CHAPITRE III
Figures de la folie
Négativité, donc, que la folie. Mais négativité
qui se donne dans une plénitude de phénomènes,
selon une richesse sagement rangée au jardin des espèces.
Dans l'espace limité et défini par cette contradiction,
se déploie la connaissance discursive de la folie. Sous
les figures ordonnées et calmes de l'analyse médicale,
un difficile rapport est à l'oeuvre, dans lequel se fait
le devenir historique: rapport entre la déraison, comme
sens dernier de la folie, et la rationalité comme forme
de sa vérité. Que la folie, toujours située
dans les régions originaires de l'erreur, toujours en retrait
par rapport à la raison, puisse pourtant s'ouvrir entièrement
sur elle et lui confier la totalité de ses secrets: tel
est le problème que manifeste et que cache en même
temps la connaissance de la folie.
Dans ce chapitre, il ne s'agit pas de faire l'histoire des différentes
notions de la psychiatrie, en les mettant en rapport avec l'ensemble
du savoir, des théories, des observations médicales
qui leur sont contemporains; nous ne parlerons pas de la psychiatrie
dans la médecine des esprits ou dans la physiologie des
solides. Mais, reprenant tour à tour les grandes figures
de la folie qui se sont maintenues tout au long de l'âge
classique, nous essaierons de montrer comment elles se sont situées
à l'intérieur de l'expérience de la déraison;
comment elles y ont acquis chacune une cohésion propre;
et comment elles sont parvenues à manifester d'une manière
positive la négativité de la folie.
Cette positivité acquise, elle n'est ni de même niveau,
ni
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de même nature, ni de même force pour les différentes
formes de la folie: positivité grêle, mince, transparente,
toute proche encore de la négativité de la déraison,
pour le concept de démence; plus dense déjà,
celle qui est acquise, à travers tout un système
d'images, par la manie et la mélancolie; la plus consistante,
la plus éloignée aussi de la déraison, et
la plus dangereuse pour elle, c'est celle qui, par une réflexion
aux confins de la morale et de la médecine, par l'élaboration
d'une sorte d'espace corporel qui est tout aussi bien éthique
qu'organique, donne un contenu aux notions d'hystérie,
d'hypochondrie, à tout ce qu'on appellera bientôt
maladies nerveuses; cette positivité est si distante de
ce qui constitue le centre de la déraison, et si mal intégrée
à ses structures, qu'elle finira par la remettre en question,
et la faire entièrement basculer à la fin de l'âge
classique.
1. LE GROUPE DE LA DÉMENCE
Sous des noms divers, mais qui recouvrent à peu près
tous le même domaine, -dementia, amentia, fatuitas, stupiditas,
morosis -la démence est reconnue par la plupart des médecins
du XVIIe et du XVIIIe siècle. Reconnue, assez facilement
isolée parmi les autres espèces morbides; mais non
pas définie dans son contenu positif et concret. Tout au
long de ces deux siècles elle persiste dans l'élément
du négatif, toujours empêchée d'acquérir
une figure caractéristique. En un sens, la démence
est, de toutes les maladies de l'esprit, celle qui demeure la
plus proche de l'essence de la folie. Mais de la folie en général
-de la folie éprouvée dans tout ce qu'elle peut
avoir de négatif: désordre, décomposition
de la pensée, erreur, illusion, non-raison et non-vérité.
C'est cette folie, comme simple envers de la raison et contingence
pure de l'esprit qu'un auteur du XVIIIe siècle définit
fort bien dans une extension qu'aucune forme positive ne parvient
à épuiser ou à limiter: «La folie a
des symptômes variés à l'infini. Il entre
dans sa composition tout ce qu'on a vu et entendu, tout ce qu'on
a pensé et médité. Elle rapproche ce qui
paraît le plus éloigné. Elle rappelle ce qui
paraît avoir été
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complètement oublié. Les anciennes images revivent;
les aversions que l'on croyait éteintes renaissent; les
penchants deviennent plus vifs; mais alors tout est dans le dérangement.
Les idées dans leur confusion ressemblent aux caractères
d'une imprimerie qu'on assemblerait sans dessein et sans intelligence.
Il n'en résulterait rien qui présentât un
sens suivi 1.» C'est de la folie ainsi conçue dans
toute la négativité de son désordre que s'approche
la démence.
La démence est donc dans l'esprit à la fois l'extrême
hasard et l'entier déterminisme; tous les effets peuvent
s'y produire, parce que toutes les causes peuvent la provoquer.
Il n'y a pas de trouble dans les organes de la pensée,
qui ne puisse susciter un des aspects de la démence. Elle
n'a pas à proprement parler de symptômes; elle est
plutôt la possibilité ouverte de tous les symptômes
possibles de la folie. Il est vrai que Willis lui donne comme
signe et caractéristique essentiels la stupiditas 2. Mais
quelques pages plus loin la stupiditas est devenue l'équivalent
de la démence: stupiditas sive morosis... La stupidité
est alors purement et simplement «le défaut de l'intelligence
et du jugement» -atteinte par excellence de la raison dans
ses fonctions les plus hautes. Pourtant ce défaut lui-même
n'est pas premier; car l'âme rationnelle, troublée
dans la démence, n'est pas enclose dans le corps sans qu'un
élément mixte forme médiation entre lui et
elle; de l'âme rationnelle au corps, se déploie,
en un espace mixte, à la fois étendu et ponctuel,
corporel et déjà pensant, cette anima sensitiva
sive corporea qui porte les puissances intermédiaires et
médiatrices de l'imagination et de la mémoire; ce
sont elles qui fournissent à l'esprit les idées
ou du moins les éléments qui permettent de les former;
et lorsqu'elles viennent à être troublées
dans leur fonctionnement -dans leur fonctionnement corporel -alors
l'intellectus acies «comme si ses yeux étaient voilés,
vient à être le plus souvent hébété
ou du moins obscurci 3». Dans l'espace organique et fonctionnel
où elle se répand
1. Examen de la prétendue possession des filles de la paroisse
de Landes, 1735, p. 14.
2. WILLIS, Opera, t. II, p. 227.
3. Ibid., p. 265.
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et dont elle assure ainsi la vivante unité, l'âme
corporelle a son siège; elle y a aussi les instruments
et les organes de son action immédiate; le siège
de l'âme corporelle, c'est le cerveau (et singulièrement
le corps calleux pour l'imagination, la substance blanche pour
la mémoire); ses organes immédiats sont formés
par les esprits animaux. Dans les cas de démence, il faut
supposer ou bien une atteinte du cerveau lui-même, ou bien
une perturbation des esprits, soit encore un trouble combiné
du siège et des organes, c'est-à-dire du cerveau
et des esprits. Si le cerveau est à lui seul la cause de
la maladie, on peut en chercher l'origine d'abord dans les dimensions
mêmes de la matière cérébrale, soit
qu'elle se trouve trop petite pour fonctionner convenablement,
soit au contraire qu'elle soit trop abondante et par là
d'une solidité moins grande et comme de qualité
inférieure, mentis acumini minus accommodum. Mais il faut
incriminer parfois aussi la forme du cerveau; dès qu'il
n'a plus cette forme globosa qui permet une équitable réflexion
des esprits animaux, dès qu'une dépression ou un
renflement anormal s'est produit, alors les esprits sont renvoyés
dans des directions irrégulières; ils ne peuvent
plus dans leur parcours transmettre l'image véritablement
fidèle des choses et confier à l'âme rationnelle
les idoles sensibles de la vérité: la démence
est là. D'une manière plus fine encore: le cerveau
doit conserver, pour la rigueur de son fonctionnement, une certaine
intensité de chaleur et d'humidité, une certaine
consistance, une sorte de qualité sensible de texture et
de grain; dès qu'il devient trop humide ou trop froid -n'est-ce
pas ce qui arrive souvent aux enfants et aux vieillards? -on voit
apparaître les signes de la stupiditas; on les perçoit
aussi quand le grain du cerveau devient trop grossier et comme
imprégné d'une lourde influence terrestre; cette
pesanteur de la substance cérébrale, ne peut-on
pas croire qu'elle est due à quelque lourdeur de l'air
et à une certaine grossièreté du sol, qui
pourraient expliquer la stupidité fameuse des Béotiens
1 ?
Dans la morosis, les esprits animaux peuvent être seuls
1. Ibid., pp. 266-267.
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altérés: soit qu'eux-mêmes aient été
alourdis par une semblable pesanteur et qu'ils soient devenus
grossiers de forme, irréguliers de dimensions, comme s'ils
avaient été attirés par une gravitation imaginaire
vers la lenteur de la terre. Dans d'autres cas, ils ont été
rendus aqueux, inconsistants, et volubiles 1.
Troubles des esprits et troubles du cerveau peuvent être
isolés au départ; mais ils ne le demeurent jamais;
les perturbations ne manquent pas de se combiner, soit que la
qualité des esprits s'altère comme un effet des
vices de la matière cérébrale, soit que celle-ci
au contraire soit modifiée par les défauts des esprits.
Quand les esprits sont lourds et leurs mouvements trop lents,
ou s'ils sont trop fluides, les pores du cerveau et les canaux
qu'ils parcourent viennent à s'obstruer ou à prendre
des formes vicieuses; en revanche si le cerveau lui-même
a quelque défaut, les esprits ne parviennent pas à
le traverser d'un mouvement normal et par voie de conséquence,
ils acquièrent une diathèse défectueuse.
On chercherait en vain, dans toute cette analyse de Willis, le
visage précis de la démence, le profil des signes
qui lui sont propres ou de ses causes particulières. Non
que la description soit dépourvue de précision;
mais la démence semble recouvrir tout le domaine des altérations
possibles dans l'un quelconque des domaines du «genre nerveux»:
esprits ou cerveau, mollesse ou rigidité, chaleur ou refroidissement,
lourdeur exagérée, légèreté
excessive, matière déficiente ou trop abondante:
toutes les possibilités de métamorphoses pathologiques
sont convoquées autour du phénomène de la
démence pour en fournir les explications virtuelles. La
démence n'organise pas ses causes, elle ne les localise
pas, elle n'en spécifie pas les qualités selon la
figure de ses symptômes. Elle est l'effet universel de toute
altération possible. En une certaine manière, la
démence, c'est la folie, moins tous les symptômes
particuliers à une forme de folie: une sorte de folie au
filigrane de laquelle transparaît purement et simplement
ce qu'est la folie dans la pureté de son essence, dans
sa vérité générale. La démence,
c'est tout ce qu'il peut y
1. Ibid., pp. 266-267.
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avoir de déraisonnable dans la sage mécanique du
cerveau, des fibres et des esprits.
Mais à un tel niveau d'abstraction, le concept médical
ne s'élabore pas; il est trop distant de son objet; il
s'articule en dichotomies purement logiques; il glisse sur les
virtualités; il ne travaille pas effectivement. La démence,
en tant qu'expérience médicale, ne cristallise pas.
*
Vers le milieu du XVIIIe siècle, le concept de démence
est toujours encore négatif. De la médecine de Willis
à la physiologie des solides, le monde organique a changé
d'allure; pourtant l'analyse reste du même type; il s'agit
seulement de cerner dans la démence toutes les formes de
«déraison», que peut manifester le système
nerveux. Au début de l'article «Démence»
de l'Encyclopédie, Aumont explique que la raison prise
dans son existence naturelle consiste dans la transformation des
impressions sensibles; communiquées par les fibres, elles
parviennent jusqu'au cerveau qui les transforme en notions, par
les trajets intérieurs des esprits. Il y a déraison
ou plutôt folie, dès que ces transformations ne se
font plus selon les chemins habituels et qu'elles sont exagérées
ou dépravées, soit encore abolies. L'abolition,
c'est la folie à l'état pur, la folie à son
paroxysme, comme parvenue à son point le plus intense de
vérité: c'est la démence. Comment se produit-elle?
Pourquoi tout ce travail de transformation des impressions se
trouve-t-il tout à coup aboli? Comme Willis, Aumont convoque
autour de la déraison tous les troubles éventuels
du genre nerveux. Il y a les perturbations provoquées par
les intoxications du système: l'opium, la ciguë, la
mandragore; Bonet, en son Sepulchretum, n'a-t-il pas rapporté
le cas d'une jeune fille devenue démente après avoir
été mordue par une chauve-souris? Certaines maladies
incurables comme l'épilepsie produisent exactement le même
effet. Mais plus fréquemment il faut chercher la cause
de la démence dans le cerveau, soit qu'il ait été
altéré accidentellement par un coup, soit qu'il
ait une malformation congénitale et que son volume se trouve
trop restreint pour le bon fonctionnement
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des fibres et la bonne circulation des esprits. Les esprits eux-mêmes
peuvent être à l'origine de la démence parce
qu'ils sont épuisés, sans force et languissants,
ou encore parce qu'ils ont été épaissis et
rendus séreux et visqueux. Mais la cause la plus fréquente
de la démence réside dans l'état des fibres
qui ne sont plus capables de subir les impressions et de les transmettre.
La vibration que devrait déclencher la sensation ne se
produit pas; la fibre demeure immobile, sans doute parce qu'elle
est trop relâchée, ou encore parce qu'elle est trop
tendue, et qu'elle est devenue tout à fait rigide; dans
certains cas, elle n'est plus capable de vibrer à l'unisson
parce qu'elle est trop calleuse. De toute façon le «ressort»
a été perdu. Quant aux raisons de cette incapacité
de vibrer, ce sont aussi bien les passions que des causes innées
ou des maladies de toutes sortes, des affections vaporeuses, ou
enfin la vieillesse. Tout le domaine de la pathologie est parcouru
pour trouver des causes et une explication à la démence,
mais la figure symptomatique tarde toujours à apparaître;
les observations s'accumulent, les chaînes causales se tendent,
mais on chercherait en vain le profil propre de la maladie.
Lorsque Sauvages voudra écrire l'article Amentia de sa
Nosologie méthodique, le fil de sa symptomatologie lui
échappera, et il ne pourra plus être fidèle
à ce fameux «esprit des botanistes», qui doit
présider à son oeuvre; il ne sait distinguer les
formes de la démence que d'après leurs causes: amentia
senilis, causée «par la rigidité des fibres
qui les rend insensibles aux impressions des objets»; amentia
serosa due à une accumulation de sérosité
dans le cerveau, comme un boucher a pu le constater chez des brebis
folles qui «ne mangent ni ne boivent», et dont la
substance cérébrale est «entièrement
convertie en eau»; amentia a venenis, surtout provoquée
par l'opium; amentia a tumore; amentia microcephalica: Sauvages
lui-même a vu «cette espèce de démence
dans une jeune fille qui est à l'hôpital de Montpellier:
on l'appelle le Singe, à cause qu'elle a la tête
très petite, et qu'elle ressemble à cet animal»;
amentia a siccitate: d'une façon générale
rien n'affaiblit la raison plus que des fibres desséchées,
refroidies ou coagulées; trois jeunes filles, qui avaient
voyagé
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au plus fort de l 'hiver sur une charrette, furent prises de démence;
Bartholin leur rendit la raison «en leur enveloppant la
tête d'une peau de mouton nouvellement écorché»;
amentia morosis: Sauvages ne sait guère s'il faut vraiment
la distinguer de la démence séreuse; amentia ab
ictu; amentia rachialgica; amentia a quartana, due à la
fièvre quarte; amentia calculosa; n'a-t-on pas trouvé
dans le cerveau d'un dément «un calcul pisciforme
qui nageait dans la sérosité du ventricule».
