| TROISIÈME PARTIE
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Introduction
J'étais pour eux les Petites-Maisons tout entières.
“Un après-midi, j'étais là, regardant
beaucoup, parlant peu, écoutant le moins que je pouvais,
lorsque je fus abordé par un des plus bizarres personnages
de ce pays où Dieu n'en a pas laissé manquer. C'est
un composé de hauteur, de bassesse, de bon sens et de déraison.»,
Dans le moment où le doute abordait ses périls majeurs,
Descartes prenait conscience qu'il ne pouvait pas être fou
-quitte à reconnaître longtemps encore et jusqu'au
malin génie que toutes les puissances de la déraison
veillaient autour de sa pensée; mais en tant que philosophe,
entreprenant de douter, de propos résolu, il ne pouvait
être “l'un de ces insensés”. Le Neveu
de Rameau, lui, sait bien -et c'est ce qu'il y a de plus obstiné
dans ses fuyantes certitudes -qu'il est fou. “Avant que
de commencer, il pousse un profond soupir, et porte ses deux mains
à son front; ensuite, il reprend un air tranquille, et
me dit: vous savez que je suis un ignorant, un fou, un impertinent
et un paresseux 1.”
Cette conscience d'être fou, elle est bien fragile encore.
Ce n'est pas la conscience close, secrète et souveraine,
de communiquer avec les profonds pouvoirs de la déraison;
le Neveu de Rameau est une conscience serve, ouverte à
tous les vents et transparente au regard des autres. Il est fou
parce qu'on le lui a dit et qu'on l'a traité comme tel:
1. Le Neveu de Rameau, DIDEROT, Oeuvres, Pléiade, p. 435.
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“ On m'a voulu ridicule et je me le suis fait 1.”
La déraison en lui est toute de surface, sans autre profondeur
que celle de l'opinion, soumise à ce qu'il y a de moins
libre, et dénoncée par ce qu'il y a de plus précaire
dans la raison. La déraison est tout entière au
niveau de la futile folie des hommes. Elle n'est rien d'autre
peut-être que ce mirage.
Quelle est donc la signification de cette existence déraisonnable
que figure le Neveu de Rameau, d'une manière qui est secrète
encore pour ses contemporains, mais qui est décisive pour
notre regard rétrospectif?
C'est une existence qui s'enfonce très loin dans le temps
-recueillant de très anciennes figures et, entre autres,
un profil de bouffonnerie qui rappelle le Moyen Âge, annonçant
aussi les formes les plus modernes de la déraison, celles
qui sont contemporaines de Nerval, de Nietzsche et d'Antonin Artaud.
Interroger le Neveu de Rameau dans le paradoxe de son existence
si voyante et pourtant inaperçue au XVIIIe siècle,
c'est se placer légèrement en retrait par rapport
à la chronique de l'évolution; mais c'est en même
temps se permettre d'apercevoir, dans leur forme générale,
les grandes structures de la déraison -celles qui sommeillent
dans la culture occidentale, un peu au-dessous du temps des historiens.
Et peut-être Le Neveu de Rameau nous apprendra-t-il hâtivement
par les figures bousculées de ses contradictions, ce qu'il
y a eu de plus essentiel, dans les bouleversements qui ont renouvelé
l'expérience de la déraison à l'âge
classique. Il faut l'interroger comme un paradigme raccourci de
l'histoire. Et puisque, pendant l'éclair d'un instant,
il dessine la grande ligne brisée qui va de la Nef des
fous aux dernières paroles de Nietzsche et peut-être
jusqu'aux vociférations d'Artaud, tâchons de savoir
ce que cache ce personnage, comment se sont affrontées
dans le texte de Diderot la raison, la folie et la déraison,
quels nouveaux rapports se sont noués entre elles. L'histoire
que nous aurons à écrire dans cette dernière
partie se loge à l'intérieur de l'espace ouvert
par la parole du Neveu; mais elle sera loin, évidemment,
de le couvrir en son entier. Dernier personnage en qui folie et
déraison se réunissent, le Neveu de Rameau est celui
en
1. Ibid., p. 468.
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qui le moment de la séparation est également préfiguré.
Dans les chapitres qui suivent nous tâcherons de retracer
le mouvement de cette séparation, dans ses premiers phénomènes
anthropologiques. Mais c'est seulement dans les derniers textes
de Nietzsche ou chez Artaud qu'elle prendra, pour la culture occidentale,
ses significations philosophiques et tragiques.
