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CHAPITRE IV
Médecins et malades
La pensée et la pratique médicales n'ont pas, au
XVIIe et au XVIIIe siècle, l'unité, ou du moins
la cohérence que nous leur connaissons maintenant. Le monde
de la guérison s'organise selon des principes qui lui sont,
dans une certaine mesure, particuliers et que la théorie
médicale, l'analyse physiologique, l'observation même
des symptômes ne contrôlent pas toujours avec exactitude.
L 'hospitalisation et l'internement -nous avons déjà
vu quelle était leur indépendance à l'égard
de la médecine; mais dans la médecine même,
théorie et thérapeutique ne communiquent que dans
une imparfaite réciprocité.
En un sens l'univers thérapeutique reste plus solide, plus
stable, plus attaché aussi à ses structures, moins
labile dans ses développements, moins libre pour un renouvellement
radical. Et ce que la physiologie a pu découvrir d'horizons
nouveaux avec Harvey, Descartes et Willis, n'a pas entraîné
dans les techniques de la médication des inventions d'un
ordre proportionnel.
En premier lieu, le mythe de la panacée n'a pas encore
disparu complètement. Pourtant l'idée de l'universalité
dans les effets d'un remède commence à changer de
sens vers la fin du XVIIe siècle. Dans la querelle de l'antimoine,
on affirmait (ou niait) encore une certaine vertu appartenant
en propre à un corps, et qui serait capable d'agir directement
sur le mal; dans la panacée, c'est la nature elle-même
qui agit, et efface tout ce qui appartient à la contre-nature.
Mais bientôt succèdent aux disputes de l'antimoine
les discussions sur l'opium, qu'on utilise dans
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un grand nombre d'affections, et singulièrement dans «les
maladies de la tête». Whytt n'a pas assez de mots
pour en célébrer les mérites et l'efficacité
quand on l'utilise contre les maux de nerfs: il affaiblit «la
faculté de sentir propre aux nerfs», et par voie
de conséquence diminue «ces douleurs, ces mouvements
irréguliers, ces spasmes qui sont occasionnés par
une irritation extraordinaire»; il est très utile
pour toutes les agitations, toutes les convulsions; on le donne
avec succès contre «la faiblesse, la lassitude, et
le bâillement occasionnés par les règles trop
abondantes», ainsi que dans la «colique venteuse»,
l'obstruction des poumons, la pituite, et «l'asthme proprement
spasmodique». Bref, comme la sensibilité sympathique
est le grand agent de la communication des maladies à l'intérieur
de l'espace organique, l'opium, dans la mesure où il a
un effet premier d'insensibilisation, est un agent antisympathique,
formant obstacle à la propagation du mal le long des lignes
de la sensibilité nerveuse. Sans doute cette action ne
tarde pas à s'émousser; le nerf redevient sensible
malgré l'opium; le seul moyen alors «d'en retirer
encore du fruit, c'est d'augmenter la dose de temps en temps 1».
On voit que l'opium ne doit pas exactement sa valeur universelle
à une vertu qui lui appartiendrait comme une force secrète.
Son effet est circonscrit: il insensibilise. Mais son point d'application
-le genre nerveux -étant un agent universel de la maladie,
c'est par cette médiation anatomique et fonctionnelle que
l'opium prend son sens de panacée. Le remède n'est
pas général en lui-même, mais parce qu'il
s'insère dans les formes les plus générales
du fonctionnement de l'organisme.
Le thème de la panacée au XVIIIe siècle est
un compromis, un équilibre plus souvent cherché
qu'obtenu, entre un privilège de nature qui serait échu
au médicament et une efficacité qui lui permettrait
d'intervenir dans les fonctions les plus générales
de l'organisme. De ce compromis, caractéristique de la
pensée médicale à cette époque, le
livre de Hecquet sur l'opium porte témoignage. L'analyse
physiologique est méticuleuse; la santé y est
1. WHYTT, Traité des maladies nerveuses, II, pp. 168-174.
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définie par le «juste tempérament» des
fluides, et «la souplesse du ressort» des solides;
«en un mot par le jeu libre et réciproque de ces
deux puissances maîtresses de la vie». Inversement
«les causes des maladies s'empruntent des fluides ou des
solides, c'est-à-dire des défauts ou altérations
qui arrivent à leur tissure, à leur mouvement, etc.
1». Mais en fait les fluides n'ont point de qualités
propres: sont-ils trop épais ou trop liquides, agités
ou stagnants ou corrompus? Ce ne sont là que les effets
des mouvements des solides, lesquels seuls peuvent «les
chasser de leurs réservoirs», et les «faire
rouler dans les vaisseaux». Le principe moteur de la santé
et de la maladie, ce sont donc «des vaisseaux qui battent,
...des membranes qui pressent» et cette «vertu de
ressort qui meut, qui agite, qui anime 2». Or qu'est-ce
que l'opium? Un solide qui a cette propriété que
sous l'effet de la chaleur «il se développe presque
tout en vapeur». On a donc raison de supposer qu'il est
composé d'un «assemblage de parties spiritueuses
et aériennes». Ces parties sont vite libérées
dans l'organisme dès que l'opium est absorbé par
le corps: «L'opium, résous dans les entrailles, devient
comme une nuée d'atomes insensibles qui, pénétrant
soudainement le sang, le traverse promptement, pour, avec le plus
fin de la lymphe, s'aller filtrer dans la substance corticale
du cerveau 3.» Là l'effet de l'opium sera triple,
conformément aux qualités physiques des vapeurs
qu'il libère. Ces vapeurs en effet sont constituées
d'esprits ou «parties légères, fines, lévigées,
non salines, parfaitement polies lesquelles comme des brins d'un
duvet mince, léger et imperceptible, élastique cependant,
s'insinuent sans trouble et pénètrent sans violence
4». Dans la mesure où ce sont des éléments
lisses et polis, ils peuvent adhérer à la surface
régulière des membranes, sans que soit laissé
aucun interstice «de la même manière que deux
superficies, parfaitement aplanies, se collent l'une à
l'autre»; ils renforcent ainsi les membranes et les fibres;
mais de plus
1. P. HECQUET, Réflexion sur l'usage de l'opium, des calmants
et des narcotiques, Paris, 1726, p. II.
2. Ibid., pp. 32-33. 3. Ibid., p. 84. 4. Ibid., p. 86.
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leur souplesse, qui les fait ressembler à des «brins
ou lamelles de ressort», affermit le «ton des membranes»
et les rend plus élastiques. Enfin, puisque ce sont des
«particules aériennes», elles sont capables
de se mêler intimement au suc nerveux, et de l'animer en
le «rectifiant» et en le «corrigeant 1».
L'effet de l'opium est total parce que la décomposition
chimique à laquelle il est soumis dans l'organisme le lie,
par cette métamorphose, aux éléments qui
déterminent la santé dans leur état normal,
et, dans leurs altérations, la maladie. C'est par le long
chemin des transformations chimiques, et des régénérations
physiologiques, que l'opium prend valeur de médicament
universel. Et pourtant Hecquet n'abandonne pas l'idée que
l'opium guérit par une vertu de nature, qu'en lui a été
déposé un secret qui le met en communication directe
avec les sources de la vie. Le rapport de l'opium avec la maladie
est double: un rapport indirect, médiat et dérivé
par rapport à un enchaînement de mécanismes
divers, et un rapport direct, immédiat, antérieur
à toute causalité discursive, un rapport originaire
qui a placé dans l'opium une essence, un esprit -élément
spirituel et spiritueux à la fois -qui est l'esprit de
vie lui-même: «Ces esprits demeurés dans l'opium»
sont les «fidèles dépositaires de l'esprit
de vie que le Créateur leur a imprimé... Car enfin
ce fut à un arbre (l'arbre de vie) que le Créateur
confia, par préférence, un esprit vivifiant, qui
préservant la santé devait préserver de mort
l'homme, s'il fût demeuré innocent; et peut-être
sera-ce aussi à une plante qu'il aura confié l'esprit
qui doit rendre la santé à l'homme devenu pécheur
2». L'opium n'est efficace au bout du compte, que dans la
mesure où il était, dès l'origine, bienfaisant.
Il agit selon une mécanique naturelle et visible, mais
parce qu'il avait reçu un don secret de la nature.
Tout au long du XVIIIe siècle, l'idée de l'efficacité
du médicament se resserrera autour de ce thème de
la nature, mais sans échapper jamais à ces équivoques.
Le mode d'action du médicament suit un développement
naturel et
1. Ibid.,p. 87.
2. Ibid., pp. 87-88.
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discursif; mais le principe de son action, c'est une proximité
d'essence, une communication originaire avec la nature, une ouverture
sur son Principe 1. C'est dans cette ambiguïté qu'il
faut comprendre les privilèges successifs accordés
pendant le XVIIIe siècle aux médicaments «naturels»,
c'est-à-dire à ceux dont le principe est caché
dans la nature, mais dont les résultats sont visibles pour
une philosophie de la nature: l'air, l'eau, l'éther et
l'électricité. En chacun de ces thèmes thérapeutiques,
l'idée de la panacée se survit, métamorphosée
comme nous l'avons vu, mais faisant toujours obstacle à
la recherche du médicament spécifique, de l'effet
localisé en rapport direct avec le symptôme particulier
ou la cause singulière. Le monde de la guérison,
au XVIIIe siècle, demeure en grande partie dans cet espace
de la généralité abstraite.
Mais en partie seulement. Au privilège de la panacée
s'opposent, continuent à s'opposer depuis le Moyen Âge,
les privilèges régionaux des efficacités
particulières. Entre le microcosme de la maladie et le
macrocosme de la nature, tout un réseau de lignes est tracé
depuis longtemps qui établit et maintient un complexe système
de correspondances. Vieille idée, qu'il n'y a pas dans
le monde une forme de maladie, un visage du mal qu'on ne puisse
effacer, si on a la chance de trouver son antidote, qui ne peut
d'ailleurs manquer d'exister, mais peut-être dans un canton
de la nature infiniment reculé. Le mal n'existe pas à
l'état simple; il est toujours déjà compensé:
«Jadis, l'herbe était bonne au fou et hostile au
bourreau.» Assez vite l'usage des végétaux
et des sels sera réinterprété dans une pharmacopée
de style rationaliste, et mis dans un rapport discursif avec les
troubles de l'organisme qu'il est censé guérir.
Il y eut pourtant à l'âge classique un secteur de
résistance: et c'est le domaine de la folie. Longtemps
elle reste en communication directe avec des éléments
cosmiques que la sagesse du monde a répartis dans les secrets
de la nature. Et chose étrange, la plupart de ces antithèses
toutes constituées de la folie ne sont pas
1. La critique se fait au nom des mêmes principes que son
apologie. Le Dictionnaire de James établit que l'Opium
précipite la Manie: «La raison de cet effet est que
ce médicament abonde en un certain soufre volatif très
ennemi de la nature» (Dictionnaire des sciences médicales,
loc. cit.).
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de l'ordre végétal, mais soit du règne humain,
soit du règne minéral. Comme si les pouvoirs inquiétants
de l'aliénation, qui lui font une place à part parmi
les formes de la pathologie ne pouvaient être réduits
que par les secrets les plus souterrains de la nature, ou au contraire
par les essences les plus subtiles qui composent la forme visible
de l'homme. Phénomène de l'âme et du corps,
stigmate proprement humain, aux limites du péché,
signe d'une déchéance mais rappel, également,
de la chute elle-même, la folie ne peut être guérie
que par l'homme et son enveloppe mortelle de pécheur. Mais
l'imagination classique n'a pas encore expatrié tout à
fait le thème que la folie est liée aux forces les
plus obscures, les plus nocturnes du monde et qu'elle figure comme
une remontée de ces profondeurs d'en dessous de la terre
où veillent désirs et cauchemars. Elle est donc
apparentée aux pierres, aux gemmes, à tous ces trésors
ambigus qui portent dans leur éclat aussi bien une richesse
qu'une malédiction: leurs vives couleurs cernent un fragment
de nuit. La vigueur, longtemps intacte, de ces thèmes moraux
et imaginaires explique sans doute pourquoi, jusqu'au fond de
l'âge classique, on rencontre la présence de ces
médicaments humains et minéraux et qu'on les applique
obstinément à la folie, au mépris de la plupart
des conceptions médicales de l'époque.
En 1638, Jean de Serres avait encore traduit ces fameuses Oeuvres
pharmaceutiques de Jean de Renou où il est dit que «l'auteur
de la Nature a divinement infusé dans chacune des pierres
précieuses quelque particulière et admirable vertu
qui oblige les rois et les princes d'en parsemer leur couronne...
pour qu'ils s'en servent pour se garantir des enchantements, pour
guérir plusieurs maladies et conserver leur santé
1»; le lapis-lazuli, par exemple, «étant porté,
non seulement fortifie la vue, mais aussi tient allègre
le coeur; étant lavé, et préparé comme
il faut, il purge l'humeur mélancolique sans aucun danger».
De toutes les pierres, l'émeraude est celle qui recèle
les pouvoirs les plus nombreux, et les plus ambivalents aussi;
sa
1. Jean DE RENOU, Oeuvres pharmaceutiques, traduites par de Serres,
Lyon, 1638, p. 405.
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vertu majeure est de veiller sur la Sagesse et la Vertu elles-mêmes;
selon Jean de Renou elle peut «non seulement préserver
du mal caduc tous ceux qui la portent au doigt enchâssée
d'or, mais aussi fortifier la mémoire et résister
aux efforts de la concupiscence. Car on récite qu'un roi
de Hongrie étant aux prises amoureuses avec sa femme sentit
qu'une belle émeraude qu'il portait au doigt se rompit
en trois pièces devant leur conflit, tant cette pierre
aime la chasteté 1». Cet ensemble de croyances ne
vaudrait guère, sans doute, d'être cité, s'il
ne figurait encore, et d'une manière très explicite,
dans les Pharmacopées et les Traités de médecine
médicale du XVIIe et du XVIIIe siècle. Sans doute
on met de côté les pratiques dont le sens est trop
manifestement magique. Lemery, dans son Dictionnaire des drogues,
refuse d'accorder crédit à toutes les propriétés
supposées des émeraudes: «On prétend
qu'elles sont bonnes pour l'épilepsie et qu'elles hâtent
l'accouchement, étant portées en amulette; mais
ces dernières qualités ne sont qu'imaginaires.»
Mais si on récuse l'amulette comme médiation des
efficacités, on se garde de dépouiller les pierres
de leurs pouvoirs; on les replace dans l'élément
de la nature, où les vertus prennent l'allure d'un suc
imperceptible dont les secrets peuvent être extraits par
quintessence; l'émeraude portée au doigt n'a plus
de pouvoirs; mêlez-la aux sels de l'estomac, aux humeurs
du sang, aux esprits des nerfs, ses effets seront certains et
sa vertu naturelle; «les émeraudes» -c'est
toujours Lemery qui parle -«sont propres pour adoucir les
humeurs trop âcres étant broyées subtilement
et prises par la bouche 2».
À l'autre extrémité de la nature, le corps
humain lui aussi est considéré jusqu'en plein XVIIIe
siècle comme un des remèdes privilégiés
de la folie. Dans le complexe mélange qui forme l'organisme,
la sagesse naturelle a sans doute caché des secrets qui,
seuls, peuvent combattre ce que la folie humaine a inventé
de désordre et de fantasmes.
1. Ibid., pp. 406-413. Il Y avait bien longtemps déjà
qu'Albert de Bollsdat avait dit de la chrysolithe qu’elle
«fait acquérir sapience et fuir folie», et
que Barthélemy (De proprietatibus rerum) prêtait
à la topaze la faculté de chasser la frénésie.
2. LEMERY, Dictionnaire universel des drogues simples, éd.
1759, p. 821. Cf. aussi Mme DE SÉVIGNÉ, Oeuvres,
t. VII, p. 411.
