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CHAPITRE PREMIER
La grande peur
Le XVIIIe siècle ne pouvait pas entendre exactement le
sens qui était livré dans Le Neveu de Rameau. Et
pourtant quelque chose s'est passé, à l'époque
même où le texte fut écrit, et qui promettait
un changement décisif. Chose curieuse: cette déraison
qui avait été mise à l'écart dans
la distance de l'internement, et qui s'était aliénée
progressivement dans les formes naturelles de la folie, voilà
qu'elle reparaît chargée de nouveaux périls
et comme douée d'un autre pouvoir de mise en question.
Mais ce que le XVIIIe siècle en perçoit d'abord,
ce n'est pas l'interrogation secrète, c'est seulement la
défroque sociale: le vêtement déchiré,
l'arrogance en haillons, cette insolence qu'on supporte, et dont
on fait taire les pouvoirs inquiétants par une indulgence
amusée. Le XVIIIe siècle n'aurait pas pu se reconnaître
dans Rameau le neveu, mais il était présent tout
entier dans le moi qui lui sert d'interlocuteur, et de «montreur»
pour ainsi dire, amusé non sans réticence, et avec
une sourde inquiétude: car c'est la première fois
depuis le Grand Renfermement que le fou redevient personnage social;
c'est la première fois qu'on rentre en conversation avec
lui, et qu'à nouveau, on le questionne. La déraison
réapparaît comme type, ce qui est peu; mais elle
réapparaît toutefois et lentement reprend place dans
la familiarité du paysage social. C'est là qu'une
dizaine d'années avant la Révolution, Mercier la
rencontrera, sans plus d'étonnement: “ Entrez dans
un autre café; un homme vous dit à l'oreille d'un
ton calme et posé: vous ne sauriez imaginer, monsieur,
l'ingratitude
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du gouvernement à mon égard, et combien il est aveugle
sur ses intérêts. Depuis trente ans j'ai négligé
mes propres affaires; je me suis enfermé dans mon cabinet,
méditant, rêvant, calculant; j'ai imaginé
un projet admissible pour payer toutes les dettes de l'État;
ensuite un autre pour enrichir le roi et lui assurer un revenu
de 400 millions; ensuite un autre pour abattre à jamais
l'Angleterre dont le nom seul m'indigne... Tandis que tout entier
à ces opérations vastes, et qui demandent toute
l'application du génie, j'étais distrait sur des
misères domestiques, quelques créanciers vigilants
m'ont tenu en prison pendant trois années... Mais, monsieur,
vous voyez à quoi sert le patriotisme, à mourir
inconnu et le martyr de sa patrie 1.” À distance,
de tels personnages font cercle autour du Neveu de Rameau; ils
n'ont pas ses dimensions; ce n'est que dans la recherche du pittoresque
qu'ils peuvent passer pour ses épigones.
Et pourtant ils sont un peu plus qu'un profil social, qu'une silhouette
de caricature. Il y a en eux quelque chose qui concerne et touche
la déraison du XVIIIe siècle. Leur bavardage, leur
inquiétude, ce vague délire, et cette angoisse au
fond, ils ont été assez communément vécus,
et dans des existences réelles dont on peut encore perce
voir le sillage. Tout autant que le libertin, le débauché
ou le violent de la fin du XVIIe siècle, il est difficile
de dire si ce sont là des fous, des malades ou des aigrefins.
Mercier lui-même ne sait trop guère quel statut leur
donner: “Ainsi il y a dans Paris de fort honnêtes
gens, économistes et anti-économistes, qui ont le
coeur chaud, ardent pour le bien public; mais qui malheureusement
ont la tête fêlée, c'est-à-dire des
vues courtes, qui ne connaissent ni le siècle où
ils sont, ni les hommes auxquels ils ont affaire; plus insupportables
que les sots parce qu'avec des deniers et de fausses lumières,
ils partent d'un principe impossible et déraisonnent ensuite
conséquemment 2.» Ils ont existé réellement,
ces “ faiseurs de projets à tête fêlée
3”, formant tout autour de la raison des philosophes, tout
1. MERCIER, Tableau de Paris, t. I, pp. 233-234.
2. Ibid., pp. 235-236.
3. On trouve fréquemment cette mention dans les livres
de l'internement.
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autour de ces projets de réforme, de ces constitutions,
et de ces plans, un sourd accompagnement de déraison; la
rationalité de l'âge des Lumières y trouvait
là comme un trouble miroir, une sorte d'inoffensive caricature.
Mais l'essentiel n'est-il pas que dans un mouvement d'indulgence
amusée on laisse revenir en plein jour un personnage de
déraison, au moment même où on pensait l'avoir
le plus profondément caché dans l'espace de l'internement?
Comme si la raison classique admettait de nouveau un voisinage,
un rapport, une quasi-ressemblance entre elle et les figures de
la déraison. On dirait qu'à l'instant de son triomphe,
elle suscite et laisse dériver, aux confins de l'ordre,
un personnage dont elle a façonné le masque à
sa dérision -une sorte de double où elle se reconnaît
et se révoque à la fois.
*
La peur, pourtant, et l'angoisse n'étaient pas loin: choc
en retour de l'internement, elles réapparaissent, mais
redoublées. On craignait naguère, on craint toujours
d'être interné; à la fin du XVIIIe siècle,
Sade sera encore hanté par la peur de ceux qu'il appelle
“les hommes noirs” et qui le guettent pour le faire
disparaître 1. Mais maintenant la terre d'internement a
acquis ses pouvoirs propres; elle est devenue à son tour
la terre natale du mal, et elle va pouvoir désormais le
répandre d'elle-même, et faire régner une
autre terreur.
Brusquement, en quelques années au milieu du XVIIIe siècle,
surgit une peur. Peur qui se formule en termes médicaux,
mais qui est animée au fond par tout un mythe moral. On
s'effraye d'un mal assez mystérieux qui se répandrait,
dit-on, à partir des maisons d'internement et menacerait
bientôt les villes. On parle des fièvres des prisons;
on invoque ces charrettes de condamnés, ces hommes à
la chaîne qui traversent les villes, laissant derrière
eux un sillage de mal; on prête au scorbut d'imaginaires
contagions, on prévoit que l'air vicié par le mal
va corrompre les quartiers d'habitation. Et la grande image
1. Lettre à sa femme, citée in LÉLY, Vie
de Sade, Paris 1952, I, p. 105.
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de l'horreur médiévale s'impose à nouveau,
faisant naître, dans les métaphores de l'épouvante,
une seconde panique. La maison d'internement n'est plus seulement
la léproserie à l'écart des villes; elle
est la lèpre elle-même à la face de la cité:
“ Ulcère terrible sur le corps politique, ulcère
large, profond, sanieux, qu'on ne saurait imaginer qu'en détournant
les regards. Jusqu'à l'air du lieu que l'on sent ici jusqu'à
400 toises, tout vous dit que vous approchez d'un lieu de force,
d'un asile de dégradation et d'infortune 1.» Beaucoup
de ces hauts lieux de l'internement ont été bâtis
là même où jadis, on avait mis les lépreux;
on dirait qu'à travers les siècles, les nouveaux
pensionnaires sont entrés dans la contagion. Ils reprennent
le blason et le sens qui avaient été portés
en ces mêmes places: “ Trop grande lèpre pour
le point de la capitale! le nom de Bicêtre est un mot que
personne ne peut prononcer, sans je ne sais quel sentiment de
répugnance, d'horreur et de mépris... Il est devenu
le réceptacle de tout ce que la société a
de plus immonde et de plus vil 2.”
Le mal qu'on avait tenté d'exclure dans l'internement réapparaît,
pour la plus grande épouvante du public, sous un aspect
fantastique. On voit naître, et se ramifier en tous sens
les thèmes d'un mal, physique et moral tout ensemble, et
qui enveloppe, dans cette indécision, des pouvoirs confus
de corrosion et d'horreur. Règne alors une sorte d'image
indifférenciée de la «pourriture» qui
concerne aussi bien la corruption des moeurs que la décomposition
de la chair, et à laquelle vont s'ordonner et la répugnance
et la pitié qu'on éprouve pour les internés.
Tout d'abord le mal entre en fermentation dans les espaces clos
de l'internement. Il a toutes les vertus qu'on prête à
l'acide dans la chimie du XVIIIe siècle: ses fines particules,
coupantes comme des aiguilles, pénètrent les corps
et les coeurs aussi facilement que s'ils étaient des particules
alcalines, passives et friables. Le mélange aussitôt
bouillonne, dégageant vapeurs nocives et liquides corrosifs:
“ Ces salles ne représentent qu'un lieu affreux où
tous les crimes réunis fermentent, et répandent
pour
1. MERCIER, loc. cit., t. VIII, p. 1.
2. Ibid., p. 2.
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ainsi dire autour d'eux, par la fermentation, une atmosphère
contagieuse que respirent et qui semble s'attacher à ceux
qui l'habitent 1...» Ces vapeurs brûlantes s'élèvent
ensuite, se répandent dans l'air et finissent par retomber
sur le voisinage, imprégnant les corps, contaminant les
âmes. On accomplit ainsi en images l'idée d'une contagion
du mal-pourriture. L'agent sensible de cette épidémie
est l'air, cet air que l'on dit «vicié», entendant
obscurément par là qu'il n'est pas conforme à
la pureté de sa nature, et qu'il forme l'élément
de transmission du vice 2. Il suffit de se rappeler la valeur,
morale et médicale à la fois, qu'a prise, à
peu près à la même époque, l'air de
la campagne (santé du corps, robustesse de l'âme)
pour deviner tout l'ensemble de significations contraires que
peut porter l'air corrompu des hôpitaux, des prisons, des
maisons d'internement. Par cette atmosphère chargée
de vapeurs maléfiques, des villes entières sont
menacées, dont les habitants seront imprégnés
lentement de pourriture et de vice.
