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INTRODUCTION
Deux questions se posent: sous quelles conditions peut-on parler
de maladie dans le domaine psychologique ? Quels rapports peut-on
définir entre les faits de la pathologie mentale et ceux
de la pathologie organique? Toutes les psychopathologies se sont
ordonnées à ces deux problèmes: il y a les
psychologies de l'hétérogénéité
qui se refusent, comme l'a fait Blondel, à lire en termes
de psychologie normale les structures de la conscience morbide;
et, au contraire, les psychologies, analytiques ou phénoménologiques,
qui cherchent à ressaisir l'intelligibilité de toute
conduite, même démente, dans des significations antérieures
à la distinction du normal et du pathologique. Un partage
analogue se fait également dans le grand débat de
la psycho-genèse et de l'organo-genèse : recherche
de l'étiologie organique, depuis la découverte de
la paralysie générale, avec son étiologie
syphilitique; ou analyse de la causalité psychologique,
à partir des troubles sans fondement organique, définis
à la fin du XIXe siècle comme syndrome hystérique.
Tant de fois repris, ces problèmes, aujourd'hui, rebutent,
et il serait sans profit de résumer les débats qu'ils
ont fait naître. Mais on peut se demander si l'embarras
ne vient pas de ce qu'on donne le même sens aux notions
de maladie, de symptômes, d'étiologie en pathologie
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mentale et en pathologie organique. S'il apparaît tellement
malaisé de définir la maladie et la santé
psychologiques, n'est-ce pas parce qu'on s'efforce en vain de
leur appliquer massivement des concepts destinés également
à la médecine somatique? La difficulté à
retrouver l'unité des perturbations organiques et des altérations
de la personnalité, ne vient-elle pas de ce qu'on leur
suppose une structure de même type ? Par delà la
pathologie mentale et la pathologie organique, il y a une pathologie
générale et abstraite qui les domine l'une et l'autre,
leur imposant, comme autant de préjugés, les mêmes
concepts, et leur indiquant les mêmes méthodes comme
autant de postulats. Nous voudrions montrer que la racine de la
pathologie mentale ne doit pas être cherchée dans
une quelconque «métapathologie», mais dans
un certain rapport, historiquement situé, de l'homme à
l'homme fou et à l'homme vrai.
Cependant un bilan rapide est nécessaire, à la fois
pour rappeler comment se sont constituées les psychopathologies
traditionnelles ou récentes, et pour montrer de quels préalables
la médecine mentale doit être consciente pour trouver
une rigueur nouvelle.
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CHAPITRE PREMIER
MÉDECINE MENTALE ET MÉDECINE ORGANIQUE
Cette pathologie générale dont nous venons de parler
s'est développée en deux étapes principales.
Comme la médecine organique, la médecine mentale
a tenté, d'abord, de déchiffrer l'essence de la
maladie dans le groupement cohérent des signes qui l'indiquent.
Elle a constitué une symptomatologie où sont relevées
les corrélations constantes, ou seulement fréquentes,
entre tel type de maladie et telle manifestation morbide: l'hallucination
auditive, symptôme de telle structure délirante ;
la confusion mentale, signe de telle forme démentielle.
Elle a constitué, d'autre part, une nosographie où
sont analysées les formes elles-mêmes de la maladie,
décrites les phases de son évolution, et restituées
les variantes qu'elle peut présenter: on aura les maladies
aiguës et les maladies chroniques; on décrira les
manifestations épisodiques, les alternances de symptômes,
et leur évolution au cours de la maladie.
Il peut être utile de schématiser ces descriptions
classiques, non seulement à titre d'exemple, mais aussi
pour fixer le sens originaire de termes classiquement utilisés.
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Nous emprunterons aux vieux ouvrages du début de ce siècle
des descriptions dont l'archaïsme ne doit pas faire oublier
qu'elles ont été aboutissement et point de départ.
Dupré définissait ainsi l'hystérie: «État
dans lequel la puissance de l'imagination et de la suggestibilité,
unie à cette synergie particulière du corps et de
l'esprit que j'ai dénommée psychoplasticité,
aboutit à la simulation plus ou moins volontaire de syndromes
pathologiques, à l'organisation mythoplastique de troubles
fonctionnels, impossibles à distinguer de ceux des simulateurs
(1).» Cette définition classique désigne donc
comme symptômes majeurs de l'hystérie, la suggestibilité,
et l'apparition de troubles comme la paralysie, l'anesthésie,
l'anorexie, qui n'ont pas, en l'occurrence, de fondement organique,
mais une origine exclusivement psychologique.
La psychasthénie, depuis les travaux de Janet, est caractérisée
par l'épuisement nerveux avec des stigmates organiques
(asthénie musculaire, troubles gastro-intestinaux, céphalées);
une asthénie mentale (fatigabilité, impuissance
devant l'effort, désarroi en face de l'obstacle; insertion
difficile dans le réel et le présent: ce que Janet
appelait «la perte de la fonction du réel»);
enfin des troubles de l'émotivité (tristesse, inquiétude,
anxiété paroxystique).
Les obsessions: «apparition sur un état mental habituel
d'indécision, de doute et d'inquiétude, et sous
la forme d'accès paroxystiques intermittents, d'obsessions-impulsions
diverses» (2). On distingue de la phobie, caractérisée
par des crises d'angoisse paroxystique devant des objets déterminés
(agoraphobie devant les espaces vides),
(1) Dupré, La constitution émotive (1911).
(2) Delmas, La pratique psychiatrique (1929).
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la névrose obsessionnelle, où sont surtout marquées
les défenses que le malade érige contre son angoisse
(précautions rituelles, gestes propitiatoires).
Manie et dépression: Magnan a dénommé «folie
intermittente» cette forme pathologique, dans laquelle on
voit alterner, à des intervalles plus ou moins longs, deux
syndromes pourtant opposés: le syndrome maniaque, et le
syndrome dépressif. Le premier comporte l'agitation motrice,
une humeur euphorique ou coléreuse, une exaltation psychique
caractérisée par la verbigération, la rapidité
des associations et la fuite des idées. La dépression,
à l'inverse, se présente comme une inertie motrice
sur fond d'humeur triste, accompagnée de ralentissement
psychique. Parfois isolées, la manie et la dépression
sont liées le plus souvent par un système d'alternance
régulier ou irrégulier, dont Gilbert-Ballet a dessiné
les différents profils (1).
La paranoïa: sur un arrière-plan d'exaltation passionnelle
(orgueil, jalousie), et d'hyperactivité psychologique,
on voit se développer un délire systématisé,
cohérent, sans hallucination, cristallisant dans une unité
pseudo-logique des thèmes de grandeur, de persécution
et de revendication.
La psychose hallucinatoire chronique est elle aussi une psychose
délirante; mais le délire est mal systématisé,
souvent incohérent; les thèmes de grandeur finissent
par absorber tous les autres dans une exaltation puérile
du personnage; enfin et surtout il est soutenu par des hallucinations.
L' hébéphrénie, psychose de l'adolescence
est classiquement
(1) G. BALLET, La psychose périodique, Journal de Psychologie,
1909-1910.
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définie par une excitation intellectuelle et motrice (bavardage,
néologismes, calembours; maniérisme et impulsions),
par des hallucinations et un délire désordonné,
dont le polymorphisme s'appauvrit peu à peu.
La catatonie se reconnaît au négativisme du sujet
(mutisme, refus d'aliment, phénomènes appelés
par Kraepelin «barrages de volonté»), à
sa suggestibilité (passivité musculaire, conservation
des attitudes imposées, réponses en écho),
enfin aux réactions stéréotypées et
aux paroxysmes impulsifs (décharges motrices brutales qui
semblent déborder tous les barrages instaurés par
la maladie).
Observant que ces trois dernières formes pathologiques,
qui interviennent assez tôt dans le développement,
tendent vers la démence, c'est-à-dire vers la désorganisation
totale de la vie psychologique (le délire s'effrite, les
hallucinations tendent à faire place à un onirisme
décousu, la personnalité sombre dans l'incohérence),
Kraepelin les a groupés sous la dénomination commune
de Démence précoce (1). C'est cette même entité
nosographique qu'a reprise Bleuler, en l'élargissant vers
certaines formes de la paranoïa (2); et il a donné
à l'ensemble le nom de schizophrénie, caractérisée,
d'une manière générale, par un trouble dans
la cohérence normale des associations -comme un morcellement
(Spaltung) du flux de la pensée -et d'un autre côté,
par une rupture du contact affectif avec le milieu ambiant, par
une impossibilité à entrer en communication spontanée
avec la vie affective d'autrui (autisme).
(1) KRAEPELIN, Lehrbuch der Psychiatrie (1889).
(2) E. BLEULER, Dementia praecox oder Gruppe der Schizophrenien
(1911).
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Ces analyses ont la même structure conceptuelle que celles
de la pathologie organique: ici et là, mêmes méthodes
pour répartir les symptômes dans les groupes pathologiques,
et pour définir les grandes entités morbides. Or,
ce qu'on retrouve derrière cette méthode unique,
ce sont deux postulats qui concernent, l'un et l'autre, la nature
de la maladie.
On postule, d'abord, que la maladie est une essence, une entité
spécifique repérable par les symptômes qui
la manifestent, mais antérieure à eux, et, dans
une certaine mesure indépendante d'eux; on décrira
un fond schizophrénique caché sous des symptômes
obsessionnels; on parlera de délires camouflés;
on supposera l'entité d'une folie maniaco-dépressive
derrière une crise maniaque ou un épisode dépressif.
A côté de ce préjugé d'essence, et
comme pour compenser l'abstraction qu'il implique, il y a un postulat
naturaliste, qui érige la maladie en espèce botanique;
l'unité que l'on suppose à chaque groupe nosographique
derrière le polymorphisme des symptômes serait comme
l'unité d'une espèce définie par ses caractères
permanents, et diversifiée dans ses sous-groupes: ainsi
la Démence Précoce est comme une espèce caractérisée
par les formes ultimes de son évolution naturelle, et qui
peut présenter les variantes hébéphréniques,
catatoniques ou paranoïdes.
Si on définit la maladie mentale avec les mêmes méthodes
conceptuelles que la maladie organique, si on isole et si on assemble
les symptômes psychologiques comme les symptômes physiologiques,
c'est avant tout parce qu'on considère la maladie, mentale
ou organique, comme une essence naturelle manifestée par
des symptômes spécifiques. Entre ces deux formes
de pathologie, il n'y a donc
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pas d'unité réelle, mais seulement, et par l'intermédiaire
de ces deux postulats, un parallélisme abstrait. Or le
problème de l'unité humaine et de la totalité
psychosomatique demeure entièrement ouvert.
*
* *
C'est le poids de ce problème qui a fait dériver
la pathologie vers de nouvelles méthodes et de nouveaux
concepts. La notion d'une totalité organique et psychologique
fait table rase des postulats qui érigent la maladie en
entité spécifique. La maladie comme réalité
indépendante tend à s'effacer, et on a renoncé
à lui faire jouer le rôle d'une espèce naturelle
à l'égard des symptômes, et, à l'égard
de l'organisme, celui d'un corps étranger. On privilégie,
au contraire, les réactions globales de l'individu; entre
le processus morbide et le fonctionnement général
de l'organisme, la maladie ne s'interpose plus comme une réalité
autonome; on ne la conçoit plus que comme une coupe abstraite
sur le devenir de l'individu malade.
Dans le domaine de la pathologie organique, rappelons pour mémoire
le rôle joué actuellement par les régulations
hormonales et leurs perturbations, l'importance reconnue aux centres
végétatifs, comme la région du troisième
ventricule qui commande ces régulations. On sait combien
Leriche a insisté sur le caractère global des processus
pathologiques, et sur la nécessité de substituer
à une pathologie cellulaire, une pathologie tissulaire.
Selyé, de son côté, en décrivant les
«maladies de l'adaptation», a montré que l'essence
du phénomène pathologique devait être cherchée
dans l'ensemble des réactions nerveuses et végétatives
qui sont comme la réponse globale de l'organisme
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à l'attaque, au «stress», venu du monde extérieur.
En pathologie mentale, on accorde le même privilège
à la notion de totalité psychologique; la maladie
serait altération intrinsèque de la personnalité,
désorganisation interne de ses structures, déviation
progressive de son devenir; elle n'aurait de réalité
et de sens qu'à l'intérieur d'une personnalité
structurée. Dans cette direction on s'est efforcé
de définir les maladies mentales, d'après l'ampleur
des perturbations de la personnalité, et qu'on en est venu
à distribuer les troubles psychiques en deux grandes catégories:
les névroses et les psychoses.
1) Les psychoses, perturbations de la personnalité globale,
comportent: un trouble de la pensée (pensée maniaque
qui fuit, qui s'écoule, glisse sur des associations de
sons ou des jeux de mots; pensée schizophrénique,
qui saute, bondit par-dessus les intermédiaires et procède
par à-coups ou par contrastes); une altération générale
de la vie affective et de l'humeur (rupture du contact affectif
dans la schizophrénie; colorations émotionnelles
massives dans la manie ou la dépression); une perturbation
du contrôle de la conscience, de la mise en perspective
des divers points de vue, formes altérées du sens
critique (croyance délirante dans la paranoïa, où
le système d'interprétation anticipe sur les preuves
de son exactitude, et demeure imperméable à toute
discussion; indifférence du paranoïde à la
singularité de son expérience hallucinatoire qui
a pour lui valeur d'évidence);
2) Dans les névroses, au contraire, c'est un secteur seulement
de la personnalité qui est atteint: ritualisme des obsédés
à l'égard de tel ou tel objet, angoisses provoquées
par telle situation dans la névrose phobique. Mais le cours
de la pensée demeure intact dans sa structure, même
s'il est plus lent chez les psychasthéniques;
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le contact affectif subsiste, quitte à être exagéré
jusqu'à la susceptibilité chez les hystériques;
enfin, le névrosé, quand bien même il présente
des oblitérations de conscience comme l'hystérique,
ou des impulsions incoercibles comme l'obsédé, conserve
la lucidité critique à l'égard de ses phénomènes
morbides.
On classe, en général, parmi les psychoses, la paranoïa
et tout le groupe schizophrénique, avec ses syndromes paranoïdes,
hébéphréniques et catatoniques; parmi les
névroses, la psychasthénie, l'hystérie, l'obsession,
la névrose d'angoisse et la névrose phobique.
La personnalité devient ainsi l'élément dans
lequel se développe la maladie, et le critère qui
permet de la juger; elle est à la fois la réalité
et la mesure de la maladie.
On a vu dans cette préséance de la notion de totalité
un retour à la pathologie concrète, et la possibilité
de déterminer comme un domaine unique le champ de la pathologie
mentale et celui de la pathologie organique. N'est-ce pas, en
effet, au même individu humain dans sa réalité
que l'une et l'autre s'adressent par des voies différentes?
Par cette mise en place de la notion de totalité ne convergent-elles
pas à la fois par l'identité de leurs méthodes
et l'unité de leur objet?
L 'oeuvre de Goldstein pourrait en témoigner. Étudiant
aux frontières de la médecine mentale et de la médecine
organique, un syndrome neurologique comme l'aphasie, il récuse
aussi bien les explications organiques par une lésion locale,
que les interprétations psychologiques par un déficit
global de l'intelligence. Il montre qu'une lésion corticale
post-traumatique peut modifier le style des réponses de
l'individu à son milieu; une atteinte fonctionnelle rétrécit
les possibilités d'adaptation de l'organisme et raye du
comportement l'éventualité de certaines
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attitudes. Quand un aphasique ne peut nommer un objet qu'on lui
montre, alors qu'il peut le réclamer s'il en a besoin,
ce n'est pas en raison d'un déficit (suppression organique
ou psychologique), que l'on pourrait décrire comme une
réalité en soi; c'est qu'il n'est plus capable d'une
certaine attitude en face du monde, d'une perspective de dénomination
qui, au lieu de s'approcher de l'objet pour le saisir (greifen),
se met à distance pour le montrer et l'indiquer (zeigen)
(1).
Que ses désignations premières soient psychologiques
ou organiques, la maladie concernerait en tout cas la situation
globale de l'individu dans le monde; au lieu d'être une
essence physiologique ou psychologique, elle est une réaction
générale de l'individu pris dans sa totalité
psychologique et physiologique. Dans toutes ces formes récentes
d'analyse médicale, on peut donc faire la lecture d'une
signification unique: plus on envisage comme un tout l'unité
de l'être humain, plus se dissipe la réalité
d'une maladie qui serait unité spécifique; et plus
aussi s'impose, pour remplacer l'analyse des formes naturelles
de la maladie, la description de l'individu réagissant
à sa situation sur le mode pathologique.
Par l'unité qu'elle assure et par les problèmes
qu'elle supprime, cette notion de totalité est bien faite
pour apporter à la pathologie un climat d'euphorie conceptuelle.
C'est de ce climat qu'ont voulu profiter ceux qui, de près
ou de loin, se sont inspirés de Goldstein. Mais le malheur
a voulu que l'euphorie ne soit pas du même côté
que la rigueur.
(1) GOLDSTEIN, Journal de Psychologie, 1933.
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* * *
Nous voudrions montrer au contraire que la pathologie mentale
exige des méthodes d'analyse différentes de la pathologie
organique, et que c'est seulement par un artifice de langage qu'on
peut prêter le même sens aux «maladies du corps»
et aux «maladies de l'esprit». Une pathologie unitaire
qui utiliserait les mêmes méthodes et les mêmes
concepts dans le domaine psychologique et dans le domaine physiologique
est actuellement de l'ordre du mythe, même si l'unité
du corps et de l'esprit est de l'ordre de la réalité.
1) L'abstraction. -Dans la pathologie organique, le thème
d'un retour au malade par-delà la maladie n'exclut pas
la mise en perspective rigoureuse qui permet d'isoler, dans les
phénomènes pathologiques les conditions et les effets,
les processus massifs et les réactions singulières.
L'anatomie et la physiologie proposent justement à la médecine
une analyse qui autorise des abstractions valables sur le fond
de la totalité organique. Certes, la pathologie de Selyé
insiste, plus que toute autre, sur la solidarité de chaque
phénomène segmentaire avec le tout de l'organisme;
mais ce n'est pas pour les faire disparaître dans leur individualité,
ni pour dénoncer en eux une abstraction arbitraire. C'est
pour permettre, au contraire, de mettre en ordre les phénomènes
singuliers dans une cohérence globale, c'est pour montrer,
par exemple, comment des lésions intestinales analogues
à celles de la typhoïde prennent place dans un ensemble
de perturbations hormonales, dont un élément essentiel
est un trouble du fonctionnement cortico-surrénal. L'importance
donnée en pathologie organique à la notion
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de totalité n'exclut ni l'abstraction d'éléments
isolés, ni l'analyse causale; elle permet au contraire
une abstraction plus valable et la détermination d'une
causalité plus réelle.
Or, la psychologie n'a jamais pu offrir à la psychiatrie
ce que la physiologie a donné à la médecine:
l'instrument d'analyse qui, en délimitant le trouble, permettrait
d'envisager le rapport fonctionnel de cette atteinte à
l'ensemble de la personnalité. La cohérence d'une
vie psychologique semble, en effet, assurée d'une autre
manière que la cohésion d'un organisme; l'intégration
des segments y tend vers une unité qui rend chacun d'eux
possible, mais se résume et se recueille en chacun: c'est
ce que les psychologues appellent dans leur vocabulaire emprunté
à la phénoménologie l'unité significative
des conduites, qui enferme en chaque élément -rêve,
crime, geste gratuit, association libre -l'allure générale,
le style, toute l'antériorité historique et les
implications éventuelles d'une existence. L'abstraction
ne peut donc pas se faire de la même manière en psychologie
et en physiologie; et la délimitation d'un trouble pathologique
exige d'autres méthodes en pathologie organique qu'en pathologie
mentale.
2) Le normal et le pathologique. -La médecine a vu progressivement
s'estomper la ligne de séparation entre les faits pathologiques
et les faits normaux; ou plutôt elle a saisi plus clairement
que les tableaux cliniques n'étaient pas une collection
des fait anormaux, de «monstres» physiologiques, mais
qu'ils étaient en partie constitués par les mécanismes
normaux et les réactions adaptatives d'un organisme fonctionnant
selon sa norme. L'hypercalciurie, qui suit une fracture du fémur,
est une réponse organique située, comme le dit
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Leriche, «dans la ligne des possibilités tissulaires»
(1) : c'est l'organisme réagissant d'une manière
ordonnée à l'atteinte pathologique, et comme pour
la réparer. Mais, ne l'oublions pas : ces considérations
reposent sur une planification cohérente des possibilités
physiologiques de l'organisme; et l'analyse des mécanismes
normaux de la maladie permet, en fait, de mieux discerner l'impact
de l'atteinte morbide, et, avec les virtualités normales
de l'organisme, son aptitude à la guérison: tout
comme la maladie est inscrite à l'intérieur des
virtualités physiologiques normales, la possibilité
de la guérison est écrite à l'intérieur
des processus de la maladie.
