| DEUXIÈME PARTIE
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Introduction
Vérité triviale sur laquelle il est temps de revenir
maintenant: la conscience de la folie, au moins dans la culture
européenne, n'a jamais été un fait massif,
formant bloc et se métamorphosant comme un ensemble homogène.
Pour la conscience occidentale, la folie surgit simultanément
en des points multiples, formant une constellation qui peu à
peu se déplace, transforme son dessin et dont la figure
réserve peut-être l'énigme d'une vérité.
Sens toujours fracassé.
Mais quelle forme du savoir, après tout, est assez singulière,
ésotérique ou régionale pour n'être
donnée jamais qu'en un point, et dans une formulation unique?
Quelle connaissance est à la fois assez bien et assez mal
connue pour n'être connue qu'une seule fois, d'une seule
manière, et selon un seul type d'appréhension? Quelle
est la figure de la science, aussi cohérente et resserrée
qu'elle soit, qui ne laisse graviter autour d'elle des formes
plus ou moins obscures de conscience pratique, mythologique ou
morale? Si elle n'était vécue dans un ordre dispersé,
et reconnue seulement par profils, toute vérité
entrerait en sommeil.
Peut-être, pourtant, une certaine non-cohérence est-elle
plus essentielle à l'expérience de la folie qu'à
aucune autre; peut-être cette dispersion concerne-t-elle,
plutôt que divers modes d'élaboration entre lesquels
il est possible de suggérer un schéma évolutif,
ce qu'il y a de plus fondamental en cette expérience et
de plus proche de ses données originaires. Et tandis que
dans la plupart des autres formes du savoir, la convergence s'esquisse
à travers chaque profil,
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ici la divergence serait inscrite dans les structures, n'autorisant
une conscience de la folie que déjà brisée,
fragmentée dès le principe en un débat qui
ne peut s'achever. Il peut arriver que des concepts ou une certaine
prétention du savoir recouvrent d'une manière superficielle
cette dispersion première: témoin, l'effort que
fait le monde moderne pour ne parler de la folie que dans les
termes sereins et objectifs de la maladie mentale, et pour en
oblitérer les valeurs pathétiques dans les significations
mixtes de la pathologie et de la philanthropie. Mais le sens de
la folie à une époque donnée la nôtre
comprise, il ne faut pas le demander à l'unité au
moins dessinée d'un projet, mais à cette présence
déchirée; et s'il est arrivé à l'expérience
de la folie de chercher à se dépasser et à
s'équilibrer, en se projetant sur un plan d'objectivité,
rien n'a pu effacer les valeurs dramatiques qui étaient
données dès l'origine à son débat.
Ce débat, au cours du temps, revient avec obstination:
inlassablement, il remet en jeu, sous des formes diverses, mais
dans la même difficulté de conciliation, les mêmes
formes de conscience, toujours irréductibles.
1. -Une conscience critique de la folie, qui la reconnaît
et la désigne sur fond de raisonnable, de réfléchi,
de moralement sage; conscience qui s'engage tout entière
dans son jugement, avant même l'élaboration de ses
concepts; conscience qui ne définit pas, qui dénonce.
La folie y est éprouvée sur le mode d'une opposition
immédiatement ressentie; elle éclate dans sa visible
aberration, montrant d'abondance et par une pléthore de
preuves «qu'elle a la tête vide et sens dessus dessous
1». À ce point encore initial, la conscience de la
folie est certaine d'elle-même, c'est-à-dire de n'être
point folle. Mais elle s'est jetée, sans mesure ni concept,
à l'intérieur même de la différence,
dans le plus vif de l'opposition, au coeur de ce conflit où
folie et non-folie échangent leur langage le plus primitif;
et l'opposition devient réversible: en cette absence de
point fixe, il se peut aussi bien que la folie soit raison, et
que la conscience de folie soit présence secrète,
stratagème de la folie elle-même.