Et ce ne sont pas là seulement des réflexions à
mi-chemin de la morale et de la médecine. Il faut tenir
compte sans doute de toute une mise en oeuvre littéraire,
de toute une exploitation pathétique, politique peut-être,
de craintes mal précisées. Mais il y a eu dans certaines
villes des mouvements de panique aussi réels, aussi faciles
à dater que les grandes crises d'épouvante qui ont
secoué par moments le Moyen Âge. En 1780, une épidémie
s'était répandue à Paris: on en attribuait
l'origine à l'infection de l'Hôpital général;
on parlait même d'aller brûler les bâtiments
de Bicêtre. Le lieutenant de police, devant l'affolement
de la population, envoie une commission d'enquête qui comprend,
avec plusieurs docteurs régents, le doyen de la Faculté
et le médecin de l'Hôpital général.
On reconnaît qu'il règne à Bicêtre une
“ fièvre putride” qui est liée à
la mauvaise qualité de l'air. Quant à l'origine
première du mal, le rapport nie qu'elle réside
1. Musquinet DE LA PAGNE, Bicêtre réformé,
Paris, 1790, p. 16.
2. Ce thème est en liaison avec les problèmes de
chimie et d'hygiène
posés par la respiration tels qu'ils sont étudiés
à la même époque. Cf. HALES, A description
of ventilators, Londres, 1743. LAVOISIER, Altérations qu'éprouve
l'air respiré, 1785, in Oeuvres, 1862, t. II, pp. 676-687.
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dans la présence des internés, et dans l'infection
qu'ils répandent; elle doit être attribuée
tout simplement au mauvais temps qui a rendu le mal endémique
dans la capitale; les symptômes qu'on a pu observer à
l'Hôpital général sont “ conformes à
la nature de la saison et s'accordent exactement avec les maladies
observées à Paris depuis la même époque
“. Il faut donc rassurer la population et innocenter Bicêtre:
“ Les bruits qui ont commencé à se répandre
d'une maladie contagieuse à Bicêtre capable d'infecter
la capitale sont dénués de fondement 1.» Le
rapport n'a sans doute pas fait cesser complètement les
bruits alarmants puisque, quelque temps plus tard, le médecin
de l'Hôpital général en rédige un autre
où il refait la même démonstration; il est
bien obligé de reconnaître le mauvais état
sanitaire de Bicêtre, mais “ les choses n'en sont
point, il est vrai, à la cruelle extrémité
de voir l'hospice de ces infortunés converti en une autre
source de maux inévitables et bien plus tristes que ceux
auxquels il est important d'appliquer un remède aussi prompt
qu'efficace 2”.
Le cercle est bouclé: toutes ces formes de la déraison
qui avaient pris, dans la géographie du mal, la place de
la lèpre et qu'on avait bannies au plus loin des distances
sociales, sont devenues maintenant lèpre visible, et offrent
leurs plaies rongeuses à la promiscuité des hommes.
La déraison est à nouveau présente; mais
marquée maintenant d'un indice imaginaire de maladie qui
lui prête ses pouvoirs de terreur.
C'est donc dans le fantastique, non dans la rigueur de la pensée
médicale, que la déraison affronte la maladie, et
s'en rapproche. Bien avant que soit formulé le problème
de savoir dans quelle mesure le déraisonnable est pathologique,
il s'était formé, dans l'espace de l'internement,
et par une alchimie qui lui était propre, un mélange
entre l 'horreur de la déraison et les vieilles hantises
de la maladie. De très loin, les antiques confusions de
la lèpre ont
1. Une copie manuscrite de ce rapport se trouve à la B.N.,
coll. “Joly de Fleury", 1235, fo 120.
2. Ibid., fo 123. L'ensemble de l'affaire occupe les folios 117-126;
sur «la fièvre des prisons" et la contagion
qui menace les villes, cf. HOWARD, État des prisons, t.
I, Introduction, p. 3.
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joué une fois encore; et c'est la vigueur de ces thèmes
fantastiques qui a été le premier agent de synthèse
entre le monde de la déraison et l'univers médical.
Ils ont communiqué d'abord par les fantasmes de la peur,
se rejoignant dans le mixte infernal de la “ corruption”
et des «vices». Il est important, décisif peut-être,
pour la place que doit occuper la folie dans la culture moderne,
que l'homo medicus n'ait pas été convoqué
dans le monde de l'internement comme arbitre, pour faire le partage
entre ce qui était le crime et ce qui était la folie,
entre le mal et la maladie, mais plutôt comme gardien, pour
protéger les autres du danger confus qui transpirait à
travers les murs de l'internement. On croit facilement qu'un libre
et généreux attendrissement a éveillé
l'intérêt pour le sort des enfermés, et qu'une
attention médicale plus probe et plus avertie a su reconnaître
la maladie là où on châtiait indifféremment
les fautes. En fait, les choses ne se sont pas passées
dans cette bienveillante neutralité. Si on a fait appel
au médecin, si on lui a demandé d'observer, c'est
parce qu'on avait peur. Peur de l'étrange chimie qui bouillonnait
entre les murs de l'internement, peur des pouvoirs qui s'y formaient
et menaçaient de se propager. Le médecin est arrivé,
la conversion imaginaire une fois faite, le mal ayant pris déjà
les espèces ambiguës du Fermenté, du Corrompu,
des exhalaisons viciées, des chairs décomposées.
Ce qu'on appelle traditionnellement “progrès»
vers l'acquisition du statut médical de la folie n'a été
possible en fait que par un étrange retour. Dans l'inextricable
mélange des contagions morales et physiques 1, et par la
vertu de ce symbolisme de l'Impur si familier au XVIIIe siècle,
de très antiques images sont remontées à
la mémoire des hommes. Et c'est grâce à cette
réactivation imaginaire, plus que par un perfectionnement
de la connaissance, que la déraison s'est trouvée
confrontée à la pensée médicale. Paradoxalement,
dans le retour de cette vie fantastique qui se mêle aux
images contemporaines de la maladie, le positivisme va trouver
une prise
1. «Je savais comme tout le monde que Bicêtre était
à la fois un hôpital et une prison; mais j'ignorais
que l'hôpital eût été construit pour
engendrer des maladies, la prison pour engendrer des crimes"
(MIRABEAU, Souvenirs d'un voyageur anglais, p. 6).
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sur la déraison, ou va découvrir plutôt une
raison nouvelle de s'en défendre.
Pas question pour le moment de supprimer les maisons d'internement,
mais de les neutraliser comme causes éventuelles d'un mal
nouveau. Il s'agit de les aménager en les purifiant. Le
grand mouvement de réforme qui se développera dans
la seconde moitié du XVIIIe siècle a là sa
toute première origine: réduire la contamination,
en détruisant les impuretés et les vapeurs, en apaisant
toutes ces fermentations, empêcher les maux, et le mal,
de vicier l'air et de répandre leur contagion dans l'atmosphère
des villes. L'hôpital, la maison de force, tous les lieux
de l'internement doivent être mieux isolés, entourés
d'un air plus pur: il y a à cette époque toute une
littérature de l'aération dans les hôpitaux,
qui cerne de loin le problème médical de la contagion,
mais vise plus précisément les thèmes de
la communication morale 1. En 1776, un arrêt du conseil
d'État nomme une commission qui doit s'occuper «du
degré d'amélioration dont les divers hôpitaux
en France sont susceptibles». Bientôt Viel sera chargé
de reconstruire les loges de la Salpêtrière. On se
prend à rêver d'un asile qui, tout en conservant
ses fonctions essentielles, serait aménagé de telle
sorte que le mal pourrait y végéter sans se diffuser
jamais; un asile où la déraison serait entièrement
contenue et offerte au spectacle, sans être menaçante
pour les spectateurs, où elle aurait tous les pouvoirs
de l'exemple et aucun des risques de la contagion. Bref, un asile
restitué à sa vérité de cage. C'est
de cet internement «stérilisé» si on
peut employer ce terme anachronique, que rêvera encore en
1789, l'abbé Desmonceaux, dans un opuscule consacré
à la Bienfaisance nationale; il projettera d'en faire un
instrument pédagogique -spectacle absolument démonstratif
des
1. Cf. HANWAY, Réflexions sur l'aération (Gazette
salutaire, 25 septembre et 9 octobre 1766, nos 39 et 41); GENNETÉ,
Purification de l'air dans les hôpitaux, Nancy, 1767.
L'Académie de Lyon avait mis au concours en 1762 le sujet
suivant: «Quelle est la qualité nuisible que l'air
contracte dans les hôpitaux et dans les prisons, et quel
serait le meilleur moyen d'y remédier?» Dune façon
générale, cf. COQUEAU, Essai sur l'établissement
des hôpitaux dans les grandes villes, 1787.
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inconvénients de l'immoralité: «Ces asiles
forcés... forment des retraites aussi utiles que nécessaires...
L'aspect de ces lieux ténébreux et des coupables
qu'ils renferment est bien fait pour préserver des mêmes
actes d'une juste réprobation les écarts d'une jeunesse
trop licencieuse; il est donc de la prudence des pères
et des mères de faire connaître de bonne heure ces
lieux horribles et détestables, ces lieux où la
honte et la turpitude enchaînent le crime, où l'homme
dégradé de son essence perd souvent pour toujours
les droits qu'il avait acquis dans la société 1.»
Tels sont les songes par lesquels la morale, de complicité
avec la médecine, essaie de se défendre contre les
périls contenus, mais trop mal enfermés dans l'internement.
Ces mêmes périls, en même temps, fascinent
l'imagination et les désirs. La morale rêve de les
conjurer; mais il y a quelque chose en l'homme qui se prend à
rêver de les vivre, d'en approcher du moins et d'en délivrer
les fantasmes. L'horreur qui entoure maintenant les forteresses
de l'internement exerce aussi un irrésistible attrait.