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Là encore, thème archaïque de l'homme microcosme
en qui viennent se rejoindre les éléments du monde,
qui sont en même temps principes de vie et de santé;
Lemery constate dans «toutes les parties de l’homme,
ses excroissances et ses excréments», la présence
de quatre corps essentiels: «huile et sel volatif mêlés
et enveloppés dans du phlegme et de la terre 1».
Remédier à l'homme par l'homme, c'est lutter par
le monde contre les désordres du monde, par la sagesse
contre la folie, par la nature contre l'antiphysis. «Les
cheveux de l'homme sont bons pour abattre les vapeurs, si en les
brûlant on les fait sentir aux malades... L'urine de l'homme
nouvellement rendue... est bonne pour les vapeurs hystériques
2.» Buchoz recommande le lait de femme, l'aliment naturel
par excellence (Buchoz écrit après Rousseau) pour
n'importe laquelle des affections nerveuses, et l'urine pour «toutes
les formes de maladies hypochondriaques 3». Mais ce sont
les convulsions, depuis le spasme hystérique jusqu'à
l'épilepsie qui attirent avec le plus d'obstination les
remèdes humains -ceux surtout qu'on peut prélever
sur le crâne, partie la plus précieuse de l'homme.
Il y a dans la convulsion une violence qui ne peut être
combattue que par la violence elle-même, c'est pourquoi
on a si longtemps utilisé le crâne des pendus, tués
de main humaine, et dont le cadavre n'a pas été
enseveli en terre bénie 4. Lemery cite le fréquent
usage de la poudre d'os de crâne; mais à l'en croire,
ce magistère n'est qu'«une tête morte»,
et privée de vertu. On fera mieux d'employer à sa
place le crâne ou le cerveau «d'un jeune homme nouvellement
mort de mort violente 5». C'est aussi contre les convulsions
qu'on utilisait
1. LEMERY, Dictionnaire universel des drogues, article Homo, éd.
de 1759, p. 429 Cf. également Moïse CHARAS, Pharmacopée
royale, éd. de 1676, p. 771. «On peut dire qu'il
n'y a aucune partie ni excrément ou superfluité
en l'homme ni en la femme que la chimie ne puisse préparer
pour la guérison ou le soulagement de la plupart des maux
auxquels l'un et l'autre sont sujets.»
2. Ibid., p. 430.
3. BUCHOZ, Lettres périodiques curieuses, 2e et 3e. Compte
rendu in Gazette salutaire, XX et XXI, 18 et 25 mai 1769.
4. Cf. Raoul MERCIER, Le Monde médical de Touraine sous
la Révolution, p. 206.
5. LEMERY, Pharmacopée universelle, p. 124; p. 359 et p.
752.
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du sang humain encore chaud, en veillant toutefois à ne
pas abuser de cette thérapeutique dont l'excès peut
provoquer la manie 1.
Mais nous voici déjà, avec la surdétermination
de cette image de sang, dans une autre région de l'efficacité
thérapeutique: celle des valeurs symboliques. Ce fut là
encore un autre obstacle à l'ajustement des pharmacopées
aux formes nouvelles de la médecine et de la physiologie.
Certains systèmes purement symboliques conservèrent
leur solidité jusqu'à la fin de l'âge classique,
transmettant, plus que des recettes, plus que des secrets techniques,
des images et de sourds symboles relevant d'un onirisme immémorial.
Le Serpent, occasion de la Chute, et forme visible de la Tentation,
l'Ennemi par excellence de la Femme, est en même temps pour
elle, dans le monde du rachat, le remède le plus précieux.
Ne fallait-il pas que ce qui fut cause de péché
et de mort devienne cause de guérison et de vie? Et entre
tous les serpents, le plus vénéneux doit être
le plus efficace contre les vapeurs et les maladies de la femme.
«C'est aux vipères, écrit Mme de Sévigné,
que je dois la pleine santé dont je jouis... Elles tempèrent
le sang, elles le purifient, elles le rafraîchissent.»
Encore désire-t-elle de vrais serpents, non un remède
en bocal, du produit d'apothicaire, mais de la bonne vipère
des champs: «Il faut que ce soient de véritables
vipères en chair et en os, et non de la poudre; la poudre
échauffe, à moins qu'on ne la prenne dans de la
bouillie, ou de la crème cuite, ou quelque autre chose
de rafraîchissant. Priez M. de Boissy de vous faire venir
des douzaines de vipères du Poitou, dans une caisse, séparées
en trois ou quatre, afin qu'elles y soient bien à leur
aise avec du son et de la mousse. Prenez-en deux tous les matins;
coupez-leur la tête, faites-les écorcher et couper
par morceaux et farcissez-en le corps d'un poulet. Observez cela
un mois 2.»
Contre les maux de nerfs, l'imagination déréglée
et les fureurs de l'amour, les valeurs symboliques multiplient
leurs efforts. Seule l'ardeur peut éteindre l'ardeur, et
il
1. BUCHOZ, loc. cit.
2. Mme DE SÉVIGNÉ, Lettre du 8 juillet 1685, Oeuvres,
t. VII, p. 421.
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faut des corps vifs, violents et denses, mille fois portés
à l'incandescence dans les foyers les plus rouges, pour
apaiser les appétits démesurés de la folie.
Dans «l'Appendice des formules» qui suit son Traité
de la nymphomanie, Bienville propose 17 médications contre
les ardeurs de l'amour; la plupart sont empruntées aux
recettes végétales traditionnelles; mais la quinzième
introduit à une étrange alchimie du contre-amour:
il faut prendre du «Vif-argent revivifié de cinabre»,
le broyer avec deux dragmes d'or, et ceci à cinq reprises
successives, puis le faire chauffer sur la cendre avec de l'esprit
de vitriol, distiller le tout cinq fois avant de le faire rougir
cinq heures sur du charbon ardent. On réduit en poudre,
et on en donne trois grains à la jeune fille dont l'imagination
est enflammée par de vives chimères 1. Comment tous
ces corps précieux et violents, secrètement animés
d'immémoriales ardeurs, tant de fois rougis et portés
jusqu'au flamboiement de leur vérité, ne triompheraient-ils
pas des chaleurs passagères d'un corps humain, de toute
cette ébullition obscure des humeurs et des désirs
-et ceci en vertu de la très archaïque magie du similis
similibus? Leur vérité d'incendie tue cette morne,
cette inavouable chaleur. Le texte de Bienville date de 1778.
Peut-on s'étonner de trouver encore dans la très
sérieuse Pharmacopée de Lemery cette recette d'un
électuaire de chasteté qu'on recommande pour les
maladies nerveuses et dont les significations thérapeutiques
sont toutes portées par les valeurs symboliques d'un rite?
«Prenez du camphre, de la réglisse, des semences
de vigne et de jusquiame, de la conserve de fleurs de nénuphars,
et du sirop de nénuphars... On prend le matin deux à
trois dragmes buvant dessus un verre de petit-lait dans lequel
on aura éteint un morceau de fer rougi au feu 2.»
Le désir et ses fantasmes s'éteindront dans le calme
d'un coeur comme cette tige de métal ardent s'apaise dans
le plus innocent, dans le plus enfantin des breuvages. Obstinément
ces schémas symboliques survivent dans les méthodes
de guérison de l'âge classique.
1. BIENVILLE, loc. cit., pp. 171-172.
2. LEMERY, loc. cit.
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Les réinterprétations qu'on en propose en style
de philosophie naturelle, les aménagements par lesquels
on en atténue les formes rituelles trop accentuées
ne réussissent pas à en venir à bout; et
la folie, avec tout ce qu'elle comporte de pouvoirs inquiétants,
de parentés morales condamnables, semble attirer vers elle
et protéger des efforts d'une pensée positive ces
médications d'efficacité symbolique.
Pendant combien de temps encore l' assa fetida sera-t-elle chargée
de refouler dans le corps des hystériques tout ce monde
de mauvais désirs, d'appétits interdits qui étaient
censés autrefois remonter jusqu'à la poitrine, jusqu'au
coeur, jusqu'à la tête et au cerveau avec le corps
mobile de l'utérus lui-même? Refoulement encore considéré
comme réel par Ettmüller pour qui les odeurs ont un
pouvoir propre d'attraction et de répulsion sur les organes
mobiles du corps humain, refoulement qui devient de plus en plus
idéal, jusqu'à devenir, au XVIIIe siècle,
hors de toute mécanique des mouvements contraires, simple
effort pour équilibrer, limiter et finalement effacer une
sensation. C'est en lui prêtant cette signification que
Whytt prescrit l'assa fetida: la violence désagréable
de son odeur doit diminuer l'irritabilité de tous les éléments
sensibles du tissu nerveux qui ne sont pas affectés par
elle, et la douleur hystérique localisée surtout
dans les organes du ventre et de la poitrine disparaît aussitôt:
«Ces remèdes en faisant une forte et subite impression
sur les nerfs très sensibles du nez, non seulement excitent
les divers organes avec lesquels ces nerfs ont quelque sympathie
à entrer en action, mais ils contribuent aussi à
diminuer ou à détruire la sensation désagréable
qu'éprouve la partie du corps qui, par ses souffrances,
a occasionné la pâmoison 1.» L'image d'une
odeur dont les forts effluves repoussent l'organe s'est effacée
au profit du thème plus abstrait d'une sensibilité
qui se déplace et se mobilise par régions isolées;
mais ce n'est là qu'un glissement dans les interprétations
spéculatives d'un schéma symbolique qui demeure
permanent: le schéma d'un refoulement des menaces d'en
bas par les instances supérieures.
1. WHYTT, Traité des maladies nerveuses, t. II, p. 309.
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Toutes ces cohésions symboliques autour d'images, de rites,
d'antiques impératifs moraux, continuent à organiser
en partie les médications qui ont cours à l'âge
classique -formant des noyaux de résistance difficiles
à maîtriser.
Et il est d'autant plus difficile d'en venir à bout que
la majeure partie de la pratique médicale n'est pas entre
les mains des médecins eux-mêmes. Il existe encore
à la fin du XVIIIe siècle tout un corpus technique
de la guérison que les médecins ni la médecine
n'ont jamais contrôlé, parce qu'il appartient tout
entier à des empiriques fidèles à leurs recettes,
à leurs chiffres et à leurs symboles. Les protestations
des docteurs ne cessent de croître jusqu'à la fin
de l'âge classique; un médecin de Lyon publie en
1772 un texte significatif, L'Anarchie médicinale: «La
plus grande branche de la médecine pratique est entre les
mains de gens nés hors du sein de l'art; les femmelettes,
les dames de miséricorde, les charlatans, les mages, les
rhabilleurs, les hospitalières, les moines, les religieuses,
les droguistes, les herboristes, les chirurgiens, les apothicaires,
traitent beaucoup plus de maladies, donnent beaucoup plus de remèdes
que les médecins 1.» Cette fragmentation sociale
qui sépare, dans la médecine, théorie et
pratique, est surtout sensible pour la folie: d'une part, l'internement
fait échapper l'aliéné au traitement des
médecins; et d'autre part, le fou en liberté est,
plus volontiers qu'un autre malade, confié aux soins d'un
empirique. Lorsque s'ouvrent, dans la seconde moitié du
XVIIIe siècle, en France et en Angleterre, des maisons
de santé pour les aliénés, on admet que les
soins doivent leur être donnés plutôt par des
surveillants que par des médecins. Il faut attendre la
circulaire de Doublet en France, et en Angleterre la fondation
de la Retraite pour que la folie soit officiellement annexée
au domaine de la pratique médicale. Auparavant, elle demeure
liée, par beaucoup de côtés, à tout
un monde de pratiques extramédicales, si bien reçues,
si solides dans leur tradition, qu'elles s'imposent naturellement
aux médecins eux-mêmes. Ce qui donne cette allure
paradoxale, ce style si hétérogène aux
1. T.-E. GILIBERT, L'Anarchie médicinale, Neufchâtel,
1772, t. II, pp. 3-4.
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prescriptions. Les formes de pensée, les âges techniques,
les niveaux d'élaboration scientifique s'y confrontent
sans qu'on ait l'impression que la contradiction soit jamais éprouvée
comme telle.
*
Et pourtant c'est l'âge classique qui a donné la
plénitude de son sens à la notion de cure.
Vieille idée sans doute, mais qui maintenant va prendre
toute sa mesure du fait qu'elle se substitue à la panacée.
Celle-ci devait supprimer toute maladie (c'est-à-dire tous
les effets de toute maladie possible), tandis que la cure va supprimer
toute la maladie (c'est-à-dire l'ensemble de ce qui est
dans la maladie déterminant et déterminé).
Les moments de la cure doivent donc s'articuler sur les éléments
constitutifs de la maladie. C'est qu'à partir de cette
époque, on commence à percevoir la maladie dans
une unité naturelle qui prescrit à la médication
son ordonnance logique et la détermine de son propre mouvement.
Les étapes de la cure, les phases par lesquelles elle passe
et les moments qui la constituent, doivent s'articuler sur la
nature visible de la maladie, épouser ses contradictions,
et poursuivre chacune de ses causes. Plus encore: elle doit se
régler sur ses propres effets, se corriger, compenser progressivement
les étapes par lesquelles passe la guérison, au
besoin se contredire elle-même si la nature de la maladie
et l'effet provisoirement produit l'exigent ainsi.
Toute cure est donc, en même temps qu'une pratique, une
réflexion spontanée sur soi et sur la maladie, et
sur le rapport qui s'établit entre elles. Le résultat
n'est plus simplement constat, mais expérience; et la théorie
médicale prend vie dans une tentative. Quelque chose, qui
deviendra bientôt le domaine clinique, est en train de s'ouvrir.
Domaine où le rapport constant et réciproque entre
théorie et pratique se trouve doublé d'une immédiate
confrontation du médecin et du malade. Souffrance et savoir
s'ajusteront l'un à l'autre dans l'unité d'une expérience
concrète. Et celle-ci exige un langage commun, une communication
au moins imaginaire entre le médecin et le malade.
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Or, c'est à propos des maladies nerveuses que les cures
au XVIIIe siècle ont acquis le plus de modèles variés
et se sont renforcées comme technique privilégiée
de la médecine. Comme si, à leur propos, s'établissait
enfin, et d'une manière particulièrement favorisée,
cet échange entre la folie et la médecine que l'internement,
avec obstination, refusait.
Dans ces cures, vite jugées fantaisistes, naissait la possibilité
d'une psychiatrie d'observation, d'un internement d'allure hospitalière,
et de ce dialogue du fou avec le médecin qui, de Pinel
à Leuret, à Charcot et à Freud, empruntera
de si étranges vocabulaires.
Essayons de restituer quelques-unes des idées thérapeutiques
qui ont organisé les cures de la folie.
1° La consolidation. Il y a dans la folie, même sous
ses formes les plus agitées, toute une composante de faiblesse.
Si les esprits y sont soumis à des mouvements irréguliers,
c'est qu'ils n'ont pas assez de force ni de poids pour suivre
la gravité de leur cours naturel; si on rencontre tant
de fois spasmes et convulsions dans les maux de nerfs, c'est que
la fibre est trop mobile, ou trop irritable, ou trop sensible
aux vibrations; de toute façon elle manque de robustesse.
Sous la violence apparente de la folie, qui semble parfois multiplier
la force des maniaques dans des proportions considérables,
il y a toujours une secrète faiblesse, un manque essentiel
de résistance; les fureurs du fou ne sont à vrai
dire que violence passive. On cherchera donc une cure qui devra
donner aux esprits ou aux fibres une vigueur, mais une vigueur
calme, une force qu'aucun désordre ne pourra mobiliser,
tant elle sera ployée, d'entrée de jeu, au cours
de la loi naturelle. Plus que l'image de la vivacité et
de la vigueur, c'est celle de la robustesse qui s'impose, enveloppant
le thème d'une résistance nouvelle, d'une jeune
élasticité, mais soumise et déjà domestiquée.
