
objet toute cette économie se trouble. La plupart des esprits
sont poussés dans les muscles des bras, des jambes, du
visage, et de toutes les parties extérieures du corps afin
de le mettre dans la disposition propre à la passion qui
domine et de lui donner la contenance et le mouvement nécessaire
pour l'acquisition du bien ou la fuite du mal qui se présente
2.» La passion dispose donc les esprits, qui disposent à
la passion: c'est-à-dire que sous l'effet de la passion
et en présence de son objet, les esprits circulent, se
dispersent, et se concentrent selon une configuration spatiale
qui privilégie la trace de l'objet dans le cerveau et son
image dans l'âme, formant ainsi dans l'espace corporel une
sorte de figure géométrique de la passion qui n'en
est que la transposition expressive; mais qui en constitue également
le fond causal essentiel, puisque, tous les esprits étant
groupés autour de l'objet de la passion ou du moins de
son image, l'esprit à son tour ne pourra plus en détourner
le mouvement de son attention, et subira, par voie de conséquence,
la passion.
Encore un pas de plus, et tout le système se resserrera
en une unité où le corps et l'âme communiquent
immédiatement dans les valeurs symboliques des qualités
communes.
1. BAYLE et GRANGEON, Relation de l'état de quelques personnes
prétendues possédées faite d'autorité
au Parlement de Toulouse, Toulouse, 1682, pp. 26-27.
2. MALEBRANCHE, Recherche de la vérité, liv. V,
chap. III, éd. Lewis, t. II, p. 89.
|PAGE 291
C'est ce qui arrive dans la médecine des solides et des
fluides, qui domine la pratique au XVIIIe siècle. Tensions
et relâchements, dureté et mollesse, rigidité
et détente, engorgement ou sécheresse, autant d'états
qualitatifs qui sont de l'âme autant que du corps, et renvoient
en dernier lieu à une sorte de situation passionnelle indistincte
et mixte, qui impose ses formes communes à l'enchaînement
des idées, aux cours des sentiments, à l'état
des fibres, à la circulation des fluides. Le thème
de la causalité apparaît ici comme trop discursif,
les éléments qu'il groupe sont trop séparés,
pour qu'on puisse appliquer ses schémas. «Les passions
vives comme la colère, la joie, la convoitise» sont-elles
causes ou conséquences «de la trop grande force,
de la trop grande tension, et de l'élasticité excessive
des fibres nerveuses, et de la trop grande activité du
fluide nerveux»? Inversement «les passions languissantes,
comme la crainte, l'abattement d'esprit, l'ennui, l'inappétence,
la froideur qui accompagne la maladie du pays, l'appétit
bizarre, la stupidité, le défaut de mémoire»,
ne peuvent-ils pas être tout aussi bien suivis que précédés
par «la faiblesse de la moelle du cerveau et des fibres
nerveuses qui se distribuent dans les organes, de l'appauvrissement
et de l'inertie des fluides 1»? En fait, il ne faut plus
essayer de situer la passion dans le cours d'une succession causale,
ou à mi-chemin du corporel et du spirituel; elle indique,
à un niveau plus profond, que l'âme et le corps sont
dans un perpétuel rapport métaphorique où
les qualités n'ont pas besoin d'être communiquées
parce qu'elles sont déjà communes; et où
les faits d'expression n'ont pas besoin d'acquérir valeur
causale, tout simplement parce que l'âme et le corps sont
toujours expression immédiate l'un de l'autre. La passion
n'est plus exactement au centre géométrique de l'ensemble
de l'âme et du corps; elle est, un peu en deçà
d'eux, là où leur opposition n'est pas encore donnée,
dans cette région où se fondent à la fois
leur unité et leur distinction.
Mais à ce niveau la passion n'est plus simplement l'une
des causes, même privilégiées, de la folie;
elle en forme plutôt la condition de possibilité
en général. S'il est vrai
1. SAUVAGES, Nosologie méthodique, t. VII, p. 291.
|PAGE 292
qu'il existe un domaine dans les rapports de l'âme et du
corps où cause et effet, déterminisme et expression
s'entrecroisent encore dans une trame si serrée qu'ils
ne forment en réalité qu'un seul et même mouvement
qui ne sera dissocié que par la suite; s'il est vrai qu'avant
la violence du corps et la vivacité de l'âme, avant
la mollesse des fibres et le relâchement de l'esprit, il
y a des sortes d'a priori qualitatifs non encore partagés
qui imposent par la suite les mêmes valeurs à l'organique
et au spirituel, on comprend qu'il puisse y avoir des maladies
comme la folie qui soient d'entrée de jeu maladies du corps
et de l'âme, maladies où l'affection du cerveau soit
de même qualité, de même origine, de même
nature finalement que l'affection de l'âme.
La possibilité de la folie est offerte dans le fait même
de la passion.
Il est vrai que bien longtemps avant l'âge classique, et
pour une longue suite de siècles dont nous ne sommes sans
doute pas sortis, passion et folie ont été maintenues
proches l'une de l'autre. Mais laissons au classicisme son originalité.
Les moralistes de la tradition gréco-latine avaient trouvé
juste que la folie fût le châtiment de la passion;
et pour mieux s'en assurer, ils aimaient à faire de la
passion une folie provisoire et atténuée. Mais la
réflexion classique a su définir entre passion et
folie un rapport qui n'est pas de l'ordre du voeu pieux, d'une
menace pédagogique ou d'une synthèse morale; elle
est même en rupture avec la tradition dans la mesure où
elle inverse les termes de l'enchaînement; elle fonde les
chimères de la folie sur la nature de la passion; elle
voit que le déterminisme des passions n'est pas autre chose
qu'une liberté offerte à la folie de pénétrer
dans le monde de la raison; et que si l'union, non mise en question,
de l'âme et du corps, manifeste dans la passion la finitude
de l'homme, elle ouvre ce même homme, dans le même
temps, au mouvement infini qui le perd.
C'est que la folie n'est pas simplement une des possibilités
données par l'union de l'âme et du corps, elle n'est
pas, purement et simplement, une des suites de la passion. Fondée
par l'unité de l'âme et du corps, elle se retourne
contre elle et la remet en question. La folie, rendue possible
par la
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passion, menace par un mouvement qui lui est propre ce qui a rendu
possible la passion elle-même. Elle est une de ces formes
de l'unité dans lesquelles les lois sont compromises, perverties,
tournées -manifestant ainsi cette unité comme évidente
et déjà donnée, mais tout aussi bien comme
fragile et déjà vouée à sa perte.
Il vient un moment où, la passion poursuivant sa course,
les lois sont suspendues comme d'elles-mêmes, où
le mouvement s'arrête brusquement, sans qu'il y ait eu choc,
ni absorption d'aucune sorte de la force vive, ou bien se propage
dans une multiplication qui ne s'arrête qu'au comble du
paroxysme. Whytt admet qu'une émotion vive peut provoquer
la folie exactement comme le choc peut provoquer le mouvement,
pour la seule raison que l'émotion est à la fois
choc dans l'âme, et ébranlement de la fibre nerveuse:
«C'est ainsi que les histoires, ou les narrations tristes
ou capables d'émouvoir le coeur, un spectacle horrible
auquel on ne s'attend pas, le grand chagrin, la colère,
la terreur et les autres passions qui font une grande impression
occasionnent fréquemment les symptômes nerveux les
plus subits et les plus violents 1.» Mais - c'est là
où commence la folie proprement dite - il arrive que ce
mouvement s'annule aussitôt par son propre excès
et provoque d'un coup une immobilité qui peut aller jusqu'à
la mort. Comme si dans la mécanique de la folie, le repos
n'était pas forcément un mouvement nul, mais pouvait
être aussi un mouvement en rupture brutale avec soi-même,
un mouvement qui sous l'effet de sa propre violence parvient d'un
coup à la contradiction et à l'impossibilité
de se poursuivre. «Il n'est pas sans exemple que les passions,
étant très violentes, aient fait naître une
espèce de tétanos ou de catalepsie de manière
que la personne ressemblait plus alors à une statue qu'à
un être vivant. Qui plus est, la frayeur, l'affliction,
la joie, la honte portées à l'excès ont plus
d'une fois été suivies de la mort subite 2.»