*
Donc, le personnage du fou fait sa réapparition dans le
Neveu de Rameau. Une réapparition en forme de bouffonnerie.
Comme le bouffon du Moyen Âge, il vit au milieu des formes
de la raison, un peu en marge sans doute puisqu'il n'est point
comme les autres, mais intégré pourtant puisqu'il
est là comme une chose, à la disposition des gens
raisonnables, propriété qu'on se montre et qu'on
se transmet. On le possède comme un objet. Mais aussitôt
lui-même dénonce l'équivoque de cette possession.
Car s'il est pour la raison objet d'appropriation, c'est qu'il
est pour elle objet de besoin. Besoin qui touche au contenu même
et au sens de son existence; sans le fou, la raison serait privée
de sa réalité, elle serait monotonie vide, ennui
d'elle-même, désert animal qui lui rendrait présente
sa propre contradiction: “ Maintenant qu'ils ne m'ont plus,
que font-ils? ils s'ennuient comme des chiens 1...» Mais
une raison qui n'est elle-même que dans la possession de
la folie, cesse de pouvoir se définir par l'immédiate
identité avec soi, et s'aliène dans cette appartenance:
“ Celui qui serait sage n'aurait point de fou; celui donc
qui a un fou n'est pas sage; s'il n'est pas sage, il est fou;
et peut-être, fût-il roi, le fou de son fou 2.»
La déraison devient la raison de la raison, -dans la mesure
même où la raison ne la reconnaît que sur le
mode de l'avoir.
Ce qui n'était que bouffonnerie dans le personnage dérisoire
de l'hôte importun, révèle, au bout du compte,
un imminent pouvoir de dérision. L'aventure du Neveu de
1. Ibid., p. 437.
2. Ibid., p. 468.
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Rameau raconte la nécessaire instabilité et le retournement
ironique de toute forme de jugement qui dénonce la déraison
comme lui étant extérieure et inessentielle. La
déraison remonte peu à peu vers ce qui la condamne,
lui imposant une sorte de servitude rétrograde; car une
sagesse qui croit instaurer avec la folie un pur rapport de jugement
et de définition -” celui-là est un fou”
a d'emblée posé un rapport de possession et d'obscure
appartenance: “ Celui-là est mon fou “, dans
la mesuré où je suis assez raisonnable pour reconnaître
sa folie, et où cette reconnaissance est la marque, le
signe, comme l'emblème de ma raison. La raison ne peut
pas dresser constat de folie, sans se compromettre elle-même
dans les relations de l'avoir. La déraison n'est pas hors
de la raison, mais justement en elle, investie, possédée
par elle, et chosifiée; c'est, pour la raison, ce qu'il
y a de plus intérieur et aussi de plus transparent, de
plus offert. Tandis que la sagesse et la vérité
sont toujours indéfiniment reculées pour la raison,
la folie n'est jamais que ce que la raison peut posséder
d'elle-même. “Longtemps il y a eu le fou du roi...
en aucun, il n'y a eu, en titre, le sage du roi 1.»,
Alors, le triomphe de la folie s'annonce à nouveau dans
un double retour: reflux de la déraison vers la raison
qui n'assure sa certitude que dans la possession de la folie;
remontée vers une expérience où l'une et
l'autre s'impliquent indéfiniment “ ce serait être
fou par un autre tour de folie de n'être pas fou...».
Et pourtant cette implication est d'un style tout différent
de celle qui menaçait la raison occidentale à la
fin du Moyen Âge et tout au long de la Renaissance. Elle
ne désigne plus ces régions obscures et inaccessibles
qui se transcrivaient pour l'imaginaire dans le mélange
fantastique des mondes au point ultime du temps; elle révèle
l'irréparable fragilité des relations d'appartenance,
la chute immédiate de la raison dans l'avoir où
elle cherche son être: la raison s'aliène dans le
mouvement même où elle prend possession de la déraison.
Dans ces quelques pages de Diderot, les rapports de la
1. Ibid.
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raison et de la déraison prennent un visage tout nouveau.
Le destin de la folie dans le monde moderne s'y trouve étrangement
préfiguré, et déjà presque engagé.
