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CHAPITRE IV
Naissance de l'asile
On connaît les images. Elles sont familières à
toutes les histoires de la psychiatrie, où elles ont pour
fonction d'illustrer cet âge heureux où la folie
est enfin reconnue et traitée selon une vérité
à laquelle on n'était resté que trop longtemps
aveugle.
«La respectable Société des Quakers... a désiré
assurer à ceux de ses membres qui auraient le malheur de
perdre la raison sans avoir une fortune suffisante pour recourir
aux établissements dispendieux, toutes les ressources de
l'art et toutes les douceurs de la vie compatibles avec leur état;
une souscription volontaire a fourni les fonds, et depuis deux
ans environ, un établissement qui paraît réunir
beaucoup d'avantages avec toute l'économie possible a été
fondé près de la ville d 'York. Si l'âme flétrit
un moment à l'aspect de cette terrible maladie qui semble
faite pour humilier la raison humaine, on éprouve ensuite
de douces émotions en considérant tout ce qu'une
bienveillance ingénieuse a su inventer pour la guérir
et la soulager.
«Cette maison est située à un mille d'York,
au milieu d'une campagne fertile et riante; ce n'est point l'idée
d'une prison qu'elle fait naître, mais plutôt celle
d'une grande ferme rustique; elle est entourée d'un grand
jardin fermé. Point de barreaux, point de grillages aux
fenêtres 1.»
1. DELARIVE. Lettre adressée aux rédacteurs de la
Bibliothèque britannique sur un nouvel établissement
pour la guérison des aliénés. Ce texte a
paru dans la Bibliothèque britannique, puis en brochure
séparée. La visite de Delarive à la Retraite
date de 1798.
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Quant à la délivrance des aliénés
de Bicêtre, le récit en est célèbre:
la décision prise d'ôter leurs chaînes aux
prisonniers des cachots; Couthon visitant l'hôpital pour
savoir si on n'y cache point de suspects; Pinel se portant courageusement
à sa rencontre, alors que chacun tremblait à l'aspect
«de l'infirme porté à bras d'hommes».
Confrontation du philanthrope sage et ferme avec le monstre paralytique.
«Pinel le conduisit aussitôt au quartier des agités
où la vue des loges l'impressionna péniblement.
Il voulut interroger tous les malades. Il ne recueillit de la
plupart que des injures et des apostrophes grossières.
Il était inutile de prolonger plus longtemps l'enquête.
Se tournant vers Pinel: «Ah çà, citoyen, est-ce
que tu es fou toi-même de vouloir déchaîner
de pareils animaux?«Pinel lui répondit avec calme:
"Citoyen, j'ai la conviction que ces aliénés
ne sont si intraitables que parce qu'on les prive d'air et de
liberté. -Eh bien, fais-en ce que tu voudras, mais je crains
bien que tu ne sois victime de ta présomption." Et
là-dessus, on transporte Couthon jusqu'à sa voiture.
Son départ fut un soulagement; on respira; le grand philanthrope
se mit aussitôt à l'oeuvre 1.»
Ce sont là des images, dans la mesure au moins où
chacun des deux récits emprunte l'essentiel de ses pouvoirs
à des formes imaginaires: le calme patriarcal de la demeure
de Tuke, où s'apaisent lentement les passions du coeur
et les désordres de l'esprit; la fermeté lucide
de Pinel qui maîtrise d'un seul mot et d'un seul geste les
deux fureurs animales qui rugissent contre lui et le guettent;
et cette sagesse qui a bien su discerner des fous furieux et du
conventionnel sanguinaire quel était le véritable
danger: images qui porteront loin -jusqu'à nos jours -leur
poids de légende.
Inutile de les récuser. Il nous reste trop peu de documents
plus valables. Et puis, elles sont trop denses en leur naïveté
pour ne pas révéler beaucoup de ce qu'elles ne disent
pas. Dans la surprenante profondeur de chacune, il faudrait pouvoir
déchiffrer à la fois la situation concrète
qu'elles cachent, les valeurs mythiques qu'elles donnent
1. Scipion PINEL, Traité complet du régime sanitaire
des aliénés, Paris, 1836, p. 56.
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pour vérité, et qu'elles ont transmises; et finalement
l'opération réelle qui a été faite
et dont elles ne donnent qu'une traduction symbolique.
*
Et d'abord Tuke est un Quaker, un membre actif d'une de ces innombrables
«Sociétés d'Amis» qui se sont développées
en Angleterre depuis la fin du XVIIe siècle.
La législation anglaise, nous l'avons vu, tend de plus
en plus, au cours de la seconde moitié du XVIIIe siècle,
à favoriser l'initiative privée dans le domaine
de l'assistance 1. On organise des sortes de groupes d'assurance,
on favorise les associations de secours. Or, pour des raisons
à la fois économiques et religieuses, depuis un
siècle et plus, les Quakers ont joué ce rôle,
et à l'origine contre le gré du gouvernement. «Nous
ne donnons point d'argent à des hommes vêtus de noir
pour assister nos pauvres, pour enterrer nos morts, pour prêcher
nos fidèles: ces saints emplois nous sont trop chers pour
nous en décharger sur d'autres 2.», On comprend que,
dans les conditions nouvelles de la fin du XVIIIe siècle,
une loi ait été votée en 1793 pour «l'encouragement
et le soutien des sociétés amicales 3». Il
s'agit de ces associations, dont le modèle et souvent l'inspiration
ont été pris chez les Quakers, et qui par des systèmes
de collectes et de donations réunissent des fonds pour
ceux de leurs membres qui se trouvent dans le besoin, deviennent
infirmes ou tombent malades. Le texte de la loi précise
qu'on peut attendre de ces institutions «des effets très
bénéfiques, en secondant le bonheur des individus,
et en diminuant en même temps le fardeau des charges publiques».
Chose importante: on dispense les membres de ces sociétés
du «Removal» par lequel une paroisse peut et doit
se débarrasser d'un indigent ou d'un malade pauvre, s'il
n'est pas originaire de l'endroit, en le renvoyant dans sa paroisse
d'origine. Il
1. Cf. supra, IIIe partie, chap. II.
2. VOLTAIRE, Lettres philosophiques, éd. Droz, 1, p. 17.
3. 33. George III, cap. V, «For the encouragement and Relief
of Friendly societies».
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faut noter que cette mesure du Removal, établie par le
Settlement Act, devait être abolie en 17951 et qu'on prévoit
l'obligation pour une paroisse de se charger d'un malade pauvre
qui ne lui appartient pas, si son transport risque d'être
dangereux. Nous avons là le cadre juridique du conflit
singulier qui a donné naissance à la Retraite.
On peut supposer d'autre part que les Quakers se sont montrés
très tôt vigilants en ce qui concerne les soins et
l'assistance à donner aux insensés. Dès l'origine,
ils avaient eu affaire aux maisons d'internement; en 1649 George
Fox et l'un de ses compagnons avaient été envoyés,
par ordre du juge, à l'établissement de correction
de Darby pour y être fouettés, et enfermés
pendant six mois à titre de blasphémateurs 2. En
Hollande, les Quakers furent à plusieurs reprises enfermés
à l'hôpital de Rotterdam 3. Et soit qu'il ait transcrit
un propos entendu chez eux, soit qu'il leur ait prêté
une opinion courante à leur sujet, Voltaire fait dire à
son Quaker, dans les Lettres philosophiques, que le souffle qui
les inspire n'est pas forcément la Parole même de
Dieu, mais parfois le verbiage insensé de la déraison:
«Nous ne pouvons savoir si un homme qui se lève pour
parler sera inspiré par l'esprit ou par la folie 4.»
En tout cas, les Quakers, comme beaucoup de sectes religieuses
à la fin du XVIIe siècle et au début du XVIIIe,
se sont trouvés pris dans le grand débat de l'expérience
religieuse et de la déraison 5 ; pour les autres, pour
eux-mêmes peut-être, certaines formes de cette expérience
étaient placées dans l' équivoque du bon
sens et de la folie; et il leur a fallu sans doute faire à
chaque instant le partage de l'un et de l'autre, tout en affrontant
le reproche d'aliénation qu'on ne cessait de leur faire.
De là probablement l'intérêt un peu soupçonneux
que les Sociétés des Amis ont porté au traitement
des fous dans les maisons d'internement.
1. 35. George III, cap. 101. Sur cette suppression du Settlement
Act, cf.
NICHOLLS, loc. cit., pp. 112-113.
2. SEWEL, The history of the rise, increases and progress of Christian
People, 3e éd., p. 28.
3. Ibid., p. 233.
4. VOLTAIRE, loc. cit., p. 16.
5. De même les mystiques protestants de la fin du XVIIe
siècle et les derniers jansénistes.
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En 1791, une femme qui appartient à la secte, est placée
dans «un établissement pour insensés, au voisinage
de la ville d'York». La famille, qui vit loin de là,
charge les Amis de veiller sur le sort qu'on lui fait. Mais la
direction de l'asile refuse les visites, en prétextant
que l'état de la malade ne lui permet pas d'en recevoir.
Quelques semaines après, la femme meurt. «Cet événement
affligeant suscita naturellement des réflexions sur la
situation des insensés, et sur les améliorations
qui pouvaient être adoptées dans les établissements
de ce genre. En particulier, on comprit qu'il y aurait un avantage
tout spécial, pour la Société des Amis, à
posséder une institution de ce genre, sur laquelle elle
veillerait elle-même, et où on pourrait appliquer
un traitement mieux approprié que celui qu'on pratique
d'ordinaire 1.» Tel est le récit fait par Samuel
Tuke, vingt ans après l'événement.
Il est facile de soupçonner là un de ces nombreux
incidents auxquels donnait lieu la loi de Settlement. Une personne,
sans beaucoup de ressources, tombe malade loin de chez elle; la
loi veut qu'on l'y renvoie. Mais son état, les frais peut-être
du transport obligent à la garder. Situation en partie
illégale que seul le danger immédiat peut justifier,
et qui a dû, d'ailleurs, dans le cas présent, être
légalisée par un ordre d'internement signé
du juge de paix. Mais en dehors de l'asile où la malade
est enfermée, nulle association de charité, sauf
celle de sa paroisse d'origine, n'a le droit de lui venir en aide.
Bref, un pauvre qui tombe gravement malade hors de sa paroisse
est exposé à l'arbitraire d'un internement que nul
ne peut contrôler. C'est contre quoi s'élèvent
les sociétés de bienfaisance qui obtiendront le
droit de recueillir sur place ceux de leurs adhérents qui
tombent malades, par la loi de 1793, deux ans après l'incident
dont parle Samuel Tuke. Il faut donc comprendre ce projet d'une
maison privée, mais collective, destinée aux insensés,
comme l'une des très nombreuses protestations contre la
vieille législation des pauvres et des malades. D'ailleurs,
les dates sont claires, même si Samuel Tuke se garde de
les rapprocher, dans
1. Samuel TUKE, Description of the Retreat, an Institution near
York for insane persons, York, 1813, pp. 22-23.
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son souci de laisser tout le mérite de l'entreprise à
la seule générosité privée. En 1791,
le projet des Quakers d'York; au début de 1793, la loi
qui décide d'encourager les Sociétés amicales
de bienfaisance, et de les dispenser du Removal: l'assistance
passe ainsi de la paroisse à l' entreprise privée.
Dans cette même année 1793, les Quakers d'York lancent
une souscription, et votent le règlement de la société;
et l'année suivante ils décident l'achat d'un terrain.
En 1795, le Settlement Act est officiellement aboli; la construction
de la Retraite commence, et la maison pourra fonctionner l'année
suivante. L'entreprise de Tuke s'inscrit exactement dans la grande
réorganisation légale de l'assistance à la
fin du XVIIIe siècle dans cette série de mesures
par lesquelles l'État bourgeois invente, pour ses besoins
propres, la bienfaisance privée.
L'événement qui a déclenché en France
la libération des «enchaînés de Bicêtre»
est d'une autre nature, et les circonstances historiques bien
plus difficiles à déterminer. La loi de 1790 avait
prévu la création de grands hôpitaux destinés
aux insensés. Mais aucun d'entre eux n'existait encore
en 1793. Bicêtre avait été érigé
en «Maison des pauvres»; on y trouvait encore confusément
mêlés, comme avant la Révolution, des indigents,
des vieillards, des condamnés et des fous. À toute
cette population traditionnelle s'ajoute celle qu'y a déposée
la Révolution. Tout d'abord les détenus politiques.
Piersin, surveillant des fous à Bicêtre, écrit
à la Commission des administrations civiles, le 28 Brumaire
An III, c'est-à-dire au cours même du séjour
de Pinel: «Il y a toujours dans mon emploi des détenus
même pour le tribunal révolutionnaire. 1» Ensuite
les suspects qui se cachent. Bicêtre a été
utilisé, au même titre que la pension Belhomme, la
Maison Douai ou Vernet 2, comme cachette pour des suspects. Sous
la Restauration, quand il faudra faire oublier que Pinel était
médecin de Bicêtre sous la Terreur, on lui fera mérite
d'avoir ainsi protégé des aristocrates ou des prêtres;
«Pinel était déjà médecin de
Bicêtre
1. Cité in TUETEY, loc. cit., III, p. 369.
2. C'est dans la pension Vernet, rue Servandoni, que Pinet et
Boyer avaient trouvé un refuge pour Condorcet, lorsqu'il
avait été décrété d'arrestation
le 8 juillet 1793.
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lorsqu'à une époque de douloureuse mémoire,
on vint demander à cette maison de détention son
tribut pour la mort. La Terreur l'avait remplie de prêtres,
d'émigrés rentrés; M. Pinel osa s'opposer
à l'extradition d'un grand nombre d'entre eux, prétextant
qu'ils étaient aliénés. On insista; son opposition
redoubla; elle prit bientôt un caractère de force
qui en imposa aux bourreaux, et l'énergie d'un homme ordinairement
si doux et si facile sauva la vie à un grand nombre de
victimes parmi lesquelles on cite le prélat qui occupe
en ce moment un des principaux sièges de France 1. Mais
il faut aussi tenir compte d'un autre fait: c'est que Bicêtre
était devenu pendant la Révolution le centre principal
d'hospitalisation pour les insensés. Dès les premières
tentatives pour appliquer la loi de 1790, on y avait envoyé
les fous libérés des maisons de force, puis bientôt
les aliénés qui encombraient les salles de l'Hôtel-Dieu
2. Si bien que, par la force des choses plus que par un projet
réfléchi, Bicêtre se trouve avoir hérité
de cette fonction médicale qui avait subsisté à
travers l'âge classique, sans se confondre avec l'internement,
et qui avait fait de l'Hôtel-Dieu le seul hôpital
parisien où la guérison des fous fût tentée
de façon systématique. Ce que l'Hôtel-Dieu
n'avait cessé de faire depuis le Moyen Age, Bicêtre
est chargé de le faire, dans le cadre d'un internement
plus confus que jamais; pour la première fois Bicêtre
devient hôpital où les aliénés reçoivent
des soins jusqu'à la guérison: «Depuis la
Révolution, l'administration des établissements
publics ne considérant le renfermement des fous dans un
hospice libre que s'ils sont nuisibles et dangereux dans la société,
ils n'y restent qu'autant qu'ils sont malades, et aussitôt
qu'on est assuré de leur parfaite guérison, on les
fait rentrer dans le sein de leurs familles ou de leurs amis.
La preuve en existe dans la sortie générale de tous
ceux qui avaient recouvré
1. DUPUYTREN, Notice sur Philippe Pinel. Extrait du Journal des
Débats du 7 novembre 1826, p. 8. Il est probable que Dupuytren
fait allusion à l'abbé Fournier, qui s'était
élevé en chaire contre l'exécution de Louis
XVI, et qui, après avoir été interné
à Bicêtre comme" attaqué de démence"
devint chapelain de Napoléon, puis évêque
de Montpellier.
2. Cf. par exemple l'arrêté du Comité de Sûreté
générale ordonnant le transfèrement à
Bicêtre d'un aliéné que l'on ne peut conserver
au grand hospice d'humanité (TUETEY, loc. cit., III, pp.
427-428).
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leur bon sens, et ceux mêmes qui avaient été
renfermés à vie par le ci-devant Parlement, l'administration
se faisant un devoir de ne tenir renfermés que les fous
hors d'état de jouir de la liberté 1.» La
fonction médicale est clairement introduite à Bicêtre;
il s'agit maintenant de réviser au plus juste tous les
internements pour démence qui ont pu être décrétés
dans le passé 2. Et pour la première fois dans l'histoire
de l'Hôpital général, on nomme aux infirmeries
de Bicêtre, un homme qui a déjà acquis une
certaine réputation dans la connaissance des maladies de
l'esprit 3; la désignation de Pinel prouve à elle
seule que la présence des fous à Bicêtre est
devenue déjà un problème médical.