En un sens, il n'y a pas de symptomatologie propre à la
démence: aucune forme de délire, d'hallucination
ou de violence ne lui appartient en propre ou par une nécessité
de nature. Sa vérité n'est faite que d'une juxtaposition:
d'un côté, une accumulation de causes éventuelles,
dont le niveau, l'ordre, la nature peuvent être aussi différents
que possible; de l'autre, une série d'effets qui n'ont
pour caractère commun que de manifester l'absence ou le
fonctionnement défectueux de la raison, son impossibilité
d'accéder à la réalité des choses
et à la vérité des idées. La démence,
c'est la forme empirique, la plus générale et la
plus négative à la fois de la déraison -la
non-raison comme présence qu'on perçoit dans ce
qu'elle a de concret, mais qu'on ne peut pas assigner dans ce
qu'elle a de positif. Cette présence, qui échappe
toujours à elle-même, Dufour tente de la cerner au
plus près dans son Traité de l'entendement humain.
Il fait valoir toute la multiplicité des causes possibles,
accumulant les déterminismes partiels qui ont pu être
invoqués à propos de la démence: rigidité
des fibres, sécheresse du cerveau, comme le voulait Bonet,
mollesse et sérosité de l'encéphale, comme
l'indiquait Hildanus, usage de la jusquiame, du stramonium, de
l'opium, du safran (selon les observations de Rey, de Bautain,
de Barère), présence d'une tumeur, de vers encéphaliques,
déformations du crâne. Autant de causes positives,
mais qui ne conduisent jamais qu'au même résultat
négatif -à la rupture de l'esprit avec le monde
extérieur et le vrai: «Ceux qui sont attaqués
de la démence sont fort négligents et indifférents
sur toutes choses; ils chantent, rient et s'amusent indistinctement
du mal comme du bien; la faim, le froid et la soif... se font
bien sentir en eux; mais ils ne les affligent
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aucunement; ils sentent aussi les impressions que font les objets
sur les sens, mais ils n'en paraissent pas du tout occupés
1.»
Ainsi se superposent, mais sans unité réelle, la
positivité fragmentaire de la nature, et la négativité
générale de la déraison. Comme forme de la
folie, la démence n'est vécue et pensée que
de l'extérieur: limite où s'abolit la raison dans
une inaccessible absence; malgré la constance de la description,
la notion n'a pas de pouvoir intégrant; l'être de
la nature et le non-être de la déraison n'y trouvent
pas leur unité.
*
Pourtant la notion de démence ne se perd pas dans une totale
indifférence. Elle se trouve limitée en fait par
deux groupes de concepts voisins, dont le premier est fort ancien
déjà, dont le second au contraire se détache
et commence à se définir à l'âge classique.
La distinction de la démence et de la frénésie
est traditionnelle. Distinction qu'il est facile d'établir
au niveau des signes, puisque la frénésie est toujours
accompagnée de fièvre, alors que la démence
est une maladie apyrétique. La fièvre qui caractérise
la frénésie permet d'assigner à la fois ses
causes prochaines et sa nature: elle est inflammation, chaleur
excessive du corps, brûlure douloureuse de la tête,
violence des gestes et de la parole, sorte d'ébullition
générale de tout l'individu. C'est encore par cette
cohérence qualitative que Cullen la caractérise
à la fin du XVIIIe siècle: «Les signes les
plus certains de la phrénésie sont une fièvre
aiguë, un violent mal de tête, la rougeur et le gonflement
de la tête et des yeux, des veilles opiniâtres; le
malade ne peut supporter l'impression de la lumière et
le moindre bruit; il se livre à des mouvements emportés
et furieux 2.» Quant à son origine lointaine, elle
a donné lieu à de nombreuses discussions. Mais toutes
s'ordonnent au thème de la chaleur -les deux questions
majeures étant de savoir si elle peut naître
1. DUFOUR, loc. cit., pp. 358-359.
2. CULLEN, loc. cit., p. 143.
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du cerveau lui-même, ou n'est jamais en lui qu'une qualité
transmise; et si elle est provoquée plutôt par un
excès de mouvement ou par une immobilisation du sang.
Dans la polémique entre La Mesnardière et Duncan,
le premier fait valoir que le cerveau étant un organe humide
et froid, tout pénétré de liqueurs et de
sérosités, il serait inconcevable qu'il s'enflamme.
«Cette inflammation n'est pas plus possible que de voir
le feu brûler dans une rivière sans artifice.»
L'apologiste de Duncan ne nie pas que les qualités premières
du cerveau soient opposées à celles du feu; mais
il a une vocation locale qui contredit sa nature substantielle:
«Ayant été mis au-dessus des entrailles, il
reçoit facilement les vapeurs de la cuisine et les exhalaisons
de tout le corps»; de plus il est entouré et pénétré«par
un nombre infini de veines et d'artères qui l' environnent
et qui se peuvent facilement dégorger dans sa substance».
Mais il y a plus: ces qualités de mollesse et de froid
qui caractérisent le cerveau le rendent facilement pénétrable
aux influences étrangères, à celles mêmes
qui sont les plus contradictoires avec sa nature première.
Alors que les substances chaudes résistent au froid, les
froides peuvent se réchauffer; le cerveau «parce
qu'il est mol et humide» est «par conséquent
peu capable de se défendre de l'excès des autres
qualités 1». L'opposition des qualités devient
alors la raison même de leur substitution. Mais de plus
en plus souvent, le cerveau sera considéré comme
le siège premier de la frénésie. Il faut
considérer comme une exception digne de remarque la thèse
de Fem, pour qui la frénésie est due à l'encombrement
des viscères surchargés, et qui «par le moyen
des nerfs communiquent leur désordre au cerveau 2».
Pour la grande majorité des auteurs du XVIIIe siècle,
la frénésie a son siège et trouve ses causes
dans le cerveau lui-même, devenu un des centres de la chaleur
organique: le Dictionnaire de James en situe exactement l'origine
dans «les membranes du cerveau 3»; Cullen va jusqu'à
penser que
1. Apologie pour Monsieur Duncan, pp. 113-115.
2. FEM, De la nature et du siège de la phrénésie
et de la paraphrénésie.
Thèse soutenue à Göttingen sous la présidence
de M. Schroder; compte rendu in Gazette salutaire, 27 mars 1766,
no 13.
3. JAMES, Dictionnaire de médecine, traduction française,
t. V, p. 547.
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la matière cervicale elle-même peut s'enflammer:
la frénésie, selon lui, «est une inflammation
des parties renfermées et elle peut attaquer ou les membranes
du cerveau ou la substance même du cerveau 1».
Cette excessive chaleur se comprend aisément dans une pathologie
du mouvement. Mais il y a une chaleur de type physique et une
chaleur de type chimique. La première est due à
l'excès des mouvements qui deviennent trop nombreux, trop
fréquents, trop rapides -provoquant un échauffement
des parties qui sont frottées sans cesse les unes contre
les autres: «Les causes éloignées de la phrénésie
sont tout ce qui irrite directement les membranes ou la substance
du cerveau et surtout ce qui rend le cours du sang plus rapide
dans leurs vaisseaux, comme l'exposition de la tête nue
à un soleil ardent, les passions de l'âme et certains
poisons 2.» Mais la chaleur de type chimique est provoquée
au contraire par l'immobilité: l'engorgement des substances
qui s'accumulent les fait végéter, puis fermenter;
elles entrent ainsi dans une sorte d' ébullition sur place
qui répand une grande chaleur: «La phrénésie
est donc une fièvre aiguë inflammatoire causée
par une trop grande congestion du sang et par l'interruption du
cours de ce fluide dans les petites artères qui sont distribuées
dans les membranes du cerveau 3.»
Tandis que la notion de démence reste abstraite et négative,
celle de frénésie au contraire s'organise autour
de thèmes qualitatifs précis -intégrant ses
origines, ses causes, son siège, ses signes et ses effets
dans la cohésion imaginaire, dans la logique quasi sensible
de la chaleur corporelle. Une dynamique de l'inflammation l'ordonne;
un feu déraisonnable l'habite -incendie dans les fibres
ou ébullition dans les vaisseaux, flamme ou bouillonnement,
peu importe; les discussions se resserrent toutes autour d'un
même thème qui a pouvoir d'intégration: la
déraison, comme flamme violente du corps et de l'âme.
*
1. CULLEN, loc. cit., p. 142.
2. Ibid., p. 145.
3. JAMES, loc. cit., p. 547.
|PAGE 330
Le second groupe de concepts qui s'apparentent à la démence
concerne la «stupidité», l'«imbécillité»,
l'«idiotie», la «niaiserie». Dans la pratique,
démence et imbécillité sont traitées
comme synonymes 1. Sous le nom de Morosis, Willis entend aussi
bien la démence acquise que la stupidité qu'on peut
remarquer chez les enfants dès les premiers mois de la
vie: il s'agit dans tous les cas d'une atteinte qui enveloppe
à la fois la mémoire, l'imagination et le jugement
2. Pourtant la distinction des âges s'établit peu
à peu, et, au XVIIIe siècle, la voici assurée:
«La démence est une espèce d'incapacité
de juger et de raisonner sainement; elle a reçu différents
noms, selon les différents âges où elle se
manifeste; dans l'enfance on la nomme ordinairement bêtise,
niaiserie; elle s'appelle imbécillité quand elle
s'étend ou prend à l'âge de raison; et lorsqu'elle
vient dans la vieillesse, on la connaît sous le titre de
radoterie ou d'état d'enfance 3.» Distinction qui
n'a guère de valeur que chronologique: puisque les symptômes
ni la nature de la maladie ne varient selon l'âge auquel
elle commence à se manifester. Tout au plus «ceux
qui sont dans la démence montrent de temps en temps quelques
vertus de leur ancien savoir, ce que ne peuvent faire les stupides
4».
Lentement, la différence entre démence et stupidité
s'approfondit: non plus seulement distinction dans le temps, mais
opposition dans le monde d'action. La stupidité agit sur
le domaine même de la sensation: l'imbécile est insensible
à la lumière et au bruit; le dément y est
indifférent; le premier ne reçoit pas; le second
néglige ce qui lui est donné. À l'un est
refusée la réalité du monde extérieur;
à l'autre sa vérité n'importe pas. C'est
à peu près cette distinction que reprend Sauvages
dans sa Nosologie; pour lui la démence «diffère
de la stupidité en ce que les personnes en démence
sentent parfaitement les
1. Cf. par exemple: «J’ai rendu compte à Mgr
le duc d'Orléans de ce que vous m'avez fait l'honneur de
me dire sur l'état d'imbécillité et de démence
où vous avez trouvé la nommée Dardelle.»
Archives Bastille (Arsenal 10808, fo 137).
2. WILLIS, loc. cit., II, p. 265. 3. DUFOUR, loc. cit., p. 357.
4. Ibid., p. 359.
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impressions des objets, ce que ne font pas les stupides; mais
les premières n'y font pas attention, ne s'en mettent point
en peine, les regardent avec une parfaite indifférence,
en méprisent les suites et ne s'en embarrassent point 1».
Mais quelle différence faut-il établir entre la
stupidité et les infirmités congénitales
des sens? À traiter la démence comme un trouble
du jugement, et la stupidité comme une déficience
de la sensation, ne risque-t-on pas de confondre un aveugle ou
un sourd-muet avec un imbécile 2 ?
Un article de la Gazette de médecine, en 1762, reprend
le problème à propos d'une observation animale.
Il s'agit d'un jeune chien: «Tout le monde vous dira qu'il
est aveugle, sourd, muet et sans odorat, soit de naissance, soit
de quelque accident arrivé peu après sa naissance,
de sorte qu'il n'a guère que la vie végétative
et que je le regarde comme tenant à peu près le
milieu entre la plante et l'animal.», Il ne saurait être
question de démence à propos d'un être qui
n'est pas destiné à posséder, au sens plein,
la raison. Mais s'agit-il réellement d'un trouble des sens?
La réponse n'est point aisée, puisqu' «il
a les yeux assez beaux et qui paraissent sensibles à la
lumière; cependant, il va se cognant à tous les
meubles, et souvent jusqu'à s'en faire mal; il entend le
bruit, et même le bruit aigre, tel que celui d'un sifflet,
le trouble et l'épouvante; mais on n'a jamais pu lui apprendre
son nom.» Ce n'est donc ni la vue ni l'audition qui sont
atteintes, mais cet organe ou cette faculté qui organise
la sensation en perception, faisant d'une couleur un objet, d'un
son un nom. «Ce défaut général de tous
ses sens ne paraît venir d' aucun de leurs organes extérieurs
mais seulement de l'organe intérieur que les physiciens
modernes appellent sensorium commune, et que les anciens appelaient
l'âme sensitive, faite pour recevoir et confronter les images
que
1. SAUVAGES, loc. cit., VII, pp. 334-335.
2. On considérera longtemps dans la pratique l'imbécillité
comme un mélange de folie et d'infirmité sensorielle.
Un ordre du 11 avril 1779 prescrit à la Supérieure
de la Salpêtrière de recevoir Marie Fichet, à
la suite de rapports signés par des médecins et
des chirurgiens, «qui constatent que la dite Fichet est
née sourde-muette et en démence» (B. N. coll.
«Joly de Fleury», ms. 1235, fo 89).
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les sens transmettent; de sorte que cet animal n'ayant jamais
pu former une perception voit sans voir, entend sans entendre
1.» Ce qu'il y a dans l'âme ou dans l'activité
de l'esprit le plus proche de la sensation est comme paralysé
sous l'effet de l'imbécillité; alors que dans la
démence ce qui est troublé c'est le fonctionnement
de la raison, en ce qu'elle peut avoir de plus libre, de plus
détaché de la sensation.
Et à la fin du XVIIIe siècle, imbécillité
et démence se distingueront non plus tellement par la précocité
de leur opposition, non plus même par la faculté
atteinte, mais par des qualités qui leur appartiendront
en propre, et commanderont secrètement l'ensemble de leurs
manifestations. Pour Pinel, la différence entre imbécillité
et démence est en somme celle de l'immobilité et
du mouvement. Chez l'idiot, il y a une paralysie, une somnolence
de «toutes les fonctions de l'entendement et des affections
morales»; son esprit reste figé dans une sorte de
stupeur.Au contraire, dans la démence, les fonctions essentielles
de l'esprit pensent, mais pensent à vide, et par conséquent
dans une extrême volubilité. La démence est
comme un mouvement pur de l'esprit, sans consistance, ni insistance,
une fuite perpétuelle que le temps ne parvient même
pas à sauvegarder dans la mémoire: «Succession
rapide ou plutôt alternative, non interrompue d'idées
et d'actions isolées, d'émotions légères
ou désordonnées avec oubli de tout état antérieur
2.» En ces images, les concepts de stupidité et d'imbécillité
viennent à se fixer; par contrecoup également celui
de démence, qui sort lentement de sa négativité,
et commence à être pris dans une certaine intuition
du temps et du mouvement.
Mais si on met à part ces groupes adjacents de la frénésie
et de l'imbécillité, qui s'organisent autour de
thèmes qualitatifs, on peut dire que le concept de démence
demeure à la surface de l'expérience -toute proche
de l'idée générale de la déraison,
très éloignée du centre réel où
naissent les figures concrètes de la folie. La démence
1. Article anonyme paru dans la Gazette de médecine, t.
III, no 12, mercredi 10 février 1762, pp. 89-92.
2. PINEL, Nosographie philosophique, éd. de 1818, t. III,
p. 130.
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est le plus simple des concepts médicaux de l'aliénation
-le moins offert aux mythes, aux valorisations morales, aux rêves
de l'imagination. Et malgré tout, il est le plus secrètement
incohérent, dans la mesure même où il échappe
au péril de toutes ces prises; en lui, nature et déraison
restent à la surface de leur généralité
abstraite, ne parvenant pas à se composer dans des profondeurs
imaginaires comme celles où prennent vie les notions de
manie et de mélancolie.
