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CHAPITRE III
Du bon usage de la liberté
Voici donc la folie restituée à une sorte de solitude:
non celle bruyante, et, d'une certaine manière, glorieuse
qu'elle avait pu connaître jusqu'à la Renaissance,
mais une autre, étrangement silencieuse; une solitude qui
la dégage peu à peu de la communauté confuse
des maisons d'internement, et qui la cerne comme d'une zone neutre
et vide.
Ce qui a disparu, au cours du XVIIIe siècle, ce n'est pas
la rigueur inhumaine avec laquelle on traite les fous, mais l'évidence
de l'internement, l'unité globale dans laquelle ils étaient
pris sans problème, et ces fils sans nombre qui les inséraient
dans la trame continue de la déraison. Libérée,
la folie l'est bien avant Pinel, non des contraintes matérielles
qui la maintiennent au cachot, mais d'un asservissement bien plus
contraignant, plus décisif peut-être, qui la tient
sous la domination de cette obscure puissance. Avant même
la Révolution, elle est libre: libre pour une perception
qui l'individualise, libre pour la reconnaissance de ses visages
singuliers et tout le travail qui lui donnera finalement son statut
d'objet.
Laissée seule, et détachée de ses anciennes
parentés, entre les murs délabrés de l'internement,
la folie fait problème, -posant des questions qu'elle n'avait
jusqu'alors jamais formulées.
Elle a surtout embarrassé le législateur, qui ne
pouvant manquer de sanctionner la fin de l'internement, ne savait
plus en quel point de l'espace social la situer -prison, hôpital
ou assistance familiale. Les mesures prises immédiatement
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avant ou après le début de la Révolution
reflètent cette indécision.
Dans sa circulaire sur les lettres de cachet, Breteuil demande
aux intendants de lui indiquer la nature des ordres de détention
dans les diverses maisons d'internement, et quels motifs les justifient.
Devront être libérés, après tout au
plus un ou deux ans de détention, «ceux qui, sans
avoir rien fait qui ait pu les exposer à la sévérité
des peines prononcées par les lois, se sont livrés
à l'excès du libertinage, de la débauche
et de la dissipation». Au contraire, on maintiendra dans
les maisons d'internement «les prisonniers dont l'esprit
est aliéné et que leur imbécillité
rend incapables de se conduire dans le monde ou que leurs fureurs
y rendraient dangereux. Il ne s'agit à leur égard
que de s'assurer si leur état est toujours le même
et, malheureusement, il devient indispensable de continuer leur
détention tant qu'il est reconnu que leur liberté
est ou nuisible à la société, ou un bienfait
inutile pour eux-mêmes 1». C'est la première
étape: réduire le plus possible la pratique de l'internement
en ce qui concerne les fautes morales, les conflits familiaux,
les aspects les plus bénins du libertinage, mais le laisser
valoir dans son principe, et avec une de ses significations majeures:
le renfermement des fous. C'est le moment où la folie prend
en fait possession de l'internement, alors que lui-même
se dépouille de ses autres formes d'utilité.
La deuxième étape, c'est celle des grandes enquêtes
prescrites par l'Assemblée nationale et la Constituante
au lendemain de la Déclaration des droits de l'homme: «Nul
homme ne peut être arrêté, ni détenu
que dans les cas déterminés par la loi et selon
les formes qu'elle a prescrites... La loi ne doit admettre que
des peines strictement et évidemment nécessaires,
et nul ne peut être puni qu'en vertu d'une loi établie
et promulguée antérieurement au délit et
légalement appliquée.» L'ère de l'internement
est close. Seul demeure un emprisonnement où se côtoient
pour l'instant les criminels condamnés ou présumés
et les fous. Le Comité de mendicité de la Constituante
1. Circulaire aux intendants (mars 1784); citée in FUNCK-BRENTANO,
Les Lettres de cachet à Paris, p. XLII.
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désigne 5 personnes 1 pour visiter les maisons d'internement
de Paris. Le duc de La Rochefoucauld-Liancourt présente
le rapport (décembre 1789); d'un côté, il
assure que la présence des fous donne aux maisons de force
un style dégradant, et risque de réduire les internés
à un statut indigne de l'humanité; le mélange
qu'on y tolère prouve de la part du pouvoir et des juges
une grande légèreté: «Cette insouciance
est bien éloignée de la pitié éclairée
et soigneuse pour le malheur par laquelle il reçoit tous
les adoucissements, toutes les consolations possibles...; peut-on
jamais et en voulant secourir la misère consentir à
paraître dégrader l'humanité 2?»
Si les fous avilissent ceux auxquels on a l'imprudence de les
mêler, il faut leur réserver un internement qui leur
soit spécial; internement qui n'est pas médical,
mais qui doit être la forme d'assistance la plus efficace
et la plus douce: «De tous les malheurs qui affligent l'humanité,
l'état de folie est cependant un de ceux qui appelle à
plus de titre la pitié et le respect; c'est à cet
état que les soins devraient être à plus de
titre prodigués; quand la guérison est sans espoir,
que de moyens il reste encore, de douceurs, de bons traitements
qui peuvent procurer à ces malheureux au moins une existence
supportable 3.» Dans ce texte le statut de la folie apparaît
dans son ambiguïté: il faut à la fois protéger
de ses périls la population internée, et lui accorder
les bienfaits d'une assistance spéciale.
Troisième étape, la grande série des décrets
pris entre le 12 et le 16 mars 1790. La Déclaration des
droits de l'homme y reçoit une application concrète:
«Dans l'espace de six semaines à partir du présent
décret, toutes personnes détenues dans les châteaux,
maisons religieuses, maisons de force, maisons de police ou autres
prisons quelconques, par lettres de cachet ou par ordre des agents
du pouvoir
1. Le duc de Liancourt, le curé de Sergy, le curé
de Cretot, députés; Montlinot et Thouret, «agrégés
externes au travail du Comité; cf. Rapport au Comité
de mendicité, loc. cit., p. 4,
2. Loc. cit., p. 47.
3. Rapport au Comité de mendicité, p. 78. Résumant
ses travaux à la fin de la Constituante, le Comité
demande la création «de deux hôpitaux destinés
à la guérison de la folie. (cf. TUETEY, L'Assistance
publique à Paris rendant la Révolution, t. I, Introduction,
p. XV).
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exécutif, à moins qu'elles ne soient également
condamnées, décrétées de prise de
corps ou qu'il y ait contre elles plainte en justice à
l'occasion d'un crime important, peine afflictive, ou renfermées
pour cause de folie, seront mises en liberté.» L'internement
est donc de manière définitive réservé
à certaines catégories de justiciables, et aux fous.
Mais pour ceux-ci on prévoit un aménagement: «Les
personnes détenues pour cause de démence seront,
pendant l'espace de trois mois, à compter du jour de la
publication du présent décret, à la diligence
de nos procureurs, interrogées par les juges dans les formes
usitées, et en vertu de leurs ordonnances visitées
par les médecins qui, sous la surveillance des directeurs
du district, s'expliqueront sur la véritable situation
des malades afin que, d'après la sentence qui aura statué
sur leur état, ils soient élargis ou soignés
dans des hôpitaux qui seront indiqués à cet
effet 1.» Il semble que l'option soit prise désormais.
Le 29 mars 1790, Bailly, Duport-Dutertre et un administrateur
de la police se rendent à la Salpêtrière pour
déterminer de quelle manière on pourra appliquer
le décret 2; ils font ensuite la même visite à
Bicêtre. C'est que les difficultés sont nombreuses,
et d'abord celle-ci: qu'il n'existe pas d'hôpitaux qui soient
destinés ou du moins réservés aux fous.
Devant ces difficultés matérielles, auxquelles s'ajoutent
tant d'incertitudes théoriques, une longue phase d'hésitations
va commencer 3. De toutes parts, on réclame de l'Assemblée
un texte qui permette de se protéger contre les fous avant
même la création promise des hôpitaux. Et par
une régression, qui sera de grande importance pour l'avenir,
on fait tomber les fous sous le coup des mesures immédiates
et incontrôlées qu'on prend, non pas même contre
les criminels dangereux, mais contre les bêtes malfaisantes.
La loi du 16-24 août 1790 «confie à la vigilance
1. Art. IX du décret.
2. Cf. Moniteur du 3 avril 1790.
3. Nombreuses discussions pour savoir que faire des fous dans
les hôpitaux. Par exemple à l 'hospice de Toulouse,
le ministre de la Police refuse pour des raisons de sécurité
une libération que le ministre de l'Intérieur accorde
à cause de la misère de l 'hôpital et des
«soins très coûteux et pénibles à
donner» (Archives nationales F 15,339).
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et à l'autorité des corps municipaux... le soin
d'obvier ou de remédier aux événements fâcheux
qui pourraient être occasionnés par les insensés
ou les furieux laissés en liberté et par la divagation
des animaux malfaisants et féroces 1». La loi du
22 juillet 1791 renforce cette disposition, en rendant les familles
responsables de la surveillance des aliénés, et
permettant aux autorités municipales de prendre toutes
les mesures utiles: «Les parents des insensés doivent
veiller sur eux, les empêcher de divaguer et prendre garde
qu'ils ne commettent aucun désordre. L'autorité
municipale doit obvier aux inconvénients qui résulteraient
de la négligence avec laquelle les particuliers remplissent
ce devoir.» Par ce détour de leur libération,
les fous retrouvent, mais cette fois dans la loi elle-même,
ce statut animal dans lequel l'internement avait paru les aliéner;
ils redeviennent bêtes sauvages à l'époque
même où les médecins commencent à leur
reconnaître une animalité douce 2. Mais on a beau
avoir mis cette disposition légale entre les mains des
autorités, les problèmes ne sont pas résolus
pour autant; les hôpitaux pour aliénés n'existent
toujours pas.
Des demandes sans nombre arrivent au ministère de l'Intérieur.
Delessart répond, par exemple, à l'une d'entre elles:
«Je sens comme vous, monsieur, combien il serait intéressant
que l'on pût procéder incessamment à l' établissement
des maisons destinées à servir de retraite à
la classe infortunée des insensés... À l'égard
des insensés que le défaut de cet établissement
a forcé de placer dans différentes prisons de votre
département, je ne vois pas d'autres moyens quant à
présent de les retirer de ces lieux si peu analogues à
leur état, que de les faire transférer provisoirement,
s'il est possible, à Bicêtre. Il serait donc convenable
que le Directoire écrivît à celui de Paris
pour se concerter avec lui sur les moyens de les faire admettre
dans cette maison, où les frais de leur entretien seront
payés par votre département ou par les communes
des domiciles de ces malheureux si leurs familles n'étaient
pas en état de se
1. Titre XI, art. 3.
2. Ces dispositions se sont encore retrouvées dans le Code
pénal. Portalis s'y réfère dans une circulaire
du 30 fructidor, an XII, 17 septembre 1804.
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charger de cette dépense 1.», Bicêtre devient
donc le grand centre où sont envoyés tous les insensés,
surtout depuis le moment où Saint-Lazare a été
fermé. Même chose pour les femmes à la Salpêtrière:
en 1792, on y amène 200 folles qui avaient été
installées cinq ans auparavant dans l'ancien noviciat des
Capucins de la rue Saint-Jacques 2. Mais dans les provinces éloignées,
il n'est pas question d'envoyer les aliénés dans
les anciens hôpitaux généraux. La plupart
du temps, on les garde dans les prisons, comme ce fut le cas par
exemple au fort du Hâ, au château d'Angers, à
Bellevaux. Le désordre y est alors indescriptible, et se
prolongera longtemps -jusqu'au moment de l'Empire. Antoine Nodier
donne quelques détails sur Bellevaux. «Chaque jour
les clameurs avertissent le quartier que les renfermés
se battent et s'assomment. La garde accourt. Composée comme
elle l'est aujourd'hui, elle est la risée des combattants;
les administrateurs municipaux sont priés de venir rétablir
le calme; leur autorité est méprisée; ils
sont honnis et insultés; ce n'est plus une maison de justice
et de détention 3 ...»
Les désordres sont aussi grands, plus peut-être,
à Bicêtre; on y met des prisonniers politiques; on
y cache des suspects poursuivis; la misère, la disette
y maintiennent beaucoup d'affamés. L'administration ne
cesse de protester; on demande de mettre à part les criminels;
et chose importante, certains suggèrent encore que, dans
leur lieu de détention, on leur adjoigne les fous. À
la date du 9 Brumaire An III, l'économe de Bicêtre
écrit aux «citoyens Grandpré et Osmond, membres
de la Commission des administrations et tribunaux»: «J'expose
que dans un moment où l'humanité est décidément
à l'ordre du jour, il n'est personne qui n'éprouve
un mouvement d'horreur en voyant réunis dans le même
asile, le crime et l'indigence.» Faut-il rappeler les massacres
de septembre, les
1. Lettre du ministre de l'Intérieur (5 mai 1791) à
M. Chalan, procureur général, syndic du département
de Seine-et-Oise. (Pièce manuscrite, citée par LALLEMAND,
loc. cit., IV, II, p. 7, note 14.)
2. Cf. PIGNOT, Les Origines de l'hôpital du Midi, pp. 92-93.
3. Rapport du commissaire du gouvernement Antoine Nodier, auprès
des Tribunaux, 4 germinal, an VIII. Cité in Léonce
PINGAUD, Jean de Bry, Paris, 1909, p. 194.
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évasions continuelles 1 et pour tant d'innocents le spectacle
des prisonniers garrottés, de la chaîne qui part?
Les pauvres et les vieillards indigents «n'ont sous les
yeux que des chaînes, des grilles et des verrous. Que l'on
joigne à cela les gémissements des détenus
qui parviennent quelquefois jusqu'à eux... C'est sur ce
fondement enfin que je m'appuie pour demander avec de nouvelles
instances ou que les prisonniers soient retirés de Bicêtre,
pour n'y laisser que des pauvres, ou que les pauvres en soient
retirés pour n'y laisser que des prisonniers». Et
voici, maintenant, ce qui est décisif, si on songe que
cette lettre a été écrite en pleine Révolution,
bien après les rapports de Cabanis, et plusieurs mois après
que Pinel, selon la tradition, eut «libéré»
les aliénés de Bicêtre 2: «On pourrait
peut-être dans ce dernier cas y laisser les fous, autre
espèce de malheureux qui font horriblement souffrir l'humanité...