Il faut trouver une force à prélever sur la nature,
pour renforcer la nature elle-même.
On rêve de remèdes «qui prennent pour ainsi
dire le parti» des esprits, et «leur aide à
vaincre la cause qui les fermente». Prendre le parti des
esprits, c'est lutter contre la vaine agitation à laquelle
ils sont soumis malgré eux; c'est leur permettre aussi
d'échapper à tous les bouillonnements
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chimiques qui les échauffent et les troublent; c'est enfin
leur donner assez de solidité pour résister aux
vapeurs qui tentent de les suffoquer, de les rendre inertes, et
de les emporter dans leur tourbillon. Contre les vapeurs, on renforce
les esprits «par les odeurs les plus puantes»; la
sensation désagréable vivifie les esprits qui se
révoltent en quelque sorte, et se portent vigoureusement
là où il faut repousser l'assaut; à cet effet
on usera de «l'assa fetida, l'huile d'ambre, les cuirs et
plumes brûlés, enfin tout ce qui peut donner à
l'âme des sentiments vifs et désagréables».
Contre la fermentation, il faut donner de la thériaque,
de «l'esprit antiépileptique de Charras», ou
surtout la fameuse eau de la reine de Hongrie 1 ; les acidités
disparaissent, et les esprits reprennent leur juste poids. Enfin,
pour leur restituer leur exacte mobilité, Lange recommande
qu'on soumette les esprits à des sensations et à
des mouvements qui sont à la fois agréables, mesurés
et réguliers: «Lorsque les esprits animaux sont écartés
et désunis, il leur faut des remèdes qui calment
leur mouvement et qui les remettent dans leur situation naturelle,
tels que sont les objets qui donnent à l'âme un sentiment
de plaisir doux et modéré, les odeurs agréables,
la promenade dans des lieux délicieux, la vue des personnes
qui ont accoutumé de plaire, la Musique 2.» Cette
ferme douceur, une pesanteur convenable, une vivacité enfin
qui n'est destinée qu'à protéger le corps,
voilà autant de moyens pour consolider, dans l'organisme,
les éléments fragiles qui font communiquer le corps
et l'âme.
Mais sans doute n'y a-t-il pas de meilleur procédé
roboratif que l'usage de ce corps qui est à la fois le
plus solide et le plus docile, le plus résistant mais le
mieux ployable entre les mains de l'homme qui sait le forger à
ses fins: c'est le fer. Le fer compose, dans sa nature privilégiée,
toutes ces qualités qui deviennent vite contradictoires
quand on les isole. Nul ne résiste mieux que lui, nul ne
sait mieux obéir; il est donné dans la nature, mais
il
1. Mme DE SÉVIGNÉ s'en servait beaucoup, la trouvant
«bonne contre la tristesse» (cf. lettres du 16 et
du 20 octobre 1675, Oeuvres, t. IV, p. 186 et p. 193). La recette
en est citée par Mme FOUQUET, Recueil de remèdes
faciles et domestiques, 1678, p. 381.
2. LANGE, Traité des vapeurs, pp. 243-245.
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est également à la disposition de toutes les techniques
humaines. Comment l'homme pourrait-il aider la nature et lui prêter
un surcroît de force par un moyen plus sûr -c'est-à-dire
plus proche de la nature et mieux soumis à l'homme -que
par l'application du fer? On cite toujours le vieil exemple de
Dioscoride qui donnait à l'inertie de l'eau des vertus
de vigueur qui lui étaient étrangères, en
y plongeant une tige de fer rougi. L'ardeur du feu, la mobilité
calme de l'eau, et cette rigueur d'un métal traité
jusqu'à devenir souple -tous ces éléments
réunis conféraient à l'eau des pouvoirs de
renforcement, de vivification, de consolidation qu'elle pouvait
transmettre à l'organisme. Mais le fer est efficace en
dehors même de toute préparation. Sydenham le recommande
sous sa forme la plus simple, par l'absorption directe de limaille
de fer 1. Whytt a connu un homme qui, pour se guérir d'une
faiblesse des nerfs de l'estomac, entraînant un état
permanent d'hypochondrie, en prenait chaque jour jusqu'à
230 grains 2. C'est qu'à toutes ses vertus le fer ajoute
cette propriété remarquable de se transmettre directement
sans intermédiaire ni transformation. Ce qu'il communique,
ce n'est pas sa substance, c'est sa force; paradoxalement, lui
qui est si résistant, se dissipe aussitôt dans l'organisme,
ne déposant en lui que ses qualités, sans rouille
ni déchet. Il est clair qu'ici toute une imagerie de fer
bienfaisant commande la pensée discursive, et l'emporte
même sur l'observation. Si on expérimente, ce n'est
pas pour mettre au jour un enchaînement positif, c'est pour
cerner cette communication immédiate des qualités.
Wright fait absorber du sel de Mars à un chien; il observe
qu'une heure après, le chyle, si on le mêle à
la teinture de noix de galle, ne montre pas la couleur de pourpre
foncée qu'il ne manquerait pas de prendre si le fer avait
été assimilé. C'est donc que le fer, sans
se mêler à la digestion, sans passer dans le sang,
sans pénétrer substantiellement dans l'organisme,
fortifie directement les membranes et les fibres. Plus qu'un effet
constaté, la
1. SYDENHAM, Dissertation sur l'affection hystérique in
Médecine pratique, trad. Jault, p. 571.
2. WHYTT, Traité des maladies nerveuses, t. II, p. 149.
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consolidation des esprits et des nerfs apparaît plutôt
comme une métaphore opératoire qui implique un transfert
de force sans aucune dynamique discursive. La force passe par
contact, en dehors de tout échange substantiel, de toute
communication de mouvements.
2° La purification. Encombrement de viscères, bouillonnement
d'idées fausses, fermentation de vapeurs et de violences,
corruption des liquides et des esprits -la folie appelle toute
une série de thérapeutiques dont chacune peut être
rattachée à une même opération de purification.
On rêve d'une sorte de purification totale: la plus simple,
mais aussi la plus impossible des cures. Elle consisterait à
substituer au sang surchargé, épaissi, tout encombré
d'humeurs âcres, d'un mélancolique, un sang clair
et léger dont le mouvement nouveau dissiperait le délire.
C'est en 1662 que Moritz Hoffmann avait suggéré
la transfusion sanguine comme remède à la mélancolie.
Quelques années plus tard, l'idée a obtenu assez
de succès pour que la Société de Philosophie
de Londres projette de faire une série d'expériences
sur les sujets enfermés à Bethléem; Allen,
le médecin chargé de l'entreprise, refuse 1. Mais
Denis la tente sur un de ses malades, atteint de mélancolie
amoureuse; il prélève 10 onces de sang, qu'il remplace
par une quantité légèrement moindre tirée
de l'artère fémorale d'un veau; le lendemain, il
recommence, mais l'opération cette fois ne porte que sur
quelques onces. Le malade se calme; dès le jour suivant,
son esprit s'était clarifié; et il était
bientôt entièrement guéri; «tous les
professeurs de l'École de Chirurgie le confirmèrent
2». La technique pourtant est assez vite abandonnée,
malgré quelques tentatives ultérieures 3.
On utilisera de préférence les médications
qui préviennent la corruption. Nous savons «par une
expérience de plus de trois mille ans que la Myrrhe et
l'Aloès préservent
1. LAEHR, Gedenklage der Psychiatrie, p. 316.
2. ZILBOORG, History of Psychiatry, pp. 275-276. Ettmüller
recommandait vivement la transfusion dans les cas de délire
mélancolique (Chirurgia transfusoria, 1682).
3. La transfusion est encore citée comme remède
de la folie par DIONIS, Cours d'opération de chirurgie
(Démonstration VIII, p. 408), et par MANJET, Bibliothèque
médico-pratique, III, liv. IX, pp. 334 et sq.
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les cadavres 1.» Ces altérations des corps ne sont-elles
pas de même nature que celles qui accompagnent les maladies
des humeurs? Rien ne sera donc plus recommandable contre les vapeurs
que des produits comme la myrrhe ou l'aloès, et surtout
le fameux élixir de Paracelse 2. Mais il faut faire plus
que de prévenir les corruptions; il faut les détruire.
D'où les thérapeutiques qui s'en prennent à
l'altération elle-même, et cherchent soit à
dévier les matières corrompues, soit à dissoudre
les substances corruptrices; techniques de la dérivation,
et techniques de la détersion.
Aux premières appartiennent toutes les méthodes
proprement physiques qui tendent à créer à
la surface du corps des blessures ou des plaies, à la fois
centres d'infection qui dégagent l'organisme, et centres
d'évacuation vers le monde extérieur. Ainsi Fallowes
explique le mécanisme bienfaisant de son Oleum Cephalicum
; dans la folie, «des vapeurs noires bouchent les vaisseaux
très fins par lesquels les esprits animaux devraient passer»
; le sang est alors privé de direction; il encombre les
veines du cerveau où il stagne, à moins qu'il ne
soit agité d'un mouvement confus «qui brouille les
idées». L'Oleum Cephalicum a l'avantage de provoquer
«de petites pustules sur la tête»; on les oint
avec de l'huile pour les empêcher de se dessécher
et de façon que demeure ouverte l'issue «pour les
vapeurs noires fixées dans le cerveau 3». Mais les
brûlures, mais les cautères sur tout le corps produisent
le même effet. On suppose même que des maladies de
la peau comme la gale, l'eczéma, ou la petite vérole,
peuvent mettre fin à un accès de folie; la corruption
quitte alors les viscères et le cerveau, pour se répandre
à la superficie du corps et se libérer à
l'extérieur. À la fin du siècle on prendra
l'habitude d'inoculer la gale dans les cas les plus rétifs
de manie. Doublet dans son Instruction de 1785, à l'adresse
des directeurs d'hôpitaux, recommande, si les saignées,
les purgations, les bains et les douches ne sont
1. LANGE, Traité des vapeurs, p. 251.
2. LIEUTAUD, Précis de médecine pratique, pp. 620-621.
3. FALLOWES, The best method for the cure oflunatics with some
accounts of the incomparable oleum cephalicum, Londres, 1705;
cité in TUKE, Chapters on the History of Medecine, pp.
93-94.
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pas venus à bout d'une manie, d'avoir recours aux «cautères,
aux sétons, aux abcès superficiels, à l'inoculation
de la gale 1».
Mais la tâche principale consiste à dissoudre toutes
les fermentations qui, formées dans le corps, ont déterminé
la folie 2. Pour ce faire, viennent en premier lieu les amers.
L'amertume a toutes les âpres vertus de l'eau de mer; elle
purifie en usant, elle exerce sa corrosion sur tout ce que le
mal a pu déposer d'inutile, de malsain et d'impur dans
le corps ou dans l'âme. Amer et vif, le café est
utile pour «les personnes grasses et dont les humeurs épaissies
ne circulent qu'à peine 3»; il dessèche sans
brûler -car c'est là le propre des corps de cette
espèce de dissiper les humidités superflues sans
chaleur dangereuse; il y a dans le café comme un feu sans
flamme, une puissance de purification qui ne calcine pas; le café
réduit l'impur: «Ceux qui en usent sentent par une
longue expérience qu'il raccommode l'estomac, qu'il en
consomme les humidités superflues, qu'il dissipe les vents,
dissout les glaires des boyaux, dont il fait une douce abstersion,
et ce qui est particulièrement très considérable,
il empêche les fumées qui montent à la tête,
et conséquemment adoucit les douleurs et les pointes qu'on
a coutume d'y sentir; et enfin, il donne de la force, de la vigueur
et de la netteté aux esprits animaux, sans qu'il laisse
aucune impression considérable de chaleur, non pas même
aux personnes les plus brûlées qui ont coutume d'en
user 4.» Amer, mais tonifiant aussi, le quinquina que Whytt
recommande volontiers aux personnes «dont le genre nerveux
est très
1. DOUBLET, Traitement qu'il faut administrer dans les différentes
espèces de folie. In Instruction par DOUBLET et COLOMBIER
(Journal de médecine, juillet 1785).
2. Le Dictionnaire de James propose cette généalogie
des diverses aliénations: «La manie tirant généralement
son origine de la mélancolie, la mélancolie des
affections hypochondriaques, et les affections hypochondriaques
des sucs impurs et viciés qui circulent languissamment
dans les intestins...» (Dictionnaire universel de médecine,
article Manie, t. IV, p. 1126).
3. THIRION, De l'usage et de l'abus du café. Thèse
soutenue à Pont-à-Mousson, 1763 (cf. compte rendu,
in Gazette salutaire, no 37, 15 septembre 1763).
4. Consultation de La Closure. Arsenal, ms. no 4528, fa 119.
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délicat»; il est efficace dans «la faiblesse,
le découragement et l'abattement»; deux ans d'une
cure qui consistait seulement en une teinture de quinquina «discontinuée
de temps en temps pendant un mois au plus» suffirent à
guérir une femme atteinte de maladie nerveuse 1. Pour les
personnes délicates, il faut associer le quinquina «avec
un amer gracieux au goût»; mais si l'organisme peut
résister à des attaques plus vives, on ne saurait
trop recommander le vitriol, mélangé au quinquina.
20 ou 30 gouttes d'élixir de vitriol sont souveraines 2.
Tout naturellement, savons et produits savonneux ne manqueront
pas d'avoir des effets privilégiés dans cette entreprise
de purification. «Le savon dissout presque tout ce qui est
concret 3.» Tissot pense qu'on peut consommer le savon directement
et qu'il apaisera bien des maux de nerfs; mais le plus souvent
il suffit de consommer, à jeun, le matin, seuls ou sur
du pain, des «fruits savonneux»; c'est-à-dire
cerises, fraises, groseilles, figues, oranges, raisins, poires
fondantes, et «autres fruits de cette espèce 4».
Mais il y a des cas où l'embarras est si sérieux,
l'obstruction si irréductible qu'aucun savon ne pourrait
les vaincre. On utilise alors le tartre soluble. C'est Muzzell
le premier qui eut l'idée de prescrire le tartre contre
«la folie et la mélancolie» et publia à
ce sujet plusieurs observations victorieuses 5. Whytt les confirme,
et montre en même temps que c'est bien comme détersif
qu'agit le tartre puisqu'il est efficace surtout contre les maladies
d'obstruction; «autant que je l'ai remarqué, le tartre
soluble est plus utile dans les affections maniaques ou mélancoliques
dépendantes d'humeurs nuisibles, amassées dans les
premières voies, que pour celles qui sont produites par
un vice dans le cerveau 6». Parmi les dissolvants, Raulin
cite encore le miel, la suie de cheminée, le safran oriental,
les cloportes, la poudre de pattes d'écrevisses et le bézoard
jovia1 7.
1. WHYTT, Traité des maladies nerveuses, t. II, p. 145.
2. Ibid.
3. RAULIN, Traité des affections vaporeuses du sexe, Paris,
1758, p. 339. 4. TISSOT, Avis aux gens de lettres sur leur santé,
p. 76.
5. MUZZELL. Observations citées dans la Gazette salutaire
du 17 mars 1763.
6. WHYTT, loc. cit., II, p. 364.
7. RAULIN, loc. cit., p. 340.
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À mi-chemin de ces méthodes internes de dissolution
et des techniques externes de dérivation, on trouve une
série de pratiques dont les plus fréquentes sont
les applications du vinaigre. En tant qu'acide, le vinaigre dissipe
les obstructions, détruit les corps en train de fermenter.
Mais en application externe, il peut servir de révulsif,
et attirer vers l'extérieur humeurs et liquides nocifs.