On se plaît à peupler ces nuits d'inaccessibles plaisirs;
ces figures corrompues et rongées deviennent des visages
de volupté; sur ces paysages obscurs des formes naissent
-douleurs et délices -qui répètent Jérôme
Bosch et ses jardins délirants. Les secrets qui échappent
au château des 120 Journées y ont été
longuement murmurés: “Là, les excès
les plus infâmes s'y commettent sur la personne même
du prisonnier; on nous parle de certains vices pratiqués
fréquemment, notoirement, et même en public dans
la salle commune de la prison, vices que la décence des
temps modernes ne nous permet pas de nommer. On nous dit que nombre
de prisonniers, simillimi feminis mores stuprati et constupratores;
qu'ils revenaient ex hoc obscaeno sacrario cooperti stupri suis
alienisque, perdus à toute pudeur et prêts à
commettre toute sorte de crimes 2.» Et La Rochefoucauld-Liancourt
évoquera à son tour, dans les salles de la Correction,
à la Salpêtrière, ces figures de Vieilles
et de Jeunes qui d'âge en âge se
1. DESMONCEAUX, De la bienfaisance nationale, Paris, 1789, p.
14.
2. MIRABEAU, Relation d'un voyageur anglais, p. 14.
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communiquent les mêmes secrets et les mêmes plaisirs:
«La Correction, qui est le lieu de la grande punition pour
la Maison, contenait quand nous l'avons visitée 47 filles,
la plupart très jeunes, plus inconsidérées
que coupables... Et toujours cette confusion d'âges, toujours
ce mélange choquant de jeunes filles légères
avec des femmes invétérées qui ne peuvent
leur apprendre que l'art de la corruption la plus effrénée
1.» Longtemps ces visions vont rôder avec insistance,
parmi les soirs tardifs du XVIIIe siècle. Un instant, elles
seront découpées par la lumière impitoyable
de l'oeuvre de Sade, et placées par elle dans la rigoureuse
géométrie du Désir. Elles seront reprises
aussi et enveloppées dans le jour trouble du Préau
des fous, ou le crépuscule qui entoure la Maison du sourd.
Comme les visages des Disparates leur ressemblent! Tout un paysage
imaginaire resurgit, porté par la grande Peur que suscite
maintenant l'internement.
Ce que le classicisme avait enfermé, ce n'était
pas seulement une déraison abstraite où se confondaient
fous et libertins, malades et criminels, mais aussi une prodigieuse
réserve de fantastique, un monde endormi de monstres qu'on
croyait engloutis dans cette nuit de Jérôme Bosch
qui les avait une fois proférés. On dirait que les
forteresses de l'internement avaient ajouté à leur
rôle social de ségrégation et de purification,
une fonction culturelle tout opposée. Au moment où
elles partageaient, à la surface de la société,
raison et déraison, elles conservaient en profondeur des
images où l'une et l'autre se mêlaient et se confondaient.
Elles ont fonctionné comme une grande mémoire longtemps
silencieuse; elles ont maintenu dans l'ombre une puissance imaginaire
qu'on pouvait croire exorcisée; dressées par le
nouvel ordre classique, elles ont conservé, contre lui
et contre le temps, des figures interdites qui ont pu être
transmises intactes du XVIe au XIXe siècle. Dans ce temps
aboli, le Brocken rejoint Margot la Folle sur le même paysage
imaginaire, et Noirceuil, la grande légende du Maréchal
de Rais. L'internement a permis, a appelé cette résistance
de l'imaginaire.
1. Rapport fait au nom du Comité de Mendicité, Assemblée
nationale. Procès-verbal, t. XLIV, pp. 80-81.
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Mais les images qui se libèrent à la fin du XVIIIe
siècle ne sont pas en tous points identiques à celles
qu'avait essayé d'effacer le XVIIe. Un travail s'est accompli,
dans l'obscurité, qui les a détachées de
cet arrière-monde où la Renaissance, après
le Moyen Âge, avait été les puiser; elles
ont pris place dans le coeur, dans le désir, dans l'imagination
des hommes; et au lieu de manifester au regard l'abrupte présence
de l'insensé, elles laissent sourdre l'étrange contradiction
des appétits humains: la complicité du désir
et du meurtre, de la cruauté et de la soif de souffrir,
de la souveraineté et de l'esclavage, de l'insulte et de
l'humiliation. Le grand conflit cosmique dont l'Insensé,
au XVe et au XVIe siècle, a dévoilé les péripéties,
s'est déplacé jusqu'à devenir, à l'extrême
fin du classicisme, la dialectique sans médiation du coeur.
Le sadisme n'est pas un nom enfin donné à une pratique
aussi vieille que l'Éros; c'est un fait culturel massif
qui est apparu précisément à la fin du XVIIIe
siècle, et qui constitue une des plus grandes conversions
de l'imagination occidentale: la déraison devenue délire
du coeur, folie du désir, dialogue insensé de l'amour
et de la mort dans la présomption sans limite de l'appétit.
L'apparition du sadisme se situe au moment où la déraison,
enfermée depuis plus d'un siècle et réduite
au silence, réapparaît, non plus comme figure du
monde, non plus comme image, mais comme discours et désir.
Et ce n'est pas un hasard si le sadisme, comme phénomène
individuel portant le nom d'un homme, est né de l'internement,
et dans l'internement, si toute l'oeuvre de Sade est commandée
par les images de la Forteresse, de la Cellule, du Souterrain,
du Couvent, de l'Île inaccessible qui forment ainsi comme
le lieu naturel de la déraison. Ce n'est pas un hasard
non plus si toute la littérature fantastique de folie et
d'horreur, qui est contemporaine de l'oeuvre de Sade, se situe,
de manière privilégiée, dans les hauts lieux
de l'internement. Toute cette brusque conversion de la mémoire
occidentale, à la fin du XVIIIe siècle, avec la
possibilité qui lui a été donnée de
retrouver, déformées et douées d'un sens
nouveau, les figures familières à la fin du Moyen
Âge, n'a-t-elle pas été autorisée par
le maintien et la veille du fantastique dans les lieux mêmes
où la déraison avait été réduite
au silence?
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*
À l'époque classique, la conscience de la folie
et la conscience de la déraison ne s'étaient guère
dégagées l'une de l'autre. L'expérience de
la déraison qui avait guidé toutes les pratiques
de l'internement enveloppait à ce point la conscience de
la folie qu'elle la laissait, ou peu s'en faut, disparaître,
l'entraînait en tout cas sur un chemin de régression
où elle était près de perdre ce qu'elle avait
de plus spécifique.
Mais dans l'inquiétude de la seconde moitié du XVIIIe
siècle, la peur de la folie croît en même temps
que la frayeur devant la déraison: et par là même
les deux formes de hantise, s'appuyant l'une sur l'autre, ne cessent
de se renforcer. Et au moment même où on assiste
à la libération des puissances imaginaires qui accompagnent
la déraison, on entend se multiplier les plaintes au sujet
des ravages de la folie. On connaît déjà l'inquiétude
qu'ont fait naître les «maladies de nerfs»,
et cette conscience que l'homme devient plus fragile à
mesure qu'il se perfectionne 1. Tandis qu'on avance dans le siècle,
le souci se fait plus pressant, les avertissements plus solennels.
Déjà Raulin constatait que «depuis la naissance
de la médecine... ces maladies se sont multipliées,
sont devenues plus dangereuses, plus compliquées, plus
épineuses et plus difficiles à guérir 2».
À l'époque de Tissot, cette impression générale
est devenue ferme croyance, une sorte de dogme médical:
les maladies de nerfs «étaient beaucoup moins fréquentes
qu'elles ne le sont aujourd'hui; et cela pour deux raisons: l'une,
c'est que les hommes étaient en général plus
robustes, et plus rarement malades; il y avait moins de maladies
de toute espèce; l'autre, c'est que les causes qui produisent
plus particulièrement les maladies des nerfs se sont multipliées
dans une plus grande proportion depuis un certain temps que les
autres causes générales de maladie, dont quelques-unes
paraissent même diminuer... Je ne crains pas de dire que
si elles étaient autrefois les plus rares, elles sont
1. Cf. IIe partie, chap. V.
2. RAULIN, Traité des affections vaporeuses, Préface.
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aujourd 'hui les plus fréquentes 1.» Et bientôt
on retrouvera cette conscience, que le XVIe siècle avait
eue de façon si vive, de la précarité d'une
raison qui peut à chaque instant être compromise,
et de façon définitive, par la folie. Matthey, médecin
de Genève, très proche de l'influence de Rousseau,
en formule le présage à tous les gens de raison:
«Ne vous glorifiez pas, hommes policés et sages;
cette prétendue sagesse dont vous faites vanité,
un instant suffit pour la troubler et l'anéantir; un événement
inattendu, une émotion vive et soudaine de l'âme
vont changer tout à coup en furieux ou en idiot l'homme
le plus raisonnable et de plus grand esprit 2.» La menace
de la folie reprend place parmi les urgences du siècle.
Cette conscience pourtant a un style très particulier.
La hantise de la déraison est très affective, et
prise presque en son entier dans le mouvement des résurrections
imaginaires. La crainte de la folie est beaucoup plus libre à
l'égard de cet héritage; et alors que le retour
de la déraison prend l'allure d'une répétition
massive, qui renoue avec elle-même par-delà le temps,
la conscience de la folie s'accompagne au contraire d'une certaine
analyse de la modernité, qui la situe d'entrée de
jeu dans un cadre temporel, historique et social. Dans la disparité
entre conscience de déraison et conscience de folie, on
a, en cette fin du XVIIIe siècle, le point de départ
d'un mouvement décisif: celui par lequel l'expérience
de la déraison ne cessera avec Hölderlin, Nerval et
Nietzsche, de remonter toujours plus haut vers les racines du
temps -la déraison devenant ainsi, par excellence, le contretemps
du monde -et la connaissance de la folie cherchant au contraire
à la situer de façon toujours plus précise
dans le sens du développement de la nature et de l'histoire.