Hâtez-vous donc, citoyens qui chérissez l'humanité,
de réaliser un aussi beau songe, et soyez d'avance persuadés
que vous aurez dès lors bien mérité d'elle
3.» Tant la confusion était grande au cours de ces
années; tant il était difficile, au moment où
on réévaluait «l 'humanité» de
déterminer la place que devait y occuper la folie; tant
il était difficile de la situer dans un espace social qui
était en voie de restructuration.
*
Mais déjà, dans cette simple chronologie, nous avons
dépassé la date traditionnellement fixée
pour le début de la grande réforme. Les mesures
prises de 1780 à 1793 situent le problème: la disparition
de l'internement laisse la folie sans point d'insertion précise
dans l'espace social; et devant le péril déchaîné,
la société réagit d'un côté
par un ensemble de décisions à long terme, conformes
à un
1. D'après les Mémoires du Père Richard,
on aurait amené un jour à Bicêtre, 400 prisonniers
politiques (fos 49-50).
2. Pinel qui avait pris ses fonctions à Bicêtre le
11 septembre 1793, avait été nommé à
la Salpêtrière le 13 mai 1795 (24 floréal,
an III).
3. Lettre de Létourneau, économe de la Maison des
Pauvres de Bicêtre aux citoyens Osmond et Grand Pré.
Cité in TUETEY, L'Assistance publique à Paris pendant
la Révolution, t. III, pp. 360-362.
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idéal en train de naître -création de maisons
réservées aux insensés -, de l'autre par
une série de mesures immédiates, qui doivent lui
permettre de maîtriser la folie par la force -mesures régressives
si l'on veut mesurer cette histoire en termes de progrès.
Situation ambiguë, mais significative de l'embarras dans
lequel on se trouve; et qui porte témoignage de nouvelles
formes d'expérience qui sont en train de naître.
Il faut, pour les comprendre, se libérer justement de tous
les thèmes du progrès, de ce qu'ils impliquent de
mise en perspective et de téléologie. Cette option
levée, on doit pouvoir déterminer des structures
d'ensemble qui emportent les formes de l'expérience dans
un mouvement indéfini, ouvert seulement sur la continuité
de son prolongement, et que rien ne saurait arrêter, même
pour nous.
Il faut donc se garder avec méticulosité de chercher
dans les années qui entourent la réforme de Pinel
et de Tuke, quelque chose qui serait comme un avènement:
avènement d'une reconnaissance positive de la folie; avènement
d'un traitement humain des aliénés. Il faut laisser
aux événements de cette période et aux structures
qui les supportent leur liberté de métamorphoses.
Un peu au-dessous des mesures juridiques, au ras des institutions,
et dans ce débat quotidien où s'affrontent, se partagent,
se compromettent et se reconnaissent enfin le fou et le non-fou,
des figures se sont formées au cours de ces années
-figures décisives évidemment, puisque ce sont elles
qui ont porté la «psychiatrie positive» ; d'elles
sont nés les mythes d'une reconnaissance enfin objective
et médicale de la folie, qui les a justifiées après
coup, en les consacrant comme découverte et libération
de la vérité.
En fait, ces figures, on ne peut pas les décrire en termes
de connaissance. Elles se situent en deçà, là
où le savoir est tout proche encore de ses gestes, de ses
familiarités, de ses premières paroles. Trois de
ces structures ont sans doute été déterminantes.
1° Dans l'une sont venus se confondre le vieil espace de l'internement
maintenant réduit et limité, et un espace médical
qui s'était formé par ailleurs, et n'a pu s'ajuster
à lui que par modifications et épurations successives.
2° Une autre structure établit entre la folie et qui
la
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reconnaît, la surveille et la juge, un rapport nouveau,
neutralisé, apparemment purifié de toute complicité,
et qui est de l'ordre du regard objectif.
30 Dans la troisième, le fou se trouve confronté
au criminel; mais ni dans un espace de confusion, ni sous les
espèces de l'irresponsabilité. C'est une structure
qui va permettre à la folie d 'habiter le crime sans le
réduire tout à fait, et qui autorisera en même
temps l'homme raisonnable à juger et répartir les
folies selon les formes nouvelles de la morale.
Derrière la chronique de la législation dont nous
avons esquissé les étapes, ce sont ces structures
qu'il faut étudier.
*
Longtemps, la pensée médicale et la pratique de
l'internement étaient restées étrangères
l'une à l'autre. Tandis que se développait, selon
ses lois propres, la connaissance des maladies de l'esprit, une
expérience concrète de la folie prenait place dans
le monde classique -expérience symbolisée et fixée
par l'internement. À la fin du XVIIIe siècle, ces
deux figures se rapprochent, dans le dessin d'une première
convergence. Il ne s'agit pas d'une illumination, ni même
d'une prise de conscience, qui aurait révélé,
dans une conversion du savoir, que les internés étaient
des malades; mais d'un obscur travail dans lequel se sont confrontés
le vieil espace d'exclusion, homogène, uniforme, rigoureusement
limité, et cet espace social de l'assistance que le XVIIIe
siècle vient de fragmenter, de rendre polymorphe, en le
segmentant selon les formes psychologiques et morales du dévouement.
Mais ce nouvel espace n'est pas adapté aux problèmes
propres à la folie. Si on prescrivait aux pauvres valides
l'obligation de travailler, si on confiait aux familles le soin
des malades, il n'était pas question de laisser les fous
se mêler à la société. Tout au plus
pouvait-on essayer de les maintenir dans l'espace familial, en
interdisant aux particuliers de laisser les fous dangereux de
leur entourage circuler librement. Mais la protection n'est alors
assurée que d'un côté, et d'une manière
bien fragile. Autant la société bourgeoise se sent
innocente devant la misère,
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autant elle reconnaît sa responsabilité devant la
folie, et sent qu'elle doit en protéger l'homme privé.
À l'époque où maladie et pauvreté
devenaient pour la première fois dans le monde chrétien
choses privées, n'appartenant qu'à la sphère
des individus ou des familles, la folie, par le fait même,
requiert un statut public et la définition d'un espace
de confinement qui garantisse la société de ses
périls.
La nature de ce confinement, rien encore ne la détermine.
On ne sait pas si elle sera plus proche de la correction ou de
l'hospitalité. Une seule chose, pour l'instant, est certaine:
c'est que le fou, au moment où l'internement s'effondre,
restituant les correctionnaires à la liberté et
les misérables à leur famille, se trouve dans la
même situation que les prisonniers prévenus ou condamnés,
et les pauvres ou les malades qui n'ont pas de famille. Dans son
rapport, La Rochefoucauld-Liancourt fait valoir que les secours
à domicile pourraient s'appliquer à la grande majorité
des personnes hospitalisées à Paris. «Sur
près de 11000 pauvres, ce mode de secours pourrait avoir
lieu pour près de 8000, c'est-à-dire pour les enfants
et personnes des deux sexes, qui ne sont pas prisonniers, insensés
ou sans famille 1.» Faut-il donc traiter les fous comme
d'autres prisonniers, et les placer dans une structure carcéraire,
ou les traiter comme des malades hors de la situation familiale
et constituer autour d'eux une quasi-famille? Nous verrons précisément
comment Tuke et Pinel ont fait l'un et l'autre en définissant
l'archétype de l'asile moderne.
Mais la fonction commune et la forme mixte de ces deux types de
confinement ne sont pas encore découvertes. Au moment où
va commencer la Révolution, deux séries de projets
s'affrontent: les uns cherchant à faire revivre sous de
nouvelles formes -dans une sorte de pureté géométrique,
de rationalité presque délirante -les vieilles fonctions
de l'internement, à l'usage essentiel de la folie et du
crime; les autres s'efforçant au contraire de définir
un statut hospitalier de la folie qui se substituera à
la famille défaillante. Ce n'est pas la lutte de la philanthropie
et de
1. LA ROCHEFOUCAULD-LIANCOURT, loc. cit., p. 95, souligné
par nous.
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la barbarie, des traditions contre l'humanisme nouveau. Ce sont
les tâtonnements malaisés vers une définition
de la folie que toute une société cherche à
exorciser à nouveau, à l'époque où
ses vieux compagnons -pauvreté, libertinage, maladie -sont
retombés dans le domaine privé. Dans un espace social
entièrement restructuré, la folie doit retrouver
une place.
On a beaucoup rêvé, à l'époque même
où l'internement perdait son sens, de maisons de correction
idéales, fonctionnant sans obstacles ni inconvénients,
dans une perfection silencieuse, de Bicêtres oniriques où
tous les mécanismes de la correction pourraient jouer à
l'état pur; là tout ne serait qu'ordre et châtiment,
mesure exacte des peines, pyramide organisée des travaux
et des punitions -le meilleur possible de tous les mondes du mal.
Et ces forteresses idéales, on rêve qu'elles soient
sans contact avec le monde réel: entièrement fermées
sur elles-mêmes, elles vivraient des seules ressources du
mal, dans une suffisance qui prévient la contagion et dissipe
les terreurs. Elles formeraient, dans leur microcosme indépendant,
une image inversée de la société: vice, contrainte
et châtiment reflétant ainsi comme en miroir la vertu,
la liberté et les récompenses qui font le bonheur
des hommes.
Brissot trace, par exemple, le plan d'une maison de correction
parfaite, selon la rigueur d'une géométrie qui est
à la fois architecturale et morale. Tout fragment d'espace
prend les valeurs symboliques d'un enfer social méticuleux.
Deux des côtés d'un bâtiment, qui doit être
carré, seront réservés au mal sous ses formes
atténuées: les femmes et les enfants d'une part,
les débiteurs de l'autre; on leur accordera «des
lits et une nourriture passables». On exposera leur chambre
au soleil et à la douceur du climat. Du côté
du froid et du vent, on placera «les gens accusés
du crime capital», et avec eux les libertins, les agités
et tous les insensés «perturbateurs du repos public».
Les deux premières classes de correctionnaires feront quelques
besognes utiles au bien public. Aux deux dernières, on
réservera ces travaux indispensables qui nuisent à
la santé, et que trop souvent les honnêtes gens sont
obligés de pratiquer. «Les ouvrages seront proportionnés
à la force ou à la délicatesse, à
la nature des crimes, etc.
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Ainsi les vagabonds, les libertins, les scélérats
seront occupés à scier les pierres, polir le marbre,
broyer des couleurs, et aux manipulations chimiques où
la vie des honnêtes citoyens est ordinairement en danger.»
Dans cette merveilleuse économie, le travail acquiert une
double efficacité: il produit en détruisant -l'ouvrage
nécessaire à la société naissant de
la mort même de l'ouvrier qui lui est indésirable.
La vie inquiète et dangereuse de l'homme est passée
dans la docilité de l'objet. Toutes les irrégularités
de ces existences insensées se sont égalisées
finalement en cette surface polie du marbre. Les thèmes
classiques de l'internement atteignent ici une perfection paroxystique:
l'interné est exclu jusqu'à la mort, mais chaque
pas qu'il fait jusqu'à cette mort, devient, dans une réversibilité
sans résidu, utile au bonheur de la société
dont il est banni 1.
Quand la Révolution commence, de pareils rêves ne
sont pas encore dissipés. Celui de Musquinet relève
d'une géométrie assez semblable; mais la méticulosité
des symboles y est plus riche encore. Forteresse à quatre
côtés; chacun des bâtiments à son tour
a quatre étages, formant une pyramide de travail, Pyramide
architecturale: en bas, métiers à carder et à
tisser; au sommet, «on pratiquera une plate-forme qui servira
d'emplacement pour ourdir les chaînes, avant de mettre les
pièces sur le métier 2». Pyramide sociale:
les internés sont groupés en bataillons de 12 individus,
sous la direction d'un contremaître. Des surveillants contrôlent
leur travail. Un directeur préside l'ensemble. Hiérarchie
enfin des mérites, qui culmine vers la libération;
chaque semaine, le plus zélé des travailleurs «recevra
de M. le président un prix d'un écu de six livres,
et celui qui aura remporté trois fois le prix aura gagné
sa liberté 3». Voilà pour le domaine du travail
et de
1. BRISSOT DE WARVILLE, loc. cit., pp. 183-185. À noter
que Sade a écrit ou projeté d'écrire"
une dissertation sur la peine de mort, suivie d'un projet sur
l'emploi à faire des criminels pour les conserver utilement
à l'État" (Portefeuille d'un homme de lettres,
cité par G. LÉLY, Vie du marquis de Sade, t. II,
p. 343).
2. MUSQUINET DE LA PAGNE, Bicêtre réformé,
ou l'établissement d'une maison de discipline, Paris, 1790,
pp. 10-11.
3. Ibid., p. 26.
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l'intérêt; l'équilibre est obtenu au plus
juste: le travail de l'interné est valeur marchande pour
l'administration, et, pour le prisonnier, valeur d'achat de la
liberté; un seul produit et deux systèmes de gains.
Mais il y a aussi le monde de la moralité, symbolisé
par la chapelle qui doit se trouver au centre du carré
formé par les bâtiments. Hommes et femmes devront
assister à la messe tous les dimanches, et rester attentifs
au sermon «qui aura toujours pour objet de leur faire naître
tout le repentir qu'ils doivent avoir de leur vie passée,
de leur faire comprendre combien le libertinage et l'oisiveté
rendent les hommes malheureux, même dans cette vie..., et
leur faire prendre une ferme résolution de tenir une meilleure
conduite à l'avenir 1». Un prisonnier, qui a déjà
gagné des prix, qui n'est plus qu'à une étape
ou deux de sa liberté, s'il vient à troubler la
messe, ou s'il se montre «déréglé dans
ses moeurs» perd aussitôt le bénéfice
qu'il a acquis. La liberté n'a pas seulement un prix marchand;
elle a une valeur morale, et elle doit s'acquérir aussi
par la vertu. Le prisonnier est donc placé au point de
croisement de deux ensembles: l'un purement économique,
constitué par le travail, son produit, et ses gratifications;
l'autre purement moral constitué par la vertu, la surveillance
et les récompenses. Quand l'un et l'autre viennent à
coïncider, dans un travail parfait qui est en même
temps pure moralité, l'interné est libre. La maison
de correction elle-même, ce Bicêtre parfait, se trouve
avoir une double justification: pour le monde extérieur,
il n'est que bénéfice -ce travail non rémunéré,
Musquinet l'estime précisément à 500000 livres
par an pour 400 ouvriers; et pour le monde intérieur qu'il
renferme, il est une gigantesque purification morale: «Il
n'y a point d'homme si corrompu qu'on puisse le supposer qui soit
incorrigible; il ne s'agit que de lui faire connaître ses
véritables intérêts, et ne jamais l'abrutir
par des punitions insupportables et toujours au-dessus de la faiblesse
humaine 2.»