À partir de là, une ligne droite trace cet improbable
chemin qui d'une traite va jusqu'à Antonin Artaud.
*
À première vue, on aimerait situer le Neveu de Rameau
dans la vieille parenté des fous et des bouffons, et lui
restituer tous les pouvoirs d'ironie dont ils avaient été
chargés. Ne joue-t-il pas dans la mise à jour de
la vérité le rôle d'inattentif opérateur,
qui avait été si longtemps le sien au théâtre,
et que le classicisme avait profondément oublié?
N'arrive-t-il pas souvent à la vérité de
scintiller dans le sillage de son impertinence? Ces fous “
rompent cette fastidieuse uniformité que notre éducation,
nos conventions de société, nos bienséances
d'usage et de conduite ont introduite. S'il en paraît un
dans une compagnie, c'est un grain de levain qui fermente, et
qui restitue à chacun une portion de son individualité
naturelle. Il secoue, il agite, il fait approuver ou blâmer,
il fait sortir la vérité, il fait connaître
les gens de bien, il démasque les coquins 1».
Mais si la folie se charge ainsi de faire cheminer la vérité
à travers le monde, ce n'est plus parce que son aveuglement
communique avec l'essentiel par d'étranges savoirs, mais
par ceci seulement qu'elle est aveugle; son pouvoir n'est fait
que d'erreur: «Si nous disons quelque chose de bien, c'est,
comme des fous ou des philosophes, au hasard 2.” Ce qui
veut dire sans doute que le hasard est le seul lien nécessaire
entre la vérité et l' erreur, le seul chemin de
paradoxale certitude; et dans cette mesure la folie, comme exaltation
de ce hasard -hasard ni voulu ni cherché, mais livré
à lui-même -, apparaît comme la vérité
de la vérité, et tout aussi bien comme erreur manifestée;
car l'erreur manifestée, ce sont, portés en pleine
lumière du jour, et cet être qu'elle est, et ce non-être
qui la fait erreur.
1. Ibid., pp. 426-427.
2. Ibid.,p. 431.
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Et c'est là que la folie prend, pour le monde moderne,
un sens nouveau.
D'un côté la déraison est ce qu'il y a de
plus immédiatement proche de l'être, de plus enraciné
en lui: tout ce qu'elle peut sacrifier ou abolir de sagesse, de
vérité, et de raison, rend pur et plus pressant
l'être qu'elle manifeste. Tout retard, tout retrait de cet
être, toute médiation même lui sont insupportables:
«J'aime mieux être et même être impertinent
raisonneur que de n'être pas 1.»
Le Neveu de Rameau a faim et le dit. Ce qu'il y a de vorace et
d'éhonté chez le Neveu de Rameau, tout ce qui peut
renaître en lui de cynisme, ce n'est pas une hypocrisie
qui se décide à livrer ses secrets; car son secret
justement est de ne pouvoir pas être hypocrite; le Neveu
de Rameau n'est pas l'autre côté de Tartuffe; il
manifeste seulement cette immédiate pression de l'être
dans la déraison, l'impossibilité de la médiation
2. Mais dans le même temps, la déraison est livrée
au non-être de l'illusion, et elle s'épuise dans
la nuit. Si elle se réduit, par l'intérêt,
à ce qu'il y a de plus immédiat dans l'être,
elle mime également ce qu'il y a de plus lointain, de plus
fragile, de moins consistant dans l'apparence. Elle est à
la fois l'urgence de l'être et la pantomime du non-être,
l'immédiate nécessité, et l'indéfinie
réflexion du miroir. “ Le pis, c'est la posture contrainte
où nous tient le besoin. L'homme nécessiteux ne
marche pas comme un autre; il saute, il rampe, il se tortille,
il se traîne; il passe sa vie à prendre et à
exécuter des positions 3.» Rigueur du besoin et singerie
de l'inutile, la déraison est d'un seul mouvement cet égoïsme
sans recours ni partage et cette fascination par ce qu'il y a
de plus extérieur dans l'inessentiel. Le Neveu de Rameau,
c'est cette simultanéité même, cette extravagance
poussée, dans une volonté systématique de
délire, jusqu'au point de s'effectuer en pleine conscience,
et
1. Ibid., p. 433.
2. L'intérêt, dans Le Neveu de Rameau, indique justement
cette pression de l'être et cette absence de médiation.