C'est à partir de cette date que le temps de la déraison
et le temps de la folie seront affectés de deux vecteurs
opposés: l'une étant retour inconditionné,
et plongée absolue; l'autre au contraire se développant
selon la chronique d'une histoire 3.
1. TISSOT, Traité des maladies des nerfs, Préface,
t. I, pp. III-IV.
2. MATTHEY, Nouvelles recherches sur les maladies de l'esprit,
Paris, 1816,
Ire partie, p. 65.
3. Dans l'évolutionnisme du XIXe siècle, la folie
est bien retour, mais le long d'un chemin chronologique; elle
n'est pas déroute absolue du temps.
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Cette acquisition d'une conscience temporelle de la folie ne s'est
pas faite d'un coup. Elle a nécessité l'élaboration
de toute une série de concepts nouveaux et souvent la réinterprétation
de thèmes fort anciens. La pensée médicale
du XVIIe et du XVIIIe siècle avait admis volontiers une
relation presque immédiate entre la folie et le monde:
c'était la croyance à l'influence de la lune 1;
c'était aussi la conviction généralement
répandue que le climat avait une influence directe sur
la nature et la qualité des esprits animaux, par conséquent
sur le système nerveux, l'imagination, les passions, et
finalement sur toutes les maladies de l'âme. Cette dépendance
n'était pas très claire dans ses principes, ni univoque
dans ses effets. Cheyne admet que l'humidité de l'air,
les brusques changements de température, les pluies fréquentes
compromettent la solidité du genre nerveux 2. Venel, au
contraire, pense que «l'air froid étant plus pesant,
plus dense et plus élastique, comprime davantage les solides,
rend leur texture plus ferme et leur action plus forte»;
en revanche, «dans un air chaud, qui est plus léger,
plus rare, moins élastique, et par conséquent moins
compressif, les solides perdent leur ton, les humeurs croupissent
et s'altèrent; l'air interne n'étant pas contrebalancé
par l'air externe, les fluides entrent en expansion, dilatent
et distendent les vaisseaux qui les contiennent, jusqu'à
surmonter et empêcher leur réaction, et même
quelquefois à rompre leurs digues 3». Pour l'esprit
classique, la folie pouvait être facilement l'effet d'un
«milieu» extérieur -disons plus exactement
le stigmate d'une certaine solidarité avec le monde: de
même que
Il s'agit d'un temps rebroussé, non d’une répétition,
au sens rigoureux. La psychanalyse, elle, qui a essayé
de ré affronter folie et déraison, s'est trouvée
placée en face de ce problème du temps; fixation,
instinct de mort, inconscient collectif, archétype cernent
avec plus ou moins de bonheur cette hétérogénéité
de deux structures temporelles: celle qui est propre à
l'expérience de la Déraison et au savoir qu'elle
enveloppe; celle qui est propre à la connaissance de la
folie, et à la science qu'elle autorise.
1. Cf. supra, IIe partie, chap. II.
2. G. CHEYNE, Méthode naturelle de guérir les maladies
du corps (trad. Paris, 1749). Et en ceci il est d'accord avec
Montesquieu, Esprit des Lois, IIIe partie, liv. XIV, chap. II,
Pléiade, t. II, pp. 474-477.
3. VENEL, Essai sur la santé et l'éducation médicinale
des filles destinées au mariage, Yvernon, 1776, pp. 135-136.
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l'accès à la vérité du monde extérieur
doit bien passer, depuis la chute, par la voie difficile et souvent
déformante des sens, de même la possession de la
raison dépend d'un «état physique de la machine
1» et de tous les effets mécaniques qui peuvent s'exercer
sur elle. On a là comme la version à la fois naturaliste
et théologique des vieux thèmes de la Renaissance,
qui liaient la folie à tout un ensemble de drames et de
cycles cosmiques.
Mais, de cette appréhension globale d'une dépendance,
une notion nouvelle va se dégager: sous l'effet de l'inquiétude
grandissante, la liaison avec les constantes ou les grandes circularités
de l'univers, le thème de la folie apparentée aux
saisons du monde, se double peu à peu de l'idée
d'une dépendance à l'égard d'un élément
particulier du cosmos. La peur se fait plus urgente; l'intensité
affective de tout ce qui réagit à la folie ne cesse
de croître: on a l'impression que se détache alors
du tout cosmique et de sa stabilité saisonnière,
un élément indépendant, relatif, mobile,
soumis à une progression constante ou à une accélération
continue, et qui est chargé de rendre compte de cette multiplication
incessante, de cette grande contagion de la folie. Du macrocosme,
pris comme lieu des complicités de tous les mécanismes,
et concept général de leurs lois, se dégage
ce qu'on pourrait appeler en anticipant sur le vocabulaire du
XIXe siècle, un «milieu».
Sans doute faut-il laisser à cette notion, qui n'a encore
trouvé ni son équilibre ni sa dénomination
finale, ce qu'elle peut avoir d'inachevé. Parlons plutôt
avec Buffon, des «forces pénétrantes»,
qui permettent non seulement la formation de l'individu, mais
aussi l'apparition des variétés de l'espèce
humaine: influence du climat, différence de la nourriture
et de la manière de vivre 2. Notion négative, notion
«différentielle», qui apparaît au XVIIIe
siècle, pour expliquer les variations et les maladies plutôt
que les adaptations et les convergences. Comme si ces «forces
pénétrantes» formaient l'envers, le négatif
de ce qui deviendra, par la suite, la notion positive de milieu.
1. Cf. MONTESQUIEU, Causes qui peuvent affecter les esprits et
les caractères, Oeuvres complètes, éd. Pléiade,
II, pp. 39-40.
2. BUFFON, Histoire naturelle, in Oeuvres complètes, éd.
de 1848, t. III De l'homme, pp. 319-320.
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On voit se bâtir cette notion -ce qui est pour nous paradoxal,
-quand l'homme apparaît insuffisamment maintenu par les
contraintes sociales, quand il semble flotter dans un temps qui
ne l'oblige plus, enfin quand il s'éloigne trop et du vrai
et du sensible. Deviennent «forces pénétrantes»
une société qui ne contraint plus les désirs,
une religion qui ne règle plus le temps et l'imagination,
une civilisation qui ne limite plus les écarts de la pensée
et de la sensibilité.
1° La folie et la liberté. Longtemps, certaines formes
de mélancolie ont été considérées
comme spécifiquement anglaises; c'était une donnée
médicale 1, c'était aussi une constante littéraire.
Montesquieu opposait le suicide romain, conduite morale et politique,
effet voulu d'une éducation concertée, et le suicide
anglais qui doit bien être considéré comme
une maladie puisque «les Anglais se tuent sans qu'on puisse
imaginer aucune raison qui les y détermine; ils se tuent
dans le sein même du bonheur 2». C'est ici que le
milieu a son rôle à jouer; car si au XVIIIe siècle
le bonheur est de l'ordre de la nature et de la raison, le malheur,
ou du moins ce qui arrache sans raison au bonheur, doit être
d'un autre ordre. Cet ordre, on le cherche d'abord dans les excès
du climat, dans cette déviation de la nature par rapport
à son équilibre et à son heureuse mesure
(les climats tempérés sont de la nature; les températures
excessives sont du milieu). Mais cela ne suffit pas à expliquer
la maladie anglaise; déjà Cheyne pense que la richesse,
la nourriture raffinée, l'abondance dont bénéficient
tous les habitants, la vie de loisirs et de paresse que mène
la société la plus riche 3 sont à l'origine
de ces troubles nerveux. De plus en plus, on se tourne vers une
explication économique et politique, dans laquelle la richesse,
le progrès, les institutions apparaissent comme l'élément
déterminant de la folie. Au début du XIXe siècle,
Spurzheim fera la synthèse de toutes ces analyses dans
un des derniers textes qui leur est consacré. La folie,
en
1. SAUVAGES parle de «Melancolia anglica ou taedium vitae»,
loc. cit., t. VII, p. 366.
2. MONTESQUIEU, loc. cit., Ille partie, liv. XIV, chap. XII, éd.
Pléiade, t. II, pp. 485-486.
3. CHEYNE, The English Malady, Londres, 1733.
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Angleterre «plus fréquente que partout ailleurs»,
n'est que la rançon de la liberté qui y règne,
et de la richesse partout répandue. La liberté de
conscience comporte plus de dangers que l'autorité et le
despotisme. «Les sentiments religieux... agissent sans restriction;
tout individu a la permission de prêcher à qui veut
l'entendre», et à force d'écouter des opinions
si différentes, «les esprits sont tourmentés
pour trouver la vérité». Périls de
l'indécision, de l'attention qui ne sait où se fixer,
de l'âme qui vacille. Péril aussi des querelles,
des passions, de l'esprit qui se fixe avec acharnement au parti
qu'il a pris: «Chaque chose trouve de l'opposition, et l'opposition
excite les sentiments; en religion, en politique, en science,
et en tout, il est permis à chacun de former un parti;
mais il faut qu'il s'attende à trouver de l'opposition.»