Nous touchons là aux formes extrêmes du mythe del'internement.
Il s'épure dans un schéma complexe, où
1. Ibid.,p. 27.
2. Ibid., p. 11.
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toutes ses intentions transparaissent. Il devient, en toute naïveté,
ce qu'il était déjà obscurément: contrôle
moral pour les internés, profit économique pour
les autres; et le produit du travail qui s'y accomplit se décompose
en toute rigueur: d'un côté le bénéfice,
qui revient tout entier à l'administration, et par là
à la société, de l'autre la gratification,
qui revient au travailleur sous forme de certificats de moralité.
Sorte de vérité caricaturale et qui ne désigne
pas seulement ce que voulait être l'asile, mais le style
dans lequel toute une forme de la conscience bourgeoise établissait
les rapports entre le travail, le profit et la vertu. C'est le
point où l’histoire de la folie bascule dans les
mythes où se sont exprimées à la fois la
raison et la déraison 1.
Avec ce rêve d'un labeur effectué tout entier dans
le dépouillement de la moralité, avec cet autre
songe d'un travail qui rejoint sa positivité dans la mort
de celui qui l'accomplit, l'internement atteint une vérité
excessive. De tels projets ne sont plus dominés que par
une surabondance de significations psychologiques et sociales,
par tout un système de symboles moraux où la folie
se trouve nivelée; elle n'est plus alors que désordre,
irrégularité, faute obscure -un dérangement
dans l'homme qui trouble l'État et contredit la morale.
Au moment où la société bourgeoise perçoit
l'inutilité de l'internement, et laisse échapper
cette unité d'évidence qui rendait la déraison
sensible à l'âge classique, elle se prend à
rêver d'un travail pur -pour elle, tout profit, pour les
autres, seulement mort et soumission morale -où tout ce
qu'il y a d'étranger en l'homme serait étouffé
et réduit au silence.
*
Dans ces songeries, l'internement s'exténue. Il devient
forme pure, s'installe aisément dans le réseau des
utilités sociales, se révèle indéfiniment
fécond. Vain travail que toutes ces élaborations
mythiques, qui reprennent dans une géométrie fantastique
les thèmes d'un internement
1. Il ne faut pas oublier que Musquinet avait été
interné à Bicêtre sous l'Ancien Régime,
qu'il fut condamné et à nouveau enfermé sous
la Révolution, -considéré tantôt comme
fou, tantôt comme criminel.
|PAGE 539
déjà condamné. Et pourtant, en purifiant
l'espace de l'internement de toutes ses contradictions réelles,
en le rendant assimilable, au moins dans l'imaginaire, aux exigences
de la société, il tentait de substituer à
sa seule valeur d'exclusion, une signification positive. Cette
région, qui avait formé comme une zone négative
aux limites de l'État, cherchait à devenir un milieu
plein, où la société pût se reconnaître
et mettre en circulation ses propres valeurs. Dans cette mesure,
les rêves de Brissot ou de Musquinet sont de complicité
avec d'autres projets auxquels leur sérieux, leurs soucis
philanthropiques, les premières préoccupations médicales
semblent donner un sens tout opposé.
Bien qu'ils leur soient contemporains, ces projets sont de style
très différent. Là régnait l'abstraction
d'un internement pris dans ses formes les plus générales,
sans référence à l'interné -qui en
était plutôt l'occasion et le matériel que
la raison d'être. Ici au contraire, ce qu'il peut y avoir
de particulier aux internés et surtout ce visage singulier
que la folie a pris au XVIIIe siècle à mesure que
l'internement perdait ses structures essentielles s'y trouvent
exaltés. L'aliénation y est traitée pour
elle-même, non pas tellement comme l'un des cas d'internement
nécessaire, mais comme un problème, en soi et pour
soi, où l'internement prend figure seulement de solution.
C'est la première fois que se trouvent confrontées
systématiquement la folie internée et la folie soignée,
la folie rapportée à la déraison et la folie
rapportée à la maladie; bref, le premier moment
de cette confusion, ou de cette synthèse (comme on voudra
l'appeler) qui constitue l'aliénation mentale au sens moderne
du mot.
En 1785, paraît, sous la double signature de Doublet et
de Colombier, une Instruction imprimée par ordre et aux
frais du gouvernement sur la manière de gouverner et de
traiter les insensés. Le fou y est situé, en pleine
ambiguïté, à mi-chemin d'une assistance qu'on
s'efforce de réajuster et d'un internement en train de
disparaître. Ce texte n'a valeur ni de découverte,
ni de conversion dans la manière de traiter la folie. Il
désigne plutôt des compromis, des mesures cherchées,
des équilibres. Toutes les hésitations des législateurs
révolutionnaires s'y trouvent déjà présagées.
|PAGE 540
D'un côté, l'assistance, comme manifestation d'une
pitié naturelle, est exigée par les fous, au même
titre que tous ceux qui ne peuvent subvenir à leurs propres
besoins: «C'est aux êtres les plus faibles et les
plus malheureux que la société doit la protection
la plus marquée et le plus de soins; aussi les enfants
et les insensés ont-ils toujours été l'objet
de la sollicitude publique.» Pourtant, la compassion qu'on
éprouve naturellement pour les enfants est attirance positive;
avec les fous, la pitié est aussitôt compensée,
effacée même par l'horreur qu'on éprouve pour
cette existence étrangère vouée à
ses violences et à ses fureurs: «On est pour ainsi
dire porté à les fuir pour éviter le spectacle
déchirant des marques hideuses, qu'ils portent sur leur
figure et sur leur corps, de l'oubli de leur raison; et d'ailleurs
la crainte de leur violence éloigne d'eux tous ceux qui
ne sont pas obligés de les soutenir.», Il faut donc
trouver une voie moyenne entre le devoir d'assistance que prescrit
une pitié abstraite, et les craintes légitimes que
suscite une épouvante réellement éprouvée;
ce sera tout naturellement une assistance intra muros, un secours
apporté au terme de cette distance que prescrit l'horreur,
une pitié qui se déploiera dans l'espace ménagé
depuis plus d'un siècle par l'internement et laissé
vide par lui. Par le fait même l'exclusion des fous prendra
un autre sens: elle ne marquera plus la grande césure de
la raison et de la déraison, aux limites ultimes de la
société; mais à l'intérieur même
du groupe, elle dessinera comme une ligne de compromis entre des
sentiments et des devoirs -entre la pitié et l'horreur,
entre l'assistance et la sécurité. Plus jamais elle
n'aura cette valeur de limite absolue qu'elle avait héritée
peut-être de vieilles hantises, et qu'elle avait confirmée,
dans les craintes sourdes des hommes, en réoccupant d'une
manière presque géographique la place de la lèpre.
Elle doit être maintenant plutôt mesure que limite;
et c'est l'évidence de cette signification nouvelle qui
rend si critiquables les «asiles français, inspirés
par la loi romaine»; ils ne soulagent en effet «que
la crainte publique et lis ne peuvent satisfaire la pitié
qui réclame non seulement la sûreté, mais
encore des soins et des traitements qui sont souvent négligés
et au défaut desquels la démence des uns est perpétuelle
alors qu'on
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pourrait la guérir et celle des autres augmentée
alors qu'on pourrait la diminuer».
Mais cette forme nouvelle d'internement doit être mesure
également en cet autre sens qu'il faut y concilier les
possibilités de la richesse et les exigences de la pauvreté;
car les riches -et c'est bien là l'idéal de l'assistance
chez les disciples de Turgot -«se font une loi de traiter
avec soin, dans leur domicile, leurs parents attaqués de
folie», et en cas d'insuccès les font «surveiller
par des gens de confiance». Mais les pauvres n'ont «ni
les ressources nécessaires pour contenir les insensés,
ni la faculté de les soigner et de faire traiter les malades».
Il faut donc établir, sur le modèle que propose
la richesse, un secours qui soit à la disposition des pauvres
-à la fois surveillance et soins aussi vigilants que dans
les familles, mais gratuité complète pour qui en
bénéficie; pour ce faire, Colombier prescrit qu'on
établisse «un département uniquement destiné
pour les pauvres insensés dans chaque dépôt
de mendicité et que l'on se propose d'y traiter indistinctement
tous les genres de folie».
Toutefois le plus décisif du texte, c'est la recherche,
encore hésitante, d'un équilibre entre l'exclusion
pure et simple des fous et les soins médicaux qu'on leur
donne dans la mesure où l'on les considère comme
des malades. Enfermer les fous, c'est essentiellement prémunir
la société contre le péril qu'ils représentent:
«Mille exemples ont prouvé ce danger, et les papiers
publics nous l'ont démontré, il y a peu de temps,
en nous faisant l'histoire d'un maniaque qui après avoir
égorgé sa femme et ses enfants s'est endormi avec
tranquillité sur les victimes sanglantes de sa frénésie.»
Donc, premier point, enfermer les déments que les familles
pauvres ne sont pas capables de faire surveiller. Mais aussi leur
laisser le bénéfice des soins qu'ils pourraient
recevoir soit chez des médecins s'ils étaient plus
fortunés, soit dans des hôpitaux, si on ne les enfermait
pas sur-le-champ. Doublet donne le détail des cures qu'il
faut appliquer aux différentes maladies de l'esprit -préceptes
qui résument avec exactitude les soins traditionnellement
donnés au XVIIIe siècle 1.
1. Journal de médecine, août 1785, pp. 529-583.
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Toutefois, le raccord entre l'internement et les soins n'est
ici que de l'ordre temporel. Ils ne coïncident pas exactement,
ils se succèdent: on soignera pendant la courte période
où la maladie est considérée comme curable;
aussitôt après, l'internement reprendra sa seule
fonction d'exclusion. En un sens, l'instruction de 1785 ne fait
que reprendre et systématiser les habitudes de l'hospitalité
et de l'internement; mais l'essentiel, c'est qu'elle les additionne
dans une même forme institutionnelle et que les soins soient
administrés là même où on prescrit
l'exclusion. Jadis on soignait à l'Hôtel-Dieu, on
enfermait à Bicêtre. On projette maintenant une forme
de renfermement dans laquelle la fonction médicale et la
fonction d'exclusion joueront tour à tour, mais à
l'intérieur d'une structure unique. Protection de la société
contre le fou dans un espace de bannissement qui désigne
la folie comme aliénation irrémissible -et protection
contre la maladie dans un espace de récupération
où la folie est considérée, de droit au moins,
comme transitoire: ces deux types de mesures, qui recouvrent deux
formes d'expérience jusqu'ici hétérogènes,
vont se superposer sans se confondre encore.
On a voulu faire du texte de Doublet et de Colombier la première
grande étape vers la constitution de l'asile moderne 1.
Mais leur Instruction a beau rapprocher le plus possible du monde
de l'internement, et jusqu'à les y faire pénétrer,
les techniques médicales et pharmaceutiques, le pas essentiel
n'est toujours pas franchi. Et il ne le sera que du jour où
l'espace d'internement, adapté et réservé
à la folie, révélera des valeurs propres,
qui, sans addition extérieure mais par un pouvoir autochtone,
sont en elles-mêmes capables de résoudre la folie,
c'est-à-dire du jour où l'internement sera devenu
la médication essentielle, où le geste négatif
d'exclusion sera en même temps, par son seul sens et par
ses vertus intrinsèques, ouverture sur le monde positif
de la guérison. Il ne s'agit pas de doubler l'internement
de pratiques qui lui étaient étrangères,
mais en l'aménageant, en forçant une vérité
qu'il cachait, en
1. Cf. SÉRIEUX et LIBERT, «L 'Assistance et le Traitement
des maladies mentales au temps de Louis XVI., Chronique médicale,
15 juillet- 1er août 1914.
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tendant tous les fils qui se croisaient en lui obscurément,
de lui donner valeur médicale dans le mouvement qui ramène
la folie à la raison. Faire d'un espace qui n'était
que partage social, le domaine dialectique où le fou et
le non-fou vont échanger leurs secrètes vérités.
Ce pas, il est franchi par Tenon et par Cabanis. On trouve encore
chez Tenon, la vieille idée que l'internement des fous
ne peut être décrété de manière
définitive que si les soins médicaux ont échoué:
«Ce n'est qu'après avoir épuisé toutes
les ressources possibles qu'il est permis de consentir à
la nécessité fâcheuse d'enlever à un
citoyen sa liberté 1.» Mais déjà l'internement
n'est plus, d'une manière rigoureusement négative,
abolition totale et absolue de la liberté. Il doit être
plutôt liberté restreinte et organisée. S'il
est destiné à éviter tous les contacts avec
le monde raisonnable -et en ce sens il reste toujours clôture
-il doit ouvrir, vers l'intérieur, sur l'espace vide où
la folie est laissée libre de s'exprimer: non pour qu'elle
soit abandonnée à sa rage aveugle, mais pour qu'on
lui laisse une possibilité de satisfaction, une chance
d'apaisement que la contrainte ininterrompue ne peut lui permettre:
«Le premier remède est d'offrir au fou une certaine
liberté, de façon qu'il puisse se livrer mesurément
aux impulsions que la nature lui commande 2.» Sans chercher
à la maîtriser tout à fait, l'internement
fonctionne plutôt comme s'il devait laisser à la
folie un recul, grâce auquel elle puisse être elle-même,
et apparaître dans une liberté dépouillée
de toutes les réactions secondaires -violence, rage, fureur,
désespoir -que ne manque pas de provoquer une oppression
constante. L'âge classique, au moins dans certains de ses
mythes, avait assimilé la liberté du fou aux formes
les plus agressives de l'animalité: ce qui apparentait
le dément à la bête, c'était la prédation.
Apparaît maintenant le thème qu'il peut y avoir chez
le fou une animalité douce, qui ne détruit pas par
la violence sa vérité humaine, mais laisse venir
à jour un secret de nature, un fonds oublié, toujours
familier pourtant, qui approche l'insensé
1. TENON, Mémoires sur les hôpitaux de Paris, Paris,
1788, 4e Mémoire, p. 212.
2. TENON, Projet de rapport au nom du comité des secours,
ms. B. N., fo 232.