En psychiatrie, au contraire, la notion de personnalité
rend singulièrement difficile la distinction du normal
et du pathologique. Bleuler, par exemple, avait opposé
comme deux pôles de la pathologie mentale, le groupe des
schizophrénies, avec la rupture du contact avec la réalité,
et le groupe des folies maniaco-dépressives, ou psychoses
cycliques, avec l'exagération des réactions affectives.
Or, cette analyse a paru définir aussi bien les personnalités
normales que les personnalités morbides; et Kretschmer
a pu constituer dans cet esprit, une caractérologie bipolaire,
comportant la schizothymie et la cyclothymie, dont l'accentuation
pathologique se présenterait comme schizophrénie
et comme «cyclophrénie». Mais, du coup, le
passage des réactions normales aux formes morbides ne relève
pas d'une analyse précise des processus; il permet seulement
une appréciation qualitative qui autorise toutes les confusions.
Alors que l'idée de solidarité organique permet
de distinguer et d'unir atteinte morbide et réponse adaptée,
(1) LERICHE, Philosophie de la Chirurgie.
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l'examen de la personnalité prévient, en pathologie
mentale, de pareilles analyses.
3) Le malade et le milieu. -Enfin, une troisième différence
empêche qu'on traite avec les mêmes méthodes
et qu'on analyse avec les mêmes concepts la totalité
organique et la personnalité psychologique. Aucune maladie,
sans doute, ne peut être séparée des méthodes
de diagnostic, des procédés d'isolement, des instruments
thérapeutiques dont l'entoure la pratique médicale.
Mais la notion de totalité organique fait ressortir, indépendamment
de ces pratiques, l'individualité du sujet malade; elle
permet de l'isoler dans son originalité morbide, et de
déterminer le caractère propre de ses réactions
pathologiques.
Du côté de la pathologie mentale, la réalité
du malade ne permet pas une pareille abstraction et chaque individualité
morbide doit être comprise à travers les pratiques
du milieu à son égard. La situation d'internement
et de tutelle imposée à l'aliéné depuis
la fin du XVIIIe siècle, se dépendance totale à
l'égard de la décision médicale ont sans
doute contribué à fixer, à la fin du XIXe
siècle, le personnage de l'hystérique. Dépossédé
de ses droits par le tuteur et le conseil de famille, retombé
pratiquement dans l'état de minorité juridique et
morale, privé de sa liberté par la toute-puissance
du médecin, le malade devenait le noeud de toutes les suggestions
sociales: et au point de convergence de ces pratiques, s'offrait
la suggestibilité, comme syndrome majeur de l'hystérie.
Babinski, imposant du dehors à sa malade l'emprise de la
suggestion, la conduisait à ce point d'aliénation
où, effondrée, sans voix et sans mouvement, elle
était prête à accueillir l'efficace de la
parole miraculeuse: «Lève-toi et marche.» Et
le médecin trouvait le signe de la simulation dans la réussite
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de sa paraphrase évangélique, puisque la malade,
suivant l'injonction ironiquement prophétique, se levait
réellement et réellement marchait. Or, dans ce que
le médecin dénonçait comme illusion, il se
heurtait, en fait à la réalité de sa pratique
médicale: dans cette suggestibilité, il trouvait
le résultat de toutes les suggestions,' de toutes les dépendances
auxquelles était soumis le malade. Que les observations
ne présentent plus guère aujourd'hui de pareils
miracles, n'infirme pas la réalité des réussites
de Babinski, mais prouve seulement que le visage de l'hystérique
tend à s'effacer, à mesure que s'atténuent
les pratiques de la suggestion qui constituaient autrefois le
milieu du malade.
La dialectique des rapports de l'individu à son milieu
ne se fait donc pas dans le même style en physiologie pathologique
et en psychologie pathologique.
* * *
On ne peut donc admettre d'emblée ni un parallélisme
abstrait, ni une unité massive entre les phénomènes
de la pathologie mentale et ceux de la pathologie organique; il
est impossible de transposer de l'une à l'autre les schémas
d'abstractions, les critères de normalité, ou la
définition de l'individu malade. La pathologie mentale
doit s'affranchir de tous les postulats d'une «métapathologie»
: l'unité assurée par celle-ci entre les diverses
formes de maladie n'est jamais que factice; c'est-à-dire
qu'elle relève d'un fait historique, auquel déjà
nous échappons.
Il faut donc, en faisant crédit à l'homme lui-même,
et non pas aux abstractions sur la maladie, analyser la spécificité
de la maladie mentale, rechercher les formes
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concrètes que la psychologie a pu lui assigner; puis déterminer
les conditions qui ont rendu possible cet étrange statut
de la folie, maladie mentale irréductible à toute
maladie.
A ces questions cherchent à répondre les deux parties
de cet ouvrage:
1) Les dimensions psychologiques de la maladie mentale;
2) La psychopathologie comme fait de civilisation.
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PREMIÈRE PARTIE
LES DIMENSIONS PSYCHOLOGIQUES DE LA MALADIE
CHAPITRE II
LA MALADIE ET L'ÉVOLUTION
En présence d'un malade profondément atteint, on
a l'impression première d'un déficit global et massif,
sans aucune compensation: l'incapacité d'un sujet confus
à se repérer dans le temps et dans l'espace, les
ruptures de continuité qui se produisent sans cesse dans
sa conduite, l'impossibilité de dépasser l'instant
où il est muré pour accéder à l'univers
d'autrui ou pour se tourner vers le passé et l'avenir,
tous ces phénomènes invitent à décrire
sa maladie en termes de fonctions abolies: la conscience du malade
est désorientée, obscurcie, rétrécie,
fragmentée. Mais ce vide fonctionnel est en même
temps rempli par un tourbillon de réactions élémentaires
qui semblent exagérées et comme rendues plus violentes
par la disparition des autres conduites: tous les automatismes
de répétition sont accentués (le malade répond
en écho aux questions qu'on lui pose, un geste déclenché
s'enraye et se réitère indéfiniment), le
langage intérieur envahit tout le domaine d'expression
du sujet qui poursuit à mi-voix un monologue
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décousu sans s'adresser jamais à personne; enfin
par instants surgissent des réactions émotionnelles
intenses.
Il ne faut donc pas lire la pathologie mentale dans le texte trop
simple des fonctions abolies: la maladie n'est pas seulement perte
de la conscience, mise en sommeil de telle fonction, obnubilation
de telle faculté. Dans son découpage abstrait, la
psychologie du XIXe siècle invitait à cette description
purement négative de la maladie; et la sémiologie
de chacune était bien facile, qui se bornait à décrire
les aptitudes disparues, à énumérer, dans
les amnésies, les souvenirs oubliés, à détailler
dans les dédoublements de personnalités les synthèses
devenues impossibles. En fait, la maladie efface, mais elle souligne;
elle abolit d'un côté, mais c'est pour exalter de
l'autre; l'essence de la maladie n'est pas seulement dans le vide
qu'elle creuse, mais aussi dans la plénitude positive des
activités de remplacement qui viennent le combler.
Quelle dialectique va rendre compte à la fois de ces faits
positifs et des phénomènes négatifs de disparition?
D'entrée de jeu, on peut noter que fonctions disparues
et fonctions exaltées ne sont pas de même niveau:
ce qui a disparu, ce sont les coordinations complexes, c'est la
conscience avec ses ouvertures intentionnelles, son jeu d'orientation
dans le temps et l'espace, c'est la tension volontaire qui reprend
et ordonne les automatismes. Les conduites conservées et
accentuées sont, à l'inverse, segmentaires et simples;
il s'agit d'éléments dissociés qui se libèrent
dans un style d'incohérence absolue. A la synthèse
complexe du dialogue s'est substitué le monologue fragmentaire;
la syntaxe à travers laquelle se constitue un sens est
brisée, et il ne subsiste plus que des éléments
verbaux d'où s'échappent des sens ambigus, polymorphes
et labiles; la cohérence
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spatio-temporelle qui s'ordonne à l'ici et au maintenant
s'est effondrée, et il ne subsiste plus qu'un chaos d'ici
successifs et d'instants insulaires. Les phénomènes
positifs de la maladie s'opposent aux négatifs, comme le
simple au complexe.
Mais aussi comme le stable à l'instable. Les synthèses
spatio-temporelles, les conduites intersubjectives, l'intentionnalité
volontaire sont sans cesse compromises par des phénomènes
aussi fréquents que le sommeil, aussi diffus que la suggestion,
aussi coutumiers que le rêve. Les conduites accentuées
par la maladie ont une solidité psychologique que n'ont
pas les structures abolies. Le processus pathologique exagère
les phénomènes les plus stables et ne supprime que
les plus labiles.
Enfin les fonctions pathologiquement accentuées sont les
plus involontaires: le malade a perdu toute initiative, au point
que la réponse même induite par une question ne lui
est plus possible: il ne peut que répéter les derniers
mots de son interlocuteur; ou quand il parvient à faire
un geste, l'initiative est aussitôt débordée
par un automatisme de répétition qui l'arrête
et l'étouffe. Disons donc, en résumé, que
la maladie supprime les fonctions complexes, instables et volontaires,
en exaltant les fonctions simples, stables et automatiques.
Or, cette différence dans le niveau structural est doublée
d'une différence dans le niveau évolutif. La prééminence
des réactions automatiques, la succession sans cesse rompue
et désordonnée des conduites, la forme explosive
des réactions émotionnelles sont caractéristiques
d'un niveau archaïque dans l'évolution de l'individu.
Ce sont ces conduites qui donnent leur style aux réactions
de l'enfant: absence des conduites de dialogue, ampleur des monologues
sans interlocuteurs,
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répétitions en écho par incompréhension
de la dialectique question-réponse; pluralité des
coordonnées spatio-temporelles, ce qui permet des conduites
en îlots, où les espaces sont fragmentés et
les moments indépendants, tous ces phénomènes
qui sont communs aux structures pathologiques et aux stades archaïques
de l'évolution désignent dans la maladie un processus
régressif.
Si donc, dans un seul mouvement, la maladie fait surgir des signes
positifs et des signes négatifs, si elle supprime et exalte
à la fois, c'est dans la mesure où, revenant à
des phases antérieures de l'évolution, elle fait
disparaître les acquisitions récentes, et redécouvre
les formes de conduites normalement dépassées. La
maladie est le processus au long duquel se défait la trame
de l'évolution, supprimant d'abord, et dans ses formes
les plus bénignes, les structures les plus récentes,
atteignant ensuite, à son achèvement et à
son point suprême de gravité, les niveaux les plus
archaïques. La maladie n'est donc pas un déficit qui
frappe aveuglément telle faculté ou telle autre;
il y a dans l'absurdité du morbide une logique qu'il faut
savoir lire; c'est la logique même de l'évolution
normale. La maladie n'est pas une essence contre nature, elle
est la nature elle-même, mais dans un processus inversé;
l'histoire naturelle de la maladie n'a qu'à remonter le
courant de l'histoire naturelle de l'organisme sain. Mais dans
cette logique unique, chaque maladie conservera son profil singulier;
chaque entité nosographique trouvera sa place, et son contenu
sera défini par le point où s'arrête le travail
de la dissociation; aux différences d'essence entre les
maladies, il faut préférer l'analyse selon le degré
de profondeur de la détérioration, et le sens d'une
maladie pourra être défini par l'étiage où
se stabilise le processus de régression.
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* * *
«Dans toute folie», disait Jackson, «il existe
une atteinte morbide d'un nombre plus ou moins grand de centres
cérébraux supérieurs, ou, ce qui est synonyme,
d'un niveau d'évolution le plus élevé de
l'infrastructure cérébrale, ou, ce qui est encore
synonyme, du substratum anatomique de la base physique de la conscience...
En toute folie, une grande part des centres cérébraux
supérieurs est mise hors de fonctionnement d'une manière
temporaire ou permanente, par quelque processus pathologique»
(1). Toute l'oeuvre de Jackson avait tendu à donner droit
de cité à l'évolutionnisme en neuro et en
psycho-pathologie. Depuis les Croonian Lectures (1874), il n'est
plus possible d'omettre les aspects régressifs de la maladie;
l'évolution est désormais une des dimensions par
lesquelles on a accès au fait pathologique.
Tout un côté de l'oeuvre de Freud est le commentaire
des formes évolutives de la névrose. L'histoire
de la libido, de son développement, de ses fixations successives
est comme le recueil des virtualités pathologiques de l'individu:
chaque type de névrose est retour à un stade d'évolution
libidinale. Et la psychanalyse a cru pouvoir écrire une
psychologie de l'enfant, en faisant une pathologie de l'adulte.
1) Les premiers objets recherchés par l'enfant sont les
aliments, et le premier instrument de plaisir, la bouche: phase
d'érotisme buccal pendant laquelle les frustrations alimentaires
peuvent nouer les complexes de sevrage; phase aussi de liaison
quasi biologique avec la mère, où tout abandon peut
provoquer les déficits physiologiques
(1) Facteurs de la folie, Selected Papers, II, p. 411
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analysés par Spitz (1), ou les névroses décrites
par Mme Guex comme étant spécifiquement des névroses
d'abandon (2). Mme Sechehaye est même parvenue à
analyser une jeune schizophrène chez qui une fixation à
ces stades très archaïques de développement
avait amené, au moment de l'adolescence, un état
de stupeur hébéphrénique où le sujet
vivait, effondré, dans la conscience anxieusement diffuse
de son corps affamé.
2) Avec la dentition et le développement de la musculature,
l'enfant organise tout un système de défense agressive
qui marque les premiers moments de son indépendance. Mais
c'est aussi le moment où les disciplines -et, d'une façon
majeure, la discipline sphinctériennes'imposent à
l'enfant, lui rendant présente l'instance parentale sous
sa forme répressive. L'ambivalence s'installe, comme dimension
naturelle de l'affectivité: ambivalence de l'aliment qui
ne satisfait que dans la mesure où on le détruit
sur le mode agressif de la morsure; ambivalence du plaisir qui
est aussi bien d'excrétion que d'introjection; ambivalence
des satisfactions tantôt permises et valorisées,
tantôt interdites et punies. C'est au coeur de cette phase
que se fait la mise en place de ce que Mme Melanie Klein appelle
les «bons» et les «mauvais objets»); mais
l'ambiguïté latente des uns et des autres n'est pas
encore dominée, et la fixation à cette période
décrite par Freud comme «stade sadico-anal»
cristallise les syndromes obsessionnels: syndrome contradictoire
de doute, d'interrogation, d'attirance impulsive sans cesse compensée
par la rigueur de l'interdiction, de précautions contre
soi-même, toujours tournée, mais toujours
(1) SPITZ, L'hospitalisme.
(2) G. GUEX, Les névroses d'abandon.
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recommencée, dialectique de la rigueur et de la complaisance,
de la complicité et du refus, où peut se lire l'ambivalence
radicale de l'objet désiré.
3) Liée aux premières activités érotiques,
à l'affinement des réactions d'équilibre,
et à la reconnaissance de soi dans le miroir, se constitue
une expérience du «corps propre». L'affectivité
développe alors comme thème majeur l'affirmation
ou la revendication de l'intégrité corporelle; le
narcissisme devient une structure de la sexualité, et le
corps propre un objet sexuel privilégié. Toute rupture,
dans ce circuit narcissique, perturbe un équilibre déjà
difficile, comme en témoigne l'angoisse des enfants devant
les fantaisies castratrices des menaces parentales. C'est dans
ce désordre anxieux des expériences corporelles
que se précipite le syndrome hystérique : dédoublement
du corps, et constitution d'un alter ego où le sujet lit
en miroir ses pensées, ses désirs et ses gestes
dont ce double démoniaque le dépossède par
avance; morcellement hystérique qui soustrait à
l'expérience globale du corps des éléments
anesthésiés ou paralysés; angoisse phobique
devant des objets dont les menaces fantasmatiques visent pour
le malade l'intégrité de son corps (Freud a ainsi
analysé la phobie d'un garçon de 4 ans chez qui
la peur des chevaux recouvrait la hantise de la castration) (1),
4) Enfin se fait le «choix objectal», au terme de
cette première enfance: choix qui doit impliquer, avec
une fixation hétérosexuelle, une identification
au parent de même sexe. Mais à cette différenciation,
et à l'assomption d'une sexualité normale s'opposent
l'attitude des parents et l'ambivalence de l'affectivité
infantile: elle est en effet,
(1) FREUD, Cinq psychanalyses (p. 111).
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à cette époque encore, fixée sur le mode
d'une jalousie toute mêlée d'érotisme et d'agressivité,
à une mère désirée qui se refuse ou
du moins se partage; et elle se décompose en anxiété
devant un père dont la rivalité triomphante suscite,
avec la haine, le désir amoureux d'identification. C'est
le fameux complexe d'Oedipe, où Freud croyait lire l'énigme
de l'homme et la clef de son destin; où il faut sans doute
trouver l'analyse la plus compréhensive des conflits vécus
par l'enfant dans ses rapports avec ses parents, et le point de
fixation de beaucoup de névroses.
En bref tout stade libidinal est une structure pathologique virtuelle.
La névrose est une archéologie spontanée
de la libido.
Janet reprend lui aussi le thème jacksonien, mais dans
un horizon sociologique. La chute d'énergie psychologique
qui caractérise la maladie rendrait impossibles les conduites
complexes acquises au cours de l'évolution sociale, et
découvrirait, comme une marée qui se retire, des
comportements sociaux primitifs, ou même des réactions
présociales.
Un psychasthénique ne parvient pas à croire à
la réalité de ce qui l'entoure; c'est une conduite,
pour lui, «trop difficile». Qu'est-ce qu'une conduite
difficile? Essentiellement une conduite dans laquelle une analyse
verticale montre la superposition de plusieurs conduites simultanées.
Tuer un gibier à la chasse est une conduite; raconter,
après coup, qu'on a tué un gibier, est une autre
conduite. Mais au moment où l'on guette, où l'on
tue, se raconter à soi-même que l'on tue, que l'on
poursuit, que l'on guette, pour pouvoir en faire aux autres, par
la suite, l'épopée; avoir simultanément la
conduite réelle de la chasse et la conduite virtuelle du
récit, c'est là une opération double, beaucoup
plus compliquée que chacune
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des deux autres, et qui n'est qu'en apparence la plus simple:
c'est la conduite du présent, germe de toutes les conduites
temporelles, où se superposent et s'imbriquent le geste
actuel et la conscience que ce geste aura un avenir, c'est-à-dire
que plus tard on pourra le raconter comme un événement
passé. On peut donc mesurer la difficulté d'une
action au nombre de conduites élémentaires qu'implique
l'unité de son déroulement.
Prenons à son tour cette conduite du «récit
aux autres», dont la virtualité fait partie des conduites
du présent. Raconter, ou plus simplement parler, ou d'une
façon plus élémentaire encore, jeter un ordre
n'est pas non plus quelque chose de simple; c'est d'abord se référer
à un événement ou à un ordre de choses,
ou à un monde auquel je n'ai pas accès moi-même,
mais auquel autrui peut avoir accès à ma place;
il me faut donc reconnaître le point de vue d'autrui, et
l'intégrer au mien; il me faut donc doubler ma propre action
(l'ordre lancé) d'une conduite virtuelle, celle d'autrui
qui doit l'exécuter. Plus encore: lancer un ordre suppose
toujours l'oreille qui le percevra, l'intelligence qui le comprendra,
le corps qui l'exécutera; dans l'action de commander est
impliquée la virtualité d'être obéi.
C'est dire que ces conduites apparemment si simples que sont l'attention
au présent, le récit, la parole impliquent toutes
une certaine dualité, qui est au fond la dualité
de toutes les conduites sociales. Si donc le psychasthénique
trouve si ardue l'attention au présent, c'est par les implications
sociales qu'obscurément elle enferme; sont devenues difficiles
pour lui toutes ces actions qui ont un envers (regarder-être
regardé, dans la présence; parler-être parlé,
dans le langage; croire-être cru, dans le récit)
parce que ce sont des conduites qui se déploient dans un
horizon social. Il a fallu toute
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une évolution sociale pour que le dialogue devienne un
mode de rapport interhumain; il n'a été rendu possible
que par le passage d'une société immobile dans sa
hiérarchie du moment, qui n'autorise que le mot d'ordre,
à une société où l'égalité
des rapports permet et garantit l'échange virtuel, la fidélité
au passé, l'engagement de l'avenir, la réciprocité
des points de vue. C'est toute cette évolution sociale
que remonte le malade incapable de dialogue.