1. WHYTT, Traité des maladies nerveuses, II, pp. 288-289.
2. Ibid., p. 291. Le thème du mouvement excessif qui mène
à l'immobilité et à la mort, est très
fréquent dans la médecine classique. Cf. plusieurs
exemples in Le Temple d'Esculape, 1681, t. III, pp. 79-85; in
PECHLIN, Observations médicales, liv. III, obs. 23. Le
cas du chancelier Bacon qui
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Inversement, il arrive que le mouvement, passant de l'âme
au corps et du corps à l'âme, se propage indéfiniment
dans une sorte d'espace de l'inquiétude, plus proche certainement
de celui où Malebranche a placé les âmes que
de celui où Descartes a situé les corps. Les agitations
imperceptibles, provoquées souvent par un choc extérieur
médiocre, s'accumulent, s'amplifient et finissent par exploser
en convulsions violentes. Lancisi expliquait déjà
que les nobles romains étaient soumis souvent aux vapeurs
-chutes hystériques, crises hypochondriaques -parce que,
dans la vie de cour qu'ils menaient, «leur esprit, continuellement
agité entre la crainte et l'espérance, n'a jamais
un instant de repos 1». Pour beaucoup de médecins,
la vie des villes, de la cour, des salons, conduit à la
folie par cette multiplicité des excitations additionnées,
prolongées, sans cesse répercutées, sans
qu'elles s'atténuent jamais 2. Mais il y a dans l'image,
pourvu qu'elle soit un peu intense, et dans les événements
qui en forment la version organique, une certaine force qui, en
se multipliant, peut conduire jusqu'au délire, comme si
le mouvement, au lieu de perdre de sa force en se communiquant,
pouvait entraîner d'autres forces dans son sillage, et de
ces nouvelles complicités tirer une vigueur supplémentaire.
C'est ainsi que Sauvages explique la naissance du délire:
une certaine impression de crainte est liée à l'engorgement
ou à la pression de telle fibre médullaire; cette
crainte est limitée à un objet, comme est strictement
localisé cet engorgement. À mesure que cette crainte
persiste, l'âme lui accorde plus d'attention, l'isolant
et la détachant davantage de tout ce qui n'est pas elle.
Mais cet isolement la renforce, et l'âme, pour lui avoir
fait un sort trop particulier, incline à lui rattacher
progressivement toute une série d'idées plus ou
moins éloignées: «Elle joint à cette
idée simple toutes celles qui sont propres à la
nourrir et à l'augmenter. Par exemple, un homme qui se
figure en dormant
tombait en syncope quand il voyait une éclipse de lune
était un des lieux communs de la médecine.
1. LANCISI, De nativis Romani Coeli qualitatibus, cap. XVII.
2. Cf. entre autres TISSOT, Observations sur la santé des
gens du monde, Lausanne, 1760, pp. 30-31.
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qu'on l'accuse d'un crime, associe aussitôt à cette
idée celle des satellites, des juges, des bourreaux, du
gibet 1.» Et d'être ainsi chargée de tous ces
éléments nouveaux, de les entraîner à
sa suite, donne à l'idée comme un surcroît
de force qui finit par la rendre irrésistible même
aux efforts les plus concertés de la volonté.
La folie, qui trouve sa possibilité première dans
le fait de la passion, et dans le déploiement de cette
double causalité qui, partant de la passion elle-même,
rayonne à la fois vers le corps et vers l'âme, est
en même temps passion suspendue, rupture de la causalité,
libération des éléments de cette unité.
Elle participe à la fois à la nécessité
de la passion, et à l'anarchie de ce qui, déclenché
par cette même passion, se meut bien au-delà d'elle,
et va jusqu'à contester tout ce qu'elle suppose. Elle finit
par être un mouvement des nerfs et des muscles si violent
que rien dans le cours des images, des idées ou des volontés
ne semble lui correspondre: c'est le cas de la manie quand brusquement
elle s'intensifie jusqu'aux convulsions, ou quand elle dégénère
définitivement en fureur continue 2. Inversement, elle
peut, dans le repos ou l'inertie du corps, faire naître,
puis entretenir une agitation de l'âme, sans pause ni apaisement,
comme il arrive dans la mélancolie où les objets
extérieurs ne produisent pas sur l'esprit du malade la
même impression que sur celui d'un homme sain; «ses
impressions sont faibles et il y fait rarement attention; son
esprit est presque totalement absorbé par la vivacité
des idées 3».
En fait cette dissociation entre les mouvements extérieurs
du corps et le cours des idées, n'indique pas au juste
que l'unité du corps et de l'âme est dénouée,
ni que chacun des deux reprend dans la folie son autonomie. Sans
doute l'unité est compromise dans sa rigueur et dans sa
totalité; mais c'est qu'elle se fissure selon des lignes
qui, sans l'abolir, la découpent en secteurs arbitraires.
Car lorsque le mélancolique se fixe sur une idée
délirante, ce n'est pas l'âme seule qui est au travail;
mais l'âme avec le cerveau,
1. SAUVAGES, Nosologie méthodique, t. VII, pp. 21-22.
2. DUFOUR (Essai sur l'entendement, pp. 366-367) admet avec l'Encyclopédie
que la fureur n'est qu'un degré de la manie.
3. DE LA RIVE. Sur un établissement pour la guérison
des aliénés, Bibliothèque Britannique, VIII,
p. 304.
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l'âme avec les nerfs, leur origine et leurs fibres: tout
un segment de l'unité de l'âme et du corps, qui se
détache ainsi de l'ensemble et singulièrement des
organes par lesquels s'opère la perception du réel.
Même chose dans les convulsions et l'agitation; l'âme
n'y est pas exclue du corps; mais elle est entraînée
si vite par lui qu'elle ne peut garder toutes ses représentations,
qu'elle se sépare de ses souvenirs, de ses volontés,
de ses idées les plus fermes, et qu'ainsi isolée
d'elle-même, et de tout ce qui dans le corps reste stable,
elle se laisse emporter par les fibres les plus mobiles; plus
rien dans son comportement n'est dès lors adapté
à la réalité, à la vérité
ou à la sagesse; les fibres dans leur vibration peuvent
bien imiter ce qui se passe dans les perceptions, le malade ne
pourra faire le départ: «Les pulsations rapides et
désordonnées des artères, ou quelque autre
dérangement que ce soit, impriment le même mouvement
aux fibres (que dans la perception); elles représenteront
comme présents des objets qui ne le sont pas, comme vrais
ceux qui sont chimériques 1.»
Dans la folie la totalité de l'âme et du corps se
morcelle: non pas selon les éléments qui la constituent
métaphysiquement; mais selon des figures qui enveloppent
dans une sorte d'unité dérisoire des segments du
corps et des idées de l'âme. Fragments qui isolent
l'homme de lui-même, mais surtout de la réalité;
fragments qui, en se détachant, ont formé l'unité
irréelle d'un fantasme, et par la vertu même de cette
autonomie l'imposent à la vérité. «La
folie ne consiste que dans le dérèglement de l'imagination
2.», En d'autres termes, commençant avec la passion,
la folie n'est encore qu'un mouvement vif dans l'unité
rationnelle de l'âme et du corps; c'est le niveau du déraisonnable;
mais ce mouvement échappe vite à la raison de la
mécanique, et devient dans ses violences, dans ses stupeurs,
dans ses propagations insensées, mouvement irrationnel;
et c'est alors qu'échappant à la pesanteur de la
vérité et à ses contraintes se dégage
l'Irréel.
Et par là même se trouve indiqué pour nous
le troisième cycle qu'il faut maintenant parcourir. Cycle
des
1. Encyclopédie, article Manie.
2. L'Âme matérielle, p. 169.
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chimères, des fantasmes et de l'erreur. Après celui
de la passion, celui du non-être.
*
Écoutons ce qui se dit dans ces fragments fantastiques.
Image n'est point folie. Même s'il est vrai que dans l'arbitraire
du fantasme, l'aliénation trouve l'ouverture première
sur sa vaine liberté, la folie ne commence qu'un peu au-delà,
au moment où l'esprit se lie à cet arbitraire, et
devient prisonnier de cette apparente liberté. À
l'instant même où on sort d'un songe, on peut bien
constater: «Je me figure que je suis mort»; on dénonce
par là et on mesure l'arbitraire de l'imagination, on n'est
point fou. Il y aura folie lorsque le sujet posera comme une affirmation
qu'il est mort, et qu'il laissera valoir comme vérité,
le contenu encore neutre de l'image «je suis mort».