Chose curieuse, mais bien caractéristique de la pensée
thérapeutique de cette époque, on ne reconnaît
'pas de contradiction entre les deux modalités d'action.
Etant donné ce qu'il est par nature -détersif et
révulsif -le vinaigre agira, de toutes manières,
selon cette double détermination, quitte à ce qu'un
des deux modes d'action ne puisse plus être analysé
sur un mode rationnel et discursif. Il se déploiera alors,
directement, sans intermédiaire, par le simple contact
de deux éléments naturels. C'est ainsi qu'on recommande
la friction de la tête et du crâne, autant que possible
rasé, avec du vinaigre 1. La Gazette de médecine
cite le cas d'un empirique qui était parvenu à guérir
«quantité de fous par une méthode très
prompte et très simple. Voici en quoi consiste son secret.
Après qu'il les a fait purger par haut et par bas, il leur
fait tremper les pieds et les mains dans du vinaigre, et les laisse
dans cette situation jusqu'à ce qu'ils s'endorment, ou
pour mieux dire jusqu'à ce qu'ils se réveillent,
et la plupart se trouvent guéris à leur réveil.
Il fait aussi appliquer sur la tête rasée du malade
des feuilles pilées de Dipsacus, ou chardon à foulon
2».
3° L'immersion. Ici s'entrecroisent deux thèmes: celui
de l'ablution, avec tout ce qui l'apparente aux rites de pureté
et de renaissance; celui, beaucoup plus physiologique, de l'imprégnation
qui modifie les qualités essentielles des liquides et des
solides. Malgré leur origine différente, et l'écart
entre leur niveau d'élaboration conceptuelle, ils forment
jusqu'à la fin du XVIIIe siècle une unité
assez cohérente pour que l'opposition ne soit pas éprouvée
comme telle. L'idée de Nature, avec ses ambiguïtés,
1. F. H. MUZZELL, Medizin und Chirurgie, Berlin, 1764, t. II,
pp. 54-60. 2. Gazette de médecine, mercredi 14 octobre
1761, no 23, t. II, pp. 215-216.
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leur sert d'élément de cohésion. L'eau, liquide
simple et primitif, appartient à ce qu'il y a de plus pur
dans la Nature; tout ce que l'homme a pu apporter de modifications
douteuses à la bonté essentielle de la Nature n'a
pu altérer la bienfaisance de l'eau; lorsque la civilisation,
la vie en société, les désirs imaginaires
suscités par la lecture des romans ou les spectacles du
théâtre ont provoqué des maux de nerfs, le
retour à la limpidité de l'eau prend le sens d'un
rituel de purification; dans cette fraîcheur transparente
on renaît à sa propre innocence. Mais en même
temps l'eau que la nature a fait entrer dans la composition de
tous les corps restitue à chacun son équilibre propre;
elle sert d'universel régulateur physiologique. Tous ces
thèmes, Tissot, disciple de Rousseau, les a éprouvés
dans une imagination tout autant morale que médicale: «La
Nature a indiqué l'eau à toutes les Nations pour
unique breuvage; elle lui a donné la force de dissoudre
toutes sortes d'aliments; elle est agréable au palais;
choisissez donc une bonne eau froide, douce et légère;
elle fortifie et nettoie les entrailles; les Grecs et les Romains
la regardaient comme un remède universel 1.»
L'usage de l'immersion remonte loin dans l'histoire de la folie;
les bains pratiqués à Épidaure en seraient
à eux seuls un témoignage; et il faut bien que les
applications froides de toutes sortes soient devenues monnaie
courante à travers l'Antiquité puisque Soranez d'Éphèse,
si on en croit Coelius Aurelianus, protestait déjà
contre leur abus 2. Au Moyen Âge, quand on avait affaire
à un maniaque, il était de tradition de le plonger
plusieurs fois dans l'eau «jusqu'à ce qu'il ait perdu
sa force et oublié sa fureur». Sylvius recommande
des imprégnations dans les cas de mélancolie et
de frénésie 3. C'est donc une réinterprétation,
que l’histoire admise au XVIIIe siècle d'une brusque
découverte de l'utilité des bains par Van Helmont.
Selon Menuret cette invention, qui daterait du
1. TISSOT, Avis aux gens de lettres sur leur santé, p.
90.
2. AURELIANUS, De morbis acutis, I, 11. Asclépiade utilisait
très volontiers les bains contre les maladies de l'esprit.
Selon Pline, il aurait inventé des centaines de formes
diverses de bains. (PLINE, Histoire naturelle, liv. XXVI). 3.
SYLVIUS, Opera medica (1680), De methodo medendi, liv. Ier, chap.
XIV.
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milieu du XVIIe siècle, serait l'heureux résultat
du hasard; on transportait sur une charrette un dément
solidement garrotté; il parvint pourtant à se dégager
de ses chaînes, sauta dans un lac, essaya de nager, s'évanouit;
quand on le reprit, chacun le crut mort, mais il reprit vite ses
esprits qui, du coup, furent rétablis dans leur ordre naturel,
et il «vécut longtemps sans éprouver aucune
atteinte de la folie». Cette anecdote aurait été
un trait de lumière pour Van Helmont, qui se mit à
plonger les aliénés indifféremment dans la
mer ou dans l'eau douce; «la seule attention qu'on doive
avoir, c'est de plonger subitement et à l'improviste les
malades dans l'eau et de les y soutenir très longtemps.
Il n'y a rien à craindre pour leur vie 1».
Peu importe l'exactitude du récit; une chose est certaine,
qu'il transcrit sous une forme anecdotique: à partir de
la fin du XVIIe siècle, la cure par les bains prend place
ou reprend place parmi les thérapeutiques majeures de la
folie. Lorsque Doublet rédige son Instruction peu de temps
avant la Révolution, il prescrit, pour les quatre grandes
formes pathologiques qu'il reconnaît (frénésie,
manie, mélancolie, imbécillité), l'usage
régulier des bains, en ajoutant pour les deux premières
l'usage des douches froides 2. Et à cette époque,
il y avait longtemps déjà que Cheyne avait recommandé
à «tous ceux qui ont besoin de fortifier leur tempérament»
d'établir des bains dans leur maison, et d'en user tous
les deux, trois ou quatre jours; ou «s'ils n'en ont pas
le moyen, de se plonger en quelque façon que ce soit dans
un lac ou dans quelques eaux vives, toutes les fois qu'ils en
auront la commodité 3.»,
Les privilèges de l'eau sont évidents, dans une
pratique médicale qui est dominée par le souci d'équilibrer
liquides et solides. Car si elle a des pouvoirs d'imprégnation,
qui la mettent à la première place parmi les humectants,
elle a, dans la mesure où elle peut recevoir des qualités
supplémentaires comme le froid et la chaleur, des vertus
de constriction, de rafraîchissement ou de réchauffement,
et
1. MENURET, Mémoires de l'Académie royale des sciences,
1734. Histoire, p. 56.
2. DOUBLET, loc. cit.
3. CHEYNE, De infirmorum sanitate tuenda, cité in ROSTAING,
Réflexions sur les affections vaporeuses, pp. 73-74.
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elle peut même avoir ces effets de consolidation qu'on prête
à des corps comme le fer. En fait le jeu des qualités
est très labile, dans la fluide substance de l'eau; tout
comme elle pénètre facilement dans la trame de tous
les tissus, elle se laisse aisément imprégner de
toutes les influences qualitatives auxquelles elle est soumise
Paradoxalement, l'universalité de son usage au XVIIIe siècle,
ne vient pas de la reconnaissance générale de son
effet et de son mode d'action; mais de la facilité avec
laquelle oh peut prêter à son efficacité les
formes et les modalités les plus contradictoires. Elle
est le lieu de tous les thèmes thérapeutiques possibles,
formant une inépuisable réserve de métaphores
opératoires. Dans cet élément fluide se fait
l'universel échange des qualités.
Bien entendu, l'eau froide rafraîchit. Autrement l'utiliserait-on
dans la frénésie ou la manie -maladie de la chaleur,
où les esprits entrent en ébullition, où
les solides se tendent, où les liquides s'échauffent
au point de s'évaporer, laissant «sec et friable»
le cerveau de ces malades, comme peut le constater chaque jour
l'anatomie? Raisonnablement, Boissieu cite l'eau froide parmi
les moyens essentiels des cures rafraîchissantes; sous forme
de bain elle est le premier des «antiphlogistiques»
qui arrache au corps les particules ignées qui s'y trouvent
en excès; sous forme de boisson elle est un «ralentissant
délayant», qui diminue la résistance des fluides
à l'action des solides, et abaisse par là indirectement
la chaleur générale du corps 1.
Mais on peut dire tout aussi bien que l'eau froide réchauffe
et que la chaude refroidit. C'est cette thèse précisément
que soutient Darut. Les bains froids chassent le sang qui est
à la périphérie du corps, et le «repoussent
avec plus de vigueur vers le coeur». Mais le coeur étant
le siège de la chaleur naturelle, là le sang vient
à s'échauffer, et d'autant plus que «le coeur
qui lutte seul contre les autres parties fait de nouveaux efforts
pour chasser le sang et surmonter la résistance des capillaires.
De là une grande intensité de la circulation, la
division du sang, la
1. BOISSIEU, Mémoire sur les méthodes rafraîchissantes
et échauffantes, 1770, pp. 37-55.
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fluidité des humeurs, la destruction des engorgements,
l'augmentation des forces de la chaleur naturelle, de l'appétit
des forces digestives, de l'activité du corps et de l'esprit».
Le paradoxe du bain chaud est symétrique: il attire le
sang vers la périphérie, ainsi que toutes les humeurs,
la transpiration, et tous les liquides utiles ou nocifs. Par lui-même
les centres vitaux se trouvent désertés; le coeur
ne fonctionne plus qu'au ralenti; et l'organisme se trouve ainsi
refroidi. Ce fait n'est-il pas confirmé par «ces
syncopes, ces lipothymies..., cette faiblesse, cette nonchalance,
ces lassitudes, ce peu de vigueur» qui accompagnent toujours
l'usage trop constant des bains chauds 1.
Mais il y a plus encore; si riche est la polyvalence de l'eau,
si grande son aptitude à se soumettre aux qualités
qu'elle porte, qu'il lui arrive même de perdre son efficacité
de liquide, et d'agir comme un remède desséchant.
L'eau peut conjurer l'humidité. Elle retrouve le vieux
principe similia similibus; mais en un autre sens, et par l' intermédiaire
de tout un mécanisme visible. Pour certains, c'est l'eau
froide qui dessèche, la chaleur au contraire préservant
l'humidité de l'eau. La chaleur en effet dilate les pores
de l'organisme, distend ses membranes, et permet à l'humidité
de les imprégner par un effet secondaire. La chaleur fraye
sa voie au liquide. C'est en cela justement que risquent de devenir
nocives toutes les boissons chaudes dont on use et abuse au XVIIe
siècle: relâchement, humidité générale,
mollesse de tout l'organisme, voilà ce qui guette ceux
qui consomment trop de ces infusions. Et puisque ce sont là
les traits distinctifs du corps féminin, par opposition
à la sécheresse et à la solidité viriles
2, l'abus des boissons chaudes risque de conduire à une
féminisation générale du genre humain: «On
reproche non sans raison à la plupart des hommes d'avoir
dégénéré en contractant la mollesse,
l'habitude et les inclinations des femmes; il ne manquait que
de leur ressembler par la constitution du corps. L'usage abusif
des humectants
1. DARUT, Les bains froids sont-ils plus propres à conserver
la santé que les bains chauds? Thèse 1763. (Gazette
salutaire, no 47).
2. Cf. BEAUGRESNE, De l'influence des affections de l'âme,
p. 13.
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accélérerait très promptement la métamorphose
et rendrait les deux sexes presque aussi ressemblants dans le
physique que dans le moral. Malheur à l'espèce humaine
si ce préjugé étend son empire sur le peuple;
plus de laboureurs, plus d'artisans et de soldats, parce qu'ils
seront bientôt dénués de la force et de la
vigueur qui sont nécessaires dans leur profession 1.»
Dans l'eau froide, c'est le froid qui l'emporte sur toutes les
puissances de l'humidité, parce que resserrant les tissus,
il les ferme à toute possibilité d'imprégnation:
«Ne voyons-nous pas combien nos vaisseaux, combien le tissu
de nos chairs se resserre quand nous nous lavons dans de l'eau
froide ou quand nous sommes transis de froid 2.» Les bains
froids ont donc la paradoxale propriété de consolider
l'organisme, de le garantir contre les mollesses de l'humidité,
«de donner du ton aux parties», comme disait Hoffmann,
«et d'augmenter la force systaltique du coeur et des vaisseaux
3».
Mais dans d'autres intuitions qualitatives, le rapport se renverse;
c'est alors la chaleur qui tarit les pouvoirs humectants de l'eau,
tandis que la fraîcheur les maintient et les renouvelle
sans cesse. Contre les maladies de nerfs qui sont dues à
«un raccornissement du genre nerveux», et à
«la sécheresse des membranes 4», Pomme ne recommande
pas les bains chauds, complices de la chaleur qui règne
dans le corps; mais tièdes ou froids, ils sont capables
d'imbiber les tissus de l'organisme, et de leur rendre leur souplesse.
N'est-ce pas cette méthode qu'on pratique spontanément
en Amérique 5? Et ses effets, son mécanisme même
ne sont-ils pas visibles à l'oeil nu, dans le développement
de la cure, puisque, au point le plus aigu de leur crise, les
malades surnagent dans l'eau du bain -tant la chaleur interne
a raréfié l'air et les liquides de leur corps; mais
s'ils
1. PRESSAVIN, Nouveau traité des vapeurs. Avant-propos
non paginé. Cf. aussi TISSOT: «C'est de la théière
que coulent la plupart des maladies» (Avis aux gens de lettres,
p. 85).
2. ROSTAING, Réflexions sur les affections vaporeuses,
p. 75.
3. HOFFMANN, Opera, II, section II, § 5. Cf. aussi CHAMBON
DE MONTAUX, «Les bains froids dessèchent les solides»,
Des maladies des femmes, II, p. 469.
4. POMME, Traité des affections vaporeuses des deux sexes,
3e éd. 1767, pp. 20-21.
5. LIONET CHALMERS, Journal de médecine, novembre 1759,
p. 388.
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restent longtemps dans l'eau, «trois, quatre ou même
six heures par jour», alors le relâchement survient,
l'eau imprègne progressivement les membranes et les fibres,
le corps s'alourdit, et tombe naturellement au fond de l'eau 1.
À la fin du XVIIIe siècle, les pouvoirs de l'eau
s'épuisent dans l'excès même de ses richesses
qualitatives: froide, elle peut réchauffer; chaude, elle
rafraîchit; au lieu d'humecter, elle est même capable
de solidifier, de pétrifier par le froid, ou d'entretenir
un feu par sa propre chaleur. Toutes les valeurs de la bienfaisance
et de la malfaisance se croisent indifféremment en elle.
Elle est douée de toutes les complicités possibles.
Dans la pensée médicale, elle forme un thème
thérapeutique ployable et utilisable à merci, dont
l'effet peut se comprendre dans les physiologies et les pathologies
les plus diverses. Elle a tant de valeurs, tant de modes d'action
divers, qu'elle peut tout confirmer et infirmer. Sans doute est-ce
cette polyvalence elle-même, avec toutes les discussions
qu'elle a fait naître, qui a fini par la neutraliser. À
l'époque de Pinel, on pratique toujours l'eau, mais une
eau redevenue entièrement limpide, une eau dont on a effacé
toutes les surcharges qualitatives, et dont le mode d'action ne
pourra plus être que mécanique.
La douche, jusqu'alors moins souvent utilisée que les bains
et les boissons, devient à ce moment la technique privilégiée.