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de l'animal domestique et de l'enfant. La folie n'est plus perversion
absolue dans la contre-nature, mais invasion d'une nature toute
voisine. Et aux yeux de Tenon l'idéal des pratiques d'internement,
c'est bien celle qui est en usage à Saint-Luke, où
le fou «abandonné à lui-même, sort s'il
veut de sa loge, parcourt la galerie, ou se porte à un
promenoir sablé qui est en plein air. Forcé de s'agiter,
il lui en fallait de couverts et de découverts pour qu'il
pût en tout temps céder à l'impulsion qui
le maîtrise 1». L'internement doit donc être
espace de vérité tout autant qu'espace de contrainte,
et ne doit être celui-ci que pour être celui-là.
Pour la première fois, se formule cette idée qui
pèse d'un tel poids sur toute l'histoire de la psychiatrie
jusqu'à la libération psychanalytique: que la folie
internée trouve dans cette contrainte, dans cette vacuité
close, dans ce «milieu», l'élément privilégié
dans lequel pourront affleurer les formes essentielles de sa vérité.
Relativement libre et abandonnée aux paroxysmes de sa vérité,
la folie ne risque-t-elle pas de se renforcer elle-même,
et d'obéir à une sorte d'accélération
constante? Ni Tenon, ni Cabanis ne le croient. Ils supposent au
contraire que cette semi-liberté, cette liberté
en cage aura valeur thérapeutique. C'est que, pour eux
comme pour tous les médecins du XVIIIe siècle, l'imagination,
parce qu'elle participe du corps et de l'âme et parce qu'elle
est le lieu de naissance de l'erreur, est toujours responsable
de toutes les maladies de l'esprit. Mais plus l'homme est contraint,
plus son imagination vagabonde; plus strictes sont les règles
auxquelles est soumis son corps, plus déréglés
ses rêves et ses images. Si bien que la liberté lie
mieux l'imagination que les chaînes, puisqu'elle confronte
sans cesse l'imagination au réel, et qu'elle enfouit les
songes les plus étranges dans les gestes familiers. L'imagination
rentre en silence dans le vagabondage de la liberté. Et
Tenon loue fort la prévoyance des administrateurs de Saint-Luke,
où «le fou en général est mis en liberté
durant le jour: cette liberté pour qui ne connaît
pas le frein de la raison est déjà un remède
qui prévient le soulagement
1. Ibid. Cf. dans le même sens les Mémoires sur les
hôpitaux, 4e Mémoire, p. 216.
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d'une imagination égarée ou perdue 1». De
lui-même, et sans être autre chose que cette liberté
recluse, l'internement est donc un agent de guérison; il
est médical, non pas tellement en raison des soins qu'on
apporte, mais par le jeu même de l'imagination, de la liberté,
du silence, des limites, par le mouvement qui les organise spontanément
et ramène l'erreur à la vérité, la
folie à la raison. La liberté internée guérit
par elle-même, comme bientôt le langage libéré
dans la psychanalyse; mais par un mouvement qui est exactement
inverse: non pas en permettant aux fantasmes de prendre corps
dans les mots et de s'échanger en eux, mais en les contraignant
au contraire à s'effacer devant le silence insistant et
pesamment réel des choses.
Le pas essentiel est franchi: l'internement a pris ses lettres
de noblesse médicale; il est devenu lieu de guérison;
non plus ce en quoi la folie veillait et se conservait obscurément
jusqu'à la mort, mais ce en quoi, par une sorte de mécanisme
autochtone, elle est censée se supprimer d'elle-même.
L'important, c'est que cette transformation de la maison d'internement
en asile ne s'est pas faite par l'introduction progressive de
la médecine -sorte d'invasion venant de l'extérieur
-, mais par une restructuration interne de cet espace auquel l'âge
classique n'avait donné d'autres fonctions que celles d'exclusion
et de correction. L'altération progressive de ses significations
sociales, la critique politique de la répression et la
critique économique de l'assistance, l'appropriation de
tout le champ de l'internement par la folie, alors que toutes
les autres figures de la déraison en ont été
peu à peu libérées, c'est tout cela qui a
fait de l'internement un lieu doublement privilégié
pour la folie: le lieu de sa vérité et le lieu de
son abolition. Et dans cette mesure, il devient réellement
sa destination; entre eux le lien sera désormais nécessaire.
Et les fonctions qui pouvaient sembler les plus contradictoires
-protection contre les périls provoqués par les
insensés, et guérison des maladies -ces fonctions
trouvent finalement comme une soudaine harmonie: puisque
1. Ibid.
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c'est dans l'espace fermé mais vide de l'internement que
la folie formule sa vérité et libère sa nature,
d'un coup et par la seule opération de l'internement, le
danger public sera conjuré, et les signes de la maladie
effacés.
L'espace de l'internement ainsi habité par des valeurs
nouvelles et tout un mouvement qui lui était inconnu, c'est
alors, et alors seulement que la médecine pourra prendre
possession de l'asile, et ramener à soi toutes les expériences
de la folie. Ce n'est pas la pensée médicale qui
a forcé les portes de l'internement; si les médecins
règnent aujourd'hui à l'asile, ce n'est pas par
un droit de conquête, grâce à la force vive
de leur philanthropie ou leur souci d'objectivité scientifique.
C'est parce que l'internement lui-même a pris peu à
peu valeur thérapeutique, et ceci par le réajustement
de tous les gestes sociaux ou politiques, de tous les rites, imaginaires
ou moraux, qui depuis plus d'un siècle avaient conjuré
la folie et la déraison.
*
L'internement change de figure. Mais dans le complexe qu'elle
forme avec lui et où le partage n'est jamais possible en
toute rigueur, la folie à son tour s'altère. Elle
noue, avec cette semi-liberté qu'on lui offre, non sans
la mesurer, avec le temps dans lequel elle s'écoule, avec
les regards enfin qui la surveillent et la cernent, des rapports
nouveaux. Elle fait corps nécessairement avec ce monde
clos, qui est à la fois pour elle sa vérité
et son séjour. Par une récurrence, qui n'est étrange
que si on présuppose la folie aux pratiques qui la désignent
et la concernent, sa situation lui devient nature; ses contraintes
prennent le sens du déterminisme, et le langage qui la
fixe prend la voix d'une vérité qui parlerait d'elle-même.
Le génie de Cabanis, et les textes qu'il a écrits
en 17911, se situent en ce moment décisif, et équivoque
à la fois, où
1. 1791: Rapport adressé au département de Paris
par l'un de ses membres sur l'état des folles à
la Salpêtrière, et adoption d'un projet de règlement
sur l'admission des fous. Ce texte est cité in extenso,
sans nom d'auteur, par TUETEY, L'Assistance publique à
Paris pendant la Révolution. Documents inédits,
t. III, pp. 489-506. Il est en grande partie repris dans les Vues
sur les secours publics, 1798.
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la perspective bascule: ce qui était réforme sociale
de l'internement, devient fidélité aux vérités
profondes de la folie; et la manière dont on aliène
le fou se laisse oublier pour réapparaître comme
nature de l'aliénation. L'internement est en train de s'ordonner
aux formes qu'il a fait naître.
Le problème de la folie n'est plus envisagé du point
de vue de la raison ou de l'ordre, mais du point de vue du droit
de l'individu libre; aucune coercition, aucune charité
même ne peuvent les entamer. «C'est à la liberté,
c'est à la sûreté des personnes qu'il faut
pourvoir avant tout; en exerçant la bienfaisance, il ne
faut pas violer les règles de la justice.» Liberté
et raison ont les mêmes limites. Lorsque la raison est atteinte,
la liberté peut être contrainte; encore faut -il
que cette atteinte de la raison soit précisément
une de celles qui menacent l'existence du sujet ou la liberté
des autres: «Quand les hommes jouissent de leurs facultés
rationnelles, c'est-à-dire tant qu'elles ne sont point
altérées au point de compromettre la sûreté
et la tranquillité d'autrui, ou de les exposer eux-mêmes
à des dangers véritables, nul n'a le droit, pas
même la société tout entière, de porter
la moindre atteinte à leur indépendance 1.»
Ainsi se prépare une définition de la folie à
partir des rapports que la liberté peut entretenir avec
elle-même. Les vieilles conceptions juridiques qui délivraient
le fou de sa responsabilité pénale, et le privaient
de ses droits civils, ne formaient pas une psychologie de la folie;
cette suspension de la liberté n'était que l'ordre
des conséquences juridiques. Mais avec Cabanis, la liberté
est devenue pour l’homme une nature; ce qui en empêche
légitimement l'usage doit nécessairement avoir altéré
les formes naturelles qu'elle prend en l'homme. L'internement
du fou ne doit plus être alors que la sanction d'un état
de fait, la traduction, en termes juridiques, d'une abolition
de la liberté déjà acquise au niveau psychologique.
Et par cette récurrence du droit à la nature, se
trouve fondée la grande ambiguïté qui fait
tant hésiter la pensée contemporaine à propos
de la folie: si l' irresponsabilité
1. Vues sur les secours publics; in Oeuvres philosophiques de
CABANIS, Paris. 1956, IIe partie, p. 49.
|PAGE 548
s'identifie à l'absence de liberté, il n'y a pas
de déterminisme psychologique qui ne puisse innocenter,
c'est-à-dire qu'il n'y a pas de vérité pour
la psychologie qui ne soit en même temps aliénation
pour l'homme.
La disparition de la liberté, de conséquence qu'elle
était, devient fondement, secret, essence de la folie.
Et c'est cette essence qui doit prescrire ce qu'il faut imposer
de restriction à la liberté matérielle des
insensés. Un contrôle s'impose qui devra interroger
la folie sur elle-même, et pour lequel on convoquera confusément
-tant cette disparition de la liberté reste encore ambiguë
magistrats, juristes, médecins, et tout simplement hommes
d'expérience: «Voilà pourquoi les lieux où
les fous sont retenus doivent être sans cesse soumis à
l'inspection des différentes magistratures, et à
la surveillance spéciale de la police.», Lorsqu'un
fou est amené dans un lieu de détention, «sans
perdre de temps on l'observera sous tous les rapports, on le fera
observer par des officiers de santé, on le fera surveiller
par les gens de service les plus intelligents et les plus habitués
à observer la folie dans toutes ses variétés
1». L'internement devra jouer comme une sorte de mesure
permanente de la folie, se réajuster sans arrêt à
sa vérité changeante, ne contraindre, que là
et dans la limite où la liberté s'aliène:
«L'humanité, la justice et la bonne médecine
ordonnent de ne renfermer que les fous qui peuvent nuire véritablement
à autrui; de ne resserrer dans les liens que ceux qui,
sans cela, se nuiraient à eux-mêmes.» La justice
qui régnera à l'asile ne sera plus celle de la punition,
mais celle de la vérité: une certaine exactitude
dans l'usage des libertés et des restrictions, une conformité
aussi rigoureuse que possible de la contrainte à l'aliénation
de la liberté. Et la forme concrète de cette justice,
son symbole visible, se trouvent, non plus dans la chaîne
-restriction absolue et punitive, qui «meurtrit toujours
les parties qu'elle presse» -mais dans ce qui allait devenir
la fameuse camisole, ce «gilet étroit de coutil ou
de toile forte qui serre et contient les bras 2», et qui
doit gêner d'autant plus que les mouvements
1. CABANIS, op. cit., p. 51.
2. Ibid., p. 58.
|PAGE 549
qu'on fait deviennent plus violents. Il ne faut pas concevoir
la camisole comme l'humanisation des chaînes, et un progrès
vers le «self-restraint». Il y a toute une déduction
conceptuelle du gilet de force 1 qui montre que dans la folie
on ne fait plus l'expérience d'un affrontement absolu de
la raison et de la déraison, mais celle d'un jeu toujours
relatif, toujours mobile, de la liberté et de ses limites.
Le projet de règlement qui fait suite au Rapport adressé
au Département de Paris propose l'application dans le détail
des principales idées que le texte de Cabanis développe:
«L'admission des fous ou des insensés dans les établissements
qui leur sont ou leur seront destinés dans toute l'étendue
du Département de Paris, se fera sur un rapport de médecin
et chirurgien légalement reconnus, signé par deux
témoins, parents, amis ou voisins, et certifié par
un juge de paix de la section ou du canton.» Mais le rapport
donne une interprétation plus large du règlement:
la prééminence même du médecin, dans
la détermination de la folie, y est clairement contrôlée,
et au nom justement d'une expérience asilaire considérée
comme plus proche de la vérité à la fois
parce qu'elle repose sur des cas plus nombreux, et parce qu'elle
laisse en quelque sorte la folie parler plus librement d'elle-même.
«Supposons donc qu'un fou soit conduit dans un hôpital...
Le malade arrive, conduit par sa famille, des voisins, des amis
ou des personnes charitables. Ces personnes attestent qu'il est
véritablement fou; elles sont ou ne sont pas munies de
certificats de médecins. Les apparences confirment ou semblent
contredire leur récit. Quelque opinion qu'on puisse avoir
alors sur l'état du malade, si d'ailleurs les preuves de
la pauvreté sont authentiques, il faut le recevoir provisoirement.»
Alors doit suivre une longue observation faite aussi bien par
«les gens de service» que par «les officiers
de santé». C'est là, dans le privilège
de l'internement et sous le regard d'une observation purifiée
1. Tenon prisait fort ces sortes de gilets dont il avait vu un
exemple à Saint-Luke: «s'il est à craindre
que le fou ne se blesse ou qu'il nuise à autrui, on retient
ses bras à l'aide de longues manches liées entre
elles derrière le dos», Projet de rapport au nom
du comité des secours, fo 232.
|PAGE 550
par lui, que le partage se fait: si le sujet donne des signes
manifestes de folie «tout doute s'évanouit. On peut
le retenir sans scrupule, on doit le soigner, le mettre à
l'abri de ses propres erreurs et continuer courageusement l'usage
des remèdes indiqués. Si au contraire après
le temps jugé convenable, on ne découvre aucun symptôme
de folie, si des perquisitions faites avec prudence n'apprennent
rien qui laisse soupçonner que ce temps de calme n'a été
qu'un intervalle lucide; enfin si le malade demande à sortir
de, l'hôpital, ce serait un crime de le retenir de force.