1. RÉGNIER, Satire XlV. Oeuvres complètes, éd.
Railaud, v. 9.
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Ceux qui pour voyager s'embarquent dessus l'eau Voient aller la
terre et non pas leur vaisseau 1.
Mais puisqu'il n'y a pas pour la folie de certitude de n'être
pas folle, il y a là une folie plus générale
que toutes les autres, et qui loge à la même enseigne
que la folie la plus obstinée des sagesses.
Mais plus tant je me lime et plus je me rabote
Je crois qu'à mon avis tout le monde radote 2.
Frêle, mais suprême sagesse que celle-là. Elle
suppose, elle exige le perpétuel dédoublement de
la conscience de la folie, son engloutissement dans la folie et
sa nouvelle émergence. Elle s'appuie sur des valeurs, ou
plutôt sur la valeur, dressée d'emblée, de
la raison, mais elle l'abolit pour la retrouver aussitôt
dans la lucidité ironique, et faussement désespérée
de cette abolition. Conscience critique qui feint de pousser la
rigueur jusqu'à se faire critique radicale de soi, et jusqu'à
se risquer dans l'absolu d'un combat douteux, mais qui s'en préserve
secrètement à l'avance, en se reconnaissant comme
raison dans le seul fait d'accepter le risque. En un sens l'engagement
de la raison est total dans cette opposition simple et réversible
à la folie, mais il n'est total qu'à partir d'une
secrète possibilité d'un entier dégagement.
2. -Une conscience pratique de la folie: ici le dégagement
n'est ni virtualité, ni virtuosité de la dialectique.
Il s'impose comme une réalité concrète parce
qu'il est donné dans l'existence et les normes d'un groupe;
mais plus encore, il s'impose comme un choix, un choix inévitable,
puisqu'il faut bien être de ce côté-ci ou de
l'autre, dans le groupe ou hors du groupe. Encore ce choix est-il
un faux choix, car seuls ceux qui sont à l'intérieur
du groupe ont le droit de désigner ceux qui étant
considérés comme à l'extérieur, sont
accusés d'avoir choisi d'y être. La conscience, seulement
critique, qu'ils ont dévié, s'appuie
1. Ibid.,v. 13-14.
2. Ibid., v. 7-8.
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sur la conscience qu'ils ont choisi une autre voie, et par là,
elle se justifie -s'éclaire et s'obscurcit à la
fois -dans un dogmatisme immédiat. Ce n'est pas une conscience
troublée de s'être engagée dans la différence
et l'homogénéité de la folie et de la raison;
c'est une conscience de la différence entre folie et raison,
conscience qui est possible dans l’homogénéité
du groupe considéré comme porteur des normes de
la raison. Pour être sociale, normative, solidement appuyée
dès le départ, cette conscience pratique de la folie
n'en est pas moins dramatique; si elle implique la solidarité
du groupe, elle indique également l'urgence d'un partage.
Dans ce partage s'est tue la liberté toujours périlleuse
du dialogue; il ne reste que la tranquille certitude qu'il faut
réduire la folie au silence. Conscience ambiguë -sereine,
puisqu'elle est sûre de détenir la vérité,
mais inquiète de reconnaître les troubles pouvoirs
de la folie. Contre la raison, la folie apparaît maintenant
comme désarmée; mais contre l'ordre, contre ce que
la raison peut manifester d'elle même dans les lois des
choses et des hommes, elle révèle d'étranges
puissances. C'est cet ordre que cette conscience de la folie éprouve
comme menacé, et le partage qu'elle opère risque
son sort. Mais ce risque est limité, falsifié même
au départ; il n'y a pas d'affrontement réel, mais
l'exercice sans compensation d'un droit absolu que la conscience
de la folie se donne dès l'origine en se reconnaissant
comme homogène à la raison et au groupe. La cérémonie
l'emporte sur le débat; et ce ne sont pas les avatars d'une
lutte réelle qu'exprime cette conscience de la folie, mais
seulement les rites immémoriaux d'une conjuration. Cette
forme de conscience est à la fois la plus et la moins historique;
elle se donne à chaque instant comme une réaction
immédiate de défense, mais cette défense
ne fait pas autre chose que de réactiver toutes les vieilles
hantises de l'horreur. L'asile moderne, si du moins on pense à
la conscience obscure qui le justifie et fonde sa nécessité,
n'est pas pur de l'héritage des léproseries. La
conscience pratique de la folie, qui semble ne se définir
que par la transparence de sa finalité, est sans doute
la plus épaisse, la plus chargée d'anciens drames
en sa cérémonie schématique.