Chaque maladie, selon sa gravité, abolit telle ou telle
de ces conduites que la société dans son évolution
avait rendues possibles, et elle lui substitue des formes archaïques
de comportement:
1) Au dialogue, comme forme suprême de l'évolution
du langage, fait place une sorte de monologue où le sujet
se raconte à lui-même ce qu'il fait, ou bien dans
lequel il mène, avec un interlocuteur imaginaire, un dialogue
qu'il serait incapable de mener avec un partenaire réel,
comme ce professeur psychasthénique qui ne pouvait faire
sa conférence que devant sa glace. Il devient pour le malade
trop «difficile» d'agir sous le regard d'autrui :
c'est pourquoi tant de sujets, obsédés ou psychasthéniques,
présentent, quand ils se sentent observés, des phénomènes
de libération émotionnelle, comme les tics, les
mimiques, les myoclonies de toutes sortes;
2) En perdant cette virtualité ambiguë du dialogue,
et en ne saisissant plus la parole que par cette face schématique
qu'elle présente au sujet parlant, le malade perd la maîtrise
de son univers symbolique; et l'ensemble des mots, des signes,
des rites, bref tout ce qu'il y a d'allusif et de référentiel
dans le monde humain, cesse de s'intégrer dans un système
d'équivalences significatives; les paroles et les gestes
ne sont plus ce domaine commun où se
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rencontrent les intentions de soi et des autres, mais des significations
existant d'elles-mêmes, d'une existence massive et inquiétante;
le sourire n'est plus la réponse banale à un salut
quotidien; il est un événement énigmatique
que ne peut réduire aucune des équivalences symboliques
de la politesse; sur l'horizon du malade il se détache
alors comme le symbole d'on ne sait quel mystère, comme
l'expression d'une ironie qui se tait et menace. L'univers de
la persécution sourd de toutes parts;
3) Ce monde qui va du délire à l'hallucination semble
relever tout entier d'une pathologie de la croyance, comme conduite
interhumaine : le critère social de la vérité
(«croire ce que les autres croient») n'a plus de valeur
pour le malade; et dans ce monde que l'absence d'autrui a privé
de solidité objective, il fait entrer tout un univers de
symboles, de fantasmes, de hantises; ce monde où s'est
éteint le regard de l'autre devient poreux aux hallucinations
et aux délires. Ainsi, dans ces phénomènes
pathologiques, le malade est renvoyé à des formes
archaïques de croyance, quand l'homme primitif ne trouvait
pas, dans sa solidarité avec autrui, le critère
de la vérité, quand il projetait ses désirs
et ses craintes en fantasmagories qui tissaient avec le réel
les écheveaux indissociables du rêve, de l'apparition,
et du mythe.
* * *
A l'horizon de toutes ces analyses, il y a, sans doute, des thèmes
explicatifs qui se situent d'eux-mêmes aux frontières
du mythe: le mythe, d'abord, d'une certaine substance psychologique
(«libido», chez Freud, «force psychique»,
chez Janet), qui serait comme le matériau
|PAGE 30
brut de l'évolution, et qui, progressant au cours du développement
individuel et social, subirait comme une rechute, et retomberait,
par le fait de la maladie, à son état antérieur;
le mythe aussi d'une identité entre le malade, le primitif
et l'enfant, mythe par lequel se rassure la conscience scandalisée
devant la maladie mentale, et s'affermit la conscience enfermée
dans ses préjugés culturels. De ces deux mythes,
le premier, parce qu'il est scientifique, a vite abandonné
(de Janet, on retient l'analyse des conduites, et non l'interprétation
par la force psychologique; les psychanalystes répugnent
de plus en plus à la notion bio-psychologique de libido);
l'autre, au contraire, parce qu'il est éthique, parce qu'il
justifie plus qu'il explique, demeure encore vivant.
Pourtant, il n'y a guère de sens à restituer une
identité entre la personnalité morbide du malade
et celle, normale, de l'enfant ou du primitif. De deux choses
l'une, en effet:
-Ou l'on admet à la rigueur l'interprétation de
Jackson: «J'imaginerai que les centres cérébraux
sont en quatre couches, A, B, C, D» ; la première
forme de la folie, la plus bénigne, sera -A + B + C + D;
«la totalité de la personnalité est en fait
+ B + C + D ; le terme -A est donné seulement pour montrer
en quoi la nouvelle personnalité diffère de la personnalité
antérieure» (1); la régression pathologique
n'est alors qu'une opération soustractive; mais ce qui
est soustrait dans cette arithmétique, c'est justement
le terme ultime, qui promeut et achève la personnalité;
c'est-à-dire que «le reste» ne sera pas une
personnalité antérieure, mais une personnalité
abolie. Comment, de ce fait, identifier
(1) c. JACKSON, Facteurs de la folie, trad. franç., p.
30.
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le sujet malade aux personnalités «antérieures»
du primitif ou de l'enfant?
-Ou bien on élargit le Jacksonisme en admettant une réorganisation
de la personnalité; la régression ne se contente
pas de supprimer et de libérer, elle ordonne et met en
place; comme le disaient Monakow et Mourgue à propos de
la dissolution neurologique: «La désintégration
n'est pas l'inversion exacte de l'intégration... Il serait
absurde de dire que l'hémiplégie est un retour au
stade primitif de l'apprentissage de la locomotion... L'autorégulation
joue ici, de sorte que la notion de désintégration
pure n'existe pas. Ce processus idéal est masqué
par la tendance créatrice de l'organisme sans cesse en
action, à rétablir l'équilibre troublé
(1).» Il ne peut donc plus s'agir de personnalités
archaïques; il faut admettre la spécificité
de la personnalité morbide; la structure pathologique du
psychisme n'est pas originaire; elle est rigoureusement originale.
Il n'est pas question d'invalider les analyses de la régression
pathologique, quand il faut seulement les affranchir des mythes
dont Janet ni Freud n'ont su les décanter. Il serait vain,
sans doute, de dire, dans une perspective explicative, que l'homme,
devenant malade, redevient un enfant; mais d'un point de vue descriptif,
il est exact de dire que le malade manifeste, dans sa personnalité
morbide, des conduites segmentaires, analogues à celles
d'un âge antérieur ou d'une autre culture; la maladie
découvre et privilégie des conduites normalement
intégrées. La régression ne doit donc être
prise que comme un des aspects descriptifs de la maladie.
(1) MONAKOW et MOURGUE, Introduction biologique à la neurologie
(p. 178).
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Une description structurale de la maladie devrait donc, pour
chaque syndrome, analyser les signes positifs et les signes négatifs,
c'est-à-dire détailler les structures abolies et
les structures dégagées. Ce ne serait pas expliquer
les formes pathologiques, mais seulement les mettre dans une perspective
qui rendrait cohérents et compréhensibles les faits
de régression individuelle ou sociale relevés par
Freud et par Janet. On peut ainsi résumer les grandes lignes
d'une pareille description:
1) Le déséquilibre et les névroses ne sont
que le premier degré de dissolution des fonctions psychiques;
l'atteinte ne porte que sur l'équilibre général
de la personnalité psychologique, et cette rupture souvent
momentanée ne libère que les complexes affectifs,
les schèmes émotionnels inconscients, constitués
au cours de l'évolution individuelle;
2) Dans la paranoïa, le trouble général de
l'humeur libère une structure passionnelle qui n'est que
l'exagération des comportements coutumiers de la personnalité;
mais ni la lucidité, ni l'ordre, ni la cohésion
du fond mental ne sont encore atteints;
3) Mais avec les états oniroïdes, nous atteignons
un niveau où les structures de la conscience sont déjà
dissociées ; le contrôle perceptif et la cohérence
du raisonnement ont disparu; et dans cet émiettement de
la sphère consciente, on voit s'infiltrer les structures
du rêve, qui ne sont d'ordinaire libérées
que dans le sommeil. Illusions, hallucinations, fausses reconnaissances
manifestent à l'état vigile la dés inhibition
des formes de la conscience onirique;
4) La dissociation accède, dans les états maniaques
et mélancoliques, à la sphère instinctivo-affective
; la puérilité émotionnelle du maniaque,
la perte, chez le mélancolique,
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de la conscience du corps et des conduites de conservation, représentent
le côté négatif. Quant aux formes positives
de la maladie, elles apparaissent dans ces paroxysmes d'agitation
motrice ou d'explosions émotionnelles où le mélancolique
affirme son désespoir, le maniaque son agitation euphorique;
5) Enfin, dans les états confusionnels et schizophréniques,
la détérioration prend l'allure d'un déficit
capacitaire; dans un horizon où les repères spatiaux
et temporels sont devenus trop imprécis pour permettre
l'orientation, la pensée, en charpie, procède par
fragments isolés, scande un monde vide et noir de «syncopes
psychiques», ou s'enferme dans le silence d'un corps dont
la motricité elle-même est verrouillée par
la catatonie. Seuls, persisteront à émerger, comme
signes positifs, les stéréotypies, les hallucinations,
des schèmes verbaux cristallisés en syllabes incohérentes,
et de brusques irruptions affectives traversant en météores
l'inertie démentielle;
6) Et c'est sur la démence que se ferme le cycle de cette
dissolution pathologique, la démence où foisonnent
tous les signes négatifs des déficits, et où
la dissolution est devenue si profonde qu'elle n'a plus aucune
instance à désinhiber; il n'y a plus de personnalité,
mais seulement un être vivant.
Mais une analyse de ce type ne saurait épuiser l'ensemble
du fait pathologique. Elle est insuffisante, et à un double
titre:
a) Elle néglige l'organisation des personnalités
morbides dans lesquelles sont mises à jour les structures
régressives; aussi profonde que soit la dissolution (le
seul cas de la démence mis à part), la personnalité
ne peut jamais disparaître complètement; ce que retrouve
la régression de la personnalité, ce ne sont pas
des
|PAGE 34
éléments dispersés -car ils ne l'ont jamais
été -ni des personnalités plus archaïques
-car il n'y a pas de chemin de retour dans le développement
de la personnalité, mais seulement dans la succession des
conduites. Pour inférieures et simples qu'elles soient,
il ne faut pas omettre les organisations par lesquelles un schizophrène
structure son univers: le monde morcelé qu'il décrit
est à la mesure de sa conscience dispersée, le temps
sans avenir ni passé dans lequel il vit est le reflet de
son incapacité à se projeter dans un futur, et à
se reconnaître dans un passé; mais ce chaos trouve
son point de cohérence dans la structure personnelle du
malade qui assure l'unité vécue de sa conscience
et de son horizon. Aussi malade que peut être un malade,
ce point de cohérence ne peut manquer d'exister. La science
de la pathologie mentale ne peut être que la science de
la personnalité malade.
b) L'analyse régressive décrit l'orientation de
la maladie, sans en mettre à jour le point d'origine. Si
elle n'était que régression, la maladie serait comme
une virtualité déposée, en chaque individu,
par le mouvement même de son évolution; la folie
ne serait qu'une éventualité, la rançon toujours
exigible du développement humain. Mais que telle personne
soit malade, et soit malade, à ce moment-ci, de cette maladie-ci,
que ses obsessions aient tel thème, que son délire
comporte telles revendications, ou que ses hallucinations s'extasient
dans l'univers de telles formes visuelles, la notion abstraite
de régression ne peut en rendre compte. Dans la perspective
évolutionniste, la maladie n'a d'autre statut que celui
de la virtualité générale. La causalité
qui la rend nécessaire n'est pas encore dégagée,
non plus que celle qui donne à chaque tableau clinique
sa coloration singulière. Cette nécessité,
et ses formes individuelles, ce n'est pas à une
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évolution toujours spécifique qu'il faut la demander;
c'est à l'histoire personnelle du malade.
Il faut donc pousser l'analyse plus loin; et compléter
cette dimension évolutive, virtuelle et structurale de
la maladie, par l'analyse de cette dimension qui la rend nécessaire,
significative et historique.
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CHAPITRE III
LA MALADIE
ET L'HISTOIRE INDIVIDUELLE
L'évolution psychologique intègre le passé
au présent dans une unité sans conflit, dans cette
unité ordonnée qu'on définit comme une hiérarchie
de structures, dans cette unité solide que seule une régression
pathologique peut compromettre; l'histoire psychologique, au contraire,
ignore un pareil cumul de l'antérieur et de l'actuel; elle
les situe l'un par rapport à l'autre en mettant entre eux
cette distance qui autorise normalement tension, conflit, et contradiction.
Dans l'évolution, c'est le passé qui promeut le
présent et le rend possible; dans l'histoire, c'est le
présent qui se détache du passé, lui confère
un sens et le rend intelligible. Le devenir psychologique est
à la fois évolution et histoire; le temps du psychisme
doit s'analyser à la fois selon l'antérieur et l'actuel-
c'est-à-dire en termes évolutifs -mais aussi selon
le passé et le présent -c'est-à-dire en termes
historiques. Lorsqu'à la fin du XIXe siècle, après
Darwin et Spencer, on se fut émerveillé de découvrir,
dans son devenir d'être vivant, la vérité
de l'homme, on s'imagina qu'il était possible d'écrire
l'histoire en termes d'évolution, ou encore de confondre
l'une et l'autre au profit de la
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seconde: on trouverait d'ailleurs le même sophisme dans
la sociologie de la même époque. L'erreur originaire
de la psychanalyse, et après elle de la plupart des psychologies
génétiques, est sans doute de n'avoir pas saisi
ces deux dimensions irréductibles de l'évolution
et de l'histoire dans l'unité du devenir psychologique
(1). Mais le coup de génie de Freud est d'avoir pu, assez
tôt, dépasser cet horizon évolutionniste,
défini par la notion de libido, pour accéder à
la dimension historique du psychisme humain.
En fait, dans la psychologie analytique, il est toujours possible
de faire le partage de ce qui revient à une psychologie
de l'évolution (comme les Trois essais sur la sexualité)
et ce qui ressortit à une psychologie de l'histoire individuelle
(comme les Cinq psychanalyses et les textes qui s'y rattachent).
Nous avons parlé plus haut de l'évolution des structures
affectives telle qu'elle est détaillée par la tradition
psychanalytique. Nous emprunterons maintenant à l'autre
versant de la psychanalyse de quoi définir ce que peut
être la maladie mentale quand on l'envisage dans la perspective
de l'histoire individuelle (2).
* * *
Voici une observation que Freud cite dans l'Introduction à
la psychanalyse (3) : une femme d'une cinquantaine d'années
soupçonne son mari de la tromper avec
(1) Dans Ma vie et la psychanalyse, FREUD cite l'influence de
Darwin sur la première orientation de sa pensée.
(2) Nous ne parlerons que brièvement de la théorie
psychanalytique qui doit être exposée en son ensemble
par Mme Boutonier dans un ouvrage de celte même collection.
(3) Introduction à la psychanalyse, p. 270.
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la jeune fille qu'il emploie comme secrétaire. Situation
et sentiments d'une extrême banalité. Pourtant cette
jalousie a des résonances singulières: elle a été
suscitée par une lettre anonyme; on en connaît l'auteur
qui n'a agi que par vengeance; et qui n'a allégué
que des faits inexacts; le sujet sait tout cela, reconnaît
volontiers l'injustice de ses reproches à l'égard
de son mari, parle spontanément de l'amour qu'il lui a
toujours porté. Et cependant sa jalousie ne parvient pas
à se dissiper; plus les faits proclament la fidélité
de son mari, plus ses soupçons se renforcent; sa jalousie
s'est cristallisée paradoxalement autour de la certitude
de n'être pas trompée. Alors que la jalousie morbide
sous sa forme classique de paranoïa est une conviction impénétrable
qui va chercher sa justification dans les formes les plus extrêmes
du raisonnement, on a, dans cette observation de Freud, l'exemple
d'une jalousie impulsive qui se conteste sans cesse son bien-fondé,
qui tente, à chaque instant, de se nier, et se vit sur
le mode du remords; c'est là un cas très curieux
(et relativement rare) de jalousie obsessionnelle.
A l'analyse, il se révèle que cette femme est éprise
de son gendre; mais elle éprouve de tels sentiments de
culpabilité, qu'elle ne peut supporter ce désir
et qu'elle transfère sur son mari la faute d'aimer une
personne beaucoup plus jeune que soi. Une investigation plus profonde
montre d'ailleurs que cet attachement au gendre est lui-même
ambivalent, et qu'il cache une hostilité jalouse, où
l'objet de la rivalité est la fille de la malade: au coeur
du phénomène morbide se trouve donc une fixation
homosexuelle à la fille.
Métamorphoses, symbolismes, transformation des sentiments
en leur contraire, travestissements des personnages,
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transfert de culpabilité, retournement d'un remords en
accusation, c'est là tout un ensemble de processus qui
se dénoncent comme des traits de la fabulation enfantine.
On pourrait aisément rapprocher cette projection jalouse
de la projection décrite par M. Wallon dans les angines
du caractère (1) : il cite d'après Elsa Kahler l'exemple
d'une fillette de 3 ans qui gifle sa petite camarade, et, fondant
en larmes, court auprès de sa gouvernante se faire consoler
d'avoir été battue. Chez cet enfant, comme chez
l'obsédée dont nous parlions, on retrouve les mêmes
structures de conduite: l'indifférenciation de la conscience
de soi empêche la distinction de l'agir et du pâtir
(battre-être battu; tromper-être trompé); l'ambivalence
des sentiments permet, d'autre part, une sorte de réversibilité
entre l'agression et la culpabilité. Dans un cas comme
dans l'autre, on retrouve les mêmes traits d'archaïsme
psychologique: fluidité des conduites affectives, labilité
de la structure personnelle dans l'opposition moi-autrui. Mais
il ne s'agit pas de confirmer une nouvelle fois l'aspect régressif
de la maladie.
L'important ici c'est que cette régression a chez la malade
de Freud un sens bien précis: il s'agit pour elle d'échapper
à un sentiment de culpabilité; elle échappe
à son remords de trop aimer sa fille en se contraignant
à aimer son gendre; et elle échappe à la
culpabilité que fait naître ce nouvel attachement,
en reportant sur son mari, par une sorte de projection en miroir,
un amour parallèle au sien. Les procédés
enfantins de métamorphose du réel ont donc une utilité:
ils constituent une fuite, une manière à bon marché
d'agir sur le réel, un mode mythique de transformation
de soi-même et des
(1) Les origines du caractère chez l'enfant, p. 217.
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autres. La régression n'est pas une chute naturelle dans
le passé; elle est une fuite intentionnelle hors du présent.
Plutôt un recours qu'un retour. Mais on ne peut échapper
au présent qu'en mettant autre chose à sa place;
et le passé qui affleure dans les conduites pathologiques
n'est pas le sol originaire auquel on revient comme à une
patrie perdue, c'est le passé factice et imaginaire des
substitutions.
-Tantôt une substitution des formes de comportement : les
conduites adultes, développées et adaptées,
s'effacent devant des conduites infantiles, simples et inadaptées.
Comme chez la fameuse malade de Janet: à l'idée
que son père peut tomber malade, elle manifeste les formes
paroxystiques de l'émotion enfantine (cris, explosion motrice,
chute), parce qu'elle refuse la conduite adaptée qui serait
d'envisager de le soigner, de prévoir les moyens d'une
lente guérison, d'organiser pour elle-même une existence
de garde-malade;
-Tantôt une substitution des objets eux-mêmes : aux
formes vivantes de la réalité, le sujet substitue
les thèmes imaginaires de ses premiers fantasmes; et le
monde semble s'ouvrir aux objets archaïques, les personnages
réels s'effacer devant les fantômes parentaux; comme
chez ces phobiques qui se heurtent, au seuil de chaque conduite,
aux mêmes frayeurs menaçantes; le personnage mutilateur
du père, ou la mère captative se profile sous l'image
stéréotypée de l'animal terrifiant, derrière
le fond diffus d'angoisse qui submerge la conscience. Tout ce
jeu de transformations et de répétitions mani
feste que, chez les malades, le passé n'est invoqué
que pour se substituer à la situation actuelle; et qu'il
n'est réalisé que dans la mesure où il s'agit
d'irréaliser le présent.
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* * *
Mais quel profit peut-il y avoir à répéter
une crise d'angoisse? Quel sens y a-t-il à retrouver les
fantasmes terrifiants de la vie enfantine, à substituer
les troubles majeurs d'une affectivité encore mal réglée
aux formes actuelle d'activité? Pourquoi fuir le présent,
si c'est pour retrouver des types de comportement inadaptés?
Inertie pathologique des conduites? Manifestation d'un principe
de répétition que Freud extrapole dans la réalité
biologique d'un paradoxal «instinct de mort», qui
tend à l'immobile, à l'identique, au monotone, à
l'inorganique, comme l'instinct de vie tend à la mobilité
toujours nouvelles des hiérarchies organiques? C'est là,
sans doute, donner aux faits un nom qui, en les unissant, récuse
toute forme d'explication. Mais il y a dans le travail de Freud
et de la psychanalyse de quoi expliquer cette irréalisation
du présent autrement que par la répétition
pure et simple du passé.