On ne peut douter cependant que c'était aussi bien un problème
politique. La certitude qu'on avait interné des innocents
parmi les coupables, des gens de raison parmi les furieux faisait
depuis longtemps partie de la mythologie révolutionnaire:
«Bicêtre renferme sûrement des criminels, des
brigands, des hommes féroces, ...mais aussi, et l'on doit
en convenir, il contient une foule de victimes du pouvoir arbitraire,
de la tyrannie des familles, du despotisme paternel... Les cachots
recèlent des hommes, nos frères et nos égaux,
à qui l'air est refusé, qui ne voient la lumière
que par d'étroites lucarnes 4.» Bicêtre, prison
de l'innocence, hante l'imagination, comme naguère la Bastille:
«Les brigands, lors du massacre dans les prisons, s'introduisent
en forcenés dans l'hospice de Bicêtre, sous prétexte
de délivrer certaines victimes de l'ancienne tyrannie qu'elle
cherchait à confondre avec les aliénés. Ils
vont en armes de loge en loge; ils interrogent les détenus
1. Lettre de Piersin à la Commission des Administrations
civiles du 19 frimaire, an III (TUETEY, loc. cit., III, p. 172).
2. Selon Piersin, il y avait à Bicêtre 207 fous,
à la date du 10 frimaire, an III (TUETEY, loc. cit., p.
370).
3. Pinel avait été rédacteur de la Gazette
de Santé avant la Révolution. Il y avait écrit
plusieurs articles concernant les maladies de l'esprit, en particulier
en 1787: "Les accès de mélancolie ne sont-ils
pas toujours plus fréquents et plus à craindre durant
les premiers mois de l'hiver?; en 1789: «Observations sur
le régime moral qui est le plus propre à rétablir
dans certains cas la raison égarée des maniaques.»
Dans La Médecine éclairée par les Sciences
physiques, il avait publié un article «sur une espèce
particulière de mélancolie qui conduit au suicide»
(1791).
4. Gazette nationale, 12 décembre 1789.
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et passent outre si l'aliénation est manifeste. Mais un
des reclus retenus dans les chaînes fixe leur attention
par des propos pleins de sens et de raison et par les plaintes
les plus amères. N'était-il pas odieux qu'on le
retînt aux fers et qu'on le confondît avec d'autres
aliénés?... Dès lors, il s'excite dans cette
troupe armée des murmures violents, et des cris d'imprécation
contre le surveillant de l'hospice; on le force de rendre des
comptes de sa conduite 1.»Sous la Convention, nouvelle hantise.
Bicêtre est toujours une immense réserve de frayeurs,
mais parce qu'on y voit un repaire de suspects -aristocrates qui
se cachent sous la défroque des pauvres, agents de l'étranger
qui complotent, masqués par une aliénation de commande.
Là encore, il faut dénoncer la folie pour qu'éclate
l'innocence, mais qu'apparaisse la duplicité. Ainsi dans
ces frayeurs qui cernent Bicêtre tout au long de la Révolution,
et qui en font aux limites de Paris une sorte de grande force
redoutable et mystérieuse, où l'Ennemi se mêle
inextricablement à la déraison, la folie joue tour
à tour deux rôles aliénants: elle aliène
celui qui est jugé fou sans l'être, mais elle peut
tout aussi bien aliéner celui qui croit être protégé
de la folie; elle tyrannise ou elle trompe -élément
périlleux intermédiaire entre l'homme raisonnable
et le fou, qui peut aliéner l'un comme l'autre et menace
pour tous deux l'exercice de leur liberté. Elle doit être,
de toute façon, déjouée, de manière
que la vérité et la raison soient restituées
à leur propre jeu.
Dans cette situation un peu confuse -réseau serré
de conditions réelles et de forces imaginaires -il est
difficile de préciser le rôle de Pinel. Il a pris
ses fonctions le 25 août 1793. On peut supposer, sa réputation
de médecin étant déjà grande, qu'on
l'avait choisi justement pour «déjouer» la
folie, pour en prendre la mesure médicale exacte, libérer
les victimes et dénoncer les suspects, fonder enfin en
toute rigueur cet internement de la folie, dont on connaît
la nécessité, mais dont on éprouve les périls.
D'autre part, les sentiments de Pinel étaient assez républicains
pour qu'on ne puisse redouter de lui ni qu'il
maintienne enfermés les prisonniers de l' ancien pouvoir,
1. Cité in SÉMELAIGNE, Philippe Pinel et son oeuvre,
pp. 108-109.
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ni qu'il favorise ceux que poursuit le nouveau. En un sens on
peut dire que Pinel s'est trouvé investi d'un extraordinaire
pouvoir moral. Dans la déraison classique, il n'y avait
pas incompatibilité entre la folie et la simulation, ni
entre la folie reconnue de l'extérieur et la folie objectivement
assignée; au contraire, de la folie à ses formes
illusoires et à la culpabilité qui se cache sous
elles, il y avait plutôt comme un lien essentiel d'appartenance.
Pinel devra politiquement le dénouer, et opérer
un partage qui ne lais sera plus apparaître qu'une seule
unité rigoureuse: celle qui enveloppe, pour la connaissance
discursive, la folie, sa vérité objective et son
innocence. Il faudra la dégager de toutes ces franges de
non-être où se déployaient les jeux de la
déraison, et où elle était acceptée
aussi bien comme non-folie persécutée que comme
non-folie dissimulée, sans pour autant cesser jamais d'être
folie.
Dans tout cela quel est le sens de la libération des «enchaînés»?
Était-ce l'application pure et simple des idées
qui avaient été formulées depuis plusieurs
années, et qui faisaient partie de ces programmes de réorganisation
dont le projet de Cabanis est le meilleur exemple, un an avant
l'arrivée de Pinel à Bicêtre? Oter leurs chaînes
aux aliénés des cachots, c'est leur ouvrir le domaine
d'une liberté qui sera en même temps celui d'une
vérification, c'est les laisser apparaître dans une
objectivité qui ne sera plus voilée ni dans les
persécutions ni dans les fureurs qui leur répondent;
c'est constituer un champ asilaire pur, tel que le définissait
Cabanis et que la Convention, pour des raisons politiques, souhaitait
voir établir. Mais on peut tout aussi bien penser que,
ce faisant, Pinel dissimulait une opération politique de
signe inverse: libérant les fous, il les mêlait davantage
à toute la population de Bicêtre, la rendant plus
confuse et plus inextricable, abolissant tous les critères
qui auraient pu permettre un partage. N'était-ce pas d'ailleurs
le souci constant de l'administration de Bicêtre, au cours
de cette période, d'empêcher ces séparations
que réclamaient les autorités politiques 1? Toujours
est-il que Pinel a été déplacé et
1. Cf. toute la correspondance de Létourneau avec la Commission
des Travaux publics, citée in TUETEY, III, pp. 397-476.
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nommé à la Salpêtrière, le 13 mai 1795,
plusieurs mois après Thermidor, au moment de la détente
politique 1.
Impossible sans doute de savoir au juste ce que Pinel avait l'intention
de faire lorsqu'il décida la libération des aliénés.
Peu importe -l'essentiel étant justement dans cette ambiguïté
qui marquera toute la suite de son oeuvre, et le sens même
qu'elle prend dans le monde moderne: constitution d'un domaine
où la folie doit apparaître dans une vérité
pure, à la fois objective et innocente, mais constitution
de ce domaine sur un mode idéal, toujours indéfiniment
reculé, chacune des figures de la folie se mêlant
à la non-folie dans une proximité indiscernable.
Ce que la folie gagne en précision dans son dessin scientifique,
elle le perd en vigueur dans la perception concrète; l'asile
où elle doit rejoindre sa vérité ne permet
pas de la distinguer de ce qui n'est pas sa vérité.
Plus elle est objective, moins elle est certaine. Le geste qui
la libère pour la vérifier est en même temps
l'opération qui la dissémine et la cache dans toutes
les formes concrètes de la raison.
*
L'oeuvre de Tuke a été portée par tout le
réajustement de l'assistance dans la législation
anglaise de la fin du XVIIIe siècle; celle de Pinel par
toute l'ambiguïté de la situation des fous au moment
de la Révolution. Mais il ne s'agit point de diminuer leur
originalité. Il y a eu dans leurs oeuvres un pouvoir de
décision qu'on ne peut pas réduire, et qui apparaît
clairement -à peine transposé -dans les mythes qui
en ont transmis le sens.
Il était important que Tuke fût Quaker. Tout aussi
important que la Retraite fût une maison de campagne. «L'air
y est sain, et bien plus pur de fumée que dans les endroits
proches des cités industrielles 2.» La Maison
1. Dans son souci de faire de Pinel une victime de la Terreur,
Dupuytren raconte qu'il «fut arrêté, et sur
le point d'être traduit au Tribunal Révolutionnaire;
heureusement on parvint à faire sentir la nécessité
des soins qu'il donnait aux pauvres de Bicêtre et on lui
accorda la liberté» (DUPUYTREN, loc. cit., p. 9).
2. Rapport fait à la Société des Amis le
5 avril 1793; cité in S. TUKE, Description of the Retreat,
p. 36.
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s'ouvre par des fenêtres sans grillages sur un jardin; comme
elle «est située sur une éminence, elle commande
un très agréable paysage, qui s'étend, vers
le Sud, aussi loin que peut atteindre le regard, sur une plaine
fertile et boisée...». Sur les terres voisines, on
pratique la culture et l'élevage; le jardin «produit
en abondance fruits et légumes; il offre en même
temps, à beaucoup de malades, un endroit agréable
pour la récréation et le travail 1». L'exercice
au grand air, les promenades régulières, le travail
au jardin et à la ferme ont toujours un effet bénéfique
«et sont favorables à la guérison des fous».
Il est même arrivé que certains malades se trouvent
guéris par le seul voyage qui les amenait à la Retraite,
et «les premiers jours de repos qu'ils avaient l'occasion
d'y prendre 2». Toutes les puissances imaginaires de la
vie simple, du bonheur campagnard, du retour des saisons sont
convoquées ici pour présider à la guérison
des folies. C'est que la folie, conformément aux idées
du XVIIIe siècle, est une maladie, non de la nature, ni
de l'homme lui-même, mais de la société; émotions,
incertitudes, agitation, nourriture artificielle, autant de causes
de folie qui sont admises par Tuke, comme par ses contemporains.
Produit d'une vie qui s'écarte de la nature, la folie n'est
jamais que de l'ordre des conséquences; elle ne met pas
en question ce qui est essentiel en l'homme, et qui est son appartenance
immédiate à la nature. Elle laisse intacte comme
un secret provisoirement oublié cette nature de l’homme
qui est en même temps sa raison. Ce secret, il arrive qu'il
réapparaisse dans d'étranges conditions, comme s'il
se réintroduisait par ruse et en fraude, au hasard d'une
nouvelle perturbation. Samuel Tuke cite le cas d'une jeune femme
tombée dans un état de «parfaite idiotie»;
elle y était demeurée, sans rémission, durant
de longues années, lorsqu'elle fut prise d'une fièvre
typhoïde. Or à mesure que la fièvre augmentait,
l'esprit se clarifiait, devenait plus limpide, et plus vif; et
pendant toute cette phase aiguë, où les malades, d'ordinaire,
sont pris de délire, la malade au contraire est entièrement
raisonnable; elle reconnaît son
1. Ibid., pp. 93-95.
2. Ibid., pp. 129-130.
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entourage, rappelle des événements passés
auxquels elle n'avait pas semblé prêter attention.
«Mais, hélas, ce ne fut qu'une lueur de raison, comme
la fièvre diminuait, les nuages enveloppèrent à
nouveau son esprit; elle sombra dans l'état déplorable
qui avait précédé, et elle y demeura jusqu'à
sa mort qui se produisit quelques années après 1.»
Il y a là tout un mécanisme de compensation: dans
la folie, la nature est oubliée, non abolie, ou plutôt
décalée de l'esprit vers le corps, de manière
que la démence garantit en quelque sorte une solide santé;
mais qu'une maladie se produise, et la nature, bouleversée
dans le corps, réapparaît dans l'esprit, plus pure,
plus claire qu'elle n'a jamais été. Preuve qu'il
ne faut pas considérer «les fous comme absolument
privés de raison», mais évoquer plutôt
en eux, par tout le jeu des ressemblances et des proximités,
ce qui de la nature ne peut pas manquer de sommeiller sous l'agitation
de leur folie; les saisons et les jours, la grande plaine d'York,
cette sagesse des jardins, où la nature coïncide avec
l'ordre des hommes, doivent incanter jusqu'à son plein
réveil la raison un instant cachée. Dans cette vie
potagère qu'on impose aux malades de la Retraite, et qui
semble n'être guidée que par une immobile confiance,
une opération magique s'est glissée, dans laquelle
la nature est censée faire triompher la nature, par ressemblance,
rapprochement et mystérieuse pénétration,
cependant que se trouve conjuré tout ce que la société
a pu déposer en l'homme de contre-nature. Et derrière
toutes ces images, un mythe commence à prendre figure,
qui sera une des grandes formes organisatrices de la psychiatrie
au XIXe siècle, le mythe des trois Natures: Nature-Vérité,
Nature-Raison, et Nature-Santé. C'est dans ce jeu que se
développe le mouvement de l'aliénation et de sa
guérison; si la Nature-Santé peut être abolie,
la Nature-Raison ne peut jamais être que cachée,
cependant que la Nature comme Vérité du monde demeure
indéfiniment adéquate à elle-même;
et c'est à partir d'elle qu'on pourra réveiller
et restaurer la Nature-Raison, dont l'exercice, quand il coïncide
avec la vérité, permet la restauration de la Nature-Santé.
Et c'est en ce sens que Tuke
1. Ibid., p. 137, note.
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préférait au terme anglais insane, le mot français
«aliéné, parce qu'il comporte une idée
plus juste de ce genre de désordre que les termes qui impliquent
à un degré quelconque l'abolition de la faculté
de penser 1».
La Retraite insère le malade dans une dialectique simple
de la nature; mais elle édifie en même temps un groupe
social. Et ceci sur un mode étrangement contradictoire.
Elle a en effet été fondée par souscriptions,
et doit fonctionner comme un système d'assurances à
la manière des sociétés de secours qui se
développent à la même époque; chaque
souscripteur peut désigner un malade auquel il porte intérêt
et qui versera une pension réduite, tandis que les autres
paieront tarif entier. La Retraite est une coalition contractuelle,
une convergence d'intérêts organisés sur le
mode d'une société simple 2. Mais en même
temps elle s'entretient dans le mythe de la famille patriarcale:
elle veut être une grande communauté fraternelle
des malades et des surveillants, sous l'autorité des directeurs
et de l'administration. Famille rigoureuse, sans faiblesse, ni
complaisance, mais juste, conforme à la grande image de
la famille biblique. «Le soin que les intendants ont mis
à assurer le bien-être des malades, avec tout le
zèle que peuvent apporter des parents attentifs mais judicieux,
a été récompensé dans bien des cas
par un attachement presque filial 3.» Et dans cette affection
commune, sans indulgence mais sans injustice, les malades retrouveront
le calme bonheur et la sécurité d'une famille à
l'état pur; ils seront les enfants de la famille dans son
idéalité primitive.
Contrat et famille, intérêts entendus et affection
naturelle -la Retraite enferme, en les confondant, les deux grands
mythes par lesquels le XVIIIe siècle avait cherché
à
1. Ibid.
2. Depuis le XVIIe siècle, les Quakers ont souvent pratiqué
le système des sociétés par actions. Chacun
de ceux qui avaient souscrit pour la Retraite une somme d'au moins
20 livres recevait un intérêt annuel de 5 %. D'autre
part, la Retraite semble avoir été une excellente
entreprise commerciale. Voici les bénéfices réalisés
pendant les premières années: juin 1798: 268 livres;
1799: 245; 1800: 800; 1801: 145; 1802:45; 1803:258; 1804: 449;
1805: 521 (cf. S. TUKE, op. cit., pp. 72-75).