Il faut sans retard le rendre à lui-même et à
la société». Le certificat médical
à l'entrée de l'asile n'apporte donc qu'une garantie
douteuse. Le critère définitif et qu'on ne peut
mettre en doute, c'est à l'internement de le fournir: la
folie y apparaît filtrée de tout ce qui a pu faire
illusion, et offerte à un regard absolument neutre; car
ce n'est plus l'intérêt de la famille qui parle,
ni le pouvoir et son arbitraire, ni les préjugés
de la médecine; mais l'internement qui prononce de lui-même,
et dans le vocabulaire qui lui est propre: c'est-à-dire
dans ces termes de liberté ou de contrainte qui touchent
le plus profondément à l'essence de la folie. Les
gardiens qui veillent aux limites de l'internement, ce sont ceux-là
maintenant qui détiennent la possibilité d'une connaissance
positive de la folie.
Et Cabanis en arrive par là à la curieuse idée
(la plus nouvelle sans doute), d'un «journal d'asile».
Dans l'internement classique, la déraison était,
au sens strict, réduite au silence. De tout ce qu'elle
a été pendant si longtemps, nous ne savons rien,
sauf quelques signes énigmatiques qui la désignent
sur les registres des maisons d'internement: ses figures concrètes,
son langage, et le foisonnement de ces existences délirantes,
tout cela est sans doute perdu pour nous. Alors la folie était
sans mémoire, et l'internement formait le sceau de cet
oubli. Désormais, il est au contraire ce en quoi la folie
formule sa vérité; il doit en marquer à chaque
instant les mesures, et c'est en lui qu'elle se totalisera, venant
ainsi au point de décision: «Il sera tenu un journal
où le tableau de chaque maladie, les effets des remèdes,
les ouvertures des cadavres, se trouveront consignés avec
une scrupuleuse exactitude. Tous les individus de la section y
seront nominativement inscrits,
|PAGE 551
au moyen de quoi l'administration pourra se faire rendre compte
nominativement de leur état, semaine par semaine, ou même
jour par jour, si elle le juge nécessaire.» La folie
gagne ainsi des régions de la vérité que
la déraison n'avait jamais atteintes: elle s'insère
dans le temps, échappe à l'accident pur par lequel
on signalait jadis ses différents épisodes, pour
prendre figure autonome dans l'histoire. Son passé et son
évolution font partie de sa vérité -et ce
qui la révèle, ce n'est plus justement cette rupture
toujours instantanée avec la vérité à
laquelle on reconnaissait la déraison. Il y a un temps
de la folie qui est celui du calendrier, non le calendrier rythmique
des saisons qui l'apparente aux forces obscures du monde, mais
celui, quotidien, des hommes, dans lequel on fait le compte de
l’histoire.
Déployée par l'internement dans sa vérité,
installée dans le temps des chroniques et de l’histoire,
dépouillée de tout ce qui pouvait rendre irréductible
la présence profonde de la déraison, la folie, ainsi
désarmée, peut rentrer sans péril dans le
jeu des échanges. Elle devient communicable, mais sous
la forme neutralisée d'une objectivité offerte.
Elle peut reprendre une existence publique -non pas sous cette
forme qui faisait scandale, contestant d'un coup et sans recours
tout ce qu'il y a de plus essentiel en l'homme et de plus vrai
dans la vérité -mais sous la forme d'un objet calme,
mis à distance sans que rien en lui ne se dérobe,
ouvert sans réticence sur des secrets qui ne troublent
pas, mais enseignent. «L'administration pensera sans doute
que le résultat de ce journal et ses détails les
plus précieux appartiennent à ce même public
qui en aura fourni les déplorables matériaux. Sans
doute, elle en ordonnera l'impression et pour peu que le rédacteur
y porte de philosophie et de connaissances médicales, ce
recueil offrant d'année en année de nouveaux faits,
de nouvelles observations, des expériences nouvelles et
vraies, deviendra pour la science physique et morale de l'homme,
une immense source de richesses 1.»
1. CABANIS, Rapport adressé au Département de Paris
par l'un de ses membres sur l'état des folles détenues
à la Salpêtrière (cité par TUETEY,
t. III, pp. 492-493).
|PAGE 552
Voilà la folie offerte aux regards. Elle l'était
déjà dans l'internement classique, lorsqu'elle donnait
le spectacle de son animalité; mais le regard qu'on portait
sur elle était alors un regard fasciné, en ce sens
que l'homme contemplait dans cette figure si étrangère
une bestialité qui était la sienne propre, et qu'il
reconnaissait d'une manière confuse comme indéfiniment
proche et indéfiniment éloignée, cette existence
qu'une monstruosité en délire rendait inhumaine
et plaçait au plus lointain du monde, c'était secrètement
celle qu'il éprouvait en lui-même. Le regard qui
se porte maintenant sur la folie n'est pas chargé de tant
de complicités; il est dirigé vers un objet, qu'il
atteint par le seul intermédiaire d'une vérité
discursive déjà formulée; le fou ne lui apparaît
que décanté par l'abstraction de la folie. Et s'il
y a quelque chose dans ce spectacle qui concerne l'individu raisonnable,
ce n'est pas dans la mesure où la folie peut contester
pour lui l'homme tout entier, mais dans la mesure où elle
peut apporter quelque chose à ce que l'on sait de l'homme.
Elle ne doit plus s'inscrire dans la négativité
de l'existence, comme l'une de ses figures les plus abruptes,
mais prendre place progressivement dans la positivité des
choses connues.
Dans ce regard nouveau, où les compromissions sont conjurées,
la barrière des grilles, elle aussi, est abolie. Le fou
et le non-fou sont, à visage découvert, en présence
l'un de l'autre. Entre eux, plus de distance, sauf celle que mesure
immédiatement le regard. Mais pour être imperceptible,
elle n'est sans doute que plus infranchissable; la liberté
acquise dans l'internement, la possibilité d'y prendre
une vérité et un langage, ne sont en fait pour la
folie que l'autre côté d'un mouvement qui lui donne
un statut dans la connaissance: sous le regard qui l'enveloppe
maintenant, elle se dépouille de tous les prestiges qui
en faisaient récemment encore une figure conjurée
dès qu'aperçue; elle devient forme regardée,
chose investie par le langage, réalité qu'on connaît;
elle devient objet. Et si le nouvel espace de l'internement rapproche,
au point de les réunir en un séjour mixte, la folie
et la raison, il établit entre elles une distance bien
plus redoutable, un déséquilibre qui ne pourra plus
être renversé; aussi libre que soit la folie dans
le monde que lui aménage l'homme raisonnable,
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aussi proche qu'elle soit de son esprit et de son coeur, elle
ne sera jamais pour lui qu'un objet. Non plus l'envers toujours
imminent de son existence, mais un événement possible
dans l'enchaînement des choses. Cette chute dans l'objectivité,
c'est elle qui maîtrise la folie plus profondément
et mieux que son ancien asservissement aux formes de la déraison.
L'internement, dans ses aspects nouveaux, peut bien offrir à
la folie le luxe d'une liberté: elle est serve maintenant
et désarmée de ses plus profonds pouvoirs.
Et s'il fallait résumer d'un mot toute cette évolution,
on pourrait dire sans doute, que le propre de l'expérience
de la Déraison, c'est que la folie y était sujet
d'elle-même; mais que dans l'expérience qui se forme,
en cette fin de XVIIIe siècle, la folie est aliénée
par rapport à elle-même dans le statut d'objet qu'elle
reçoit.
*
Cabanis rêve pour elle de ce demi-sommeil auquel l'asile
la contraindrait; il cherche à l'épuiser dans cette
problématique sereine. Chose curieuse, à ce même
moment, elle reprend vie ailleurs, et se charge de tout un contenu
concret. Tandis qu'elle se purifie pour la connaissance et se
dégage de ses anciennes complicités, elle s'engage
dans une série d'interrogations que la morale se pose à
elle-même; elle pénètre la vie quotidienne,
s'offrant à des choix et à des décisions
élémentaires, suscitant des options frustes et contraignant
ce qu'on peut appeler «l'opinion publique» à
réviser le système de valeurs qui la concerne. La
décantation, la purification qui s'est opérée
chez Colombier, chez Tenon, chez Cabanis, sous l'effort d'une
réflexion continue, est aussitôt contrebalancée
et compromise par ce labeur spontané qui s'effectue, chaque
jour, dans les marges de la conscience. C'est là, pourtant,
dans ce fourmillement à peine perceptible d'expériences
journalières et minuscules, que la folie va prendre la
figure morale que Pinel, que Tuke lui reconnaîtront d'emblée.
C'est que, l'internement disparaissant, la folie émerge
à nouveau dans le domaine public. Elle réapparaît
portée comme par une invasion lente et sourde, interrogeant
les
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juges, les familles, et tous les responsables de l'ordre. Tandis
qu'on lui cherche un statut, elle pose des questions urgentes:
le vieux concept -familial, policier, social d'homme déraisonnable
se défait, laissant confrontées l'une à l'autre
et sans intermédiaire, la notion juridique de l'irresponsabilité,
et l'expérience immédiate de la folie. Tout un labeur
commence, par lequel le concept négatif d'aliénation,
tel que le définissait le droit, va se laisser pénétrer
peu à peu, et altérer par les significations morales
que l 'homme quotidien prête à la folie.
«On doit distinguer dans le lieutenant de police, le magistrat
et l'administrateur. Le premier est l'homme de la loi; le second
est celui du gouvernement 1.» Et Des Essarts, quelques années
plus tard, commente cette définition qu'il avait lui-même
donnée: «En relisant, au mois d'avril 1789, cet article
rédigé en 1784, je dois ajouter que la nation fait
des voeux pour que cette partie d'administration soit détruite,
ou du moins modifiée, de manière que la liberté
des citoyens soit assurée de la manière la plus
inviolable.», La réorganisation de la police, au
début de la Révolution, faisant disparaître
ce pouvoir à la fois indépendant et mixte, en confie
les privilèges au citoyen - à la fois homme privé
et volonté collective. Les circonscriptions électorales,
créées par le décret du 28 mars 1789, vont
servir de cadre à la réorganisation de la police;
dans chacun des districts de Paris, on établit cinq compagnies,
dont l'une est rétribuée (il s'agit la plupart du
temps de l'ancienne police), mais les quatre autres sont formées
de citoyens volontaires 2. D'un jour à l'autre, l'homme
privé se trouve chargé d'assurer ce partage social
immédiat, antérieur à l'acte de justice,
qui est la tâche de toute police. Il a affaire, directement,
sans intermédiaire ni contrôle, à tout le
matériel humain qui était proposé jadis à
l' internement: vagabondage, prostitution, débauche, immoralité,
et bien entendu toutes les formes confuses qui vont de la violence
à la fureur, de la faiblesse d'esprit à la démence.
L 'homme, en tant que citoyen, est appelé à exercer
dans
1. DES ESSARTS, Dictionnaire de police, Paris, 1786, t. VIII,
p. 526.
2. Les décrets du 21 mai- 7 juin 1790 remplacent les 70
districts par 48 sections.
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son groupe le pouvoir, provisoirement absolu, de la police; c'est
à lui d'accomplir ce geste obscur et souverain, par lequel
une société désigne un individu comme indésirable
ou étranger à l'unité qu'elle forme; c'est
lui qui a pour tâche de juger les limites de l'ordre et
du désordre, de la liberté et du scandale, de la
morale et de l'immoralité. C'est en lui maintenant, et
dans sa conscience, qu'est déposé le pouvoir par
lequel doit s'opérer immédiatement, et avant toute
libération, le partage de la folie et de la raison.
Le citoyen est raison universelle -et en un double sens: il est
vérité immédiate de la nature humaine, mesure
de toute législation. Mais il est également celui
pour lequel la déraison se sépare de la raison;
il est, dans les formes les plus spontanées de sa conscience,
dans les décisions qu'il est amené à prendre
d'emblée, avant toute élaboration théorique
ou judiciaire, à la fois le lieu, l'instrument et le juge
du partage. L'homme classique, nous l'avons vu, reconnaissait,
lui aussi, la folie, avant tout savoir et dans une appréhension
immédiate; mais il faisait alors usage spontané
de son bon sens, non de ses droits politiques; c'était
l'homme, en tant qu'homme, qui jugeait, et percevait, sans commentaire,
une différence de fait. Maintenant, quand il a affaire
à la folie, le citoyen exerce un pouvoir fondamental qui
lui permet d'être à la fois «l'homme de la
loi» et «celui du gouvernement», En tant que
seul souverain de l'État bourgeois, l'homme libre est devenu
le juge premier de la folie. Par là l'homme concret, l'homme
de tous les jours rétablit avec elle ces contacts que l'âge
classique avait interrompus; mais il les reprend, sans dialogue,
ni confrontation, dans la forme déjà donnée
de la souveraineté, et dans l'exercice absolu et silencieux
de ses droits. Les principes fondamentaux de la société
bourgeoise permettent à cette conscience à la fois
privée et universelle de régner sur la folie avant
toute contestation possible. Et quand elle la restitue à
l'expérience judiciaire ou médicale, dans les tribunaux
ou les asiles, elle l'a déjà maîtrisée
secrètement.
Ce règne aura sa forme première, et bien transitoire,
dans «les tribunaux de famille»: vieille idée,
bien antérieure déjà à la Révolution,
et que les habitudes de l' Ancien
|PAGE 556
Régime semblaient dessiner à l'avance. À
propos des placets par lesquels les familles sollicitaient des
lettres de cachet, le lieutenant de police Bertin écrivait
aux intendants, le 1er juin 1764: «Vous ne sauriez prendre
trop de précautions sur les deux points suivants: le premier
que les mémoires soient signés des parents paternels
et maternels les plus proches; le second d'avoir une note bien
exacte de ceux qui n'auront pas signé et des raisons qui
les auront empêchés 1.» Breteuil, plus tard,
songera à constituer légalement une juridiction
familiale. Finalement, c'est un décret de la Constituante
qui créa les tribunaux de famille en mai 1790. Ils devaient
former la cellule élémentaire de la juridiction
civile, mais leurs décisions ne pouvaient prendre force
exécutoire qu'après une ordonnance spéciale
rendue par les instances du district. Ces tribunaux devaient décharger
les juridictions de l'État des innombrables procédures
concernant les différends d'intérêts familiaux,
héritages, copropriétés, etc. Mais on leur
prescrivait également un autre but; ils devaient donner
statut et forme juridique à des mesures qu'autrefois les
familles demandaient directement à l'autorité royale:
pères dissipateurs ou débauchés, enfants
prodigues, héritiers incapables de gérer leur part,
toutes ces formes de déficience, de désordre ou
d'inconduite, qu'une lettre de cachet sanctionnait autrefois à
défaut de la procédure totale d'interdiction, relèvent
maintenant de cette juridiction familiale.
