|PAGE 177 CHAPITRE X Chapitre où il sera question du dernier
processus par lequel la perception anatomo-clinique trouve la
forme de son équilibre. Chapitre qui serait long si on
se laissait gagner par le détail des événements:
pendant près de vingt-cinq ans (de 1808, date où
parait l' Histoire des phlegmasies chroniques, jusqu'en 1832 où
les discussions sur le choléra prennent la relève)
la théorie des fièvres essentielles et sa critique
par Broussais occupent une surface considérable dans la
recherche médicale; plus considérable, sans doute,
que n'aurait dû l'autoriser un problème assez vite
réglé au niveau de l'observation; mais tant de polémiques,
une telle difficulté à s'entendre quand on était
d'accord sur les faits, un usage si ample d'arguments étrangers
au domaine de la pathologie, tout cela indique un affrontement
essentiel, le dernier des conflits (le plus violent et le plus
embrouillé) entre deux types incompatibles d'expérience
médicale. |PAGE 178 clinique: pour ceux qui s'exerçaient à
cette perception pour la première fois dans l'histoire
de la médecine, les choses n'étaient pas si claires.
M.-A. Petit, qui fondait toute sa conception de la fièvre
entéro-mésentérique sur des observations
d'anatomie pathologique, pense n'avoir pas découvert, dans
les lésions intestinales accompagnant certaines fièvres
dites adynamiques ou ataxiques, l'essence même de la maladie,
ni son indépassable vérité; il s'agit là
seulement de son «siège», et cette détermination
géographique est moins importante pour la connaissance
médicale que «l'ensemble général des
symptômes qui distinguent les maladies les unes des autres
et en font connaître le véritable caractère»
: à ce point que la thérapeutique s'égare
quand elle s'attaque aux lésions intestinales, au lieu
de suivre les indications de la symptomatologie qui réclame
des toniques (1). Le «siège» n'est que l'insertion
spatiale de la maladie; ce sont les autres manifestations morbides
qui désignent son essence. Celle-ci reste le grand préalable
qui fait le lien entre causes et symptômes, repoussant ainsi
la lésion dans le domaine de l'accidentel; l'attaque tissulaire
ou organique ne marque que le point d'abordage de la maladie,
la région d'où va se développer son entreprise
de colonisation: «Entre l'hépatisation du poumon
et les causes qui la provoquent, il se passe quelque chose qui
nous échappe; il en est de même de toutes les lésions
qu'on rencontre à l'ouverture des corps; loin d'être
la cause première de tous les phénomènes
qu'on a observés, elles sont elles-mêmes l'effet
d'un trouble particulier dans l'action intime de nos organes;
or cette action ultime se soustrait à tous nos moyens d'investigation»
(2). A mesure que l'anatomie pathologique en situe mieux le siège,
il semble que la maladie se retire plus profondément dans
l'intimité d'un processus inaccessible. |PAGE 179 «ôtez certains genres de fièvres
et d'affections nerveuses: tout est presque alors du domaine de
celte science» (l'anatomie pathologique) (1). D'entrée
de jeu, Laënnec admet la division des maladies en «deux
grandes classes: celles qui sont accompagnées d'une lésion
évidente dans un ou plusieurs organes: ce sont celles que
l'on désigne depuis plusieurs années sous le nom
de maladies organiques; celles qui ne laissent dans aucune partie
du corps une altération constante et à laquelle
on puisse apporter leur origine: ce sont celles que l'on appelle
communément maladies nerveuses» (2). A l'époque
où Laënnec rédige ce texte (1812), il n'a pas
encore pris définitivement parti à propos des fièvres:
il est proche encore des localisateurs dont il se séparera
bientôt. Bayle, au même moment, distingue l'organique,
non du nerveux, mais du vital, et oppose aux lésions organiques,
vices des solides (tuméfactions par exemple), les désordres
vitaux, «altérations des propriétés
vitales ou des fonctions» (douleur, chaleur, accélération
du pouls) ; les unes et les autres peuvent se superposer comme
dans la phtisie (3). C'est cette classification que reprendra
bientôt Cruveilhier, sous une forme un peu plus complexe:
lésions organiques, simples et mécaniques (fractures),
lésions primitivement organiques et secondairement vitales
(hémorragies); affections primitivement vitales doublées
de lésions organiques, soit profondes (phlegmasies chroniques),
soit superficielles (phlegmasies aiguës) ; enfin maladies
vitales sans aucune lésion (névroses et fièvres)
(4). (1) BICHAT, Anatomie générale,
t. l, p. XCVIII. |PAGE 180 redonnait vigueur à l'idée classificatrice.