Freud lui-même a eu l'occasion d'analyser un symptôme
en formation. Il s'agissait d'un petit garçon de 4 ans,
le petit Hans (1), qui avait une peur phobique des chevaux. Peur
ambiguë, puisqu'il cherchait toutes les occasions d'en voir
et qu'il courait à la fenêtre dès qu'il entendait
une voiture; mais, terrorisé, il poussait des cris de frayeur
dès qu'il apercevait le cheval qu'il était venu
voir. Peur paradoxale, en outre, puisqu'il craignait à
la fois que le cheval ne le morde, et que l'animal, en tombant,
ne se tue. Désirait-il, ou non voir des chevaux ?
(1) Cinq psychanalyses.
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Craignait-il pour lui, ou pour eux ? Tout à la fois, sans
doute. L'analyse montre l'enfant au point nodal de toutes les
situations oedipiennes : son père s'est volontairement
attaché à prévenir, chez lui, une fixation
trop forte à la mère; mais l'attachement à
la mère n'en a été que plus violent, exaspéré
de plus par la naissance d'une soeur cadette; si bien que son
père a toujours été pour le petit Hans un
obstacle entre sa mère et lui. C'est à ce moment
que se forme le syndrome. La symbolique la plus élémentaire
du matériel onirique permet de deviner, dans l'image du
cheval, un substitut de l' «imago» paternelle; et
dans l'ambiguïté des frayeurs de l'enfant, il est
facile de reconnaître le désir de la mort du père.
Le symptôme morbide est, d'une façon immédiate,
satisfaction d'un désir; cette mort qu'il n'a pas conscience
de désirer pour son père, l'enfant la vit sur le
mode imaginaire de la mort d'un cheval.
Mais ce symbolisme, et c'est là le point important, n'est
pas seulement l'expression mythique et figurée de la réalité;
il joue un rôle fonctionnel par rapport à cette réalité.
Sans doute, la peur d'être mordu par le cheval est une expression
de la crainte d'une castration: elle symbolise l'interdiction
paternelle de toutes les activités sexuelles. Mais cette
peur d'être blessé est doublée de la hantise
que le cheval pourrait lui-même tomber, se blesser et mourir:
comme si l'enfant se défendait de sa propre peur, par le
désir de voir son père mourir, et tomber ainsi l'obstacle
qui le sépare de sa mère. Or ce désir meurtrier
n'apparaît pas immédiatement comme tel dans le fantasme
phobique: il n'y est présent que sous la forme déguisée
d'une peur; l'enfant redoute autant la mort du cheval que sa propre
blessure. Il se défend contre son désir de mort
et il en repousse la
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culpabilité, en le vivant sur le mode d'une peur équivalente
de la peur qu'il éprouve pour lui-même; il craint
pour son père ce qu'il craint pour soi; mais son père
n'a à craindre que ce qu'il craint de désirer contre
lui. On voit donc que la valeur expressive du syndrome n'est pas
immédiate, mais qu'elle se constitue à travers une
série de mécanismes de défense. Deux de ces
mécanismes ont joué dans ce cas de phobie: le premier
a transformé la peur pour soi-même en désir
meurtrier contre celui qui suscite la peur; le second a transformé
ce désir en peur de le voir se réaliser.
A partir de cet exemple, on peut donc dire que le profit trouvé
par le malade à irréaliser son présent dans
sa maladie a pour origine le besoin de se défendre contre
ce présent. La maladie a pour contenu l'ensemble des réactions
de fuite et de défense par lesquelles le malade répond
à la situation dans laquelle il se trouve; et c'est à
partir de ce présent, de cette situation actuelle qu'il
faut comprendre et donner sens aux régressions évolutives
qui se font jour dans les conduites pathologiques; la régression
n'est pas seulement une virtualité de l'évolution,
elle est une conséquence de l'histoire.
Cette notion de défense psychologique est capitale. C'est
autour d'elle qu'a pivoté toute la psychanalyse. Investigation
de l'inconscient, recherches des traumatismes infantiles, libération
d'une libido supposée derrière tous les phénomènes
de la vie affective, mises à jour des pulsions mythiques
comme l'instinct de mort, la psychanalyse n'a été
que tout cela pendant longtemps; mais elle tend de plus en plus
à porter sa recherche vers les mécanismes de défense,
et à admettre finalement que le sujet ne reproduit son
histoire que parce qu'il répond à une situation
présente. Mme Anna Freud a fait un inventaire
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de ces mécanismes de défense (1) : outre la sublimation,
considérée comme une conduite normale, elle trouve
9 procédés par lesquels le malade se défend,
et qui définissent par leurs combinaisons les différents
types de névrose: le refoulement, la régression,
la formation réactionnelle, l'isolement, l'annulation rétroactive,
la projection, l'introjection, le retournement contre soi, la
transformation en son contraire.
-L'hystérique use surtout de refoulement; il soustrait
au conscient toutes les représentations sexuelles; il rompt
par mesure de protection la continuité psychologique, et
dans ces «syncopes psychiques» apparaissent l'inconscience,
l'oubli, l'indifférence qui constituent l'apparente «belle
humeur» de l'hystérique; il brise aussi l'unité
du corps pour en effacer tous les symboles et tous les substituts
de la sexualité: d'où les anesthésies et
les paralysies pithiatiques;
-Au contraire l'obsessionnel se défend surtout par «l'isolement»;
il sépare l'émoi conflictuel de son contexte; il
lui donne des symboles et des expressions sans rapport apparent
avec son contenu réel; et les forces en conflit font surgir
brusquement des conduites pulsionnelles, rigides et absurdes,
au milieu d'un comportement adapté: témoin cette
malade de Freud (2), qui sans savoir pourquoi, sans qu'elle pût
se justifier elle-même par aucun sentiment de précaution
ou d'avarice, ne pouvait s'empêcher de noter tous les numéros
des billets de banque qui lui passaient entre les mains. Mais
cette conduite, absurde dans son isolement, avait un sens si on
la replaçait dans son contexte affectif: elle faisait écho
au désir
(1) Anna FREUD, Le moi et les mécanismes de défense,
p. 39.
(2) Introduction à la psychanalyse, p. 286.
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que la malade avait éprouvé de s'assurer de l'amour
d'un homme en lui confiant comme gage une pièce de monnaie;
mais toutes les pièces de monnaie se ressemblent...; si,
du moins, elle avait pu lui donner un billet que l'on pût
reconnaître à son numéro... Et elle s'était
défendu contre cet amour qu'elle jugeait coupable en isolant
la conduite de ses justifications sentimentales;
-Délirant, à la fois persécuté et
persécuteur, dénonçant dans le coeur des
autres ses propres désirs et ses propres haines, aimant
ce qu'il veut détruire, s'identifiant à ce qu'il
hait, le paranoïaque se caractérise surtout par des
mécanismes de projection, d'introjection et de retournement.
C'est Freud, le premier (1), qui a montré dans la jalousie
paranoïaque l'ensemble de ces processus. Quand le paranoïaque
reproche à son partenaire de le tromper, lorsqu'il systématise
autour de cette infidélité tout un ensemble d'interprétations,
il ne fait pas autre chose que de reprocher à l'autre ce
qu'il se reproche à lui-même; s'il accuse sa maîtresse
de le tromper avec un ami, c'est que lui-même éprouve
précisément ce désir; et il se défend
contre ce désir homosexuel en le transformant en rapport
hétérosexuel, et en le projetant sur l'autre, sous
la forme d'un reproche d'infidélité. Mais par une
projection symétrique, qui a, elle aussi, le sens d'une
justification et d'une catharsis, il accusera de désir
homosexuel celui-là même qu'il désire, et
par un retournement de l'affect, il se vantera d'une haine mythique
que justifient à ses yeux les assiduités de son
rival. Ce n'est pas moi qui te trompe, c'est toi qui me trahis;
ce n'est pas moi qui l'aime, c'est lui qui me désire et
me poursuit; de l'amour, je n'en ai pas pour lui, mais seulement
de la
(1) Cinq psychanalyses: «Le Président Schreber»,
p. 301.
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haine: tels sont les mécanismes par lesquels un paranoïaque,
se défendant contre son homosexualité, constitue
un délire de jalousie.
L'itération pathologique du passé a donc maintenant
un sens; ce n'est pas la pesanteur d'un «instinct de mort»
qui l'impose; la régression fait partie de ces mécanismes
de défense ou plutôt elle est le recours aux ensembles
de protection déjà établis. La forme itérative
du pathologique n'est que seconde par rapport à sa signification
défensive.
* * *
Le problème nodal demeure: contre quoi se défend
le malade lorsque, enfant, il instaure des formes de protection
qu'il remettra à jour dans les répétitions
névrotiques de sa vie adulte. Quel est ce danger permanent
qui, apparu à l'aurore de sa vie psychologique, se profilera
constamment sur son univers, menace aux mille visages d'un péril
demeuré identique?
Là encore l'analyse d'un symptôme peut nous servir
de fil directeur. Une petite fille d'une dizaine d'années
commet un larcin (1) : elle s'empare d'un bâton de chocolat
sous les yeux de la vendeuse qui la réprimande et menace
de raconter l'histoire à la mère de la fillette.
Vol que sa forme impulsive et inadaptée dénonce
aussitôt comme névrotique. L 'histoire du sujet montre
clairement que ce symptôme est au point de convergence de
deux conduites: le désir de reprendre une affection maternelle
qui lui est refusée, et dont le symbole est, ici, comme
bien souvent, l'objet alimentaire; et d'autre part, l'ensemble
des réactions de culpabilité qui suivent l'effort
(1) A. FREUD, Le traitement psychanalytique des enfants.
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agressif pour capter cette affection. Entre ces deux conduites,
le symptôme va apparaître comme un compromis ; l'enfant
donnera libre cours à ses besoins d'affection en commettant
le larcin, mais il libérera ses tendances à la culpabilité,
en le commettant de telle manière qu'il soit surpris. Le
comportement de vol maladroit se révèle comme une
adresse de la conduite; sa grossièreté est une ruse:
compromis entre deux tendances contradictoires, il est une manière
de dominer un conflit. Le mécanisme pathologique est donc
protection contre un conflit, défense en face de la contradiction
qu'il suscite.
Mais tout conflit ne provoque pas une réaction morbide
et la tension qu'il fait naître n'est pas forcément
pathologique ; elle est même probablement la trame de toute
vie psychologique. Le conflit que révèle le compromis
névrotique n'est pas simplement contradiction externe dans
la situation objective; mais contradiction immanente, où
les termes se mêlent de telle manière que le compromis,
loin d'être une solution, est en dernier ressort un approfondissement
du conflit. Quand un enfant vole pour récupérer
une affection perdue, et calme ses scrupules en se faisant surprendre,
il est clair que le résultat de son geste, en amenant la
punition désirée, lui retirera, plus encore, l'affection
qu'il regrette, augmentera chez lui les désirs captatifs
que son vol symbolise, et satisfait un instant, majorera par conséquent
les sentiments de culpabilité. Expérience de frustration
et réaction de culpabilité sont ainsi liées,
non pas comme deux formes de conduite divergentes qui se partagent
le comportement, mais comme l'unité contradictoire qui
définit la double polarité d'une seule et même
conduite. La contradiction pathologique n'est pas le conflit normal:
celui-ci déchire de l'extérieur la vie affective
du sujet; il suscite chez lui
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des conduites opposées, il le fait osciller; il provoque
des actions, puis fait naître le remords; il peut exalter
la contradiction jusqu'à l'incohérence. Mais l'incohérence
normale est, en toute rigueur, différente de l'absurdité
pathologique. Celle-ci est animée de l'intérieur
par la contradiction; la cohérence du jaloux pour convaincre
sa femme d'infidélité est parfaite; parfaite aussi
la cohérence de l'obsédé dans les précautions
qu'il prend. Mais cette cohérence est absurde parce qu'elle
approfondit, en se développant, la contradiction qu'elle
tente de surmonter; quand une malade de Freud écarte de
sa chambre, dans un souci obsessionnel, toutes les pendules et
toutes les montres dont le tic-tac pourrait troubler son sommeil,
elle se défend à la fois contre ses désirs
sexuels et elle les satisfait mythiquement : elle écarte
d'elle tous les symboles de la sexualité, mais aussi de
la régularité physiologique que pourrait troubler
la maternité qu'elle désire: en même temps
qu'elle satisfait ses désirs sur le mode magique, elle
accroît réellement ses sentiments de culpabilité
(1). Là où l'individu normal fait l'expérience
de la contradiction, le malade fait une expérience contradictoire
; l'expérience de l'un s'ouvre sur la contradiction, celle
de l'autre se ferme sur elle. En d'autres termes : conflit normal,
ou ambiguïté de la situation; conflit pathologique,
ou ambivalence de l'expérience (2).
Tout comme la peur est réaction au danger extérieur,
l'angoisse est la dimension affective de cette contradiction interne.
Désorganisation totale de la vie affective, elle est l'expression
majeure de l'ambivalence, la forme dans
(1) Introduction à la psychanalyse, p. 287.
(2) C'est cette unité contradictoire de la conduite et
de la vie affective que l'on appelle depuis Bleuler «ambivalence».
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laquelle elle s'achève, puisqu'elle est l'expérience
vertigineuse de la contradiction simultanée, l'épreuve
d'un même désir de vie et de mort, d'amour et de
haine, l'apothéose sensible de la contradiction psychologique:
angoisse de l'enfant qui découvre par la morsure que l'érotisme
de l'absorption est chargé d'agressivité destructrice,
angoisse encore du mélancolique qui, pour arracher à
la mort l'ojbet aimé, s'identifie à lui, devient
ce qu'il a été, mais finit par s'éprouver
lui-même dans la mort de l'autre, et ne peut retenir l'autre
dans sa propre vie qu'en le rejoignant dans la mort. Avec l'angoisse
nous sommes au coeur des significations pathologiques. Sous tous
les mécanismes de protection qui singularisent la maladie,
se révèle l'angoisse et chaque type de maladie définit
une manière spécifique d'y réagir: l'hystérique
refoule son angoisse et l'oblitère en l'incarnant dans
un symptôme corporel; l'obsédé ritualise,
autour d'un symbole, des conduites qui lui permettent de satisfaire
les deux côtés de son ambivalence; quant au paranoïaque,
il se justifie mythiquement en attribuant aux autres par projection
tous les sentiments qui portent en eux leur propre contradiction;
il répartit sur autrui les éléments de son
ambivalence, et masque son angoisse sous les formes de son agressivité.
C'est l'angoisse aussi, comme épreuve psychologique de
la contradiction intérieure, qui sert de dénominateur
commun et qui donne une signification unique au devenir psychologique
d'un individu: elle a été éprouvée
pour la première fois dans les contradictions de la vie
enfantine et dans l'ambivalence qu'elles suscitent; et sous sa
poussée latente, les mécanismes de défense
se sont érigés, répétant tout au cours
d'une vie leurs rites, leurs précautions, leurs manoeuvres
rigides dès que l'angoisse menace de réapparaître.
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On peut donc dire, en un sens, que c'est par l'angoisse que l'évolution
psychologique se transforme en histoire individuelle; c'est l'angoisse,
en effet, qui en unissant le passé et le présent
les situe l'un par rapport à l'autre et leur confère
une communauté de sens; la conduite pathologique nous avait
semblé avoir paradoxalement un contenu archaïque et
une insertion significative dans le présent; c'est que
le présent, sur le point de susciter l'ambivalence et l'angoisse,
provoque le jeu de la protection névrotique; mais cette
angoisse menaçante, et les mécanismes qui l'écartent
ont été depuis longtemps fixés dans l'histoire
du sujet. La maladie se déroule alors dans le style d'un
cercle vicieux: le malade se protège par ses actuels mécanismes
de défense contre un passé dont la présence
secrète fait sourdre l'angoisse; mais d'un autre côté,
contre l'éventualité d'une angoisse actuelle, le
sujet se protège en faisant appel à des protections
jadis instaurées au cours de situations analogues. Le malade
se défend-il avec son présent contre son passé,
ou se protège-t-il de son présent avec l'aide d'une
histoire révolue? Il faut dire, sans doute, que c'est dans
ce cercle que réside l'essence des conduites pathologiques;
si le malade est malade, c'est dans la mesure où le lien
du présent au passé ne se fait pas dans le style
d'une intégration progressive. Certes, tout individu a
éprouvé de l'angoisse et érigé des
conduites de défense; mais le malade vit son angoisse et
ses mécanismes de défense dans une circularité
qui le fait se défendre contre l'angoisse par les mécanismes
qui lui sont liés historiquement, qui, de ce fait, l'exaltent
le plus, et menacent sans cesse de la remettre à jour.
Par opposition à l'histoire de l'individu normal, cette
monotonie circulaire est le trait de l'histoire pathologique.
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* * *
La psychologie de l'évolution, qui décrit les symptômes
comme des conduites archaïques, doit donc être complétée
par une psychologie de la genèse qui décrit, dans
une histoire, le sens actuel de ces régressions. Il faut
trouver un style de cohérence psychologique qui autorise
la compréhension des phénomènes morbides
sans prendre pour modèle de référence des
stades décrits à la manière de phases biologiques.
Il faut trouver le noeud des significations psychologiques à
partir duquel, historiquement, s'ordonnent les conduites morbides.
Or, ce point vers lequel convergent les significations, nous venons
de le voir, c'est l'angoisse. L'histoire psychologique du malade
se constitue comme un ensemble de conduites significatives, qui
érigent des mécanismes de défense contre
l'ambivalence des contradictions affectives. Mais, dans l'histoire
psychologique, le statut de l'angoisse est ambigu: c'est elle
que l'on retrouve sous la trame de tous les épisodes pathologiques
d'un sujet; elle les hante sans cesse; mais c'est parce qu'elle
était déjà là que ces épisodes
se sont succédé, comme autant de tentatives pour
lui échapper; si elle les accompagne, c'est qu'elle les
a précédés. Pourquoi tel individu ne rencontre,
dans une situation, qu'un conflit surmontable, et tel autre une
contradiction dans laquelle il s'enferme sur le mode pathologique?
Pourquoi la même ambiguïté oedipienne sera-t-elle
dépassée par l'un, alors qu'elle déclenchera,
chez l'autre, la longue suite des mécanismes pathologiques?
C'est là une forme de nécessité que l'histoire
individuelle dévoile comme un problème, mais ne
parvient pas à justifier. Pour qu'une contradiction soit
vécue sur le mode anxieux de l'ambivalence, pour qu'à
|PAGE 52
propos d'un conflit, un sujet s'enferme dans la circularité
des mécanismes pathologiques de défense, il a fallu
que l'angoisse soit déjà présente, qui a
transformé l'ambiguïté d'une situation en ambivalence
des réactions. Si l'angoisse remplit l'histoire d'un individu,
c'est parce qu'elle est son principe et son fondement; d'entrée
de jeu, elle définit un certain style d'expérience
qui marque les traumatismes, les mécanismes psychologiques
qu'ils déclenchent, les formes de répétition
qu'ils affectent au cours des épisodes pathologiques: elle
est comme un a priori d'existence.
L'analyse de l'évolution situait la maladie comme une virtualité;
l'histoire individuelle permet de l'envisager comme un fait du
devenir psychologique. Mais il faut maintenant la comprendre dans
sa nécessité existentielle.
|PAGE 53
CHAPITRE IV
LA MALADIE ET L'EXISTENCE
L'analyse des mécanismes de la maladie laisse en présence
d'une réalité qui les dépasse, et qui les
constitue dans leur nature pathologique; aussi loin qu'elle est
poussée, elle invite à voir dans l'angoisse l'élément
morbide ultime, et comme le coeur de la maladie. Mais pour la
comprendre un nouveau style d'analyse s'impose: forme d'expérience
qui déborde ses propres manifestations, l'angoisse ne peut
jamais se laisser réduire par une analyse de type naturaliste;
ancrée au coeur de l'histoire individuelle, pour lui donner,
sous ses péripéties, une signification unique, elle
ne peut, non plus, être épuisée par une analyse
de type historique; mais l'histoire et la nature de l'homme ne
peuvent être comprises que par référence à
elle.
Il faut maintenant se placer au centre de cette expérience;
c'est seulement en la comprenant de l'intérieur qu'il sera
possible de mettre en place dans l'univers morbide les structures
naturelles constituées par l'évolution, et les mécanismes
individuels cristallisés par l'histoire psychologique.