En un sens la Constituante achève une évolution
qui n'avait cessé de se poursuivre tout au long du XVIIIe
siècle, conférant une stature institutionnelle à
toute une pratique spontanée. Mais en fait il s'en fallait
de beaucoup que l'arbitraire des familles, et la relativité
de leurs intérêts, fussent par là limités;
au contraire, tandis que sous l 'Ancien Régime, tout placet
devait entraîner une enquête policière à
des fins de vérification 2, dans la nouvelle juridiction,
on a seulement le droit d'en appeler des décisions du tribunal
de
1. Cité in JOLY, Les Lettres de cachet dans la généralité
de Caen au XVIIIe siècle, Paris, 1864, p. 18, note 1.
2. Le texte de Bertin, cité plus haut, précise,
à propos des précautions à prendre: "Le
tout, indépendamment de la vérification exacte de
leur exposé.»
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famille auprès des instances supérieures. Sans
doute ces tribunaux ont fonctionné d'une manière
assez défectueuse 1 et ils ne survivront pas aux diverses
réorganisations de la justice. Mais il est assez significatif
que, pour un certain temps, la famille elle-même ait été
érigée en instance juridique, et qu'elle ait pu
avoir à propos de l'inconduite, des désordres, et
des différentes formes de l'incapacité et de la
folie, les prérogatives d'un tribunal. Un moment, elle
est apparue en toute clarté ce qu'elle était devenue
et ce qu'elle allait rester obscurément: l'instance immédiate
qui opère le partage entre raison et folie -cette forme
judiciaire fruste qui assimile les règles de la vie, de
l'économie et de la morale familiales aux normes de la
santé, de la raison et de la liberté. Dans la famille,
considérée comme institution et définie comme
tribunal, la loi non écrite prend une signification de
nature, et en même temps l 'homme privé reçoit
statut de juge, portant dans le domaine du débat public
son dialogue quotidien avec la déraison. Il y a désormais
une emprise publique et institutionnelle de la conscience privée
sur la folie.
Bien d'autres transformations désignent cette emprise nouvelle
jusqu'à l'évidence. Et surtout les modifications
apportées à la nature de la peine. Parfois, nous
l'avons vu 2, l'internement constituait une atténuation
des châtiments; plus souvent encore, il cherchait à
esquiver la monstruosité du crime, lorsqu'elle révélait
un excès, une violence qui révélait comme
des pouvoirs inhumains 3; l'internement traçait la limite
à partir de laquelle le scandale devient inacceptable.
Pour la conscience bourgeoise, au contraire, le scandale devient
un des instruments de l'exercice de sa souveraineté. C'est
qu'en son pouvoir absolu, elle n'est pas seulement juge, mais
en même temps, et par elle-même châtiment. «Connaître»,
comme elle en assume maintenant le droit, ne signifie pas seulement
instruire et juger, mais aussi rendre publique, et manifester
1. Cf. le compte rendu du ministre de la Justice à la Législative
(Archives parlementaires. Suppl. à la séance du
20 mai 1792, t. XLIII, p. 613). Du 11 décembre 1790 au
1er mai 1792, le tribunal de Saint-Germain-en-Laye n'a homologué
que 45 jugements de famille.
2. Cf. supra, Ire partie, chap. IV. 3. Cf. supra, Ire partie,
chap. V.
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de manière éclatante à ses propres yeux une
faute qui trouvera par là sa punition. En elle doivent
s'opérer et le jugement et l'exécution de la sentence
et le rachat par le seul acte idéal et instantané
du regard. La connaissance assume, dans le jeu organisé
du scandale, la totalité du jugement.
Dans sa Théorie des lois criminelles, Brissot montre que
le scandale constitue le châtiment idéal, toujours
proportionné à la faute, libre de tout stigmate
physique, et immédiatement adéquat aux exigences
de la conscience morale. Il reprend la vieille distinction entre
le péché, infraction à l'ordre divin, dont
le châtiment est réservé à Dieu, le
crime, commis au détriment du prochain, et qui doit être
puni par des supplices, et le vice, «désordre qui
n'est relatif qu'à nous-mêmes», celui-ci doit
être sanctionné par la honte 1. Parce qu'il est plus
intérieur, le vice est aussi plus primitif: il est le crime
lui-même, mais avant son accomplissement, dès sa
source dans le coeur des hommes. Avant d'enfreindre les lois,
le criminel a toujours attenté aux règles silencieuses
qui sont présentes à la conscience des hommes: «Les
vices sont, en effet, aux moeurs ce que les crimes sont aux lois,
et le vice est toujours le père du crime; c'est une race
de monstres, qui, comme dans cette effrayante généalogie
du péché décrite par Milton, semblent se
reproduire les uns les autres. Je vois un malheureux prêt
à subir le trépas... Pourquoi monte-t-il sur l'échafaud?
Suivez la chaîne de ses actions, vous verrez que le premier
anneau a été presque toujours la violation de la
barrière sacrée des moeurs 2.» Si on veut
éviter les crimes, ce n'est pas en renforçant la
loi ou en aggravant les peines; c'est en rendant plus impérieuses
les moeurs, plus redoutables leurs règles, c'est en suscitant
le scandale chaque fois qu'un vice se dénonce. Punition
fictive, semble-t-il, et qui l'est effectivement dans un État
tyrannique, où la vigilance des consciences et le scandale
ne peuvent produire que l'hypocrisie, «parce que l'opinion
publique n'y a plus aucun nerf, ...parce qu'enfin, il faut dire
le mot de l'énigme, la bonté des
1. BRISSOT DE WARVILLE, Théorie des lois criminelles, t.
I, p. 101.
2. Ibid., pp. 49-50.
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moeurs n'est pas partie essentielle et intégrante des gouvernements
monarchiques comme des républiques 1».
Mais lorsque les moeurs constituent la substance même de
l'État, et l'opinion, le lien le plus solide de la société,
le scandale devient la forme la plus redoutable de l'aliénation.
Par lui l’homme devient irréparablement étranger
à ce qu'il y a d'essentiel dans la société,
et la punition, au lieu de garder le caractère particulier
d'une réparation, prend la forme de l'universel; elle est
présente à la conscience de chacun, et effectuée
par la volonté de tous. «Législateurs, qui
voulez prévenir le crime, voici la route que suivent tous
les criminels, marquez la première borne qu'ils franchiront,
c'est celle des moeurs, rendez-la donc insupérable, vous
ne serez pas si souvent forcés de recourir aux peines 2.»,
Le scandale devient ainsi la punition doublement idéale,
comme adéquation immédiate à la faute, et
comme moyen de la prévenir avant qu'elle n'ait pris une
forme criminelle.
Ce que l'internement enfermait, de propos délibéré,
dans l'ombre, la conscience révolutionnaire veut l'offrir
au public -la manifestation devenant l'essence du châtiment.
Toutes les valeurs relatives du secret et du scandale ont ainsi
été renversées: à la profondeur obscure
de la punition qui enveloppait la faute accomplie, on a substitué
l'éclat superficiel du scandale, pour sanctionner ce qu'il
y a de plus obscur, de plus profond, de moins formulé encore
dans le coeur des hommes. Et d'une manière étrange,
la conscience révolutionnaire retrouve la vieille valeur
des châtiments publics, et comme l'exaltation des sourdes
puissances de la déraison 3. Mais ce n'est là qu'apparence;
il ne s'agit plus de manifester l'insensé à la
1. Ibid., p. 114.
2. BRISSOT DE WARVILLE, Théorie des lois criminelles, t.
I, p. 50.
3. Le 30 août 1791, on condamne une femme pour un crime
sexuel «à être conduite par l'exécuteur
de la haute justice, dans tous les lieux et carrefours accoutumés
et notamment sur la place du Palais-Royal, montée sur un
âne, la face tournée vers la queue, un chapeau de
paille sur la tête avec un écriteau devant et derrière
portant ces mots: "Femme corruptrice de la jeunesse",
battue et fustigée, nue, de verges, flétrie d'un
fer chaud, en forme de fleur de lys» (Gazette des tribunaux,
I, no 18, p. 284. Cf. ibid., II, no 36, p. 145).
|PAGE 560
face du monde, mais seulement l'immoralité aux consciences
scandalisées.
Par là, toute une psychologie est en train de naître
qui change les significations essentielles de la folie et propose
une nouvelle description des rapports de l'homme aux formes cachées
de la déraison. Il est étrange que la psychologie
du crime, sous ses aspects encore rudimentaires -ou du moins le
souci de remonter jusqu'à ses origines dans le coeur de
l'homme -ne soit pas née d'une humanisation de la justice,
mais d'une exigence supplémentaire de la morale, d'une
sorte d'étatisation des moeurs, et comme des raffinements
des formes de l'indignation. Cette psychologie, elle est avant
tout l'image inversée de la justice classique. Ce qui s'y
trouvait caché, elle en fait une vérité qu'elle
manifeste. Elle va porter témoignage de tout ce qui, jusque-là,
avait dû rester sans témoin. Et par voie de conséquence,
la psychologie et la connaissance de ce qu'il y a de plus intérieur
en l'homme sont nées justement de ce que la conscience
publique a été convoquée comme instance universelle,
comme forme immédiatement valable de la raison et de la
morale pour juger les hommes. L'intériorité psychologique
a été constituée à partir de l'extériorité
de la conscience scandalisée. Tout ce qui avait fait le
contenu de la vieille déraison classique va pouvoir être
repris dans les formes de la connaissance psychologique. Ce monde,
qui avait été conjuré dans une distance irréductible,
devient tout d'un coup familier à la conscience quotidienne
puisqu'elle doit en être le juge; et il se répartit
maintenant selon la surface d'une psychologie tout entière
supportée par les formes les moins réfléchies
et les plus immédiates de la morale.
*
Tout ceci prend forme d'institution dans la grande réforme
de la justice criminelle. Le jury doit y figurer précisément
l'instance de la conscience publique, son règne idéal
sur tout ce que l'homme peut avoir de pouvoirs secrets et inhumains.
La règle des débats publics donne à cette
souveraineté, que les jurés détiennent momentanément
et par délégation, une extension théoriquement
infinie:
|PAGE 561
c'est le corps tout entier de la nation qui juge à travers
eux et qui se trouve en débat avec toutes les formes de
violence, de profanation, et de déraison que l'internement
esquivait. Or, par un mouvement paradoxal, qui, de nos jours encore,
n'a pas atteint son achèvement, à mesure que l'instance
qui juge revendique, pour fonder sa justice, plus d'universalité,
à mesure qu'elle substitue aux règles des jurisprudences
particulières la norme générale des droits
et des devoirs de l'homme, à mesure que ses jugements confirment
leur vérité dans une certaine conscience publique,
le crime s'intériorise et sa signification ne cesse de
devenir davantage privée. La criminalité perd le
sens absolu et l'unité qu'elle prenait dans le geste accompli,
dans l'offense faite; elle se divise selon deux mesures qui deviendront
toujours plus irréductibles avec le temps: celle qui ajuste
la faute et sa peine -mesure empruntée aux normes de la
conscience publique, aux exigences du scandale, aux règles
de l'attitude juridique qui assimile châtiment et manifestation;
et celle qui définit le rapport de la faute à ses
origines -mesure qui est de l'ordre de la connaissance, de l'assignation
individuelle et secrète. Dissociation qui suffirait à
prouver, s'il en était besoin, que la psychologie, comme
connaissance de l'individu, doit être considérée
historiquement dans un rapport fondamental aux formes du jugement
que profère la conscience publique. De psychologie individuelle,
il n'a pu y en avoir que par toute une réorganisation du
scandale dans la conscience sociale. Connaître l'enchaînement
des hérédités, du passé, des motivations
n'est devenu possible que du jour où la faute et le crime,
cessant de n'avoir que des valeurs autochtones et de n'être
en rapport qu'avec eux-mêmes, ont emprunté toute
leur signification au regard universel de la conscience bourgeoise.
Dans cette scission entre scandale et secret, le crime a perdu
sa densité réelle; il a pris place dans un monde
mi-privé, mi-public; en tant qu'il appartient au monde
privé, il est erreur, délire, imagination pure,
donc inexistence; en tant qu'il appartient au monde public lui-même,
il manifeste l'inhumain, l'insensé, ce en quoi la conscience
de tous ne peut pas se reconnaître, ce qui n'est pas fondé
en elle, donc ce qui n'a pas le droit d'exister. De toute façon,
le crime
|PAGE 562
devient irréel, et dans le non-être qu'il manifeste
il découvre sa profonde parenté avec la folie.
L'internement classique n'était-il pas déjà
le signe que cette parenté, depuis longtemps, était
nouée? Ne confondait-il pas dans une même monotonie
les faiblesses de l'esprit et celles de la conduite, les violences
des paroles et des gestes, les enveloppant dans l'appréhension
massive de la déraison? Mais ce n'était pas pour
leur assigner une commune psychologie qui dénoncerait dans
les uns et les autres les mêmes mécanismes de la
folie. La neutralisation y était cherchée comme
un effet. La non-existence va être maintenant assignée
comme origine. Et par un phénomène de récurrence,
ce qui était obtenu dans l'internement à titre de
conséquence est découvert comme principe d'assimilation
entre la folie et le crime. La proximité géographique
où on les contraignait pour les réduire devient
voisinage généalogique dans le non-être.
Cette altération est perceptible déjà dans
la première affaire de crime passionnel qui ait été
plaidée en France devant un jury et en séance publique.
Un événement comme celui-là n'est guère
retenu d'habitude par les historiens de la psychologie. Mais pour
qui voudrait connaître la signification de ce monde psychologique
qui s'est ouvert à l'homme occidental à la fin du
XVIIIe siècle, et dans lequel il a été amené
à chercher de plus en plus profondément sa vérité,
au point de vouloir maintenant l'y déchiffrer jusqu'au
dernier mot, pour qui voudrait savoir ce qu'est la psychologie,
non pas comme corps de connaissances, mais comme fait et expression
culturels propres au monde moderne, ce procès, la manière
dont il a été mené et plaidé, ont
bien l'importance de la mesure d'un seuil ou d'une théorie
de la mémoire. Tout un nouveau rapport de l'homme à
sa vérité est en train de s'y formuler.