Tant de liberté ne permet pas non plus de maîtriser
le temps: il est livré à son incertitude, et chacun
est abandonné par l'État à ses fluctuations:
«Les Anglais forment une nation marchande; l'esprit toujours
occupé de spéculations est continuellement agité
par la peur et par l’espérance. L'égoïsme,
l'âme du commerce, devient facilement envieux et appelle
à son secours d'autres facultés.» D'ailleurs
cette liberté est bien éloignée de la véritable
liberté naturelle: de toutes parts, elle est contrainte
et pressée par des exigences opposées aux désirs
les plus légitimes des individus: c'est la liberté
des intérêts, des coalitions, des combinaisons financières,
non de l'homme, non des
esprits et des coeurs, pour des raisons d'argent, les familles
sont plus tyranniques que partout ailleurs: seules les filles
riches trouvent à se marier; «les autres sont réduites
à d'autres moyens de satisfaction qui ruinent le corps
et dérangent les manifestations de l'âme. La même
cause favorise le libertinage et celui-ci prédispose à
la folie 1». La liberté marchande apparaît
ainsi comme l'élément dans lequel l'opinion ne peut
jamais parvenir à la vérité, où l'immédiat
est livré nécessairement à la contradiction,
où le temps échappe à la maîtrise et
à la certitude des saisons, où l'homme est dépossédé
de ses désirs par les lois
de l'intérêt. Bref la liberté, loin de remettre
l'homme en
1. SPURZHEIM, Observations sur la folie, 1818, pp. 193-196.
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possession de lui-même, ne cesse de l'écarter davantage
de son essence et de son monde; elle le fascine dans l'extériorité
absolue des autres et de l'argent, dans l'intériorité
irréversible de la passion et du désir inachevé.
Entre l'homme, et le bonheur d'un monde où il se reconnaîtrait,
entre l'homme et une nature où il trouverait sa vérité,
la liberté de l'état marchand est «milieu»:
et c'est dans cette mesure même qu'il est élément
déterminant de la folie. Au moment où Spurzheim
écrit -en pleine Sainte Alliance, au beau milieu de la
Restauration des monarchies autoritaires -, le libéralisme
porte aisément tous les péchés de la folie
du monde: «Il est singulier de voir que le plus grand désir
de l’homme, qui est sa liberté personnelle, ait aussi
ses désavantages 1.» Mais pour nous, l'essentiel
d'une analyse comme celle-là, n'est pas dans la critique
de la liberté, mais bien dans l'usage même de la
notion qui désigne pour Spurzheim le milieu non naturel
où sont favorisés, amplifiés et multipliés
les mécanismes psychologiques et physiologiques de la folie.
2° La folie, la religion et le temps. Les croyances religieuses
préparent une sorte de paysage imaginaire, un milieu illusoire
favorable à toutes les hallucinations et à tous
les délires. Depuis longtemps, les médecins redoutaient
les effets d'une dévotion trop sévère, ou
d'une croyance trop vive. Trop de rigueur morale, trop d'inquiétude
pour le salut et la vie future, voilà qui suffit souvent
à faire tomber dans la mélancolie. L'Encyclopédie
ne manque pas de citer des cas semblables: «Les impressions
trop fortes que font certains prédicateurs trop outrés,
les craintes excessives qu'ils donnent des peines dont notre religion
menace les infracteurs de sa loi font dans les esprits faibles
des révolutions étonnantes. On a vu à l'hôpital
de Montélimar plusieurs femmes attaquées de manie
et de mélancolie à la suite d'une mission qu'il
y avait eu dans la ville; elles étaient sans cesse frappées
des peintures horribles qu'on leur avait inconsidérément
présentées; elles ne parlaient que désespoir,
vengeance, punition, etc., et une, entre autres, ne voulait absolument
prendre aucun remède, s'imaginant qu'elle était
en Enfer,
1. Ibid., pp. 193-196.
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et que rien ne pourrait éteindre le feu dont elle prétendait
être dévorée 1.» Pinel reste dans la
ligne de ces médecins éclairés -interdisant
qu'on donne des livres de piété aux «mélancoliques
par dévotion 2», recommandant même la réclusion
pour «les dévotes qui se croient inspirées
et qui cherchent sans cesse à faire d'autres prosélytes
3». Mais il s'agit là encore plutôt de critique
que d'une analyse positive: l'objet ou le thème religieux
est soupçonné de susciter le délire ou l'hallucination
par le caractère délirant et hallucinatoire qu'on
lui prête. Pinel raconte le cas d'une aliénée
récemment guérie à laquelle «un livre
de piété... rappela que chaque personne avait son
ange gardien; dès la nuit suivante, elle se crut entourée
d'un choeur d'anges et prétendit avoir entendu une musique
céleste et avoir eu des révélations 4».
La religion n'est encore considérée ici que comme
un élément de transmission de l'erreur. Mais avant
même Pinel, il y avait eu des analyses d'un style historique
bien plus rigoureux, dans lesquelles la religion apparaissait
comme un milieu de satisfaction ou de répression des passions.
Un auteur allemand, en 1781, évoquait comme des temps heureux
les époques lointaines où les prêtres étaient
revêtus d'un pouvoir absolu: alors le désoeuvrement
n'existait pas: chaque instant était scandé par
«les cérémonies, les pratiques religieuses,
les pèlerinages, les visites faites aux pauvres et aux
malades, les festivités du calendrier». Le temps
était ainsi livré à un bonheur organisé,
qui ne laissait aucun loisir aux passions vides, au dégoût
de la vie, à l'ennui. Quelqu'un se sentait-il en faute?
on le soumettait à une punition réelle, souvent
matérielle, qui occupait son esprit, et lui donnait la
certitude que la faute était réparée. Et
quand le confesseur trouvait de ces «pénitents hypochondriaques
qui viennent se confesser trop souvent», il leur imposait
comme pénitence soit une peine sévère qui
«diluait leur sang trop épais», soit de longs
pèlerinages: «Le changement d'air, la longueur du
chemin, l'absence de leur mai
1. Encyclopédie, art. «Mélancolie».
2. PINEL, Traité médico-philosophique, p. 268. 3.
Ibid., p. 291, note 1.
4. Ibid.
|PAGE 462
son, l'éloignement des objets qui les contrariaient, la
société qu'ils faisaient avec les autres pèlerins,
le mouvement lent et énergique qu'ils faisaient en marchant
à pied, avaient plus d'action sur eux que les voyages confortables...
qui de nos jours tiennent la place des pèlerinages.»
Enfin, le caractère sacré du prêtre donnait
à chacune de ces injonctions une valeur absolue, et nul
n'aurait songé à s'y dérober; «d'ordinaire
le caprice des malades refuse tout cela au médecin 1».
Pour Moehsen, la religion est la médiation entre l'homme
et la faute, entre l'homme et le châtiment: sous forme de
synthèse autoritaire, elle supprime réellement la
faute, en effectuant le châtiment; si au contraire elle
vient à se relâcher, et qu'elle se maintienne dans
les formes idéales du remords de conscience, de la macération
spirituelle, elle mène directement à la folie; la
consistance du milieu religieux peut seule permettre à
l'homme d'échapper à l'aliénation dans le
délire démesuré de la faute. Dans la plénitude
de ses rites et de ses exigences, elle confisque à l'homme
l'inutile oisiveté de ses passions avant la faute, et la
vaine répétition de ses remords, une fois qu'elle
est commise; elle organise toute la vie humaine autour de l'instant
en plein accomplissement. Cette vieille religion des temps heureux,
c'était la fête perpétuelle du présent.
Mais dès qu'elle s'idéalise avec l'âge moderne,
elle suscite autour du présent tout un halo temporel, un
milieu vide, celui du loisir et du remords, où le coeur
de l'homme est abandonné à sa propre inquiétude,
où les passions livrent le temps à l'insouciance
ou à la répétition, où finalement
la folie peut se déployer librement.
30 La folie, la civilisation et la sensibilité. La civilisation,
d'une façon générale, constitue un milieu
favorable au développement de la folie. Si le progrès
des sciences dissipe l'erreur, il a aussi pour effet de propager
le goût et même la manie de l'étude; la vie
de cabinet, les spéculations abstraites, cette perpétuelle
agitation de l'esprit sans exercice du corps, peuvent avoir les
plus funestes effets. Tissot explique que dans le corps humain,
ce sont les parties
I. MOEHSEN, Geschichte der Wissenschaften in der mark Brandenburg,
Berlin et Leipzig, 1781, p. 503.
|PAGE 463
soumises à un travail fréquent qui se renforcent
et durcissent les premières; chez les ouvriers, les muscles
et les fibres des bras durcissent, leur donnant cette force physique,
cette bonne santé dont ils jouissent jusqu'à un
âge avancé; «chez les gens de lettres le cerveau
durcit; souvent ils deviennent incapables de lier des idées»
et les voilà promis à la démence 1. Plus
une science est abstraite ou complexe, plus nombreux sont les
risques de folie qu'elle provoque. Une connaissance qui est proche
encore de ce qu'il y a de plus immédiat dans les sens,
n'exigeant, selon Pressavin, que peu de travail de la part du
sens intérieur et des organes du cerveau, ne suscite qu'une
sorte de bonheur physiologique: «Les sciences dont les objets
sont facilement perçus par nos sens, qui présentent
à l'âme des rapports agréables par l'harmonie
de leur accord... portent dans toute la machine une légère
activité qui en favorise toutes les fonctions.» Au
contraire, une connaissance trop dépouillée de ces
rapports sensibles, trop libre à l'égard de l'immédiat
provoque une tension du seul cerveau qui déséquilibre
tout le corps: les sciences «des choses dont les rapports
sont difficiles à saisir parce qu'ils sont peu sensibles
à nos sens, ou parce que ses rapports trop multipliés
nous obligent à mettre une grande application dans leur
recherche, présentent à l'âme un exercice
qui fatigue beaucoup le sens intérieur par la tension trop
longtemps continue de cet organe 2». La connaissance forme
ainsi autour du sensible tout un milieu de rapports abstraits
où l'homme risque de perdre le bonheur physique dans lequel
s'établit normalement son rapport au monde. Les connaissances
se multiplient sans doute, mais la rançon augmente. Est-il
sûr qu'il y ait plus de savants? Une chose est certaine
du moins, c'est qu'«il y a plus de gens qui en ont les infirmités
3». Le milieu de la connaissance croît plus vite que
les connaissances elles-mêmes.
Mais il n'y a pas que la science qui détache l'homme du
sensible, il y a la sensibilité elle-même: une sensibilité
qui
1. TISSOT, Avis aux gens de lettres sur leur santé, p.
24.