3. Ibid., p. 178.
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définir l'origine des sociétés et la vérité
de l'homme social. Elle est à la fois l'intérêt
individuel qui renonce à lui-même pour se retrouver,
et l'affection spontanée que la nature fait naître
chez les membres d'une famille, proposant ainsi une sorte de modèle
affectif et immédiat à toute société.
Dans la Retraite, le groupe humain est reconduit à ses
formes les plus originaires et les plus pures: il s'agit de replacer
l’homme dans des rapports sociaux élémentaires,
et absolument conformes à l'origine; ce qui veut dire qu'ils
doivent être à la fois rigoureusement fondés
et rigoureusement moraux. Ainsi le malade se trouvera reporté
à ce point où la société vient juste
de surgir de la nature, et où elle s'accomplit dans une
vérité immédiate que toute l 'histoire des
hommes a contribué par la suite à brouiller. On
suppose que s'effacera alors de l'esprit aliéné
tout ce que la société actuelle a pu y déposer
d'artifices, de troubles vains, de liens et d'obligations étrangers
à la nature.
Tels sont les pouvoirs mythiques de la Retraite: pouvoirs qui
maîtrisent le temps, contestent l'histoire, reconduisent
l'homme à ses vérités essentielles, et l'identifient
dans l'immémorial au Premier Homme naturel et au Premier
Homme social. Toutes les distances qui le séparaient de
cet être primitif ont été effacées,
tant d'épaisseurs, polies; et au terme de cette «retraite»,
sous l'aliénation réapparaît finalement l'inaliénable,
qui est nature, vérité, raison, et pure moralité
sociale. L'oeuvre de Tuke semblait portée et expliquée
par un long mouvement de réforme qui l'avait précédée;
elle l'était en effet; mais ce qui a fait d'elle à
la fois une rupture et une initiation, c'est tout le paysage mythique
dont elle était entourée dès sa naissance,
et qu'elle est parvenue à insérer dans le vieux
monde de la folie et de l'internement. Et par là, au partage
linéaire que l'internement effectuait entre la raison et
la déraison, sur le mode simple de la décision,
elle a substitué une dialectique, qui prend son mouvement
dans l'espace du mythe ainsi constitué. En cette dialectique,
la folie devient aliénation, et sa guérison retour
à l'inaliénable; mais l'essentiel, c'est un certain
pouvoir que prend pour la première fois l'internement,
tel du moins qu'il est rêvé par les fondateurs de
la Retraite; grâce à ce pouvoir,
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au moment où la folie se révèle comme aliénation,
et par cette découverte même, l'homme est ramené
à l'inaliénable. Et on peut établir ainsi,
dans le mythe de la Retraite, à la fois le procédé
imaginaire de la guérison tel qu'il est obscurément
supposé, et l'essence de la folie telle qu'elle va être
implicitement transmise au XIXe siècle:
1°Le rôle de l'internement est de réduire la
folie à sa vérité.
2° La vérité de la folie, c'est ce qu'elle est,
moins le monde, moins la société, moins la contre-nature.
3° Cette vérité de la folie est l'homme lui-même
dans ce qu'il peut avoir de plus primitivement inaliénable.
4° Ce qu'il y a d'inaliénable en l'homme, c'est à
la fois Nature, Vérité et Morale; c'est-à-dire
la Raison elle-même.
5° C'est parce qu'elle ramène la folie à une
vérité qui est à la fois vérité
de la folie et vérité de l'homme, à une nature
qui est nature de la maladie et nature sereine du monde, que la
Retraite reçoit son pouvoir de guérir.
On voit par où le positivisme pourra prendre pied dans
cette dialectique, où rien pourtant ne semble l'annoncer,
puisque tout indique des expériences morales, des thèmes
philosophiques, des images rêvées de l'homme. Mais
le positivisme ne sera que la contraction de ce mouvement, la
réduction de cet espace mythique; il admettra d'entrée
de jeu, comme évidence objective, que la vérité
de la folie c'est la raison de l'homme, ce qui inverse entièrement
la conception classique pour qui l'expérience de la déraison
dans la folie conteste tout ce qu'il peut y avoir de vérité
en l’homme. Désormais, toute prise objective sur
la folie, toute connaissance, toute vérité formulée
sur elle, sera la raison elle-même, la raison recouvrée
et triomphante, le dénouement de l'aliénation.
*
Dans le récit traditionnel de la libération des
enchaînés de Bicêtre, un point n'a pas été
établi avec sûreté: c'est la présence
de Couthon. On a pu faire valoir que sa visite était impossible,
qu'il a dû y avoir confusion entre lui et un membre de la
Commune de Paris, lui aussi paralysé, et que cette même
infirmité ajoutée à la sinistre réputation
|PAGE 592
de Couthon a fait prendre l'un pour l'autre 1. Laissons de côté
ce problème: l'essentiel c'est que la confusion ait été
faite et transmise, et que se soit imposée avec un tel
prestige l'image de l'infirme qui recule d'horreur devant les
fous et abandonne à leur destin «ces animaux-là».
Ce qui est au centre de la scène, c'est bien le paralytique
porté à bras d'hommes; et il est préférable
encore que ce paralytique soit un conventionnel redoutable, connu
pour sa cruauté, et célèbre pour avoir été
un des grands pourvoyeurs de l'échafaud. Par conséquent
ce sera Couthon qui visitera Bicêtre, et sera maître
un instant du destin des fous. La force imaginaire de l’histoire
le veut ainsi.
Ce que cache en effet cet étrange récit, c'est un
chiasme décisif dans la mythologie de la folie. Couthon
visite Bicêtre pour savoir si les fous que veut libérer
Pinel ne sont pas des suspects. Il pense trouver une raison qui
se cache; il rencontre une animalité qui se manifeste dans
toute sa violence: il renonce à y reconnaître les
signes de l'intelligence et de la dissimulation; il décide
de l'abandonner à elle-même, et de laisser la folie
se résoudre dans sa sauvagerie essentielle. Mais c'est
là précisément que se produit la métamorphose:
lui, Couthon, le révolutionnaire paralytique, l'infirme
qui décapite, au moment où il traite les fous comme
des bêtes, incarne, sans le savoir et dans le double stigmate
de son infirmité et de ses crimes, ce qu'il y a de plus
monstrueux dans l'inhumanité. Et c'est pourquoi il fallait
bien, dans le mythe, que ce soit lui, et non tel autre, moins
infirme ou moins cruel, qui soit chargé de prononcer les
ultimes paroles qui, pour la dernière fois dans le monde
occidental, ont assigné la folie à sa propre animalité.
Quand il quitte Bicêtre, porté à bras d'hommes,
il croit avoir livré les fous à tout ce qu'il peut
y avoir de bestial en eux, mais en fait c'est lui qui se trouve
chargé de cette bestialité, tandis que dans la liberté
qu'on leur offre les fous vont pouvoir montrer qu'ils n'avaient
rien perdu de ce qu'il y a d'essentiel en l'homme. Quand il a
formulé l'animalité des fous, et les a
1. En effet seul un membre de la Commune pouvait être désigné
pour inspecter un hôpital. Or Couthon n'a jamais fait partie
de cette assemblée (cf. Émile RICHARD, Histoire
de l'Hôpital de Bicêtre, Paris, 1889, p. 113, note).
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laissés libres de s'y mouvoir, il les en a libérés,
mais a révélé la sienne, et s'y est enfermé.
Sa rage était plus insensée, plus inhumaine que
la folie des déments. Ainsi la folie a émigré
du côté des gardiens; ceux qui enferment les fous
comme des animaux, ceux-là détiennent maintenant
toute la brutalité animale de la folie; c'est en eux que
la bête fait rage, et celle qui apparaît chez les
déments n'en est que le trouble reflet. Un secret se découvre:
c'est que la bestialité ne résidait pas dans l'animal,
mais dans sa domestication; celle-ci, par sa seule rigueur, parvenait
à la constituer. Le fou se trouve ainsi purifié
de l'animalité ou du moins de cette part d'animalité
qui est violence, prédation, rage, sauvagerie; il ne lui
restera plus qu'une animalité docile, celle qui ne répond
pas à la contrainte et au dressage par la violence. La
légende de la rencontre de Couthon et de Pinel raconte
cette purification; plus exactement, elle montre que cette purification
était chose faite lorsque fut écrite la légende.
Couthon parti, «le philanthrope se met aussitôt à
l'oeuvre»; il décide de détacher douze aliénés
qui étaient aux fers. Le premier est un capitaine anglais
enchaîné dans un cachot de Bicêtre depuis quarante
ans: «Il était regardé comme le plus terrible
de tous les aliénés...; dans un accès de
fureur, il avait frappé d'un coup de ses menottes un des
servants à la tête, et l'avait tué sur le
coup.» Pinel s'approche de lui, l'exhorte «à
être raisonnable, et à ne faire de mal à personne»;
à ce prix, promesse lui est faite de le libérer
de ses chaînes, et de lui accorder droit de promenade dans
la cour: «Croyez à ma parole. Soyez doux et confiant,
je vous rendrai la liberté.» Le capitaine entend
le discours, et reste calme tandis que tombent ses chaînes;
à peine libre, il se précipite pour admirer la lumière
du soleil et «il s'écrie en extase: que c'est beau!»
Toute cette première journée de liberté recouvrée,
il la passe «à courir, à monter les escaliers,
à les descendre en disant toujours: que c'est beau!»
Le soir même, il rentre dans sa loge, y dort paisiblement.
«Durant deux années qu'il passe encore à Bicêtre,
il n'a plus d'accès de fureur; il se rend même utile
dans la maison, en exerçant une certaine autorité
sur les fous qu'il régente à sa guise et dont il
s'établit comme le surveillant.»
|PAGE 594
Autre libération, non moins connue dans les chroniques
de l'hagiographie médicale: celle du soldat Chevingé.
C'était un ivrogne qui avait été pris d'un
délire de grandeur et se croyait général;
mais Pinel avait reconnu «une excellente nature sous cette
irritation»; il défait ses liens en lui déclarant
qu'il le prend à son service, et qu'il réclame de
lui toute la fidélité qu'un «bon maître»
peut attendre d'un domestique reconnaissant. Le miracle s'opère;
la vertu du valet fidèle se réveille tout à
coup dans cette âme brouillée: «Jamais dans
une intelligence humaine révolution ne fut plus subite,
ni plus complète; ...à peine délivré,
le voilà prévenant, attentif»; mauvaise tête
domptée par tant de générosité, il
va lui-même, à la place de son nouveau maître,
braver et apaiser la fureur des autres; il «fait entendre
aux aliénés des paroles de raison et de bonté,
lui qui tout à l'heure était encore à leur
niveau, mais devant lesquels il se sent grandi de toute sa liberté
1». Ce bon serviteur devait jouer jusqu'au bout dans la
légende de Pinel le rôle de son personnage; dévoué
corps et âme à son maître, il le protège
lorsque le peuple de Paris veut forcer les portes de Bicêtre
pour faire justice aux «ennemis de la nation; il lui fait
un rempart de son corps, et s'expose lui-même aux coups
pour lui sauver la vie».
Donc, les chaînes tombent; le fou se trouve libéré.
Et dans cet instant, il recouvre la raison. Ou plutôt, non:
ce n'est pas la raison qui réapparaît en elle-même
et pour elle-même; ce sont des espèces sociales toutes
constituées qui ont sommeillé longtemps sous la
folie, et qui se dressent d'un bloc, dans une conformité
parfaite à ce qu'elles représentent, sans altération
ni grimaces. Comme si le fou, libéré de l'animalité
à laquelle les chaînes le contraignaient, ne rejoignait
l'humanité que dans le type social. Le premier de ceux
qu'on délivre ne redevient pas purement et simplement un
homme sain d'esprit, mais un officier, un capitaine anglais, loyal
avec celui qui l'a libéré, comme avec un vainqueur
qui le retiendrait prisonnier sur parole, autoritaire avec les
hommes sur lesquels il fait régner son prestige d'officier.
Sa santé ne se restaure que
1. Scipion PINEL, Traité complet du régime sanitaire
des aliénés, Paris, 1836, pp. 56-63.
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dans ces valeurs sociales qui en sont à la fois le signe
et la présence concrète. Sa raison n'est pas de
l'ordre de la connaissance ni du bonheur; elle ne consiste pas
dans un bon fonctionnement de l'esprit; ici la raison est honneur.
Pour le soldat, elle sera fidélité, et sacrifice;
Chevingé ne redevient pas homme raisonnable, mais serviteur.
Il y a dans son histoire à peu près les mêmes
significations mythiques que dans celle de Vendredi avec Robinson
Crusoé; entre l'homme blanc isolé dans la nature
et le bon sauvage, le rapport établi par Defoe n'est pas
un rapport d'homme à homme, s'épuisant dans son
immédiate réciprocité, c'est un rapport de
maître à serviteur, d'intelligence à dévouement,
de force sage à force vive, de courage réfléchi
à inconscience héroïque; bref, c'est un rapport
social, avec son statut littéraire et tous ses coefficients
éthiques, qui est transposé sur l'état de
nature, et devient vérité immédiate de cette
société à deux. Les mêmes valeurs se
retrouvent à propos du soldat Chevingé : entre lui
et Pinel, il ne s'agit pas de deux raisons qui se reconnaissent,
mais de deux personnages bien déterminés, qui surgissent
dans leur exacte adéquation à des types, et qui
organisent un rapport selon ses structures toutes données.
On voit comment la force du mythe a pu l'emporter sur toute vraisemblance
psychologique, et sur toute observation rigoureusement médicale;
il est clair, si les sujets libérés par Pinel étaient
effectivement des fous, qu'ils n'ont pas été guéris
par le fait même, et que leur conduite a dû longtemps
garder des traces d'aliénation. Mais ce n'est pas ce qui
importe à Pinel; l'essentiel pour lui, c'est que la raison
soit signifiée par des types sociaux cristallisés
très tôt, dès que le fou a cessé d'être
traité comme l'Étranger, comme l'Animal, comme figure
absolument extérieure à l'homme et aux rapports
humains. Ce qui constitue la guérison du fou, pour Pinel,
c'est sa stabilisation dans un type social moralement reconnu
et approuvé.
L'important, ce n'est donc pas le fait que les chaînes aient
été détachées -mesure qui avait été
prise en plusieurs occasions déjà au XVIIIe siècle,
et particulièrement à Saint-Luke; l'important, c'est
le mythe qui a donné sens à cette libération,
en l'ouvrant sur une raison toute peuplée
|PAGE 596
de thèmes sociaux et moraux, de figures dessinées
depuis longtemps par la littérature, et en constituant,
dans l'imaginaire, la forme idéale d'un asile. Un asile
qui ne serait plus une cage de l'homme livré à sa
sauvagerie, mais une sorte de république du rêve
où les rapports ne s'établiraient que dans une transparence
vertueuse. L 'honneur, la fidélité, le courage,
le sacrifice règnent à l'état pur, et désignent
à la fois les formes idéales de la société
et les critères de la raison. Et ce mythe prend toute sa
vigueur de ce qu'il est opposé presque explicitement -et
là encore la présence de Couthon est indispensable
-aux mythes de la Révolution, tels qu'ils se sont formulés
après la Terreur: la république conventionnelle
est une république de violences, de passions, de sauvagerie
-c'est elle, sans le savoir, qui rassemble toutes les formes de
l'insensé et de la déraison; quant à la république
qui se constitue spontanément parmi ces fous qu'on abandonnait
à leur propre violence, elle est pure de passions, c'est
la cité des obéissances essentielles. Couthon est
le symbole même de cette «mauvaise liberté»
qui a déchaîné dans le peuple les passions,
et a suscité la tyrannie du Salut public -liberté
au nom de laquelle on laisse les fous dans leurs chaînes;
Pinel est le symbole de la «bonne liberté»,
celle qui délivrant les plus insensés et les plus
violents des hommes, dompte leurs passions et les introduit dans
le monde calme des vertus traditionnelles. Entre le peuple de
Paris qui vient à Bicêtre réclamer les ennemis
de la nation, et le soldat Chevingé qui sauve la vie de
Pinel, le plus insensé et le moins libre n'est pas celui
qu'on avait enfermé pendant des années pour ivrognerie,
délire et violence.
Le mythe de Pinel, comme celui de Tuke, cache tout un mouvement
discursif qui vaut à la fois comme description de l'aliénation
et analyse de sa suppression:
1° Dans le rapport inhumain et animal qu'imposait l'internement
classique, la folie n'énonçait pas sa vérité
morale.