C'est là que l'oeuvre de Pinel prend son sens et son curieux
prestige. Formée à Montpellier et à Paris
dans la tradition de Sauvages et sous l'influence plus récente
de Cullen, la pensée de Pinel est de structure classificatrice;
mais elle a eu l'infortune et la chance à la fois de se
développer à l'époque où le thème
clinique puis la méthode anatomo-clinique privaient la
nosologie de son contenu réel, mais non sans des effets,
provisoires d'ailleurs, de renforce ment réciproque: nous
avons vu comment l'idée de classe était corrélative
d'une certaine observation neutre des symptômes (1), comment
le déchiffrement clinique impliquait une lecture d'essences
(2) ; nous voyons maintenant comment l'anatomie pathologique s'ordonne
spontanément à une certaine forme de nosographie.
Or, toute l'oeuvre de Pinel doit sa vigueur à chacun de
ses renforcements: sa méthode ne requiert que secondairement
la clinique ou l'anatomie des lésions; fondamentalement
il s'agit de l'organisation, selon une cohérence réelle
mais abstraite, des structures transitoires par lesquelles le
regard clinique ou la perception anatomo-pathologique ont cherché,
dans la nosologie déjà existante, leur support ou
leur équilibre d'un instant. Nul parmi les médecins
de la vieille école ne fut plus sensible que Pinel et plus
accueillant aux formes nouvelles de l'expérience médicale;
il fut volontiers professeur de clinique, et, sans trop de réticence,
il faisait pratiquer des autopsies; mais il ne percevait que des
effets de récurrence, ne suivant, dans la naissance des
structures nouvelles, que les lignes d'appui qu'elles prenaient
sur les anciennes (3) : si bien que la nosologie à chaque
instant se trouvait confirmée, et l'expérience nouvelle
par avance emboîtée. Bichat fut peut-être le
seul à comprendre dès le début l'incompatibilité
de sa méthode avec celle des nosographes : «Nous
découvrons comme nous le pouvons les procédés
de la nature... N'attachons point une importance exagérée
à telle ou telle classification» : jamais aucune
d'entre elles ne nous donnera «un tableau précis
de la marche de la nature» (4). Laënnec en revanche
admet sans problème l'enveloppement de l'expérience
anatomo-clinique dans l'espace de la répartition nosologique
: ouvrir les |PAGE 181 cadavres, trouver les lésions, c'est mettre
à jour ce qu'il y a «de plus fixe, de plus positif,
et de moins variable dans les maladies locales»; c'est donc
isoler «ce qui doit les caractériser ou les spécifier»
; c'est en fin de compte servir la cause de la nosologie en lui
offrant de plus certains critères (1). Dans cet esprit,
la Société d'émulation, qui groupait la jeune
génération et représentait fidèlement
la nouvelle école, posait au concours de 1809 l'interrogation
fameuse: «Quelles sont les maladies que l'on doit spécialement
regarder comme organiques?» (2). Certes, ce qui était
en question, c'était la notion de fièvre essentielle
et leur non-organicité à laquelle Pinel était
resté attaché, mais à propos de ce point
précis, le problème posé était encore
un problème d'espèce et de classe. Pinel était
discuté; sa médecine n'était pas réévaluée
de fond en comble. |PAGE 182 Névroses et fièvres essentielles
étaient considérées, d'un accord assez général,
à la fin du XVIIIe siècle et au début du
XIXe, comme des maladies sans lésion organique. Les maladies
de l'esprit et des nerfs ont reçu, et par le fait de Pinel,
un statut assez particulier pour que leur histoire, au moins jusqu'à
la découverte de A.-L. Bayle, en 1821-1824,- ne recoupe
pas les discussions sur l'organicité des maladies. Les
fièvres, elles, sont pendant plus de quinze ans au centre
même du problème. |PAGE 183 Cette interprétation simple, qui liait
jusqu'à l'évidence les symptômes manifestes
à leurs corrélatifs organiques, a été
dans l'histoire de la médecine d'une triple importance.