Méthode qui ne doit rien emprunter aux «Naturwissenschaften»,
à leurs analyses discursives,
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à leur causalité mécaniste; méthode
qui ne devra jamais tourner, non plus, à l'histoire biographique,
avec sa description des enchaînements successifs et son
déterminisme en séries. Méthode qui doit
au contraire saisir les ensembles comme des totalités dont
les éléments ne peuvent pas être dissociés,
si dispersés qu'ils soient dans l'histoire. Il ne suffit
plus de dire que la peur de l'enfant est la cause des phobies
chez l'adolescent, mais il faut retrouver, sous cette peur originaire
et sous ces symptômes morbides, le même style d'angoisse
qui leur donne leur unité significative. La logique discursive
n'a que faire ici: elle s'embrouille dans les écheveaux
du délire et s'épuise à suivre les raisonnements
du paranoïaque. L'intuition va plus vite et plus loin, quand
elle parvient à restituer l'expérience fondamentale
qui domine tous les processus pathologiques (par exemple, dans
le cas de la paranoïa, la radicale altération du rapport
vivant avec autrui). En même temps qu'elle déploie
sous un seul regard les totalités essentielles, l'intuition
réduit, jusqu'à l'exténuer, cette distance
dont est faite toute connaissance objective: l'analyse naturaliste
envisage le malade avec l'éloignement d'un objet naturel;
la réflexion historique le garde dans cette altérité
qui permet d'expliquer, mais rarement de comprendre. L'intuition,
bondissant à l'intérieur de la conscience morbide,
cherche à voir le monde pathologique avec les yeux du malade
lui-même: la vérité qu'elle cherche n'est
pas de l'ordre de l'objectivité, mais de l'intersubjectivité.
Dans la mesure où comprendre veut dire à la fois
rassembler, saisir d'emblée, et pénétrer,
cette nouvelle réflexion sur la maladie est avant tout
«compréhension» : c'est à cette méthode
que s'est exercée la psychologie phénoménologique.
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Mais est-il possible de tout comprendre? Le propre de la maladie
mentale, par opposition au comportement normal, n'est-il pas justement
de pouvoir être expliquée, mais de résister
à toute compréhension. La jalousie n'est-elle pas
normale quand nous en comprenons même les exagérations,
et n'est-elle pas morbide lorsque «nous ne comprenons plus»
ses réactions même les plus élémentaires
? Il revient à Jaspers (1) d'avoir montré que la
compréhension peut s'étendre bien au-delà
des frontières du normal et que la compréhension
intersubjective peut atteindre le monde pathologique dans son
essence.
Sans doute, il est des formes morbides qui sont encore, et demeureront
opaques à la compréhension phénoménologique.
Ce sont les dérivés directs des processus dont le
mouvement même est inconnu à la conscience normale,
comme les irruptions dans la conscience d'images provoquées
par des intoxications, comme ces «météores
psychiques» qui ne peuvent s'expliquer que par une rupture
du tempo de la conscience, par ce que Jaspers appelle une «ataxie
psychique» ; enfin ce sont ces impressions qui semblent
empruntées à une matière sensible totalement
étrangère à notre sphère: sentiment
d'une influence qui pénètre jusqu'à l'intérieur
de la pensée, impression d'être traversé par
des champs de forces à la fois matérielles et mystérieusement
invisibles, expérience d'une transformation aberrante du
corps.
Mais en deçà de ces limites lointaines de la compréhension
à partir desquelles s'ouvre le monde étranger et
mort, pour nous, de l'insensé, l'univers morbide demeure
pénétrable. Et par cette compréhension, il
s'agit de restituer
(1) K. JASPERS, Psychopathologie générale.
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à la fois l'expérience que le malade a de sa maladie
(la manière dont il se vit comme individu malade, ou anormal,
ou souffrant), et l'univers morbide sur lequel s'ouvre cette conscience
de maladie, le monde qu'elle vise et qu'en même temps elle
constitue. Compréhension de la conscience malade, et reconstitution
de son univers pathologique, telles sont les deux tâches
d'une phénoménologie de la maladie mentale.
* * *
La conscience que le malade a de sa maladie est rigoureusement
originale. Rien n'est plus faux sans doute que le mythe de la
folie, maladie qui s'ignore; l'éloignement qui sépare
la conscience du médecin de celle du malade n'est pas mesurée
par la distance qui sépare le savoir de la maladie et son
ignorance. Le médecin n'est pas du côté de
la santé qui détient tout savoir sur la maladie;
et le malade n'est pas du côté de la maladie qui
ignore toute chose sur elle-même, jusqu'à sa propre
existence. Le malade reconnaît son anomalie et il lui donne,
pour le moins, le sens d'une irréductible différence
qui le sépare de la conscience et de l'univers des autres.
Mais, le malade aussi lucide qu'il soit, n'a pas sur son mal la
perspective du médecin; il ne prend jamais cette distance
spéculative qui lui permettrait de saisir la maladie comme
un processus objectif se déroulant en lui, sans lui ; la
conscience de la maladie est prise à l'intérieur
de la maladie; elle est ancrée en elle, et, au moment où
elle la perçoit, elle l'exprime. La manière dont
un sujet accepte ou refuse sa maladie, la manière dont
il l'interprète et dont il donne signification à
ses formes les plus absurdes, tout cela constitue une des dimensions
essentielles de la maladie.
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Ni effondrement inconscient à l'intérieur du processus
morbide, ni conscience lucide, désinsérée
et objective de ce processus, mais reconnaissance allusive, perception
diffuse d'un décor morbide sur le fond duquel se détachent
les thèmes pathologiques, tel est ce mode de conscience
ambigu, dont la réflexion phénoménologique
doit analyser les variations (1).
1) La maladie peut être perçue avec un statut d'objectivité
qui la place à une distance maxima de la conscience malade.
Dans son effort pour l'enrayer et ne pas se reconnaître
en elle, le malade lui confère le sens d'un processus accidentel
et organique. C'est aux limites de son corps que le malade maintient
sa maladie: omettant ou niant toute altération de l'expérience
psychologique, il ne donne d'importance et finalement il ne perçoit
et ne thématise que les contenus organiques de son expérience.
Loin de cacher sa maladie, il l'étale, mais seulement dans
ses formes physiologiques; et dans l'objectivité que le
malade confère à ses symptômes, le médecin
a raison de voir la manifestation de troubles subjectifs. C'est
cette prééminence des processus organiques dans
le champ de conscience du malade et dans la manière dont
il appréhende sa maladie qui constitue la gamme des signes
hystériques (paralysies ou anesthésies psychogènes),
des symptômes psycho-somatiques, ou enfin des soucis hypocondriaques
que l'on rencontre si souvent dans la psychasthénie ou
certaines formes de schizophrénie. Autant que des éléments
de la maladie, ces formes organiques ou pseudo-organiques sont,
pour le sujet, des modes d'appréhension de sa maladie.
(1) C'est dans cette perspective que WYRSCH a étudié
la schizophrénie (Die Person des Schizophrenen).
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2) Dans la majeure partie des troubles obsessionnels, dans beaucoup
de paranoïas et dans certaines schizophrénies, le
malade reconnaît que le processus morbide fait corps avec
sa personnalité. Mais d'une manière paradoxale :
il retrouve dans son histoire, dans ses conflits avec son entourage,
dans les contradictions de sa situation actuelle, les prémisses
de sa maladie; il en décrit la genèse; mais, en
même temps, il voit dans le début de sa maladie l'explosion
d'une existence nouvelle qui altère profondément
le sens de sa vie, au risque de la menacer. Témoins ces
jaloux qui justifient leur méfiance, leurs interprétations,
leurs systématisations délirantes par une genèse
minutieuse de leurs soupçons et qui semblent diluer leurs
symptômes tout au long de leur existence; mais ils reconnaissent
que depuis telle aventure ou tel ressaut de leur passion, leur
existence est tout à fait transformée, que leur
vie est empoisonnée et qu'ils ne peuvent plus la supporter.
Ils voient dans leur jalousie morbide la vérité
la plus profonde de leur existence et aussi le malheur le plus
radical. Ils la normalisent en la référant à
toute leur vie antérieure; mais ils s'en détachent
en l'isolant comme un bouleversement brutal. Ils appréhendent
leur maladie comme un destin; elle n'achève leur vie qu'en
la brisant.
3) Cette unité paradoxale ne peut pas toujours être
maintenue: les éléments morbides se détachent
alors de leur contexte normal, et, se refermant sur eux-mêmes,
constituent un monde autonome. Monde qui a pour le malade bien
des signes de l'objectivité: il est promu et hanté
par des forces extérieures que leur mystère fait
échapper à toute investigation; il s'impose à
l'évidence, il résiste à l'effort. Les hallucinations
qui l'emplissent lui donnent la richesse sensible du réel;
le délire qui en
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unit les éléments lui assure une cohérence
quasi rationnelle. Mais la conscience de la maladie ne s'efface
pas dans cette quasi-objectivité; elle demeure présente,
au moins de manière marginale: ce monde d'éléments
hallucinatoires et de délires cristallisés ne fait
que se juxtaposer au monde réel. Le malade ne confond jamais
la voix de son médecin et les voix hallucinatoires de ses
persécuteurs, quand bien même son médecin
n'est pour lui qu'un persécuteur. Le délire le plus
consistant n'apparaît tout au plus au malade qu'aussi réel
que le réel lui-même; et dans ce jeu des deux réalités,
dans cette ambiguïté théâtrale, la conscience
de maladie se révèle comme conscience d'une autre
réalité.
Cette opposition au monde réel, ou plutôt l'irréductible
juxtaposition de ces deux mondes réels, le malade est prêt
à la reconnaître: un halluciné demande à
son interlocuteur s'il n'entend pas, comme lui, les voix qui le
poursuivent; il le somme de se rendre à cette évidence
sensible; mais si on lui oppose une négation ou une ignorance
massive des faits qu'il invoque, il s'en accommode assez bien,
et déclare que, dans ces conditions, il est seul à
les entendre. Cette singularité de l'expérience
n'invalide pas pour lui la certitude qui l'accompagne; mais il
reconnaît, en l'acceptant, en l'affirmant même, le
caractère étrange, et douloureusement singulier
de son univers; en admettant deux mondes, en s'adaptant au premier
comme au second, il manifeste à l'arrière-plan de
sa conduite, une conscience spécifique de sa maladie.
4) Enfin, dans les formes ultimes de la schizophrénie et
dans les états de démence, le malade est englouti
dans le monde de sa maladie. Il saisit pourtant l'univers qu'il
a quitté comme une réalité lointaine et voilée.
Dans ce paysage crépusculaire, où les expériences
les plus réelles
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-les événements, les paroles entendues, l'entourage
prennent une allure fantomatique, il semble que le malade conserve
encore un sentiment océanique de sa maladie. Submergé
par l'univers morbide, il a conscience de l'être; et, autant
qu'on peut le supposer d'après le récit des malades
guéris, l'impression demeure toujours présente à
la conscience du sujet, que la réalité n'est saisie
que travestie, caricaturée, et métamorphosée,
au sens strict du terme, sur le mode du rêve. Mme Séchehaye,
qui a soigné et guéri une jeune schizophrène,
a recueilli les impressions que sa malade avait éprouvées
au cours de son épisode pathologique: «On aurait
dit, raconte-t-elle, que ma perception du monde me faisait sentir
d'une manière plus aiguë la bizarrerie des choses.
Dans le silence et l'immensité, chaque objet se découpait
au couteau, détaché dans le vide, dans l'illimité,
séparé des autres objets. A force d'être lui
seul, sans lien avec l'entourage, il se mettait à exister...
Je me sentais rejetée du monde, en dehors de la vie, spectatrice
d'un film chaotique qui se déroulait sans cesse devant
mes yeux, et auquel je ne parvenais pas à participer.»
Et un peu plus loin, elle ajoute: «Les gens m'apparaissent
comme dans un rêve; je ne parviens plus à distinguer
leur caractère particulier» (1). La conscience de
maladie n'est plus alors qu'une immense souffrance morale devant
un monde reconnu comme tel par référence implicite
à une réalité devenue inaccessible.
La maladie mentale, quels que soient ses formes, et les degrés
d'obnubilation qu'elle comporte, implique toujours une conscience
de maladie; l'univers morbide n'est jamais un absolu où
s'aboliraient toutes les références au
(1) SÉCHEHAYE, Journal d'une schizophrène, p. 50
et p. 56.
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normal; au contraire, la conscience malade se déploie
toujours avec, pour elle-même, une double référence,
soit au normal et au pathologique, soit au familier et à
l'étrange, soit encore au singulier et à l'universel,
soit enfin à la veille et à l'onirisme.
* * *
Mais cette conscience malade ne se résume pas dans la
conscience qu'elle prend de sa maladie; elle s'adresse aussi à
un monde pathologique, dont il faudrait maintenant étudier
les structures, en complétant ainsi l'analyse noétique
par l'analyse noématique.
1) M. Minkowski a étudié les perturbations dans
les formes temporelles du monde morbide. Il a analysé,
en particulier, un cas de délire paranoïde, dans lequel
le malade se sent menacé de catastrophes qu'aucune précaution
ne peut conjurer: à chaque instant l'imminence se renouvelle,
et le fait que le malheur appréhendé ne se soit
jamais produit ne peut pas prouver qu'il ne se produira pas durant
les instants suivants. Or la catastrophe dont il se sent menacé
est de périr écrasé par tout ce qui dans
le monde est résidu, cadavre, détritus, déchets.
Entre ce contenu du délire et le thème anxieux de
l'imminence catastrophique, il est aisé de voir un rapport
significatif: la hantise des «restes» manifeste, chez
le sujet, une incapacité à concevoir comment une
chose peut disparaître, comment ce qui n'est plus peut ne
pas demeurer encore. L'accumulation du passé ne peut plus,
pour lui, se liquider; et, corrélativement, le passé
et le présent ne parviennent pas à anticiper sur
l'avenir; aucune sécurité acquise ne peut garantir
contre les menaces qu'il contient; dans le futur, tout est absurdement
possible.
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Dans leur entrelacement délirant, ces deux thèmes
révèlent ainsi une perturbation majeure dans la
temporalité; le temps ne se projette plus ni ne s'écoule;
le passé s'amoncelle; et le seul avenir qui s'ouvre ne
peut contenir comme promesse, que l'écrasement du présent
par la masse sans cesse appesantie du passé (1).
Chaque trouble comporte ainsi une altération spécifique
du temps vécu. Binswanger, par exemple, a défini,
dans ldeenflucht, la perturbation temporelle de l'existence maniaque:
le temps y est, par fragmentation, rendu momentané; et,
sans ouverture sur le passé et l'avenir, il tourbillonne
sur lui-même, procédant tantôt par bonds, tantôt
par répétitions. C'est sur le fond de la temporalité
ainsi perturbée que doit se comprendre la «fuite
des idées», avec son alternance caractéristique
de répétitions thématiques, et d'associations
bondissantes et illogiques. Le temps du schizophrène est,
lui aussi, saccadé, mais il est brisé par l'imminence
du Soudain et du Terrifiant, auquel le malade n'échappe
que par le mythe d'une éternité vide; la temporalité
du schizophrène se partage ainsi entre le temps morcelé
de l'angoisse et l'éternité, sans forme ni contenu,
du délire (2).
2) L'espace, comme structure du monde vécu, peut prêter
aux mêmes analyses.
Parfois les distances s'effondrent, comme chez ces délirants
qui reconnaissent ici des personnes qu'ils savent ailleurs, ou
ces hallucinés qui entendent leurs voix, non pas dans l'espace
objectif où on situe les sources sonores, mais dans un
espace mythique, dans une sorte de quasi-
(1) MINKOWSKI, Le temps vécu.
(2) BINSWANGER, Der Fall Jurg Zund, Schweizer Archiv f. Neur.,
1946.
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espace où les axes de référence sont fluides
et mobiles: ils entendent ici, près d'eux, tout autour
d'eux, en eux, les voix des persécuteurs, qu'ils situent
en même temps, par-delà les murs, bien au-delà
de la ville et des frontières. A l'espace transparent où
chaque object a sa place géographique, et où les
perspectives s'articulent, se substitue un espace opaque où
les objets se mêlent, se rapprochent et s'éloignent
dans une mobilité immédiate, se déplacent
sans mouvement et fusionnent finalement dans un horizon sans perspective;
comme le dit M. Minkowski, «l'espace clair» s'estompe
dans «l'espace obscur», celui de la peur et de la
nuit, ou plutôt ils se mêlent dans l'univers morbide,
au lieu de se répartir, comme ils le font dans le monde
normal (1).
Dans d'autres cas, l'espace devient insulaire et rigide. Les objets
perdent cet indice d'insertion qui marque aussi la possibilité
de les utiliser; ils s'offrent dans une plénitude singulière
qui les détache de leur contexte, et ils s'affirment dans
leur isolement, sans lien réel ni virtuel avec les autres
objets; les rapports instrumentaux ont disparu. M. Roland Kuhn
a étudié dans ce sens les délires de «limites»
chez certains schizophrènes: l'importance donnée
aux limites, aux frontières, aux murs, à tout ce
qui clôt, enferme et protège est fonction de l'absence
d'unité interne dans la disposition des choses; c'est dans
la mesure où celles-ci ne «tiennent pas» ensemble
qu'il faut les protéger de l'extérieur et les maintenir
dans une unité qui ne leur est pas naturelle. Les objets
ont perdu leur cohésion et l'espace, sa cohérence;
comme chez ce malade qui dessinait sans cesse le plan d'une ville
fantastique dont les fortifications infinies ne protégeaient
qu'un
(1) MINKOWSKI, Le temps vécu.
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agglomérat d'édifices sans significations. Le sens
de l' «ustensilité» a disparu de l'espace;
le monde des «Zuhandenen», comme dirait Heidegger,
n'est plus, pour le malade, qu'un monde des «Vorhandenen».
3) Il n'y a pas que le milieu spatio-temporel, l' «Umwelt»
qui soit, dans ses structures existentielles, perturbé
par la maladie mais aussi la «Mitwelt», l'univers
social et culturel. Autrui cesse d'être, pour la malade
le partenaire d'un dialogue et le coopérateur d'une tâche;
il ne se présente plus à lui sur le fond des implications
sociales, il perd sa réalité de «socius»,
et devient, dans cet univers dépeuplé, l'Étranger.
C'est à cette altération radicale que se réfère
le syndrome si fréquent de la «déréalisation
symbolique d'autrui» : sentiment d'étrangeté
devant le langage, le système d'expression, le corps d'autrui;
difficulté d'accéder jusqu'à la certitude
de l'existence de l'autre; lourdeur et éloignement d'un
univers interhumain où les choses exprimées se figent,
où les significations ont l'indifférence massive
des choses, et où les symboles prennent la gravité
des énigmes: c'est le monde rigide du psychasthénique
et de la plupart des schizophrènes. La malade de Mme Séchehaye
décrit ainsi l'un de ses premiers sentiments d'irréalité:
«Je me trouvais au Patronage; je vis subitement la salle
devenir immense, comme éclairée d'une lumière
terrible... Les élèves et les maîtresses semblaient
des marionnettes qui évoluaient sans raison, sans but...
J'écoutais les conversations, mais je ne saisissais pas
les paroles. Les voix me semblaient métalliques, sans timbre
et sans chaleur. De temps à autre, un mot se détachait
de l'ensemble. Il se répétait dans mon cerveau,
comme découpé au couteau, absurde.» L'enfant
a peur, la monitrice intervient, la rassure: «Elle me sourit
gentiment... Mais son sourire au lieu de me
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rassurer, augmente encore mon angoisse et mon désarroi;
car j'aperçus ses dents qu'elle avait blanches et régulières.
Ces dents brillaient sous l'éclat de la lumière,
et, bientôt quoique toujours semblables à elles-mêmes,
elles occupèrent toute ma vision, comme si toute la salle
n'était que dents, sous une lumière implacable (1).»
Et à l'autre pôle de la pathologie, il y a le monde
infiniment fluide du délire hallucinatoire: tumulte toujours
recommencé des pseudo-reconnaissances, où chacun
des autres n'est pas un autre, mais l'Autre majeur, sans cesse
rencontré, sans cesse chassé et retrouvé;
présence unique aux mille visages de l'homme abhorré
qui trompe et qui tue, de la femme dévorante qui trame
la grande conjuration de la mort. Chaque visage, étrange
ou familier, n'est qu'un masque, chaque propos, clair ou obscur,
ne cache qu'un sens: le masque du persécuteur et le sens
de la persécution.
Masques de la psychasthénie, masques du délire hallucinatoire:
c'est dans la monotonie des premiers que commence à se
perdre la variété des visages humains; c'est sous
les profils innombrables des seconds que se retrouve, unique,
stable, et chargée d'un sens implacable, l'expérience
délirante de l'halluciné.
4) Enfin, la maladie peut atteindre l'homme dans la sphère
individuelle où se déploie l'expérience de
son corps propre. Le corps cesse alors d'être ce centre
de référence autour duquel les chemins du monde
ouvrent leurs possibilités. En même temps la présence
du corps à l'horizon de la conscience s'altère.
Parfois, elle s'épaissit jusqu'à devenir lourdeur
et immobilité d'une chose; elle vire à une objectivité
dans laquelle la conscience ne peut
(1) Journal d'une schizophrène, pp. 6 et 7.
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plus reconnaître son corps; le sujet ne s'éprouve
plus que comme cadavre ou comme machine inerte, dont toutes les
impulsions émanent d'une extériorité mystérieuse.