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3. -Une conscience énonciative de la folie, qui donne la
possibilité de dire dans l'immédiat, et sans aucun
détour par le savoir: «Celui-là est un fou.»
Ici, pas question de qualifier ou de disqualifier la folie, mais
seulement de l'indiquer dans une sorte d'existence substantive;
il y a là, devant le regard, quelqu'un qui est irrécusablement
fou, quelqu'un qui est évidemment fou -existence simple,
immobile, obstinée, qui est la folie avant toute qualité
et tout jugement. La conscience n'est plus alors au niveau des
valeurs -des périls et des risques; elle est au niveau
de l'être, n'étant pas autre chose qu'une connaissance
monosyllabique réduite au constat. En un sens, c'est la
plus sereine de toutes les consciences de la folie, puisqu'elle
n'est en somme qu'une simple appréhension perceptive. Ne
passant pas par le savoir, elle évite même les inquiétudes
du diagnostic. C'est la conscience ironique de l'interlocuteur
du Neveu de Rameau, c'est la conscience réconciliée
avec elle-même qui, à peine remontée du fond
de la douleur, raconte à mi-chemin de la fascination et
de l'amertume, les rêves d'Aurélia. Pour simple qu'elle
soit, cette conscience n'est pas pure: elle comporte un recul
perpétuel, puisqu'elle suppose et prouve à la fois
qu'elle n'est pas folie par le seul fait qu'elle en est la conscience
immédiate. La folie ne sera là, présente
et désignée dans une évidence irréfutable,
que dans la mesure où la conscience à qui elle est
présente l'a déjà récusée,
en se définissant par rapport et par opposition à
elle. Elle n'est conscience de folie que sur fond de conscience
de n'être pas folie. Aussi libre de préjugé
qu'elle puisse être, aussi éloignée de toutes
les formes de contrainte et de répression, elle est toujours
une certaine manière d'avoir maîtrisé déjà
la folie. Son refus de qualifier la folie suppose toujours une
certaine conscience qualitative de soi-même comme n'étant
pas folie, elle n'est perception simple que dans la mesure où
elle est cette opposition subreptice: «C'est parce que d'autres
ont été fous, que nous, nous pouvons ne pas l'être»,
disait Blake 1. Mais il ne faut pas se tromper sur cette apparente
antériorité de la folie des autres: elle apparaît
dans le temps toute chargée d'ancienneté,
1. w. BLAKE, Le Mariage du ciel et de l'enfer, trad. A. Gide,
p. 24.
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parce qu'au-delà de toute mémoire possible la conscience
de n'être pas fou avait répandu déjà
son calme intemporel: «Les heures de la folie sont mesurées
par l 'horloge, mais celles de la sagesse, aucune horloge ne les
peut mesurer 1.»
4. -Une conscience analytique de la folie, conscience déployée
de ses formes, de ses phénomènes, de ses modes d'apparition.