2° Cette vérité, dès qu'on la laisse
libre d'apparaître, se révèle être un
rapport humain dans toute son idéalité vertueuse:
héroïsme, fidélité, sacrifice, etc.
3° Or la folie est vice, violence, méchanceté,
comme le prouve trop bien la rage des révolutionnaires.
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4° La libération dans l'internement, dans la mesure
où elle est réédification d'une société
sur le thème de la conformité aux types, ne peut
pas manquer de guérir.
Le mythe de la Retraite, et celui des enchaînés délivrés
se répondent terme à terme dans une opposition immédiate.
L'un fait valoir tous les thèmes de la primitivité,
l'autre met en circulation les images transparentes des vertus
sociales. L'un va chercher la vérité et la suppression
de la folie au point où l'homme, à peine, se détache
de la nature; l'autre cas les requiert plutôt d'une sorte
de perfection sociale, de fonctionnement idéal des rapports
humains. Mais ces deux thèmes étaient trop voisins
encore et avaient été trop souvent mêlés
au XVIIIe siècle pour qu'ils aient un sens bien différent
chez Pinel et chez Tuke. Ici et là, on voit se dessiner
le même effort pour reprendre certaines pratiques de l'internement
dans le grand mythe de l'aliénation, celui-là même
que Hegel devait formuler quelques années plus tard, tirant
en toute rigueur la leçon conceptuelle de ce qui s'était
passé à la Retraite et à Bicêtre. «Le
véritable traitement psychique s'en tient à cette
conception que la folie n'est pas une perte abstraite de la raison,
ni du côté de l'intelligence, ni du côté
de la volonté et de sa responsabilité, mais un simple
dérangement d'esprit, une contradiction dans la raison
qui existe encore de même que la maladie physique n'est
pas une perte abstraite, c'est-à-dire complète de
la santé (cela serait en effet la mort) mais une contradiction
en celle-ci. Ce traitement humain, c'est-à-dire aussi bienveillant
que raisonnable de la folie... suppose le malade raisonnable et
trouve là un point solide pour le prendre de ce côté
1.» L'internement classique avait créé un
état d'aliénation, qui n'existait que du dehors,
pour ceux qui internaient et ne reconnaissaient l'interné
que comme Etranger ou Animal; Pinel et Tuke, dans ces gestes simples
où la psychiatrie positive a paradoxalement reconnu son
origine, ont intériorisé l'aliénation, l'ont
installée dans l'internement, l'ont délimitée
comme distance du fou à lui-même, et par là
l'ont constituée comme mythe. Et c'est bien de mythe qu'il
faut parler lorsqu'on fait passer pour nature ce qui
1. HEGEL, Encyclopédie des Sciences philosophiques, §
408, note.
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est concept, pour libération d'une vérité
ce qui est reconstitution d'une morale, pour guérison spontanée
de la folie ce qui n'est peut-être que sa secrète
insertion dans une artificieuse réalité.
*
Les légendes de Pinel et de Tuke transmettent des valeurs
mythiques, que la psychiatrie du XIXe siècle acceptera
comme évidences de nature. Mais sous les mythes eux-mêmes,
il y avait une opération, ou plutôt une série
d'opérations qui silencieusement ont organisé à
la fois le monde asilaire, les méthodes de guérison,
et l'expérience concrète de la folie.
Le geste de Tuke, tout d'abord. Parce qu'il est contemporain de
celui de Pinel, parce qu'on le sait porté par tout un mouvement
de «philanthropie», on le fait valoir comme un geste
de «libération» des aliénés.
Il s'agit de tout autre chose: «On a pu observer le grand
dommage éprouvé par les membres de notre société
par le fait qu'on les a confiés à des gens qui non
seulement sont étrangers à nos principes, mais qui
de plus les ont mêlés à d'autres malades qui
se permettent un langage grossier et des pratiques blâmables.
Tout cela laisse souvent un effet ineffaçable sur les esprits
des malades après qu'ils ont recouvrél'usage de
la raison, en les rendant étrangers à ces attachements
religieux dont ils avaient fait autrefois l'expérience;
parfois même, ils sont corrompus par des habitudes vicieuses
auxquelles ils étaient étrangers 1.» La Retraite
devra agir comme instrument de ségrégation: ségrégation
morale et religieuse, qui cherche à reconstituer, autour
de la folie, un milieu aussi ressemblant que possible à
la Communauté des Quakers. Et ceci pour deux raisons: la
première est que le spectacle du mal est pour toute âme
sensible une souffrance, l'origine de toutes ces passions néfastes
et vives que sont l'horreur, la haine, le mépris, et qui
engendrent ou perpétuent la folie: «On a pensé
à juste titre que le mélange qui se produit dans
les grands établissements publics de personnes qui ont
des
1. Samuel TUKE, loc. cit., p. 50.
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sentiments et des pratiques religieuses différents, le
mélange des débauchés et des vertueux, des
profanes et des sérieux avait pour effet d'entraver le
progrès du retour à la raison et d'enfoncer plus
profondément la mélancolie et les idées misanthropiques
1.» Mais la raison principale est ailleurs: c'est que la
religion peut jouer le double rôle de nature et de règle,
puisqu'elle a pris, dans l'habitude ancestrale, dans l'éducation,
dans l'exercice quotidien, la profondeur de la nature, et qu'elle
est en même temps principe constant de coercition. Elle
est à la fois spontanéité et contrainte,
et dans cette mesure, elle détient les seules forces qui
peuvent, dans l'éclipse de la raison, contrebalancer les
violences sans mesure de la folie; ses préceptes, «lorsqu'on
en a été fortement imprégné au début
de la vie, deviennent presque des principes de notre nature: et
leur pouvoir de coercition est souvent éprouvé,
même pendant l'excitation délirante de la folie.
Encourager l'influence des principes religieux sur l'esprit de
l'insensé est d'une grande importance comme moyen de cure
2». Dans la dialectique de l'aliénation où
la raison se cache sans s'abolir, la religion constitue la forme
concrète de ce qui ne peut s'aliéner; elle porte
ce qu'il y a d'invincible dans la raison, ce qui subsiste sous
la folie comme quasi-nature, et autour d'elle comme sollicitation
incessante du milieu: «Le malade, au cours de ses intervalles
lucides ou pendant sa convalescence, pourrait profiter de la société
de ceux qui ont les mêmes opinions et les mêmes habitudes
que lui 3.» Elle assure la veille secrète de la raison
auprès de la folie, rendant ainsi plus prochaine, plus
immédiate, la contrainte qui sévissait déjà
dans l'internement classique. Là, le milieu religieux et
moral s'imposait de l'extérieur, de façon que la
folie fût refrénée, non guérie. À
la Retraite, la religion fait partie du mouvement qui indique
malgré tout la raison dans la folie, et qui ramène
de l'aliénation à la santé. La ségrégation
religieuse a un sens bien précis: il ne s'agit pas de préserver
les malades de l'influence profane des non-Quakers, mais de placer
1. Ibid., p. 23.
2. Ibid., p. 121. 3. Ibid., p. 23.
|PAGE 600
l'aliéné à l'intérieur d'un élément
moral où il se trouvera en débat avec lui-même
et avec son entourage; lui constituer un milieu où, loin
d'être protégé, il sera maintenu dans une
perpétuelle inquiétude, sans cesse menacé
par la Loi et la Faute.
«Le principe de la peur, qui est rarement diminué
dans la folie, est considéré comme d'une grande
importance pour le traitement des fous 1.», La Peur apparaît
comme personnage essentiel de l'asile. Figure déjà
ancienne, sans doute, si on songe aux terreurs de l'internement.
Mais celles-ci cernaient la folie de l' extérieur, marquant
la limite de la raison et de la déraison, et jouant d'un
double pouvoir: sur les violences de la fureur pour les contenir,
et sur la raison elle-même pour la tenir à l'écart;
cette peur était toute de surface. Celle qui est instaurée
à la Retraite est toute en profondeur: elle va de la raison
à la folie comme une médiation, comme l'évocation
d'une commune nature qui leur appartiendrait encore, et par laquelle
elle pourrait nouer leur lien. La terreur qui régnait était
le signe le plus visible de l'aliénation de la folie dans
le monde classique; la peur maintenant est douée d'un pouvoir
de désaliénation, qui lui permet de restaurer comme
une très primitive connivence entre le fou et l'homme de
raison. Elle doit les solidariser à nouveau. Maintenant
la folie ne devra plus, ne pourra plus faire peur; elle aura peur,
sans recours ni retour, entièrement livrée par là
à la pédagogie du bon sens, de la vérité
et de la morale.
Samuel Tuke raconte comment on reçut à la Retraite
un maniaque, jeune et prodigieusement fort, et dont les accès
provoquaient la panique dans son entourage et même parmi
ses gardiens. Quand il entre à la Retraite il est chargé
de chaînes; il a des menottes; ses vêtements sont
attachés par des cordes. À peine est-il arrivé,
on lui ôte toutes ses entraves, et on le fait dîner
avec les surveillants; son agitation cesse aussitôt; «son
attention paraissait captivée par sa nouvelle situation».
Il est conduit à sa chambre; l'intendant lui adresse une
exhortation pour lui expliquer que toute la maison est organisée
pour la plus grande
1. Ibid., p. 141.
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liberté et le plus grand confort de tous, qu'on ne lui
fera subir aucune contrainte à condition qu'il ne se mette
pas en faute contre les règlements de la maison, ou les
principes généraux de la morale humaine. Pour sa
part, l'intendant affirme qu'il ne souhaite pas faire usage des
moyens de coercition qui sont à sa disposition. «Le
maniaque fut sensible à la douceur de ce traitement. Il
promit de se contraindre lui-même.», Il lui arrivait
encore de s'agiter, de vociférer, et d'effrayer ses compagnons.
L'intendant lui rappelait menaces et promesses du premier jour;
s'il ne se calmait pas, on serait obligé de revenir aux
anciens sévices. L'agitation du malade augmentait alors
pendant un certain temps, puis déclinait rapidement. «Il
écoutait alors avec attention les exhortations de son amical
visiteur. Après de semblables conversations, le malade
était en général en meilleur état
pendant plusieurs jours.» Au bout de quatre mois, il quittait
la Retraite, entièrement guéri 1. Ici, la peur s'adresse
au malade, de façon directe, non par des instruments, mais
en un discours; il ne s'agit pas de limiter une liberté
qui fait rage, mais de cerner et d'exalter une région de
responsabilité simple, où toute manifestation de
folie se trouvera liée à un châtiment. L'obscure
culpabilité, qui nouait autrefois faute et déraison,
est ainsi déplacée; le fou, en tant qu'être
humain originairement doué de raison, n'est plus coupable
d'être fou; mais le fou, en tant que fou, et à l'intérieur
de cette maladie dont il n'est plus coupable, doit se sentir responsable
de tout ce qui en elle peut troubler la morale et la société,
et ne s'en prendre qu'à lui-même des châtiments
qu'il reçoit. L'assignation de culpabilité n'est
plus le mode de rapport qui s'instaure entre le fou et l'homme
raisonnable dans leur généralité; elle devient
à la fois la forme de coexistence concrète de chaque
fou avec son gardien, et la forme de conscience que l'aliéné
doit prendre de sa propre folie.
Il faut donc réévaluer les significations qu'on
prête à l'oeuvre de Tuke: libération des aliénés,
abolition des contraintes, constitution d'un milieu humain -ce
ne sont là que des justifications. Les opérations
réelles ont été différentes.
1. Ibid., pp. 146-147.
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En fait, Tuke a créé un asile où il a substitué
à la terreur libre de la folie, l'angoisse close de la
responsabilité; la peur ne règne plus de l'autre
côté des portes de la prison, elle va sévir
main tenant sous les scellés de la conscience. Les terreurs
séculaires dans lesquelles l'aliéné se trouvait
pris, elles ont été transférées par
Tuke au coeur même de la folie. L'asile ne sanctionne plus
la culpabilité du fou, c'est vrai; mais il fait plus, il
l'organise; ill'organise pour le fou comme conscience de soi,
et rapport non réciproque au gardien; il l'organise pour
l'homme raisonnable, comme conscience de l'autre, et intervention
thérapeutique dans l'existence du fou. C'est-à-dire
que par cette culpabilité le fou devient objet de châtiment
toujours offert à lui-même et à l'autre; et
de la reconnaissance de ce statut d'objet, de la prise de conscience
de sa culpabilité, le fou doit revenir à sa conscience
de sujet libre et responsable, et par conséquent à
la raison. Ce mouvement par lequel, s'objectivant pour l'autre,
l'aliéné revient par là à sa liberté,
c'est le mouvement qu'on trouve aussi bien dans le Travail que
dans le Regard.
N'oublions pas que nous sommes dans un monde Quaker où
Dieu bénit les hommes dans les signes de leur prospérité.
Le travail vient en première ligne dans le «traitement
moral» tel qu'il est pratiqué à la Retraite.
En lui-même, le travail possède une force de contrainte
supérieure à toutes les formes de coercition physique,
en ceci que la régularité des heures, les exigences
de l'attention, l'obligation de parvenir à un résultat
détachent le malade d'une liberté d'esprit qui lui
serait funeste et l'engagent dans un système de responsabilités:
«Le travail régulier doit être préféré,
aussi bien du point de vue physique que moral...; il est ce qu'il
y a de plus agréable pour le malade, et ce qu'il y a de
plus opposé aux illusions de sa maladie 1.» Par là
l'homme rentre dans l'ordre des commandements de Dieu; il soumet
sa liberté à des lois qui sont à la fois
celles de la réalité et celles de la morale. Dans
cette mesure le travail de l'esprit n'est pas à déconseiller;
encore faut-il bannir avec la dernière rigueur tous les
exercices de l'imagination, qui sont toujours de complicité
1. Ibid., p. 156.
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avec les passions, les désirs, ou toutes les illusions
délirantes. Au contraire l'étude de ce qu'il y a
d'éternel dans la nature et de plus conforme à la
sagesse et à la bonté de la Providence a la plus
grande efficacité pour réduire les libertés
démesurées du fou, et lui faire découvrir
les formes de sa responsabilité. «Les diverses branches
des mathématiques et des sciences naturelles forment les
sujets les plus utiles auxquels peuvent s'employer les esprits
des insensés 1.» Dans l'asile, le travail sera dépouillé
de toute valeur de production; il ne s'imposera qu'à titre
de règle morale pure; limitation de la liberté,
soumission à l'ordre, engagement de la responsabilité,
à seule fin de désaliéner l'esprit perdu
dans l'excès d'une liberté que la contrainte physique
ne limite qu'apparemment.
Plus efficace encore que le travail, le regard des autres, ce
que Tuke appelle le «besoin d'estime»: «Ce principe
de l'esprit humain influence sans aucun doute notre conduite générale,
dans une proportion très inquiétante, bien que souvent
d'une manière secrète, et il agit avec une force
toute particulière lors que nous sommes introduits dans
un nouveau cercle de relations 2.» Le fou dans l'internement
classique était, lui aussi, offert au regard: mais ce regard
au fond ne l'atteignait pas lui-même; il atteignait seulement
sa surface monstrueuse, son animalité visible; et il comportait
au moins une forme de réciprocité, puisque l'homme
sain pouvait y lire, comme en un miroir, le mouvement imminent
de sa propre chute. Le regard que Tuke instaure maintenant comme
une des grandes composantes de l'existence asilaire, est à
la fois plus profond et moins réciproque. Il doit chercher
à traquer le fou dans les signes les moins sensibles de
sa folie, là où elle s'articule secrètement
sur la raison et commence à peine à s'en détacher;
et ce regard, le fou ne peut le rendre sous aucune forme, car
il est seulement regardé; il est comme le nouveau venu,
le dernier arrivant dans le monde de la raison. Tuke avait organisé
tout un cérémonial autour de ces conduites du regard.
Il s'agissait de soirées selon la mode anglaise où
chacun devait mimer
1. Ibid., p. 183.
2. Ibid., p. 157.
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l'existence sociale dans toutes ses exigences formelles, sans
que rien d'autre ne circule que le regard qui épie toute
incongruité, tout désordre, toute maladresse où
se trahirait la folie. Les directeurs et les surveillants de la
Retraite convient donc régulièrement quelques malades
à des «tea-parties»; les invités «revêtent
leurs meilleurs costumes, et rivalisent les uns avec les autres
en politesse et en bienséance. On leur offre le meilleur
menu, et on les traite avec autant d'attention que s'ils étaient
des étrangers. La soirée se passe généralement
dans la meilleure harmonie et dans le plus grand contentement.