II. MANIE ET MÉLANCOLIE
La notion de mélancolie était prise, au XVIe siècle,
entre une certaine définition par les symptômes,
et un principe d'explication caché dans le terme même
qui la désigne. Du côté des symptômes,
on trouve toutes les idées délirantes qu'un individu
peut se former à l'égard de lui-même: «Quelques-uns
d'entre eux pensent être bêtes, desquelles ils ensuivent
la voix et les gestes. Quelques-uns pensent qu'ils sont vaisseaux
de verre, et pour cette cause, ils se reculent devant les passants,
de peur qu'ils ne les cassent; les autres craignent la mort laquelle
toutefois ils se donnent le plus souvent à eux-mêmes.
Les autres imaginent qu'ils sont coupables de quelque crime, tellement
qu'ils tremblent et ont peur depuis qu'ils voient quelqu'un venir
à eux, pensant qu'ils veuillent mettre la main sur leur
collet, pour les mener prisonniers et les faire mourir par justice
1.» Thèmes délirants qui demeurent isolés,
et ne compromettent pas l'ensemble de la raison. Sydenham fera
encore observer que les mélancoliques sont «des gens
qui, hors de là, sont très sages et très
sensés, et qui ont une pénétration et une
sagacité extraordinaires. Aussi Aristote a-t-il observé
avec raison que les mélancoliques ont plus d'esprit que
les autres 2».
Or cet ensemble symptomatique si clair, si cohérent se
trouve désigné par un mot qui implique tout un système
causal, celui de mélancolie: «Je vous prie de regarder
de
1. J. WEYER, De praestigiis daemonum, traduction française,
p. 222. 2. SYDENHAM, Dissertation sur l'affection hystérique.
In Médecine pratique, trad. Jault, p. 399.
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près les pensées des mélancoliques, leurs
paroles, leurs visions et actions, et vous connaîtrez comme
tous leurs sens sont dépravés par un humeur mélancolique
répandu dans leur cerveau 1.» Délire partiel
et action de la bile noire se juxtaposent dans la notion de mélancolie,
sans autres rapports pour l'instant qu'une confrontation sans
unité entre un ensemble de signes et une dénomination
significative. Or au XVIIIe siècle l'unité sera
trouvée, ou plutôt un échange aura été
accompli, -la qualité de cette humeur froide et noire étant
devenue la coloration majeure du délire, sa valeur propre
en face de la manie, de la démence, et de la frénésie,
le principe essentiel de sa cohésion. Et tandis que Boerhaave
ne définit encore la mélancolie que comme «un
délire long, opiniâtre et sans fièvre, pendant
lequel le malade est toujours occupé d'une seule et même
pensée 2», Dufour, quelques années plus tard,
fait porter tout le poids de sa définition sur la «crainte
et la tristesse», qui sont chargées d'expliquer maintenant
le caractère partiel du délire: «D'où
vient que les mélancoliques aiment la solitude et fuient
la compagnie; ce qui les rend plus attachés à l'objet
de leur délire ou à leur passion dominante, quelle
qu'elle soit, tandis qu'ils paraissent indifférents pour
tout le reste 3.», La fixation du concept ne s'est pas faite
par une rigueur nouvelle dans l'observation, ni par une découverte
dans le domaine des causes, mais par une transmission qualitative
allant d'une cause impliquée dans la désignation
à une perception significative dans les effets.
Longtemps -jusqu'au début du XVIIe siècle -le débat
sur la mélancolie resta pris dans la tradition des quatre
humeurs et de leurs qualités essentielles: qualités
stables appartenant en propre à une substance, laquelle
seule peut être considérée comme cause. Pour
Fernel, l'humeur mélancolique, apparentée à
la Terre et à l'Automne est un suc «épais
en consistance, froid et sec en son tempérament 4».
Mais dans la première moitié du siècle, toute
une discussion s'organise à propos de l'origine de la
1. WEYER, loc. cit., ibid.
2. BOERHAAVE, Aphorismes, 1089.
3. DUFOUR, loc. cit.
4. FERNEL, Physiologia, in Universa medica, 1607, p. 121.
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mélancolie 1: faut-il nécessairement avoir un tempérament
mélancolique pour être atteint de mélancolie?
L 'humeur mélancolique est-elle toujours froide et sèche;
n'arrive-t-il jamais qu'elle soit chaude, ou humide? Est-ce plutôt
la substance qui agit ou les qualités qui se communiquent?
On peut résumer de la manière suivante ce qui a
été acquis au cours de ce long débat:
1° La causalité des substances est de plus en plus
souvent remplacée par un cheminement des qualités,
qui, sans le secours d'aucun support, se transmettent immédiatement
du corps à l'âme, de l'humeur aux idées, des
organes à la conduite. Ainsi la meilleure preuve pour l'Apologiste
de Duncan que le suc mélancolique provoque la mélancolie,
c'est qu'on trouve en lui les qualités mêmes de la
maladie: «Le suc mélancolique a bien mieux les conditions
nécessaires à produire la mélancolie que
vos colères brûlées; puisque par sa froideur,
il diminue la quantité des esprits; par sa sécheresse,
il les rend capables de conserver longtemps l'espèce d'une
forte et opiniâtre imagination; et par sa noirceur, il les
prive de leur clarté et subtilité naturelle 2.»
2° Il y a, outre cette mécanique des qualités,
une dynamique qui analyse en chacune la force qui s'y trouve enfermée.
C'est ainsi que le froid et la sécheresse peuvent entrer
en conflit avec le tempérament, et de cette opposition
vont naître des signes de mélancolie d'autant plus
violents qu'il y a lutte: la force qui l'emporte et traîne
avec elle toutes celles qui lui résistent. Ainsi les femmes,
que leur nature porte peu à la mélancolie, y tombent
avec d'autant plus de gravité: «Elles en sont plus
cruellement traitées et violemment agitées, parce
que la mélancolie étant plus opposée à
leur tempérament elle les éloigne davantage de leur
constitution naturelle 3.»
3° Mais c'est quelquefois à l'intérieur même
d'une qualité que le conflit vient à naître.
Une qualité peut s'altérer elle-même dans
son développement et devenir le
1. La raison de ce débat a été le problème
de savoir si on pouvait assimiler les possédés à
des mélancoliques. Les protagonistes ont été
en France Duncan et La Mesnardière.
2. Apologie pour Monsieur Duncan, p. 63. 3. Ibid., p. 93-94.
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contraire de ce qu'elle était. Ainsi quand «les entrailles
s'échauffent, que tout rôtit dedans le corps... que
tous les sucs se brûlent», alors tout cet embrasement
peut retomber en froide mélancolie -produisant «presque
la même chose que fait l'affluence de la cire dans un flambeau
renversé... Ce refroidissement du corps est l'effet ordinaire
qui suit les chaleurs immodérées lorsqu'elles ont
jeté et épuisé leur vigueur 1». Il
y a une sorte de dialectique de la qualité, qui, libre
de toute contrainte substantielle, de toute assignation primitive,
chemine à travers renversements et contradictions.
40 Enfin les qualités peuvent être modifiées
par les accidents, les circonstances, les conditions de la vie;
de telle sorte qu'un être qui est sec et froid peut devenir
chaud et humide, si sa manière de vivre l'y incline; ainsi
arrive-t-il aux femmes: elles «demeurent dans l'oisiveté,
leur corps est moins transpirable (que celui des hommes), la chaleur,
les esprits et les humeurs demeurent au-dedans 2».
Ainsi libérées du support substantiel où
elles étaient restées prisonnières, les qualités
vont pouvoir jouer un rôle organisateur et intégrant
dans la notion de mélancolie. D'un côté, elles
vont découper, parmi les symptômes et les manifestations,
un certain profil de la tristesse, de la noirceur, de la lenteur,
de l'immobilité. De l'autre, elles vont dessiner un support
causal qui sera non plus la physiologie d'une humeur, mais la
pathologie d'une idée, d'une crainte, d'une terreur. L'unité
morbide n'est pas définie à partir des signes observés
ni des causes supposées; mais à mi-chemin, et au-dessus
des uns et des autres, elle est perçue comme une certaine
cohérence qualitative, qui a ses lois de transmission,
de développement et de transformation. C'est la logique
secrète de cette qualité, qui ordonne le devenir
de la notion de la mélancolie, non la théorie médicale.
Ceci est évident dès les textes de Willis.
Au premier regard, la cohérence des analyses y est assurée
au niveau de la réflexion spéculative. L'explication,
chez Willis, est tout entière empruntée aux esprits
animaux et à leurs propriétés mécaniques.
La mélancolie est
1. LA MESNARDIÈRE, Traité de la mélancolie,
1635, p. 10.
2. Apologie pour Monsieur Duncan, pp. 85-86.
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«une folie sans fièvre ni fureur, accompagnée
de crainte et de tristesse». Dans la mesure où elle
est délire -c'est-à-dire rupture essentielle avec
la vérité -son origine réside dans un mouvement
désordonné des esprits et dans un état défectueux
du cerveau; mais cette crainte, cette inquiétude qui rendent
les mélancoliques «tristes et méticuleux»,
peut-on les expliquer par les seuls mouvements? Peut-il y avoir
une mécanique de la crainte et une circulation des esprits
qui soit propre à la tristesse? C'est une évidence
pour Descartes; ce n'en est plus une déjà pour Willis.
La mélancolie ne peut pas être traitée comme
une paralysie, une apoplexie, un vertige ou une convulsion. Au
fond, on ne peut même pas l'analyser comme une simple démence,
bien que le délire mélancolique suppose un même
désordre dans le mouvement des esprits; les troubles de
la mécanique expliquent bien le délire -cette erreur
commune à toute folie, démence ou mélancolie
-mais non la qualité propre au délire, la couleur
de tristesse et de crainte qui en rendent le paysage singulier.
Il faut entrer dans le secret des diathèses 1. Au demeurant,
ce sont ces qualités essentielles, cachées dans
le grain même de la matière subtile, qui rendent
compte des mouvements paradoxaux des esprits.
Dans la mélancolie, les esprits sont emportés par
une agitation, mais une agitation faible, sans pouvoir ni violence:
sorte de bousculade impuissante, qui ne suit pas les chemins tracés,
ni les voies ouvertes (aperta opercula), mais traverse la matière
cérébrale en créant des pores sans cesse
nouveaux; pourtant les esprits ne s'égarent pas bien loin
sur les chemins qu'ils tracent; très tôt leur agitation
s'alanguit, leur force s'épuise et le mouvement s'arrête:
«non longe perveniunt 2». Ainsi un pareil trouble,
commun à tous les délires, ne peut produire à
la surface du corps ni ces mouvements violents, ni ces cris qu'on
observe dans la manie et dans la frénésie; la mélancolie
ne parvient jamais à la fureur; folie aux limites de son
impuissance. Ce paradoxe tient aux altérations secrètes
des esprits. D'ordinaire, ils ont la rapidité quasi immédiate
1. WILLIS, Opera, II, pp. 238-239.
2. Ibid., p. 242.
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et la transparence absolue des rayons lumineux; mais dans la mélancolie,
ils se chargent de nuit; ils deviennent «obscurs, opaques,
ténébreux»; et les images des choses qu'ils
portent au cerveau et à l'esprit sont voilées «d'ombre
et de ténèbres 1». Les voilà alourdis
et plus proches d'une obscure vapeur chimique que de la pure lumière.
Vapeur chimique qui serait de nature acide, plutôt que sulfureuse
ou alcoolique: car dans les vapeurs acides les particules sont
mobiles, et même incapables de repos, mais leur activité
est faible, sans portée; quand on les distille, il ne reste
plus dans l'alambic qu'un phlegme insipide. Les vapeurs acides
n'ont-elles pas les propriétés mêmes de la
mélancolie, alors que les vapeurs alcooliques, toujours
prêtes à s'enflammer, font songer davantage à
la frénésie, les vapeurs sulfureuses à la
manie, puisqu'elles sont agitées d'un mouvement violent
et continu? Si donc il fallait chercher «la raison formelle
et les causes» de la mélancolie, ce serait du côté
des vapeurs qui montent du sang dans le cerveau et qui auraient
dégénéré en une vapeur acide et corrosive
2. En apparence, c'est toute une mélancolie des esprits,
toute une chimie des humeurs qui guide l'analyse de Willis; mais,
en fait, le fil directeur est surtout donné par les qualités
immédiates du mal mélancolique: un désordre
impuissant, et puis cette ombre sur l'esprit avec cette âpreté
acide qui vient à corroder le coeur et la pensée.
La chimie des acides n'est pas l'explication des symptômes;
c'est une option qualitative: toute une phénoménologie
de l'expérience mélancolique.
Quelque soixante-dix ans plus tard, les esprits animaux ont perdu
leur prestige scientifique. C'est aux éléments liquides
et solides du corps qu'on demande le secret des maladies. Le Dictionnaire
universel de médecine, publié par James en Angleterre,
propose à l'article Manie, une étiologie comparée
de cette maladie et de la mélancolie: «Il est évident
que le cerveau est le siège de toutes les maladies de cette
espèce... C'est là que le Créateur a fixé,
quoique d'une manière qui est inconcevable, le séjour
de
1. Ibid.,p. 242.
2. Ibid., p. 240.
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l'âme, l'esprit, le génie, l'imagination, la mémoire
et toutes les sensations... Toutes ces nobles fonctions seront
changées, dépravées, diminuées et
totalement détruites, si le sang et les humeurs venant
à pécher en qualité et en quantité
ne sont plus portés au cerveau d'une manière uniforme
et tempérée, y circulent avec violence et impétuosité,
ou s'y meuvent lentement, difficilement, ou languissement 1.»
C'est ce cours languissant, ces vaisseaux encombrés, ce
sang lourd et chargé que le coeur peine à répartir
dans l'organisme, et qui fait difficulté pour pénétrer
dans les artérioles si fines du cerveau, où la circulation
doit être bien rapide pour maintenir le mouvement de la
pensée, c'est tout cet embarras fâcheux qui explique
la mélancolie. Pesanteur, lourdeur, encombrement, voilà
encore les qualités primitives qui guident l'analyse. L'explication
s'effectue comme un transfert vers l'organisme, des qualités
perçues dans l'allure, la conduite, et les propos du malade.
On va de l'appréhension qualitative à l'explication
supposée. Mais c'est cette appréhension qui ne cesse
de prévaloir, et l'emporte toujours sur la cohérence
théorique. Chez Lorry, les deux grandes formes d'explication
médicale par les solides et par les fluides se juxtaposent
et, finissant par se recouper, permettent de distinguer deux sortes
de mélancolie. Celle qui trouve son origine dans les solides
est la mélancolie nerveuse: une sensation particulièrement
forte ébranle les fibres qui la reçoivent; par contrecoup
la tension augmente dans les autres fibres qui deviennent à
la fois plus rigides et susceptibles de vibrer davantage. Mais
que la sensation se fasse plus forte encore: alors la tension
devient telle dans les autres fibres qu'elles deviennent incapables
de vibrer; tel est l'état de rigidité que le cours
du sang en est arrêté et les esprits animaux immobilisés.
La mélancolie s'est installée. Dans l'autre forme
de maladie, la «forme liquide», les humeurs se trouvent
imprégnées d'atrabile; elles deviennent plus épaisses;
chargé de ces humeurs, le sang s'appesantit, et stagne
dans les méninges au point de comprimer les organes principaux
du système nerveux.
1. JAMES, Dictionnaire universel de médecine, article Manie,
t. VI, p. 1125.
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On retrouve alors la rigidité de la fibre; mais elle n'est
plus en ce cas qu'une conséquence d'un phénomène
humoral. Lorry distingue deux mélancolies; en fait c'est
le même ensemble de qualités, assurant à la
mélancolie son unité réelle, qu'il fait entrer
successivement dans deux systèmes explicatifs. Seul l'édifice
théorique s'est dédoublé. Le fond qualitatif
d'expérience demeure le même.