Sans doute le tout de ces formes et de ces phénomènes
n'est jamais présent à cette conscience; longtemps
et pour toujours peut-être la folie cachera l'essentiel
de ses pouvoirs et de ses vérités dans le mal connu,
mais c'est pourtant dans cette conscience analytique qu'elle rejoint
la tranquillité du bien connu. Même s'il est vrai
qu'on ne viendra jamais à bout de ses phénomènes
et de ses causes, elle appartient de plein droit au regard qui
la domine. La folie n'y est plus que la totalité au moins
virtuelle de ses phénomènes; elle ne comporte plus
de périls, elle n'implique plus de partage; elle ne suppose
pas même d'autre recul que n'importe quel objet de connaissance.
C'est cette forme de conscience qui fonde la possibilité
d'un savoir objectif de la folie.
Chacune de ces formes de conscience est à la fois suffisante
en elle-même et solidaire de toutes les autres. Solidaires
puisqu'elles ne peuvent manquer de s'appuyer subrepticement les
unes sur les autres; il n'y a point de savoir de la folie, aussi
objectif qu'il se prétende, aussi fondé qu'il se
veuille sur les seules formes de la connaissance scientifique,
qui ne suppose, malgré tout, le mouvement antérieur
d'un débat critique, où la raison s'est mesurée
avec la folie, l'éprouvant à la fois dans la simple
opposition, et dans le péril de l'immédiate réversibilité;
il suppose aussi comme virtualité toujours présente
à son horizon un partage pratique, où le groupe
confirme et renforce ses valeurs par la conjuration de la folie.
Inversement, on peut dire qu'il n'est point de conscience critique
de la folie qui ne tente de se fonder ou de se dépasser
dans une connaissance analytique où s'apaisera l'inquiétude
du débat, où seront maîtrisés les risques,
où les distances seront définitivement établies.
Chacune des
1. Ibid., p. 20.
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quatre formes de conscience de la folie en indique une ou plusieurs
autres qui lui servent de constante référence, de
justification ou de présupposé.
Mais aucune ne peut jamais se résorber totalement dans
une autre. Pour étroit qu'il soit, leur rapport ne peut
jamais les réduire à une unité qui les abolirait
toutes dans une forme tyrannique, définitive, et monotone
de conscience. C'est que par leur nature, par leur signification
et leur fondement, chacune détient son autonomie: la première
cerne dans l'instant toute une région du langage où
se trouvent et se confrontent à la fois le sens et le non-sens,
la vérité et l'erreur, la sagesse et l'enivrement,
la lumière du jour et le rêve scintillant, les limites
du jugement et les présomptions infinies du désir.
La seconde, héritière des grandes horreurs ancestrales,
reprend, sans le savoir, le vouloir ni le dire, les vieux rites
muets qui purifient et revigorent les consciences obscures de
la communauté; elle enveloppe avec elle toute une histoire
qui ne se nomme pas, et malgré les justifications qu'elle
peut proposer d'elle-même, elle demeure plus proche de la
rigueur immobile des cérémonies que du labeur incessant
du langage. La troisième n'est pas de l'ordre de la connaissance,
mais de celui de la reconnaissance; elle est miroir (comme chez
le Neveu de Rameau), ou souvenir (comme chez Nerval ou Artaud)
-toujours, au fond, réflexion sur soi au moment même
où elle croit désigner ou l'étranger ou ce
qu'il y a de plus étranger en soi; ce qu'elle met à
distance, dans son énonciation immédiate, dans cette
découverte toute perceptive, c'était son plus proche
secret; et sous cette existence simple et non de la folie, qui
est là comme une chose offerte et désarmée,
elle reconnaît sans le savoir, la familiarité de
sa douleur. Dans la conscience analytique de la folie, s'effectue
l'apaisement du drame et se referme le silence du dialogue; il
n'y a plus ni rituel ni lyrisme; les fantasmes prennent leur vérité;
les périls de la contre-nature deviennent signes et manifestations
d'une nature; ce qui invoquait l’horreur n'appelle plus
que les techniques de suppression. La conscience de la folie ne
peut plus ici trouver son équilibre que dans la forme de
la connaissance.