Et paradoxalement l'eau retrouve, par-delà toutes les variations
physiologiques de l'époque précédente, sa
fonction simple de purification. La seule qualité dont
on la charge, c'est la violence, elle doit entraîner dans
un flux irrésistible toutes les impuretés qui forment
la folie; par sa propre force curative, elle doit réduire
l'individu à sa plus simple expression possible, à
sa forme d'existence la plus mince et la plus pure, l'offrant
ainsi à une seconde naissance; il s'agit, explique Pinel,
«de détruire jusqu'aux traces primitives des idées
extravagantes des aliénés, ce qui ne pouvait avoir
lieu qu'en oblitérant pour ainsi dire ces idées
dans un état voisin de la mort 2». D'où les
fameuses techniques utilisées dans les
1. POMME, loc. cit., note de la p. 58.
2. PINEL, Traité médico-philosophique, p. 324.
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asiles comme Charenton à la fin du XVIIIe et au début
du XIXe siècle: la douche proprement dite -«l'aliéné
fixé sur un fauteuil était placé au-dessous
d'un réservoir rempli d'eau froide qui se déversait
directement sur sa tête par un large tuyau»; et les
bains de surprise -«le malade descendait des corridors au
rez-de-chaussée, et arrivait dans une salle carrée,
voûtée, dans laquelle on avait construit un bassin;
on le renversait en arrière pour le précipiter dans
l'eau 1». Cette violence promettait la renaissance d'un
baptême.
4° La régulation du mouvement. S'il est vrai que la
folie est agitation irrégulière des esprits, mouvement
désordonné des fibres et des idées -elle
est aussi engorgement du corps et de l'âme, stagnation des
humeurs, immobilisation des fibres dans leur rigidité,
fixation des idées et de l'attention sur un thème
qui, peu à peu, prévaut sur tous les autres. Il
s'agit alors de rendre à l'esprit et aux esprits, au corps
et à l'âme, la mobilité qui fait leur vie.
Cette mobilité pourtant, il faut la mesurer et la contrôler,
éviter qu'elle ne devienne l'agitation vide des fibres
qui n'obéissent plus aux sollicitations du monde extérieur.
L'idée qui anime ce thème thérapeutique,
c'est la restitution d'un mouvement qui s'ordonne à la
mobilité sage du monde extérieur. Puisque la folie
peut être aussi bien immobilité sourde, fixation
obstinée, que désordre et agitation, la cure consiste
à susciter chez le malade un mouvement qui soit à
la fois régulier et réel, en ce sens qu'il devra
obéir aux règles des mouvements du monde.
On aime à rappeler la solide croyance des Anciens qui attribuait
des effets salutaires aux différentes formes de marche
et de course; la marche simple qui à la fois assouplit
et raffermit le corps; la course en ligne droite à une
vitesse toujours croissante, qui répartit mieux les sucs
et les humeurs à travers tout l'espace du corps, en même
temps qu'elle diminue la pesanteur des organes; la course que
l'on fait tout habillé réchauffe et attendrit les
tissus, amollit les fibres trop rigides 2. Sydenham recommande
1. ESQUIROL, Des maladies mentales, II, p. 225.
2. BURETTE, Mémoire pour servir à l'histoire de
la course chez les Anciens, Mémoires de J'Académie
des Belles-Lettres, t. III, p. 285.
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surtout les promenades à cheval dans les cas de mélancolie
et d'hypochondrie: “ Mais la meilleure chose que j'aie connue
jusqu'à présent pour fortifier et animer le sang
et les esprits, c'est d'aller à cheval presque tous les
jours, et de faire par cette voiture des promenades un peu longues
et en grand air. Cet exercice, par les secousses redoublées
qu'il cause aux poumons et surtout aux viscères du bas
ventre débarrasse le sang des humeurs excrémentielles
qui y séjournent, donne du ressort aux fibres, rétablit
les fonctions des organes, ranime la chaleur naturelle, évacue
par la transpiration ou autrement les sucs dégénérés,
ou bien les rétablit dans leur premier état, dissipe
les obstructions, ouvre tous les couloirs, et enfin par le mouvement
continuel qu'il cause au sang le renouvelle pour ainsi dire et
lui donne une vigueur extraordinaire 1.” Le balancement
de la mer, de tous les mouvements du monde le plus régulier,
le plus naturel, le plus conforme à l'ordre cosmique -ce
même mouvement que de Lancre jugeait si périlleux
au coeur humain, tant il lui offrait de tentations hasardeuses,
de rêves improbables et toujours inassouvis, tant il était
l'image même du mauvais infini -ce mouvement, le XVIIIe
siècle le considère comme un régulateur privilégié
de la mobilité organique. En lui, c'est le rythme même
de la nature qui parle. Gilchrist écrit tout un traité
“ on the use of sea voyages in Medecine»,; Whytt trouve
le remède peu commode à
appliquer chez des sujets atteints de mélancolie; il est
“ difficile de déterminer de pareils malades à
entreprendre un long voyage en mer; mais il faut citer un cas
de vapeurs hypochondriaques qui disparurent d'un coup chez un
jeune homme qui fut contraint de voyager en bateau pendant quatre
ou cinq semaines».
Le voyage a cet intérêt supplémentaire d'agir
directement sur le cours des idées, ou du moins par une
voie plus directe puisqu'elle ne passe que par la sensation. La
variété du paysage dissipe l'obstination du mélancolique:
vieux remède dont on use depuis l'Antiquité, mais
que le XVIIIe siècle prescrit avec une insistance toute
nouvelle
1. SYDENHAM, “ Dissertation sur l'affection hystérique»;
Médecine pratique, trad. Jault, p. 425.
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1, et dont il varie les espèces depuis le déplacement
réel, jusqu'aux voyages imaginaires dans la littérature
et le théâtre. Le Camus prescrit pour «relâcher
le cerveau» dans tous les cas d'affections vaporeuses: “
les promenades, les voyages, l'équitation, l'exercice en
plein air, la danse, les spectacles, les lectures amusantes, les
occupations qui peuvent faire oublier l'idée chérie
2». La campagne, par la douceur et la variété
de ses paysages arrache les mélancoliques à leur
unique souci «en les éloignant des lieux qui pourraient
rappeler le souvenir de leurs douleurs 3».
Mais inversement l'agitation de la manie peut être corrigée
par les bons effets d'un mouvement régulier. Il ne s'agit
plus ici de remettre en mouvement, mais de régler l'agitation,
d'en arrêter momentanément le cours, de fixer l'attention.
Le voyage ne sera pas efficace par des ruptures incessantes de
continuité, mais par la nouveauté des objets qu'il
propose, la curiosité qu'il fait naître. Il doit
permettre de capter de l'extérieur un esprit qui échappe
à toute règle, et s'échappe à lui-même
dans la vibration de son mouvement intérieur. “ Si
on peut apercevoir des objets ou des personnes qui puissent rappeler
leur attention de la poursuite de leurs idées déréglées
et qui puissent la fixer un peu sur d'autres, il faut les présenter
souvent aux maniaques et c'est pour cela qu'on peut retirer souvent
des avantages d'un voyage qui interrompt la suite des anciennes
idées et qui offre des objets qui fixent l'attention 4.»
Utilisée pour les changements qu'elle apporte dans la mélancolie,
ou pour la régularité qu'elle impose à la
manie, la thérapeutique par le mouvement cache l'idée
1. Selon Lieutaud, le traitement de la mélancolie ne relève
guère de la médecine, mais «de la dissipation
et de l'exercice» (Précis de médecine pratique,
p. 203). Sauvages recommande les promenades à cheval à
cause de la variété des images (Nosologie, t. VIII,
p. 30).
2. LE CAMUS, Médecine pratique (cité par POMME,
Nouveau recueil de pièces), p. 7.
3. CHAMBON DE MONTAUX, Des maladies des femmes, II, pp. 477-478.
4. CULLEN, Institutions de médecine pratique, II, p. 317.
C'est sur cette idée aussi que reposent les techniques
de guérison par le travail qui commencent à justifier
au XVIIIe siècle, l'existence, d'ailleurs préalable,
d'ateliers dans les hôpitaux.
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d'une confiscation par le monde de l'esprit aliéné.
Elle est à la fois une «mise au pas» et une
conversion, puisque le mouvement prescrit son rythme, mais constitue,
par sa nouveauté ou sa variété, un appel
constant à l'esprit pour qu'il sorte de lui-même
et rentre dans le monde. S'il est vrai que dans les techniques
de l'immersion, se cachaient toujours les souvenirs éthiques,
presque religieux de l'ablution, et de la seconde naissance -dans
ces cures par le mouvement, on peut reconnaître encore un
thème moral symétrique, mais inverse du premier:
revenir au monde, se confier à sa sagesse, en reprenant
place dans l'ordonnance générale, oublier par là
la folie qui est le moment de la subjectivité pure. On
voit comment jusque dans l'empirisme des moyens de guérison
se retrouvent les grandes structures organisatrices de l'expérience
de la folie à l'âge classique. Erreur et faute, la
folie est à la fois impureté et solitude; elle est
retirée du monde, et de la vérité; mais elle
est par là même emprisonnée dans le mal. Son
double néant est d'être la forme visible de ce non-être
qu'est le mal, et de proférer, dans le vide et dans l'apparence
colorée de son délire, le non-être de l'erreur.
Elle est totalement pure, puisqu'elle n'est rien, si ce n'est
le point évanescent d'une subjectivité à
qui a été soustraite toute présence de la
vérité; et totalement impure, puisque ce rien qu'elle
est, c'est le non-être du mal. La technique de guérison,
jusque dans ses symboles physiques les plus chargés d'intensité
imaginaire -consolidation et remise en mouvement d'une part, purification
et immersion de l'autre -, s'ordonne secrètement à
ces deux thèmes fondamentaux; il s'agit à la fois
de rendre le sujet à sa pureté initiale, et de l'arracher
à sa pure subjectivité pour l'initier au monde;
anéantir le non-être qui l'aliène à
lui-même et le rouvrir à la plénitude du monde
extérieur, à la solide vérité de l'être.
Les techniques demeureront plus longtemps que leur sens. Lorsque,
en dehors de l'expérience de la déraison, la folie
aura reçu un statut purement psychologique et moral, lorsque
les rapports de l'erreur et de la faute par lesquels le classicisme
définissait la folie seront resserrés dans la seule
notion de culpabilité, alors les techniques resteront,
mais avec une signification beaucoup plus restreinte;
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on ne cherchera plus qu'un effet mécanique, ou un châtiment
moral. C'est de cette manière que les méthodes de
régulation du mouvement dégénéreront
en la fameuse “ machine rotatoire” dont Mason Cox,
au début du XIXe siècle, montre le mécanisme
et démontre l'efficacité 1: un pilier perpendiculaire
est fixé à la fois au plancher et au plafond; on
attache le malade sur une chaise ou un lit suspendu à un
bras horizontal mobile autour du pilier; grâce à
“ un rouage peu compliqué” on imprime “à
la machine le degré de vitesse que l'on veut”. Cox
cite une de ses propres observations; il s'agit d'un homme que
la mélancolie a frappé d'une sorte de stupeur; «son
teint était noir et plombé, ses yeux jaunes, ses
regards constamment fixés sur la terre, ses membres paraissaient
immobiles, sa langue était sèche et coupée,
et son pouls lent». On le place sur la machine rotatoire,
et on lui imprime un mouvement de plus en plus rapide. L'effet
dépasse l'espérance; on a trop secoué; à
la rigidité mélancolique s'est substituée
l'agitation maniaque. Mais ce premier effet passé, le malade
retombe dans son état initial. On modifie alors le rythme;
on fait tourner la machine très rapidement, mais en l'arrêtant
à intervalles réguliers, et d'une manière
très brutale. La mélancolie est chassée,
sans que la rotation ait eu le temps de déclencher l'agitation
maniaque 2. Cette “centrifugation” de la mélancolie
est très caractéristique de l'usage nouveau des
anciens thèmes thérapeutiques. Le mouvement ne vise
plus à restituer le malade à la vérité
du monde extérieur, mais à produire seulement une
série d'effets internes, purement mécaniques et
purement psychologiques. Ce n'est plus à la présence
du vrai que s'ordonne la cure, mais à une norme de fonctionnement.
Dans cette réinterprétation de la vieille méthode,
l'organisme n'est plus mis en rapport qu'avec lui-même et
avec sa nature propre, alors que dans la version initiale, ce
qui devait être restitué, c'était son rapport
au monde, son lien essentiel à l'être et à
la vérité: si on ajoute que très tôt,
la machine
1. On discute pour savoir si l'inventeur de la machine rotatoire
est Maupertuis, Darwin, ou le Danois Katzenstein.
2. MASON Cox, Practical observations on insanity, Londres, 1804,
traduction française, 1806, pp. 49 sq.
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rotatoire fut utilisée à titre de menace et de châtiment
1, on voit comment se sont amincies les lourdes significations
qui avaient porté les méthodes thérapeutiques
tout au long de l'âge classique. On se contente de régler
et de punir, avec les moyens qui servaient autrefois à
conjurer la faute, à dissiper l'erreur dans la restitution
de la folie à l'éclatante vérité du
monde.
*
En 1771, Bienville écrivait à propos de la nymphomanie
qu'il y a des occasions où on peut la guérir “
en se contentant de traiter l'imagination; mais il n'y en a point
ou du moins presque aucune où les remèdes physiques
puissent seuls opérer une cure radicale 2 “. Et un
peu plus tard, Beauchesne: “ En vain voudrait-on entreprendre
la guérison d'un homme attaqué de folie, si l'on
n'employait pour y réussir que des moyens physiques...
Les remèdes matériels n'auraient jamais un succès
complet sans ces secours que l'esprit juste et sain doit donner
à l'esprit faible et malade 3.»
Ces textes ne découvrent pas la nécessité
d'un traitement psychologique; ils marquent plutôt la fin
d'une époque: celle où la différence entre
médicaments physiques et traitements moraux n'était
pas encore reçue comme une évidence par la pensée
médicale. L'unité des symboles commence à
se défaire, et les techniques se dégagent de leur
signification globale. On ne leur prête plus d'efficacité
que régionale -sur le corps ou sur l'âme. La cure
change de sens à nouveau: elle n'est plus portée
par l'unité significative de la maladie, groupée
autour de ses qualités majeures; mais, segment par segment,
elle devra s'adresser aux divers éléments qui la
composent; elle constituera une suite de destructions partielles,
dans laquelle l'attaque psychologique et l'intervention physique
se juxtaposent, s'additionnent, mais ne se pénètrent
jamais.
1. Cf. ESQUIROL, Des maladies mentales, t. II, p. 225.
2. BIENVILLE, De la nymphomanie, p. 136.
3. BEAUCHESNE, De l'influence des affections de l'âme, pp.
28-29.
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En fait ce qui, pour nous, se présente comme étant
déjà l'esquisse d'une cure psychologique ne l'était
point pour les médecins classiques qui l'appliquaient.