Et tout comme la conscience de la vérité n'est pas
emportée par la seule présence de l'image, mais
dans l'acte qui limite, confronte, unifie ou dissocie l'image,
de même la folie ne prendra son départ que dans l'acte
qui donne valeur de vérité à l'image. Il
y a une innocence originaire de l'imagination: «Imaginatio
ipsa non errat quia neque negat neque affirmat, sed fixatur tantum
in simplici contemplatione phantasmatis 1»; et seul l'esprit
peut faire que ce qui est donné dans l'image devienne abusive
vérité, c'est-à-dire erreur, ou erreur reconnue,
c'est-à-dire vérité: «Un homme ivre
croit voir deux chandelles où il n'y en a qu'une; celui
qui a un strabisme et dont l'esprit est cultivé reconnaît
aussitôt son erreur et s'habitue à n'en voir qu'une
2.» La folie est donc au-delà de l'image, et pourtant
elle est profondément enfoncée en elle; car elle
consiste seulement à la laisser valoir spontanément
comme vérité totale et absolue; l'acte de l'homme
raisonnable qui, à tort ou à raison, juge vraie
ou fausse une image, est au-delà de cette image, il la
déborde et la mesure à ce qUI n'est pas elle; l'acte
de l'homme fou n'enjambe jamais l'image qui se présente;
il se laisse confisquer par son
1. ZACCHIAS, Quaestiones medico-legales, liv. II, t. I, question
4, p. 119. 2. SAUVAGES, Nosologie, t. VII, p. 15.
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immédiate vivacité, et il ne la soutient de son
affirmation que dans la mesure où il est enveloppé
par elle: «Quantité de personnes, pour ne pas dire
toutes ne tombent dans la folie que pour s'être trop occupées
d'un objet 1.» À l'intérieur de l'image, confisquée
par elle, et incapable de lui échapper, la folie est pourtant
plus qu'elle, formant un acte de secrète constitution.
Cet acte, quel est-il? Acte de croyance, acte d'affirmation et
de négation -discours qui soutient l'image et en même
temps la travaille, la creuse, la distend le long d'un raisonnement,
et l'organise autour d'un segment de langage. L'homme n'est pas
fou qui s'imagine qu'il est de verre; car n'importe quel dormeur
peut avoir cette image dans un songe; mais il est fou, si, croyant
qu'il est de verre, il en conclut qu'il est fragile, qu'il risque
de se briser, qu'il ne doit donc toucher aucun objet trop résistant,
qu'il doit même rester immobile, etc. 2. Ces raisonnements
sont d'un fou; mais encore faut-il noter qu'en eux-mêmes,
ils ne sont ni absurdes ni illogiques. Au contraire, les figures
les plus contraignantes de la logique y sont correctement appliquées.
Et Zacchias n'a pas de peine à les retrouver, en toute
leur rigueur, chez les aliénés. Syllogisme, chez
tel qui se laissait mourir de faim: «Les morts ne mangent
pas; or, je suis mort; donc je ne dois pas manger.» Induction
indéfiniment prolongée chez ce persécuté:
«Tel, tel et tel sont mes ennemis; or tous sont des hommes;
donc tous les hommes sont mes ennemis.» Enthymème
chez cet autre: «La plupart de ceux qui ont habité
cette maison sont morts, donc moi, qui ai habité cette
maison, je suis mort 3.» Merveilleuse logique des fous qui
semble se moquer de celle des logiciens, puisqu'elle lui ressemble
à s'y méprendre, ou plutôt parce qu'elle est
exactement la même, et qu'au plus secret de la folie, au
fondement de tant d'erreurs, de tant d'absurdités, de tant
de paroles et de gestes sans suite, on découvre finalement
la perfection, profondément enfouie, d'un discours. «Ex
quibus, conclut Zacchias, vides quidem intellectum
1.Ibid.,p. 20.
2. Cf. DAQUIN, Philosophie de la Folie, p. 30.
3. ZACCHIAS, Quaestiones medico-legales, liv. II, titre I, question
4, p. 120.
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optime discurrere.» Le langage ultime de la folie, c'est
celui de la raison, mais enveloppé dans le prestige de
l'image, limité à l'espace d'apparence qu'elle définit,
formant ainsi tous les deux, hors de la totalité des images
et de l'universalité du discours, une organisation singulière,
abusive, dont la particularité obstinée fait la
folie. Celle-ci à vrai dire n'est donc pas tout à
fait dans l'image, qui de soi-même n'est ni vraie ni fausse,
ni raisonnable ni folle, elle n'est pas non plus dans le raisonnement
qui est forme simple, ne révélant rien d'autre que
les figures indubitables de la logique. Et pourtant la folie est
dans l'un et l'autre. Dans une figure particulière de leur
rapport.
Prenons un exemple emprunté à Diemerbroek. Un homme
était atteint d'une profonde mélancolie. Comme tous
les mélancoliques, son esprit était attaché
à une idée fixe, et cette idée était
pour lui l'occasion d'une tristesse toujours renouvelée.
Il s'accusait d'avoir tué son fils; et dans l'excès
de son remords, il disait que Dieu pour son châtiment avait
placé à ses côtés un démon chargé
de le tenter comme celui qui avait tenté le Seigneur. Ce
démon, il le voyait, il conversait avec lui, entendait
ses reproches et lui répliquait. Il ne comprenait point
que tout le monde autour de lui refusât d'admettre cette
présence. Telle est donc la folie: ce remords, cette croyance,
cette hallucination, ces discours; bref tout cet ensemble de convictions
et d'images qui constituent un délire. Or Diemerbroek cherche
à savoir quelles sont les «causes» de cette
folie, comment elle a pu naître. Et voici ce qu'il apprend:
cet homme avait emmené son fils à la baignade, où
il s'était noyé. Dès lors le père
s'était considéré comme responsable de cette
mort. On peut donc reconstituer de la manière suivante
le développement de cette folie. Se jugeant coupable, l'homme
se dit que l'homicide est exécrable au Dieu Très-Haut;
de là vient à son imagination qu'il est damné
pour l'éternité; et comme il sait que le supplice
majeur de la damnation consiste à être livré
à Satan, il se dit «qu'un démon horrible lui
est adjoint». Ce démon, il ne le voit point encore,
mais comme «il ne s'écarte pas de cette pensée»
et qu'il «la tient pour très véridique, il
impose à ce cerveau une certaine image de ce démon;
cette image s'offre à son âme par l'action du cerveau
et des esprits
|PAGE 300
avec tant d'évidence qu'il pense voir continuellement le
démon lui-même 1».
Il y a donc dans la folie, telle qu'elle est analysée par
Diemerbroek, deux niveaux; l'un, c'est celui qui est manifeste
aux yeux de tous: une tristesse sans fondement chez un homme qui
s'accuse à tort d'avoir assassiné son fils; une
imagination dépravée qui se représente des
démons; une raison démantelée qui converse
avec un fantôme. Mais plus profondément, on trouve
une organisation rigoureuse qui suit l'armature sans défaut
d'un discours. Ce discours dans sa logique appelle à lui
les croyances les plus solides, il avance par jugements et raisonnements
qui s'enchaînent; il est une sorte de raison en acte. Bref,
sous le délire désordonné et manifeste, règne
l'ordre d'un délire secret. En ce second délire,
qui est, en un sens, pure raison, raison délivrée
de tous les oripeaux extérieurs de la démence, se
recueille la paradoxale vérité de la folie. Et ceci
en un double sens, puisqu'on y trouve à la fois ce qui
fait que la folie est vraie (irrécusable logique, discours
parfaitement organisé, enchaînement sans défaut
dans la transparence d'un langage virtuel) et ce qui le fait vraiment
folie (sa nature propre, le style rigoureusement particulier de
toutes ses manifestations et la structure interne du délire).
Mais plus profondément encore, ce langage délirant
est vérité dernière de la folie dans la mesure
où il en est la forme organisatrice, le principe déterminant
de toutes ses manifestations, que ce soient celles du corps ou
que ce soient celles de l'âme. Car si le mélancolique
de Diemerbroek s'entretient avec son démon, c'est parce
que l'image en a été profondément gravée
par le mouvement des esprits dans la matière toujours ductile
du cerveau. Mais à son tour cette figure organique n'est
que l'envers d'un souci qui a obsédé l'esprit du
malade; elle représente comme la sédimentation dans
le corps d'un discours indéfiniment ressassé à
propos du châtiment que Dieu doit réserver aux pécheurs
coupables d'homicide. Le corps et les traces qu'il recèle,
l'âme et les images qu'elle perçoit ne sont plus
ici que des relais dans la syntaxe du langage délirant.