Unité symbolique formée par la langueur des fluides,
par l'obscurcissement des esprits animaux et l'ombre crépusculaire
qu'ils répandent sur les images des choses, par la viscosité
d'un sang qui se traîne difficilement dans les vaisseaux,
par l'épaississement de vapeurs devenues noirâtres,
délétères et âcres, par des fonctions
viscérales, qui se trouvent ralenties et comme engluées
-cette unité plus sensible que conceptuelle ou théorique,
donne à la mélancolie le chiffre qui lui est propre.
C'est ce travail, beaucoup plus qu'une observation fidèle,
qui réorganise l'ensemble des signes et le mode d'apparition
de la mélancolie. Le thème du délire partiel
disparaît de plus en plus comme symptôme majeur des
mélancoliques au profit de données qualitatives
comme la tristesse, l'amertume, le goût de la solitude,
l'immobilité. À la fin du XVIIIe siècle,
on classera facilement comme mélancolie des folies sans
délire, mais caractérisées par l'inertie,
par le désespoir, par une sorte de stupeur morne 1. Et
déjà dans le Dictionnaire de James, il est question
d'une mélancolie apoplectique, sans idée délirante,
dans laquelle les malades «ne veulent point sortir du lit;
...debout ils ne marchent que lorsqu'ils sont contraints par leurs
amis ou par ceux qui les servent; ils n'évitent point les
hommes; mais ils semblent ne faire aucune attention à ce
qu'on leur dit, ils ne répondent point 2». Si dans
ce cas, l'immobilité
1. «Un soldat devint mélancolique par le refus qu'il
essuya de la part des parents d'une fille qu'il aimait éperdument.
Il était rêveur, se plaignait d'un grand mal de tête,
et d'un engourdissement continuel de cette partie. Il maigrit
à vue d'oeil; son visage pâlit; il était si
faible qu'il rendait ses excréments sans s'en apercevoir...
Il n'y avait aucun délire quoique le malade ne donnât
aucune réponse positive et qu'il parût avoir la tête
toute absorbée. Il ne demanda jamais à manger ni
à boire» (Observation de Musell. Gazette salutaire,
17 mars 1763).
2. JAMES, Dictionnaire universel, t. IV, article Mélancolie,
p. 1215.
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et le silence l'emportent et déterminent le diagnostic
de mélancolie, il est des sujets chez qui on n'observe
qu'amertume, langueur, et goût de l'isolement; leur agitation
même ne doit pas faire illusion, ni autoriser un hâtif
jugement de manie; il s'agit bien chez ces malades d'une mélancolie,
car «ils évitent la compagnie, aiment les lieux solitaires
et errent sans savoir où ils vont; ils ont la couleur jaunâtre,
la langue sèche comme quelqu'un qui serait fort altéré,
les yeux secs, creux, jamais humectés de larmes; tout le
corps sec et brûlé, et le visage sombre et couvert
d 'horreur et de tristesse 1».
*
Les analyses de la manie et leur évolution au cours de
l'âge classique obéissent à un même
principe de cohérence.
Willis oppose terme à terme manie et mélancolie.
L' esprit du mélancolique est tout entier occupé
par la réflexion, de telle sorte que l'imagination demeure
dans le loisir et le repos; chez le maniaque au contraire, fantaisie
et imagination sont occupées par un flux perpétuel
de pensées impétueuses. Alors que l'esprit du mélancolique
se fixe sur un seul objet, lui imposant, mais à lui seul,
des proportions déraisonnables, la manie déforme
concepts et notions; ou bien ils perdent leur congruence, ou bien
leur valeur représentative est faussée; de toute
façon, l'ensemble de la pensée est atteint dans
son rapport essentiel à la vérité. La mélancolie
enfin est toujours accompagnée de tristesse et de peur;
chez le maniaque au contraire, audace et fureur. Qu'il s'agisse
de manie ou de mélancolie, la cause du mal est toujours
dans le mouvement des esprits animaux. Mais ce mouvement est bien
particulier dans la manie: il est continu, violent, toujours capable
de percer de nouveaux pores dans la matière cérébrale,
et il forme comme le support matériel des pensées
incohérentes, des gestes explosifs, des paroles ininterrompues
qui trahissent la manie. Toute cette pernicieuse mobilité,
n'est-ce pas celle de l'eau infernale, faite de liqueur sulfureuse,
ces aquae stygiae, ex
1. Ibid.,p. 1214.
|PAGE 342
nitro, vitriolo, antimonio, arsenico, et similibus exstillatae:
les particules y sont dans un mouvement perpétuel; elles
sont capables de provoquer dans toute matière de nouveaux
pores et de nouveaux canaux; et elles ont assez de force pour
se répandre au loin, exactement comme les esprits maniaques
qui sont capables de faire entrer en agitation toutes les parties
du corps. L'eau infernale recueille dans le secret de ses mouvements
toutes les images dans lesquelles la manie prend sa forme concrète.
Elle en constitue, d'une manière indissociable, à
la fois le mythe chimique et comme la vérité dynamique.
Dans le cours du XVIIIe siècle, l'image, avec toutes ses
implications mécaniques et métaphysiques d'esprits
animaux dans les canaux des nerfs, est fréquemment remplacée
par l'image, plus strictement physique mais de valeur plus symbolique
encore, d'une tension à laquelle seraient soumis, nerfs,
vaisseaux et tout le système des fibres organiques. La
manie est alors une tension des fibres portée à
son paroxysme, le maniaque une sorte d'instrument dont les cordes,
par l'effet d'une traction exagérée, se mettraient
à vibrer à l'excitation la plus lointaine et la
plus fragile. Le délire maniaque consiste en une vibration
continue de la sensibilité. À travers cette image,
les différences avec la mélancolie se précisent
et s'organisent en une antithèse rigoureuse: le mélancolique
n'est plus capable d'entrer en résonance avec le monde
extérieur, parce que ses fibres sont détendues,
ou qu'elles ont été immobilisées par une
tension trop grande (on voit comment la mécanique des tensions
explique aussi bien l'immobilité mélancolique que
l'agitation maniaque): seules quelques fibres résonnent
dans le mélancolique, ce sont celles qui correspondent
au point précis de son délire. Au contraire, le
maniaque vibre à toute sollicitation, son délire
est universel; les excitations ne viennent pas se perdre dans
l'épaisseur de son immobilité comme chez le mélancolique;
quand son organisme les restitue, elles ont été
multipliées, comme si les maniaques avaient accumulé
dans la tension de leurs fibres une énergie supplémentaire.
C'est cela même d'ailleurs qui les rend à leur tour
insensibles, non pas de l'insensibilité somnolente des
mélancoliques, mais d'une insensibilité toute tendue
de
|PAGE 343
vibrations intérieures; c'est pourquoi sans doute «ils
ne craignent ni le froid, ni le chaud, ils déchirent leurs
habits, ils se couchent tout nus dans le fort de l'hiver sans
se refroidir». C'est pourquoi aussi ils substituent au monde
réel, qui pourtant les sollicite sans cesse, le monde irréel
et chimérique de leur délire. «Les symptômes
essentiels de la manie viennent de ce qu'e les objets ne se présentent
pas aux malades tels qu'ils sont en effet 1.» Le délire
des maniaques n'est pas déterminé par un vice particulier
du jugement; il constitue un défaut dans la transmission
des impressions sensibles au cerveau, un trouble de l'information.
Dans la psychologie de la folie, la vieille idée de la
vérité comme «conformité de la pensée
aux choses» se transpose dans la métaphore d'une
résonance, d'une sorte de fidélité musicale
de la fibre aux sensations qui la font vibrer.
Ce thème de la tension maniaque se développe, en
dehors d'une médecine des solides, dans des intuitions
plus qualitatives encore. La rigidité des fibres chez le
maniaque appartient toujours à un paysage sec; la manie
s'accompagne régulièrement d'un épuisement
des humeurs, et d'une aridité générale dans
tout l'organisme. L'essence de la manie est désertique,
sablonneuse. Bonet, en son Sepulchretum assure que les cerveaux
des maniaques, tels qu'il a pu les observer, lui étaient
toujours apparus en état de sécheresse, de dureté
et de friabilité 2. Plus tard, Albrecht von Haller trouvera
lui aussi que le cerveau du maniaque est dur, sec et cassant 3.
Menuret rappelle une observation de Forestier qui montre clairement
qu'une trop grande déperdition d'humeur, en asséchant
les vaisseaux et les fibres, peut provoquer un état de
manie; il s'agissait d'un jeune homme qui «ayant épousé
une femme dans l'été, devint maniaque par le commerce
excessif qu'il eut avec elle».
Ce que d'autres imaginent ou supposent, ce qu'ils voient dans
une quasi-perception, Dufour l'a constaté, mesuré,
dénombré. Il a, au cours d'une autopsie, prélevé
1. Encyclopédie, article Manie.
2. BONET, Sepulchretum, p. 205.
3. A. von HALLER, Elementa Physiologiae, liv. XVII, section Ire,
§ 17, t. V, Lausanne, 1763, pp. 571-574.
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une partie de la substance médullaire du cerveau chez un
sujet mort en état de manie; il en a découpé
«un cube de six lignes en tous sens» dont le poids
est de 3 j. g. III, alors que le même volume prélevé
sur un cerveau ordinaire pèse 3 j. g. V: «Cette inégalité
de poids qui paraît d'abord de peu de conséquence
n'est plus si petite si l'on fait attention que la différence
spécifique qui se trouve entre la masse totale du cerveau
d'un fou et de celui d'un homme qui ne l'est pas, est d'environ
7 gros de moins dans l'adulte où toute la masse entière
du cerveau pèse ordinairement trois livres 1.» Le
dessèchement et la légèreté maniaques
se manifestent sur la balance même.
Cette sécheresse interne et cette chaleur ne sont-elles
pas prouvées de surcroît par l'aisance avec laquelle
les maniaques supportent les plus grands froids? Il est établi
qu'on en a vu se promener nus dans la neige 2, qu'il n'est pas
besoin de les chauffer quand on les enferme à l'asile 3,
qu'on peut même les guérir par le froid. Depuis Van
Helmont, on pratique volontiers l'immersion des maniaques dans
l'eau glacée, et Menuret assure avoir connu une personne
maniaque qui, s'échappant d'une prison où elle était
retenue, «fit plusieurs lieues avec une pluie violente sans
chapeau et presque sans habit, et qui recouvra par ce moyen une
santé parfaite 4.» Montchau qui a guéri un
maniaque en lui faisant «jeter dessus, du plus haut qu'il
fut possible, de l'eau à la glace» ne s'étonne
pas d'un résultat si favorable; il rassemble, pour l' expliquer,
tous les thèmes de l'échauffement organique qui
se sont succédé et entrecroisés depuis le
XVIIe siècle: «Doit-on être surpris que l'eau
et la glace aient produit une guérison si prompte et si
parfaite dans un temps où le sang bouillonnant, la bile
en fureur, et toutes les liqueurs mutinées portaient partout
le trouble et l'irritation»; par l'impression
1. DUFOUR, loc. cit., pp. 370-371.
2. Encyclopédie, article Manie.
3. On trouve encore cette idée chez DAQUIN (loc. cit.,
pp. 67-68) et chez
Pinel. Elle faisait partie également des pratiques de l'internement.
Sur un registre de Saint-Lazare, à propos d'Antoine de
la Haye Monbault: «Le froid, tout rigoureux qu'il est, n'a
fait sur lui aucune impression» (B. N., Clairambault, 986,
p. 117).
4. Encyclopédie, article Manie.
|PAGE 345
du froid «les vaisseaux se contractèrent avec plus
de violence, et se dégagèrent des liqueurs qui les
engorgeaient; l'irritation des parties solides causée par
la chaleur extrême des liqueurs qu'il contenait cessa, et
les nerfs se relâchant, le cours des esprits qui se portaient
irrégulièrement d'un côté et d'autre
se rétablit dans son état naturel 1».
Le monde de la mélancolie était humide, lourd et
froid; celui de la manie est sec, ardent, fait à la fois
de violence et de fragilité; un monde qu'une chaleur non
sensible, mais partout manifestée, rend aride, friable,
et toujours prêt à s'assouplir sous l'effet d'une
fraîcheur humide. Dans le développement de toutes
ces simplifications qualitatives, la manie prend à la fois
son ampleur et son unité. Elle est restée sans doute
ce qu'elle était au début du XVIIe siècle,
«fureur sans fièvre»; mais au-delà de
ces deux caractères qui n'étaient encore que signalétiques,
s'est développé un thème perceptif qui a
été l'organisateur réel du tableau clinique.
Lorsque les mythes explicatifs se seront effacés, et que
n'auront plus cours les humeurs, les esprits, les solides, les
fluides, il ne restera plus que le schéma de cohérence
de qualités qui ne seront même plus nommées;
et ce que cette dynamique de la chaleur et du mouvement a lentement
groupé en une constellation caractéristique de la
manie, on l'observera maintenant comme un complexe naturel, comme
une vérité immédiate de l'observation psychologique.
Ce qu'on avait perçu comme chaleur, imaginé comme
agitation des esprits, rêvé comme tension de la fibre,
on va le reconnaître désormais dans la transparence
neutralisée des notions psychologiques: vivacité
exagérée des impressions internes, rapidité
dans l'association des idées, inattention au monde extérieur.
La description de De La Rive a déjà cette limpidité:
«Les objets extérieurs ne produisent pas sur l'esprit
des malades la même impression que sur celui d'un homme
sain; ces impressions sont faibles et il y fait rarement attention;
son esprit est presque totalement absorbé par la vivacité
des idées que produit l'état dérangé
de son cerveau. Ces idées ont un degré de vivacité
1. MONTCHAU. Observation envoyée à la Gazette salutaire,
no 5, 3 février 1763.
|PAGE 346
tel que le malade croit qu'elles représentent des objets
réels et juge en conséquence 1.» Mais il ne
faut pas oublier que cette structure psychologique de la manie,
telle qu'elle affleure à la fin du XVIIIe siècle
pour se fixer de façon stable, n'est que le dessin superficiel
de toute une organisation profonde, qui, elle, va chavirer et
qui s'était développée selon les lois mi-perceptives,
mi-imaginaires, d'un monde qualitatif.
Sans doute, tout cet univers de la chaleur et du froid, de l'humidité
et de la sécheresse, rappelle à la pensée
médicale, à la veille d'accéder au positivisme,
dans quel ciel elle a pris naissance. Mais cette charge d'images
n'est pas simplement souvenir; elle est aussi bien travail. Pour
former l'expérience positive de la manie ou de la mélancolie,
il a fallu, sur un horizon d'images, cette gravitation des qualités
attirées les unes vers les autres par tout un système
d'appartenances sensibles et affectives. Si la manie, si la mélancolie
ont pris désormais le visage que leur reconnaît notre
savoir, ce n'est pas que nous ayons appris au cours des siècles,
à «ouvrir les yeux» sur ses signes réels;
ce n'est pas que nous ayons purifié jusqu'à la transparence
notre perception; c'est que dans l'expérience de la folie,
ces concepts ont été intégrés autour
de certains thèmes qualitatifs qui leur ont prêté
leur unité, leur ont donné leur cohérence
significative, les ont rendus finalement perceptibles. On est
passé d'une signalisation notionnelle simple (fureur sans
fièvre, idée délirante et fixe) à
un champ qualitatif, apparemment moins organisé, plus facile,
moins précisément limité, mais qui seul a
pu constituer des unités sensibles, reconnaissables, réellement
présentes dans l'expérience globale de la folie.
L'espace d'observation de ces maladies a été découpé
dans des paysages qui leur ont donné obscurément
leur style et leur structure. D'un côté, un monde
détrempé, quasi diluvien, où l'homme reste
sourd, aveugle et endormi à tout ce qui n'est pas sa terreur
unique; un monde simplifié à l'extrême, et
démesurément grandi dans un seul de ses détails.
De l'autre, un monde ardent et désertique,
1. DE LA RIVE. Sur un établissement pour la guérison
des aliénés. Bibliothèque britannique, VIII,
p. 304.