Il arrive rarement qu'un événement désagréable
se produise. Les malades contrôlent à un degré
extraordinaire leurs différents penchants; cette scène
suscite à la fois l'étonnement et une satisfaction
bien touchante 1.» Curieusement, ce rite n'est pas celui
du rapprochement, du dialogue, de la connaissance mutuelle; c'est
l'organisation tout autour du fou d'un monde où tout lui
serait semblable et prochain, mais où lui-même resterait
étranger, l'Étranger par excellence qu'on ne juge
pas seulement sur les apparences, mais sur tout ce qu'elles peuvent
trahir et révéler malgré elles. Rappelé
sans cesse à ce rôle vide du visiteur inconnu, et
récusé dans tout ce qu'on peut connaître de
lui, attiré ainsi à la surface de lui-même
par un personnage social dont on lui impose, silencieusement,
par le regard, la forme et le masque, le fou est invité
à s'objectiver aux yeux de la raison raisonnable comme
l'étranger parfait, c'est-à-dire celui dont l'étrangeté
ne se laisse pas percevoir. La cité des hommes raisonnables
ne l'accueille qu'à ce titre et au prix de cette conformité
à l'anonyme.
On voit qu'à la Retraite la suppression partielle 2 des
contraintes physiques faisait partie d'un ensemble dont l'élément
essentiel était la constitution d'un «self restraint»
où la liberté du malade, engagée dans le
travail et dans le regard des autres, est menacée sans
cesse par la reconnaissance
1. Ibid.,p. 178.
2. Bien des contraintes physiques étaient encore employées
à la Retraite. Pour forcer les malades à manger,
Tuke recommande l'usage d'une simple clef de porte qu'on introduit
de force entre les mâchoires et qu'on fait tourner à
volonté. Il note que par ce moyen on court moins souvent
le risque de casser les dents des malades (S. TUKE, op. cit.,
p. 170).
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de la culpabilité. Là où on croyait avoir
affaire à une simple opération négative qui
dénoue des liens et délivre la nature la plus profonde
de la folie, il faut bien reconnaître qu'il s'agit d'une
opération positive qui l'enferme dans le système
des récompenses et des punitions, et l'inclut dans le mouvement
de la conscience morale. Passage d'un monde de la Réprobation
à un univers de Jugement. Mais en même temps une
psychologie de la folie devient possible, puisque sous le regard
elle est sans cesse appelée, à la surface d'elle-même,
à nier sa dissimulation. On ne la juge que sur ses actes;
on ne lui fait pas de procès d'intention, et il ne s'agit
pas de sonder ses secrets. Elle n'est responsable que de cette
partie d'elle-même qui est visible. Tout le reste est réduit
au silence. La folie n'existe plus que comme être vu. Cette
proximité qui s'instaure dans l'asile, que les chaînes
ni les grilles ne viennent plus rompre, ce n'est pas elle qui
permettra la réciprocité: elle n'est que voisinage
du regard qui surveille, qui épie, qui s'approche pour
mieux voir, mais éloigne toujours davantage puisqu'il n'accepte
et ne reconnaît que les valeurs de l'Etranger. La science
des maladies mentales, telle qu'elle pourra se développer
dans les asiles, ne sera jamais que de l'ordre de l'observation
et du classement. Elle ne sera pas dialogue. Et ne pourra l'être
vraiment que du jour où la psychanalyse aura exorcisé
ce phénomène du regard, essentiel à l'asile
du XIXe siècle, et qu'elle aura substitué à
sa magie silencieuse les pouvoirs du langage. Encore serait-il
plus juste de dire qu'elle a doublé le regard absolu du
surveillant de la parole indéfiniment monologuée
du surveillé -conservant ainsi la vieille structure asilaire
du regard non-réciproque, mais en l'équilibrant,
dans une réciprocité non-symétrique, par
la structure nouvelle du langage sans réponse.
Surveillance et Jugement: déjà se dessine un personnage
nouveau qui va être essentiel dans l'asile du XIXe siècle.
Tuke lui-même en dessine le profil, lorsqu'il raconte l'histoire
d'un maniaque, sujet à des crises de violences irrépressibles.
Un jour qu'il se promenait avec l'intendant dans le jardin de
la maison, il entre brusquement dans une phase d'excitation, il
s'éloigne de quelques pas, saisit une grosse pierre et
fait déjà le geste de la lancer sur son
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compagnon. L'intendant s'arrête, fixe le malade dans les
yeux; puis il avance de quelques pas, et «, d'un ton de
voix résolu, il lui commande de déposer la pierre»;
à mesure qu'il s'approche, le malade baisse la main, puis
laisse tomber son arme; «il se laissa alors conduire tranquillement
dans sa chambre 1». Quelque chose vient de naître,
qui n'est plus répression, mais autorité. Jusqu'à
la fin du XVIIIe siècle le monde des fous n'était
peuplé que par le pouvoir abstrait et sans visage qui les
tenait enfermés; et dans ces limites, il était vide,
vide de tout ce qui n'est pas la folie elle-même; les gardiens
souvent étaient recrutés parmi les malades eux-mêmes.
Tuke établit au contraire entre gardiens et malades, entre
raison et folie, un élément médiateur. L'espace
réservé par la société à l'aliénation
va être maintenant hanté par ceux qui sont «de
l'autre côté», et qui représentent à
la fois les prestiges de l'autorité qui enferme et la rigueur
de la raison qui juge. Le surveillant intervient, sans armes,
sans instruments de contrainte, par le regard et le langage seulement;
il avance vers la folie, dépouillé de tout ce qui
pourrait le protéger ou le rendre menaçant, se risquant
à une confrontation immédiate et sans recours. En
fait pourtant, ce n'est pas comme personne concrète qu'il
va affronter la folie, mais comme être de raison, chargé
par là même, et avant tout combat, de l'autorité
qui lui vient de n'être pas fou. La victoire de la raison
sur la déraison n'était assurée autrefois
que par la force matérielle, et dans une sorte de combat
réel. Maintenant le combat est toujours déjà
joué, la défaite de la déraison est inscrite
par avance dans la situation concrète où s'affrontent
le fou et le non-fou. L'absence de contrainte dans les asiles
du XIXe siècle n'est pas déraison libérée
mais folie depuis longtemps maîtrisée.
Pour cette raison nouvelle qui règne dans l'asile, la folie
ne représente pas la forme absolue de la contradiction,
mais plutôt un âge mineur, un aspect d'elle-même,
qui n'a pas droit à l'autonomie, et ne peut vivre qu'enté
sur le monde de la raison. La folie est enfance. Tout est organisé
à la Retraite pour que les aliénés soient
minorisés. On les y considère «comme des enfants
qui ont un superflu de
1. Ibid., pp. 172-173.
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force et qui en font un emploi dangereux. Il leur faut des peines
et des récompenses présentes; tout ce qui est un
peu éloigné n'a point d'effet sur eux. Il faut leur
appliquer un nouveau système d'éducation, donner
un nouveau cours à leurs idées; les subjuguer d'abord,
les encourager ensuite, les appliquer au travail, leur rendre
ce travail agréable par des moyens attrayants 1».
Depuis bien longtemps déjà, le droit avait tenu
les aliénés pour des mineurs; mais c'était
là une situation juridique, abstraitement définie
par l'interdiction et la curatelle; ce n'était pas un mode
concret de rapports d'homme à homme. L'état de minorité
devient chez Tuke un style d'existence pour les fous, et pour
les gardiens un mode de souveraineté. On insiste beaucoup
sur l'allure de«grande famille»que prend à
la Retraite la communauté des insensés et de leurs
surveillants. Apparemment cette «famille» place le
malade dans un milieu à la fois normal et naturel; en fait
elle l'aliène plus encore: la minorité juridique
dont on affectait le fou était destinée à
le protéger en tant que sujet de droit; cette structure
ancienne, en devenant forme de coexistence, le livre entièrement,
et comme sujet psychologique, à l'autorité et au
prestige de l'homme de raison, qui prend pour lui figure concrète
d'adulte, c'est-à-dire à la fois de domination et
de destination.
Dans la grande réorganisation des rapports entre folie
et raison, la famille, à la fin du XVIIIe siècle,
joue un rôle décisif -à la fois paysage imaginaire
et structure sociale réelle; c'est d'elle que part, c'est
vers elle que s'achemine l'oeuvre de Tuke. Lui prêtant le
prestige des valeurs primitives, et non encore compromises dans
le social, Tuke lui faisait jouer un rôle de désaliénation;
elle était, dans son mythe, l'antithèse de ce «milieu»
où le XVIIIe siècle voyait l'origine de toute folie.
Mais il l'a également introduite, sur un mode très
réel, dans le monde asilaire, où elle apparaît
à la fois comme vérité et comme norme de
tous les rapports qui peuvent s'instaurer entre le fou et l'homme
de raison. Par le fait même la minorité sous tutelle
de famille, statut juridique dans lequel s'aliénaient les
droits civils de l'insensé, devient situation psychologique
1. DELARIVE, loc. cit., p. 30.
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où s'aliène sa liberté concrète. Toute
l'existence de la folie, dans le monde qu'on lui prépare
maintenant, se trouve enveloppée dans ce qu'on pourrait
appeler, par anticipation, un «complexe parental».
Les prestiges du patriarcat revivent tout autour d'elle dans la
famille bourgeoise. C'est cette sédimentation historique
que la psychanalyse, plus tard, remettra à jour, lui prêtant
par un nouveau mythe le sens d'un destin qui sillonnerait toute
la culture occidentale et peut-être toute civilisation,
alors qu'elle a été lentement déposée
par elle, et qu'elle ne s'est solidifiée que tout récemment,
dans cette fin de siècle où la folie s'est trouvée
deux fois aliénée dans la famille -par le mythe
d'une désaliénation dans la pureté patriarcale,
et par une situation réellement aliénante dans un
asile constitué sur le mode familial. Désormais,
et pour un temps dont il n'est pas encore possible de fixer le
terme, les discours de la déraison seront indissociablement
liés à la dialectique mi-réelle, mi-imaginaire
de la Famille. Et là où, dans leurs violences, il
fallait lire profanations ou blasphèmes, il faudra déchiffrer
désormais l'attentat incessant contre le Père. Ainsi
dans le monde moderne, ce qui avait été la grande
confrontation irréparable de la raison et de la déraison
deviendra la sourde butée des instincts contre la solidité
de l'institution familiale et contre ses symboles les plus archaïques.
Il y a une étonnante convergence entre le mouvement des
institutions de base et cette évolution de la folie dans
le monde de l'internement. L'économie libérale,
nous l'avons vu, tendait à confier à la famille
plutôt qu'à l'État le soin d'assister pauvres
et malades: la famille devenait ainsi le lieu de la responsabilité
sociale. Mais si le malade peut être confié à
la famille, il n'en est pas de même du fou, qui est trop
étranger et inhumain. Tuke, précisément,
reconstitue de manière artificielle autour de la folie
une famille de simulacre, qui est parodie institutionnelle, mais
situation psychologique réelle. Là où la
famille vient à faire défaut, il lui substitue un
décor familial fictif à travers signes et attitudes.
Mais par un croisement très curieux, il viendra un jour
où elle se trouvera déchargée de son rôle
d'assistance et de soulagement à l'égard du malade
en général, tandis qu'elle gardera les valeurs fictives
qui concernent la folie;
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et bien longtemps après que la maladie des pauvres sera
redevenue affaire d'Etat, l'asile maintiendra l'insensé
dans la fiction impérative de la famille; le fou restera
mineur, et longtemps la raison gardera pour lui les traits du
Père.
Fermé sur ces valeurs fictives, l'asile sera protégé
de l'histoire et de l'évolution sociale. Dans l'esprit
de Tuke, il s'agissait de constituer un milieu qui mimerait les
formes les plus anciennes, les plus pures, les plus naturelles
de la coexistence: milieu le plus humain possible, en étant
le moins social possible. En fait, il a découpé
la structure sociale de la famille bourgeoise, l'a reconstituée
symboliquement dans l'asile, et l'a laissée dériver
dans l'histoire. L'asile, toujours décalé vers des
structures et des symboles anachroniques, sera par excellence
inadapté et hors du temps. Et là même où
l'animalité manifestait une présence sans histoire
et toujours recommencée, vont remonter lentement les marques
sans mémoire des vieilles haines, des vieilles profanations
familiales, les signes oubliés de l'inceste et du châtiment.
Chez Pinel, aucune ségrégation religieuse. Ou plutôt
une ségrégation qui s'exerce en sens inverse de
celle pratiquée par Tuke. Les bienfaits de l'asile rénové
seront offerts à tous, à presque tous, sauf aux
fanatiques «qui se croient inspirés et cherchent
à faire d'autres prosélytes». Bicêtre
et la Salpêtrière, selon le coeur de Pinel, forment
la figure complémentaire de la Retraite.
La religion ne doit pas être substrat moral de la vie asilaire,
mais purement et simplement objet médical: «Les opinions
religieuses, dans un hôpital d'aliénés, ne
doivent être considérées que sous un rapport
purement médical, c'est-à-dire qu'on doit écarter
toute autre considération de culte public et de politique,
et qu'il faut seulement rechercher s'il importe de s'opposer à
l'exaltation des idées et des sentiments qui peuvent naître
de cette source pour concourir efficacement à la guérison
de certains aliénés 1.» Source d'émotions
vives et d'images effrayantes qu'il suscite
1. Traité médico-philosophique, p. 265.
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par les terreurs de l'au-delà, le catholicisme provoque
fréquemment la folie; il fait naître des croyances
délirantes, entretient des hallucinations, conduit les
hommes au désespoir et à la mélancolie. Il
ne faut pas s'étonner si «en compulsant les registres
de l'hospice des aliénés de Bicêtre, on trouve
inscrits beaucoup de prêtres et de moines, ainsi que des
gens de la campagne égarés par un tableau effrayant
de l'avenir 1». Moins s'étonner encore de voir, au
fil des années, varier le nombre des folies religieuses.
Sous l'Ancien Régime et pendant la Révolution, la
vivacité des croyances superstitieuses, ou la violence
des luttes qui ont opposé la République à
l'Église catholique ont multiplié les mélancolies
d'origine religieuse. La paix revenant, le Concordat effaçant
les luttes, ces formes de délire disparaissent; en l'an
X, on comptait encore 50 % de folie religieuse parmi les mélancoliques
de la Salpêtrière, 33 % l'année suivante,
et 18 % seulement en l'an XII 2. L'asile doit donc être
libéré de la religion et de toutes ses parentés
imaginaires; il faut se garder de laisser «aux mélancoliques
par dévotion» leurs livres de piété;
l' expérience «apprend que c'est le moyen le plus
sûr de perpétuer l'aliénation ou même
de la rendre incurable, et plus on accorde cette permission, moins
on parvient à calmer les inquiétudes et les scrupules
3». Rien ne nous éloigne plus de Tuke et de ses rêves
d'une communauté religieuse qui serait en même temps
le lieu privilégié des guérisons de l'esprit,
que cette idée d'un asile neutralisé, comme purifié
de ces images et de ces passions que le christianisme fait naître,
et qui font dériver l'esprit vers l'erreur. l'illusion,
bientôt le délire et les hallucinations.
Mais il s'agit pour Pinel de réduire les formes imaginaires,
non le contenu moral de la religion. Il y a en elle, une fois
qu'elle est décantée, un pouvoir de désaliénation
qui dissipe les images, calme les passions, et restitue l'homme
à ce qu'il peut y avoir en lui d'immédiat et d'essentiel:
elle peut l'approcher de sa vérité morale. Et c'est
1. Ibid., p. 458.
2. PINEL, op. cit. L'ensemble des statistiques établies
par Pinel se trouve aux pages 427-437.
3. ibid., p. 268.