2. PRESSAVIN, Nouveau traité des vapeurs, pp. 222-224.
3. TISSOT, Traité des nerfs, II, p. 442.
|PAGE 464
n'est plus commandée par les mouvements de la nature, mais
par toutes les habitudes, par toutes les exigences de la vie sociale.
L'homme moderne, mais la femme plus encore que l’homme,
a fait du jour la nuit, et de la nuit le jour: «Le moment
où nos femmes se lèvent à Paris, ne suit
que de très loin celui que la nature a marqué; les
plus belles heures du jour se sont écoulées; l'air
le plus pur a disparu; personne n'en a profité. Les vapeurs,
les exhalaisons malfaisantes, attirées par la chaleur du
soleil, s'élèvent déjà dans l'atmosphère;
c'est l'heure que la beauté choisit pour se lever 1.»
Ce dérèglement des sens se poursuit au théâtre
où on cultive les illusions, où on suscite par artifice
de vaines passions, et les mouvements de l'âme les plus
funestes; les femmes surtout aiment ces spectacles «qui
les enflamment et les exaltent»; leur âme «est
si fortement ébranlée qu'elle produit dans leurs
nerfs une commotion, passagère à la vérité,
mais dont les suites sont ordinairement graves; la privation momentanée
de leurs sens, les larmes qu'elles répandent à la
représentation de nos modernes tragédies sont les
moindres accidents qui puissent en résulter 2». Les
romans forment un milieu plus artificiel encore et plus nocif
pour une sensibilité déréglée; la
vraisemblance même que les écrivains modernes s'efforcent
d'y faire paraître, et tout l'art qu'ils emploient à
imiter la vérité ne donne que plus de prestige aux
sentiments violents et dangereux qu'ils veulent éveiller
chez leurs lectrices: «Dans les premiers siècles
de la politesse et de la galanterie française, l'esprit
moins perfectionné des femmes se contentait de faits et
d'événements aussi merveilleux qu'incroyables; elles
veulent maintenant des faits vraisemblables, mais des sentiments
si merveilleux que les leurs en soient entièrement troublés
et confondus; elles cherchent ensuite, dans tout ce qui les environne,
à réaliser les merveilles dont elles sont enchantées;
mais tout leur paraît sans sentiment et sans vie, parce
qu'elles veulent trouver ce qui n'est pas dans la nature 3.»
Le roman forme le milieu de perversion par
1. BEAUCHESNE, De l'influence des affections de l'âme dans
les maladies nerveuses des femmes, Paris, 1783, p. 31.
2. Ibid., p. 33.
3. BEAUCHESNE, op. cit., pp. 37-38.
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excellence de toute la sensibilité; il détache l'âme
de tout ce qu'il y a d'immédiat et de naturel dans le sensible,
pour l'entraîner dans un monde imaginaire de sentiments
d'autant plus violents qu'ils sont irréels, et moins réglés
par les lois douces de la nature: «Tant d'auteurs font éclore
une foule de lecteurs, et une lecture continue produit toutes
les maladies nerveuses; peut-être que de toutes les causes
qui ont nui à la santé des femmes, la principale
a été la multiplication infinie des romans depuis
cent ans... Une fille qui à dix ans lit au lieu de courir
doit être à vingt ans une femme à vapeurs
et non une bonne nourrice 1.»
Lentement, et dans un style encore très dispersé,
le XVIIIe siècle constitue, autour de la conscience qu'il
prend de la folie et de sa menaçante augmentation, tout
un ordre nouveau de concepts. Dans le paysage de déraison
où le XVIIe siècle l'avait placée, la folie
cachait un sens et une origine obscurément moraux; son
secret l'apparentait à la faute et l'animalité dont
on percevait en elle l'imminence ne la rendait pas, paradoxalement,
plus innocente. Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle,
elle ne sera plus reconnue dans ce qui rapproche l'homme d'une
déchéance immémoriale, ou d'une animalité
indéfiniment présente; on la situe au contraire
dans ces distances que l'homme prend à l'égard de
lui-même, de son monde, de tout ce qui s'offre à
lui dans l'immédiateté de la nature; la folie devient
possible dans ce milieu où s'altèrent les rapports
de l'homme avec le sensible, avec le temps, avec autrui; elle
est possible par tout ce qui, dans la vie et le devenir de l'homme,
est rupture avec l'immédiat. Elle n'est plus de l'ordre
de la nature ni de la chute, mais d'un ordre nouveau, où
on commence à pressentir l'histoire, et où se forment,
dans une obscure parenté originaire, «l'aliénation»
des médecins et «l'aliénation» des philosophes
-deux figures où l’homme altère de toute façon
sa vérité, mais entre lesquelles le XIXe siècle,
après Hegel, eut tôt fait de perdre toute trace de
ressemblance.
*
1. Causes physiques et morales des maux de nerfs (Gazette salutaire),
no 40,6 octobre 1768. Cet article est anonyme.
|PAGE 466
Cette nouvelle manière d'appréhender la folie à
travers l'action si déterminée des «forces
pénétrantes» fut sans doute décisive
-aussi décisive dans l'histoire de la folie moderne que
la libération spectaculaire des enchaînés
de Bicêtre par Pinel.
L'étrange, et l'important à la fois, c'est d'abord
la valeur négative de ce concept, à ce stade encore
archaïque de son élaboration. Dans les analyses que
nous venons d'évoquer ces forces ne désignent pas
ce qui de la nature peut constituer l'entourage d'un vivant; ce
n'est pas non plus le lieu des adaptations, des influences réciproques
ou des régulations; ce n'est pas même l'espace dans
lequel l' être vivant peut déployer et imposer ses
normes de vie. L'ensemble de ces forces, si on dégage les
significations que cette pensée du XVIIIe siècle
y a mises obscurément, c'est ce qui, justement, dans le
cosmos s'oppose à la nature 1. Le milieu bouleverse le
temps dans le retour de ses saisons, dans l'alternance de ses
jours et de ses nuits; il altère le sensible et ses calmes
échos en l'homme par les vibrations d'une sensibilité
qui n'est réglée que sur les excès de l'imaginaire;
il détache l’homme de ses satisfactions immédiates
pour le soumettre à des lois de l'intérêt
qui l'empêchent d'entendre les voix de son désir.
Le milieu commence là où la nature se met à
mourir en l'homme. N'est-ce pas de cette manière déjà
que Rousseau montrait la nature finir et le milieu humain s'instaurer
dans la catastrophe cosmique des continents effondrés 2?
Le milieu, ce n'est pas la positivité de la nature telle
qu'elle est offerte au vivant; c'est cette négativité
au contraire par laquelle la nature dans sa plénitude est
retirée au vivant; et dans cette retraite, dans cette non-nature,
quelque chose se substitue à la nature, qui est plénitude
d'artifice, monde illusoire où s'annonce l'antiphysis.
Or c'est là, précisément, que la possibilité
de la folie prend toute son ampleur. Le XVIIe siècle la
découvrit dans la
1. En ceci, les analyses médicales se séparent des
concepts de Buffon. Pour lui, les forces pénétrantes
groupaient aussi bien ce qui appartient à la nature (l'air,
le ciel) que ce qui s'en détache (société,
épidémies).
2. ROUSSEAU, Discours sur l'origine de l'inégalité,
Oeuvres, Paris 1852, t. I, p. 553.
|PAGE 467
perte de la vérité: possibilité toute négative,
dans laquelle était seule en question cette faculté
d'éveil et d'attention en l'homme qui n'est pas de la nature,
mais de la liberté. La fin du XVIIIe siècle se met
à identifier la possibilité de la folie avec la
constitution d'un milieu: la folie, c'est la nature perdue, c'est
le sensible dérouté, l'égarement du désir,
le temps dépossédé de ses mesures; c'est
l'immédiateté perdue dans l'infini des médiations.
En face de cela, la nature au contraire, c'est la folie abolie,
l'heureux retour de l'existence à sa plus proche vérité:
«Venez, femmes aimables et sensuelles, écrit Beauchesne,
fuyez désormais les dangers des faux plaisirs, des passions
fougueuses, de l'inaction et de la mollesse; suivez vos jeunes
époux, dans les campagnes, dans les voyages; défiez-les
à la course sur l'herbe tendre et parée de fleurs;
revenez à Paris donner à vos compagnes l'exemple
des exercices et des travaux convenables à votre sexe;
aimez, élevez surtout vos enfants; vous saurez combien
ce plaisir est au-dessus des autres, et que c'est le bonheur que
la nature vous a destiné; vous vieillirez lentement lorsque
votre vie sera pure 1.»
Le milieu joue donc un rôle à peu près symétrique
et inverse de celui que jouait autrefois l'animalité. Il
y avait jadis, dans la sourde présence de la bête,
le point par où la folie, dans sa rage, pouvait faire irruption
en l’homme; le point le plus profond, le point ultime de
l'existence naturelle était en même temps le point
d'exaltation de la contre-nature -la nature humaine étant
à elle-même, et immédiatement, sa propre contre-nature.
À la fin du XVIIIe siècle, en revanche, la tranquillité
animale appartient tout entière au bonheur de la nature;
et c'est en échappant à la vie immédiate
de l'animal, au moment où il se forme un milieu, que l'homme
s'ouvre à la possibilité de la contre-nature et
s'expose de lui-même au péril de la folie. L'animal
ne peut pas être fou, ou du moins ce n'est pas l'animalité
en lui qui porte la folie 2. Il ne faut donc
1. BEAUCHESNE, De l'influence des affections de l'âme, pp.
39-40.
2. La folie des animaux est conçue soit comme un effet
du dressage et d’une vie en société (mélancolie
des chiens privés de leur maître); soit comme la
lésion dune faculté supérieure quasi humaine.
(Cf. Observation d’un chien imbécile par absence
totale de sensorium commune. In Gazette de médecine, t.