On retrouve le même mouvement de pensée chez Sade;
sous une apparente proximité, c'est l'inverse de la philosophie
de «l'intérêt» (médiation vers
la vérité et la raison), qu'on rencontre couramment
au XVIIIe siècle.
3. Ibid., p. 500.
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comme expérience totale du monde: “ Ma foi, ce que
vous appelez la pantomime des gueux est le grand branle de la
terre 1.» Etre soi-même ce bruit, cette musique, ce
spectacle, cette comédie, se réaliser comme chose
et comme chose illusoire, être par là non seulement
chose, mais vide et néant, être le vide absolu de
cette absolue plénitude par laquelle on est fasciné
de l'extérieur, être finalement le vertige de ce
rien et de cet être dans leur cercle volubile, et l'être
à la fois jusqu'à l'anéantissement total
d'une conscience esclave et jusqu'à la suprême glorification
d'une conscience souveraine -tel est sans doute le sens du Neveu
de Rameau, qui profère au milieu du XVIIIe siècle,
et bien avant que ne soit totalement entendue la parole de Descartes,
une leçon bien plus anticartésienne que tout Locke,
tout Voltaire ou tout Hume.
Le Neveu de Rameau, dans sa réalité humaine, dans
cette frêle vie qui n'échappe à l'anonymat
que par un nom qui n'est pas même le sien -ombre d'une ombre
-c'est, au-delà et en deçà de toute vérité,
le délire, réalisé comme existence, de l'être
et du non-être du réel. Quand on songe, en revanche,
que le projet de Descartes était de supporter le doute
de manière provisoire jusqu'à l' apparition du vrai
dans la réalité de l'idée évidente,
on voit bien que le non-cartésianisme de la pensée
moderne, dans ce qu'il peut avoir de décisif, ne commence
pas avec une discussion sur les idées innées, ou
l'incrimination de l'argument ontologique, mais bien à
ce texte du Neveu de Rameau, à cette existence qu'il désigne
dans un renversement qui ne pouvait être entendu qu'à
l'époque de Hölderlin et de Hegel. Ce qui s'y trouve
mis en question, c'est bien encore ce dont il s'agit dans le Paradoxe
sur le comédien; mais c'en est aussi l'autre versant: non
plus ce qui, de la réalité, doit être promu
dans le non-être de la comédie par un coeur froid
et une intelligence lucide; mais ce qui du non-être de l'existence
peut s'effectuer dans la vaine plénitude de l'apparence
et ceci par l'intermédiaire du délire parvenu à
la pointe extrême de la conscience. Il n'est plus nécessaire
de traverser courageusement, après Descartes, toutes les
incertitudes du délire, du rêve, des
1. Ibid., p. 501.
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illusions, il n'est plus nécessaire de surmonter pour
une fois les périls de la déraison; c'est du fond
même de la déraison qu'on peut s'interroger sur la
raison; et la possibilité se trouve à nouveau ouverte
de ressaisir l'essence du monde dans le tournoiement d'un délire
qui totalise, en une illusion équivalant à la vérité,
l'être et le non-être du réel.
*
Au coeur de la folie, le délire prend un sens nouveau.
Jusqu'alors, il se définissait entièrement dans
l'espace de l'erreur: illusion, fausse croyance, opinion mal fondée,
mais obstinément poursuivie, il enveloppait tout ce qu'une
pensée peut produire quand elle n'est plus placée
dans le domaine de la vérité. Maintenant le délire
est le lieu d'un affrontement perpétuel et instantané,
celui du besoin et de la fascination, de la solitude de l'être
et du scintillement de l'apparence, de la plénitude immédiate
et du non-être de l'illusion. Rien n'est dénoué
de sa vieille parenté avec le rêve; mais le visage
de leur ressemblance est changé; le délire n'est
plus la manifestation de ce qu'il y a de plus subjectif dans le
rêve; il n'est plus le glissement vers ce qu'Héraclite
appelait déjà l"idios kosmos. S'il s'apparente
encore au rêve, c'est par tout ce qui, dans le rêve,
est jeu de l'apparence lumineuse et de la sourde réalité,
insistance des besoins et servitude des fascinations, par tout
ce qui en lui est dialogue sans langage du jour et de la lumière.