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un monde panique où tout est fuite, désordre, sillage
instantané. C'est la rigueur de ces thèmes dans
leur forme cosmique -non les approximations d'une prudence observatrice
-qui a organisé l'expérience (déjà
presque notre expérience) de la manie et de la mélancolie.
*
C'est à Willis, à son esprit d'observation, à
la pureté de sa perception médicale qu'on fait honneur
de la «découverte» du cycle maniaco-dépressif,
disons plutôt de l' alternance manie-mélancolie.
Effectivement la démarche de Willis est d'un grand intérêt.
Mais en ceci, d'abord: le passage d'une affection à l'autre
n'est pas perçu comme un fait d'observation dont il s'agirait
de découvrir, par la suite, l'explication; mais plutôt
comme la conséquence d'une affinité profonde qui
est de l'ordre de leur nature secrète. Willis ne cite pas
un seul cas d'alternance qu'il ait eu l'occasion d'observer; ce
qu'il a déchiffré d'abord, c'est une parenté
intérieure qui entraîne d'étranges métamorphoses:
«Après la mélancolie, il faut traiter de la
manie qui a avec elle tant d'affinités que ces affections
se changent souvent l'une dans l'autre»: il arrive en effet
à la diathèse mélancolique, si elle s'aggrave,
de devenir fureur; la fureur au contraire lorsqu'elle décroît,
qu'elle perd de sa force, et vient à entrer en repos, tourne
à la diathèse atrabilaire 1. Pour un empirisme rigoureux,
il y aurait là deux maladies conjointes, ou encore deux
symptômes successifs d'une seule et même maladie.
En fait, Willis ne pose le problème ni en termes de symptômes,
ni en termes de maladie; il y cherche seulement le lien de deux
états dans la dynamique des esprits animaux. Chez le mélancolique,
on s'en souvient, les esprits étaient sombres et obscurs;
ils projetaient leurs ténèbres contre les images
des choses et formaient, dans la lumière de l'âme,
comme la montée d'une ombre; dans la manie au contraire,
les esprits s'agitent dans un pétillement perpétuel;
ils sont portés par un mouvement irrégulier, toujours
recommencé; un mouvement qui ronge et consume,
1. WILLIS, Opera, t. II, p. 255.
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et même sans fièvre, fait rayonner sa chaleur. De
la manie à la mélancolie, l'affinité est
évidente: ce n'est pas l'affinité de symptômes
qui s'enchaînent dans l'expérience: c'est l'affinité,
autrement forte, et combien plus évidente dans les paysages
de l'imagination, qui noue, en un même feu, la fumée
et la flamme. «Si on peut dire que dans la mélancolie,
le cerveau et les esprits animaux sont obscurcis par une fumée
et quelque épaisse vapeur, la manie semble allumer une
sorte d'incendie ouvert par elles 1.» La flamme dans son
vif mouvement dissipe la fumée; mais celle-ci, quand elle
retombe, étouffe la flamme et éteint sa clarté.
L'unité de la manie et de la mélancolie, n'est pas,
pour Willis, une maladie: c'est un feu secret en qui luttent flammes
et fumée, c'est l'élément porteur de cette
lumière et de cette ombre.
Aucun des médecins du XVIIIe siècle, ou presque,
n'ignore la proximité de la manie et de la mélancolie.
Plusieurs pourtant refusent de reconnaître ici et là
deux manifestations d'une seule et même maladie 2. Beaucoup
constatent une succession sans percevoir une unité symptomatique.
Sydenham préfère diviser le domaine de la manie
elle-même: d'un côté la manie ordinaire -due
à «un sang trop exalté et trop vif»;
-de l'autre une manie qui, en règle générale,
«dégénère en stupidité».
Celle-ci «vient de la faiblesse du sang qu'une trop longue
fermentation a privé de ses parties les plus spiritueuses
3». Plus souvent encore on admet que la succession de la
manie et de la mélancolie est un phénomène
soit de métamorphose, soit de lointaine causalité.
Pour Lieutaud une mélancolie qui dure longtemps et s'exaspère
dans son délire, perd ses symptômes traditionnels
et prend une étrange ressemblance avec la manie: «Le
dernier degré de la mélancolie a beaucoup d'affinités
avec la manie 4.» Mais le statut de cette analogie n'est
pas élaboré. Pour Dufour, le lien est plus relâché
encore: il s'agit d'un enchaînement causal lointain: la
mélancolie pouvant provoquer la manie, au même titre
que «les vers dans les
1. Ibid.
2. Par exemple, d'Aumont dans l'article Mélancolie de l'Encyclopédie.
3. SYDENHAM, Médecine pratique, trad. Jault, p. 629.
4. LIEUTAUD, Précis de médecine pratique, p. 204.
|PAGE 349
sinus frontaux, ou des vaisseaux dilatés ou variqueux 1».
Sans le support d'une image, aucune observation ne parvient à
transformer un constat de succession en une structure symptomatique
à la fois précise et essentielle.
Sans doute, l'image de la flamme et de la fumée disparaît
chez les successeurs de Willis; mais c'est encore à l'intérieur
des images que le travail organisateur s'accomplit -images de
plus en plus fonctionnelles, de mieux en mieux insérées
dans les grands thèmes physiologiques de la circulation
et de l'échauffement, de plus en plus éloignées
des figures cosmiques auxquelles Willis les empruntait. Chez Boerhaave
et son commentateur Van Swieten, la manie forme tout naturellement
le degré supérieur de la mélancolie -non
pas seulement par suite d'une métamorphose fréquente,
mais par l'effet d'un enchaînement dynamique nécessaire:
le liquide cérébral, qui stagne chez l'atrabilaire,
entre en agitation au bout d'un certain temps, car la bile noire
qui engorge les viscères devient, par son immobilité
même, «plus âcre et plus maligne»; il
se forme en elle des éléments plus acides et plus
fins qui, transportés au cerveau par le sang, provoquent
alors la grande agitation des maniaques. La manie ne se distingue
donc de la mélancolie que par une différence de
degré: elle en est la suite naturelle, elle naît
des mêmes causes, et d'ordinaire se laisse soigner par les
mêmes remèdes 2. Pour Hoffmann l'unité de
la manie et de la mélancolie est un effet naturel des lois
du mouvement et du choc; mais ce qui est mécanique pure
au niveau des principes devient dialectique dans le développement
de la vie et de la maladie. La mélancolie, en effet, se
caractérise par l'immobilité; c'est-à-dire
que le sang épaissi congestionne le cerveau où il
s'engorge; là où il devrait circuler, il tend à
s'arrêter, immobilisé dans sa lourdeur. Mais si la
lourdeur ralentit le mouvement, elle rend en même temps
le choc plus violent au moment où il se produit; le cerveau,
les vaisseaux dont il est traversé, sa substance même,
heurtés avec plus de force, tendent à
1. DUFOUR, Essai sur l'entendement, p. 369.
2. BOERHAAVE, Aphorismes, 1118 et 1119; VAN SWIETEN, Commentaria,
t. III, pp. 519-520.
|PAGE 350
résister davantage, donc à se durcir, et par ce
durcissement le sang alourdi est renvoyé avec plus de vigueur;
son mouvement augmente, il est bientôt pris de cette agitation
qui caractérise la manie 1. On est donc passé tout
naturellement de l'image d'un engorgement immobile à celles
de la sécheresse, de la dureté, du mouvement vif,
et ceci par un enchaînement où les principes de la
mécanique classique sont, à chaque instant, infléchis,
déviés, faussés par la fidélité
à des thèmes imaginaires, qui sont les véritables
organisateurs de cette unité fonctionnelle.
Par la suite d'autres images viendront s'ajouter; mais elles n'auront
plus de rôle constituant; elles fonctionneront seulement
comme autant de variations interprétatives sur le thème
d'une unité désormais acquise. Témoin par
exemple l'explication que propose Spengler de l'alternance entre
manie et mélancolie; il en emprunte le principe au modèle
de la pile électrique. Il y aurait d'abord concentration
de la puissance nerveuse et de son fluide dans telle ou telle
région du système; seul ce secteur est excité,
tout le reste est en état de sommeil: c'est la phase mélancolique.
Mais quand elle arrive à un certain degré d'intensité,
cette charge locale se répand brusquement dans tout le
système qu'elle agite avec violence pendant un certain
temps, jusqu'à ce que la décharge soit complète;
c'est l'épisode maniaque 2. À ce niveau d' élaboration,
l'image est trop complexe et trop complète, elle est empruntée
à un modèle trop lointain pour avoir un rôle
d'organisation dans la perception de l'unité pathologique.
Elle est appelée au contraire par cette perception, qui,
elle, repose à son tour sur des images unifiantes, mais
bien plus élémentaires.
Ce sont elles qui sont secrètement présentes dans
le texte du Dictionnaire de James, l'un des premiers où
le cycle maniaco-dépressif soit donné comme vérité
d'observation, comme unité aisément lisible pour
une perception libérée. «Il est absolument
nécessaire de réduire la
1. HOFFMANN, Medicina rationalis systematica, t. IV, pars, pp.
188 sq.
2. SPENGLER, Briefe, welche einige Erfahrungen der elektrischen
Wirkung in Krankheiten enthalten, Copenhague, 1754.
|PAGE 351
mélancolie et la manie à une seule espèce
de maladie, et conséquemment de les examiner d'un seul
coup d'oeil, car nous trouvons par nos expériences et nos
observations journalières qu'elles ont l'une et l'autre
la même origine et la même cause... Les observations
les plus exactes et l'expérience de tous les jours confirment
la même chose, car nous voyons que les mélancoliques,
surtout ceux en qui cette disposition est invétérée,
deviennent facilement maniaques, et lorsque la manie cesse, la
mélancolie recommence, en sorte qu'il y a passage et retour
de l'une à l'autre selon certaines périodes 1.»
Ce qui s'est constitué, au XVIIe et au XVIIIe siècle,
sous l'effet du travail des images, c'est donc une structure perceptive,
et non pas un système conceptuel ou même un ensemble
symptomatique. La preuve en est que, tout comme dans une perception,
des glissements qualitatifs pourront se faire sans que soit altérée
la figure d'ensemble. Ainsi Cullen découvrira dans la manie,
comme dans la mélancolie, «un objet principal du
délire» 2 -et, inversement, attribuera la mélancolie
à «un tissu plus sec et plus ferme de la substance
médullaire du cerveau 3».
L'essentiel c'est que le travail ne s'est pas fait de l'observation
à la construction d'images explicatives; que tout au contraire
les images ont assuré le rôle initial de synthèse,
que leur force organisatrice a rendu possible une structure de
perception, où finalement les symptômes pourront
prendre leur valeur significative, et s'organiser comme présence
visible de la vérité.
III. HYSTÉRIE ET HYPOCHONDRIE
Deux problèmes se posent à leur sujet.
1° Dans quelle mesure est-il légitime de les traiter
comme des maladies mentales, ou du moins comme des formes de la
folie?
2° A-t-on le droit de les traiter ensemble, comme si
1. CULLEN, Institution, de médecine pratique, II, p. 315.
2. Ibid.
3. Ibid., p. 323.
|PAGE 352
elles formaient un couple virtuel, semblable à celui constitué
très tôt par la manie et par la mélancolie?
Un coup d'oeil sur les classifications suffit à convaincre;
l'hypochondrie ne figure pas toujours à côté
de la démence et de la manie; l'hystérie n'y prend
place que très rarement. Plater ne parle ni de l'une ni
de l'autre parmi les lésions des sens; et à la fin
de l'âge classique, Cullen les classera encore dans une
catégorie autre que celle des vésanies: l'hypochondrie
dans les «adynamies ou maladies qui consistent dans une
faiblesse ou perte du mouvement dans les fonctions vitales ou
animales»; l'hystérie parmi «les affections
spasmodiques des fonctions naturelles 1».
De plus, il est rare, dans les tableaux nosographiques, que ces
deux maladies soient groupées dans un voisinage logique,
ou même rapprochées sous la forme d'une opposition.
Sauvages classe l'hypochondrie parmi les hallucinations -«hallucinations
qui ne roulent que sur la santé» -l'hystérie
parmi les formes de la convulsion 2. Linné utilise la même
répartition 3. Ne sont-ils pas fidèles l'un et l'autre
à l'enseignement de Willis qui avait étudié
l'hystérie dans son livre De Morbis convulsivis, et l'hypochondrie
dans la partie du De Anima brutorum qui traitait des maladies
de la tête, en lui donnant le nom de Passio colica? Il s'agit
en effet de deux maladies bien différentes: dans un cas,
les esprits surchauffés sont soumis à une poussée
réciproque qui pourrait faire croire qu'ils explosent,
-suscitant de ces mouvements irréguliers ou préternaturels,
dont la figure insensée forme la convulsion hystérique.
Au contraire, dans la passio colica, les esprits se trouvent irrités
à cause d'une matière qui leur est hostile et mal
appropriée (infesta et improportionata); ils provoquent
alors des troubles, des irritations, des corrugationes dans les
fibres sensibles. Willis conseille donc de ne pas se laisser surprendre
par certaines analogies de symptômes: certes, on a vu des
convulsions produire des
1. Ibid., p. 128 et p. 272.
2. SAUVAGES, loc. cit. L'hystérie est située dans
la classe IV (spasmes) et l'hypochondrie dans la classe VIII (vésanies).
3. LINNÉ, Genera Morborum. L'hypochondrie appartient à
la catégorie «imaginaire» des maladies mentales,
l'épilepsie à la catégorie «tonique»
des maladies convulsives.
|PAGE 353
douleurs comme si le mouvement violent de l'hystérie pouvait
provoquer les souffrances de l 'hypochondrie. Mais les ressemblances
sont trompeuses. Non eadem sed nonnihil diversa materies est 1.
Mais sous ces distinctions constantes des nosographes un lent
travail est en train de s'accomplir qui tend de plus en plus à
assimiler hystérie et hypochondrie, comme deux formes d'une
seule et même maladie. Richard Blackmore publie en 1725
un Treatise of spleen and vapour, or hypochondriacal and hysterical
affections; les deux maladies y sont définies comme deux
variétés d'une seule affection -soit une «constitution
morbifique des esprits», soit une «disposition à
sortir de leurs réservoirs et à se consommer».
Chez Whytt, au milieu du XVIIIe siècle, l'assimilation
est sans défaut; le système des symptômes
est désormais identique: «Un sentiment extraordinaire
de froid et de chaleur, les douleurs en différentes parties
du corps; les syncopes et les convulsions vaporeuses; la catalepsie
et le tétanos; les vents dans l'estomac et les intestins;
un appétit insatiable pour les aliments; des vomissements
de matière noire; un flux subit et abondant d'urine pâle,
limpide; le marasme ou l'atrophie nerveuse; l'asthme nerveux ou
spasmodique; la toux nerveuse; les palpitations du coeur; les
variations du pouls, les maux et les douleurs de tête périodiques;
les vertiges et les étourdissements, la diminution et l'affaiblissement
de la vue; le découragement, l'abattement, la mélancolie
ou même la folie; le cauchemar ou l'incube 2.»
D'autre part hystérie et hypochondrie rejoignent lentement,
au cours de l'âge classique, le domaine des maladies de
l'esprit. Mead pouvait encore écrire à propos de
l’hypochondrie: Morbus totius corporis est. Et il faut redonner
sa juste valeur au texte de Willis sur l'hystérie: «Parmi
les maladies des femmes, la passion hystérique jouit d'une
renommée si mauvaise qu'à la manière des
semi-damnati
1. Cf. la polémique avec HIGHMORE, Exercitationes duae,
prior de passione hysterica, altera de affectione hypochondriaca
, Oxford, 1660 et De passione hysterica, responsio epistolaris
ad Willisium, Londres, 1670.