Pour le situer avec exactitude, on peut le comparer à n'importe
laquelle des affaires de crime et de folie qui ont pu être
jugées au cours des années précédentes.
Pour prendre un exemple, à l'époque où Joly
de Fleury était garde des Sceaux, un nommé Bourgeois
tente d'assassiner une femme qui lui refusait de l'argent 1. Il
est arrêté; la
1. B. N. coll. «Joly de Fleury», 1246, fos 132-166.
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famille présente aussitôt une requête «pour
être autorisée à faire faire une information
pour acquérir la preuve que le dit Bourgeois a dans tous
les temps donné des traits de folie et de dissipation,
et, par ce moyen, parvenir à le faire enfermer ou passer
dans les Îles». Des témoins peuvent affirmer
qu'à diverses reprises, l'accusé a eu «l'air
égaré et le maintien d'un fou», que bien souvent
il a «beaucoup verbiagé», donnant tous les
signes d'un homme qui «perd la tête». Le procureur
fiscal incline à accorder satisfaction à l'entourage,
non par considération pour l'état du coupable, mais
par respect pour l'honorabilité et la misère de
sa famille: «C'est à la sollicitation, écrit-il
à Joly de Fleury, de cette honnête famille désolée
qui ne jouit que d'une fortune très médiocre, et
qui se trouvera par le fait chargée de six enfants en bas
âge que le dit Bourgeois, réduit à la plus
affreuse misère, leur laisse sur les bras, que j'ai l'honneur
d'adresser à Votre Grandeur, la copie que vous trouverez
ci-jointe afin qu'à l'aide de votre protection que cette
famille réclame, elle soit autorisée à faire
enfermer dans une maison de force, ce mauvais sujet capable de
la déshonorer par des traits de folie dont il n'a donné
que trop de preuves depuis quelques années.» Joly
de Fleury répond que le procès doit être suivi
de bout en bout, et conformément aux règles: en
aucun cas, même si la folie est évidente, l'internement
ne doit arrêter le cours de la justice, ni prévenir
une condamnation; mais, dans la procédure, il faut faire
une place à l'enquête sur la folie; l'accusé
doit «être ouï et interrogé par-devant
le conseiller rapporteur, vu et visité par le médecin
et chirurgien de la Cour, en la présence d'un de ses substituts».
Effectivement le procès a lieu, et le 1er mars 1783, la
Cour en la Chambre de la Tournelle criminelle, arrête que
«Bourgeois sera mené et conduit en la Maison de force
du château de Bicêtre, pour y être détenu,
nourri, traité, et médicamenté comme les
autres insensés». Après un bref séjour
au quartier des aliénés, on constate qu'il donne
peu de signes de folie; on craint d'avoir affaire à un
cas de simulation et on le met aux cabanons. À quelque
temps de là il demande et obtient, puisqu'il ne manifeste
aucune violence, de revenir aux insensés, où «il
est employé à un petit poste qui le met à
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portée de se procurer de petites douceurs». Il rédige
un placet pour demander sa sortie. «M. le président
a répondu que sa détention est une faveur, et qu'il
était dans le cas d'être condamné ad omnia
citra mortem.»
Et c'est là le point essentiel: le séjour chez les
insensés auquel on condamne le criminel n'est pas le signe
qu'on l'innocente; il reste, en tous les cas, une faveur. C'est
dire que la reconnaissance de la folie, même si elle a été
établie au cours du procès, ne fait pas partie intégrante
du jugement: elle s'est superposée à lui, elle en
a modifié les conséquences, sans rien toucher à
l'essentiel. Le sens du crime, sa gravité, la valeur absolue
du geste, tout cela est resté intact; la folie, même
reconnue par les médecins, ne remonte pas jusqu'au centre
de l'acte, pour l'«irréaliser»; mais le crime
étant ce qu'il est, elle fait bénéficier
celui qui l'a commis d'une forme atténuée de la
peine. Il se constitue alors, dans le châtiment, une structure
complexe et réversible -une sorte de peine oscillante:
si le criminel ne donne pas des signes évidents de folie,
il passe des insensés aux prisonniers; mais si, quand il
est au cabanon, il se montre raisonnable, s'il ne fait preuve
d'aucune violence, si sa bonne conduite peut faire pardonner son
crime, on le remet parmi les aliénés dont le régime
est plus doux. La violence qui est au centre de l'acte, est tour
à tour ce qui signifie la folie et ce qui justifie un châtiment
rigoureux. Aliénation et crime tournent autour de ce thème
instable, dans une relation confuse de complémentarité,
de voisinage, et d'exclusion. Mais de toute façon leurs
rapports restent d'extériorité. Ce qui reste à
découvrir et qui sera formulé précisément
en 1792 c'est au contraire un rapport d'intériorité,
où toutes les significations du crime vont basculer et
se laisser prendre dans un système d'interrogation qui,
de nos jours encore, n'a pas reçu de réponse.
C'est en 1792 que l'avocat Bellart doit défendre en appel
un ouvrier nommé Gras, âgé de cinquante-deux
ans, qui vient d'être condamné à mort pour
avoir assassiné sa maîtresse, surprise par lui en
flagrant délit d'infidélité. Pour la première
fois une cause passionnelle était plaidée en audience
publique, et devant un jury; pour la première fois, le
grand débat du crime et de l'aliénation venait à
la
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pleine lumière du jour, et la conscience publique s'essayait
à tracer la limite entre l'assignation psychologique et
la responsabilité criminelle. La plaidoirie de Bellart
n'apporte aucune connaissance nouvelle dans le domaine d'une science
de l'âme ou du coeur; elle fait plus: elle délimite,
pour ce savoir, tout un espace nouveau où il pourra prendre
signification; elle découvre l'une de ces opérations
par lesquelles la psychologie est devenue dans la culture occidentale
la vérité de l'homme.
En première approximation, ce qu'on trouve dans le texte
de Bellart, c'est le dégagement d'une psychologie par rapport
à une mythologie littéraire et morale de la passion,
qui tout au long du XVIIIe siècle lui avait servi à
la fois de norme et de vérité. Pour la première
fois, la vérité de la passion cesse de coïncider
avec l'éthique des passions vraies. On connaît une
certaine vérité morale de l'amour -faite de vraisemblance,
de naturel, de spontanéité vive, qui est confusément
la loi psychologique de sa genèse et la forme de sa validité.
Il n'est pas d'âme sensible au XVIIIe siècle qui
n'ait compris et n'eût acquitté des Grieux; et si
on voyait à la place de ce vieil homme de cinquante-deux
ans, accusé d'avoir tué, par jalousie, une douteuse
maîtresse, «un jeune homme brillant de la force et
de la grâce de son âge, intéressant par sa
beauté et peut-être même par ses passions,
l'intérêt serait général pour lui...
L'amour appartient à la jeunesse 1». Mais au-delà
de cet amour que reconnaît immédiatement la sensibilité
morale, il y en a un autre qui, indépendamment de la beauté
et de la jeunesse, peut naître et survivre longtemps dans
les coeurs. Sa vérité est d'être sans vraisemblance,
sa nature d'être contre nature; il n'est pas, comme le premier,
lié aux saisons de l'âge; il n'est pas «le
ministre de la nature, créé pour servir ses desseins
et donner l'existence». Tandis que l'harmonie du premier
est promise au bonheur, l'autre ne se nourrit que de souffrances:
si l'un «fait les délices de la jeunesse, la consolation
de l'âge mûr», le second fait «trop souvent
le tourment de la vieillesse 2». Le texte des passions,
que le
1. BELLART, Oeuvres, Paris, 1828, t. I, p. 103.
2. Ibid.
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XVIIIe siècle déchiffrait indifféremment
en termes de psychologie et en termes de morale, est maintenant
dissocié; il se partage selon deux formes de vérité;
il est pris dans deux systèmes d'appartenance à
la nature. Et une psychologie se dessine, qui n'intéresse
plus la sensibilité, mais la connaissance seulement, une
psychologie qui parle d'une nature humaine où les figures
de la vérité ne sont plus des formes de validité
morale.
Cet amour que ne limite plus la sagesse de la nature est entièrement
livré à ses propres excès; il est comme la
rage d'un coeur vide, le jeu absolu d'une passion sans objet;
tout son attachement est indifférent à la vérité
de l'objet aimé, tant il se livre avec violence aux mouvements
de sa seule imagination. «Il vit principalement dans le
coeur, jaloux et furieux comme lui.» Cette rage tout absorbée
en elle-même, c'est à la fois l'amour dans une sorte
de vérité dépouillée, et la folie
dans la solitude de ses illusions. Il vient un moment où
la passion s'aliène d'être trop conforme à
sa vérité mécanique, si bien que, sur la
seule lancée de son mouvement, elle devient délire.
Et par voie de conséquence, en référant un
geste de violence à la violence de la passion, en en dégageant
la vérité psychologique à l'état pur,
on le situe dans un monde d'aveuglement, d'illusion et de folie
qui esquive sa réalité criminelle. Ce que Bellart
dévoilait pour la première fois dans sa plaidoirie,
c'est ce rapport, fondamental pour nous, qui établit dans
tout geste humain une proportion inverse entre sa vérité
et sa réalité. La vérité d'une conduite
ne peut manquer de l'irréaliser; elle tend obscurément
à lui proposer, comme forme ultime et inanalysable de ce
qu'elle est en secret, la folie. De l'acte meurtrier de Gras,
il ne reste plus finalement qu'un geste vide, accompli «par
une main seule coupable», et d'autre part «une fatalité
malheureuse» qui a joué «dans l'absence de
la raison, et dans la tourmente d'une passion irrésistible
1». Si on libère l’homme de tous les mythes
moraux où sa vérité restait prise, on s'aperçoit
que la vérité de cette vérité désaliénée
n'est pas autre chose que l'aliénation elle-même.
Ce qu'on va entendre désormais par la «vérité
psychologique
1. Ibid., pp. 76-77.
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de l'homme» reprend ainsi les fonctions et le sens dont
la déraison pendant longtemps avait été chargée;
et l'homme découvre au fond de lui-même, à
l'extrême de sa solitude, en un point que n'atteignent jamais
le bonheur, la vraisemblance ni la morale, les vieux pouvoirs
que l'âge classique avait conjurés et exilés
aux frontières les plus lointaines de la société.
La déraison est objectivée de force, dans ce qu'il
y a de plus subjectif, de plus intérieur, de plus profond
en l'homme. Elle, qui avait été longtemps manifestation
coupable, devient maintenant innocence et secret. Elle, qui avait
exalté ces formes de l'erreur où l'homme abolit
sa vérité, devient par-delà l'apparence,
par-delà la réalité elle-même, la vérité
la plus pure. Captée dans le coeur humain, enfoncée
en lui, la folie peut formuler ce qu'il y a d'originairement vrai
chez l'homme. Alors commence un lent travail qui de nos jours
enfin aboutit à l'une des contradictions majeures de notre
vie morale: tout ce qui vient à être formulé
comme vérité de l'homme passe au compte de l'irresponsabilité,
et de cette innocence qui a toujours été, dans le
droit occidental, le propre de la folie à son dernier degré:
«Si, dans l'instant où Gras a tué la veuve
Lefèvre, il était tellement dominé par quelque
passion absorbante qu'il lui fût impossible de savoir ce
qu'il faisait, et de se laisser guider par la raison, il est impossible
aussi de le condamner à mort 1.» Toute la remise
en question de la peine, du jugement, du sens même du crime
par une psychologie qui place secrètement l'innocence de
la folie au coeur de toute vérité que l'on peut
énoncer sur l'homme, était déjà virtuellement
présente dans la plaidoirie de Bellart.
Innocence: ce mot, pourtant, ne doit pas être entendu en
ce sens absolu. Il ne s'agit pas d'une libération du psychologique
par rapport au moral, mais plutôt d'une restructuration
de leur équilibre. La vérité psychologique
n'innocente que dans une mesure très précise. Cet
«amour qui vit principalement dans le coeur», pour
être irresponsable, ne doit pas être seulement un
mécanisme psychologique; il doit être l'indication
d'une autre morale, qui n'est qu'une forme raréfiée
de la morale elle-même. Un jeune
1. Ibid., p. 97.
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homme, dans la force de son âge et «intéressant
par sa beauté», si sa maîtresse le trompe -
il la quitte; plus d'un, «à la place de Gras, eût
ri de l'infidélité de sa maîtresse et en eût
fait une autre». Mais la passion de l'accusé vit
seule et pour elle-même; elle ne peut supporter cette infidélité,
et ne s'accommode d'aucun changement: «Gras voyait avec
désespoir lui échapper le dernier coeur sur qui
il pût espérer de régner; et toutes ses actions
ont dû porter l' empreinte de ce désespoir 1.»
Il est absolument fidèle; l'aveuglement de son amour l'a
conduit à une vertu peu commune, exigeante, tyrannique
mais qu'il n'est pas possible de condamner. Faut-il être
sévère avec la fidélité, quand on
est indulgent à l'inconstance? Et si l'avocat demande que
son client ne soit pas condamné à la peine capitale,
c'est au nom d'une vertu que les moeurs du XVIIIe siècle
ne prisaient peut-être pas, mais qu'il convient d'honorer
maintenant si on veut en revenir aux vertus d'autrefois.
Cette région de folie et de fureur où naît
le geste criminel ne l'innocente justement que dans la mesure
où elle n'est pas d'une neutralité morale rigoureuse,
mais où elle joue un rôle précis: exalter
une valeur que la société reconnaît sans lui
permettre d'avoir cours. On prescrit le mariage, mais on est obligé
de fermer les yeux sur l'infidélité. La folie aura
pouvoir d'excuse si elle manifeste jalousie, obstination, fidélité
-même au prix de la vengeance. La psychologie doit se loger
à l'intérieur d'une mauvaise conscience, dans le
jeu entre valeurs reconnues et valeurs exigées. C'est alors,
mais alors seulement, qu'elle peut dissoudre la réalité
du crime, et l'innocenter dans une sorte de don quichottisme des
vertus impraticables.