III, no 13, mercredi 10 février 1762, pp. 89-92).
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pas s'étonner que les primitifs soient de tous les hommes
les moins disposés à la folie: «L'ordre des
laboureurs est bien supérieur à cet égard
à la partie du peuple qui fournit des artisans; mais malheureusement
bien inférieur à ce qu'il a été autrefois,
dans le temps qu'il n'était que laboureur, et ce que sont
encore quelques peuplades de sauvages qui ignorent presque tous
les maux et ne meurent que d'accidents et de décrépitude.»
On citera encore au début du XIXe siècle l'affirmation
de l'Américain Rush, qui n'a «pu trouver parmi les
Indiens un seul exemple de démence, et n'a rencontré
parmi eux que peu de maniaques et de mélancoliques 1»,
ou celle de Humboldt qui n'a jamais entendu parler «d'un
seul aliéné parmi les Indiens sauvages de l'Amérique
méridionale 2». La folie a été rendue
possible par tout ce que le milieu a pu réprimer chez l'homme
d'existence animale 3.
Dès lors, la folie se trouve liée à une certaine
forme de devenir en l'homme. Tant qu'elle était éprouvée
comme menace cosmique ou imminence animale, elle sommeillait tout
autour de l'homme ou dans les nuits de son coeur, douée
d'une perpétuelle et immobile présence; ses cycles
n'étaient qu'un retour, ses jaillissements de simples réapparitions.
Maintenant la folie a un point de départ temporel -même
si on ne doit l'entendre que dans un sens mythique: elle suit
un vecteur linéaire, qui indique un accroissement indéfini.
À mesure que le milieu constitué autour de l'homme
et par l'homme devient plus épais et opaque, les risques
de folie augmentent. Le temps selon lequel ils se répartissent
devient un temps ouvert, un
1. RUSH, Medical Inquiries, I, p. 19.
2. Cité in SPURZHEIM, Observations sur la folie, p. 183.
3. On a, dans un texte de Raulin, une curieuse analyse de l'apparition
de la folie avec le passage de la consommation animale à
un milieu alimentaire humain: «Les hommes s'écartèrent
de cette vie simple à mesure qu'ils écoutèrent
leurs passions; ils firent insensiblement des découvertes
pernicieuses d'aliments propres à flatter le goût;
ils les adaptèrent; les fatales découvertes se sont
multipliées peu à peu; leur usage a augmenté
les passions; les passions ont exigé des excès;
les uns et les autres ont introduit le luxe; et la découverte
des Grandes Indes ont fourni des moyens propres à le nourrir
et à le porter au point où il est dans ce siècle.
La première date des maladies est presque la même
que celle du changement du mélange des mets et des excès
qu'on en a faits» (loc. Cit., pp. 60-61).
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temps de multiplication et de croissance. La folie devient alors
l'autre côté du progrès: en multipliant les
médiations, la civilisation offre sans cesse à l'homme
de nouvelles chances de s'aliéner. Matthey ne fait que
résumer le sentiment général des hommes du
XVIIIe siècle, quand il écrit à l'époque
de la Restauration: «Les plus profondes misères de
l’homme social et ses nombreuses jouissances, ses sublimes
pensées et son abrutissement, naissent de l'excellence
même de sa nature, de sa perfectibilité et du développement
excessif de ses facultés physiques et morales. La multitude
de ses besoins, de ses désirs, de ses passions, tel est
le résultat de la civilisation, source de vices et de vertus,
de maux et de biens. C'est du sein des délices et de l'opulence
des villes que s'élèvent les gémissements
de la misère, les cris du désespoir et de la fureur.
Bicêtre, Bedlam attestent cette vérité 1.»
Sans doute, cette dialectique simple du bien et du mal, du progrès
et de la déchéance, de la raison et de la déraison,
est très familière au XVIIIe siècle. Mais
son importance a été décisive dans l'histoire
de la folie: elle a renversé la perspective temporelle
dans laquelle on percevait d'ordinaire la folie; elle l'a placée
dans l'écoulement indéfini d'un temps dont l'origine
était fixe, et le but toujours plus reculé; elle
a ouvert la folie sur une durée irréversible, brisant
ses cycles cosmiques, et l'arrachant à la fascination de
la faute passée; elle promettait l'invasion du monde par
la folie; non plus sous la forme apocalyptique du triomphe de
l'Insensé comme au XVe siècle, mais sous la forme
continue, pernicieuse, progressive, jamais fixée en aucune
figure terminale, se rajeunissant du vieillissement même
du monde. On inventait, dès avant la Révolution,
une des grandes hantises du XIXe siècle, et déjà
on lui donnait un nom; on l'appelait «la dégénération».
C'est évidemment un des thèmes les plus traditionnels
de la culture gréco-latine que cette idée des fils
qui n'ont plus la valeur des pères, et cette nostalgie
d'une antique sagesse dont les secrets se perdent dans la folie
des contemporains. Mais il s'agit là encore d'une idée
morale qui n'a de support que critique: ce n'est pas une perception,
mais un refus de
1. MATTHEY, Nouvelles recherches sur les maladies de l'esprit,
p. 67.
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l'histoire. Au XVIIIe siècle, au contraire, cette durée
vide de la déchéance commence à recevoir
un contenu concret: on ne dégénère plus en
suivant la pente d'un abandon moral, mais en obéissant
aux lignes de force d'un milieu humain, ou aux lois d'une hérédité
physique. Ce n'est donc plus pour avoir oublié le temps,
pris comme mémoire de l'immémorial, que l'homme
dégénère; mais parce qu'en lui au contraire
le temps s'appesantit, devient plus pressant et plus présent,
comme une sorte de mémoire matérielle des corps,
qui totalise le passé et détache l'existence de
son immédiateté naturelle: «Les enfants se
ressentent des maux des pères; nos aïeux ont commencé
à s'écarter un peu du genre de vie le plus salutaire;
nos grands-pères sont nés un peu plus faibles, ont
été élevés plus mollement, ont eu
des enfants encore plus faibles qu'eux, et nous, quatrième
génération, nous ne connaissons plus la force et
la santé chez les vieillards octogénaires que par
ouï-dire 1.» Dans ce que Tissot appelle ainsi la «dégénération»,
il y a peu de chose encore de ce que le XIXe siècle désignera
par «dégénérescence»; elle ne
comporte encore aucun caractère d'espèce; aucune
tendance à un retour fatal aux formes rudimentaires de
la vie et de l'organisation 2; aucun espoir n'est encore confié
à l'individu régénérateur 3. Et pourtant
Morel, dans son Traité de la Dégénérescence,
partira de l'enseignement que le XVIIIe siècle lui a transmis;
pour lui, comme pour Tissot déjà, l'homme dégénère
à partir d'un type primitif 4; et ceci non pas sous l'effet
d'une
1. Causes physiques et morales des maladies de nerfs (Gazette
salutaire, 6 octobre 1768).
2. «La matière vivante descend par degrés
de son type élevé à des types de plus en
plus inférieurs et dont le dernier est le retour à
l'état inorganique» (BOEKEL, article Dégénérescence
du Dictionnaire de Jaccoud).
3. «Il se trouvera toujours des individus qui auront échappé
à l'altération héréditaire, et, en
se servant exclusivement de ceux-ci pour la perpétuation
de l'espèce, on lui fera remonter le courant fatal»
(Prosper LUCAS, Traité physiologique et philosophique de
l'hérédité naturelle, Paris, 1847).
4. «L' existence d'un type primitif que l'esprit humain
se plaît à constituer dans sa pensée comme
le chef-d'oeuvre et le résumé de la création
est un fait si conforme à nos croyances, que l'idée
d'une dégénérescence de notre nature est
inséparable de l'idée dune déviation de ce
type primitif qui renfermait en lui-même les éléments
de la continuité de l'espèce» (MOREL, Traité
des dégénérescences physiques, intellectuelles
et morales de l'espèce humaine, Paris, 1857, pp. 1-2).
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dégradation spontanée, d'une lourdeur propre à
la matière vivante, mais bien plus probablement sous «l'influence
des institutions sociales en désaccord avec la nature»,
ou encore par suite d'une «dépravation de la nature
morale 1». De Tissot à Morel une même leçon
se répète, qui prête au milieu humain un pouvoir
d'aliénation où il ne faut voir autre chose que
la mémoire de tout ce qui, en lui, médiatise la
nature. La folie, et toutes ses puissances que les âges
multiplient, ne résident pas en l'homme lui-même,
mais dans son milieu. Nous sommes là, exactement au point
où sont encore confondus un thème philosophique
de l'hégélianisme, (l'aliénation est dans
le mouvement des médiations), et le thème biologique
auquel Bichat a donné formulation quand il a dit que «tout
ce qui entoure les êtres vivants tend à les détruire».
La mort de l'individu est à l'extérieur de lui-même,
comme sa folie, comme son aliénation; c'est dans l'extériorité,
et dans la pesante mémoire des choses, que l'homme vient
à perdre sa vérité. Et comment la retrouver
sinon dans une autre mémoire? Mémoire, qui ne saurait
être que la réconciliation dans l'intériorité
du savoir, ou la plongée totale et la rupture vers l'absolu
du temps, vers l'immédiate jeunesse de la barbarie: «Ou
une conduite raisonnée qu'on ne peut point espérer,
ou quelques siècles de barbarie qu'on n'ose pas même
désirer 2.»
Dans cette réflexion sur la folie 3, et dans cette élaboration
encore obscure du concept de milieu, le XVIIIe siècle anticipait
étrangement sur ce qui allait devenir, à l'époque
suivante, les thèmes directeurs de la réflexion
sur l'homme; et il proposait, dans une lumière indécise,
aux confins de la médecine et de la philosophie, de la
psychologie et de l'histoire, avec une naïveté dont
toute
1. Cf. MOREL, Traité des dégénérescences
physiques, intellectuelles et morales de l'espèce humaine,
Paris, 1857, pp. 50 et sq., le tableau de la lutte entre l'individu
et la nature factice que lui impose la condition sociale dans
laquelle se passe son existence».