Rêve et délire ne communiquent plus dans la nuit
de l'aveuglement, mais dans cette clarté où ce qu'il
y a de plus immédiat en l'être affronte ce qu'il
y a de plus indéfiniment réfléchi dans les
mirages de l'apparence. C'est ce tragique que délire et
rêve recouvrent et manifestent en même temps dans
la rhétorique ininterrompue de leur ironie.
Confrontation tragique du besoin et de l'illusion sur un mode
onirique, qui annonce Freud et Nietzsche, le délire du
Neveu de Rameau est en même temps la répétition
ironique du monde, sa reconstitution destructrice sur le théâtre
de l'illusion: “... criant, chantant, se démenant
comme un forcené, faisant lui seul les danseurs, les danseuses,
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les chanteurs, les chanteuses, tout un orchestre, tout un théâtre
lyrique, se divisant en vingt rôles divers, courant, s'arrêtant
avec l'air d'un énergumène, étincelant des
yeux, écumant de la bouche, ...il pleurait, il criait,
il soupirait, il regardait ou attendri ou tranquille ou furieux;
c'était une femme qui se pâme de douleur, c'était
un malheureux livré à tout son désespoir,
un temple qui s'élève, des oiseaux qui se taisent
au soleil couchant... C'était la nuit avec ses ténèbres,
c'était l'ombre et le silence 1”.
La déraison ne se retrouve pas comme présence furtive
de l'autre monde, mais ici même, dans la transcendance naissante
de tout acte d'expression, dès la source du langage, à
ce moment tout à la fois initial et terminal où
l'homme devient extérieur à lui-même, en accueillant
dans son ivresse ce qu'il y a de plus intérieur au monde.
La déraison ne porte plus ces visages étranges où
le Moyen Âge aimait à la reconnaître, mais
le masque imperceptible du familier et de l'identique. La déraison,
c'est à la fois le monde lui-même et le même
monde, séparé de soi seulement par la mince surface
de la pantomime; ses pouvoirs ne sont plus de dépaysement;
il ne lui appartient plus de faire surgir ce qui est radicalement
autre, mais de faire tournoyer le monde dans le cercle du même.Mais
dans ce vertige, où la vérité du monde ne
se maintient qu'à l'intérieur d'un vide absolu,
l'homme rencontre aussi l'ironique perversion de sa propre vérité,
au moment où elle passe des songes de l'intériorité
aux formes de l'échange. La déraison figure alors
un autre malin génie -non plus celui qui exile l'homme
de la vérité du monde, mais celui qui à la
fois mystifie et démystifie, enchante jusqu'à l'extrême
désenchantement cette vérité de lui-même
que l'homme a confiée à ses mains, à son
visage, à sa parole; un malin génie qui opère
non plus quand l'homme veut accéder à la vérité,
mais quand il veut restituer au monde une vérité
qui est la sienne propre, et que, projeté dans l'ivresse
de sensible où il se perd, il reste finalement “immobile,
stupide, étonné 2 “. Ce n'est plus dans la
perception
1. Ibid., pp. 485-486.
2. Ibid., p. 486.
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qu'est logée la possibilité du malin génie,
c'est dans l'expression; et c'est bien là le comble de
l'ironie que l'homme livré à la dérision
de l'immédiat et du sensible, aliéné en eux,
par cette médiation qu'il est lui-même.
Le rire du Neveu de Rameau préfigure à l'avance
et réduit tout le mouvement de l'anthropologie du XIXE
siècle; dans toute la pensée post-hégélienne,
l'homme ira de la certitude à la vérité par
le travail de l'esprit et de la raison; mais depuis bien longtemps
déjà, Diderot avait fait entendre que l 'homme est
incessamment renvoyé de la raison à la vérité
non vraie de l'immédiat, et ceci par une médiation
sans travail, une médiation toujours déjà
opérée du fond du temps. Cette médiation
sans patience et qui est à la fois distance extrême
et absolue promiscuité, entièrement négative
parce qu'elle n'a de force que subversive, mais totalement positive,
parce qu'elle est fascinée dans ce qu'elle supprime, c'est
le délire de la déraison -l'énigmatique figure
dans laquelle nous reconnaissons la folie. Dans son entreprise
pour restituer, par l'expression, l'ivresse sensible du monde,
le jeu pressant du besoin et de l'apparence, le délire
reste ironiquement seul: la souffrance de la faim reste insondable
douleur.