Depuis la Renaissance, la musique avait retrouvé toutes
les vertus thérapeutiques que lui avait prêtées
l'antiquité. Ses effets surtout étaient remarquables
sur la folie. Schenck a guéri un homme “ tombé
dans une mélancolie profonde” en lui faisant entendre
“des concerts d'instruments de musique qui lui plaisaient
particulièrement 1”; Albrecht guérit lui aussi
un délirant, après avoir en vain tenté tous
les autres remèdes, en faisant chanter pendant un de ses
accès «une petite chanson, qui réveilla le
malade, lui fit plaisir, l'excita à rire, et dissipa pour
toujours le paroxysme 2 “. On cite même des cas de
frénésie guérie par la musique 3. Or jamais
ces observations ne prêtent à interprétation
psychologique. Si la musique guérit c'est en agissant sur
l'être humain tout entier, en pénétrant le
corps aussi directement, aussi efficacement que l'âme elle-même:
Diemerbroek n'a-t-il pas connu des pestiférés guéris
par la musique 4? Sans doute on n'admet plus, comme le faisait
encore Porta, que la musique, dans la réalité matérielle
de ses sons, apportait jusqu'au corps les vertus secrètes
cachées dans la substance même des instruments; sans
doute on ne croit plus avec lui que les lymphatiques sont guéris
par «un air vif joué sur une flûte de thyrre
», ni les mélancoliques soulagés par «un
air doux joué sur une flûte d'hellébore»,
ni qu'il fallait se servir “ d'une flûte faite avec
la roquette ou le satyrisin pour les impuissants et les hommes
froids 5». Mais si la musique ne transporte plus les vertus
celées dans les substances, elle est efficace sur le corps
grâce aux qualités qu'elle lui
1. J. SCHENCK, Observationes, éd. de 1654, p. 128.
2. W. ALBRECHT, De effectu musicae, § 314.
3. Histoire de l'Académie royale des sciences, 1707. p.
7 et 1708, p. 22. Cf. aussi J.-L. ROYER, De vi soni et musicae
in corpus humanum (Thèse Montpellier); DESBONNETS, Effets
de la musique dans les maladies nerveuses (notice in Journal de
médecine, t. LIX, pp. 556). ROGER, Traité des effets
de la musique sur le corps humain, 1803.
4. DIEMERBROEK, De peste, liv. IV, 1665.
5. PORTA. De magia naturali (cité in Encyclopédie,
article Musique). Xénocrate aurait déjà utilisé
des flûtes d'hellébore pour les aliénés,
des flûtes en bois de peuplier contre la sciatique, cf.
ROGER, loc. cit.
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impose. Elle forme même la plus rigoureuse de toutes les
mécaniques de la qualité, puisqu'à son origine
elle n'est rien d'autre que mouvement, mais que parvenue à
l'oreille elle devient aussitôt effet qualitatif. La valeur
thérapeutique de la musique vient de ce que cette transformation
se défait dans le corps, que la qualité s'y redécompose
en mouvements, que l'agrément de la sensation y devient
ce qu'il avait toujours été, vibrations régulières
et équilibre des tensions. L'homme, comme unité
de l'âme et du corps, parcourt en un sens inverse le cycle
de l'harmonie, en redescendant de l'harmonieux à l’harmonique.
La musique s'y dénoue, mais la santé s'y rétablit.
Mais il y a un autre chemin, plus direct encore et plus efficace;
l'homme alors ne joue plus ce rôle négatif d'anti-instrument,
il réagit comme s'il était lui-même instrument:
«À ne considérer le corps humain que comme
un assemblage de fibres plus ou moins tendues, abstraction faite
de leur sensibilité, de leur vie, de leur mouvement, on
concevra sans peine que la musique doit faire le même effet
sur les fibres qu'elle fait sur les cordes des instruments voisins»;
effet de résonance qui n'a pas besoin de suivre les voies
toujours longues et complexes de la sensation auditive. Le genre
nerveux vibre avec la musique qui remplit l'air; les fibres sont
comme autant de “danseuses sourdes» dont le mouvement
se fait à l'unisson d'une musique qu'elles n'entendent
pas. Et cette fois, c'est à l'intérieur même
du corps, depuis la fibre nerveuse jusqu'à l'âme,
que se fait la recomposition de la musique, la structure harmonique
de la consonance reconduisant le fonctionnement harmonieux des
passions 1.
L'usage même de la passion dans la thérapeutique
de la folie ne doit pas être entendu comme une forme de
médication psychologique. Utiliser la passion contre les
démences, ce n'est pas autre chose que s'adresser à
l'unité de l'âme et du corps dans ce qu'elle a de
plus rigoureux, se servir d'un événement dans le
double système de ses effets, et dans la correspondance
immédiate de leur signification.
1. Encyclopédie, article Musique. Cf. également
TISSOT (Traité des nerfs. II, pp. 418-419) pour qui la
musique est un des médicaments «les plus primitifs
puisqu'il a son modèle parfait dans le chant des oiseaux».
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Guérir la folie par la passion suppose qu'on se place dans
le symbolisme réciproque de l'âme et du corps. La
peur, au XVIIIe siècle, est considérée comme
une des passions qu'il est le plus recommandable de susciter chez
les fous. On juge qu'elle est le complément naturel des
contraintes qu'on impose aux maniaques et aux furieux; on rêve
même d'une sorte de dressage qui ferait que chaque accès
de colère chez un maniaque soit accompagné aussitôt
et compensé par une réaction de peur: «C'est
par la force qu'on triomphe des fureurs du maniaque; c'est en
opposant la crainte à la colère que la colère
peut être domptée. Si la terreur d'un châtiment
et d'une honte publique s'associe dans l'esprit aux accès
de colère, l'un ne se manifestera pas sans l'autre; le
poison et l'antidote sont inséparables 1.” Mais la
peur n'est pas efficace seulement au niveau des effets de la maladie:
c'est la maladie elle-même qu'elle parvient à atteindre
et à supprimer. Elle a la propriété en effet
de figer le fonctionnement du système nerveux, d'en pétrifier
en quelque sorte les fibres trop mobiles, de mettre un frein à
tous leurs mouvements désordonnés; “ la peur
étant une passion qui diminue l' excitation du cerveau
peut par conséquent en calmer l'excès, et surtout
l'excitation irascible des maniaques 2 “.
Si le couple antithétique de la peur et de la colère
est efficace contre l'irritation maniaque, il peut être
utilisé en sens inverse contre les craintes mal motivées
des mélancoliques, des hypochondriaques, de tous ceux qui
ont un tempérament lymphatique. Tissot, reprenant l'idée
traditionnelle que la colère est une décharge de
bile, pense qu'elle a son utilité pour dissoudre les phlegmes
amassés dans l'estomac et le sang. En soumettant les fibres
nerveuses à une tension plus forte, la colère leur
donne plus de vigueur, restitue le ressort perdu, et permet ainsi
à la crainte de se dissiper 3. La cure passionnelle repose
sur une constante métaphore des qualités et des
mouvements; elle implique toujours qu'ils soient immédiatement
transférables dans leur modalité propre du corps
à l'âme et
1. CRICHTON, On Mental Diseases (cité in REGNAULT, Du degré
de compétence, pp. 187-188).
2. CULLEN, Institutions de médecine pratique, t. II, p.
307.
3. TISSOT, Traité des nerfs, t. II.
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inversement. On doit l'utiliser, dit Scheidenmantel dans le traité
qu'il consacre à cette forme de cure, «lorsque la
guérison nécessite dans le corps des changements
identiques à ceux qui produisent cette passion».
Et c'est en ce sens qu'elle peut être le substitut universel
de toute autre thérapeutique physique; elle n'est qu'un
autre chemin pour produire le même enchaînement d'effets.
Entre une cure par les passions, et une cure par les recettes
de la pharmacopée, il n'y a pas de différence de
nature; mais une diversité dans le mode d'accès
à ces mécanismes qui sont communs au corps et à
l'âme. “ Il faut se servir des passions, si le malade
ne peut être amené, par la raison, à faire
ce qui est nécessaire au rétablissement de sa santé
1.”
Il n'est donc pas possible en toute rigueur d'utiliser comme une
distinction valable à l'âge classique ou du moins
chargée de signification, la différence, pour nous
immédiatement déchiffrable, entre médications
physiques et médications psychologiques ou morales. La
différence ne commencera à exister dans toute sa
profondeur que du jour où la peur ne sera plus utilisée
comme méthode de fixation du mouvement, mais comme punition;
lorsque la joie ne signifiera pas la dilatation organique, mais
la récompense; lorsque la colère ne sera plus qu'une
réponse à l'humiliation concertée; bref,
lorsque le XIXe siècle, en inventant les fameuses «méthodes
morales» aura introduit la folie et sa guérison dans
le jeu de la culpabilité 2. La distinction du physique
et du moral n'est devenue un concept pratique dans la médecine
de l'esprit qu'au moment où la problématique de
la folie s'est déplacée vers une interrogation du
sujet responsable. L'espace purement moral, qui est défini
alors, donne les mesures exactes de cette intériorité
psychologique où l'homme moderne cherche à la fois
sa profondeur et sa vérité. La thérapeutique
physique tend à devenir, dans la première moitié
du
1. SCHEIDENMANTEL, Die Leidenschaften, abs Heilemittel betrachtet,
1787. Cité in PAGEL-NEUBURGER, Handbuch der Geschichte
der Medizin, III, p. 610.
2. Guislain donne ainsi la liste des sédatifs moraux: le
sentiment de dépendance, les menaces, les paroles sévères,
les atteintes portées à l'amour-propre, l'isolement,
la réclusion, les punitions (comme le fauteuil rotatoire,
la douche brutale, le fauteuil de répression de Rush) et
quelquefois la faim et la soif (Traité des phrénopathies,
pp. 405-433).
|PAGE 412
XIXe siècle, la cure du déterminisme innocent,
et le traitement moral, celle de la liberté fautive. La
psychologie, comme moyen de guérir, s'organise désormais
autour de la punition. Avant de chercher à apaiser, elle
aménage la souffrance dans la rigueur d'une nécessité
morale. “ N'employez pas les consolations, car elles sont
inutiles; n'ayez pas recours aux raisonnements, ils ne persuadent
pas. Ne soyez pas tristes avec les mélancoliques, votre
tristesse entretiendrait la leur; ne prenez pas avec eux un air
de gaieté, ils en seraient blessés. Beaucoup de
sang-froid, et quand cela devient nécessaire, de la sévérité.
Que votre raison soit leur règle de conduite. Une seule
corde vibre encore chez eux, celle de la douleur; ayez assez de
courage pour la toucher 1.»
L 'hétérogénéité du physique
et du moral dans la pensée médicale n'est pas issue
de la définition, par Descartes, des substances étendue
et pensante; un siècle et demi de médecine post
-cartésienne n'est pas parvenu à assumer cette séparation
au niveau de ses problèmes et de ses méthodes, ni
à entendre la distinction des substances comme une opposition
de l'organique et du psychologique. Cartésienne ou anticartésienne,
la médecine classique n'a jamais fait passer au compte
de l'anthropologie le dualisme métaphysique de Descartes.
Et quand la séparation se fait, ce n'est pas par une fidélité
renouvelée aux Méditations, c'est par un privilège
nouveau accordé à la faute. Seule la pratique de
la sanction a séparé chez le fou les médications
du corps et celles de l'âme. Une médecine purement
psychologique n'a été rendue possible que du jour
où la folie s'est trouvée aliénée
dans la culpabilité.
*
À cela pourtant, tout un aspect de la pratique médicale
durant l'âge classique pourrait apporter un long démenti.
L'élément psychologique, dans sa pureté,
semble avoir sa place dans les techniques. Comment expliquer,
autrement, l'importance qu'on attache à l'exhortation,
à la persuasion,
1. LEURET, Fragments psychologiques sur la folie, Paris, 1834,
cf. "Un exemple typique”, pp. 308-321.
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au raisonnement, à tout ce dialogue que le médecin
classique engage avec son malade, indépendamment de la
cure par les remèdes du corps? Comment expliquer que Sauvages
puisse écrire, d'accord avec tous ses contemporains: “
Il faut être philosophe pour pouvoir guérir les maladies
de l'âme. Car comme l'origine de ces maladies n'est autre
chose qu'un désir violent pour une chose que le malade
envisage comme un bien, il est du devoir du médecin de
lui prouver par des raisons solides que ce qu'il désire
avec tant d'ardeur est un bien apparent et un mal réel
afin de le faire revenir de son erreur 1.”,
En fait cette approche de la folie n'est ni plus ni moins psychologique
que toutes celles dont nous avons déjà parlé.
Le langage, les formulations de la vérité ou de
la morale sont en prise directe sur le corps; et c'est encore
Bienville dans son traité de la nymphomanie qui montre
comment l'adoption ou le refus d'un principe éthique peut
modifier directement le cours des processus organiques 2. Pourtant,
il y a une différence de nature entre les techniques qui
consistent à modifier les qualités communes au corps
et à l'âme, et celles qui consistent à investir
la folie par le discours. Dans un cas, il s'agit d'une technique
des métaphores, au niveau d'une maladie qui est altération
de la nature; dans l'autre, il s'agit d'une technique du langage,
au niveau d'une folie perçue comme débat de la raison
avec elle-même. Cet art, sous cette dernière forme,
se déploie dans un domaine où la folie est «traitée»,
-dans tous les sens du mot -en termes de vérité
et d'erreur. Bref, il a toujours existé, au cours de l'âge
classique, une juxtaposition de deux univers techniques dans les
thérapeutiques de la folie. L'un, qui repose sur une mécanique
implicite des qualités, et qui s'adresse à la folie
en tant qu'elle est essentiellement passion, c'est-à-dire
en tant qu'elle est un certain mixte (mouvement-qualité)
appartenant au corps et à l'âme à la fois;
l'autre qui repose sur un mouvement discursif de la raison raisonnant
avec elle-même, et qui s'adresse à la folie en tant
qu'elle est erreur, double inanité du langage
1. SAUVAGES, Nosologie méthodique, t. VII, p. 39.
2. BIENVILLE, De la nymphomanie, pp. 140-153.
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et de l'image, en tant qu'elle est délire. Le cycle structural
de la passion et du délire qui constitue l'expérience
classique de la folie, réapparaît ici, dans le monde
des techniques -mais sous une forme syncopée. Son unité
ne s'y profile que d'une manière lointaine. Ce qui est
visible immédiatement, en grosses lettres, c'est la dualité,
l'opposition presque, dans la médecine de la folie, des
méthodes de suppression de la maladie, et des formes d'investissement
de la déraison. Celles-ci peuvent se ramener à trois
figures essentielles.
1° Le réveil. Puisque le délire est le rêve
des personnes qui veillent, il faut arracher ceux qui délirent
à ce quasi-sommeil, les rappeler de leur veille rêveuse,
livrée aux images, à une veille authentique, où
le songe s'efface devant les figures de la perception. Ce réveil
absolu, qui congédie une à une toutes les formes
de l'illusion, Descartes le poursuivait au début de ses
Méditations et le trouvait paradoxalement dans la conscience
même du rêve, dans la conscience de la conscience
leurrée. Mais chez les fous, c'est la médecine qui
doit opérer le réveil, transformant la solitude
du courage cartésien en l'intervention autoritaire du veilleur
certain de sa veille dans l'illusion du veilleur ensommeillé:
voie de traverse qui coupe dogmatiquement le long chemin de Descartes.
Ce que Descartes découvre au terme de sa résolution
et dans le redoublement d'une conscience qui ne se sépare
jamais d'elle-même et ne se dédouble pas, la médecine
l'impose de l'extérieur, et dans la dissociation du médecin
et du malade. Le médecin par rapport au fou reproduit le
moment du Cogito par rapport au temps du rêve, de l'illusion
et de la folie. Cogito tout extérieur, étranger
à la cogitation elle-même, et qui ne peut s'imposer
à elle que dans la forme de l'irruption.
Cette structure d'irruption de la veille est une des formes les
plus constantes parmi les thérapeutiques de la folie. Elle
prend parfois les aspects les plus simples, à la fois les
plus chargés d'images, et les plus crédités
de pouvoirs immédiats. On admet qu'un coup de fusil tiré
tout près d'elle a guéri une jeune fille de convulsions
qu'elle avait contractées à la suite d'un chagrin
très violent 1. Sans aller
1. Histoire de l'Académie des sciences, 1752. Relation
lue par Lieutaud.