1. DIEMERBROEK, Disputationes practicae, de morbis capitis, in
Opera omnia anatomica et medica, Utrecht, 1685, Historia, III,
pp. 4-5.
|PAGE 301
Et de peur qu'on nous reproche de faire porter toute cette analyse
sur une seule observation due à un seul auteur (observation
privilégiée puisqu'il s'agit d'un délire
mélancolique), nous chercherons confirmation de ce rôle
fondamental du discours délirant dans la conception classique
de la folie, chez un autre auteur, à une autre époque
et à propos d'une maladie très différente.
Il s'agit d'un cas de «nymphomanie» observé
par Bienville. L'imagination d'une jeune fille, «Julie»,
avait été enflammée par des lectures précoces
et entretenue par les propos d'une servante «initiée
dans les secrets de Vénus, ...vertueuse Agnès aux
yeux de la mère», mais «intendante chère
et voluptueuse des plaisirs de la fille». Pourtant, contre
ces désirs nouveaux pour elle, Julie lutte avec toutes
les impressions qu'elle a reçues au cours de son éducation;
au langage séducteur des romans, elle oppose les leçons
apprises de la religion et de la vertu; et quelle que soit la
vivacité de son imagination, elle ne sombre point dans
la maladie, tant qu'elle a «la force de se faire à
elle-même ce raisonnement: il n'est point permis ni honnête
d'obéir à une passion si honteuse 1». Mais
les discours coupables, les lectures dangereuses se multiplient;
à chaque instant, ils rendent plus vive l'agitation des
fibres qui s'affaiblissent; alors le langage fondamental par lequel
elle avait jusqu'alors résisté s'efface peu à
peu: «La nature seule avait parlé jusqu'alors; mais
bientôt l'illusion, la chimère et l'extravagance
jouèrent leur rôle; elle acquit enfin la force malheureuse
d'approuver en elle-même cette maxime horrible: rien n'est
si beau ni si doux que d'obéir aux amoureux désirs.»
Ce discours fondamental ouvre les portes de la folie: l'imagination
se libère, les appétits ne cessent de croître,
les fibres arrivent au dernier degré de l'irritation. Le
délire, sous sa forme lapidaire de principe moral, conduit
tout droit à des convulsions qui peuvent mettre en danger
la vie elle-même.
Au terme de ce dernier cycle qui avait commencé avec la
liberté du fantasme et qui se clôt maintenant sur
la rigueur d'un langage délirant, nous pouvons conclure:
1° Dans la folie classique, il existe deux formes de délire.
1. BIENVILLE, De la nymphomanie, Amsterdam, 1771, pp. 140-153.
|PAGE 302
Une forme particulière, symptomatique, propre à
quelques-unes des maladies de l'esprit et singulièrement
à la mélancolie; en ce sens, on peut bien dire qu'il
y a des maladies avec ou sans délire. En tout cas ce délire
est toujours manifeste, il fait partie intégrante des signes
de la folie; il est immanent à sa vérité
et n'en constitue qu'un secteur. Mais il existe un autre délire
qui n'apparaît pas toujours, qui n'est pas formulé
par le malade lui-même dans le cours de la maladie, mais
qui ne peut manquer d'exister aux yeux de celui qui recherchant
la maladie à partir de ses origines essaie de formuler
son énigme et sa vérité.
2° Ce délire implicite existe dans toutes les altérations
de l'esprit, même où on l'attendrait le moins. Là
où il n'est question que de gestes silencieux, de violences
sans mots, de bizarreries dans la conduite, il ne fait pas de
doute pour la pensée classique qu'un délire est
continuellement sous-jacent, rattachant chacun de ces signes particuliers
à l'essence générale de la folie. Le Dictionnaire
de James invite expressément à considérer
comme délirants «les malades qui pèchent par
défauts ou par excès dans quelques-unes des actions
volontaires, d'une manière contraire à la raison
et à la bienséance; comme lorsque leur main est
employée par exemple à arracher des flocons de laine
ou à une action semblable à celle qui sert à
attraper des mouches; ou lorsqu'un malade agit contre sa coutume
et sans aucune cause, ou qu'il parle trop ou trop peu contre son
ordinaire; qu'il tient des propos obscènes, étant,
en santé, mesuré et décent dans ses discours,
et qu'il profère des paroles qui n'ont aucune suite, qu'il
respire plus doucement qu'il ne faut ou qu'il découvre
ses parties naturelles en présence de ceux qui l'environnent.
Nous regardons encore comme étant dans un état de
délire ceux dont l'esprit est affecté par quelque
dérangement dans les organes des sens ou qui en font un
emploi qui ne leur est pas ordinaire, lors, par exemple, qu'un
malade est privé de quelque action volontaire ou agit à
contre-temps 1».
3° Ainsi compris, le discours couvre tout le domaine d'extension
de la folie. Folie, au sens classique, ne désigne pas
1. JAMES, Dictionnaire universel de médecine, traduction
française. Paris
1746-1748, III, p. 977.
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tellement un changement déterminé dans l'esprit
ou dans le corps; mais l'existence sous les altérations
du corps, sous la bizarrerie de la conduite et des propos, d'un
discours délirant. La définition la plus simple
et la plus générale que l'on puisse donner de la
folie classique, c'est bien le délire: «Ce mot est
dérivé de lira, un sillon; de sorte que deliro signifie
proprement s'écarter du sillon, du droit chemin de la raison
1.» Qu'on ne s'étonne pas dès lors de voir
les nosographes du XVIIIe siècle classer souvent le vertige
parmi les folies, et plus rarement les convulsions hystériques;
c'est que derrière celles-ci il est souvent impossible
de retrouver l'unité d'un discours, tandis que dans le
vertige se profile l'affirmation délirante que le monde
est en train réellement de tourner 2. Ce délire
est la condition nécessaire et suffisante pour qu'une maladie
soit dite folie.
4° Le langage est la structure première et dernière
de la folie. Il en est la forme constituante; c'est sur lui que
reposent tous les cycles dans lesquels elle énonce sa nature.
Que l'essence de la folie puisse se définir finalement
dans la structure simple d'un discours ne la ramène pas
à une nature purement psychologique, mais lui donne prise
sur la totalité de l'âme et du corps; ce discours
est à la fois langage silencieux que l'esprit se tient
à lui-même dans la vérité qui lui est
propre, et articulation visible dans les mouvements du corps.
Le parallélisme, les complémentarités, toutes
les formes de communication immédiate que nous avons vues
se manifester, dans la folie, entre l'âme et le corps sont
suspendues à ce seul langage et à ses pouvoirs.
Le mouvement de la passion qui se poursuit jusqu'à se rompre
et à se retourner contre lui-même, le surgissement
de l'image, et les agitations du corps qui en étaient les
concomitances visibles -tout cela, au moment même où
nous essayions de le restituer était animé secrètement
déjà par ce langage. Si le déterminisme de
la passion s'est dépassé et dénoué
dans la fantaisie de l'image, si l'image,
1. Ibid., p. 977.
2. Sauvages considère encore que l'hystérie n'est
pas une vésanie, mais une «maladie caractérisée
par des accès de convulsions générales ou
particulières, internes ou externes»; en revanche,
il classe parmi les vésanies le tintouin, la bévue
et le vertige.
|PAGE 304
en retour, a entraîné tout le monde des croyances
et des désirs, c'est que le langage délirant était
déjà présent discours qui libérait
la passion de toutes ses limites, et adhérait de tout le
poids contraignant de son affirmation à l'image qui se
libérait.
Ce délire, qui est à la fois du corps et de l'âme,
du langage et de l'image, de la grammaire et de la physiologie,
c'est en lui que s'achèvent et commencent tous les cycles
de la folie. C'est lui dont le sens rigoureux les organisait dès
le départ. Il est à la fois la folie elle-même,
et au-delà de chacun de ses phénomènes, la
transcendance silencieuse qui la constitue dans sa vérité.
*
Une dernière question demeure: au nom de quoi ce langage
fondamental peut-il être tenu pour délire? En admettant
qu'il soit vérité de la folie, en quoi est-il vraie
folie et forme originaire de l'insensé? Ce discours, que
nous avons vu dans ses formes si fidèles aux règles
de la raison, pourquoi est-ce en lui que s'instaurent tous ces
signes qui vont dénoncer, de la manière la plus
manifeste, l'absence même de la raison?
Interrogation centrale, mais à laquelle l'âge classique
n'a pas formulé lui-même de réponse directe.
C'est de biais qu'il faut l'attaquer, en interrogeant les expériences
qui se trouvent dans le voisinage immédiat de ce langage
essentiel de la folie; c'est-à-dire le rêve et l'erreur.