Voici ce que déclarait une malade, observée par
M. Minkowski : «Un jour sur deux, mon corps est dur comme
du bois. Aujourd'hui, mon corps est épais comme ce mur;
hier à tout moment, j'avais l'impression que mon corps
c'était de l'eau noire, plus noire que cette cheminée...
Tout est noir en moi, d'un noir mousseux, comme sale... Mes dents
sont d'une épaisseur, comme la paroi d'un tiroir... On
dirait que mon corps est épais, collé et glissant
comme ce parquet (1).»
Parfois aussi la conscience pleine du corps, avec sa spatialité
et cette densité où s'insèrent les expériences
proprioceptives, finit par s'exténuer jusqu'à n'être
plus que conscience d'une vie incorporelle, et croyance délirante
en une existence immortelle; le monde du corps propre, l' «Eigenwelt»,
semble vidé de son contenu, et cette vie qui n'est plus
que conscience d'immortalité s'épuise dans une mort
lente qu'elle prépare par le refus de tout aliment, de
tout soin corporel, de toute préoccupation matérielle.
Binswanger a observé une malade, Ellen West, chez qui on
peut retrouver cette perturbation de l'Eigenwelt, et chez qui
l'on voit en même temps se dénouer les formes d'insertion
dans le monde. Elle ne reconnaît plus ce mode d'existence
qui, à l'intérieur du monde, s'oriente et se meut
selon les chemins virtuels qui sont tracés dans l'espace;
elle ne sait plus être «d'aplomb sur terre»
; elle est prise entre le désir de voler, de planer dans
une jubilation éthérée, et la hantise d'être
captive d'une terre bourbeuse qui l'oppresse et la paralyse.
(1) In AJURIAGUERRA et HECAEN, Les hallucinations corporelles.
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Entre la mobilité joyeusement instantanée, et l'angoisse
qui enlise, l'espace solide et ferme du mouvement corporel a disparu;
le monde est devenu «silencieux, glacial et mort»
; la malade rêve son corps, comme une fluidité gracile
et éthérée, que son inconsistance libère
de toute matérialité. C'est sur ce fond que se manifeste
la psychose et que se détachent les symptômes (peur
de grossir, anorexie, indifférence affective) qui la mèneront
par une évolution morbide de plus de treize ans, jusqu'au
suicide (1).
* * *
On pourrait être tenté de réduire ces analyses
à des analyses historiques, et de se demander si ce que
nous appelons l'univers du malade n'est pas seulement une coupe
arbitraire sur son histoire, ou, tout au moins l'état ultime
dans lequel culmine son devenir. En fait, si Rudolf, un malade
de Roland Kuhn, est resté pendant de longues heures auprès
du cadavre de sa mère, alors qu'il n'était encore
qu'un petit enfant, et qu'il ignorait la signification de la mort,
ce n'est pas là la cause de sa maladie; ces longs contacts
avec un cadavre n'ont pu entrer en communauté de sens avec
une nécrophilie ultérieure et finalement une tentative
d'assassinat, que dans la mesure où s'est constitué
un monde où la mort, le cadavre, le corps rigide et froid,
le regard glauque avaient un statut et un sens; il a fallu que
ce monde de la mort et de la nuit ait une place privilégiée
en face du monde du jour et de la vie, et que le passage de l'un
à l'autre, qui avait jadis provoqué chez lui tant
d'émerveillement et d'angoisses, le fascine encore au point
qu'il
(1) BINSWANGER, Der Fall Ellen West, Archiv, Schw. f. Neur.,
1943.
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veuille le forcer par le contact avec des cadavres et par l'assassinat
d'une femme (1). Le monde morbide n'est pas expliqué par
la causalité historique (j'entends celle de l'histoire
psychologique), mais celle-ci n'est possible que parce que ce
monde existe: c'est lui qui promeut le lien de l'effet et de la
cause, de l'antérieur et de l'ultérieur.
Mais il faudrait s'interroger sur cette notion de «monde
morbide» et sur ce qui le distingue de l'univers constitué
par l'homme normal. Sans doute, l'analyse phénoménologique
refuse une distinction a priori du normal et du pathologique:
«La validité des descriptions phénoménologiques
n'est pas limitée par un jugement sur le normal et l'anormal
(2).» Mais le morbide se manifeste au cours de l'investigation,
comme caractère fondamental de cet univers. C'est, en effet
un monde que ses formes imaginaires, voire oniriques, son opacité
à toutes les perspectives de l'intersubjectivité,
dénoncent comme un «monde privé», comme
un idion kosmon ; et Binswanger rappelle à propos de la
folie, le mot d'Héraclite à propos du sommeil :
«Ceux qui sont éveillés ont un monde unique
et commun (ena kai koinon kosmon); celui qui dort se tourne vers
son propre monde (eis idion apostrefe sthai)» (3). Mais
cette existence morbide est marquée en même temps
par un style très particulier d'abandon au monde: en perdant
les significations de l'univers, en en perdant la temporalité
fondamentale, le sujet aliène cette existence dans le monde
où éclate sa liberté; ne pouvant en détenir
le sens, il s'abandonne aux événements; dans
(1) R. KUHN, Mordversuch eines depressiven Fetichisten, Monatschrift
für Psychiatrie, 1948.
(2) R. KUHN, ibid.
(3) BINSWANGER, Traum und Existenz, Neue Schweizer Rundchau, 1930.
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ce temps morcelé et sans avenir, dans cet espace sans cohérence,
on voit la marque d'un effondrement qui livre le sujet au monde
comme à un destin extérieur. Le processus pathologique
est, comme dit Binswanger, une «Verweltlichung». Dans
cette unité contradictoire d'un monde privé et d'un
abandon à l'inauthenticité du monde, est le noeud
de la maladie. Ou, pour employer un autre vocabulaire, la maladie
est à la fois retrait dans la pire des subjectivités,
et chute dans la pire des objectivités.
Mais c'est peut-être toucher là un des paradoxes
de la maladie mentale qui contraignent à de nouvelles formes
d'analyse: si cette subjectivité de l'insensé est,
en même temps, vocation et abandon au monde, n'est-ce pas
au monde lui-même qu'il faut demander le secret de son énigmatique
statut? N'y a-t-il pas dans la maladie tout un noyau de significations
qui relève du domaine où elle est apparue -et tout
d'abord ce simple fait qu'elle y est cernée comme maladie?
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DEUXIÈME PARTIE
FOLIE ET CULTURE
INTRODUCTION
Les analyses précédentes ont fixé les coordonnées
par lesquelles les psychologies peuvent situer le fait pathologique.
Mais si elles ont montré les formes d'apparition de la
maladie, elles n'ont pas pu en démontrer les conditions
d'apparition. L'erreur serait de croire que l'évolution
organique, l'histoire psychologique, ou la situation de l'homme
dans le monde puissent révéler ces conditions. Sans
doute, c'est en elles que la maladie se manifeste, c'est en elles
que se dévoilent ses modalités, ses formes d'expression,
son style. Mais c'est ailleurs que la déviation pathologique
a, comme telle, ses racines.
Boutroux disait, dans son vocabulaire, que les lois psychologiques,
même les plus générales, sont relatives à
une «phase de l'humanité». Un fait est devenu,
depuis longtemps, le lieu commun de la sociologie et de la pathologie
mentale: la maladie n'a sa réalité et sa valeur
de maladie qu'à l'intérieur d'une culture qui la
reconnaît comme telle. La malade de Janet qui avait des
visions et qui présentait des stigmates, eût été,
sous d'autres cieux, une mystique visionnaire et thaumaturge.
L'obsédé qui se meut dans l'univers contagieux des
sympathies,
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semble, dans ses gestes propitiatoires, retrouver les pratiques
du magicien primitif: les rites par lesquels il circonvient l'objet
de son obsession prennent un sens, pour nous, morbide dans cette
croyance au tabou dont le primitif veut, normalement, se concilier
la puissance équivoque, et s'assurer la complicité
dangereusement favorable.
Toutefois, cette relativité du fait morbide n'est pas immédiatement
claire. Durkheim pensait en rendre compte par une conception à
la fois évolutionniste et statistique: on considérerait
comme pathologique dans une société les phénomènes
qui, en s'écartant de la moyenne, marquent les étapes
dépassées d'une évolution antérieure,
ou annoncent les phases prochaines d'un développement qui
s'amorce à peine. «Si l'on convient de nommer type
moyen l'être schématique que l'on constituerait en
rassemblant en un même tout, en une sorte d'universalité
abstraite les caractères les plus fréquents de l'espèce...,
on pourra dire que tout écart à cet étalon
de la santé est un phénomène morbide»
; et il complète ce point de vue statistique, en ajoutant:
«Un fait social ne peut être dit normal pour une société
déterminée que par rapport à une phase également
déterminée de son développement» (Règles
de la méthode sociologique). Malgré des implications
anthropologiques très différentes, la conception
des psychologues américains n'est pas éloignée
de la perspective durkheimienne. Chaque culture, selon Ruth Benedict
(1), élirait certaines des virtualités qui forment
la constellation anthropologique de l'homme: telle culture, celle
des Kwakiutl par exemple, prend pour thème l'exaltation
du moi individuel, tandis
(1) Échantillons de civilisation.
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que celle des Zuni l'exclut radicalement; l'agression est une
conduite privilégiée à Dobu, réprimée
chez les Pueblos. Dès lors chaque culture se fera de la
maladie une image dont le profil est dessiné par l'ensemble
des virtualités anthropologiques qu'elle néglige
ou qu'elle réprime. Lowie, étudiant les Indiens
Crow, cite l'un d'eux qui possédait une connaissance exceptionnelle
des formes culturelles de sa tribu; mais il était incapable
d'affronter un danger physique; et dans cette forme de culture
qui n'offre de possibilité et ne donne de valeur qu'aux
seules conduites agressives, ses vertus intellectuelles le faisaient
prendre pour un irresponsable, un incompétent et finalement
un malade. «Tout comme sont favorisés», dit
Benedict, «ceux dont les réflexes naturels sont les
plus proches de ce comportement qui caractérise leur société,
se trouvent désorientés ceux dont les réflexes
naturels tombent dans cet arc de comportement qui n'existe pas
dans leur civilisation». La conception de Durkeim et celle
des psychologues américains ont ceci de commun que la maladie
y est envisagée sous un aspect à la fois négatif
et virtuel. Négatif, puisque la maladie est définie
par rapport à une moyenne, à une norme, à
un«pattern», et que, dans cet écart, réside
toute l'essence du pathologique : la maladie serait marginale
par nature, et relative à une culture dans la seule mesure
où elle est une conduite qui ne s'y intègre pas.
Virtuel, puisque le contenu de la maladie est défini par
les possibilités, en elles-mêmes non morbides, qui
s'y manifestent: pour Durkheim, c'est la virtualité statistique
d'un écart à la moyenne, pour Benedict, la virtualité
anthropologique de l'essence humaine; dans les deux analyses,
la maladie prend place parmi les virtualités qui servent
de marge à la réalité culturelle d'un groupe
social.
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C'est manquer, sans doute, ce qu'il y a de positif et de réel
dans la maladie, telle qu'elle se présente dans une société.
Il y a, en effet des maladies qui sont reconnues comme telles,
et qui ont, à l'intérieur d'un groupe, statut et
fonction; le pathologique n'est plus alors, par rapport au type
culturel, un simple déviant; il est un des éléments
et l'une des manifestations de ce type. Laissons de côté
le cas célèbre des Berdaches, chez les Dakota d'Amérique
du Nord; ces homosexuels ont un statut religieux de prêtres
et de magiciens, un rôle économique d'artisans et
d'éleveurs, liés à la particularité
de leur conduite sexuelle. Mais rien n'indique qu'il y ait à
leur sujet, dans leur groupe, une conscience claire de maladie.
Au contraire, on trouve cette conscience liée à
des institutions sociales bien précises. Voici, d'après
Callaway, comment on devient shaman, chez les Zoulous: «au
début», celui qui est en train de devenir shaman
«est d'apparence robuste, mais avec le temps il devient
de plus en plus délicat... ; il ne cesse de se plaindre
d'avoir mal... Il rêve de toutes sortes de choses et son
corps est boueux... Il a des convulsions qui cessent pour un temps
quand on l'a aspergé d'eau. Au premier manque d'égards
il verse des larmes, ensuite il pleure bruyamment. Un homme sur
le point de devenir devin est une grande cause de troubles».
Il serait donc faux de dire que les conduites caractéristiques
du shaman sont des virtualités reconnues et validées
chez les Zoulous, qualifiées au contraire d'hypocondrie,
ou d'hystérie chez les Européens. Non seulement
la conscience de maladie n'est pas exclusive, ici, du rôle
social, mais encore elle l'appelle. La maladie, reconnue comme
telle, se voit conférer un statut par le groupe qui la
dénonce. On en trouverait aussi d'autres exemples dans
le rôle joué, il n'y a pas si longtemps
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encore, dans nos sociétés, par l'idiot de village
et par les épileptiques.
Si Durkheim et les psychologues américains ont fait de
la déviation et de l'écart la nature même
de la maladie, c'est, sans doute, par une illusion culturelle
qui leur est commune: notre société ne veut pas
se reconnaître dans ce malade qu'elle chasse ou qu'elle
enferme; au moment même où elle diagnostique la maladie,
elle exclut le malade. Les analyses de nos psychologues et de
nos sociologues, qui font du malade un déviant et qui cherchent
l'origine du morbide dans l'anormal, sont donc avant tout, une
projection de thèmes culturels. En réalité,
une société s'exprime positivement dans les maladies
mentales que manifestent ses membres; et ceci, quel que soit le
statut qu'elle donne à ces formes morbides: qu'elle les
place au centre de sa vie religieuse comme c'est souvent le cas
chez les primitifs, ou qu'elle cherche à les expatrier
en les situant à l'extérieur de la vie sociale,
comme le fait notre culture.
Deux questions se posent alors: comment notre culture en est-elle
venue à donner à la maladie le sens de la déviation,
et au malade un statut qui l'exclut? Et comment, malgré
cela, notre société s'exprime-t-elle dans ces formes
morbides où elle refuse de se reconnaître?
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CHAPITRE V
LA CONSTITUTION HISTORIQUE DE LA MALADIE MENTALE
C'est à une date relativement récente que l'Occident
a accordé à la folie un statut de maladie mentale.
On a dit, on a trop dit que le fou avait été considéré
jusqu'à l'avènement d'une médecine positive
comme un «possédé». Et toutes les histoires
de la psychiatrie jusqu'à ce jour ont voulu montrer dans
le fou du Moyen Age et de la Renaissance un malade ignoré,
pris à l'intérieur du réseau serré
de significations religieuses et magiques. Il aurait donc fallu
attendre l'objectivité d'un regard médical serein
et enfin scientifique pour découvrir la détérioration
de la nature là où on ne déchiffrait que
des perversions surnaturelles. Interprétation qui repose
sur une erreur de fait: que les fous étaient considérés
comme des possédés; sur un préjugé
inexact: que les gens définis comme possédés
étaient des malades mentaux; enfin, sur une faute de raisonnement
: on déduit que si les possédés étaient
à la vérité
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des fous, les fous étaient traités réellement
comme des possédés. En fait, le complexe problème
de la possession ne relève pas directement d'une histoire
de la folie, mais d'une histoire des idées religieuses.
A deux reprises, avant le XIXe siècle, la médecine
a interféré avec le problème de la possession:
une première fois de J. Weyer à Duncan (de 1560
à 1640), et ceci à l'appel des Parlements, des gouvernements
ou même de la hiérarchie catholique, contre certains
ordres monastiques qui poursuivaient les pratiques de l'Inquisition;
les médecins ont alors été chargés
de montrer que tous les pactes et rites diaboliques pouvaient
être expliqués par les pouvoirs d'une imagination
déréglée; une seconde fois, entre 1680 et
1740, à l'appel de l'Église catholique tout entière
et du gouvernement contre l'explosion de mysticisme protestant
et janséniste, déclenchée par les persécutions
de la fin du règne de Louis XIV; les médecins ont
alors été convoqués par les autorités
ecclésiastiques pour montrer que tous les phénomènes
de l'extase, de l'inspiration, du prophétisme, de la possession
par l'Esprit-Saint n'étaient dus (chez les hérétiques
bien sûr) qu'aux mouvements violents des humeurs ou des
esprits. L'annexion de tous ces phénomènes religieux
ou parareligieux par la médecine n'est donc qu'un épisode
latéral par rapport au grand travail qui a défini
la maladie mentale; et surtout, elle n'est pas issue d'un effort
essentiel au développement de la médecine; c'est
l'expérience religieuse elle-même qui, pour se départager,
a fait appel, et d'une manière seconde, à la confirmation
et à la critique médicales. Il était du destin
de cette histoire qu'une pareille critique fût, après
coup, appliquée par la médecine à tous les
phénomènes religieux, et retournée, aux dépens
de l'Église catholique qui l'avait pourtant sollicitée,
contre l'expérience
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chrétienne tout entière: pour montrer à
la fois, et d'une manière paradoxale, que la religion relève
des pouvoirs fantastiques de la névrose, et que ceux que
la religion a condamnés étaient victimes, à
la fois, de leur religion et de leur névrose. Mais ce retournement
ne date que du XIXe siècle, c'est-à-dire d'une époque
où la définition de la maladie mentale en style
positiviste était déjà acquise.
En fait, avant le XIXe siècle, l'expérience de la
folie dans le monde occidental était très polymorphe;
et sa confiscation à notre époque dans le concept
de «maladie» ne doit pas nous faire illusion sur son
exubérance originaire. Sans doute, depuis la médecine
grecque, une certaine part dans le domaine de la folie était
déjà occupée par les notions de la pathologie
et les pratiques qui s'y rattachent. Il y a eu, en Occident, et
de tout temps, des cures médicales de la folie et les hôpitaux
du Moyen Age comportaient pour la plupart, comme l'Hôtel-Dieu
de Paris, des lits réservés aux fous (souvent des
lits fermés, des sortes de grandes cages pour maintenir
les furieux). Mais ce n'était là qu'un secteur restreint,
limité aux formes de la folie qu'on jugeait curables («frénésies»,
épisodes de violence, ou accès «mélancoliques»).
Tout autour, la folie avait une grande extension, mais sans support
médical.
Cette extension, toutefois, ne relève pas de mesures stables;
elle varie avec les époques, au moins pour ses dimensions
visibles; tantôt, elle reste implicite et comme à
fleur d'eau, ou, au contraire, elle fait surface, émerge
largement et s'intègre sans difficulté à
tout le paysage culturel. La fin du XVe siècle est certainement
une de ces époques où la folie renoue avec les pouvoirs
essentiels du langage. Les dernières manifestations de
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l'âge gothique ont été, tour à tour
et dans un mouvement continu, dominées par la hantise de
la mort et par la hantise de la folie. A la Danse macabre figurée
au cimetière des Innocents, au Triomphe de la mort chanté
sur les murs du Campo Santo de Pise, font suite les innombrables
danses et fêtes des Fous que l'Europe célébrera
si volontiers tout au long de la Renaissance. Il y a les réjouissances
populaires autour des spectacles donnés par les «associations
de fous», comme le Navire bleu, en Flandre; il y a toute
une iconographie qui va de La nef des fous de Bosch, à
Breughel et à Margot la Folle; il y a aussi les textes
savants, les ouvrages de philosophie ou de critique morale, comme
la Stultifera Navis de Brant ou l'Eloge de la folie d'Érasme.
Il y aura, enfin, toute la littérature de folie: les scènes
de démence dans le théâtre élizabéthain
et dans le théâtre français préclassique
font partie de l'architecture dramatique, comme les songes et,
un peu plus tard, les scènes d'aveu: elles conduisent le
drame de l'illusion à la vérité, de la fausse
solution au vrai dénouement. Elles sont un des ressorts
essentiels de ce théâtre baroque, comme des romans
qui lui sont contemporains: les grandes aventures des récits
de chevalerie deviennent volontiers les extravagances d'esprits
qui ne maîtrisent plus leurs chimères. Shakespeare
et Cervantès à la fin de la Renaissance témoignent
des grands prestiges de cette folie dont Brant et Jérôme
Bosch, cent ans plus tôt, avaient annoncé le prochain
règne.
Ce n'est pas dire que la Renaissance n'a pas soigné les
fous. Au contraire, c'est au XVe siècle qu'on voit s'ouvrir
en Espagne d'abord (à Saragosse), puis en Italie, les premières
grandes maisons réservées aux fous. On les y soumet
à un traitement pour une grande part sans doute
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inspiré de la médecine arabe. Mais ces pratiques
sont localisées. La folie est pour l'essentiel éprouvée
à l'état libre; elle circule, elle fait partie du
décor et du langage communs, elle est pour chacun une expérience
quotidienne qu'on cherche plus à exalter qu'à maîtriser.