2. WHYTT, Traité des maladies des nerfs, t. II, pp. 1-132.
Cf. une énumération de ce genre chez REVILLON, Recherches
sur la cause des affections hypocondriaques, Paris, 1779, pp.
5-6.
|PAGE 354
elle a à porter les fautes de nombreuses autres affections;
si une maladie de nature inconnue et d'origine cachée se
produit chez une femme de telle manière que sa cause échappe,
et que l'indication thérapeutique est incertaine, aussitôt
nous accusons la mauvaise influence de l'utérus qui, la
plupart du temps, n'est pas responsable, et à propos d'un
symptôme inhabituel, nous déclarons qu'il se cache
quelque chose d'hystérique, et lui qui a été
si souvent le subterfuge de tant d'ignorance nous le prenons comme
objet de nos soins et de nos remèdes 1.» N'en déplaise
aux commentateurs traditionnels de ce texte inévitablement
cité dans toute étude sur l'hystérie, il
ne signifie pas que Willis se soit douté d'une absence
de fondement organique dans les symptômes de la passion
hystérique. Il dit seulement, et d'une manière expresse,
que la notion d'hystérie recueille tous les fantasmes -non
de celui qui est ou se croit malade -mais du médecin ignorant
qui feint de savoir. Le fait que l'hystérie soit classée
par Willis parmi les maladies de la tête n'indique pas davantage
qu'il en fasse un trouble de l'esprit; mais seulement qu'il en
attribue l'origine à une altération dans la nature,
l'origine et le tout premier trajet des esprits animaux.
Pourtant, à la fin du XVIIIe siècle hypochondrie
et hystérie figureront, presque sans problème, aux
armes de la maladie mentale. En 1755 Alberti publie à Halle
sa dissertation De morbis imaginariis hypochondriacorum; et Lieutaud,
tout en définissant l’hypochondrie par le spasme
reconnaît que «l'esprit est autant et peut-être
plus affecté que le corps; de là vient que le terme
hypochondriaque est presque devenu un nom offensant dont les médecins
qui veulent plaire évitent de se servir 2». Quant
à l’hystérie, Raulin ne lui prête plus
de réalité organique, au moins dans sa définition
de départ, l'inscrivant d'emblée dans une pathologie
de l'imagination: «Cette maladie dans laquelle les femmes
inventent, exagèrent et répètent toutes les
différentes absurdités dont est capable une imagination
déréglée est quelquefois devenue épidémique
et contagieuse 3.»
1. WILLIS, Opera, t. 1; De Morbis convulsivis, p. 529.
2. LIEUTAUD, Traité de médecine pratique, 2e éd.
1761, p. 127.
3. RAULIN, Traité des affections vaporeuses, Paris, 1758,
discours préliminaire, p. XX.
|PAGE 355
Il y a donc deux lignes essentielles d'évolution à
l'âge classique pour l'hystérie et l'hypochondrie.
L'une qui les rapproche jusqu'à la formation d'un concept
commun qui sera celui de «maladie des nerfs»; l'autre
qui déplace leur signification, et leur support pathologique
traditionnel -suffisamment indiqué par leur nom -et tend
à les intégrer peu à peu au domaine des maladies
de l'esprit, à côté de la manie et de la mélancolie.
Mais cette intégration ne s'est pas faite, comme pour la
manie et la mélancolie, au niveau de qualités primitives,
perçues et rêvées dans leurs valeurs imaginaires.
C'est à un tout autre type d'intégration qu'on a
affaire.
*
Les médecins de l'époque classique ont bien tenté
de découvrir les qualités propres à l'hystérie
et à l'hypochondrie. Mais ils ne sont jamais parvenus à
percevoir cette cohérence, cette cohésion qualitative
qui a donné leur profil singulier à la manie et
à la mélancolie. Toutes les qualités ont
été contradictoirement invoquées, s'annulant
les unes les autres, laissant entier le problème de ce
que sont dans leur nature profonde ces deux maladies.
Bien souvent l'hystérie a été perçue
comme l'effet d'une chaleur interne qui répand à
travers tout le corps une effervescence, une ébullition,
sans cesse manifestée dans des convulsions, et des spasmes.
Cette chaleur n'est-elle pas parente de l'ardeur amoureuse à
laquelle l'hystérie est si souvent liée, chez les
filles en quête de maris et les jeunes veuves qui ont perdu
le leur? L'hystérie est ardente, par nature; ses signes
renvoient à une image plus aisément qu'à
une maladie; cette image, Jacques Ferrand l'a dessinée
au début du XVIIe siècle, dans toute sa précision
matérielle. En sa Maladie d'amour ou mélancolie
érotique, il se plaît à reconnaître
que les femmes sont plus souvent affolées d'amour que les
hommes; mais avec quel art, elles savent le dissimuler! «En
quoi leur mine est semblable à des alambics gentiment assis
sur des tourettes, sans qu'on voie le feu au-dehors, mais si vous
regardez au-dessous de l'alambic, et mettez la main sur le coeur
des dames, vous trouverez en tous les deux lieux un grand brasier
|PAGE 356
1.» Admirable image, par sa pesanteur symbolique, ses surcharges
affectives et tout le jeu de ses références imaginaires.
Bien longtemps après Ferrand, on retrouvera le thème
qualitatif des chaleurs humides pour caractériser les distillations
secrètes de l'hystérie, et de l'hypochondrie; mais
l'image s'efface au profit d'un motif plus abstrait. Déjà
chez Nicolas Chesneau, la flamme de l'alambic féminin est
bien décolorée: «Je dis que la passion hystérique
n'est pas une affection simple, mais qu'on comprend sous ce nom
plusieurs maux occasionnés par une vapeur maligne qui s'élève
d'une manière quelconque, qui est corrompue et qui éprouve
une effervescence extraordinaire 2.» Pour d'autres, au contraire,
la chaleur qui monte des hypochondres est tout à fait sèche:
la mélancolie hypochondriaque est une maladie «chaude
et sèche», causée par des «humeurs de
même qualité 3». Mais certains ne perçoivent
aucune chaleur, ni dans l'hystérie ni dans l'hypochondrie:
la qualité propre à ces maladies, ce serait au contraire
la langueur, l'inertie, et une humidité froide propre aux
humeurs stagnantes: «Je pense que ces affections (hypochondriaques
et hystériques), quand elles ont quelque durée,
dépendent de ce que les fibres du cerveau et des nerfs
sont relâchées, faibles, sans action ni élasticité;
de ce que le fluide nerveux est appauvri et sans vertu 4.»
Aucun texte sans doute ne témoigne mieux de cette instabilité
qualitative de l'hystérie que le livre de George Cheyne,
The English Malady: la maladie n'y maintient son unité
que d'une manière abstraite, ses symptômes sont répartis
dans des régions qualitatives différentes et attribués
à des mécanismes qui appartiennent en propre à
chacune de ces régions. Tout ce qui est spasme, crampe,
convulsion, relève d'une pathologie de la chaleur symbolisée
par des «particules salines» et par des «vapeurs
1. J. FERRAND, De la maladie d'amour ou mélancolie érotique,
Paris, 1623, p. 164.
2. N. CHESNEAU, Observationum medicarum libri quinque, Paris,
1672, liv. III, chap. XIV.
3. T. A. MURILLO, Novissima hypochondriacae melancholiae curatio,
Lyon, 1672, chap. IX, pp. 88 sq.
4. M. FLEMYNG, Neuropathia sive de morbis hypochondriacis et hystericis,
Amsterdam, 1741, pp. L-LI.
|PAGE 357
nuisibles, âcres ou acrimonieuses». Au contraire tous
les signes psychologiques ou organiques de la faiblesse -«abattement,
syncopes, inaction de l'esprit, engourdissement léthargique,
mélancolie et tristesse» -manifestent un état
des fibres devenues trop humides et trop lâches, sans doute
sous l'effet d'humeurs froides, visqueuses et épaisses
qui obstruent les glandes et les vaisseaux, tant séreux
que sanguins. Quant aux paralysies, elles signifient à
la fois un refroidissement et une immobilisation des fibres, «une
interruption des vibrations», gelées en quelque sorte
dans l'inertie générale des solides.
Autant la manie et la mélancolie s'organisaient aisément
sur le registre des qualités, autant les phénomènes
de l’hystérie et de l’hypochondrie y trouvent
difficilement place.
La médecine du mouvement est aussi indécise devant
eux, ses analyses aussi instables. Il est bien clair, pour toute
perception du moins qui ne refusait pas ses propres images, que
la manie s'apparentait à un excès de mobilité;
la mélancolie au contraire à un ralentissement du
mouvement. Pour l'hystérie, pour l’hypochondrie aussi,
le choix est difficile à faire. Stahl opte plutôt
pour un alourdissement du sang, qui devient à la fois si
abondant et si épais qu'il n'est plus capable de circuler
régulièrement à travers la veine porte; il
a tendance à y stagner, et s'y engorger; et la crise survient
«'par l'effort qu'il fait pour se procurer une sortie soit
par les parties supérieures soit par les parties inférieures
l». Pour Boerhaave au contraire et Van Swieten, le mouvement
hystérique est dû à une trop grande mobilité
de tous les fluides, qui prennent une telle légèreté,
une telle inconsistance qu'ils sont troublés par le moindre
mouvement: «Dans les constitutions faibles, explique Van
Swieten, le sang se trouve dissous; à peine se coagule-t-il;
le sérum sera donc sans consistance, sans qualité;
la lymphe ressemblera au sérum et ainsi des autres fluides
que fournissent ceux-ci... Par là, il devient probable
que la passion hystérique et la maladie hypochondriaque
dites sans matière dépendent des dispositions ou
de l'état particulier des fibres.» C'est à
1. STAHL, Theoria medica vera, de malo hypochondriaco, pp. 447
sq.
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cette sensibilité, cette mobilité, que l'on doit
attribuer les angoisses, les spasmes, les douleurs singulières
qu'éprouvent si aisément les «filles qui ont
de pâles couleurs, les gens trop livrés à
l'étude et à la méditation 1». L'hystérie
est indifféremment mobile ou immobile, fluide ou lourde,
livrée à des vibrations instables ou appesantie
par des humeurs stagnantes. On n'est pas parvenu à découvrir
le style propre de ses mouvements.
Même imprécision dans les analogies chimiques; pour
Lange, l'hystérie est un produit de fermentation, très
précisément de la fermentation «des sels,
poussés dans différentes parties du corps»,
avec «les humeurs qui s'y trouvent 2». Pour d'autres,
elle est de nature alcaline. Ettmüller, en revanche, pense
que les maux de ce genre s'inscrivent dans une suite de réactions
acides; «la cause prochaine en est la crudité acide
de l'estomac; le chyle étant acide, la qualité du
sang devient mauvaise; il ne fournit plus d'esprits; la lymphe
est acide, la bile sans vertu; le genre nerveux éprouve
de l'irritation, le levain digestif, vicié, est moins volatil
et trop acide 3». Viridet entreprend de reconstituer à
propos des «vapeurs qui nous arrivent» une dialectique
des alcalis et des acides, dont les mouvements et les rencontres
violentes, dans le cerveau et les nerfs, provoquent les signes
de l'hystérie et de l'hypochondrie. Certains esprits animaux,
particulièrement déliés, seraient des sels
alcalins qui se meuvent avec beaucoup de vitesse et se transforment
en vapeurs lorsqu'ils ont atteint trop de ténuité;
mais il y a d'autres vapeurs qui sont des acides volatilisés;
l'éther donne à ceux-là assez de mouvement
pour les porter dans le cerveau et dans les nerfs où «venant
à rencontrer les alcalis, ils causent des maux infinis
4».
Étrange instabilité qualitative de ces maux hystériques
et hypochondriaques, étrange confusion de leurs propriétés
dynamiques et du secret de leur chimie. Autant la lecture
1. VAN SWIETEN, Commentaria in Aphorismos Boerhaavii, 1752, I,
pp. 22 sq.
2. LANGE, Traité des vapeurs, Paris, 1689, pp. 41-60.
3. Dissertatio de malo hypochondriaco, in Pratique de médecine
spéciale, p. 571.
4. VIRIDET, Dissertation sur les vapeurs, Paris, 1716, pp. 50-62.
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de la manie et de la mélancolie paraissait simple sur
l'horizon des qualités, autant le déchiffrement
de ces maux semble hésitant. Sans doute, ce paysage imaginaire
des qualités, qui fut décisif pour la constitution
du couple manie-mélancolie, est-il demeuré secondaire
dans l'histoire de l'hystérie et de l'hypochondrie, où
il n'a joué probablement que le rôle d'un décor
toujours renouvelé. Le cheminement de l'hystérie
ne s'est pas fait, comme pour la manie, au travers de qualités
obscures du monde réfléchies dans une imagination
médicale. L'espace où elle a pris ses mesures est
d'une autre nature: c'est celui du corps, dans la cohérence
de ses valeurs organiques et de ses valeurs morales.
*
On a l'habitude de faire honneur à Le Pois et à
Willis d'avoir libéré l'hystérie des vieux
mythes des déplacements utérins. Liebaud, traduisant,
ou plutôt adaptant au XVIIe siècle, le livre de Marinello,
acceptait encore, malgré quelques restrictions, l'idée
d'un mouvement spontané de la matrice; si elle se meut«c'est
pour être plus à l'aise; non qu'elle fasse cela par
prudence, commandement ou stimule animal, mais par un instinct
naturel, pour conserver la santé et avoir la jouissance
de quelque chose de délectable». Sans doute, on ne
lui reconnaît plus la faculté de changer de lieu
et de parcourir le corps en l'agitant de soubresauts au gré
de son passage, car elle est «étroitement annexée»,
par son col, par des ligaments, des vaisseaux, par la tunique
enfin du péritoine; et pourtant elle peut changer de place:
«La matrice donc, encore qu'elle soit si étroitement
attachée aux parties que nous avons décrites qu'elle
ne puisse changer de lieu, si est-ce le plus souvent elle change
de place, et fait des mouvements assez pétulants et étranges
au corps de la femme. Ces mouvements sont divers à savoir
ascente, descente, convulsions, vagabond, procidence. Elle monte
au foie, rate, diaphragme, estomac, poitrine, coeur, poumon, gosier
et tête 1.» Les
1. LIEBAUD, Trois livres des maladies et infirmités des
femmes, 1609, p. 380.
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médecins de l'âge classique seront à peu près
unanimes pour refuser une pareille explication.
Dès le début du XVIIe siècle, Le Pois pourra
écrire en parlant des convulsions hystériques: Eorum
omnium unum caput esse parentem, idque non per sympathiam, sed
per idiopathiam. Plus précisément, l'origine en
est dans une accumulation des fluides vers la partie postérieure
du crâne: «Ainsi qu'une rivière résulte
du concours de quantité de petits vaisseaux, qui se réunissent
pour la former, de même par les sinus qui sont à
la surface du cerveau et se terminent à la partie postérieure
de la tête, s'amasse le liquide à cause de la position
déclive de la tête. La chaleur des parties fait alors
que le liquide s'échauffe, atteint l'origine des nerfs...
1», Willis, à son tour, fait une critique minutieuse
de l'explication utérine: c'est surtout des affections
du cerveau et du genre nerveux «que dépendent tous
les dérangements et les irrégularités qui
arrivent aux mouvements du sang dans cette maladie 2». Pourtant
toutes ces analyses n'ont pas aboli par là même le
thème d'un lien essentiel entre l'hystérie et la
matrice. Mais ce lien est autrement conçu: il n'est plus
réfléchi comme la trajectoire d'un déplacement
réel à travers le corps, mais comme une sorte de
propagation sourde à travers les chemins de l'organisme,
et les proximités fonctionnelles. On ne peut pas dire que
le siège de la maladie soit devenu le cerveau ni que Willis
ait rendu possible une analyse psychologique de l'hystérie.