Le caractère quasi onirique de la folie est un des thèmes
constants à l'âge classique. Thème qui hérite
sans doute d'une tradition très archaïque, dont Du
Laurens, à la fin du XVIe siècle, se fait encore
le témoin; pour lui mélancolie et songe auraient
la même origine et porteraient par rapport à la vérité
la même valeur. Il y a des «songes naturels»
qui représentent ce qui, au cours de la veille, a passé
par les sens ou par l'entendement, mais se trouve altéré
par le tempérament propre du sujet; de la même façon,
il y a une mélancolie qui n'a d'origine que physique dans
la complexion du malade, et modifie, pour son esprit, l'importance,
la valeur, et comme le coloris des événements réels.
Mais il y a aussi une mélancolie qui
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permet de prédire l'avenir, de parler dans une langue inconnue,
de voir des êtres ordinairement invisibles; cette mélancolie
tient son origine d'une intervention surnaturelle, la même
qui fait venir à l'esprit du dormeur les songes qui anticipent
sur le futur, annoncent les événements, et font
voir «des choses étranges 1».
Mais en fait le XVIIe siècle ne maintient cette tradition
de ressemblance entre rêve et folie que pour mieux la rompre,
et faire apparaître de nouveaux rapports, plus essentiels.
Des rapports où rêve et folie ne sont pas compris
seulement dans leur origine lointaine ou dans leur valeur imminente
de signes mais confrontés dans leurs phénomènes,
dans leur développement, dans leur nature même.
Rêve et folie apparaissent alors comme étant de même
substance. Leur mécanisme est le même; et Zacchias
peut identifier dans la marche du sommeilles mouvements qui font
naître les rêves, mais qui pourraient aussi bien dans
la veille susciter les folies.
Dans les premiers moments où on s'endort, les vapeurs qui
s'élèvent alors dans le corps et montent jusqu'à
la tête sont multiples, turbulentes et épaisses.
Elles sont obscures au point qu'elles n'éveillent dans
le cerveau aucune image; elles agitent seulement, dans leur tourbillon
désordonné, les nerfs et les muscles. Il n'en est
pas autrement chez les furieux et les maniaques: peu de fantasmes
chez eux, pas de fausses croyances, à peine d'hallucinations,
mais une vive agitation qu'ils ne parviennent pas à maîtriser.
Reprenons l'évolution du sommeil: après la première
période de turbulence, les vapeurs qui montent au cerveau
se clarifient, leur mouvement s'organise; c'est le moment où
naissent les songes fantastiques; on voit des miracles et mille
choses impossibles. À ce stade correspond celui de la démence,
dans laquelle on se persuade de beaucoup de choses «quae
in veritate non sunt». Enfin l'agitation des vapeurs se
calme tout à fait; le dormeur commence à voir les
choses plus clairement; dans la transparence des vapeurs désormais
limpides, les souvenirs de la veille
1. Du LAURENS, Discours de la conservation de la vue, des maladies
mélancoliques, des catarrhes, de la vieillesse, Paris,
1597, in Oeuvres, Rouen, 1660, p. 29.
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réapparaissent, conformes à la réalité;
c'est à peine si ces images se trouvent, sur un point ou
sur un autre métamorphosées -comme il se passe chez
les mélancoliques qui reconnaissent toutes choses comme
elles sont «in paucis qui non solum aberrantes 1».
Entre les développements progressifs du sommeil -avec ce
qu'ils apportent, à chaque stade, à la qualité
de l'imagination -et les formes de la folie, l'analogie est constante,
parce que les mécanismes sont communs: même mouvement
des vapeurs et des esprits, même libération des images,
même correspondance entre les qualités physiques
des phénomènes, et les valeurs psychologiques ou
morales des sentiments. «Non aliter evenire insanientibus
quam dormientibus 2.»
L'important, dans cette analyse de Zacchias, c'est que la folie
n'est pas comparée au rêve dans ses phénomènes
positifs, mais plutôt à la totalité formée
par le sommeil et le rêve; c'est-à-dire à
un ensemble qui comprend, outre l'image, le fantasme, les souvenirs
ou les prédictions, le grand vide du sommeil, la nuit des
sens, et toute cette négativité qui arrache l'homme
à la veille et à ses vérités sensibles.
Alors que la tradition comparait le délire du fou à
la vivacité des images oniriques, l'âge classique
n'assimile le délire qu'à l'ensemble indissociable
de l'image et de la nuit de l'esprit sur fond de laquelle elle
prend sa liberté. Et cet ensemble, transporté tout
entier dans la clarté de la veille, constitue la folie.
C'est ainsi qu'il faut comprendre les définitions de la
folie qui reviennent obstinément à travers l'âge
classique. Le rêve, comme figure complexe de l'image et
du sommeil, y est presque toujours présent. Soit d'une
façon négative -la notion de veille étant
seule alors à intervenir pour distinguer les fous des dormeurs
3; soit d'une manière positive, le délire étant
défini directement comme une modalité du rêve,
avec la
1. ZACCHIAS, Quaestiones medico-legales, liv. I, titre II, question
4, p. 118. 2. Ibid.
3. Cf. par exemple, Dufour: «Je considère comme le
genre de toutes ces maladies l'erreur de l'entendement qui juge
mal pendant la veille des choses sur lesquelles tout le monde
pense de la même manière» (Essai, p. 355);
ou Cullen: «Je pense que le délire peut être
défini un jugement faux et trompeur d'une personne éveillée
sur des choses qui se présentent le plus fréquemment
dans la vie» (Institutions, II, p. 286), souligné
par nous.
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veille pour différence spécifique: «Le délire,
c'est le rêve des personnes qui veillent 1. » La vieille
idée antique que le rêve est une forme transitoire
de folie est inversée; ce n'est plus le rêve qui
emprunte à l'aliénation ses pouvoirs inquiétants
-montrant par là combien la raison est fragile ou limitée;
c'est la folie qui prend dans le rêve sa nature première
et révèle dans cette parenté qu'elle est
une libération de l'image dans la nuit du réel.
Le rêve trompe; il conduit à des confusions; il est
illusoire. Mais il n'est pas erroné. Et c'est en cela que
la folie ne s'épuise pas dans la modalité éveillée
du rêve, et qu'elle déborde sur l'erreur. Il est
vrai que dans le rêve, l'imagination forge «impossibilia
et miracula», ou qu'elle assemble des figures véridiques
«irrationali modo» ; mais, remarque Zacchias, «nullus
in his error est ac nulla consequenter insania 2». Il y
aura folie lorsqu'aux images, qui sont si proches du rêve,
s'ajoutera l'affirmation ou la négation constitutive de
l'erreur. C'est en ce sens que l'Encyclopédie proposait
sa fameuse définition de la folie: s'écarter de
la raison «avec confiance et dans la ferme persuasion qu'on
la suit, voilà ce me semble, ce qu'on appelle être
fou 3», L'erreur est, avec le rêve, l'autre élément
toujours présent dans la définition classique de
l'aliénation. Le fou, au XVIIe et au XVIIIe siècle,
n'est pas tellement victime d'une illusion, d'une hallucination
de ses sens, ou d'un mouvement de son esprit. Il n'est pas abusé,
il se trompe. S'il est vrai que d'un côté l'esprit
du fou est porté par l'arbitraire onirique des images,
d'un autre côté, et en même temps, il s'enferme
lui-même dans le cercle d'une conscience erronée:
«Nous appelons fous, dira Sauvages, ceux qui sont actuellement
privés de la raison ou qui persistent dans quelque erreur
notable; c'est cette erreur constante de l'âme qui se manifeste
dans son imagination, dans ses jugements, et dans ses désirs,
qui constitue le caractère de cette classe 4».
La folie commence là où se trouble et s'obscurcit
le rapport de l'homme à la vérité. C'est
à partir de ce rapport en
1. PITCAIRN: cité par Sauvages (loc. cit.), VII, p. 33
et p. 301, cf. KANT,
Anthropologie.
2. ZACCHIAS, loc. cit., p. 118. 3. Encyclopédie, article
Folie. 4. SAUVAGES, loc. cit., VII, p. 33.
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même temps que de la destruction de ce rapport, qu'elle
prend son sens général et ses formes particulières.
La démence, dit Zacchias, qui entend ici le terme au sens
le plus général de la folie, «in hoc constitit
quod intellectus non distinguit verum a falso 1». Mais cette
rupture, si on ne peut la comprendre que comme négation,
a des structures positives qui lui donnent des formes singulières.
Selon les différentes formes d'accès à la
vérité, il y aura différents types de folie.