*
Restée à demi dans l'ombre, cette expérience
de la déraison s'est maintenue sourdement depuis le Neveu
de Rameau jusqu'à Raymond Roussel et Antonin Artaud. Mais
s'il s'agit de manifester sa continuité, il faut l'affranchir
des notions pathologiques dont on l'a recouverte. Le retour à
l'immédiat dans les dernières poésies de
Hölderlin, la sacralisation du sensible chez Nerval ne peuvent
offrir qu'un sens altéré et superficiel si on tâche
de les comprendre à partir d'une conception positiviste
de la folie: leur sens véritable, il faut le demander à
ce moment de la déraison dans lequel ils sont placés.
Car c'est du centre même de cette expérience de la
déraison qui est leur condition concrète de possibilité,
qu'on peut comprendre les deux mouvements de conversion poétique
et d'évolution psychologique: ils ne sont pas liés
l'un à l'autre par une relation de cause à effet;
ils ne se développent
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pas sur le mode complémentaire ni inverse. Ils reposent
tous deux sur le même fond, celui d'une déraison
engloutie et dont l'expérience du Neveu de Rameau nous
a déjà montré qu'elle comportait à
la fois l'ivresse du sensible, la fascination dans l'immédiat,
et la douloureuse ironie où s'annonce la solitude du délire.
Cela ne relève pas de la nature de la folie, mais de l'essence
de la déraison. Si cette essence a pu passer inaperçue,
ce n'est pas seulement qu'elle est cachée, c'est qu'elle
se perd dans tout ce qui peut la faire venir à jour. Car
-et c'est peut-être un des traits fondamentaux de notre
culture il n'est pas possible de se maintenir d'une façon
décisive et indéfiniment résolue, dans cette
distance de la déraison. Elle doit être oubliée
et abolie, tout aussitôt que mesurée dans le vertige
du sensible et la réclusion de la folie. À leur
tour Van Gogh et Nietzsche en ont témoigné: fascinés
par le délire du réel, de l'apparence scintillante,
du temps aboli et absolument retrouvé dans la justice de
la lumière, confisqués par l'immuable solidité
de la plus frêle apparence, ils ont été par
là même rigoureusement exclus, et reclus à
l'intérieur d'une douleur qui était sans échange,
et qui figurait, non seulement pour les autres, mais pour eux-mêmes,
dans leur vérité redevenue immédiate certitude,
la folie. Le moment du Ja-sagen à l'éclat du sensible,
c'est le retrait même dans l'ombre de la folie.
Mais pour nous, ces deux moments sont distincts et distants comme
la poésie et le silence, le jour et la nuit, l'accomplissement
du langage dans la manifestation, et sa perte dans l'infini du
délire. Pour nous, encore, l'affrontement de la déraison
dans sa redoutable unité est devenu impossible. Cet impartageable
domaine que désignait l'ironie du Neveu de Rameau, il a
fallu que le XIXE siècle, dans son esprit de sérieux,
le déchire et trace entre ce qui était inséparable
la frontière abstraite du pathologique. Au milieu du XVIIIe
siècle cette unité avait été illuminée
brusquement d'un éclair; mais il a fallu plus d'un demi-siècle
pour que quelqu'un ose à nouveau y fixer ses regards: à
la suite de Hölderlin, Nerval, Nietzsche, Van Gogh, Raymond
Roussel, Artaud s'y sont risqués, jusqu'à la tragédie
-c'est-à-dire jusqu'à l'aliénation de cette
expérience de la déraison dans le renoncement de
la folie.
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Et chacune de ces existences, chacune de ces paroles que sont
ces existences, répète, dans l'insistance du temps,
cette même question, qui concerne sans doute l'essence même
du monde moderne: Pourquoi n'est-il pas possible de se maintenir
dans la différence de la déraison? Pourquoi faut-il
toujours qu'elle se sépare d'elle-même, fascinée
dans le délire du sensible, et recluse dans la retraite
de la folie? Comment a-t-il pu se faire qu'elle soit à
ce point privée de langage? Quel est donc ce pouvoir qui
pétrifie ceux qui l'ont une fois regardé en face,
et qui condamne à la folie tous ceux qui ont tenté
l'épreuve de la déraison?
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