D'une part, l'analyse de la fièvre, sous sa forme générale,
recouvre exactement le mécanisme des inflammations locales;
ici et là il Y a fixation de sang, contraction provoquant
une stase plus ou moins prolongée, puis effort du système
pour rétablir la circulation, et à cet effet mouvement
violent du sang; on verra que des «globules rouges viennent
à passer dans les artères lymphatiques», ce
qui provoque, sous une forme locale, l'injection de la conjonctive
par exemple, sous une forme générale, la chaleur
et l'agitation de tout l'organisme; si le mouvement s'accélère,
les parties les plus ténues du sang se sépareront
des plus lourdes, qui demeureront dans les capillaires où
«la lymphe se convertira en une espèce de gelée»
: d'où les suppuration qui se font dans le système
respiratoire ou intestinal en cas d'inflammation généralisée,
ou sous forme d'abcès s'il s'agit d'une fièvre locale
(1). |PAGE 184 l'essentiel du mouvement fébrile; il n'en
forme que l'aboutissement le plus superficiel et le plus transitoire,
alors que le mouvement du sang, les impuretés dont il se
charge ou celles qu'il expurge, les engorgements ou les exsudations
qui se produisent indiquent ce qu'est la fièvre dans sa
nature profonde. Grimaud met en garde contre les instruments physiques
qui «ne peuvent sûrement nous faire connaître
que les degrés de l'intensité de la chaleur; et
ces différences sont les moins importantes pour la pratique;
...le médecin doit s'appliquer surtout à distinguer
dans la chaleur fébrile des qualités qui ne peuvent
être aperçues que par un tact fort exercé,
et qui échappent et se dérobent à tous les
moyens que la physique peut fournir. Telle cette qualité
âcre et irritante de la chaleur fébrile» qui
donne la même impression «que la fumée dans
les yeux» et qui annonce une fièvre putride (1).
Au-dessous du phénomène homogène de la chaleur,
la fièvre a donc des qualités propres, une sorte
de solidité substantielle et différenciée,
qui permet de la répartir selon des formes spécifiques.
On passe donc, naturellement et sans problème, de la fièvre
aux fièvres. Le glissement de sens et de niveau conceptuel,
qui nous saute aux yeux (2), entre la désignation d'un
symptôme commun et la détermination de maladies spécifiques,
ne peut être perçu par la médecine du XVIIIe
siècle, étant donné la forme d'analyse par
laquelle elle déchiffrait le mécanisme fébrile. (1) GRIMAUD, Traité des fièvres
(Montpellier, 1791), t. I, p. 89. |PAGE 185 Il y eut une première rencontre entre
l'anatomie et l'analyse symptomatique des fièvres, bien
avant Bichat, bien avant les premières observations de
Prost. Rencontre purement négative puisque la méthode
anatomique se dessaisissait de ses droits, et renonçait
à assigner un siège à certaines maladies
fébriles. Dans la 49e lettre de son Traité, Morgagni
disait n'avoir trouvé à l'ouverture de malades morts
de fièvres violentes «vix quidquam... quod earum
gravitati aut impetui responderet ; usque adeo id saepe latet
per quod faber interficiunt» (1). Une analyse des fièvres
d'après leurs seuls symptômes et sans effort de localisation
était rendue possible, et même nécessaire:
pour donner structure aux différentes formes de la fièvre,
il fallait bien substituer au volume organique un espace de répartition
où n'entreraient que des signes et ce qu'ils signifient. (1) MORGAGNI, De sedibus et causis moborum, Epist.
49, art. 5. |PAGE 186 vieillards; une forme adynamique «qui se
manifeste surtout à l'extérieur par les signes d'une
débilité extrême et d'une atonie générale
des muscles» ; elle est due probablement à l'humidité,
à la malpropreté, à la fréquentation
des hôpitaux, des prisons et des amphithéâtres,
à la mauvaise nourriture et à l'abus des plaisirs
vénériens; enfin, la fièvre ataxique ou maligne
se caractérise par des «alternatives d'excitation
et d'affaiblissement avec des anomalies nerveuses les plus singulières»
: on lui trouve à peu près les mêmes antécédents
qu'à la fièvre adynamique (1). |PAGE 187 à l'intérieur d'une symptomatologie
où les signes locaux ne renvoyaient pas au siège
des maladies, mais à leur essence. On comprend enfin pourquoi
les apologistes de Pinel ont pu voir en lui le premier des localisateurs
: «II ne se borna point à classer les objets : matérialisant
en quelque sorte la science jusque-là trop métaphysique,
il s'efforça de localiser si l'on peut dire chaque maladie
ou de lui attribuer un siège spécial, c'est-à-dire
de déterminer le lieu de son existence primitive. Cette
idée se montre évidemment dans les nouvelles dénominations
imposées aux fièvres qu'il continuait d'appeler
essentielles comme pour rendre un dernier hommage aux idées
jusque-là dominantes, mais assignant à chacune un
siège particulier, faisant consister, par exemple, les
fièvres bilieuses et pituiteuses des autres dans l'irritation
spéciale de certaines parties du tube intestinal»
(1). |PAGE 188 L'Examen de 1816 a été jusqu'au
fond de la doctrine de Pinel pour en dénoncer, et avec
une étonnante lucidité théorique, les postulats.