C'est en ce sens que Crichton par exemple distingue dans l'ordre
des vésanies, d'abord le genre des délires, qui
altèrent ce rapport au vrai qui prend forme dans la perception
(«délire général des facultés
mentales dans lequel les perceptions malades sont prises pour
des réalités»); puis le genre des hallucinations
qui altère la représentation -«erreur de l'esprit
dans laquelle les objets imaginaires sont pris pour des réalités,
ou bien les objets réels sont faussement représentés»
-; enfin le genre des démences qui, sans abolir ni altérer
les facultés qui donnent accès à la vérité,
les affaiblissent et diminuent leurs pouvoirs. Mais on peut aussi
bien analyser la folie à partir de la vérité
elle-même, et des formes qui lui sont propres. C'est de
cette manière que l'Encyclopédie distingue le «vrai
physique» et le «vrai moral». Le «vrai
physique consiste dans le juste rapport de nos sensations avec
les objets physiques»; il y aura une forme de folie qui
sera déterminée par l'impossibilité d'accéder
à cette forme de vérité; sorte de folie du
monde physique qui enveloppe les illusions, les hallucinations,
tous les troubles perceptifs; «c'est une folie que d'entendre
les concerts des anges comme certains enthousiastes». Le
«vrai moral» en revanche «consiste dans la justesse
des rapports que nous voyons soit entre les objets moraux, soit
entre ces objets et nous». Il y aura une forme de folie
qui consistera dans la perte de ces rapports; telles sont les
folies du caractère, de la conduite et des passions: «Ce
sont donc de véritables folies que tous les travers de
notre esprit, toutes les illusions de l'amour-propre, et toutes
nos passions quand elles sont portées jusqu'à l'aveuglement;
car l'aveuglement est le caractère distinctif de la folie
2.»
1. ZACCHIAS, loc. cit., p. 118. 2. Encyclopédie, art. «Folie».
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Aveuglement: voilà un des mots qui approchent, au plus
près, de l'essence de la folie classique. Il parle de cette
nuit d'un quasi-sommeil qui entoure les images de la folie, leur
donnant dans leur solitude, une invisible souveraineté;
mais il parle aussi des croyances mal fondées, des jugements
qui se trompent, de tout ce fond d'erreurs qui est inséparable
de la folie. Le discours fondamental du délire, dans ses
pouvoirs constituants, révèle ainsi en quoi, malgré
les analogies de forme, malgré la rigueur de son sens,
il n'était point discours de raison. Il parlait, mais dans
la nuit de l'aveuglement; il était plus que le texte lâche
et désordonné d'un rêve, puisqu'il se trompait;
mais il était plus qu'une proposition erronée, puisqu'il
était plongé dans cette obscurité globale
qui est celle du sommeil. Le délire comme principe de la
folie, c'est un système de propositions fausses dans la
syntaxe générale du rêve.
La folie est exactement au point de contact de l'onirique et de
l'erroné; elle parcourt, dans ses variations, la surface
où ils s'affrontent, celle qui les joint et qui les sépare
à la fois. Avec l'erreur, elle a en commun la non-vérité,
et l'arbitraire dans l'affirmation ou la négation; au rêve
elle emprunte la montée des images et la présence
colorée des fantasmes. Mais tandis que l'erreur n'est que
non-vérité, tandis que le rêve n'affirme ni
ne juge, la folie, elle, remplit d'images le vide de l'erreur,
et lie les fantasmes par l'affirmation du faux. En un sens, elle
est donc plénitude, joignant aux figures de la nuit les
puissances du jour, aux formes de la fantaisie l'activité
de l'esprit éveillé; elle noue des contenus obscurs
avec les formes de la clarté. Mais cette plénitude
n'est-elle pas, en vérité, le comble du vide? La
présence des images n'offre en fait que des fantasmes cernés
de nuit, des figures marquées au coin du sommeil, donc
détachées de toute réalité sensible;
pour vivantes qu'elles soient, et rigoureusement insérées
dans le corps, ces images sont néant puisqu'elles ne représentent
rien; quant au jugement erroné, il ne juge qu'en apparence:
n'affirmant rien de vrai ni de réel, il n'affirme pas du
tout, il est pris tout entier dans le non-être de l'erreur.
Joignant la vision et l'aveuglement, l'image et le jugement, le
fantasme et le langage, le sommeil et la veille, le jour et la
nuit, la folie, au fond, n'est rien, car elle lie en eux
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ce qu'ils ont de négatif. Mais ce rien, son paradoxe est
de le manifester, de le faire éclater en signes, en paroles,
en gestes. Inextricable unité de l'ordre et du désordre,
de l'être raisonnable des choses et de ce néant de
la folie. Car la folie, si elle n'est rien, ne peut se manifester
qu'en sortant d'elle-même, et en prenant apparence dans
l'ordre de la raison; en devenant ainsi le contraire d'elle-même.
Ainsi s' éclairent les paradoxes de l'expérience
classique: la folie est toujours absente, dans une perpétuelle
retraite où elle est inaccessible, sans phénomène
ni positivité; et pourtant elle est présente et
parfaitement visible sous les espèces singulières
de l’homme fou. Elle qui est désordre insensé,
quand on l'examine, ne révèle qu'espèces
ordonnées, mécanismes rigoureux dans l'âme
et dans le corps, langage articulé selon une logique visible.
Tout n'est que raison dans ce que la folie peut dire d'elle-même,
elle qui est négation de la raison. Bref, une prise rationnelle
est toujours possible et nécessaire sur la folie, dans
la mesure même où elle est non-raison.
Comment éviter de résumer cette expérience
par le seul mot de Déraison? Ce qu'il y a, pour la raison,
de plus proche et de plus lointain, de plus plein et de plus vide;
ce qui s'offre à elle dans des structures familières
-autorisant une connaissance, bientôt une science qui se
voudra positive -et qui est toujours en retrait par rapport à
elle, dans la réserve inaccessible du néant.
*
Et si maintenant, on entend faire valoir, pour elle-même,
hors de ses parentés avec le rêve et avec l'erreur,
la déraison classique, il faut la comprendre, non comme
raison malade, ou perdue ou aliénée, mais tout simplement
comme raison éblouie.
L'éblouissement 1, c'est la nuit en plein jour, l'obscurité
qui règne au centre même de ce qu'il y a d'excessif
dans l'éclat de la lumière. La raison éblouie
ouvre les yeux sur
1. Pris au sens que Nicolle donnait à ce mot, quand il
se demandait si le coeur avait «part à tous les éblouissements
de l'esprit» (Essais, t. VIII, IIe partie, p. 77).
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le soleil et ne voit rien, c'est-à-dire ne voit pas 1;
dans l'éblouissement, le recul général des
objets vers la profondeur de la nuit a pour corrélatif
immédiat la suppression de la vision elle-même; à
l'instant où elle voit les objets disparaître dans
la nuit secrète de la lumière, la vue se voit dans
le moment de sa disparition.
Dire que la folie est éblouissement, c'est dire que le
fou voit le jour, le même jour que l'homme de raison (tous
deux vivent dans la même clarté) mais voyant ce jour
même, et rien que lui et rien en lui, il le voit comme vide,
comme nuit, comme rien; les ténèbres sont pour lui
la manière de percevoir le jour. Ce qui signifie que voyant
la nuit et le rien de la nuit, il ne voit pas du tout. Et que
croyant voir, il laisse venir à lui, comme réalités,
les fantasmes de son imagination et tout le peuple des nuits.
Voilà pourquoi délire et éblouissement sont
dans un rapport qui fait l'essence de la folie, exactement comme
la vérité et la clarté, dans leur rapport
fondamental, sont constitutives de la raison classique.
En ce sens la démarche cartésienne du doute est
bien la grande conjuration de la folie. Descartes ferme ses yeux
et bouche ses oreilles pour mieux voir la vraie clarté
du jour essentiel; il est ainsi garanti contre l'éblouissement
du fou, qui ouvrant les yeux ne voit que la nuit, et, ne voyant
pas du tout, croit voir quand il imagine. Dans l'uniforme clarté
de ses sens fermés, Descartes a rompu avec toute fascination
possible, et s'il voit, il est certain de voir ce qu'il voit.
Cependant que devant le regard du fou, ivre d'une lumière
qui est nuit, montent et se multiplient des images, incapables
de se critiquer elles-mêmes (puisque le fou les voit), mais
irréparablement séparées de l'être
(puisque le fou ne voit rien).