Il y a en France, au début du XVIIe siècle, des
fous célèbres dont le public, et le public cultivé,
aime à s'amuser; certains comme Bluet d'Arbères
écrivent des livres qu'on publie et qu'on lit comme oeuvres
de folie. Jusqu'aux environs de 1650, la culture occidentale a
été étrangement hospitalière à
ces formes d'expérience.
* * *
Au milieu du XVIIe siècle, brusque changement; le monde
de la folie va devenir le monde de l'exclusion.
On crée (et ceci dans toute l'Europe) de grandes maisons
d'internement qui ne sont pas simplement destinées à
recevoir les fous, mais toute une série d'individus fort
différents les uns des autres, du moins selon nos critères
de perception: on enferme les pauvres invalides, les vieillards
dans la misère, les mendiants, les chômeurs opiniâtres,
les vénériens, des libertins de toutes sortes, des
gens à qui leur famille ou le pouvoir royal veulent éviter
un châtiment public, des pères de famille dissipateurs,
des ecclésiastiques en rupture de ban, bref tous ceux qui,
par rapport à l'ordre de la raison, de la morale et de
la société, donnent des signes de «dérangement».
C'est dans cet esprit que le gouvernement ouvre, à Paris,
l'Hôpital général, avec Bicêtre et la
Salpêtrière; un peu auparavant saint Vincent de Paul
avait fait de l'ancienne léproserie de Saint-Lazare une
prison de ce genre, et bientôt Charenton, d'abord hôpital,
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s'alignera sur le modèle de ces nouvelles institutions.
En France, chaque grande ville aura son Hôpital général.
Ces maisons n'ont aucune vocation médicale; on n'y est
pas admis pour y être soigné; mais on y entre parce
qu'on ne peut plus ou parce qu'on ne doit plus faire partie de
la société. L'internement dans lequel le fou, avec
bien d'autres, se trouve pris à l'époque classique
ne met pas en question les rapports de la folie à la maladie,
mais les rapports de la société avec elle-même,
avec ce qu'elle reconnaît et ne reconnaît pas dans
la conduite des individus. L'internement sans doute est une mesure
d'assistance; les nombreuses fondations dont il bénéficie
en sont la preuve. Mais c'est un système dont l'idéal
serait d'être entièrement clos sur lui-même:
à l'Hôpital général, comme dans les
Workhouses, en Angleterre, qui en sont à peu près
contemporaines, règne le travail forcé; on file,
on tisse, on fabrique des objets divers qui sont jetés
à bas prix sur le marché pour que le bénéfice
permette à l'hôpital de fonctionner. Mais l'obligation
du travail a aussi un rôle de sanctions et de contrôle
moral. C'est que, dans le monde bourgeois en train de se constituer,
un vice majeur, le péché par excellence dans le
monde du commerce, vient d'être défini; ce n'est
plus l'orgueil ni l'avidité comme au Moyen Age ; c'est
l'oisiveté. La catégorie commune qui groupe tous
ceux qui résident dans les maisons d'internement, c'est
l'incapacité où ils se trouvent de prendre part
à la production, à la circulation ou à l'accumulation
des richesses (que ce soit par leur faute ou par accident). L'exclusion
dont on les frappe est à la mesure de cette incapacité
et elle indique l'apparition dans le monde moderne d'une césure
qui n'existait pas auparavant. L'internement a donc été
lié
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dans ses origines et dans son sens primordial à cette restructuration
de l'espace social.
Ce phénomène a été doublement important
pour la constitution de l'expérience contemporaine de la
folie. D'abord, parce que la folie, si longtemps manifeste et
bavarde, si longtemps présente à l'horizon, disparaît.
Elle entre dans un temps de silence dont elle ne sortira pas de
longtemps; elle est dépouillée de son langage; et
si on a pu continuer à parler sur elle, il lui sera impossible
de parler elle-même à propos d'elle-même. Impossible,
du moins jusqu'à Freud qui, le premier, a rouvert la possibilité
pour la raison et la déraison de communiquer dans le péril
d'un langage commun, toujours prêt à se rompre et
à se dénouer dans l'inaccessible. D'autre part,
la folie, dans l'internement, a noué de nouvelles et d'étranges
parentés. Cet espace d'exclusion qui groupait, avec les
fous, les vénériens, les libertins et bien des criminels
majeurs ou mineurs a provoqué une sorte d'assimilation
obscure; et la folie a noué avec les culpabilités
morales et sociales un cousinage qu'elle n'est peut-être
pas près de rompre. Ne nous étonnons pas qu'on ait
depuis le XVIIIe siècle découvert comme une filiation
entre la folie et tous les «crimes de l'amour», que
la folie soit devenue, à partir du XIXe siècle,
l'héritière des crimes qui trouvent, en elle, à
la fois leur raison d'être, et leur raison de n'être
pas des crimes; que la folie ait découvert au XXe siècle,
au centre d'elle-même, un primitif noyau de culpabilité
et d'agression. Tout cela n'est pas la découverte progressive
de ce qu'est la folie dans sa vérité de nature;
mais seulement la sédimentation de ce que l'histoire d'Occident
a fait d'elle depuis trois cents ans. La folie est bien plus historique
qu'on ne croit d'ordinaire, mais bien plus jeune aussi.
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* * *
L'internement n'a guère conservé plus d'un siècle
sa fonction première de mise au silence de la folie. Dès
le milieu du XVIIIe siècle, l'inquiétude renaît.
Le fou fait sa réapparition dans les paysages les plus
familiers; à nouveau, on le rencontre faisant partie de
la vie quotidienne. Le Neveu de Rameau en porte témoignage.
C'est qu'à cette époque, le monde correctionnaire
où la folie était prise au milieu de tant de fautes,
de péchés et de crimes commence à se disloquer.
Dénonciation politique des séquestrations arbitraires;
critique économique des fondations et de la forme traditionnelle
de l'assistance; hantise populaire de ces maisons, comme Bicêtre
ou Saint-Lazare, qui prennent la valeur de foyers du mal. Tout
le monde réclame l'abolition de l'internement. Restituée
à son ancienne liberté, que va devenir la folie?
Les réformateurs d'avant 1789 et la Révolution elle-même
ont voulu à la fois supprimer l'internement comme symbole
de l'ancienne oppression et restreindre dans toute la mesure du
possible l'assistance hospitalière comme signe de l'existence
d'une classe misérable. On a cherché à définir
une formule de secours financiers et de soins médicaux
dont les pauvres pourraient bénéficier à
leur domicile, échappant ainsi à la hantise de l'hôpital.
Mais les fous ont ceci de particulier que, restitués à
la liberté, ils peuvent devenir dangereux pour leur famille
et le groupe dans lequel ils se trouvent. D'où la nécessité
de les contenir et la sanction pénale qu'on inflige à
ceux qui laissent errer «les fous et les animaux dangereux».
C'est pour résoudre ce problème que les anciennes
maisons d'internement, sous la Révolution et l'Empire,
ont été peu à peu affectées aux fous,
mais cette fois aux
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seuls fous. Ceux que la philanthropie de l'époque a libérés
sont donc tous les autres, sauf les fous; ceux-ci se trouveront
être les héritiers naturels de l'internement et comme
les titulaires privilégiés des vieilles mesures
d'exclusion.
Sans doute l'internement prend-il alors une signification nouvelle:
il devient mesure à caractère médical. Pinel
en France, Tuke en Angleterre et en Allemagne Wagnitz et Reil
ont attaché leur nom à cette réforme. Et
il n'est point d'histoire de la psychiatrie ou de la médecine
qui ne découvre en ces personnages les symboles d'un double
avènement: celui d'un humanisme et celui d'une science
enfin positive.
Les choses ont été tout autres. Pinel, Tuke, leurs
contemporains et leurs successeurs n'ont pas dénoué
les anciennes pratiques de l'internement; ils les ont au contraire
resserrées autour du fou. L'asile idéal que Tuke
a réalisé près de York est censé reconstituer
autour de l'aliéné une quasi-famille où il
devra se sentir comme chez lui ; en fait, il est soumis, par là
même, à un contrôle social et moral ininterrompu;
le guérir voudra dire lui réinculquer les sentiments
de dépendance, d'humilité, de culpabilité,
de reconnaissance qui sont l'armature morale de la vie de famille.
On utilisera pour y parvenir des moyens comme les menaces, les
châtiments, les privations alimentaires, les humiliations,
bref, tout ce qui pourra à la fois infantiliser et culpabiliser
le fou. Pinel, à Bicêtre, utilise des techniques
semblables, après avoir «délivré les
enchaînés» qui s'y trouvaient encore en 1793.
Certes, il a fait tomber les liens matériels (pas tous
cependant), qui contraignaient physiquement les malades. Mais
il a reconstitué autour d'eux tout un enchaînement
moral, qui transformait l'asile en une
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sorte d'instance perpétuelle de jugement: le fou devait
être surveillé dans ses gestes, rabaissé dans
ses prétentions, contredit dans son délire, ridiculisé
dans ses erreurs: la sanction devait suivre immédiatement
tout écart par rapport à une conduite normale. Et
ceci sous la direction du médecin qui n'est pas tellement
chargé d'une intervention thérapeutique que d'un
contrôle éthique. Il est, à l'asile, l'agent
des synthèses morales.
Mais il y a plus. Malgré l'étendue très grande
des mesures d'internement, l'âge classique avait laissé
subsister et se développer jusqu'à un certain point
les pratiques médicales concernant la folie. Il y avait
dans les hôpitaux ordinaires des sections réservées
aux fous, on leur appliquait un traitement, et les textes médicaux
du XVIIe et du XVIIIe siècle cherchaient à définir,
surtout avec la grande multiplication des vapeurs et des maladies
nerveuses, les techniques les plus appropriées à
la guérison des insensés. Ces traitements n'étaient
ni psychologiques ni physiques: ils étaient l'un et l'autre
à la fois -la distinction cartésienne de l'étendue
et de la pensée n'ayant pas entamé l'unité
des pratiques médicales; on soumettait le malade à
la douche ou au bain pour rafraîchir ses esprits ou ses
fibres; on lui injectait du sang frais pour renouveler sa circulation
troublée; on cherchait à provoquer en lui des impressions
vives pour modifier le cours de son imagination.
Or, ces techniques que la physiologie de l'époque justifiait
ont été reprises par Pinel et ses successeurs dans
un contexte purement répressif et moral. La douche ne rafraîchit
plus, elle punit; on ne doit plus l'appliquer quand le malade
est «échauffé», mais quand il a commis
une faute; en plein XIXe siècle encore, Leuret soumettra
ses malades à une douche glacée sur la tête
et entreprendra
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à ce moment-là, avec eux, un dialogue où
il les contraindra à avouer que leur croyance n'est que
du délire. Le XVIIIe siècle avait aussi inventé
une machine rotatoire sur laquelle on plaçait le malade
afin que le cours de ses esprits trop fixé sur une idée
délirante soit remis en mouvement et retrouve ses circuits
naturels. Le XIXe siècle perfectionne le système
en lui donnant un caractère strictement punitif: à
chaque manifestation délirante on fait tourner le malade
jusqu'à l'évanouissement s'il n'est pas venu à
résipiscence. On met aussi au point une cage mobile qui
tourne sur elle-même selon un axe horizontal et dont le
mouvement est d'autant plus vif qu'est plus agité le malade
qu'on y enferme. Tous ces jeux médicaux sont les versions
asilaires d'anciennes techniques fondées sur une physiologie
désormais abandonnée. L'essentiel, c'est que l'asile
fondé à l'époque de Pinel pour l'internement
ne représente pas la «médicalisation»
d'un espace social d'exclusion; mais la confusion à l'intérieur
d'un régime moral unique de techniques dont les unes avaient
un caractère de précaution sociale et les autres
un caractère de stratégie médicale.
Or, c'est à partir de ce moment-là que la folie
a cessé d'être considérée comme un
phénomène global touchant à la fois, par
l'intermédiaire de l'imagination et du délire, au
corps et à l'âme. Dans le nouveau monde asilaire,
dans ce monde de la morale qui châtie, la folie est devenue
un fait qui concerne essentiellement l'âme humaine, sa culpabilité
et sa liberté; elle s'inscrit désormais dans la
dimension de l'intériorité; et par là, pour
la première fois, dans le monde occidental, la folie va
recevoir statut, structure et signification psychologiques. Mais
cette psychologisation n'est que
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la conséquence superficielle d'une opération plus
sourde et située à un niveau plus profond -une opération
par laquelle la folie se trouve insérée dans le
système des valeurs et des répressions morales.
Elle est enclose dans un système punitif où le fou,
minorisé, se trouve apparenté de plein droit à
l'enfant, et où la folie, culpabilisée, se trouve
originairement reliée à la faute. Ne nous étonnons
pas, par conséquent, si toute la psychopathologie -celle
qui commence avec Esquirol, mais la nôtre aussi -est commandée
par ces trois thèmes qui définissent sa problématique:
rapports de la liberté à l'automatisme; phénomènes
de régression et structure infantile des conduites; agression
et culpabilité. Ce que l'on découvre à titre
de «psychologie» de la folie n'est que le résultat
des opérations par lesquelles on l'a investie. Toute cette
psychologie n'existerait pas sans le sadisme moralisateur dans
lequel la «philanthropie» du XIXe siècle l'a
enclose, sous les espèces hypocrites d'une «libération».
* * *
On dira que tout savoir est lié à des formes essentielles
de cruauté. La connaissance de la folie ne fait point exception.
Mais sans doute ce rapport est-il, à propos de la folie,
singulièrement important. Parce que c'est lui d'abord qui
a rendu possible une analyse psychologique de la folie; mais surtout,
parce que c'est lui qui secrètement a fondé la possibilité
de toute psychologie. Il ne faut pas oublier que la psychologie
«objective» ou «positive» ou «scientifique»
a trouvé son origine historique et son fondement dans une
expérience pathologique. C'est une analyse des dédoublements
qui a autorisé
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une psychologie de la personnalité; une analyse des automatismes
et de l'inconscient qui a fondé une psychologie de la conscience;
une analyse des déficits qui a déclenché
une psychologie de l'intelligence. Autrement dit, l'homme n'est
devenu une «espèce psychologisable» qu'à
partir du moment où son rapport à la folie a permis
une psychologie, c'est-à-dire à partir du moment
où son rapport à la folie a été défini
par la dimension extérieure de l'exclusion et du châtiment,
et par la dimension intérieure de l'assignation morale
et de la culpabilité. En situant la folie par rapport à
ces deux axes fondamentaux, l'homme du début du XIXe siècle
rendait possible une prise sur la folie et à travers elle
une psychologie générale.
Cette expérience de la Déraison dans laquelle, jusqu'au
XVIIIe siècle, l'homme occidental rencontrait la nuit de
sa vérité et sa contestation absolue va devenir,
et reste encore pour nous, la voie d'accès à la
vérité naturelle de l'homme. Et on comprend alors
que cette voie d'accès soit si ambiguë et qu'à
la fois elle invite aux réductions objectives (selon la
ligne de pente de l'exclusion) et sollicite sans cesse le rappel
à soi (selon la ligne de pente de l'assignation morale).
Toute la structure épistémologique de la psychologie
contemporaine s'enracine dans cet événement qui
est à peu près contemporain de la Révolution,
et qui concerne le rapport de l'homme à lui-même.
La «psychologie» n'est qu'une mince pellicule à
la surface du monde éthique où l'homme moderne cherche
sa vérité -et la perd. Nietzsche l'avait bien vu,
à qui on a fait dire le contraire.
Par conséquent, une psychologie de la folie ne peut être
que dérisoire, et pourtant elle touche à l'essentiel.
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Dérisoire puisqu'en voulant faire la psychologie de la
folie on exige de la psychologie qu'elle entame ses propres conditions,
qu'elle retourne à ce qui l'a rendue possible et qu'elle
contourne ce qui est pour elle, et par définition, l'indépassable.
Jamais la psychologie ne pourra dire sur la folie la vérité,
puisque c'est la folie qui détient la vérité
de la psychologie. Et cependant une psychologie de la folie ne
peut manquer d'aller vers l'essentiel, puisqu'elle se dirige obscurément
vers le point où ses possibilités se nouent; c'est-à-dire
qu'elle remonte son propre courant et s'achemine vers ces régions
où l'homme a rapport avec lui-même et inaugure cette
forme d'aliénation qui le fait devenir homo psychologicus.
Poussée jusqu'à sa racine, la psychologie de la
folie, ce serait non pas la maîtrise de la maladie mentale
et par là la possibilité de sa disparition, mais
la destruction de la psychologie elle-même et la remise
à jour de ce rapport essentiel, non psychologique parce
que non moralisable, qui est le rapport de la raison à
la déraison.
C'est ce rapport qui, malgré toutes les misères
de la psychologie, est présent et visible dans les oeuvres
de Hölderlin, de Nerval, de Roussel et d'Artaud, et qui promet
à l'homme qu'un jour, peut-être, il pourra se retrouver
libre de toute psychologie pour le grand ,affrontement tragique
avec la folie.
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CHAPITRE VI
LA FOLIE, STRUCTURE GLOBALE
Ce qui vient d'être dit ne vaut pas comme critique a priori
de toute tentative pour cerner les phénomènes de
la folie ou pour définir une tactique de guérison.
Il s'agissait seulement de montrer entre la psychologie et la
folie un rapport tel et un déséquilibre si fondamental
qu'ils rendent vain chaque effort pour traiter le tout de la folie,
son essence et sa nature en termes de psychologie. La notion même
de «maladie mentale» est l'expression de cet effort
condamné d'entrée de jeu. Ce qu'on appelle «maladie
mentale» n'est que de la folie aliénée, aliénée
dans cette psychologie qu'elle-même a rendue possible.
Il faudra un jour tenter de faire une étude de la folie
comme structure globale -de la folie libérée et
désaliénée, restituée en quelque sorte
à son langage d'origine.
Il apparaîtrait sans doute d'abord qu'il n'existe pas de
culture qui ne soit sensible, dans la conduite et le langage des
hommes, à certains phénomènes à l'égard
des quels la société prend une attitude particulière:
ces
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hommes ne sont traités ni tout à fait comme des
malades, ni tout à fait comme des criminels, ni tout à
fait comme des sorciers, ni tout à fait non plus comme
des gens ordinaires. Il y a quelque chose, en eux, qui parle de
la différence et appelle la différenciation. Gardons-nous
de dire que c'est la première conscience, obscure et diffuse,
de ce que notre esprit scientifique reconnaîtra comme maladie
mentale; c'est seulement le vide à l'intérieur duquel
se logera l'expérience de la folie. Mais sous cette forme
purement négative se trame déjà un rapport
positif, dans lequel la société engage et risque
ses valeurs. Ainsi la Renaissance, après la grande hantise
de la mort, la peur des Apocalypses, et les menaces de l'autre
monde, a éprouvé dans ce monde-ci un nouveau péril:
celui d'une invasion sourde, venant de l'intérieur, et,
pour ainsi dire, d'un bâillement secret de la terre; cette
invasion, c'est celle de l'Insensé qui place l'Autre monde
au même niveau que celui-ci, et comme à ras terre;
de telle sorte qu'on ne sait plus si c'est notre monde qui se
dédouble dans un mirage fantastique, si c'est l'autre,
au contraire, qui prend possession de lui, ou si finalement le
secret de notre monde, c'était d'être déjà,
et sans que nous le sachions, l'autre. Cette expérience
incertaine, ambiguë, qui fait habiter l'étrangeté
au coeur même du familier, prend chez Jérôme
Bosch le style du visible: le monde se peuple en tous ses coquillages,
en chacune de ses herbes, de monstres minuscules, inquiétants
et dérisoires qui sont à la fois vérité
et mensonge, illusion et secret, Même et Autre. Le Jardin
des Délices n'est pas l'image symbolique et concertée
de la folie, ni la projection spontanée d'une imagination
en délire; c'est la perception d'un monde suffisamment
proche et éloigné
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de soi pour être ouvert à l'absolue différence
de l'Insensé. En face de cette menace, la culture de la
Renaissance éprouve ses valeurs et les engage au combat
sur un mode plus ironique que tragique. La raison se reconnaît,
elle aussi, comme dédoublée et dépossédée
d'elle-même: elle se croyait sage, elle est folle; elle
croyait savoir, elle ignore; elle se croyait droite, elle délire;
la connaissance introduit aux ténèbres et au monde
interdit, quand on pensait être mené par elle à
l'éternelle lumière. Tout un jeu s'esquisse qui
dominera la Renaissance: non pas jeu sceptique d'une raison qui
reconnaît ses limites, mais jeu plus dur, plus risqué,
plus sérieusement ironique d'une raison qui joue sa partie
avec l'Insensé.
Sur fond de ces expériences très générales
et primitives, d'autres se forment qui sont déjà
plus articulées. Il s'agit des valorisations positives
et négatives, des formes d'acceptation et de refus qui
concernent les expériences dont il vient d'être question.