Mais dès l'Histoire des phlegmasies se trouvait posé
sous forme de dilemme ce qu'on avait cru jusqu'alors parfaitement
compatible: ou une fièvre est idiopathique ou elle est
localisable; et toute localisation réussie fera déchoir
la fièvre de son statut d'essentialité. |PAGE 189 que le point de convergence de toutes ces expériences,
la forme individuellement modelée de leur configuration
d'ensemble. Il le savait d'ailleurs, et qu'en lui parlait «ce
médecin observateur qui ne dédaignera pas l'expérience
des autres, mais qui voudra la sanctionner par la sienne... Nos
Ecoles de Médecine qui ont su s'affranchir du joug des
anciens systèmes et se préserver de la contagion
des nouveaux ont formé depuis quelques années des
sujets capables de raffermir la marche encore une fois chancelante
de l'art de guérir. Répandus parmi leurs concitoyens
ou disséminés au loin dans nos armées, ils
observent, ils méditent... Un jour sans doute, ils feront
entendre leur voix» (1). En revenant de Dalmatie en 1808,
Broussais publie son Histoire des phlegmasies chroniques. |PAGE 190 péritonite). Quant à leur évolution,
elle est convergente, selon la logique de la propagation tissulaire:
une inflammation sanguine, lorsqu'elle dure, gagne toujours les
vaisseaux lymphatiques; c'est pourquoi les phlegmasies du système
respiratoire «aboutissent toutes à la phtisie pulmonaire»
(1) ; quant aux inflammations intestinales elles tendent régulièrement
aux ulcérations de la péritonite. Homogènes
par leur origine et convergentes dans leurs formes terminales,
les phlegmasies ne prolifèrent en symptômes multiples
que dans cet entre-deux. Elles gagnent par voie de sympathie des
régions et des tissus nouveaux: tantôt il s'agit
d'une progression le long des relais de la vie organique (ainsi,
l'inflammation de la muqueuse intestinale peut altérer
les sécrétions bilieuses, urinaires, faire apparaître
des taches sur la peau ou le saburre dans la bouche) ; tantôt
elles s'attaquent successivement aux fonctions de relation (céphalée,
douleur musculaire, vertiges, assoupissement, délire).
Ainsi toutes les variétés symptomatologiques peuvent
naître à partir de cette généralisation. (1) Ibid., t. I, préface, p. XIV. |PAGE 191 la chaleur, la douleur; ce qui ne correspond
pas aux formes qu'elle prend dans les tissus; l'inflammation d'une
membrane ne présente ni douleur, ni chaleur, ni à
plus forte raison rougeur. (1) Ibid., t. I, p. 6. |PAGE 192 conjectures» (1), on fera parler à
l'observa lion des symptômes le langage même de l'anatomie
pathologique. (1) BROUSSAIS, Mémoire sur la philosophie
de la médecine (Paris, 1832), pp. 14-15. |PAGE 193 un agent qui suscite et exagère les mécanismes.
Telle est l'irritabilité, «faculté que les
tissus possèdent de se mouvoir par le contact d'un corps
étranger... Haller n'attribuait cette propriété
qu'aux muscles; mais on convient aujourd'hui qu'elle est commune
à tous les tissus» (1). Il ne faut pas la confondre
avec la sensibilité qui est «la conscience des mouvements
excités par les corps étrangers», et ne forme
qu'un phénomène surajouté et secondaire par
rapport à l'irritabilité: l'embryon n'est pas encore
sensible, l'apoplectique ne l'est plus; l'un et l'autre sont irritables.
Le surcroît d'action irrita tif est provoqué «par
des corps ou des objets vivants ou non vivants» (2), qui
entrent en contact avec les tissus; ce sont donc des agents intérieurs
ou extérieurs mais de toute façon étrangers
au fonctionnement de l'organe; la sérosité d'un
tissu peut devenir irritante pour un autre ou pour lui-même
si elle est trop abondante, mais aussi bien un changement de climat
ou un régime alimentaire. Un organisme n'est malade qu'en
rapport avec des sollicitations du monde extérieur, ou
des altérations de son fonctionnement ou de son anatomie.