S'il ne laisse pas transparaître ces inaccessibles valeurs,
le crime peut être aussi déterminé qu'on le
veut par les lois de la psychologie et les mécanismes du
coeur: il ne mérite aucune indulgence; il ne révèle
que vice, perversion, scélératesse. Bellart prend
soin d'établir une «grande distinction entre les
crimes: les uns sont vils, et annoncent une âme de boue,
comme le vol» -dans lesquels la société bourgeoise
ne peut évidemment reconnaître aucune valeur, même
idéale; il faut leur rattacher aussi d'autres
1. Ibid.,p. 103.
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gestes, plus atroces encore, qui «annoncent une âme
gangrenée de scélératesse, comme l'assassinat
ou le meurtre prémédité». Mais d'autres
en revanche révèlent «une âme vive et
passionnée, comme tous ceux qui sont arrachés par
le premier mouvement, comme celui qui a été commis
par Gras 1». Le degré de détermination d'un
geste ne fixe donc pas la responsabilité de celui qui l'a
commis; au contraire plus une action semble naître de loin
et prendre racine dans ces natures «de boue», plus
elle est coupable; née au contraire à l'improviste,
et portée, comme par surprise, par un pur mouvement du
coeur vers une sorte d'héroïsme solitaire et absurde,
elle mérite une moindre sanction. On est coupable d'avoir
reçu une nature perverse, et une éducation vicieuse;
mais on est innocent dans ce passage immédiat et violent
d'une morale à l'autre -c'est-à-dire d'une morale
pratiquée qu'on n'ose guère reconnaître à
une morale exaltée qu'on se refuse à pratiquer,
pour le plus grand bien de tous. «Quiconque a connu, dans
son enfance, une éducation saine, et a eu le bonheur d'en
conserver les principes dans un âge plus avancé,
peut se promettre sans effort qu'aucun crime pareil aux premiers»
-ceux des âmes gangrenées -«ne tachera jamais
sa vie. Mais quel serait l'homme assez téméraire
pour oser assurer que jamais dans l'explosion d'une grande passion
il ne commettra les seconds? Qui oserait assurer que jamais dans
l'exaltation de la fureur et du désespoir, il ne souillera
ses mains de sang, et peut-être du sang le plus précieux
2.»,
Ainsi s'opère un partage nouveau de la folie: d'un côté,
une folie abandonnée à sa perversion, et qu'aucun
déterminisme jamais ne pourra excuser; de l'autre une folie
projetée vers un héroïsme qui forme l'image
renversée, mais complémentaire, des valeurs bourgeoises.
C'est celle-ci, et celle-ci seulement, qui acquerra peu à
peu droit de cité dans la raison, ou plutôt dans
les intermittences de la raison; c'est en elle que la responsabilité
s'atténuera, que le crime deviendra à la fois plus
humain et moins punissable. Si on la trouve explicable, c'est
parce qu'on la
1. Ibid., p. 90.
2. Ibid., pp. 90-91.
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découvre toute pénétrée d'options
morales dans lesquelles on se reconnaît. Mais il y al' autre
côté de l'aliénation, celle dont Royer-Collard
parlait sans doute dans sa fameuse lettre à Fouché,
quand il évoquait la «folie du vice». Folie
qui est moins que la folie, parce qu'elle est absolument étrangère
au monde moral, et que son délire n'y parle que du mal.
Et tandis que la première folie se rapproche de la raison,
se mêle à elle, se laisse comprendre à partir
d'elle, l'autre est rejetée vers les ténèbres
extérieures; c'est là que prennent naissance ces
notions étranges qui ont été successivement
au XIXe siècle la folie morale, la dégénérescence,
le criminel-né, la perversité: autant de «mauvaises
folies» que la conscience moderne n'a pu assimiler, et qui
forment le résidu irréductible de la déraison,
ce dont on ne peut se protéger que d'une manière
absolument négative, par le refus et l'absolue condamnation.
Dans les premiers grands procès criminels qui ont été
plaidés et jugés sous la Révolution en audience
publique, c'est tout l'ancien monde de la folie qui se trouve
de nouveau mis au jour dans une expérience presque quotidienne.
Mais les normes de cette expérience ne lui permettent plus
d'en assumer tout le poids et ce que le XVIe siècle avait
accueilli dans la totalité prolixe d'un monde imaginaire,
le XIXe siècle va le scinder selon les règles d'une
perception morale: il reconnaîtra la bonne et la mauvaise
folie -celle dont on accepte la présence confuse dans les
marges de la raison, dans le jeu de la morale et de la mauvaise
conscience, de la responsabilité et de l'innocence, et
celle sur laquelle on laisse retomber le vieil anathème
et tout le poids de l'irréparable offense.
*
La ruine de l'internement fut plus brutale en France que partout
ailleurs. Pendant les brèves années qui précèdent
la réforme de Pinel, les lieux de séjour de la folie,
et l'élaboration qui les transforme restent à découvert:
tout un travail apparaît alors dont nous avons essayé
de fixer les aspects.
Travail qui au premier regard semble être de «prise
de conscience»: la folie enfin désignée dans
une problématique
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qui lui est propre. Encore faut-il donner à cette «prise
de conscience» la plénitude de son sens; il s'agit
moins d'une découverte soudaine que d'un long investissement,
comme si dans cette «prise de conscience» la capture
était plus importante encore que la nouveauté de
l'éclairage. Il y a une certaine forme de conscience, historiquement
située, qui s'est emparée de la folie et en a maîtrisé
le sens. Si cette conscience nouvelle semble restituer à
la folie sa liberté et une vérité positive,
ce n'est pas par la seule disparition des anciennes contraintes,
mais grâce à l'équilibre de deux séries
de processus positifs: les uns sont de mise au jour, de dégagement,
et, si l'on veut, de libération; les autres bâtissent
hâtivement de nouvelles structures de protection, qui permettent
à la raison de se déprendre et de se garantir au
moment même où elle redécouvre la folie dans
une immédiate proximité. Ces deux ensembles ne s'opposent
pas; ils font plus même que se compléter; ils ne
sont qu'une seule et même chose -l'unité cohérente
d'un geste par lequel la folie est offerte à la connaissance
dans une structure qui est, d'entrée de jeu, aliénante.
C'est là que changent définitivement les conditions
de l'expérience classique de la folie. Et il est possible
au bout du compte, de dresser le tableau de ces catégories
concrètes, dans le jeu de leur apparente opposition:
Formes de libération.
1° Suppression d'un internement qui confond la folie avec
toutes les autres formes de la déraison.
2° Constitution d'un asile qui ne se propose d'autre but
que médical.
Structures de protection.
1° Désignation pour la folie d'un internement qui
n'est plus terre d'exclusion mais lieu privilégié
où elle doit rejoindre sa vérité.
2° Captation de la folie par un espace infranchissable qui
doit être à la fois lieu de manifestation et espace
de guérison.
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3° Acquisition par la folie du droit de s'exprimer, d'être
entendue, de parler en son propre nom.
4° Introduction de la folie dans le sujet psychologique comme
vérité quotidienne de la passion, de la violence
et du crime.
5° Reconnaissance de la folie, dans son rôle de vérité
psychologique, comme déterminisme irresponsable.
3° Élaboration autour et au-dessus de la folie d'une
sorte de sujet absolu qui est tout entier regard, et lui confère
un statut de pur objet.
4° Insertion de la folie à l'intérieur d'un
monde non cohérent de valeurs, et dans les jeux de la mauvaise
conscience.
5° Partage des formes de la folie selon les exigences dichotomiques
d'un jugement moral.
Ce double mouvement de libération et d'asservissement
constitue les assises secrètes sur lesquelles repose l'expérience
moderne de la folie.
L'objectivité que nous reconnaissons aux formes de la maladie
mentale, nous croyons aisément qu'elle est offerte librement
à notre savoir comme vérité enfin libérée.
En fait, elle ne se donne qu'à celui précisément
qui en est protégé. La connaissance de la folie
suppose chez qui la détient une certaine manière
de se déprendre d'elle, de s'être par avance dégagé
de ses périls et de ses prestiges, un certain mode de n'être
pas fou. Et l'avènement historique du positivisme psychiatrique
n'est lié à la promotion de la connaissance que
d'une manière seconde; originairement, il est la fixation
d'un mode particulier d'être hors folie: une certaine conscience
de non-folie, qui devient, pour le sujet du savoir, situation
concrète, base solide à partir de laquelle il est
possible de connaître la folie.
Si on veut savoir ce qui s'est passé au cours de cette
mutation brusque qui, en quelques années, a installé
à la
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surface du monde européen une nouvelle connaissance et
un nouveau traitement de la folie, il est inutile de se demander
ce qui a été ajouté au savoir déjà
acquis. Tuke qui n'était pas médecin, Pinel qui
n'était pas psychiatre, en savaient-ils plus que Tissot
ou Cullen? Ce qui a changé, et changé brusquement,
c'est la conscience de n'être pas fou -conscience qui, depuis
le milieu du XVIIIe siècle, se trouve de nouveau confrontée
avec toutes les formes vives de la folie, prise dans leur lente
montée, et bousculée bientôt dans la ruine
de l'internement. Ce qui s'est passé au cours des années
qui précèdent et suivent aussitôt la Révolution,
c'est un nouveau et soudain dégagement de cette conscience.
Phénomène purement négatif, dira-t-on, mais
qui ne l'est pas si on l'envisage de près. Il est même
le premier et le seul phénomène positif dans l'avènement
du positivisme. Ce dégagement n'a été possible
en effet que par toute une architecture de protection, dessinée
et bâtie successivement par Colombier, Tenon, Cabanis, Bellart.
Et la solidité de ces structures leur a permis de subsister
à peu près intactes jusqu'à nos jours, en
dépit même des efforts de la recherche freudienne.
À l'âge classique, la manière de n'être
pas fou était double: elle se partageait entre une appréhension
immédiate et quotidienne de la différence, et un
système d'exclusion qui confondait la folie parmi d'autres
périls; cette conscience classique de la déraison
était donc tout occupée par une tension entre cette
évidence intérieure jamais contestée, et
l'arbitraire toujours critiquable d'un partage social. Mais le
jour où ces deux expériences se sont rejointes,
où le système de protection sociale s'est trouvé
intériorisé dans les formes de la conscience, le
jour où la reconnaissance de la folie s'est faite dans
le mouvement par lequel on se déprenait d'elle et on mesurait
les distances à la surface même des institutions,
ce jour-là, la tension qui régnait au XVIIIe siècle
a été réduite d'un coup. Formes de reconnaissance
et structures de protection se sont superposées en une
conscience de n'être pas fou désormais souveraine.
Cette possibilité de se donner la folie comme connue et
maîtrisée à la fois dans un seul et même
acte de conscience -c'est cela qui est au coeur de l'expérience
positiviste de la maladie mentale.
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Et tant que cette possibilité ne sera pas redevenue impossible,
dans une nouvelle libération du savoir, la folie restera
pour nous ce qu'elle s'annonçait déjà pour
Pinel et pour Tuke; elle restera prise dans son âge de positivité.
Dès lors, la folie est autre chose qu'un sujet de crainte,
ou un thème indéfiniment renouvelé du scepticisme.
Elle est devenue objet. Mais avec un statut singulier. Dans le
mouvement même qui l'objective, elle devient la première
des formes objectivantes: ce par quoi l'homme peut avoir une prise
objective sur lui-même. Jadis elle désignait en l'homme
le vertige de l'éblouissement, le moment où la lumière
s'obscurcit d'être trop éclatante. Devenue maintenant
chose pour la connaissance -à la fois ce qu'il y a de plus
intérieur en l'homme, mais de plus exposé à
son regard -elle joue comme la grande structure de transparence:
ce qui ne veut pas dire que par le travail de la connaissance
elle se soit rendue entièrement claire au savoir; mais
qu'à partir d'elle et du statut d'objet que l'homme prend
en elle, il doit pouvoir, théoriquement du moins, devenir
en son entier transparent à la connaissance objective.
Ce n'est pas un hasard, ni l'effet d'un simple décalage
historique si le XIXe siècle a demandé d'abord à
la pathologie de la mémoire, de la volonté et de
la personne, ce qu'était la vérité du souvenir,
du vouloir et de l'individu. Dans l'ordre de cette recherche,
il y a quelque chose de profondément fidèle aux
structures qui ont été élaborées à
la fin du XVIIIe siècle, et qui faisaient de la folie la
première figure de l'objectivation de l'homme.
Dans le grand thème d'une connaissance positive de l'être
humain, la folie est donc toujours en porte-à-faux: à
la fois objectivée et objectivante, offerte et en retrait,
contenu et condition. Pour la pensée du XIXe siècle,
pour nous encore, elle a le statut d'une chose énigmatique:
inaccessible en fait et pour l'instant dans sa vérité
totale, on ne doute pas pourtant qu'elle ne s'ouvre un jour à
une connaissance qui pourra l' épuiser. Mais ce n'est là
que postulat et oubli des vérités essentielles.
Cette réticence, qu'on croit transitoire, cache en fait
un retrait fondamental de la folie dans une région qui
couvre les frontières de la connaissance possible de l'homme,
et les dépasse de part et d'autre. Il est essentiel à
la possibilité d'une science
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positive de l'homme qu'il y ait, du côté le plus
reculé, cette aire de la folie dans laquelle et à
partir de laquelle l'existence humaine tombe dans l'objectivité.
Dans son énigme essentielle, la folie veille, promise toujours
à une forme de connaissance qui la cernera tout entière,
mais toujours décalée par rapport à toute
prise possible puisque c'est elle qui originairement donne à
la connaissance objective une prise sur l'homme. L'éventualité
pour l'homme d'être fou et la possibilité d'être
objet se sont rejointes à la fin du XVIIIe siècle,
et cette rencontre a donné naissance à la fois (il
n'y a pas, en ce cas, de hasard de date) aux postulats de la psychiatrie
positive et aux thèmes d'une science objective de l'homme.
Mais chez Tenon, chez Cabanis, chez Bellart, cette jonction, essentielle
à la culture moderne, n'était opérée
encore que dans l'ordre de la pensée. Elle va devenir situation
concrète grâce à Pinel et à Tuke: dans
l'asile qu'ils fondent et qui prend le relais des grands projets
de réforme, le péril d'être fou est identifié
de force, chez chacun, et jusque dans sa vie quotidienne, avec
la nécessité d'être objet. Le positivisme
alors ne sera plus seulement projet théorique, mais stigmate
de l'existence aliénée.
Le statut d'objet sera imposé d'entrée de jeu à
tout individu reconnu aliéné; l'aliénation
sera déposée comme une vérité secrète
au coeur de toute connaissance objective de l’homme.
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