Il est clair que le XVIe siècle a valorisé positivement
et reconnu ce que le XVIIe allait méconnaître, dévaloriser
et réduire au silence. La folie au sens le plus large se
situe là : à ce niveau de sédimentation dans
les phénomènes de culture où commence la
valorisation négative de ce qui avait été
appréhendé à l'origine comme le Différent,
l'Insensé, la Déraison. Là, les significations
morales s'engagent, les défenses jouent; des barrières
s'élèvent, et tous les rituels d'exclusion s'organisent.
Ces exclusions peuvent être selon les cultures de différents
types: séparation géographique (comme dans ces sociétés
indonésiennes où l'homme «différent»
vit seul, parfois à quelques kilomètres du village),
séparation matérielle (comme dans nos sociétés
qui pratiquent l'internement) ou simplement séparation
virtuelle, à peine visible de
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l'extérieur (comme au début du XVIIe siècle
en Europe).
Ces tactiques de partage servent de cadre à la perception
de la folie. La reconnaissance qui permet de dire: celui-ci est
un fou, n'est pas un acte simple ni immédiat. Il repose
en fait sur un certain nombre d'opérations préalables
et surtout sur ce découpage de l'espace social selon les
lignes de la valorisation et de l'exclusion. Lorsque le médecin
croit diagnostiquer la folie comme un phénomène
de nature, c'est l'existence de ce seuil qui permet de porter
le jugement de folie. Chaque culture a son seuil particulier et
il évolue avec la configuration de cette culture; depuis
le milieu du XIXe siècle, le seuil de sensibilité
à la folie s'est considérablement abaissé
dans notre société; l'existence de la psychanalyse
est le témoin de cet abaissement dans la mesure où
elle en est l'effet tout autant que la cause. Il faut noter que
ce seuil n'est pas nécessairement lié à l'acuité
de la conscience médicale: le fou peut être parfaitement
reconnu et isolé, sans recevoir pour autant un statut pathologique
précis, comme ce fut le cas en Europe avant le XIXe siècle.
Enfin, liée au niveau du seuil, mais relativement indépendante
de lui, la tolérance à l'existence même du
fou. Dans le Japon actuel, la proportion de fous reconnus comme
tels par leur entourage est sensiblement la même qu'aux
États-Unis; mais ici l'intolérance est grande, en
ce sens que le groupe social (essentiellement la famille) n'est
pas capable d'intégrer ou simplement d'accepter la personne
déviante; l'hospitalisation, le séjour en clinique,
ou simplement la séparation d'avec la famille sont aussitôt
requis. Au contraire, au Japon, le milieu est beaucoup plus tolérant
et l'hospitalisation est loin d'être la règle. Une
des nombreuses raisons qui
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font baisser le nombre des entrées dans les asiles européens
au cours des guerres et des crises graves, c'est que le niveau
des normes intégratives du milieu subit une forte baisse,
et celui-ci devient naturellement plus tolérant qu'il ne
l'est en temps ordinaire, quand il est plus cohérent et
moins pressé par l'événement.
C'est sur le sol constitué par ces quatre niveaux qu'une
conscience médicale de la folie peut enfin se développer.
La perception de la folie devient alors reconnaissance de la maladie.
Mais rien ne l'engage encore nécessairement à être
dignostic de la maladie «mentale». Ni la médecine
arabe, ni celle du Moyen Age, ni même la médecine
post-cartésienne n'admettaient la distinction des maladies
du corps et des maladies de l'esprit; chaque forme pathologique
impliquait l'homme en sa totalité. Et l'organisation d'une
psychopathologie suppose encore toute une série d'opérations
qui, d'un côté, permettent le partage entre la pathologie
organique et la connaissance des maladies mentales, et qui, d'un
autre côté, définissent les lois d'une «métapathologie»
commune à ces deux domaines dont elle régit abstraitement
les phénomènes. Cette organisation théorique
de la maladie mentale est liée à tout un système
de pratiques: organisation du réseau médical, système
de détection et de prophylaxie, forme de l'assistance,
distribution des soins, critères de la guérison,
définition de l'incapacité civile du malade et de
son irresponsabilité pénale: bref, tout un ensemble
qui définit dans une culture donnée la vie concrète
du fou.
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* * *
Mais ce n'est là encore que la mesure de toutes les distances
prises par une société à l'égard de
cette expérience majeure de l'Insensé qui, progressivement
et grâce à des partages successifs, devient folie,
maladie et maladie mentale. Il faudrait aussi montrer le mouvement
contraire; c'est-à-dire celui par lequel une culture vient
à s'exprimer, positivement, dans les phénomènes
qu'elle rejette. Même mise au silence et exclue, la folie
a valeur de langage et ses contenus prennent sens à partir
de ce qui la dénonce et repousse comme folie. Prenons l'exemple
de la maladie mentale avec les structures et profils que notre
psychologie croit lui reconnaître.
La maladie mentale se situe dans l'évolution, comme une
perturbation de son cours; par son aspect régressif, elle
fait apparaître des conduites infantiles ou des formes archaïques
de la personnalité. Mais l'évolutionnisme a tort
de voir dans ces retours l'essence même du pathologique,
et son origine réelle. Si la régression à
l'enfance se manifeste dans les névroses, ce n'est là
qu'un effet. Pour que la conduite enfantine soit pour le malade
un refuge, pour que sa réapparition soit considérée
comme un fait pathologique irréductible, il faut que la
société instaure entre le présent et le passé
de l'individu une marge que l'on ne peut, ni ne doit franchir;
il faut que la culture n'intègre le passé qu'en
le contraignant à disparaître. Et notre culture a
bien cette marque. Quand le XVIIIe siècle, avec Rousseau
et Pestallozzi, s'est préoccupé de constituer pour
l'enfant, avec des règles pédagogiques qui suivent
son développement, un monde
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qui soit à sa mesure, il a permis que l'on forme autour
des enfants un milieu irréel, abstrait et archaïque,
sans rapport avec le monde adulte. Toute l'évolution de
la pédagogie contemporaine, avec l'irréprochable
visée de préserver l'enfant des conflits adultes
accentue la distance qui sépare, pour un homme, sa vie
d'enfant de sa vie d'homme fait. C'est dire que, pour épargner
à l'enfant des conflits, elle l'expose à un conflit
majeur, à la contradiction entre son enfance et sa vie
réelle (1). Si l'on ajoute que, dans ses institutions pédagogiques,
une culture ne projette pas directement sa réalité,
avec ses conflits et ses contradictions, mais qu'elle la reflète
indirectement à travers les mythes qui l'excusent, la justifient
et l'idéalisent dans une cohérence chimérique;
si l'on ajoute que dans une pédagogie une société
rêve son âge d'or (songez à celles de Platon,
de Rousseau, à l'institution républicaine de Durkheim,
au naturalisme pédagogique de la République de Weimar),
on comprend que les fixations ou régressions pathologiques
ne sont possibles que dans une certaine culture; qu'elles se multiplient
dans la mesure où les formes sociales ne permettent pas
de liquider le passé, et de l'assimiler au contenu actuel
de l'expérience. Les névroses de régression
ne manifestent pas la nature névrotique de l'enfance, mais
elles dénoncent le caractère archaïsant des
institutions qui la concernent. Ce qui sert de paysage à
ces formes pathologiques, c'est le conflit, au sein d'une société,
entre les formes d'éducation de l'enfant, où elle
cache ses rêves, et les conditions qu'elle fait
(1) C'est peut-être dans cette hétérogénéité,
et dans la marge qui sépare ces deux formes de vie, que
se trouve la racine de ce phénomène décrit
par Freud, comme phase de latence, et rattaché par lui
à un mythique retrait de la libido.
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aux adultes, où se lisent au contraire son présent
réel, et ses misères. On pourrait en dire autant
pour le développement culturel: les délires religieux,
avec leur système d'assertions et l'horizon magique qu'ils
impliquent toujours, s'offrent comme des régressions individuelles
par rapport au développement social. Ce n'est pas que la
religion soit par nature délirante, ni que l'individu rejoigne,
par-delà la religion actuelle, ses origines psychologiques
les plus suspectes. Mais le délire religieux est fonction
de la laïcisation de la culture: la religion peut être
l'objet de croyance délirante dans la mesure où
la culture d'un groupe ne permet plus d'assimiler les croyances
religieuses, ou mystiques, au contenu actuel de l'expérience.
A ce conflit et à l'exigence de le dépasser, appartiennent
les délires messianiques, l'expérience hallucinatoire
des apparitions, et les évidences de l'appel foudroyant
qui restaurent, dans l'univers de la folie, l'unité déchirée
dans le monde réel. L 'horizon historique des régressions
psychologiques est donc dans un conflit de thèmes culturels,
marqués chacun d'un indice chronologique qui en dénonce
les diverses origines historiques.
L 'histoire individuelle, avec ses traumatismes, et ses mécanismes
de défense, avec surtout l'angoisse qui la hante, a paru
former une autre des dimensions psychologiques de la maladie.
La psychanalyse a placé à l'origine de ces conflits
un débat «métapsychologique», aux frontières
de la mythologie («les instincts sont nos mythes»
disait Freud lui-même), entre l'instinct de vie et l'instinct
de mort, entre le plaisir et la répétition, entre
Éros et Thanatos. Mais c'est ériger en forme de
solution ce qui s'affronte dans le problème. Si la maladie
trouve un mode privilégié d'expression dans cet
entre
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lacement de conduites contradictoires, ce n'est pas que les éléments
de la contradiction se juxtaposent, comme segments de conflit,
dans l'inconscient humain, c'est seulement que l'homme fait de
l'homme une expérience contradictoire. Les rapports sociaux
que détermine une culture, sous les formes de la concurrence,
de l'exploitation, de la rivalité de groupes ou des luttes
de classe, offrent à l'homme une expérience de son
milieu humain que hante sans cesse la contradiction. Le système
des rapports économiques l'attache aux autres, mais par
les liens négatifs de la dépendance; les lois de
coexistence qui l'unissent à ses semblables dans un même
destin l'opposent à eux dans une lutte qui, paradoxalement,
n'est que la forme dialectique de ces lois; l'universalité
des liens économiques et sociaux lui permet de reconnaître,
dans le monde, une patrie et de lire une signification commune
dans le regard de tout homme, mais cette signification peut être
aussi bien celle de 1 'hostilité, et cette patrie peut
le dénoncer comme un étranger. L'homme est devenu
pour l'homme aussi bien le visage de sa propre vérité
que l'éventualité de sa mort. Il ne peut rencontrer
que dans l'imaginaire le statut fraternel où ses rapports
sociaux trouveront leur stabilité, et leur cohérence:
autrui s'offre toujours dans une expérience que la dialectique
de la vie et de la mort rend précaire et périlleuse.
Le complexe d'Oedipe, noeud des ambivalences familiales, est comme
la version réduite de cette contradiction: cette haine
amoureuse qui le lie à ses parents, l'enfant ne l'apporte
pas, telle une équivoque de ses instincts; il la rencontre
seulement dans l'univers adulte, spécifiée par l'attitude
des parents qui découvrent implicitement dans leur propre
conduite le vieux thème que la vie des enfants est la mort
des
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parents. Bien plus: ce n'est pas un hasard si Freud, en réfléchissant
sur les névroses de guerre, a découvert pour doubler
l'instinct de vie, où s'exprimait encore le vieil optimisme
européen du XVIIIe siècle, un instinct de mort,
qui introduisait pour la première fois dans la psychologie
la puissance du négatif. Freud voulait expliquer la guerre;
mais c'est la guerre qui se rêve dans ce tournant de la
pensée freudienne. Ou plutôt notre culture faisait,
à cette époque, d'une façon claire pour elle-même,
l'expérience de ses propres contradictions: il fallait
renoncer au vieux rêve de la solidarité et admettre
que l'homme pouvait et devait faire de l'homme une expérience
négative, vécue sur le mode de la haine et de l'agression.
Les psychologues ont donné à cette expérience
le nom de l'ambivalence et ils y ont vu un conflit d'instincts.
Mythologie sur tant de mythes morts.
Enfin, les phénomènes morbides ont semblé,
dans leur convergence, désigner une structure singulière
du monde pathologique: et ce monde offrirait, à l'examen
du phénoménologue, le paradoxe d'être à
la fois, le «monde privé», inaccessible, où
le malade se retire pour une existence arbitraire de fantaisie
et de délire -et en même temps, l'univers de contrainte
auquel il est voué sur le mode de l'abandon; cette projection
contradictoire serait un des mouvements essentiels de la maladie.
Mais cette forme pathologique n'est que seconde par rapport à
la contradiction réelle qui la suscite. Le déterminisme
qui la sous-tend n'est pas la causalité magique d'une conscience
fascinée par son monde, mais la causalité effective
d'un univers qui ne peut, de lui-même, offrir une solution
aux contradictions qu'il a fait naître. Si le monde projeté
dans la fantaisie d'un délire emprisonne la conscience
qui le projette,
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ce n'est pas qu'elle s'y englue elle-même, ce n'est pas
qu'elle s'y dépouille de ses possibilités d'être;
mais c'est que le monde, en aliénant sa liberté,
ne peut reconnaître sa folie. En s'ouvrant sur un monde
délirant, ce n'est pas par une contrainte imaginaire que
se lie la conscience morbide; mais en subissant la contrainte
réelle, elle s'échappe dans un monde morbide où
elle retrouve, mais sans la reconnaître, cette même
contrainte réelle: car ce n'est pas en voulant lui échapper
qu'on dépasse la réalité. On parle beaucoup
de la folie contemporaine, liée à l'univers de la
machine, et à l'effacement des relations affectives directes
entre les hommes. Ce lien n'est pas faux, sans doute, et ce n'est
pas un hasard si le monde morbide prend si souvent, de nos jours,
l'allure d'un monde où la rationalité mécaniste
exclut la spontanéité continue de la vie affective.
Mais il serait absurde de dire que l'homme malade machinise son
univers parce qu'il projette un univers schizophrénique
où il se perd; faux même de prétendre qu'il
est schizophrène, parce que c'est là, pour lui,
le seul moyen d'échapper à la contrainte de son
univers réel. En fait, quand l'homme demeure étranger
à ce qui passe dans son langage, quand il ne peut reconnaître
de signification humaine et vivante aux productions de son activité,
lorsque les déterminations économiques et sociales
le contraignent, sans qu'il puisse trouver sa patrie dans ce monde,
alors il vit dans une culture qui rend possible une forme pathologique
comme la schizophrénie; étranger dans un monde réel,
il est renvoyé à un «monde privé»,
que ne peut plus garantir aucune objectivité; soumis, cependant,
à la contrainte de ce monde réel, il éprouve
cet univers dans lequel il fuit, comme un destin. Le monde contemporain
rend possible
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la schizophrénie, non parce que ses événements
le rendent inhumain et abstrait; mais parce que notre culture
fait du monde une telle lecture que l'homme lui-même ne
peut plus s'y reconnaître. Seul le conflit réel des
conditions d'existence peut servir de modèle structural
aux paradoxes du monde schizophrénique.
En résumé, on peut dire que les dimensions psychologiques
de la maladie ne peuvent pas, sans quelque sophisme, être
envisagées comme autonomes. Certes, on peut situer la maladie
mentale par rapport à la genèse humaine, par rapport
à l'histoire psychologique et individuelle, par rapport
aux formes d'existence. Mais on ne doit pas faire de ces divers
aspects de la maladie des formes ontologiques si on ne veut pas
avoir recours à des explications mythiques, comme l'évolution
des structures psychologiques, ou la théorie des instincts,
ou une anthropologie existentielle. En réalité,
c'est dans l'histoire seulement que l'on peut découvrir
le seul a priori concret, où la maladie mentale prend,
avec l'ouverture vide de sa possibilité, ses figures nécessaires.
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CONCLUSION
A dessein, nous n'avons pas évoqué les problèmes
physiologiques et anatomo-pathologiques qui concernent la maladie
mentale; non plus que ceux des techniques de guérison.
Ce n'est pas que l'analyse psychopathologique en soit, de fait
ou de droit, indépendante; les découvertes récentes
sur la physiologie des centres diencéphaliques et leur
rôle régulateur sur la vie affective, les lumières
apportées sans cesse depuis les premières expériences
de Breuer et de Freud par les développements de la stratégie
psychanalytique suffiraient à prouver le contraire. Mais
ni la physiologie ni la thérapeutique ne peuvent devenir
ces points de vue absolus à partir desquels la psychologie
de la maladie mentale peut se résoudre ou se supprimer.
Depuis 140 ans bientôt que Bayle a découvert les
lésions spécifiques de la paralysie générale
et trouvé assez constamment un délire de grandeur
dans les phases initiales de sa symptomatologie, on ne sait toujours
pas pourquoi c'est précisément une exaltation hypomaniaque
qui accompagne de pareilles lésions. Et si le succès
de l'intervention psychanalytique ne fait qu'une seule et même
chose avec la mise à jour de la «vérité»
de la névrose, elle ne la dévoile qu'à l'intérieur
du nouveau drame psychologique où elle l'engage.
Les dimensions psychologiques de la folie ne peuvent
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donc pas être réprimées à partir d'un
principe d'explication ou de réduction qui leur serait
extérieur. Mais elles doivent être situées
à l'intérieur de ce rapport général
que l'homme occidental a établi voici bientôt deux
siècles de lui-même à lui-même. Ce rapport
vu sous l'angle le plus aigu, c'est cette psychologie en laquelle
il a mis un peu de son étonnement, beaucoup de son orgueil,
et l'essentiel de ses pouvoirs d'oubli; sous un angle plus large,
c'est l'émergence, dans les formes du savoir, d'un homo
psychologicus, chargé de détenir la vérité
intérieure, décharnée, ironique et positive
de toute conscience de soi et de toute connaissance possible;
enfin replacé dans l'ouverture la plus large, ce rapport
c'est celui que l'homme a substitué à son rapport
à la vérité, en l'aliénant dans ce
postulat fondamental qu'il est lui-même la vérité
de la vérité.Ce rapport qui fonde philosophiquement
toute psychologie possible n'a pu être défini qu'à
partir d'un moment précis dans l'histoire de notre civilisation
: le moment où la grande confrontation de la Raison et
de la Déraison a cessé de se faire dans la dimension
de la liberté et où la raison a cessé d'être
pour l'homme une éthique pour devenir une nature. Alors
la folie est devenue nature de la nature, c'est-à-dire
processus aliénant la nature et l'enchaînant dans
son déterminisme, tandis que la liberté devenait,
elle aussi, nature de la nature, mais au sens d'âme secrète,
d'essence inaliénable de la nature. Et l'homme, au lieu
d'être placé devant le grand partage de l'Insensé
et dans la dimension qu'il inaugure, est devenu, au niveau de
son être naturel, ceci et cela, folie et liberté,
recueillant, par le privilège de son essence, le droit
d'être nature de la nature et vérité de la
vérité.
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Il Y a une bonne raison pour que la psychologie jamais ne puisse
maîtriser la folie; c'est que la psychologie n'a été
possible dans notre monde qu'une fois la folie maîtrisée,
et exclue déjà du drame. Et quand, par éclairs
et par cris, elle reparaît comme chez Nerval ou Artaud,
comme chez Nietzsche ou Roussel, c'est la psychologie qui se tait
et reste sans mot devant ce langage qui emprunte le sens des siens
à ce déchirement tragique et à cette liberté
dont la seule existence des «psychologues» sanctionne
pour l'homme contemporain le pesant oubli.
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Quelques dates
dans l'histoire de la psychiatrie
1793 : PINEL est nommé médecin-chef des Infirmeries
de Bicêtre.
1822 : Thèse de BAYLE, Recherches sur les maladies mentales
(définition de la paralysie générale).
1838 : Loi sur les aliénés.
1843 : BAILLARGER fonde les Annales médico-psychologiques.
1884 : JACKSON, Croonian Lectures.
1889 : KRAEPELIN, Lehrbuch der Psychiatrie.
1890 : MAGNAN, La folie intermittente.
1893 : BREUER et FREUD, Études sur l' hystérie.
1894 : JANET, L'automatisme psychologique.
1909 : FREUD, Analyse d'une phobie chez un petit garçon
de 5 ans.
1911 : FREUD, Remarques psychanalytiques sur l'autobiographie
d'un cas de paranoïa.
1911 : BLEULER, La démence précoce ou le groupe
des schizophrénies.
1913 : JASPERS, Psychopathologie générale.
1921 : FREUD, Au-delà du principe de plaisir.
1926 : PAVLOV, Leçons sur l'activité du cortex cérébral.
1928 : MONAKOW et MOURGUE, Introduction biologique à la
neurologie et à la psychopathologie.
1933 : L. BINSWANGER, Ideenflucht.
1936 : Egas MONIZ pratique les premières lobotomies.
1938 : CERLETTI commence à pratiquer l'électro-choc.
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