«Après beaucoup de vacillations dans sa marche, la
médecine suit enfin la seule route qui puisse la conduire
à la vérité: l'observation des rapports de
l'homme avec les modifications externes, et des organes des hommes
les uns avec les autres» (3). |PAGE 194 Alors -et c'est là la grande découverte de 1816 -disparaît l'être de la maladie. Réaction organique à un agent irritant, le phénomène pathologique ne peut plus appartenir à un monde où la maladie, dans sa structure particulière, existerait conformément à un type impérieux, qui lui serait préalable, et en qui elle se recueillerait, une fois écartés les variations individuelles et tous les accidents sans essence; il est pris dans une trame organique où les structures sont spatiales, les déterminations causales, les phénomènes anatomiques et physiologiques. La maladie n'est plus qu'un certain mouvement complexe des tissus en réaction à une cause irritante: c'est là toute l'essence du pathologique, car il n'y a plus ni maladies essentielles, ni essences des maladies. «Toutes les classifications qui tendent à nous faire considérer les maladies comme des êtres particuliers sont défectueuses et un esprit judicieux est sans cesse, et comme malgré lui, ramené vers la recherche des organes souffrants» (1). Ainsi la fièvre ne peut pas être essentielle: elle n'est «autre chose qu'une accélération du cours du sang... avec une augmentation de la calorification et une lésion des fonctions principales. Cet état de l'économie est toujours dépendant d'une irritation locale» (2). Toutes les fièvres se dissolvent dans un long processus organique, à peu près intégralement entrevu dans le texte de 1808 (3), affirmé en 1816, et schématisé à nouveau 8 ans plus tard dans le Catéchisme de la Médecine physiologique. A l'origine de toutes, une seule et même irritation gastro-intestinale: d'abord une simple rougeur, puis des taches vineuses de plus en plus nombreuses dans la région iléo-caecale; ces taches prennent souvent l'allure de plages boursouflées qui à la longue provoquent des ulcérations. Sur cette trame anatomo-pathologique constante, qui définit l'origine et la forme générale de la gastro-entérite, les processus se ramifient: quand l'irritation du canal digestif a plus gagné en extension qu'en profondeur, elle suscite une sécrétion biliaire importante, et une douleur dans les muscles locomoteurs: c'est ce que Pinel appelait la fièvre bilieuse; chez un sujet lymphatique, ou quand l'intestin est chargé de mucosités, la gastro-entérite prend l'allure qui lui a valu le nom de fièvre muqueuse; ce qu'on appelait la fièvre adynamique «n'est que la gastro-entérite arrivée à un tel (1) BROUSSAIS, Examen de la doctrine (Paris,
1816), préface. |PAGE 195 degré d'intensité que les forces
diminuent, que les facultés intellectuelles s'émoussent,
...que la langue brunit, que la bouche se tapisse d'un enduit
noirâtre»; quand l'irritation gagne par sympathie
les enveloppes cérébrales, on a les formes «malignes»
des fièvres (1). Par ces rameaux, et par d'autres, la gastro-entérite
gagne peu à peu l'organisme tout entier: «II est
bien vrai que le cours du sang est précipité dans
tous les tissus; mais cela ne prouve pas que la cause de ces phénomènes
réside dans tous les points du corps» (2). Il faut
donc retirer à la fièvre son statut d'état
général, et, au profit des processus physio-pathologiques
qui en spécifient les manifestations, la «désessentialiser»
(3). |PAGE 196 mais aussi effacer «les effets qui ne disparaissent
pas toujours quand la cause a cessé d'agir» (la congestion
sanguine entretient l'irritation dans les poumons des pneumoniques)
(1). (1) Examen des doctrines (1821), t. I, pp. 52-55.
Dans le texte sur L'influence des médecins physiologistes
(1832), BROUSSAIS ajoute entre les 2e et 3e préceptes celui
de déterminer l'action de l'organe souffrant sur les autres. |PAGE 197 taire. Chomel qui, en 1821, affirmait l'existence
de fièvres générales sans lésions,
leur reconnaît à toutes, en 1834, une localisation
organique (1) ; Andral avait consacré un volume de sa Clinique
médicale, dans la première édition, à
la classe des fièvres; dans la seconde, il les répartit
en phlegmasies des viscères et phlegmasies des centres
nerveux (2). |PAGE 198 et d'autres, qui croient faire de l'histoire
en écrivant des biographies et en distribuant des mérites,
voici, pour eux, le texte d'un médecin, qui n'était
point un ignorant: «La publication de l'Examen de la doctrine
médicale est un de ces importants événements
dont les fastes de la médecine conserveront longtemps mémoire...
La révolution médicale dont M. Broussais jeta les
fondements en 1816 est sans conteste la plus remarquable que la
médecine ait éprouvée dans les temps modernes»
(1). |
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