Mais le cerveau joue maintenant le rôle de relais et de
distributeur d'un mal dont l'origine est viscérale: la
matrice l’occasionne comme tous les autres viscères
3. Jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, jusqu'à
Pinel, l'utérus et la matrice demeureront présents
dans la pathologie de l'hystérie 4, mais grâce à
un privilège de diffusion par les humeurs et les nerfs,
et non par un prestige particulier de leur nature.
Stahl justifie le parallélisme de l'hystérie et
de l'hypochondrie
1. C. PISO, Observationes, 1618, rééditées
en 1733 par Boerhaave, section II, § 2, chap. VII, p. 144.
2. WILLIS, «De Affectionibus hystericis», Opera, I,
p. 635.
3. Id.,«De Morbis convulsivis», Opera, I, p. 536.
4. Pinel classe l'hystérie parmi les névroses de
la génération. (Nosographie philosophique.)
|PAGE 361
par un curieux rapprochement du flux menstruel et des hémorroïdes.
Il explique, dans son analyse des mouvements spasmodiques que
le mal hystérique est une douleur assez violente, «accompagnée
de tension et de compression, qui se fait sentir principalement
sous les hypochondres». On le nomme mal hypochondriaque
quand il attaque les hommes «chez qui la nature fait effort
pour se débarrasser de trop de sang par le vomissement
ou les hémorroïdes»; on l'appelle mal hystérique
quand il attaque les femmes chez qui «le cours des règles
n'est pas tel qu'il doit être. Cependant, il n'y a pas de
différence essentielle entre les deux affections 1».
L' opinion de Hoffmann est toute proche, malgré tant de
différences théoriques. La cause de l'hystérie
est dans la matrice -relâchement et affaiblissement -mais
le siège du mal est à chercher comme pour l'hypochondrie
dans l'estomac et dans l'intestin; le sang et les humeurs vitales
se mettent à stagner «dans les tuniques membraneuses
et nerveuses des intestins»; il s'ensuit des troubles de
l'estomac, qui de là se répandent dans tout le corps.
Au centre même de l'organisme, l'estomac sert de relais
et diffuse les maux qui viennent des cavités intérieures
et souterraines du corps: «Il n'est pas douteux que les
affections spasmodiques qu'éprouvent les hypochondriaques
et les hystériques n'aient leur siège dans les parties
nerveuses et surtout dans les membranes de l'estomac et des intestins
d'où elles sont communiquées par le nerf intercostal
à la tête, à la poitrine, aux reins, au foie,
et à tous les organes principaux du corps 2.»
Le rôle que Hoffmann fait jouer aux intestins, à
l'estomac, au nerf intercostal est significatif de la manière
dont le problème est posé à l'âge classique.
Il ne s'agit pas tellement d'échapper à la vieille
localisation utérine, mais de découvrir le principe
et les voies de cheminement d'un mal divers, polymorphe et ainsi
dispersé à travers le corps. Il faut rendre compte
d'un mal qui peut atteindre aussi bien la tête que les jambes,
se traduire par une paralysie ou par des mouvements désordonnés,
qui peut
1. STAHL, loc. cit., p. 453.
2. HOFFMANN, Medicina rationalis systematica, t. IV, pars tertia,
p. 410.
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entraîner la catalepsie ou l'insomnie, bref un mal qui parcourt
l'espace corporel avec une telle rapidité et grâce
à de telles ruses qu'il est virtuellement présent
à travers le corps entier.
Inutile d'insister sur le changement d'horizon médical
qui s'est effectué depuis Marinello jusqu'à Hoffmann.
Rien ne subsiste plus de cette fameuse mobilité prêtée
à l'utérus, qui avait figuré constamment
dans la tradition hippocratique. Rien, sauf peut-être un
certain thème qui apparaît d'autant mieux maintenant
qu'il n'est plus retenu dans une seule théorie médicale,
mais qu'il persiste identique dans la succession des concepts
spéculatifs et des schémas de l'explication. Ce
thème, c'est celui d'un bouleversement dynamique de l'espace
corporel, d'une montée des puissances inférieures,
qui trop longtemps contraintes et comme congestionnées,
entrent en agitation, se mettent à bouillonner, et finissent
par répandre leur désordre -avec ou sans l'intermédiaire
du cerveau -dans le corps tout entier. Ce thème est à
peu près demeuré immobile, jusqu'au début
du XVIIIe siècle, malgré la réorganisation
complète des concepts physiologiques. Et, chose étrange,
c'est dans le cours du XVIIIe siècle, sans qu'il y ait
eu de bouleversement théorique ou expérimental dans
la pathologie, que le thème va brusquement s'altérer,
changer de sens -qu'à une dynamique de l'espace corporel
va se substituer une morale de la sensibilité. C'est alors,
et alors seulement, que les notions d'hystérie et d'hypochondrie
vont virer, et entrer définitivement dans le monde de la
folie.
Il faut tâcher maintenant de restituer l'évolution
du
thème, dans chacune de ses trois étapes:
1° une dynamique de la pénétration organique
et morale;
2° une physiologie de la continuité corporelle;
3° une éthique de la sensibilité nerveuse.
*
Si l'espace corporel est perçu comme un ensemble solide
et continu, le mouvement désordonné de l'hystérie
et de l'hypochondrie ne pourra provenir que d'un élément
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auquel son extrême finesse et son incessante mobilité
permettent de pénétrer dans le lieu occupé
par les solides eux-mêmes. Comme le dit Highmore, les esprits
animaux «à cause de leur ténuité ignée
peuvent pénétrer même les corps les plus denses,
et les plus compacts, ... et à cause de leur activité,
ils peuvent pénétrer tout le microcosme en un seul
instant 1». Les esprits, si leur mobilité est exagérée,
si leur pénétration se fait sans ordre et d'une
manière intempestive, dans toutes les parties du corps
auxquelles ils ne sont pas destinés, provoquent mille signes
divers de troubles. L'hystérie, pour Highmore comme pour
Willis, son adversaire, et pour Sydenham également, c'est
la maladie d'un corps devenu indifféremment pénétrable
à tous les efforts des esprits, de telle sorte qu'à
l'ordre interne des organes, se substitue l'espace incohérent
des masses soumises passivement au mouvement désordonné
des esprits. Ceux-ci «se portent impétueusement et
en trop grande quantité sur telle ou telle partie, y causent
des spasmes ou même de la douleur... et troublent la fonction
des organes, tant de ceux qu'ils abandonnent que de ceux auxquels
ils se portent, les uns et les autres ne pouvant manquer d'être
fort endommagés par cette distribution inégale des
esprits qui est entièrement contraire aux lois de l'économie
animale 2». Le corps hystérique est ainsi offert
à cette spirituum ataxia qui, en dehors de toute loi organique
et de toute nécessité fonctionnelle, peut s'emparer
successivement de tous les espaces disponibles du corps.
Les effets varient selon les régions atteintes, et le mal,
indifférencié dès la source pure de son mouvement,
prend des figures diverses selon les espaces qu'il traverse et
les surfaces auxquelles il vient d'affleurer: «S'étant
accumulés dans le ventre, ils se jettent en foule et avec
impétuosité sur les muscles du larynx et du pharynx,
produisent des spasmes dans toute l'étendue qu'ils parcourent
et causent au ventre une enflure qui ressemble à une grosse
boule.» Un peu plus haut, l'affection hystérique,
«se
1. HIGHMORE, loc. cit.
2. SYDENHAM, «Dissertation sur l'affection hystérique»;
Médecine pratique, trad. Jault, pp. 400-401.
|PAGE 364
jetant sur le côlon et sur la région qui est au-dessous
de la fossette du coeur, y cause une douleur insupportable qui
ressemble à la passion iliaque». Vient-elle à
monter encore, le mal se jette sur «les parties vitales
et cause une si violente palpitation de coeur que le malade ne
doute point que les assistants doivent entendre le bruit que fait
le coeur en battant contre les côtes». Enfin si elle
attaque «la partie extérieure de la tête, entre
le crâne et le péricrâne, et demeurant fixée
en un seul endroit, elle y cause une douleur insupportable qui
est accompagnée de vomissements énormes 1...».
Chaque partie du corps détermine d'elle-même et par
sa nature propre la forme du symptôme qui va se produire.
L'hystérie apparaît ainsi comme la plus réelle
et la plus trompeuse des maladies; réelle puisqu'elle est
fondée sur un mouvement des esprits animaux; illusoire
aussi, puisqu'elle fait naître des symptômes qui semblent
provoqués par un trouble inhérent aux organes, alors
qu'ils sont seulement la mise en forme au niveau de ces organes
d'un trouble central ou plutôt général; c'est
le dérèglement de la mobilité interne qui
prend à la surface du corps l'allure d'un symptôme
régional. Réellement atteint par le mouvement désordonné
et excessif des esprits, l'organe imite sa propre maladie; à
partir d'un vice du mouvement dans l'espace intérieur,
il feint un trouble qui lui appartiendrait en propre; de cette
manière, l'hystérie «imite presque toutes
les maladies qui arrivent au genre humain, car dans quelque partie
du corps qu'elle se rencontre elle produit aussitôt les
symptômes qui sont propres à cette partie, et si
le médecin n'a pas beaucoup de sagacité et d'expérience,
il se trompera aisément et attribuera à une maladie
essentielle et propre à telle ou telle partie des symptômes
qui dépendent uniquement de l'affection hystérique
2» : ruses d'un mal qui, parcourant l'espace corporel sous
la forme homogène du mouvement, se manifeste sous des visages
spécifiques; mais l'espèce, ici, n'est pas essence;
elle est une feinte du corps.
Plus l'espace intérieur est aisément pénétrable,
plus fréquente
1. Ibid., pp. 395-396.
2. Ibid., p. 394.
|PAGE 365
sera l'hystérie et multiples ses aspects; mais si le corps
est ferme et résistant, si l'espace intérieur est
dense, organisé et solidement hétérogène
en ses différentes régions, les symptômes
de l'hystérie sont rares et ses effets demeureront simples.
N'est-ce pas cela justement qui sépare l'hystérie
féminine de la masculine, ou, si l'on veut, l'hystérie
de l'hypochondrie. Ni les symptômes en effet, ni même
les causes ne forment le principe de séparation entre les
maladies, mais la solidité spatiale du corps à elle
seule, et pour ainsi dire la densité du paysage intérieur:
«Outre l’homme que l'on peut appeler extérieur
et qui est composé de parties qui tombent sous les sens,
il y a un homme intérieur formé du système
des esprits animaux, et qui ne se peut voir que des yeux de l'esprit.
Ce dernier étroitement joint et pour ainsi dire uni avec
la constitution corporelle est plus ou moins dérangé
de son état selon que les principes qui forment la machine
ont reçu plus ou moins de fermeté de la nature.
C'est pourquoi cette maladie attaque beaucoup plus de femmes que
d'hommes, parce qu'elles ont une constitution plus délicate,
moins ferme, qu'elles mènent une vie plus molle, et qu'elles
sont accoutumées aux voluptés ou commodités
de la vie et à ne pas souffrir.» Et déjà,
dans les lignes de ce texte, cette densité spatiale livre
un de ses sens; c'est qu'elle est aussi densité morale;
la résistance des organes à la pénétration
désordonnée des esprits ne fait peut-être
qu'une seule et même chose avec cette force de l'âme
qui fait régner l'ordre dans les pensées et dans
les désirs. Cet espace intérieur devenu perméable
et poreux, ce n'est après tout que le relâchement
du coeur. Ce qui explique que si peu de femmes soient hystériques
lorsqu'elles sont accoutumées à une vie dure et
laborieuse, mais qu'elles inclinent si fort à le devenir
quand elles mènent une existence molle, oisive, luxueuse
et relâchée; ou si quelque chagrin vient abattre
leur courage: «Quand les femmes me consultent sur quelque
maladie dont je ne saurais déterminer la nature, je demande
si le mal dont elles se plaignent ne les attaque pas lorsqu'elles
ont du chagrin; ...si elles avouent, je suis pleinement assuré
que leur maladie est une affection hystérique 1.»
1. SYDENHAM, op. cit., p. 394.
|PAGE 366
Et voici, en une nouvelle formule, la vieille intuition morale
qui avait fait de la matrice, depuis Hippocrate et Platon, un
animal vivant et perpétuellement mobile, et distribué
l'ordonnance spatiale de ses mouvements; cette intuition percevait
dans l'hystérie l'agitation incoercible des désirs
chez ceux qui n'ont pas la possibilité de les satisfaire,
ni la force de les maîtriser; l'image de l'organe féminin
remontant jusqu'à la poitrine et jusqu'à la tête
donnait une expression mythique à un bouleversement dans
la grande tripartition platonicienne et dans la hiérarchie
qui devait en fixer l'immobilité. Chez Sydenham, chez les
disciples de Descartes, l'intuition morale est identique; mais
le paysage spatial dans lequel elle vient à s'exprimer
a changé; à l'ordre vertical et hiératique
de Platon, un volume s'est substitué, qui est parcouru
par d'incessants mobiles dont le désordre n'est plus exactement
révolution du bas vers le haut, mais tourbillon sans loi
dans un espace bouleversé. Ce «corps intérieur»
que Sydenham cherchait à pénétrer avec «les
yeux de l'esprit», ce n'est pas le corps objectif qui s'offre
au regard pâle d'une observation neutralisée; il
est le lieu où viennent se rencontrer une certaine manière
d'imaginer le corps, de déchiffrer ses mouvements intérieurs
-et une certaine manière d'y investir des valeurs morales.
Le devenir s'accomplit, le travail se fait au niveau de cette
perception éthique. C'est en elle que viennent se courber
et s'infléchir les images, toujours ployables, de la théorie
médicale; c'est en elle également que les grands
thèmes moraux trouvent à se formuler et, peu à
peu, à altérer leur figure initiale.
*
Ce corps pénétrable doit pourtant être un
corps continu. La dispersion du mal à travers les organes
n'est que l'envers d'un mouvement de propagation qui lui permet
de passer de l'un à l'autre et de les affecter tous successivement.
Si le corps du malade hypochondriaque ou hystérique est
un corps poreux, séparé de lui-même, distendu
par l'invasion du mal, cette invasion ne peut se faire que grâce
au support d'une certaine continuité spatiale.
|PAGE 367
Le corps dans lequel circule la maladie doit avoir d'autres propriétés
que le corps dans lequel apparaissent les symptômes dispersés
du malade.
Problème qui hante la médecine du XVIIIe siècle.
Problème qui va faire de l'hypochondrie et de l 'hystérie
des maladies du «genre nerveux»; c'est-à-dire
des maladies idiopathiques de l'agent général de
toutes les sympathies.
La fibre nerveuse est douée de propriétés
remarquables, qui lui permettent d'assurer l'intégration
des éléments les plus hétérogènes.
N'est-il pas étonnant déjà que, chargés
de transmettre les impressions les plus diverses, les nerfs soient
partout, et dans tous les organes, de même nature? «Le
nerf que son épanouissement au fond de l'oeil rend propre
à percevoir l'impression d'une matière aussi subtile
que la lumière; celui qui, dans l'organe de l'ouïe,
devient sensible aux vibrations des corps sonores, ne diffèrent
en rien par leur nature de ceux qui servent à des sensations
plus grossières, telles que le toucher, le goût,
l'odorat 1.» Cette identité de nature, sous des fonctions
différentes, assure la possibilité d'une communication
entre les organes les plus éloignés localement,
les plus dissemblables physiologiquement: «Cette homogénéité
dans les nerfs de l'animal jointe aux communications multipliées
qu'ils conservent ensemble... établit entre les organes
une harmonie qui souvent fait participer une ou plusieurs parties
aux affections de celles qui se trouvent lésées
2.» Mais ce qui est plus admirable encore, c'est qu'une
fibre nerveuse peut porter à la fois l'incitation du mouvement
volontaire et l'impression laissée sur l'organe des sens.