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*
Depuis qu'avec la Renaissance a disparu l'expérience tragique
de l'insensé, chaque figure historique de la folie implique
la simultanéité de ces quatre formes de conscience
-à la fois leur conflit obscur et leur unité sans
cesse dénouée; à chaque instant se fait et
se défait l'équilibre de ce qui dans l'expérience
de la folie relève d'une conscience dialectique, d'un partage
rituel, d'une reconnaissance lyrique et enfin du savoir. Les visages
successifs que prend la folie dans le monde moderne reçoivent
ce qu'il y a de plus caractéristique dans leurs traits
de la proportion et des liens qui s'établissent entre ces
quatre éléments majeurs. Aucun ne disparaît
jamais entièrement, mais il arrive que l'un d'entre eux
soit privilégié, au point de maintenir les autres
dans une quasi-obscurité où naissent des tensions
et des conflits qui règnent au-dessous du niveau du langage.
Il arrive aussi que des groupements s'établissent entre
telle ou telle de ces formes de conscience, qui constituent alors
de larges secteurs d'expérience avec leur autonomie et
leur structure propre. Tous ces mouvements dessinent les traits
d'un devenir historique.
Si on adoptait une chronologie longue, de la Renaissance jusqu'à
nos jours, il est probable qu'on pourrait retrouver un mouvement
à vaste portée, faisant dévier l'expérience
de la folie depuis des formes critiques de conscience jusqu'aux
formes analytiques Le XVIe siècle a donné privilège
à l'expérience dialectique de la folie: plus qu'aucune
autre époque, il a été sensible à
ce qu'il pouvait y avoir d'indéfiniment réversible
entre la raison, et la raison de la folie, à tout ce qu'il
y avait de proche, de familier, de ressemblant dans la présence
du fou, à tout ce que son existence enfin pouvait dénoncer
d'illusion et faire éclater d'ironique vérité.
De Brant à Érasme, à Louise Labé,
à Montaigne, à Charron, à Régnier
enfin, c'est la même inquiétude qui se communique,
la même vivacité critique, la même consolation
dans l'accueil souriant de la folie. «Ainsi cette raison
est une étrange bête 1.» Et il
1. RÉGNIER, loc. cit., v. 155.
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n'est pas jusqu'à l'expérience médicale qui
n'ordonne ses concepts et ses mesures au mouvement indéfini
de cette conscience
Le XIXe et le XXe siècle au contraire ont fait porter tout
le poids de leur interrogation sur la conscience analytique de
la folie; ils ont même présumé qu'il fallait
y chercher la vérité totale et finale de la folie,
les autres formes d'expérience n'étant rien d'autre
que des approximations, des tentatives peu évoluées,
des éléments archaïques. Et pourtant la critique
nietzschéenne, toutes les valeurs investies dans le partage
asilaire, et la grande recherche qu'Artaud, après Nerval,
exerça impitoyablement sur lui-même, témoignent
assez que toutes les autres formes de conscience de la folie vivent
encore au coeur de notre culture. Qu'elles ne puissent plus guère
recevoir de formulation que lyrique, ne prouve pas qu'elles dépérissent,
ni qu'elles prolongent malgré tout une existence que le
savoir a depuis longtemps récusée, mais que maintenues
dans l'ombre, elles se vivifient dans les formes les plus libres
et les plus originaires du langage. Et leur pouvoir de contestation
n'en est sans doute que plus vigoureux.