La déraison est dans le même rapport à la
raison que l'éblouissement à l'éclat du jour
lui-même. Et ce n'est pas là métaphore. Nous
sommes au centre de la grande cosmologie qui anime toute la culture
classique. Le «cosmos»de la Renaissance, si riche
en communications et en symbolismes internes, dominé entièrement
par la présence
1. Thème cartésien souvent repris par Malebranche;
ne rien penser, c'est ne pas penser; ne rien voir, c'est ne pas
voir.
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croisée des astres, a maintenant disparu, sans que la «nature»
ait encore trouvé son statut d'universalité, sans
qu'elle accueille la reconnaissance lyrique de l’homme,
et le conduise au rythme de ses saisons. Ce que les classiques
retiennent du «monde», ce qu'ils pressentent déjà
de la «nature», c'est une loi extrêmement abstraite,
qui forme pourtant l'opposition la plus vive et la plus concrète,
celle du jour et de la nuit. Ce n'est plus le temps fatal des
planètes, ce n'est pas encore celui lyrique des saisons;
c'est le temps universel, mais absolument partagé, de la
clarté et des ténèbres. Forme que la pensée
maîtrise entièrement dans une science mathématique
-la physique cartésienne est comme une mathesis de la lumière
-mais qui trace en même temps dans l'existence humaine la
grande césure tragique: celle qui domine de la même
façon impérieuse le temps théâtral
de Racine, et l'espace de Georges de la Tour. Le cercle du jour
et de la nuit, c'est la loi du monde classique: la plus réduite,
mais la plus exigeante des nécessités du monde,
la plus inévitable, mais la plus simple des légalités
de la nature.
Loi qui exclut toute dialectique et toute réconciliation;
qui fonde par conséquent à la fois l'unité
sans rupture de la connaissance, et le partage sans compromis
de l'existence tragique; elle règne sur un monde sans crépuscule,
qui ne connaît aucune effusion, ni les soins atténués
du lyrisme; tout doit être veille ou songe, vérité
ou nuit, lumière de l'être ou néant de l'ombre.
Elle prescrit un ordre inévitable, un partage serein, qui
rend possible la vérité et la scelle définitivement.
Et pourtant de part et d'autre de cet ordre, deux figures symétriques,
deux figures inverses, portent témoignage qu'il y a des
extrémités où il peut être franchi,
montrant en même temps à quel point il est essentiel
de ne point le franchir. D'un côté la tragédie.
La règle de la journée théâtrale a
un contenu positif; elle impose à la durée tragique
de s'équilibrer autour de l'alternance, singulière
mais universelle, du jour et de la nuit; le tout de la tragédie
doit s'accomplir dans cette unité du temps, car elle n'est
au fond que l'affrontement des deux royaumes, liés l'un
à l'autre par le temps lui-même, dans l'irréconciliable.
Toute journée dans le théâtre de Racine, est
sur
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plombée par une nuit, qu'elle met, pour ainsi dire, au
jour: nuit de Troie et des massacres, nuit des désirs de
Néron, nuit romaine de Titus, nuit d'Athalie. Ce sont ces
grands pans de nuit, ces quartiers d'ombre qui hantent le jour
sans se laisser réduire, et ne disparaîtront que
dans la nouvelle nuit de la mort. Et ces nuits fantastiques, à
leur tour, sont hantées par une lumière qui forme
comme le reflet infernal du jour: incendie de Troie, flambeaux
des prétoriens, lumière pâle du songe. Dans
la tragédie classique jour et nuit sont disposés
en miroir, se reflètent indéfiniment et donnent
à ce couple simple une profondeur soudaine qui enveloppe
d'un seul mouvement toute la vie de l 'homme et sa mort. De la
même façon, dans la Madeleine au miroir, l'ombre
et la lumière se font vis-à-vis, partagent et unissent
à la fois un visage et son reflet, un crâne et son
image, une veille et un silence; et, dans l'Image-Saint Alexis,
le page à la torche découvre sous l'ombre de la
voûte celui qui fut son maître; un garçon lumineux
et grave rencontre toute la misère des hommes; un enfant
met au jour la mort.
En face de la tragédie, et de son langage hiératique,
le murmure confus de la folie. Là encore, la grande loi
du partage a été violée; ombre et lumière
se mêlent dans la fureur de la démence, comme dans
le désordre tragique. Mais sur un autre mode pourtant.
Le personnage tragique trouvait dans la nuit comme la sombre vérité
du jour; la nuit de Troie restait la vérité d'Andromaque,
comme la nuit d'Athalie présageait la vérité
du jour déjà en marche; la nuit, paradoxalement,
dévoilait; elle était le jour le plus profond de
l'être. Le fou, à l'inverse, ne rencontre, dans le
jour, que l'inconsistance des figures de la nuit; il laisse la
lumière s'obscurcir de toutes les illusions du songe; son
jour n'est que la nuit la plus superficielle de l'apparence. C'est
dans cette mesure que l'homme tragique est plus que tout autre
engagé dans l'être et porteur de sa vérité,
puisque, comme Phèdre, il jette à la face de l'impitoyable
soleil tous les secrets de la nuit; tandis que l’homme fou
est entièrement exclu de l'être. Et comment ne le
serait-il pas, lui qui prête le reflet illusoire des jours
au non-être de la nuit?
On comprend que le héros tragique -à la différence
du personnage baroque de l'époque précédente
-ne puisse
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jamais être fou; et qu'inversement la folie ne puisse pas
porter en elle-même ces valeurs de tragédie, que
nous connaissons depuis Nietzsche et Artaud. Al' époque
classique, l'homme de tragédie et l'homme de folie se font
face, sans dialogue possible, sans langage commun; car l'un ne
sait prononcer que les paroles décisives de l'être,
où se rejoignent, le temps de l'éclair, la vérité
de la lumière et la profondeur de la nuit; l'autre ressasse
le murmure indifférent où viennent s'annuler les
bavardages du jour et l'ombre menteuse.
*
La folie désigne l'équinoxe entre la vanité
des fantasmes de la nuit et le non-être des jugements de
la clarté.
Et cela, qu'a pu nous apprendre, morceau par morceau, l'archéologie
du savoir, nous était dit déjà dans une simple
fulguration tragique, dans les derniers mots d'Andromaque.
Comme si, au moment où la folie disparaît de l'acte
tragique, au moment où l'homme tragique se sépare
pour plus de deux siècles de l'homme de déraison,
à ce moment, on exigeait d'elle une ultime figuration.
Le rideau qui tombe sur la dernière scène d'Andromaque
tombe aussi sur la dernière des grandes incarnations tragiques
de la folie. Mais dans cette présence au seuil de sa propre
disparition, dans cette folie en train de s'esquiver pour toujours,
s'énonce ce qu'elle est et sera pour tout l'âge classique.
N'est-ce pas justement dans l'instant de sa disparition qu'elle
peut le mieux proférer sa vérité, sa vérité
d'absence, sa vérité qui est celle du jour aux limites
de la nuit? Il fallait que ce fût la dernière scène
de la première grande tragédie classique; ou si
l'on veut, la première fois où s'énonce la
vérité classique de la folie dans un mouvement tragique
qui est le dernier du théâtre pré-classique.
Vérité, de toute façon, instantanée,
puisque son apparition ne peut être que sa disparition;
l'éclair ne se voit que dans la nuit déjà
avancée.
Oreste, dans ses fureurs, traverse un triple cercle de nuit: trois
figurations concentriques de l'éblouissement. Le jour vient
de se lever sur le Palais de Pyrrhus; la nuit est encore là,
bordant d'ombre cette lumière, et indiquant
|PAGE 315
péremptoirement sa limite. Dans ce matin qui est matin
de fête, le crime a été commis, et Pyrrhus
a fermé les yeux sur le jour qui se levait: fragment d'ombre
jeté là sur les marches de l'autel, au seuil de
la clarté et de l'obscurité. Les deux grands thèmes
cosmiques de la folie sont donc présents sous diverses
formes, comme présage, décor et contrepoint de la
fureur d'Oreste 1. Elle peut commencer alors: dans la clarté
impitoyable qui dénonce le meurtre de Pyrrhus et la trahison
d'Hermione, dans ce petit jour où tout éclate enfin
dans une vérité si jeune et si vieille à
la fois, un premier cercle d'ombre: un nuage sombre dans lequel,
tout autour d'Oreste, le monde se met à reculer; la vérité
s'esquive dans ce paradoxal crépuscule, dans ce soir matinal
où la cruauté du vrai va se métamorphoser
dans la rage des fantasmes:
«Mais quelle épaisse nuit, tout à coup, m'environne?»