Tissot conçoit ce double fonctionnement dans une seule
et même fibre comme la combinaison d'un mouvement ondulatoire,
pour l'incitation volontaire («c'est le mouvement d'un fluide
renfermé dans un réservoir souple, dans une vessie
par exemple que je serrerais et qui ferait sortir le liquide par
un tube») et d'un mouvement corpusculaire pour la sensation
(«c'est le mouvement d'une suite de billes d'ivoire»).
Ainsi sensation et mouvement peuvent se produire en même
temps dans le
1. PRESSAVIN, Nouveau traité des vapeurs, Lyon, 1770, pp.
2-3.
2. Ibid., p. 3.
|PAGE 368
même nerf 1: toute tension ou tout relâchement dans
la fibre altérera à la fois les mouvements et les
sensations, comme nous pouvons le voir dans toutes les maladies
des nerfs 2.
Et pourtant, malgré toutes ces vertus unifiantes du système
nerveux, est-il sûr qu'on puisse expliquer, par le réseau
réel de ses fibres, la cohésion des troubles si
divers qui caractérisent l’hystérie ou l’hypochondrie?
Comment imaginer la liaison entre les signes qui d'un bout à
l'autre du corps trahissent la présence d'une affection
nerveuse? Comment expliquer, et en traçant quelle ligne
d'enchaînement, que chez certaines femmes «délicates
et très sensibles», un parfum capiteux ou le trop
vif récit d'un événement tragique, ou encore
la vue d'un combat font une telle impression qu'elles «tombent
en syncope ou ont des convulsions 3»? On chercherait en
vain: aucune liaison précise des nerfs; aucune voie tracée
d'entrée de jeu; mais seulement une action à distance,
qui est plutôt de l'ordre d'une solidarité physiologique.
C'est que les différentes parties du corps possèdent
une faculté «très déterminée
qui est ou générale et s'étendant à
tout le système de l'économie animale, ou particulière,
c'est-à-dire s'exerçant sur certaines parties principalement
4». Cette propriété très différente
et «de la faculté de sentir et de celle de se mouvoir»,
permet aux organes d'entrer en correspondance, de souffrir ensemble,
de réagir à une excitation pourtant lointaine: c'est
la sympathie. En fait Whytt ne parvient ni à isoler la
sympathie dans l'ensemble du système nerveux, ni à
la définir strictement par rapport à la sensibilité
et au mouvement. La sympathie n'existe dans les organes que dans
la mesure où elle y est reçue par l'intermédiaire
des nerfs; elle est d'autant plus marquée que leur mobilité
5 est plus grande et en même temps elle est une des formes
de la sensibilité: «Toute sympathie, tout consensus
suppose du sentiment et conséquemment ne peut se faire
que par la médiation des nerfs
1. TISSOT, Traité des nerfs, t. I, IIe partie, pp. 99-100.
2. Ibid., pp. 270-292.
3. WHYTT, Traité des maladies nerveuses, I, p. 24. 4. Ibid.,
p. 23.
5. Ibid.,p. 51.
|PAGE 369
qui sont les seuls instruments au moyen desquels s'opère
la sensation 1.» Mais le système nerveux n'est plus
invoqué ici pour expliquer la transmission exacte d'un
mouvement ou d'une sensation, mais pour justifier, dans son ensemble
et dans sa masse, la sensibilité du corps à l'égard
de ses propres phénomènes, et cet écho qu'il
se donne à lui-même à travers les volumes
de son espace organique.
Les maladies de nerfs sont essentiellement des troubles de la
sympathie; elles supposent un état d'alerte générale
du système nerveux qui rend chaque organe susceptible d'entrer
en sympathie avec n'importe quel autre: «Dans un tel état
de sensibilité du système nerveux, les passions
de l'âme, les fautes contre le régime, les promptes
alternatives du chaud et du froid ou de la pesanteur et de l'humidité
de l'atmosphère, feront naître très facilement
les symptômes morbifiques; de manière qu'avec une
telle constitution, on ne jouira pas d'une santé ferme
ou qui soit constante; mais pour l'ordinaire, on éprouvera
une succession continuelle de douleurs plus ou moins grandes 2.»
Sans doute cette sensibilité exaspérée est-elle
compensée par des zones d'insensibilité, et comme
de sommeil; d'une façon générale les malades
hystériques sont ceux chez qui cette sensibilité
interne est la plus exquise, les hypochondriaques l'ont au contraire
relativement émoussée. Et bien sûr les femmes
appartiennent à la première catégorie: la
matrice n'est-elle pas, avec le cerveau, l'organe qui entretient
le plus de sympathies avec l'ensemble de l'organisme? Qu'il suffise
de citer «le vomissement qui en général accompagne
l'inflammation de la matrice; les nausées, l'appétit
déréglé qui suivent la conception; la constriction
du diaphragme et des muscles de l'abdomen dans le temps de l'accouchement;
le mal de tête; la chaleur et les douleurs au dos, les coliques
des intestins qui se font sentir lorsque le temps de l'écoulement
des règles approche 3.» Tout le corps féminin
est sillonné par les chemins obscurs mais étrangement
directs de la sympathie; il est toujours dans une immédiate
1. Ibid., p. 50.
2. Ibid., pp. 126-127.
3. Ibid.,p. 47.
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complicité avec lui-même, au point de former pour
les sympathies comme un lieu de privilège absolu; d'une
extrémité à l'autre de son espace organique,
il enferme une perpétuelle possibilité d'hystérie.
La sensibilité sympathique de son organisme, qui rayonne
à travers tout le corps, condamne la femme à ces
maladies de nerfs qu'on appelle vapeurs. «Les femmes chez
lesquelles le système a en général plus de
mobilité que chez les hommes sont plus sujettes aux maladies
nerveuses, qui chez elles se trouvent aussi plus considérables
1.» Et Whytt assure avoir été témoin
que «la douleur d'un mal de dents causait à une jeune
femme dont les nerfs étaient faibles des convulsions et
une insensibilité qui duraient plusieurs heures et se renouvelaient
quand la douleur devenait plus aiguë».
Les maladies de nerfs sont des maladies de la continuité
corporelle. Un corps tout proche de lui-même, trop intime
en chacune de ses parties, un espace organique qui est, en quelque
sorte, étrangement rétréci: voilà
ce qu'est maintenant devenu le thème commun à l'hystérie
et à l'hypochondrie; le rapprochement du corps en lui-même
prend, chez certains, l'allure d'une image précise, trop
précise: tel le célèbre «raccornissement
du genre nerveux» décrit par Pomme. De pareilles
images masquent le problème, mais ne le suppriment pas,
et n'empêchent point le travail de se poursuivre.
*
Cette sympathie est-elle, en son fond, une propriété
cachée en chaque organe -ce «sentiment» dont
parlait Cheyne -ou une propagation réelle le long d'un
élément intermédiaire? Et la proximité
pathologique qui caractérise les maladies nerveuses, est-elle
exaspération de ce sentiment, ou mobilité plus grande
de ce corps interstitiel?
Fait curieux, mais caractéristique sans doute de la pensée
médicale au XVIIIe siècle, à l'époque
où les physiologistes s'efforcent de cerner au plus juste
les fonctions et le
1. Ibid., pp. 166-167.
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rôle du système nerveux (sensibilité et irritabilité;
sensation et mouvement), les médecins utilisent confusément
ces notions dans l'unité indistincte de la perception pathologique,
les articulant selon un tout autre schéma que celui proposé
par la physiologie.
Sensibilité et mouvement ne sont pas distingués.
Tissot explique que l'enfant est plus sensible que tout autre
parce que tout en lui est plus léger et plus mobile 1;
l'irritabilité, au sens où Haller entendait une
propriété de la fibre nerveuse, est confondue avec
l'irritation, comprise comme état pathologique d'un organe
provoqué par une excitation prolongée. On admettra
donc que les maladies nerveuses sont des états d'irritation
liés à la mobilité excessive de la fibre.
«On voit quelquefois des personnes chez lesquelles la plus
petite cause mouvante occasionne des mouvements beaucoup plus
considérables que ceux qu'il produit chez des personnes
bien portantes; elles ne peuvent pas soutenir la plus petite impression
étrangère. Le moindre son, la lumière la
plus faible leur procure des symptômes extraordinaires 2.»
Dans cette ambiguïté volontairement conservée
de la notion d'irritation, la médecine de la fin du XVIIIe
siècle peut en effet montrer la continuité entre
la disposition (irritabilité) et l'événement
pathologique (irritation); mais elle peut aussi maintenir à
la fois le thème d'un trouble propre à un organe,
qui ressent, mais dans une singularité qui lui est propre,
une atteinte générale (c'est la sensibilité
propre à l'organe qui assure cette communication malgré
tout discontinue), et l'idée d'une propagation dans l'organisme
d'un même trouble qui peut l'atteindre en chacune de ses
parties (c'est la mobilité de la fibre qui assure cette
continuité, malgré les formes diverses qu'elle prend
dans les organes).
Mais si la notion de «fibre irritée» a bien
ce rôle de confusion concertée, elle permet, d'autre
part, dans la pathologie, une distinction décisive. D'un
côté les malades nerveux sont les plus irritables,
c'est-à-dire les plus sensibles: ténuité
de la fibre, délicatesse de l'organisme, mais
1. TISSOT, Traité des nerfs, t. I, IIe partie, p. 274.
2. Ibid., p. 302.
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aussi âme facilement impressionnable, coeur inquiet, sympathie
trop vive pour tout ce qui se passe autour de soi. Cette sorte
de résonance universelle -à la fois sensation et
mobilité -constitue la détermination première
de la maladie. Les femmes qui ont la «fibre frêle»,
qui se laissent facilement emporter, dans leur oisiveté,
par les vifs mouvements de leur imagination sont plus souvent
atteintes de maux de nerfs que l'homme «plus robuste, plus
sec, plus brûlé par les travaux 1». Mais cet
excès d'irritation a ceci de particulier que, dans sa vivacité,
il atténue, et finit, parfois, par éteindre, les
sensations de l'âme; comme si la sensibilité de l'organe
nerveux lui-même débordait la capacité qu'a
l'âme de sentir, et confisquait à son seul profit
la multiplicité de sensations que son extrême mobilité
suscite; le système nerveux «est dans un tel état
d'irritation et de réaction qu'alors il est incapable de
transmettre à l'âme ce qu'il éprouve; tous
ses caractères sont dérangés; elle ne les
lit plus 2.» Ainsi se dessine l'idée d'une sensibilité
qui n'est pas sensation, et d'une relation inverse entre cette
délicatesse, qui est tout autant de l'âme que du
corps, et un certain sommeil de la sensation qui empêche
les ébranlements nerveux d'accéder jusqu'à
l'âme. L'inconscience de l'hystérique n'est que l'envers
de sa sensibilité. C'est cette relation, que la notion
de sympathie ne pouvait pas définir, qui a été
apportée par ce concept d'irritabilité, si peu élaboré
pourtant et si confus encore dans la pensée des pathologistes.
Mais par le fait même la signification morale des «maladies
nerveuses» s'altère profondément. Tant que
les maux de nerfs avaient été associés aux
mouvements organiques des parties inférieures du corps
(même par les chemins multiples et confus de la sympathie),
ils se situaient à l'intérieur d'une certaine éthique
du désir: ils figuraient la revanche d'un corps grossier;
c'était d'une trop grande violence que l'on devenait malade.
Désormais on est malade de trop sentir; on souffre d'une
solidarité excessive avec tous les êtres qui environnent.
On n'est plus forcé par sa secrète nature; on est
victime
1. Ibid., pp. 278-279.
2. Ibid., pp. 302-303.
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de tout ce qui, à la surface du monde, sollicite le corps
et l'âme.
Et de tout cela, on est à la fois plus innocent, et plus
coupable. Plus innocent, puisqu'on est entraîné,
par toute l'irritation du système nerveux, dans une inconscience
d'autant plus grande qu'on est plus malade. Mais plus coupable
et de beaucoup, puisque tout ce à quoi on s'est attaché
dans le monde, la vie qu'on a menée, les affections qu'on
a eues, les passions et les imaginations qu'on a, avec trop de
complaisance, cultivées, viennent se fondre dans l'irritation
des nerfs, trouvant là à la fois leur effet naturel
et leur châtiment moral. Toute la vie finit par se juger
sur ce degré d'irritation: abus des choses non naturelles
1, vie sédentaire des villes, lecture des romans, spectacle
de théâtre 2, zèle immodéré
pour les sciences 3, «passion trop vive pour le sexe, ou
cette habitude criminelle, aussi répréhensible dans
le moral que nuisible dans le physique 4». L'innocence du
malade nerveux qui ne sent même plus l'irritation de ses
nerfs, n'est au fond que le juste châtiment d'une culpabilité
plus profonde: celle qui lui a fait préférer le
monde à la nature. «Terrible état!... C'est
le supplice de toutes les âmes efféminées
que l'inaction a précipitées dans des voluptés
dangereuses et qui, pour se dérober aux travaux imposés
par la nature, ont embrassé tous les fantômes de
l'opinion... Ainsi les riches sont punis du déplorable
emploi de leur fortune 5.»
Nous voici à la veille du XIXe siècle: l'irritabilité
de la fibre aura sa destinée physiologique et pathologique
6. Ce qu'elle laisse pour l'instant, dans le domaine des maux
de nerfs, c'est malgré tout quelque chose de très
important.
C'est d'une part l'assimilation complète de l'hystérie
et de l'hypocondrie aux maladies mentales. Par la distinction
capitale entre sensibilité et sensation, elles entrent
dans ce
1. C'est-à-dire l'air, les aliments et les boissons; le
sommeil et la veille; le repos et le mouvement; les excrétions
et les rétentions, les passions. (Cf. entre autres TISSOT
Traité des nerfs, II, I, pp. 3-4).
2. Cf. TISSOT, Essai sur les maladies des gens du monde.
3. PRESSAVIN, Nouveau traité des vapeurs, pp. 15-55, pp.
222-224. 4. Ibid., p. 65.
5. MERCIER, Tableau de Paris, Amsterdam 1783, III, p. 199.
6. Cf. BROUSSAIS, De l'irritation et de la folie, 2e éd.
1839.
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domaine de la déraison dont nous avons vu qu'il était
caractérisé par le moment essentiel de l'erreur
et du rêve, c'est-à-dire de l'aveuglement. Tant que
les vapeurs étaient des convulsions ou d'étranges
communications sympathiques à travers le corps, quand bien
même elles conduisaient à l'évanouissement
et à la perte de conscience, elles n'étaient point
folie. Mais que l'esprit devienne aveugle à l'excès
même de sa sensibilité -alors apparaît la folie.
Mais d'autre part, elle donne à cette folie tout un contenu
de culpabilité, de sanction morale, de juste châtiment
qui n'était point propre à l'expérience classique.
Elle alourdit la déraison de toutes ces nouvelles valeurs:
au lieu de faire de l'aveuglement la condition de possibilité
de toutes les manifestations de la folie, elle la décrit
comme l'effet psychologique d'une faute morale. Et par là
se trouve compromis ce qu'il y avait d'essentiel dans l'expérience
de la déraison. Ce qui était aveuglement va devenir
inconscience, ce qui était erreur va devenir faute; et
tout ce qui désignait dans la folie la paradoxale manifestation
du non-être deviendra châtiment naturel d'un mal moral.
Bref toute cette hiérarchie verticale, qui constituait
la structure de la folie classique depuis le cycle des causes
matérielles jusqu'à la transcendance du délire,
va maintenant basculer et se répartir à la surface
d'un domaine qu'occuperont ensemble et que se contesteront bientôt
la psychologie et la morale.
La «psychiatrie scientifique» du XIXe siècle
est devenue possible.
Ce sont dans ces «maux de nerfs» et dans ces «hystéries»,
qui exerceront vite son ironie, qu'elle trouve son origine.
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