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jusqu'à cette réalisation imaginaire des méthodes
de réveil, les émotions soudaines et vives obtiennent
le même résultat. C'est dans cet esprit que Boerhaave
a opéré sa fameuse guérison des convulsionnaires
de Harlem. Dans l'hôpital de la ville s'était répandue
une épidémie de convulsions. Les antispasmodiques,
administrés à haute dose, demeurent sans effet.
Boerhaave ordonna «qu'on apportât des poêles
remplis de charbons ardents, et qu'on y fît rougir des crochets
de fer d'une certaine forme; ensuite de quoi, il dit à
haute voix que puisque tous les moyens mis en usage jusqu'alors
pour guérir les convulsions avaient été inutiles,
il ne connaissait plus qu'un seul remède à employer,
c'était de brûler jusqu'à l'os avec un fer
rouge un tel endroit du bras de la personne, garçon ou
fille, qui aurait une attaque de la maladie convulsive 1».
Plus lent, mais plus certain aussi de la vérité
sur laquelle il s'ouvre, l'éveil qui vient de la sagesse
elle-même et de son cheminement insistant, impératif,
à travers les paysages de la folie. À cette sagesse,
dans ses différentes formes, Willis demande la guérison
des folies. Sagesse pédagogique pour les imbéciles;
“ un maître appliqué et dévoué
doit les éduquer complètement»; on doit leur
apprendre, peu à peu et très lentement, ce qu'on
apprend aux enfants dans les écoles. Sagesse qui emprunte
son modèle aux formes les plus rigoureuses et les plus
évidentes de la vérité, pour les mélancoliques:
tout ce qu'il y a d'imaginaire dans leur délire se dissipera
à la lumière d'une vérité incontestable;
c'est pourquoi “les études mathématiques et
chimiques» leur sont si vivement recommandées. Pour
les autres, c'est la sagesse d'une vie bien ordonnée qui
réduira leur délire; il n'est pas besoin de leur
imposer d'autre vérité que celle de leur vie quotidienne;
restant dans leur domicile «ils doivent continuer à
gérer leurs affaires, à gouverner leur famille,
à ordonner et à cultiver leurs propriétés,
leurs jardins, leurs vergers, leurs champs». C'est en revanche
l'exactitude d'un ordre social, imposé de l'extérieur,
et s'il le faut, par la contrainte, qui peut ramener progressivement
l'esprit des maniaques à la lumière de la vérité:
“ Pour cela, l'insensé,
1. Cité par WHYTT, Traité des maladies nerveuses,
t. I, p. 296.
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placé dans une maison spéciale sera traité,
tant par le médecin que par des aides prudents, de façon
qu'on puisse toujours le maintenir dans son devoir, dans sa tenue
et dans ses moeurs, par des avertissements, des remontrances,
des peines que l'on inflige aussitôt 1.»
Peu à peu, au cours de l'âge classique, ce réveil
autoritaire de la folie perdra son sens original, pour se limiter
à n'être plus que remémoration de la loi morale,
retour au bien, fidélité à la loi. Ce que
Willis entendait encore comme réouverture sur la vérité,
ne sera plus entièrement compris par Sauvages qui parlera
de lucidité dans la reconnaissance du bien: “ C'est
ainsi qu'on peut rappeler à la raison ceux à qui
de faux principes de philosophie morale l'ont fait perdre, pourvu
qu'ils veuillent examiner avec nous quels sont les vrais biens,
quels sont ceux qu'il faut préférer aux autres 2.”
Ce n'est plus déjà comme éveilleur que le
médecin devra agir, mais comme moraliste. Contre la folie,
Tissot pense qu'une “ conscience pure et sans reproche est
un excellent préservatif 3”. Et voici bientôt
Pinel pour qui l'éveil à la vérité
n'a plus de sens dans la guérison, mais seulement l'obéissance
et la soumission aveugle: “ Un principe fondamental pour
la guérison de la manie dans un grand nombre de cas est
de recourir d'abord à une répression énergique,
et de faire succéder ensuite des voies de bienveillance
4.»
2° La réalisation théâtrale. En apparence
au moins il s'agit d'une technique rigoureusement opposée
à celle de l'éveil. Là, le délire,
dans sa vivacité immédiate, était confronté
au patient travail de la raison. Soit sous la forme d'une lente
pédagogie, soit sous la forme d'une irruption autoritaire,
la raison s'imposait d'elle-même, et comme par la pesanteur
de son être propre. Le non-être de la folie, l'inanité
de son erreur devaient bien céder finalement à cette
pression de la vérité. Ici l'opération thérapeutique
se joue tout entière dans l'espace de l'imagination; il
s'agit d'une complicité de l'irréel avec lui-même;
l'imaginaire doit entrer dans son propre jeu, susciter volontairement
de
1. WILLIS, Opera, t. II, p. 261.
2. SAUVAGES, Nosologie méthodique, t. VII, p. 28.
3. TISSOT, Avis aux gens de lettres sur leur santé, p.
117. 4. PINEL, Traité médico-philosophique, p. 222.
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nouvelles images, délirer dans la ligne du délire,
et sans opposition ni confrontation, sans même de dialectique
visible, paradoxalement, guérir. La santé doit investir
la maladie et la vaincre dans le néant même où
la maladie est enfermée. L'imagination “lorsqu'elle
est malade ne peut être guérie que par l'effet d'une
imagination très saine et exercée... Il est très
indifférent que l'imagination du malade soit guérie
par une peur, par une impression vive et douloureuse sur les sens,
ou par une illusion 1 “. L'illusion peut guérir de
l'illusoire -alors que seule la raison peut libérer du
déraisonnable. Quel est donc ce trouble pouvoir de l'imaginaire?
Dans la mesure où il est de l'essence de l'image de se
faire prendre pour la réalité, il appartient réciproquement
à la réalité de pouvoir mimer l'image, de
se donner comme ayant la même substance, et la même
signification qu'elle. Sans heurt, sans rupture, la perception
peut continuer le rêve, en remplir les lacunes, le confirmer
dans ce qu'il a de précaire et le mener à son accomplissement.
Si l'illusion peut paraître aussi vraie que la perception,
la perception à son tour peut devenir la vérité
visible, irrécusable de l'illusion. Tel est le premier
moment de la cure par la “ réalisation théâtrale»:
Intégrer l'irréalité de l'image dans la vérité
perceptive, sans que celle-ci ait l'air de contredire, ou même
de contester celle-là. Lusitanus raconte ainsi la guérison
d'un mélancolique qui se croyait damné, dès
cette terre, à cause de l'énormité des péchés
qu'il avait commis. Dans l'impossibilité de le convaincre
par des arguments raisonnables qu'il pouvait être sauvé,
on accepte son délire, on lui fait apparaître un
ange vêtu de blanc, une épée à la main,
qui après une sévère exhortation, lui annonce
que ses péchés lui sont remis 2.
Sur cet exemple même, on voit comment s'esquisse le second
moment. La réalisation dans l'image ne suffit pas; il faut
de plus continuer le discours délirant. Car dans les propos
insensés du malade, il y a une voix qui parle; elle obéit
à sa grammaire, et elle énonce un sens. Grammaire
1. HULSHORFF, Discours sur les penchants, lu à l'Académie
de Berlin. Cité dans la Gazette salutaire, 17 août
1769, no 33.
2. Z. LUSITANUS, Praxis medica, 1637, obs. 45, pp. 43-44.
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et signification doivent être maintenues de telle sorte
que la réalisation du fantasme dans la réalité
ne paraisse pas comme le passage d'un registre à un autre,
comme une transposition dans une langue nouvelle, avec un sens
modifié. Le même langage doit continuer à
se faire entendre, apportant seulement à la rigueur de
son discours un élément déductif nouveau.
Cet élément pourtant n'est pas indifférent;
il ne s'agit pas de poursuivre le délire, mais en le continuant
de tendre à l'accomplir. Il faut le conduire vers un état
de paroxysme et de crise, où, sans aucun apport d'un élément
étranger, il sera confronté à lui-même
et mis en débat avec les exigences de sa propre vérité.
Le discours réel et perceptif qui prolonge le langage délirant
des images doit donc, sans échapper aux lois de ce dernier,
ni sortir de sa souveraineté, exercer par rapport à
lui une fonction positive; il le resserre autour de ce qu'il a
d'essentiel; s'il le réalise au risque de le confirmer,
c'est pour le dramatiser. On cite le cas d'un malade qui se croyait
mort, et mourait réellement de ne pas manger; «une
troupe de gens qui s'étaient rendus pâles et habillés
comme des morts, entre dans sa chambre, dresse une table, apporte
des mets, et se met à manger et à boire devant le
lit. Le mort, affamé, regarde; on s'étonne qu'il
reste au lit; on lui persuade que les morts mangent au moins autant
que les vivants. Il s'accommode fort bien de cette coutume 1.»,
C'est à l'intérieur d'un discours continu que les
éléments du délire entrant en contradiction,
déclenchent la crise. Crise qui est, d'une manière
très ambiguë, à la fois médicale et
théâtrale; toute une tradition de la médecine
occidentale depuis Hippocrate recoupe là, soudain, et pour
quelques années seulement, une des formes majeures de l'expérience
théâtrale. On voit se dessiner le grand thème
d'une crise qui serait confrontation de l'insensé avec
son propre sens, de la raison avec la déraison, de la ruse
lucide de l'homme avec l'aveuglement de l'aliéné,
une crise qui marque le point où l'illusion, retournée
contre elle-même, va s'ouvrir sur l'éblouissement
de la vérité.
1. Discours sur les penchants, par M. HULSHORFF, lu à l'Académie
de Berlin. Extraits cités par la Gazette salutaire, 17
août 1769, no 33.
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Cette ouverture est imminente dans la crise; c'est même
elle, avec sa proximité immédiate, qui en constitue
l'essentiel. Mais elle n'est pas donnée par la crise elle-même.
Pour que la crise soit médicale et non pas simplement dramatique,
pour qu'elle ne soit pas anéantissement de l'homme, mais
pure et simple suppression de la maladie, bref pour que cette
réalisation dramatique du délire ait un effet de
purification comique, il faut qu'une ruse soit introduite à
un moment donné 1. Une ruse, ou du moins un élément
qui altère subrepticement le jeu autonome du délire,
et qui, le confirmant sans cesse, ne le lie pas à sa propre
vérité sans l'enchaîner en même temps
à la nécessité de sa suppression. L'exemple
le plus simple de cette méthode, c'est la ruse employée
avec les malades délirants qui s'imaginent percevoir dans
leur corps un objet, un animal extraordinaire: «Lorsqu'un
malade croit avoir enfermé quelque animal vivant dans le
corps, il faut faire semblant de l'en retirer; si c'est dans le
ventre, on peut par un purgatif qui secoue un peu vivement produire
cet effet, en jetant cet animal dans le bassin, sans que le malade
s'en aperçoive 2.” La mise en scène réalise
l'objet délirant mais ne peut le faire sans l'extérioriser,
et si elle donne au malade une confirmation perceptive de son
illusion, ce n'est qu'en le délivrant de force. La reconstitution
artificieuse du délire constitue la distance réelle
dans laquelle le malade recouvre sa liberté.
Mais parfois, il n'est pas même besoin de cette mise à
distance. C'est à l'intérieur de la quasi-perception
du délire, que vient se loger, par ruse, un élément
perceptif, d'abord silencieux, mais dont l'affirmation progressive
viendra contester tout le système. C'est en lui-même
et dans la perception qui confirme son délire que le malade
perçoit la réalité libératrice. Trallion
rapporte comment un médecin dissipa le délire d'un
mélancolique qui s'imaginait n'avoir plus de tête,
et sentir à sa place une sorte de vide; le médecin
entrant dans le délire accepte sur la demande du malade
de boucher ce trou, et lui place sur
1. Hic omnivarius morbus ingenio et astutia curandus est (LUSITANUS,
p. 43).
2. Encyclopédie, art. «Mélancolie».
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la tête une grosse boule de plomb. Bientôt la gêne
qui en résulta et le poids vite douloureux convainquent
le malade qu'il avait une tête 1. Enfin la ruse et sa fonction
de réduction comique peut être assurée avec
la complicité du médecin, mais sans autre intervention
directe de sa part, par le jeu spontané de l'organisme
du malade. Dans le cas cité plus haut du mélancolique
qui mourait réellement de ne plus vouloir manger parce
qu'il se croyait mort, la réalisation théâtrale
d'un festin des morts l'incite à manger; cette nourriture
le restaure, “ l'usage des mets le rend plus tranquille”
et le trouble organique disparaissant, le délire qui en
était indissociablement la cause et l'effet, ne manquera
pas de disparaître 2. Ainsi la mort réelle qui allait
résulter de la mort imaginaire est-elle écartée
de la réalité, par la seule réalisation de
la mort irréelle. L'échange du non-être avec
lui-même s'est fait dans ce jeu savant: le non-être
du délire s'est reporté sur
l'être de la maladie, et l'a supprimé par le seul
fait qu'il a
été chassé du délire par la réalisation
dramatique. L' accomplissement du non-être du délire
dans l'être parvient à le supprimer comme non-être
même; et ceci par le mécanisme pur de sa contradiction
interne -mécanisme qui est à la fois jeu de mots
et jeu de l'illusion, jeux de langage et de l'image; le délire
en effet est supprimé en tant que non-être puisqu'il
devient être perçu; mais comme l'être du délire
est tout entier dans son non-être, il est supprimé
en tant que délire. Et sa confirmation dans le fantastique
théâtral le restitue à une vérité,
qui, en le retenant captif dans le réel, le chasse de la
réalité même, et le fait disparaître
dans le discours sans délire de la raison.
On a là comme une minutieuse mise en oeuvre, ironique et
médicale à la fois, de l'esse est percipi; son sens
philosophique s'y trouve suivi à la lettre, et en même
temps utilisé en direction contraire de sa portée
naturelle; il est remonté à contre-courant de sa
signification. À partir du moment en effet où le
délire pénètre dans le champ du percipi,
il relève malgré lui de l'être, c'est-à-dire
qu'il entre en contradiction avec son être propre
1. Ibid.
2. Gazette salutaire, 17 août 1769, no 33.
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qui est le non-esse. Le jeu théâtral et thérapeutique
qui se joue alors consiste à mettre en continuité,
dans le développement du délire même, les
exigences de son être avec les lois de l'être (c'est
le moment de l'invention théâtrale, de la mise en
place de l'illusion comique); puis à promouvoir, entre
celles-ci et celles-là, la tension et la contradiction
qui s'y trouvent déjà inscrites mais cessent vite
d'être silencieuses (c'est le moment du drame); enfin à
découvrir, en la mettant sous un jour cruel, cette vérité
que les lois de l'être du délire sont seulement appétits
et désirs de l'illusion, exigences du non-être, et
que, par conséquent, le percipi qui l'insérait dans
l'être le vouait déjà secrètement à
sa ruine (c'est la comédie, c'est le dénouement).
Dénouement en ce sens strict que l'être et le non-être
sont délivrés l'un et l'autre de leur confusion
dans la quasi-réalité du délire, et rendus
à la pauvreté de ce qu'ils sont. On voit la curieuse
analogie de structure, à l'âge classique, entre les
divers modes d'affranchissement; ils ont le même équilibre
et le même mouvement dans l'artifice des techniques médicales,
et dans les jeux sérieux de l'illusion théâtrale.
On peut comprendre pourquoi la folie comme telle a disparu du
théâtre à la fin du XVIIe siècle pour
ne reparaître guère avant les dernières années
du siècle suivant: le théâtre de la folie
était effectivement réalisé dans la pratique
médicale; sa réduction comique était de l'ordre
de la guérison quotidienne.
30 Le retour à l'immédiat. Puisque la folie est
illusion, la guérison de la folie, s'il est vrai qu'on
peut l'opérer par le théâtre, peut s'accomplir
aussi bien et plus directement encore par la suppression du théâtre.