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en ceci qu'elle est capable souvent de guérir. Pinel raconte
quelques histoires, voltairiennes de style. Celle, par exemple,
d'une jeune femme de vingt-cinq ans, «d'une constitution
forte, unie par le mariage à un homme faible et délicat»;
elle avait des «crises d'hystérie fort violentes;
elle imaginait être possédée par le démon
qui, suivant elle, prenait des formes variées et faisait
entendre tantôt des chants d'oiseaux, tantôt des sons
lugubres, quelquefois des cris perçants». Par bonheur,
le curé du lieu est plus féru de religion naturelle
que savant dans les pratiques de l'exorcisme; il croit à
la guérison par la bienveillance de la nature; cet «homme
éclairé, d'un caractère doux et persuasif,
prit de l'ascendant sur l'esprit de la malade et parvint à
la faire sortir de son lit, à l'engager à reprendre
ses travaux domestiques et même à lui faire bêcher
son jardin... Ce qui fut suivi des effets les plus heureux et
d'une guérison qui s'est soutenue pendant trois années
1». Ramenée à l'extrême simplicité
de ce contenu moral, la religion ne peut pas manquer d'être
de connivence avec la philosophie, avec la médecine, avec
toutes les formes de sagesse et de science qui peuvent restaurer
la raison dans un esprit égaré. Il y a même
des cas où la religion peut servir comme de traitement
préliminaire et préparer ce qui sera fait à
l'asile: témoin cette jeune fille «d'un tempérament
ardent quoique très sage et très pieuse»,
qui est partagée entre «les penchants de son coeur
et les principes sévères de sa conduite» ;
son confesseur, après lui avoir en vain conseillé
de s'attacher à Dieu, lui propose les exemples d'une sainteté
ferme et mesurée, et lui «oppose le meilleur remède
aux grandes passions, la patience et le temps». Conduite
à la Salpêtrière, elle fut traitée
sur l'ordre de Pinel, «suivant les mêmes principes
moraux» et sa maladie fut «de peu de durée
2». L'asile recueille ainsi, non le thème social
d'une religion où les hommes se sentent frères dans
une même communion et dans une même communauté,
mais le pouvoir moral de la consolation, de la confiance, et d'une
fidélité docile à la nature. Il doit reprendre
le travail
1. Ibid.,pp. 116-117.
2. ibid., pp. 270-271.
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moral de la religion, hors de son texte fantastique, au niveau
seulement de la vertu, du labeur et de la vie sociale.
L'asile, domaine religieux sans religion, domaine de la morale
pure, de l'uniformisation éthique. Tout ce qui pouvait
conserver en lui la marque des vieilles différences vient
à s'effacer. Les derniers souvenirs du sacré s'éteignent.
Autrefois, la maison d'internement avait hérité,
dans l'espace social, des limites presque absolues de la léproserie;
elle était terre étrangère. L'asile doit
figurer maintenant la grande continuité de la morale sociale.
Les valeurs de la famille et du travail, toutes les vertus reconnues,
règnent à l'asile. Mais d'un règne double.
D'abord, elles règnent en fait, au coeur de la folie elle-même;
sous les violences et le désordre de l'aliénation,
la nature solide des vertus essentielles n'est pas rompue. Il
y a une morale, tout à fait primitive, qui à l'ordinaire
n'est pas entamée, même par la pire démence;
c'est elle qui tout à la fois apparaît et opère
dans la guérison: «Je ne puis en général
que rendre un témoignage éclatant aux vertus pures
et aux principes sévères que manifeste souvent la
guérison. Nulle part, excepté dans les romans, je
n'ai vu des époux plus dignes d'être chéris,
des pères ou mères plus tendres, des amants plus
passionnés, des personnes plus attachées à
leurs devoirs que la plupart des aliénés heureusement
amenés à l'époque de la convalescence 1.»
Cette vertu inaliénable est à la fois vérité
et résolution de la folie. C'est pourquoi, si elle règne,
elle devra, de plus, régner. L'asile réduira les
différences, réprimera les vices, effacera les irrégularités.
Il dénoncera tout ce qui s'oppose aux vertus essentielles
de la société: le célibat, -«le nombre
des filles tombées dans l'idiotisme est 7 fois plus grand
que le nombre des femmes mariées pour l'an XI et l'an XIII;
pour la démence, la proportion est de deux à quatre
fois; on peut donc présumer que le mariage pour les femmes
est une sorte de préservatif contre les deux espèces
d'aliénation les plus invétérées et
le plus souvent incurables 2»; -la débauche, l'inconduite
et «l'extrême perversité des moeurs»,
-«l'habitude du vice
1. ibid., p. 141.
2. Ibid.,p. 417.
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comme celle de l'ivrognerie, d'une galanterie illimitée,
et sans choix, celle d'une conduite désordonnée
ou d'une insouciance apathique peuvent dégrader peu à
peu la raison et aboutir à une aliénation déclarée
1» -; la paresse, -«c'est le résultat le plus
constant et le plus unanime de l'expérience que dans tous
les asiles publics, comme les prisons et les hospices, le plus
sûr et peut-être l'unique garant de maintien de la
santé, des bonnes moeurs et de l'ordre est la loi d'un
travail mécanique rigoureusement exécuté
2». L'asile se donne pour but le règne homogène
de la morale, son extension rigoureuse à tous ceux qui
tendent à y échapper.
Mais par le fait même, il laisse surgir une différence;
si la loi ne règne pas universellement, c'est qu'il y a
des hommes qui ne la reconnaissent pas, une classe de la société
qui vit dans le désordre, dans la négligence, et
presque dans l'illégalité: «Si d'un côté
on voit des familles prospérer une longue suite d'années
au sein de l'ordre et de la concorde, combien d'autres, surtout
dans les classes inférieures de la société,
affligent les regards par le tableau repoussant de la débauche,
des dissensions et d'une détresse honteuse! C'est là,
suivant mes notes de chaque jour, la source la plus féconde
de l'aliénation qu'on a à traiter dans les hospices
3.»
En un seul et même mouvement, l'asile, entre les mains de
Pinel, devient un instrument d'uniformisation morale et de dénonciation
sociale. Il s'agit de faire régner sous les espèces
de l'universel une morale, qui s'imposera de l'intérieur
à celles qui lui sont étrangères et où
l'aliénation est déjà donnée avant
de se manifester chez les individus. Dans le premier cas, l'asile
devra agir comme éveil et réminiscence, invoquant
une nature oubliée; dans le second, il devra agir par déplacement
social, pour arracher l'individu à sa condition. L'opération,
telle qu'elle était pratiquée à la Retraite
était encore simple: ségrégation religieuse
à des fins de purification morale. Celle qui est pratiquée
par Pinel est relativement complexe: il
1. ibid., pp. 122-123.
2. ibid., p. 237. 3. ibid., pp. 29-30.
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s'agit d'opérer des synthèses morales, d'assurer
une continuité éthique entre le monde de la folie
et celui de la raison, mais en pratiquant une ségrégation
sociale qui garantisse à la morale bourgeoise une universalité
de fait et lui permette de s'imposer comme un droit à toutes
les formes de l'aliénation.
À l'âge classique, indigence, paresse, vices et folie
se mêlaient en une même culpabilité à
l'intérieur de la déraison; les fous avaient été
pris dans le grand internement de la misère et du chômage,
mais tous avaient été promus, au voisinage de la
faute, jusqu'à l'essence de la chute. La folie, maintenant,
s'apparente à la déchéance sociale, qui en
apparaît confusément comme la cause, le modèle
et la limite. Un demi-siècle plus tard, la maladie mentale
deviendra dégénérescence. Désormais,
la folie essentielle, et qui menace réellement, c'est elle
qui monte des bas-fonds de la société.
L'asile de Pinel ne sera pas, en retrait du monde, un espace de
nature et de vérité immédiate comme celui
de Tuke, mais un domaine uniforme de législation, un lieu
de synthèses morales où s'effacent les aliénations
qui naissent aux limites extérieures de la société
1. Toute la vie des internés, toute la conduite à
leur égard des surveillants et des médecins sont
organisées par Pinel pour que ces synthèses morales
soient opérées. Et ceci par trois moyens principaux:
1° Le silence. Le cinquième des enchaînés
délivrés par Pinel était un ancien ecclésiastique
que sa folie avait fait chasser de l'Église; atteint d'un
délire de grandeur, il se prenait pour le Christ; c'était
«le sublime de l'arrogance humaine en délire».
Entré à Bicêtre en 1782, voici douze
1. Pinel a toujours donné le privilège à
l'ordre de la législation sur le progrès de la connaissance.
Dans une lettre à son frère du 1.' janvier 1779:
«Si on jette un coup d'oeil sur les législations
qui ont fleuri sur le globe, on verra que, dans l'institution
de la société, chacune a précédé
la lumière des sciences et des arts qui suppose un peuple
policé et amené par les circonstances et le cours
des âges à cette autorité qui fait éclore
le germe des lettres... On ne dira pas que les Anglais doivent
leur législation à l'état florissant des
sciences et des arts, qu'elle a précédé de
plusieurs siècles. Quand ces fiers insulaires se sont distingués
par leur génie et leur talent, leur législation
était ce qu'elle pouvait être» (in SÉMELAIGNE,
Aliénistes et philanthropes, pp. 19-20).
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ans maintenant qu'il est aux chaînes. Par l'orgueil de
son maintien, la grandiloquence de ses propos, il constitue un
des spectacles les plus appréciés de tout l'hôpital;
mais comme il sait qu'il est en train de revivre la Passion du
Christ, «il supporte avec patience ce long martyre, et les
sarcasmes continuels auxquels l'expose sa manie». Pinel
l'a désigné pour faire partie du lot des douze premiers
délivrés, bien que son délire soit toujours
aussi aigu. Mais il n'agit pas avec lui comme avec les autres:
pas d'exhortations, pas de promesses exigées; sans prononcer
une parole, il lui fait retirer ses chaînes, et «ordonne
expressément que chacun imite sa réserve et n'adresse
pas un seul mot à ce pauvre aliéné. Cette
défense qui est observée rigoureusement produit
sur cet homme si gonflé de lui-même un effet bien
plus sensible que les fers et le cachot; il se sent humilié
d'un abandon et d'un isolement si nouveau pour lui au milieu de
son entière liberté. Enfin, après de longues
hésitations, on le voit de son propre mouvement venir se
mêler à la société des autres malades;
dès ce jour, il revient à des idées plus
sensées et plus justes 1».
La délivrance prend ici un sens paradoxal. Le cachot, les
chaînes, le spectacle continuel, les sarcasmes formaient
pour le délire du malade comme l'élément
de sa liberté. Reconnu par là même, et fasciné
de l'extérieur par tant de complicités, il ne pouvait
être délogé de sa vérité immédiate.
Mais les chaînes qui tombent, cette indifférence
et le mutisme de tous l'enferment dans l'usage restreint d'une
liberté vide; il est livré en silence à une
vérité non reconnue qu'il manifestera en vain puisqu'on
ne la regarde plus, et dont il ne pourra pas tirer exaltation
puisqu'elle n'est pas même humiliée. C'est l'homme
lui-même, non sa projection dans le délire, qui se
trouvera maintenant humilié: à la contrainte physique
est substituée une liberté qui rencontre à
chaque instant les limites de la solitude; au dialogue du délire
et de l'offense, le monologue d'un langage qui s'épuise
dans le silence des autres; à toute la parade de la présomption
et de l'outrage, l'indifférence. Dès lors, plus
réellement enfermé qu'il ne pouvait l'être
1. Scipion PINEL, Traité du régime sanitaire des
aliénés, p. 63.
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dans un cachot ou dans des chaînes, prisonnier de rien
d'autre que de lui-même, le malade est pris dans un rapport
à soi qui est de l'ordre de la faute, et dans un non-rapport
aux autres qui est de l'ordre de la honte. Les autres sont innocentés,
ils ne sont plus persécuteurs; la culpabilité est
déplacée vers l'intérieur, montrant au fou
qu'il n'était fasciné que par sa propre présomption;
les visages ennemis s'effacent; il ne sent plus leur présence
comme regard, mais comme refus d'attention, comme regard détourné;
les autres ne sont plus pour lui qu'une limite qui se recule sans
cesse à mesure qu'il avance. Délivré de ses
chaînes, il est enchaîné maintenant, par la
vertu du silence, à la faute et à la honte. Il se
sentait puni, et il y voyait le signe de son innocence; libre
de tout châtiment physique, il faut qu'il s'éprouve
coupable. Son supplice faisait sa gloire; sa délivrance
doit l'humilier.
Comparé au dialogue incessant de la raison et de la folie,
pendant la Renaissance, l'internement classique avait été
une mise au silence. Mais celle-ci n'était pas totale:
le langage s'y trouvait plutôt engagé dans les choses
que réellement supprimé. L'internement, les prisons,
les cachots, jusqu'aux supplices mêmes nouaient entre la
raison et la déraison un dialogue muet, qui était
lutte. Ce dialogue lui-même est maintenant dénoué;
le silence est absolu; il n'y a plus entre la folie et la raison
de langue commune; au langage du délire ne peut répondre
qu'une absence de langage, car le délire n'est pas fragment
de dialogue avec la raison, il n'est pas langage du tout; il ne
renvoie, dans la conscience enfin silencieuse, qu'à la
faute. Et c'est à partir de là seulement qu'un langage
commun redeviendra possible, dans la mesure où il sera
celui de la culpabilité reconnue. «Enfin, après
de longues hésitations, on le voit, de son propre mouvement,
venir se mêler à la société des autres
malades...» L'absence de langage, comme structure fondamentale
de la vie asilaire, a pour corrélatif la mise au jour de
l'aveu. Lorsque Freud dans la psychanalyse renouera prudemment
l'échange, ou plutôt se mettra à nouveau à
l'écoute de ce langage, désormais effrité
dans le monologue, faut-il s'étonner que les formulations
entendues soient toujours celles de la faute? Dans ce silence
invétéré, la faute avait gagné les
sources mêmes de la parole.
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2° La reconnaissance en miroir. À la Retraite, le fou
était regardé, et se savait vu; mais à l'exception
de ce regard direct, qui ne lui permettait en revanche de se saisir
elle-même que de biais, la folie n'avait pas prise immédiate
sur soi. Chez Pinel, au contraire, le regard ne jouera qu'à
l'intérieur de l'espace défini par la folie, sans
surface ni limites extérieures. Elle se verra elle-même,
elle sera vue par elle-même -à la fois pur objet
de spectacle et sujet absolu.
«Trois aliénés, qui se croyaient autant de
souverains et qui prenaient chacun le titre de Louis XVI, se disputent
un jour les droits à la royauté, et les font valoir
avec des formes un peu trop énergiques. La surveillante
s'approche de l'un d'eux et le tirant un peu à l'écart:
Pourquoi, lui dit-elle, entrez-vous en dispute avec ces gens-là
qui sont visiblement fous. Ne sait-on pas que vous devez être
reconnu pour Louis XVI? Ce dernier, flatté de cet hommage,
se retire aussitôt en regardant les deux autres avec une
hauteur dédaigneuse. Le même artifice réussit
avec le second. Et c'est ainsi que dans un instant il ne reste
plus de trace de dispute 1. C'est là le premier moment,
celui de l'exaltation. La folie est appelée à se
regarder elle-même, mais chez les autres: elle apparaît
en eux comme prétention non fondée, c'est-à-dire
comme dérisoire folie; cependant, dans ce regard qui condamne
les autres, le fou assure sa propre justification, et la certitude
d'être adéquat à son délire. La fêlure
entre la présomption et la réalité ne se
laisse reconnaître que dans l'objet. Elle est entièrement
masquée au contraire dans le sujet, qui devient vérité
immédiate et juge absolu: la souveraineté exaltée
qui dénonce la fausse souveraineté des autres les
en dépossède, et se confirme par là dans
la plénitude sans défaillance de sa présomption.
La folie, comme simple délire, est projetée sur
les autres; comme parfaite inconscience, elle est entièrement
assumée.
C'est à ce moment que le miroir, de complice, devient démystificateur.
Un autre malade de Bicêtre se croyait roi lui aussi, s'exprimant
toujours «avec le ton du commandement et de l'autorité
suprême». Un jour où il était plus
1. Cité in SÉMELAIGNE, Aliénistes et philanthropes.
Appendice, p. 502.
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calme, le surveillant l'approche, et lui demande, s'il est souverain,
comment il ne met pas fin à sa détention et pourquoi
il reste confondu avec les aliénés de toutes espèces.
Reprenant son discours les jours suivants, «il lui fait
voir peu à peu le ridicule de ses prétentions exagérées,
lui montre un autre aliéné convaincu lui aussi depuis
longtemps qu'il était revêtu du pouvoir suprême
et devenu un objet de dérision. Le maniaque se sent d'abord
ébranlé, bientôt il met en doute son titre
de souverain, enfin il parvient à reconnaître ses
écarts chimériques. Ce fut dans une quinzaine de
jours que s'opéra cette révolution morale si inattendue
et, après quelques mois d'épreuves, ce père
respectueux a été rendu à sa famille 1».