À l'âge classique, en revanche, l'expérience
de la folie tient son équilibre d'un partage, qui définit
deux domaines autonomes de la folie: d'un côté la
conscience critique et la conscience pratique; de l'autre les
formes de la connaissance et de la reconnaissance. Toute une région
s'isole qui groupe l'ensemble des pratiques et des jugements par
lesquels la folie est dénoncée et offerte à
l'exclusion; ce qui en elle est proche, trop proche de la raison,
tout ce qui menace celle-ci d'une ressemblance dérisoire,
est séparé sur le mode de la violence, et réduit
à un silence rigoureux; c'est ce péril dialectique
de la conscience raisonnable, c'est ce partage sauveur que recouvre
le geste de l'internement. L'importance de l'internement ne tient
pas à ce qu'il est une nouvelle forme institutionnelle,
mais qu'il résume et manifeste une des deux moitiés
de l'expérience classique de la folie: celle où
s'organisent dans la cohérence d'une pratique l'inquiétude
dialectique de la conscience et la répétition du
rituel de partage. Dans l'autre région au contraire la
folie se manifeste: elle tente de dire sa vérité,
de se dénoncer là où elle est, et de se
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déployer dans l'ensemble de ses phénomènes;
elle cherche à acquérir une nature et un mode de
présence positive dans le monde.
Après avoir essayé, dans les chapitres qui précèdent,
d'analyser le domaine de l'internement et les formes de conscience
que cette pratique recouvre, nous voudrions, dans ceux qui vont
suivre, restituer le domaine de la reconnaissance et de la connaissance
de la folie à l'âge classique: qui donc, en toute
certitude, et dans une perception immédiate, a pu être
reconnu comme fou? Comment la folie vient-elle à se manifester
dans des signes qui ne peuvent être récusés?
Comment est-elle parvenue à prendre sens dans une nature?
Mais sans doute, cette séparation entre deux domaines d'expérience
est assez caractéristique de l'âge classique, et
assez importante en elle-même pour qu'il faille s'y attarder
encore quelques instants.
On dira peut-être qu'il n'y a, dans cette césure,
rien de bien extraordinaire ni de rigoureusement propre à
une époque historique donnée. Que les pratiques
d'exclusion et de protection ne coïncident pas avec l'expérience
plus théorique qu'on a de la folie, c'est là certainement
un fait assez constant dans l'expérience occidentale. De
nos jours encore, dans le soin même avec lequel notre bonne
conscience s'acharne à fonder toute tentative de partage
sur une désignation scientifique, on peut déchiffrer
aisément le malaise d'une inadéquation. Mais ce
qui caractérise l'âge classique, c'est qu'on n'y
rencontre pas même de malaise ni d'aspiration vers une unité.
La folie a eu pendant un siècle et demi une existence rigoureusement
divisée. Et il en existe une preuve concrète qui
tombe immédiatement sous le sens: c'est que l'internement,
nous l'avons vu, n'a été en aucune manière
une pratique médicale, que le rite d'exclusion auquel il
procède n'ouvre pas sur un espace de connaissance positive
et qu'il faudra en France attendre la grande circulaire de 1785
pour qu'un ordre médical pénètre dans l'internement,
et un décret de l'Assemblée pour qu'on pose à
propos de chaque interné la question de savoir s'il est
fou ou non. Inversement, jusqu'à Haslam et Pinel, il n'y
aura pratiquement pas d'expérience médicale née
de l'asile et dans l'asile; le savoir de la folie
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prendra place dans un corpus de connaissances médicales,
où il figure comme un chapitre parmi d'autres, sans que
rien n'indique le mode d'existence particulier de la folie dans
le monde, ni le sens de son exclusion.
Ce partage sans recours fait de l'âge classique un âge
d'entendement pour l'existence de la folie. Il n'y a de possibilité
pour aucun dialogue, pour aucune confrontation entre une pratique
qui maîtrise la contre-nature et la réduit au silence,
et une connaissance qui tente de déchiffrer des vérités
de nature; le geste qui conjure ce que l’homme ne saurait
reconnaître est resté étranger au discours
dans lequel une vérité vient à la connaissance.
Les formes d'expérience se sont développées
pour elles-mêmes, l'une dans une pratique sans commentaire,
l'autre dans un discours sans contradiction. Entièrement
exclue d'un côté, entièrement objectivée
de l'autre, la folie n'est jamais manifestée pour elle-même,
et dans un langage qui lui serait propre. Ce n'est pas la contradiction
qui est vivante en elle, mais elle qui vit partagée entre
les termes de la contradiction. Tant que le monde occidental fut
voué à l'âge de raison, la folie est restée
soumise à la division de l'entendement.