C'est la nuit vide de l'erreur; mais sur fond de cette première
obscurité, un éclat, un faux éclat va naître:
celui des images. Le cauchemar s'élève, non dans
la claire lumière du matin, mais dans un scintillement
sombre: lumière de l'orage et du meurtre.
«Dieux! quels ruisseaux de sang coulent autour de moi!»
Et voici maintenant la dynastie du rêve. Dans cette nuit
les fantasmes prennent leur liberté; les Erinnyes apparaissent
et s'imposent. Ce qui les fait précaires, les rend aussi
souveraines; elles triomphent aisément dans la solitude
où elles se succèdent; rien ne les récuse;
images et langage s'entrecroisent, dans des apostrophes qui sont
invocations, présences affirmées et repoussées,
sollicitées et redoutées. Mais toutes ces images
convergent vers la nuit, vers une seconde nuit qui est celle du
châtiment, de la vengeance éternelle, de la mort
à l'intérieur même de la mort. Les Érinnyes
sont rappelées à cette ombre qui est la leur -leur
lieu de naissance et leur vérité, c'est-à-dire
leur propre néant.
«Venez-vous m'enlever dans l'éternelle nuit?»
C'est le moment où il se découvre que les images
de la
1. Il faudrait ajouter Andromaque, veuve, et épousée,
et veuve à nouveau, dans des vêtements de deuil et
des parures de fête qui finissent par se confondre et dire
la même chose; et l'éclat de sa royauté dans
la nuit de son esclavage.
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folie ne sont que rêve et erreur, et si le malheureux, qui
est aveuglé par elles, les appelle, c'est pour mieux disparaître
avec elles dans l'anéantissement auquel elles sont destinées.
Une seconde fois donc on traverse un cercle de nuit. Mais on n'est
pas ramené pour cela à la réalité
claire du monde. On accède par-delà ce qui se manifeste
de la folie, au délire, à cette structure essentielle
et constituante qui avait secrètement soutenu la folie
dès ses premiers moments. Ce délire a un nom, c'est
Hermione; Hermione qui réapparaît non plus comme
vision hallucinée, mais vérité ultime de
la folie. Il est significatif qu'Hermione intervienne à
ce moment-ci des fureurs: non pas parmi les Euménides,
ni devant elles pour les guider; mais derrière elles, et
séparée d'elles par la nuit où elles ont
entraîné Oreste, et où elles-mêmes sont
maintenant dissipées. C'est qu'Hermione intervient comme
figure constituante du délire, comme la vérité
qui régnait secrètement depuis le début,
et dont les Euménides n'étaient au fond que les
servantes. En ceci, nous sommes à l'opposé de la
tragédie grecque, où les Érinnyes étaient
destin final et vérité qui, depuis la nuit des temps,
avaient guetté le héros; sa passion n'était
que leur instrument. Ici les Euménides sont seulement des
figures au service du délire, vérité première
et dernière, qui se profilait déjà dans la
passion, et s'affirme maintenant dans sa nudité. Cette
vérité règne seule écartant les images:
«Mais non, retirez-vous, laissez faire Hermione.»,
Hermione, qui a toujours été présente depuis
le début, Hermione qui a de tout temps déchiré
Oreste, lacérant morceau par morceau sa raison, Hermione
pour qui il est devenu «parricide, assassin, sacrilège»,
se découvre enfin comme vérité et achèvement
de sa folie. Et le délire, dans sa rigueur, n'a plus d'autre
chose à dire que d'énoncer comme décision
imminente une vérité depuis longtemps quotidienne
et dérisoire.
«Et je lui porte enfin mon coeur à dévorer.»
Il y a des jours et des années qu'Oreste avait fait cette
offrande sauvage. Mais ce principe de sa folie, il l'énonce
maintenant comme terme. Car la folie ne peut pas aller plus loin.
Ayant dit sa vérité dans son délire essentiel,
elle
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ne peut plus que sombrer dans une troisième nuit, celle
dont on ne revient pas, celle de l'incessante dévoration.
La déraison ne peut apparaître qu'un instant, au
moment où le langage entre dans le silence, où le
délire lui-même se tait, où le coeur enfin
est dévoré.
Dans les tragédies du début du XVIIe siècle,
la folie, aussi, dénouait le drame; mais elle le dénouait
en libérant la vérité; elle s'ouvrait encore
sur du langage, sur un langage renouvelé, celui de l'explication
et du réel reconquis. Elle ne pouvait être tout au
plus que l'avant-dernier moment de la tragédie. Non le
dernier, comme dans Andromaque, où aucune vérité
n'est dite, que celle, dans le Délire, d'une passion qui
a trouvé avec la folie la perfection de son achèvement.
Le mouvement propre à la déraison, que le savoir
classique a suivi et poursuivi, avait déjà accompli
la totalité de sa trajectoire dans la concision de la parole
tragique. Après quoi, le silence pouvait régner,
et la folie disparaître dans la présence, toujours
retirée, de la déraison.
*
Ce que nous savons maintenant de la déraison nous permet
de mieux comprendre ce qu'était l'internement.
Ce geste qui faisait disparaître la folie dans un monde
neutre et uniforme d'exclusion, ne marquait pas un temps d'arrêt
dans l'évolution des techniques médicales, ni dans
le progrès des idées humanitaires. Il prenait son
sens exact dans ce fait: que la folie à l'âge classique
a cessé d'être le signe d'un autre monde, et qu'elle
est devenue la paradoxale manifestation du non-être. Au
fond, l'internement ne vise pas tellement à supprimer la
folie, à chasser de l'ordre social une figure qui n'y trouve
pas sa place; son essence n'est pas conjuration d'un péril.
Il manifeste seulement ce qu'est, dans son essence, la folie:
c'est-à-dire une mise à jour du non-être;
et manifestant cette manifestation, il la supprime par là
même puisqu'il la restitue à sa vérité
de néant. L'internement, c'est la pratique qui correspond
au plus juste à une folie éprouvée comme
déraison, c'est-à-dire comme négativité
vide de la raison; la folie y est reconnue comme n'étant
rien. C'est-à-dire
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que d'un côté, elle est immédiatement perçue
comme différence: d'où les formes de jugement spontané
et collectif qu'on demande non aux médecins, mais aux hommes
de bon sens, pour déterminer l'internement d'un fou 1;
et d'autre part l'internement ne peut pas avoir d'autre fin qu'une
correction (c'est-à-dire la suppression de la différence,
ou l'accomplissement de ce rien qu'est la folie dans la mort);
d'où ces souhaits de mort qu'on trouve si souvent dans
les registres de l'internement sous la plume des gardiens, et
qui ne sont pas pour l'internement signe de sauvagerie, d'inhumanité,
ou de perversion, mais énoncé strict de son sens:
une opération d'anéantissement du néant 2.
L'internement dessine, à la surface des phénomènes
et dans une synthèse morale hâtive, la structure
secrète et distincte de la folie.
Est-ce l'internement qui enracine ses pratiques dans cette intuition
profonde? Est-ce parce que la folie sous l'effet de l'internement
avait réellement disparu de l'horizon classique qu'elle
a, en fin de compte, été cernée comme non-être?
Questions dont les réponses renvoient l'une à l'autre
dans une circularité parfaite. Il est inutile, sans doute,
de se perdre dans le cycle, toujours à recommencer, de
ces formes d'interrogation. Il vaut mieux laisser la culture classique
formuler, dans sa structure générale, l'expérience
qu'elle a faite de la folie, et qui affleure avec les mêmes
significations, dans l'ordre identique de sa logique interne,
ici et là, dans l'ordre de la spéculation et dans
l'ordre de l'institution, dans le discours et dans le décret,
dans le mot et dans le mot d'ordre -partout où un élément
porteur de signe peut prendre pour nous valeur de langage.
1. En ce sens, une définition de la folie comme celle
que propose Dufour (et elle ne diffère pas pour l'essentiel
de celles qui lui sont contemporaines) peut passer pour une théorie
de l'internement, puisqu'elle désigne la folie comme une
erreur onirique, un double non-être immédiatement
sensible dans la différence avec l'universalité
des hommes: «Erreur de l'entendement qui juge mal pendant
la veille des choses sur lesquelles tout le monde pense de la
même manière» (Essai, p. 355).
2. Cf. par exemple des annotations comme celles-ci, à propos
d'un fou interné à Saint-Lazare depuis dix-sept
ans: «Sa santé s'affaiblit beaucoup; on peut espérer
qu'il mourra bientôt» (B. N. Clairambault, 986, fo
113).
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