Voici donc venue la phase de l'abaissement: identifié présomptueusement
à l'objet de son délire, le fou se reconnaît
en miroir dans cette folie dont il a dénoncé la
ridicule prétention; sa solide souveraineté de sujet
s'effondre dans cet objet qu'il a démystifié en
l'assumant. Il est maintenant impitoyablement regardé par
lui-même. Et dans le silence de ceux qui représentent
la raison, et n'ont fait que tendre le miroir périlleux,
il se reconnaît comme objectivement fou.
On a vu par quels moyens -et par quelles mystifications -la thérapeutique
du XVIIIe siècle essayait de persuader le fou de sa folie
pour mieux l'en affranchir 2. Ici le mouvement est d'une tout
autre nature; il ne s'agit pas de dissiper l'erreur par le spectacle
imposant d'une vérité, même feinte; il s'agit
d'atteindre la folie dans son arrogance plus que dans son aberration.
L'esprit classique condamnait dans la folie un certain aveuglement
à la vérité; à partir de Pinel, on
verra en elle plutôt un élan venu des profondeurs,
qui déborde les limites juridiques de l'individu, ignore
les assignations morales qui lui sont fixées et tend à
une apothéose de soi. Pour le XIXe siècle le modèle
initial de la folie sera de se croire Dieu, alors que pour les
siècles précédents il était de refuser
Dieu. C'est donc dans le spectacle d'elle-même, comme déraison
humiliée, que la folie pourra trouver son salut, lorsque,
captivée dans la subjectivité absolue de son délire,
elle en
1. Philippe PINEL, loc. cit., p. 256.
2. Cf. IIe partie, chap. V.
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surprendra l'image dérisoire et objective dans le fou identique.
La vérité s'insinue, comme par surprise (et non
par violence à la manière du XVIIIe siècle),
dans ce jeu des regards réciproques où elle ne voit
jamais qu'elle-même. Mais l'asile, dans cette communauté
de fous, a disposé les miroirs de telle sorte, que le fou
ne peut manquer, au bout du compte, de se surprendre malgré
lui comme fou. Libérée des chaînes qui faisaient
d'elle un pur objet regardé, la folie perd, de manière
paradoxale, l'essentiel de sa liberté, qui est celle de
l'exaltation solitaire; elle devient responsable de ce qu'elle
sait de sa vérité; elle s'emprisonne dans son regard
indéfiniment renvoyé à elle-même; elle
est enchaînée finalement à l'humiliation d'être
objet pour soi. La prise de conscience est liée maintenant
à la honte d'être identique à cet autre, d'être
compromis en lui, et de s'être déjà méprisé
avant d'avoir pu se reconnaître et se connaître.
30 Le jugement perpétuel. Par ce jeu de miroir, comme par
le silence, la folie est appelée sans répit à
se juger elle-même. Mais en outre, elle est à chaque
instant jugée de l'extérieur; jugée non par
une conscience morale ou scientifique, mais par une sorte de tribunal
invisible qui siège en permanence. L'asile dont rêve
Pinel, et qu'il a en partie réalisé à Bicêtre,
mais surtout à la Salpêtrière, est un microcosme
judiciaire. Pour être efficace, cette justice doit être
redoutable dans son aspect; tout l'équipement imaginaire
du juge et du bourreau doit être présent à
l'esprit de l'aliéné, pour qu'il comprenne bien
à quel univers du jugement il est maintenant livré.
La mise en scène de la justice, dans tout ce qu'elle a
de terrible et d'implacable, fera donc partie du traitement. Un
des internés de Bicêtre avait un délire religieux
animé par une terreur panique de l'Enfer; il ne pensait
pouvoir échapper à la damnation éternelle
que par une abstinence rigoureuse. Il fallait que cette crainte
d'une justice lointaine fût compensée par la présence
d'une justice immédiate et plus redoutable encore: «Le
cours irrésistible de ses idées sinistres pouvait-il
être autrement contrebalancé que par l'impression
d'une crainte vive et profonde?» Un soir, le directeur se
présente à la porte du malade «avec un appareil
propre à l'effrayer, l'oeil en feu, un ton de voix foudroyant,
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un groupe de gens de service pressés autour de lui, et
armés de fortes chaînes qu'ils agitent avec fracas.
On met un potage auprès de l'aliéné et on
lui intime l'ordre le plus précis de le prendre durant
la nuit, s'il ne veut pas encourir les traitements les plus cruels.
On se retire, et on laisse l'aliéné dans l'état
le plus pénible de fluctuation entre l'idée de la
punition dont il est menacé et la perspective effrayante
des tourments de l'autre vie. Après un combat intérieur
de plusieurs heures, la première idée l'emporte
et il se détermine à prendre sa nourriture 1».
L'instance judiciaire qu'est l'asile n'en reconnaît aucune
autre. Elle juge immédiatement, et en dernier ressort.
Elle possède ses propres instruments de punition, et elle
en use à son gré. L'ancien internement se pratiquait
le plus souvent en dehors des formes juridiques normales; mais
il imitait les châtiments des condamnés, usant des
mêmes prisons, des mêmes cachots, des mêmes
sévices physiques. La justice qui règne dans l'asile
de Pinel n'emprunte pas à l'autre justice ses modes de
répression; elle invente les siens. Ou plutôt elle
utilise les méthodes thérapeutiques qui s'étaient
répandues au cours du XVIIIe siècle pour en faire
des châtiments. Et ce n'est pas un des moindres paradoxes
de l'oeuvre «philanthropique» et «libératrice»
de Pinel, que cette conversion de la médecine en justice,
de la thérapeutique en répression. Dans la médecine
de l'époque classique, bains et douches étaient
utilisés comme remèdes en rapport avec les songeries
des médecins sur la nature du système nerveux: il
s'agissait de rafraîchir l'organisme, de détendre
les fibres brûlantes et desséchées 2; il est
vrai qu'on ajoutait aussi, parmi les conséquences heureuses
de la douche froide, l'effet psychologique de la surprise désagréable,
qui interrompt le cours des idées, et change la nature
des sentiments; mais nous sommes là encore dans le paysage
des rêves médicaux. Avec Pinel l'usage de la douche
devient franchement judiciaire; la douche, c'est la punition habituelle
du tribunal de simple police qui siège en permanence à
l'asile:
1. PINEL, Traité médico-philosophique, pp. 207-208.
2. Cf. supra, IIe partie, chap. IV.
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«Considérées comme moyen de répression,
elles suffisent souvent pour soumettre à la loi générale
d'un travail des mains une aliénée qui en est susceptible,
pour vaincre un refus obstiné de nourriture, et dompter
les aliénées entraînées par une sorte
d'humeur turbulente et raisonnée 1.»
Tout est organisé pour que le fou se reconnaisse dans ce
monde du jugement qui l'enveloppe de toutes parts; il doit se
savoir surveillé, jugé et condamné; de la
faute à la punition, le lien doit être évident,
comme une culpabilité reconnue par tous: «On profite
de la circonstance du bain, on rappelle la faute commise, ou l'omission
d'un devoir important, et à l'aide d'un robinet on lâche
brusquement un courant d'eau froide sur la tête, ce qui
déconcerte souvent l'aliénée, ou écarte
une idée prédominante par une impression forte et
inattendue; veut-elle s'obstiner, on réitère la
douche, mais en évitant avec soin le ton de dureté
et des termes choquants propres à révolter; on lui
fait entendre au contraire que c'est pour son propre avantage
et avec regret qu'on a recours à ces mesures violentes;
on y mêle quelquefois la plaisanterie, en prenant soin de
ne pas la porter trop loin 2.» Cette évidence presque
arithmétique de la punition, le châtiment répété
autant de fois qu'il le faut, la reconnaissance de la faute par
la répression qui en est faite, tout cela doit aboutir
à l'intériorisation de l'instance judiciaire, et
à la naissance du remords dans l'esprit du malade: c'est
à ce point seulement que les juges acceptent de faire cesser
le châtiment, certains qu'il se prolongera indéfiniment
dans la conscience. Une maniaque avait l'habitude de déchirer
ses vêtements et de briser tous les objets qui étaient
à portée de sa main; on lui administre la douche,
on la soumet au gilet de force; elle paraît, enfin, «humiliée
et consternée»; mais de peur que cette honte soit
passagère et le remords trop superficiel, «le directeur,
pour lui imprimer un sentiment de terreur, lui parle avec la fermeté
la plus énergique, mais sans colère, et lui annonce
qu'elle sera désormais traitée avec la plus grande
sévérité». Le résultat souhaité
ne se fait pas attendre: «Son repentir s'annonce
1. PINEL, Traité médico-philosophique, p. 205.
2. Ibid., p. 205.
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par un torrent de larmes qu'elle verse pendant près de
deux heures 1.» Le cycle est doublement achevé: la
faute est punie, et son auteur se reconnaît coupable.
Il y a pourtant des aliénés qui échappent
à ce mouvement et résistent à la synthèse
morale qu'il opère. Ceux-là seront reclus à
l'intérieur même de l'asile, formant une nouvelle
population internée, celle qui ne peut même pas relever
de la justice. Quand on parle de Pinel et de son oeuvre de libération,
on omet trop souvent cette seconde réclusion. Nous avons
vu déjà qu'il refusait le bénéfice
de la réforme asilaire aux «dévotes qui se
croient inspirées, qui cherchent sans cesse à faire
d'autres prosélytes, et qui se font un plaisir perfide
d'exciter les autres aliénées à la désobéissance
sous prétexte qu'il vaut mieux obéir à Dieu
qu'aux hommes». Mais la réclusion et le cachot seront
également obligatoires pour «celles qui ne peuvent
être pliées à la loi générale
du travail et qui toujours dans une activité malfaisante,
se plaisent à harceler les autres aliénées,
à les provoquer, et à exciter sans cesse des sujets
de discorde» et pour les femmes «qui ont durant leurs
accès une propension irrésistible à dérober
tout ce qui tombe sous leurs mains 2». Désobéissance
par fanatisme religieux, résistance au travail, et vol,
les trois grandes fautes contre la société bourgeoise,
les trois attentats majeurs contre ses valeurs essentielles ne
sont pas excusables, même par la folie; ils méritent
l'emprisonnement pur et simple, l'exclusion dans tout ce qu'elle
peut avoir de rigoureux, puisqu'ils manifestent tous la même
résistance à l'uniformisation morale et sociale,
qui forme la raison d'être de l'asile tel que le conçoit
Pinel.
Jadis, la déraison était mise hors jugement pour
être livrée dans l'arbitraire aux pouvoirs de la
raison. Maintenant, elle est jugée: et non pas en une seule
fois, à l'entrée de l'asile, de manière à
être reconnue, classée et innocentée pour
toujours; elle est prise au contraire dans un jugement perpétuel,
qui ne cesse de la poursuivre et d'appliquer ses sanctions, de
proclamer des fautes, et d'exiger des amendes honorables, d'exclure
enfin ceux dont les
1 Ibid., p. 206.
2. Ibid., p. 291, note 1.
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fautes risquent de compromettre pour longtemps le bon ordre social.
La folie n'a échappé à l'arbitraire que pour
entrer dans une sorte de procès indéfini pour lequel
l'asile fournit à la fois policiers, instructeurs, juges
et bourreaux; un procès où toute faute de la vie,
par une vertu propre à l'existence asilaire, devient crime
social, surveillé, condamné et châtié;
un procès qui n'a d'issue que dans un recommencement perpétuel
sous la forme intériorisée du remords. Le fou «délivré»
par Pinel et, après lui, le fou de l'internement moderne,
sont des personnages en procès; s'ils ont le privilège
de n'être plus mêlés ou assimilés à
des condamnés, ils sont condamnés à être,
à chaque instant, sous le coup d'un acte d'accusation dont
le texte n'est jamais donné, car c'est toute leur vie asilaire
qui le formule. L'asile de l'âge positiviste, tel qu'on
fait gloire à Pinel de l'avoir fondé, n'est pas
un libre domaine d'observation, de diagnostic et de thérapeutique;
c'est un espace judiciaire où on est accusé, jugé
et condamné, et dont on ne se libère que par la
version de ce procès dans la profondeur psychologique,
c'est-à-dire par le repentir. La folie sera punie à
l'asile, même si elle est innocentée au-dehors. Elle
est pour longtemps, et jusqu'à nos jours au moins, emprisonnée
dans un monde moral.
*
Au silence, à la reconnaissance en miroir, à ce
jugement perpétuel, il faudrait ajouter une quatrième
structure propre au monde asilaire, tel qu'il se constitue à
la fin du XVIIIe siècle: c'est l'apothéose du personnage
médical. De toutes, elle est sans doute la plus importante,
puisqu'elle va autoriser non seulement des contacts nouveaux entre
le médecin et le malade, mais un nouveau rapport entre
l'aliénation et la pensée médicale et commander
finalement toute l'expérience moderne de la folie. Jusqu'à
présent, on ne trouvait dans l'asile que les structures
mêmes de l'internement, mais décalées et déformées.
Avec le nouveau statut du personnage médical, c'est le
sens le plus profond de l'internement qui est aboli: la maladie
mentale, dans les significations que nous lui connaissons maintenant,
est alors rendue possible.
|PAGE 624
L'oeuvre de Tuke et celle de Pinel, dont l'esprit et les valeurs
sont si différents, viennent se rejoindre dans cette transformation
du personnage médical. Le médecin, nous l'avons
vu, n'avait pas de part à la vie de l'internement. Or il
devient la figure essentielle de l'asile. Il en commande l'entrée.
Le règlement de la Retraite le précise: «En
ce qui concerne l'admission des malades, le comité doit,
en général, exiger un certificat signé par
un médecin... On doit aussi établir si le malade
est atteint d'une affection autre que la folie. Il est souhaitable
également qu'un rapport soit joint, qui indique depuis
combien le sujet est malade, et le cas échéant,
quels sont les médicaments qui ont été utilisés
1.» Depuis la fin du XVIIIe siècle, le certificat
médical était devenu à peu près obligatoire
pour l'internement des fous 2. Mais à l'intérieur
même de l'asile, le médecin prend une place prépondérante,
dans la mesure où il l'aménage en un espace médical.
Pourtant, et c'est là l'essentiel, l'intervention du médecin
ne se fait pas en vertu d'un savoir ou d'un pouvoir médical
qu'il détiendrait en propre, et qui serait justifié
par un corps de connaissances objectives. Ce n'est pas comme savant
que l'homo medicus prend autorité dans l'asile, mais comme
sage. Si la profession médicale est requise, c'est comme
garantie juridique et morale, non pas au titre de la science 3.
Un homme d'une haute conscience, d'une vertu intègre, et
qui a une longue expérience de l'asile pourrait aussi bien
se substituer à lui 4. Car le travail médical n'est
qu'une partie d'une immense tâche morale qui doit être
accomplie à l'asile, et qui seule peut assurer la guérison
de l'insensé: «Une loi inviolable dans la direction
de tout
1. Règlement de la Retraite. Section III, art. 5, cité
in S. TUKE, loc. cit., pp. 89-90.
2. «L'admission des fous ou des insensés dans les
établissements qui leur sont ou leur seront destinés
dans toute l'étendue du département de Paris se
fera sur un rapport de médecin et de chirurgien légalement
reconnus.» (Projet de Règlement sur l'admission des
insensés, adopté par le département de Paris,
cité in TUETEY, III, p. 500.)
3. Langermann et Kant, dans le même esprit, préféraient
que le rôle essentiel fût tenu par un «philosophe».
Ce n'est pas en opposition, au contraire, avec ce que pensaient
Tuke et Pinel.