Sans doute est-ce là la raison de ce profond silence qui
donne à la folie de l'âge classique l'apparence du
sommeil: telle était la force avec laquelle s'imposait
le climat d'évidence qui entourait et protégeait
les uns des autres concepts et pratiques. Aucun âge peut-être
n'a été plus insensible au pathétique de
la folie que cette époque qui fut pourtant celle de l'extrême
déchirement dans sa vie profonde. C'est que, par la vertu
même de ce déchirement, il n'était pas possible
de prendre conscience de la folie comme d'un point unique où
viendraient se réfléchir -foyer imaginaire et réel
à la fois -les questions que l'homme se pose à propos
de lui-même. Quand bien même, au XVIIe siècle,
on aurait été sûr qu'un internement n'était
pas juste, ce n'était point l'essence même de la
raison qui se trouvait par là compromise; et inversement
l'incertitude de ce qu'était la folie ou du point à
partir duquel il fallait tracer ses limites, n'était pas
éprouvée comme menace immédiate pour la société
ou pour l'homme concret. L'excès même du partage
garantissait
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le calme de chacune des deux formes d'interrogation. Aucune récurrence
ne risquait, en les mettant en contact, de déclencher l'étincelle
d'une question fondamentale et sans recours.
*
Et pourtant d'étonnantes coïncidences ne cessent pas
de surgir partout. Ces deux domaines, si rigoureusement séparés,
ne laissent pas de manifester, si on les examine de près,
de très strictes analogies de structure. Le recul de la
folie provoqué par les pratiques de l'internement, la disparition
du personnage du fou comme type social familier -nous en retrouverons
bien facilement, dans les pages qui suivent, les conséquences
ou les causes, disons plutôt pour être à la
fois plus neutre et plus exact, les formes correspondantes dans
les réflexions théoriques et scientifiques sur la
folie. Ce que nous avons décrit comme un événement
d'un côté, nous le retrouverons de l'autre côté
comme forme de développement conceptuel. Aussi séparés
que soient ces deux domaines, il n'est rien d'important dans le
premier qui ne soit équilibré dans le second. Ce
qui fait que ce partage ne peut être pensé qu'en
rapport avec les formes d'unité dont il autorise l'apparition.
Peut-être n'admirons-nous pas autre chose pour l'instant
que l'unité de la théorie et de la pratique. Il
nous semble pourtant que le partage opéré à
l'âge classique entre les formes de conscience de la folie
ne corresponde pas à la distinction du théorique
et du pratique. La conscience scientifique ou médicale
de la folie, même si elle reconnaît l'impossibilité
de guérir, est toujours virtuellement engagée dans
un système d'opérations qui devrait permettre d'en
effacer les symptômes ou d'en maîtriser les causes;
d'autre part la conscience pratique qui sépare, condamne
et fait disparaître le fou est nécessairement mêlée
à une certaine conception politique, juridique, économique
de l'individu dans la société. Le partage est autre,
par conséquent. Ce qu'on trouve d'un côté,
sous la grande rubrique de l'internement, c'est le moment -aussi
bien théorique que pratique -du partage, c'est la reprise
du vieux drame de l'exclusion, c'est la forme d'appréciation
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de la folie dans le mouvement de sa suppression: ce qui, de son
être, parvient à se formuler dans son anéantissement
concerté. Et ce que nous allons rencontrer maintenant,
c'est le déploiement, lui aussi théorique et pratique,
de la vérité de la folie à partir d'un être
qui est un non-être, puisqu'elle ne se présente dans
ses signes les plus manifestes que comme erreur, fantasme, illusion,
langage vain et privé de contenu; il va s'agir maintenant
de la constitution de la folie comme nature à partir de
cette non-nature qui est son être. Ce dont il était
question plus haut, c'était donc de la constitution dramatique
d'un être à partir de la suppression violente de
son existence; maintenant, de la constitution, dans la sérénité
du savoir, d'une nature à partir du dévoilement
d'un non-être.