Confier directement la folie et son monde vain à la plénitude
d'une nature qui ne trompe pas parce que son immédiateté
ne connaît pas le non-être, c'est tout à la
fois livrer la folie à sa propre vérité (puisque
la folie, comme maladie, n'est après tout qu'un être
de nature), et à sa plus proche contradiction (puisque
le délire comme apparence sans contenu est le contraire
même de la richesse souvent secrète et invisible,
de la nature). Celle-ci apparaît ainsi comme la raison de
la déraison, en ce double sens qu'elle en détient
les causes, et qu'elle en recèle, en même temps,
le principe
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de suppression. Il faut noter toutefois que ces thèmes
nE sont pas contemporains de l'âge classique dans toute
sa durée. Bien qu'ils s'ordonnent à la même
expérience de la déraison, ils prennent le relais
des thèmes de la réalisation théâtrale;
et leur apparition indique le moment où l'interrogation
sur l'être et le leurre commence à fléchir
et à faire place à une problématique de la
nature. Les jeux de l'illusion théâtrale perdent
leur sens, et aux techniques artificieuses de la réalisation
imaginaire on substitue l'art, simple et confiant, d'une réduction
naturelle. Et ceci dans un sens ambigu puisqu'il s'agit aussi
bien d'une réduction par la nature que d'une réduction
à la nature.
Le retour à l'immédiat est la thérapeutique
par excellence, parce qu'il est le refus rigoureux de la thérapeutique;
il soigne dans la mesure où il est oubli de tous les soins.
C'est dans la passivité de l'homme à l'égard
de lui-même, dans le silence qu'il impose à son art
et à ses artifices, que la nature déploie une activité
qui est exactement réciproque du renoncement. Car, à
la regarder de plus près, cette passivité de l’homme
est activité réelle; quand l'homme se confie au
médicament, il échappe à la loi du travail
que la nature même lui impose; il s'enfonce dans le monde
de l'artifice, et de la contre-nature dont sa folie n'est qu'une
des manifestations; c'est en ignorant cette maladie, et en reprenant
place dans l'activité des êtres naturels, que l'homme,
dans une apparente passivité qui n'est au fond qu'une industrieuse
fidélité parvient à la guérison. C'est
ainsi que Bernardin de Saint-Pierre explique comment il se délivra
d'un «mal étrange», dans lequel “comme
Oedipe, il voyait deux soleils». La médecine lui
avait bien offert son secours et lui avait appris que “
le foyer de son mal était dans les nerfs». En vain,
il applique les médicaments les plus prisés; il
s'aperçoit vite que les médecins eux-mêmes
sont tués par leurs remèdes: “ Ce fut à
Jean-Jacques Rousseau que je dus le retour de ma santé.
J'avais lu, dans ses immortels écrits, entre autres vérités
naturelles, que l'homme est fait pour travailler, non pour méditer.
Jusqu'alors j'avais exercé mon âme et reposé
mon corps; je changeai de régime; j'exerçai le corps
et je reposai l'âme. Je renonçai à la plupart
des livres; je jetai les yeux sur les ouvrages de la nature, qui
parlaient à
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tous mes sens un langage que ni le temps, ni les nations ne peuvent
altérer. Mon histoire et mes journaux étaient les
herbes des champs et des prairies; ce n'étaient pas mes
pensées qui allaient péniblement à elles,
comme dans le système des hommes, mais leurs pensées
qui venaient à moi sous mille formes agréables 1.»,
Malgré les formulations que certains disciples de Rousseau
ont pu en proposer, ce retour à l'immédiat n'est
ni absolu ni simple. C'est que la folie, même si elle est
provoquée, entretenue par ce qu'il y a de plus artificiel
dans la société, apparaît, dans ses formes
violentes, comme l'expression sauvage des désirs humains
les plus primitifs. La folie à l'âge classique, relève,
nous l'avons vu, des menaces de la bestialité -une bestialité
toute dominée par la prédation et l'instinct du
meurtre. Livrer la folie à la nature serait, par un renversement
qu'on ne maîtrise pas, l'abandonner à cette rage
de la contre-nature. La guérison de la folie suppose donc
un retour à ce qui est immédiat non par rapport
au désir, mais par rapport à l'imagination; -retour
qui écarte de la vie de l'homme et de ses plaisirs tout
ce qui est artificiel, irréel, imaginaire. Les thérapeutiques
par la plongée réfléchie dans l'immédiat
supposent secrètement la médiation d'une sagesse
qui partage, dans la nature, ce qui relève de la violence
et ce qui relève de la vérité. C'est toute
la différence entre le Sauvage et le Laboureur. «Les
Sauvages... mènent plutôt la vie de l'animal carnassier
que celle de l'être raisonnable»; la vie du Laboureur,
en revanche, “ est plus heureuse en fait que celle de l'homme
du monde “. Du côté du sauvage, l'immédiat
désir, sans discipline, sans contrainte, sans moralité
réelle; du côté du laboureur, le plaisir sans
médiation, c'est-à-dire sans sollicitation vaine,
sans excitation ni accomplissement imaginaire. Ce qui, dans la
nature et ses vertus immédiates, guérit la folie,
c'est le plaisir -mais un plaisir qui d'un côté rend
vain le désir sans même avoir à le réprimer,
puisqu'il lui offre par avance une plénitude de satisfaction,
et de l'autre rend dérisoire l'imagination, puisqu'il apporte
spontané
1. BERNARDIN DE SAINT PIERRE, Préambule de l'Arcadie. Oeuvres,
Paris, 1818,t.VII,pp.11-14.
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ment la présence heureuse de la réalité.
“ Les plaisirs entrent dans l'ordre éternel des choses;
ils existent invariablement; il faut pour les former de certaines
conditions...; ces conditions ne sont point arbitraires; la nature
les a tracées; l'imagination ne peut point créer,
et l’homme le plus passionné pour les plaisirs ne
pourrait réussir à augmenter les siens qu'en renonçant
à tous ceux qui ne portent pas cette empreinte de la nature
1.” Le monde immédiat du laboureur est donc un monde
tout investi de sagesse et de mesure, qui guérit de la
folie dans la mesure où il rend inutile le désir
et les mouvements de la passion qu'il suscite, et dans la mesure
aussi où il réduit avec l'imaginaire toutes les
possibilités du délire. Ce que Tissot entend par
le “plaisir» c'est cet immédiat guérisseur,
délivré à la fois de la passion et du langage,
c'est-à-dire des deux grandes formes de l'expérience
humaine d'où naît la déraison.
Et peut-être la nature, comme forme concrète de l'immédiat,
a-t-elle encore un pouvoir plus fondamental dans la suppression
de la folie. Car elle a la puissance de libérer l'homme
de sa liberté. Dans la nature -celle du moins qui est mesurée
par la double exclusion de la violence du désir, et de
l'irréalité du fantasme -l'homme est sans doute
libéré des contraintes sociales (celles qui forcent
“ à calculer et à faire le bilan de ses plaisirs
imaginaires qui en portent le nom sans en être») et
du mouvement incontrôlable des passions. Mais par le fait
même, il est pris doucement et comme de l'intérieur
même de sa vie, par le système des obligations naturelles.
La pression des besoins les plus sains, le rythme des jours et
des saisons, la nécessité sans violence de se nourrir
et de s'abriter, contraignent à une régulière
observance le désordre des fous. Ce que l'imagination invente
de trop lointain est congédié, avec ce que cache
de trop urgent le désir. Dans la douceur d'un plaisir qui
ne contraint pas, l'homme se trouve lié à la sagesse
de la nature, et cette fidélité en forme de liberté
dissipe la déraison qui juxtapose en son paradoxe l'extrême
déterminisme de la passion et l'extrême fantaisie
de l'image. Ainsi on se prend à rêver,
1. TISSOT, Traité sur les maladies des gens de lettres,
pp. 90-94.
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dans ces paysages mêlés de l'éthique et de
la médecine, d'une libération de la folie: libération
qu'il ne faut point entendre en son origine comme la découverte,
par la philanthropie, de l'humanité des fous, mais comme
un désir d'ouvrir la folie aux contraintes douces de la
nature.
Le vieux village de Gheel qui, depuis la fin du Moyen Âge,
témoignait encore de la parenté, maintenant oubliée,
entre l'internement des fous et l'exclusion des lépreux,
reçoit aussi dans les dernières années du
XVIIIe siècle une brusque réinterprétation.
Ce qui, en lui, marquait toute la séparation violente,
pathétique, du monde des fous et du monde des hommes, porte
maintenant les valeurs idylliques de l'unité retrouvée
entre la déraison et la nature. Ce village autrefois signifiait
que les fous étaient parqués, et qu'ainsi l'homme
de raison en était protégé; il manifeste
maintenant que le fou est libéré, et que, dans cette
liberté qui le met de plain-pied avec les lois de la nature,
il se réajuste à l'homme de raison. À Gheel,
selon le tableau qu'en trace Jouy, “les quatre cinquièmes
des habitants sont fous, mais fous dans toute la force du terme,
et jouissent sans inconvénients de la même liberté
que les autres citoyens... Des aliments sains, un air pur, tout
l'appareil de la liberté, tel est le régime qu'on
leur prescrit, et auquel le plus grand nombre doit, au bout de
l'année, sa guérison 1”'. Sans que rien dans
les institutions ait encore réellement changé, le
sens de l'exclusion et de l'internement commence à s'altérer:
il prend lentement des valeurs positives, et l'espace neutre,
vide, nocturne dans lequel on restituait autrefois la déraison
à son néant commence à se peupler d'une nature
à laquelle la folie, libérée, est obligée
de se soumettre. L'internement, comme séparation de la
raison et de la déraison, n'est pas supprimé; mais
à l'intérieur même de son dessin, l'espace
qu'il occupe laisse apparaître des pouvoirs naturels, plus
contraignants pour la folie, plus propres à la soumettre
dans son essence, que tout le vieux système limitatif et
répressif. De ce système il faut libérer
la folie pour que, dans l'espace de l'internement, maintenant
chargé d'efficacité positive, elle soit libre de
se dépouiller de sa sauvage
1. Cité par ESQUIROL, Des maladies mentales, t. II, p.
294.
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liberté, et d'accueillir les exigences de la nature qui
sont pour elle à la fois vérité et loi. En
tant qu'elle est loi, la nature contraint la violence du désir;
en tant qu'elle est vérité, elle réduit la
contre-nature et tous les fantasmes de l'imaginaire.
Pinel décrit ainsi cette nature, à propos de l'hôpital
de Saragosse: on y a établi «une sorte de contrepoids
aux égarements de l'esprit par l'attrait et le charme qu'inspire
la culture des champs, par l'instinct naturel qui porte l’homme
à féconder la terre et à pourvoir ainsi aux
besoins par les fruits de son industrie. Dès le matin,
on les voit... se répartir avec gaieté dans les
diverses parties d'un vaste enclos dépendant de l 'hospice,
se partager avec une sorte d'émulation les travaux relatifs
aux saisons, cultiver le froment, les légumes, les plantes
potagères, s'occuper tour à tour de la moisson,
du treillage, des vendanges, de la cueillette des olives, et retrouver
le soir dans leur asile solitaire le calme et un sommeil tranquille.
L'expérience la plus constante a appris dans cet hospice
que c'est là le moyen le plus sûr et le plus efficace
d'être rendu à la raison 1». Sous la convention
des images, on retrouve aisément la rigueur d'un sens.
Le retour à l'immédiat n'a d'efficacité contre
la déraison que dans la mesure où il s'agit d'un
immédiat aménagé -et partagé d'avec
lui-même; un immédiat où la violence est isolée
de la vérité, la sauvagerie mise à part de
la liberté, où la nature cesse de pouvoir se reconnaître
dans les figures fantastiques de la contre-nature. Bref un immédiat
où la nature est médiatisée par la morale.
Dans un espace aménagé de la sorte, la folie ne
pourra plus jamais parler le langage de la déraison, avec
tout ce qui en lui transcende les phénomènes naturels
de la maladie. Elle sera tout entière dans une pathologie.
Transformation que les époques postérieures ont
accueillie comme une acquisition positive, l'avènement
sinon d'une vérité, du moins de ce qui rend possible
la connaissance de la vérité; mais qui au regard
de l’histoire doit apparaître comme ce qu'elle a été:
c'est-à-dire la réduction de l'expérience
classique de la déraison à une perception strictement
morale de la folie, qui servira
1. PINEL, Traité médico-philosophique, pp. 238-239.
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secrètement de noyau à toutes les conceptions que
le XIXE siècle fera valoir, par la suite, comme scientifiques,
positives et expérimentales.
Cette métamorphose qui s'est accomplie dans la seconde
moitié du XVIIIe siècle, s'est glissée d'abord
dans les techniques de la guérison. Mais très vite
elle s'est manifestée au grand jour, gagnant l'esprit des
réformateurs, guidant la grande réorganisation de
l'expérience de la folie, dans les dernières années
du siècle. Très vite Pinel pourra écrire:
“ Combien il importe, pour prévenir l'hypochondrie,
la mélancolie ou la manie, de suivre les lois immuables
de la morale 1 !”
*
À l'âge classique, inutile de chercher à distinguer
les thérapeutiques physiques et les médications
psychologiques. Pour la simple raison que la psychologie n'existe
pas. Quand on prescrit l'absorption des amers, par exemple, il
ne s'agit pas de traitements physiques, puisqu'on veut décaper
l'âme aussi bien que le corps; quand on prescrit à
un mélancolique la vie simple des laboureurs, ou quand
on lui joue la comédie de son délire, ce n'est point
là une intervention psychologique, puisque le mouvement
des esprits dans les nerfs, la densité des humeurs sont
intéressés au premier chef. Mais dans un cas, il
s'agit d'un art de la transformation des qualités, d'une
technique dans laquelle l'essence de la folie est prise comme
nature, et comme maladie; dans l'autre, il s'agit d'un art du
discours, et de la restitution de la vérité, où
la folie vaut comme déraison.
Lorsque sera dissociée, dans les années qui vont
suivre, cette grande expérience de la déraison,
dont l'unité est caractéristique de l'âge
classique, lorsque la folie, confisquée tout entière
dans une intuition morale, ne sera plus que maladie, alors la
distinction que nous venons d' établir prendra un autre
sens; ce qui était de la maladie relèvera de l'organique;
et ce qui appartenait à la déraison, à la
transcendance de son discours, sera nivelé dans le psychologique.
1. Ibid.
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Et c'est là précisément que naît la
psychologie -non comme vérité de la folie, mais
comme signe que la folie est maintenant détachée
de sa vérité qui était la déraison,
et qu'elle ne sera plus dès lors qu'un phénomène
à la dérive, insignifiant, sur la surface indéfinie
de la nature. Énigme sans autre vérité que
ce qui peut la réduire.
C'est pourquoi il faut être juste avec Freud. Entre les
5 Psychanalyses et la soigneuse enquête sur les Médications
psychologiques, il y a plus que l'épaisseur d'une découverte;
il y a la violence souveraine d'un retour. Janet énumérait
les éléments d'un partage, dénombrait l'inventaire,
annexait ici et là, conquérait peut-être.
Freud reprenait la folie au niveau de son langage, reconstituait
un des éléments essentiels d'une expérience
réduite au silence par le positivisme; il n'ajoutait pas
à la liste des traitements psychologiques de la folie une
addition majeure; il restituait, dans la pensée médicale,
la possibilité d'un dialogue avec la déraison. Ne
nous étonnons pas que la plus “ psychologique»
des médications ait rencontré si vite son versant
et ses confirmations organiques. Ce n'est point de psychologie
qu'il s'agit dans la psychanalyse: mais précisément
d'une expérience de la déraison que la psychologie
dans le monde moderne a eu pour sens de masquer.
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