4. Cf. ce que Pinel dit de Pussin et de sa femme, dont il fait
ses adjoints à la Salpêtrière (SÉMELAIGNE,
Aliénistes et philanthropes, Appendice, p. 502).
|PAGE 625
établissement public ou particulier d'aliénés
ne doit-elle pas être d'accorder au maniaque toute la latitude
de liberté que peut permettre sa sûreté personnelle,
ou celle des autres, de proportionner sa répression à
la gravité plus ou moins grande ou au danger de ses écarts...,
de recueillir tous les faits qui peuvent servir à éclairer
le médecin dans le traitement, d'étudier avec soin
les variétés particulières des moeurs et
des tempéraments, et de déployer enfin à
propos la douceur ou la fermeté, des formes conciliatrices
ou le ton imposant de l'autorité et d'une sévérité
inflexible 1?», Selon Samuel Tuke, le premier médecin
qui fut désigné à la Retraite, se recommandait
par sa «persévérance infatigable»,;
sans doute n'avait-il aucune connaissance particulière
des maladies mentales lorsqu'il entra à la Retraite, mais
c'était «un esprit sensible qui savait bien que de
l'application de son habileté dépendaient les intérêts
les plus chers de ses semblables». Il essaya les différents
remèdes que lui suggéraient son bon sens et l'expérience
de ses prédécesseurs. Mais il fut vite déçu,
non que les résultats fussent mauvais, ou que le nombre
des guérisons fût minime: «Mais les moyens
médicaux étaient si imparfaitement reliés
au développement de la guérison qu'il ne put s'empêcher
de soupçonner qu'ils étaient plutôt des concomitants
que des causes 2.» Il se rendit compte alors qu'il y avait
peu à faire par les méthodes médicales connues
jusqu'alors. Les soucis d'humanité l'emportèrent
chez lui, et il décida de n'utiliser aucun médicament
qui fût trop désagréable au malade. Mais il
ne faudrait pas croire que le rôle du médecin avait
une mince importance à la Retraite: par les visites qu'il
fait régulièrement aux malades, par l'autorité
qu'il exerce dans la maison et qui le place au-dessus de tous
les surveillants, «le médecin possède sur
l'esprit des malades une influence plus grande que celle de toutes
les autres personnes qui ont à veiller sur eux 3».
On croit que Tuke et Pinel ont ouvert l'asile à la connaissance
médicale. Ils n'ont pas introduit une science, mais
1. PINEL, loc. cit., pp. 292-293.
2. S. TUKE, loc. cit., pp. 110-111. 3. Ibid., p. 115.
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un personnage, dont les pouvoirs n'empruntaient à ce savoir
que leur déguisement, ou, tout au plus, leur justification.
Ces pouvoirs, par nature, sont d'ordre moral et social; ils prennent
racine dans la minorité du fou, dans l'aliénation
de sa personne, non de son esprit. Si le personnage médical
peut cerner la folie, ce n'est pas qu'il la connaisse, c'est qu'
il la maîtrise; et ce qui pour le positivisme fera figure
d'objectivité n'est que l'autre versant, la retombée
de cette domination. «C'est un objet très important
de gagner la confiance de ces infirmes, et d'exciter en eux des
sentiments de respect et d'obéissance, ce qui ne peut être
que le fruit de la supériorité du discernement,
d'une éducation distinguée et de la dignité
dans le ton et dans les manières. La sottise, l'ignorance
et le défaut de principes, soutenus par une dureté
tyrannique, peuvent exciter la crainte, mais ils inspirent toujours
le mépris. Le surveillant d'un hospice d'aliénés
qui a acquis de l'ascendant sur eux, dirige et règle leur
conduite à son gré; il doit être doué
d'un caractère ferme, et déployer dans l'occasion
un appareil imposant de puissance. Il doit peu menacer, mais exécuter,
et s'il est désobéi, la punition doit suivre aussitôt
1.» Le médecin n'a pu exercer son autorité
absolue sur le monde asilaire que dans la mesure où, dès
l'origine, il a été Père et Juge, Famille
et Loi, sa pratique médicale ne faisant bien longtemps
que commenter les vieux rites de l'Ordre, de l'Autorité
et du Châtiment. Et Pinel reconnaît bien que le médecin
guérit lorsque, hors des thérapeutiques modernes,
il met en jeu ces figures immémoriales.
Il cite le cas d'une jeune fille de dix-sept ans que ses parents
avaient élevée avec «une extrême indulgence»;
elle était tombée dans un «délire gai
et folâtre sans qu'on puisse en déterminer la cause»;
à l'hôpital, on l'avait traitée avec la plus
grande douceur; mais elle avait toujours un certain «air
altier» qui ne pouvait être toléré à
l'asile; elle ne parlait «de ses parents qu'avec aigreur».
On décide de la soumettre à un régime de
stricte autorité; «le surveillant pour dompter ce
caractère inflexible saisit le
1. HASLAM, Observations on insanity with practical remarks on
this disease, Londres, 1798, cité par PINEL, loc. cit.,
pp. 253-254.
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moment du bain et s'exprime avec force contre certaines personnes
dénaturées qui osent s'élever contre les
ordres de leurs parents et méconnaître leur autorité.
Il la prévient qu'elle sera traitée désormais
avec toute la sévérité qu'elle mérite,
puisqu'elle s'oppose elle-même à sa guérison
et qu'elle dissimule avec une obstination insurmontable la cause
primitive de sa maladie». Par cette rigueur nouvelle et
cette menace, la malade se sent «profondément émue...;
elle finit par convenir de ses torts et fait un aveu ingénu
d'être tombée dans l'égarement de la raison
à la suite d'un penchant de coeur contrarié, en
nommant l'objet qui en avait été l'objet».
Après ce premier aveu, la guérison devient facile:
«Il s'est opéré un changement des plus favorables;
...elle est désormais soulagée et ne peut assez
exprimer sa reconnaissance envers le surveillant qui a fait cesser
ses agitations continuelles, et a ramené dans son coeur
la tranquillité et le calme.» Il n'est pas un moment
de ce récit qu'on ne puisse transcrire en termes de psychanalyse.
Tant il est vrai que le personnage médical selon Pinel
devait agir, non pas à partir d'une définition objective
de la maladie ou d'un certain diagnostic classificateur, mais
en s'appuyant sur ces prestiges où sont enclos les secrets
de la Famille, de l'Autorité, de la Punition et de l'Amour;
c'est en faisant jouer ces prestiges, en prenant le masque du
Père et du Justicier, que le médecin, par un de
ces brusques raccourcis qui laissent de côté sa compétence
médicale, devient l'opérateur presque magique de
la guérison, et prend figure de thaumaturge; il suffit
qu'il regarde et qu'il parle, pour que les fautes secrètes
apparaissent, pour que les présomptions insensées
s'évanouissent, et que la folie finalement s'ordonne à
la raison. Sa présence et sa parole sont douées
de ce pouvoir de désaliénation, qui d'un coup découvre
la faute et restaure l'ordre de la morale.
C'est un curieux paradoxe de voir la pratique médicale
entrer dans ce domaine incertain de quasi-miracle au moment où
la connaissance de la maladie mentale essaie de prendre un sens
de positivité. D'un côté la folie se met à
distance dans un champ objectif où disparaissent les menaces
de la déraison; mais en ce même instant le fou tend
à former avec le médecin, et dans une unité
sans partage,
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une sorte de couple, où la complicité se noue par
de très vieilles appartenances. La vie asilaire telle que
Tuke et Pinel l'ont constituée a permis la naissance de
cette structure fine qui va être la cellule essentielle
de la folie -structure qui forme comme un microcosme où
sont symbolisées les grandes structures massives de la
société bourgeoise et de ses valeurs: rapports Famille-Enfants,
autour du thème de l'autorité paternelle; rapports
Faute-Châtiment, autour du thème de la justice immédiate;
rapports Folie-Désordre, autour du thème de l'ordre
social et moral. C'est de là que le médecin détient
son pouvoir de guérison; et c'est dans la mesure où
par tant de vieilles attaches le malade se trouve déjà
aliéné dans le médecin, à l'intérieur
du couple médecin-malade, que le médecin a le pouvoir
presque miraculeux de le guérir.
Au temps de Pinel et de Tuke, ce pouvoir n'avait rien d'extraordinaire;
il s'expliquait et se démontrait dans la seule efficacité
des conduites morales; il n'était pas plus mystérieux
que le pouvoir du médecin du XVIIIe siècle lorsqu'il
diluait les fluides ou détendait les fibres. Mais très
vite le sens de cette pratique morale a échappé
au médecin, dans la mesure même où il enfermait
son savoir dans les normes du positivisme: dès le début
du XIXe siècle, le psychiatre ne savait plus très
bien quelle était la nature du pouvoir qu'il avait hérité
des grands réformateurs, et dont l'efficace lui paraissait
si étrangère à l'idée qu'il se faisait
de la maladie mentale, et à la pratique de tous les autres
médecins.
Cette pratique psychiatrique épaissie en son mystère,
et rendue obscure à ceux-là mêmes qui l'utilisaient,
est pour beaucoup dans la situation étrange du fou à
l'intérieur du monde médical. D'abord, parce que
la médecine de l'esprit, pour la première fois dans
l'histoire de la science occidentale, va prendre une autonomie
presque complète: depuis les Grecs, elle n'était
qu'un chapitre de la médecine, et nous avons vu Willis
étudier les folies sous la rubrique des «maladies
de la tête» ; après Pinel et Tuke, la psychiatrie
va devenir une médecine d'un style particulier: les plus
acharnés à découvrir l'origine de la folie
dans les causes organiques ou dans les dispositions héréditaires
n'échapperont pas à ce style. Ils y échapperont
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même d'autant moins que ce style particulier -avec la mise
en jeu de pouvoirs moraux de plus en plus obscurs -sera à
l'origine d'une sorte de mauvaise conscience; ils s'enfermeront
d'autant plus dans le positivisme qu'ils sentiront leur pratique
y échapper davantage.
À mesure que le positivisme s'impose à la médecine
et à la psychiatrie singulièrement, cette pratique
devient plus obscure, le pouvoir du psychiatre plus miraculeux,
et le couple médecin-malade s'enfonce davantage dans un
monde étrange. Aux yeux du malade, le médecin devient
thaumaturge; l'autorité qu'il empruntait à l'ordre,
à la morale, à la famille, il semble la détenir
maintenant de lui-même; c'est en tant qu'il est médecin
qu'on le croit chargé de ces pouvoirs, et tandis que Pinel,
avec Tuke, soulignait bien que son action morale n'était
pas liée nécessairement à une compétence
scientifique, on croira, et le malade le premier, que c'est dans
l'ésotérisme de son savoir, dans quelque secret,
presque démoniaque, de la connaissance, qu'il a trouvé
le pouvoir de dénouer les aliénations; et de plus
en plus le malade acceptera cet abandon entre les mains d'un médecin
à la fois divin et satanique, hors de mesure humaine en
tout cas; de plus en plus il s'aliénera en lui, acceptant
d'un bloc et à l'avance tous ses prestiges, se soumettant
d'entrée de jeu à une volonté qu'il éprouve
comme magique, et à une science qu'il suppose prescience
et divination, devenant ainsi au bout du compte le corrélatif
idéal et parfait de ces pouvoirs qu'il projette sur le
médecin, pur objet sans autre résistance que son
inertie, tout prêt à être précisément
cette hystérique dans laquelle Charcot exaltait la merveilleuse
puissance du médecin. Si on voulait analyser les structures
profondes de l'objectivité dans la connaissance et dans
la pratique psychiatrique au XIXe siècle, de Pinel à
Freud 1, il faudrait justement montrer que cette objectivité
est dès l'origine une chosification d'ordre magique, qui
n'a pu s'accomplir qu'avec la complicité du malade lui-même
et à partir d'une pratique morale transparente et claire
au départ, mais peu à peu oubliée à
1. Ces structures persistent toujours dans la psychiatrie non
psychanalytique, et par bien des côtés encore dans
la psychanalyse elle-même.
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mesure que le positivisme imposait ses mythes de l'objectivité
scientifique; pratique oubliée dans ses origines et son
sens, mais toujours utilisée et toujours présente.
Ce qu'on appelle la pratique psychiatrique, c'est une certaine
tactique morale, contemporaine de la fin du XVIIIe siècle,
conservée dans les rites de la vie asilaire, et recouverte
par les mythes du positivisme.
Mais si le médecin devient vite thaumaturge pour le malade,
à ses propres yeux de médecin positiviste, il ne
peut l'être. Ce pouvoir obscur dont il ne connaît
plus l'origine, où il ne peut pas déchiffrer la
complicité du malade, et où il ne consentirait pas
à reconnaître les anciennes puissances dont il est
fait, il faut qu'il lui donne un statut; et puisque rien dans
la connaissance positive ne peut justifier un pareil transfert
de volonté, ou de semblables opérations à
distance, le moment viendra vite où la folie sera tenue
elle-même pour responsable de ces anomalies. Ces guérisons
sans support, et dont il faut bien reconnaître qu'elles
ne sont pas de fausses guérisons, deviendront les vraies
guérisons de fausses maladies. La folie n'était
pas ce qu'on croyait ni ce qu'elle prétendait être;
elle était infiniment moins qu'elle-même: un ensemble
de persuasion et de mystification. On voit se dessiner ce qui
sera le pithiatisme de Babinski. Et par un étrange retour,
la pensée remonte près de deux siècles en
arrière à l'époque où entre folie,
fausse folie, et simulation de folie la limite était mal
établie -une même appartenance confuse à la
faute leur tenant lieu d'unité; et bien plus loin encore,
la pensée médicale opère finalement une assimilation
devant laquelle avait hésité toute la pensée
occidentale depuis la médecine grecque: l'assimilation
de la folie et de la folie -c'est-à-dire du concept médical
et du concept critique de folie. À la fin du XIXe siècle,
et dans la pensée des contemporains de Babinski, on trouve
ce prodigieux postulat, qu'aucune médecine n'avait encore
osé formuler: que la folie, après tout, n'est que
folie.
Ainsi, tandis que le malade mental est entièrement aliéné
dans la personne réelle de son médecin, le médecin
dissipe la réalité de la maladie mentale dans le
concept critique de folie. De telle sorte qu'il ne reste plus,
en dehors des formes vides de la pensée positiviste, qu'une
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seule réalité concrète: le couple médecin-malade
en qui se résument, se nouent et se dénouent toutes
les aliénations. Et c'est dans cette mesure que toute la
psychiatrie du XIXe siècle converge réellement vers
Freud, le premier qui ait accepté dans son sérieux
la réalité du couple médecin-malade, qui
ait consenti à n'en détacher ni ses regards ni sa
recherche, qui n'ait pas cherché à la masquer dans
une théorie psychiatrique tant bien que mal harmonisée
au reste de la connaissance médicale; le premier qui en
ait suivi en toute rigueur les conséquences. Freud a démystifié
toutes les autres structures asilaires: il a aboli le silence
et le regard, il a effacé la reconnaissance de la folie
par elle-même dans le miroir de son propre spectacle, il
fait taire les instances de la condamnation. Mais il a exploité
en revanche la structure qui enveloppe le personnage médical;
il a amplifié ses vertus de thaumaturge, préparant
à sa toute-puissance un statut quasi divin. Il a reporté
sur lui, sur cette seule présence, esquivée derrière
le malade et au-dessus de lui, en une absence qui est aussi présence
totale, tous les pouvoirs qui s'étaient trouvés
répartis dans l'existence collective de l'asile; il en
a fait le Regard absolu, le Silence pur et toujours retenu, le
Juge qui punit et récompense dans un jugement qui ne condescend
même pas jusqu'au langage; il en a fait le miroir dans lequel
la folie, dans un mouvement presque immobile, s'éprend
et se déprend d'elle-même.
Vers le médecin, Freud a fait glisser toutes les structures
que Pinel et Tuke avaient aménagées dans l'internement.
Il a bien délivré le malade de cette existence asilaire
dans laquelle l'avaient aliéné ses «libérateurs»;
mais il ne l'a pas délivré de ce qu'il y avait d'essentiel
dans cette existence; il en a regroupé les pouvoirs, les
a tendus au maximum, en les nouant entre les mains du médecin;
il a créé la situation psychanalytique, où,
par un court-circuit génial, l'aliénation devient
désaliénante, parce que, dans le médecin,
elle devient sujet.
Le médecin, en tant que figure aliénante, reste
la clef de la psychanalyse. C'est peut-être parce qu'elle
n'a pas supprimé cette structure ultime, et qu'elle y a
ramené toutes les autres, que la psychanalyse ne peut pas,
ne pourra pas entendre les
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voix de la déraison, ni déchiffrer pour eux-mêmes
les signes de l'insensé. La psychanalyse peut dénouer
quelques-unes des formes de la folie; elle demeure étrangère
au travail souverain de la déraison. Elle ne peut ni libérer
ni transcrire, à plus forte raison expliquer ce qu'il y
a d'essentiel dans ce labeur.
Depuis la fin du XVIIIe siècle, la vie de la déraison
ne se manifeste plus que dans la fulguration d'oeuvres comme celles
de Hölderlin, de Nerval, de Nietzsche ou d'Artaud, -indéfiniment
irréductibles à ces aliénations qui guérissent,
résistant par leur force propre à ce gigantesque
emprisonnement moral, qu'on a l'habitude d'appeler, par antiphrase
sans doute, la libération des aliénés par
Pinel et par Tuke.
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