Mais en même temps que cette constitution d'une nature,
nous essaierons de dégager l'expérience unique qui
sert de fondement aussi bien aux formes dramatiques du partage
qu'au mouvement calme de cette constitution. Cette expérience
unique, qui repose ici et là, qui soutient, explique et
justifie la pratique de l'internement et le cycle de la connaissance,
c'est elle qui constitue l'expérience classique de la folie;
c'est elle qu'on peut désigner par le terme même
de déraison. Sous la grande scission dont nous venons de
parler, elle étend sa secrète cohérence:
car elle est à la fois la raison de la césure, et
la raison de l'unité qu'on découvre de part et d'autre
de la césure. C'est elle qui explique qu'on rencontre les
mêmes formes d'expérience de part et d'autre, mais
qu'on ne les rencontre jamais que de part et d'autre. La déraison
à l'âge classique est à la fois l'unité
et la division d'elle-même.
On nous demandera pourquoi avoir attendu si longtemps pour la
dégager; pourquoi l'avoir nommée enfin, cette déraison,
à propos de la constitution d'une nature, c'est-à-dire
finalement à propos de la science, de la médecine,
de la «philosophie naturelle»? Et ne l'avoir traitée
que par allusion ou prétérition tant qu'il s'agissait
de la vie économique et sociale, des formes de la pauvreté
et du chômage, des institutions politiques et policières?
N'est-ce pas prêter plus au devenir conceptuel qu'au mouvement
réel de l’histoire?
À quoi il suffira peut -être de répondre que
dans la réorganisation
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du monde bourgeois à l'époque du mercantilisme,
l'expérience de la folie ne se présente que de biais,
par profils lointains et d'une manière silencieuse; qu'il
eût été hasardeux de la définir à
partir de lignes si partielles en ce qui la concerne, et si bien
intégrées en revanche dans d'autres figures plus
visibles et plus lisibles; qu'il suffisait à ce premier
niveau de la recherche d'en faire sentir la présence et
d'en promettre l'explication. Mais lorsqu'au philosophe ou au
médecin se pose le problème des rapports de la raison,
de la nature et de la maladie, alors c'est dans toute l'épaisseur
de son volume que la folie se présente; toute la masse
des expériences entre lesquelles elle se disperse découvre
son point de cohérence, et elle-même parvient à
la possibilité du langage. Une expérience singulière
apparaît enfin. Les lignes simples, un peu hétérogènes,
jusqu'alors retracées, viennent prendre leur place exacte;
chaque élément peut graviter selon sa loi juste.
Cette expérience n'est ni théorique, ni pratique.
Elle relève de ces expériences fondamentales dans
lesquelles une culture risque les valeurs qui lui sont propres
-c'est-à-dire les engage dans la contradiction. Mais les
prémunit en même temps contre elle. Une culture comme
celle de l'âge classique, dont tant de valeurs étaient
investies dans la raison, a risqué dans la folie à
la fois le plus et le moins. Le plus, puisque la folie formait
la contradiction la plus immédiate de tout ce qui la justifiait;
le moins puisqu'elle la désarmait entièrement, et
la rendait impuissante. Ce maximum et ce minimum de risque accepté,
par la culture classique, dans la folie, c'est ce qu'exprime bien
le mot de déraison: l'envers simple, immédiat, aussitôt
rencontré de la raison; et cette forme vide, sans contenu
ni valeur, purement négative, où n'est figurée
que l'empreinte d'une raison qui vient de s'enfuir, mais qui reste
toujours pour la déraison, la raison d'être de ce
qu'elle est.
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