2. Causes physiques et morales des maux de nerfs (Gazette salutaire,
6 octobre 1768, no 40).
3. Buffon parle lui aussi de dégénération,
au sens soit d'un affaiblissement général de la
nature (loc. cit., pp. 120-121), soit d'individus qui dégénèrent
de leur espèce (ibid., p. 311).
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l'inquiétude du XIXe siècle, et du nôtre,
n'est pas parvenue à dissiper les équivoques, un
très rudimentaire concept d'aliénation, qui permet
de définir le milieu humain comme la négativité
de l'homme et de reconnaître en lui l'a priori concret de
toute folie possible. La folie est ainsi logée au plus
proche et au plus lointain de l'homme: ici même où
il habite, mais aussi bien là où il se perd, dans
cette étrange patrie où sa résidence est
également ce qui l'abolit, la plénitude accomplie
de sa vérité et l'incessant travail de son non-être.
*
Alors la folie entre dans un nouveau cycle. Elle est détachée
maintenant de la déraison, qui va demeurer longtemps, comme
stricte expérience poétique ou philosophique répétée
de Sade à Hölderlin, à Nerval et à Nietzsche,
la pure plongée dans un langage qui abolit l'histoire et
fait scintiller, à la surface la plus précaire du
sensible, l'imminence d'une vérité immémoriale.
La folie, pour le XIXe siècle, aura un sens tout différent:
elle sera, par sa nature, et dans tout ce qui l'oppose à
la nature, toute proche de l'histoire.
Nous avons facilement l'impression que la conception positiviste
de la folie est physiologique, naturaliste et antihistorique 1
et qu'il a fallu la psychanalyse, la sociologie, et ni plus ni
moins que la «psychologie des cultures» pour mettre
à jour le lien que la pathologie de l’histoire pouvait
avoir secrètement avec l'histoire. En fait, c'était
chose clairement établie à la fin du XVIIIe siècle:
la folie était, dès cette époque, inscrite
dans la destinée temporelle de l’homme; elle était
même la conséquence et la rançon de ce que
l'homme, par opposition à l'animal, avait une histoire.
Celui qui a écrit, dans une extraordinaire ambiguïté
de sens, que «l'histoire de la folie est la contrepartie
de l'histoire de la raison», n'avait lu ni Janet, ni Freud,
ni Brunschvicg; c'était un contemporain de Claude Bernard,
1. La biologie positiviste de stricte obédience est en
effet préformationniste, le positivisme imprégné
d'évolutionnisme est d'apparition beaucoup plus tardive.
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et il posait comme équation évidente: «Tel
temps, tel genre d'insanité d'esprit 1.» Nulle époque
sans doute n'aura une conscience plus aiguë de cette relativité
historique de la folie que les premières années
du XIXe siècle: «Que de points de contact, disait
Pinel, a sous ce rapport la médecine avec l'histoire de
l'espèce humaine 2.» Et il se félicitait d'avoir
eu l'occasion d'étudier les maladies de l'esprit en un
temps aussi favorable que la Révolution, époque
entre toutes propice à ces «passions véhémentes»
qui sont «l'origine la plus ordinaire de l'aliénation»
; pour en observer les effets, «quelle époque plus
favorable que les orages d'une révolution toujours propre
à exalter au plus haut degré les passions humaines
ou plutôt la manie sous toutes ses formes 3». Longtemps
la médecine française cherchera les traces de 93
dans les générations suivantes, comme si les violences
de l'histoire et sa folie s'étaient déposées
dans le temps silencieux de l’hérédité:
«Nul doute que pendant la Révolution, la Terreur
n'ait été funeste à quelques individus, et
même dès le sein maternel... Les individus que cette
cause a prédisposés à la folie appartiennent
aux provinces qui ont été plus longtemps en proie
aux horreurs de la guerre 4.», La notion de folie telle
qu'elle existe au XIXe siècle s'est formée à
l'intérieur d'une conscience historique, et ceci de deux
manières: d'abord parce que la folie dans son accélération
constante forme comme une dérivée de l'histoire;
et parce que ses formes, ensuite, sont déterminées
par les figures mêmes du devenir. Relative au temps, et
essentielle à la temporalité de l'homme, telle nous
apparaît la folie comme elle est alors reconnue ou du moins
éprouvée, bien plus profondément historique,
au fond, qu'elle ne l'est encore pour nous.
Et cependant cette relation à l’histoire sera vite
oubliée: Freud, avec peine, et d'une manière qui
n'est peut-être pas radicale, sera contraint de la dégager
de l'évolutionnisme. C'est qu'au cours du XIXe siècle
elle aura basculé dans une
1. MICHEA, article Démonomanie du Dictionnaire de Jaccoud,
t. XI, p. 125.
2. PINEL, Traité médico-philosophique, Introduction,
p. XXII.
3. Ibid., p. XXX.
4. ESQUIROL, Des maladies mentales, t. II, p. 302.
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conception à la fois sociale et morale par laquelle elle
s'est trouvée entièrement trahie. La folie ne sera
plus perçue comme la contrepartie de l'histoire, mais comme
l'envers de la société. C'est dans l'oeuvre même
de Morel qu'on saisit de la façon la plus claire ce renversement
de l'analyse historique en critique sociale, qui chasse la folie
du mouvement de l'histoire pour en faire un obstacle à
son développement heureux et à ses promesses de
réconciliation. La misère forme pour lui -alors
qu'au XVIIIe siècle c'était la richesse, c'était
le progrès -le milieu le plus favorable à la propagation
de la folie: «professions dangereuses ou insalubres, habitation
dans des centres trop populeux ou malsains», intoxications
diverses; «si l'on joint maintenant à ces mauvaises
conditions générales, l'influence profondément
démoralisatrice qu'exerce la misère, le défaut
d'instruction, le manque de prévoyance, l'abus des boissons
alcooliques et les excès vénériens, l'insuffisance
de la nourriture, on aura une idée des circonstances complexes
qui tendent à modifier d'une manière défavorable
les tempéraments de la classe pauvre 1 ». Ainsi la
folie échappe à ce qu'il peut y avoir d'historique
dans le devenir humain, pour prendre sens dans une morale sociale:
elle devient le stigmate d'une classe qui a abandonné les
formes de l'éthique bourgeoise; et au moment même
où le concept philosophique d'aliénation acquiert
une signification historique par l'analyse économique du
travail, à ce même moment le concept médical
et psychologique d'aliénation se libère totalement
de l'histoire pour devenir critique morale au nom du salut compromis
de l'espèce. D'un mot, la peur de la folie, qui était
pour le XVIIIe siècle la crainte des conséquences
de son propre devenir, se transforme peu à peu au XIXe,
au point d'être la hantise devant les contradictions qui
seules pourtant peuvent assurer le maintien de ses structures;
la folie est devenue la paradoxale condition de la durée
de l'ordre bourgeois, dont elle constitue pourtant de l'extérieur
la menace la plus immédiate. On la perçoit donc
à la fois comme indispensable dégénérescence,
-puisqu'elle est la condition de l'éternité de la
raison bourgeoise
1. MOREL, loc. cit., p. 50.
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et comme oubli contingent, accidentel des principes de la morale
et de la religion -puisqu'il faut bien futiliser en le jugeant
ce qui se présente comme l'immédiate contradiction
d'un ordre dont on ne peut pas prévoir la fin. Ainsi entrera
en sommeil, vers le milieu du XIXe siècle, cette conscience
historique de la folie qui avait été longtemps tenue
en éveil à l'âge du «positivisme militant».
Ce passage par l'histoire, pour précaire et oublié
qu'il fût, n'en est pas moins décisif pour l'expérience
de la folie telle qu'elle a été faite au XIXe siècle.
L'homme y instaure un rapport nouveau à la folie, plus
immédiat en un sens, et plus extérieur aussi. Dans
l'expérience classique, l'homme communiquait avec la folie
par la voie de l'erreur, c'est-à-dire que la conscience
de la folie impliquait nécessairement une expérience
de la vérité. La folie était l'erreur par
excellence, la perte absolue de la vérité. À
la fin du XVIIIe siècle, on voit se dessiner les lignes
générales d'une nouvelle expérience, où
l'homme, dans la folie, ne perd pas la vérité, mais
sa vérité; ce ne sont plus les lois du monde qui
lui échappent, mais lui-même qui échappe aux
lois de sa propre essence. Tissot évoque ce développement
de la folie à la fin du XVIIIe siècle comme un oubli
par l'homme de ce qui fait sa plus immédiate vérité;
les hommes ont eu «recours à des plaisirs factices
dont plusieurs ne sont qu'une façon d'être singulière,
opposée aux usages naturels, et dont la bizarrerie fait
tout le mérite; c'en est un réel pour ceux qu'elle
peut soustraire au pénible sentiment d'une excitation vide,
sentiment qu'aucun homme ne peut soutenir, et qui fait que tout
ce qui l'entoure lui est cher. De là sans doute la première
origine du luxe qui n'est que l'attirail d'une multitude de choses
superflues... Cet état est celui d'un hypochondre à
qui il faut un grand nombre de remèdes pour le contenter
et qui n'en est pas moins malheureux 1». Dans la folie,
l'homme est séparé de sa vérité, et
exilé dans l'immédiate présence d'un entourage
où lui-même se perd. Quand l'homme classique perdait
la vérité, c'est qu'il était rejeté
vers cette existence immédiate où son animalité
faisait rage, en
1. Essai sur les maladies des gens du monde, pp. 11-12.
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même temps qu'apparaissait cette primitive déchéance
qui le montrait originairement coupable. Quand on parlera maintenant
d'un homme fou, on désigne celui qui a quitté la
terre de sa vérité immédiate, et qui s'est
lui-même perdu.
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