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CHAPITRE II
Une Conscience Politique
Par rapport à la médecine des espèces,
les notions de constitution, de maladie endémique, d'épidémie
ont eu au XVIIIe siècle une destinée singulière.
Il faut revenir à Sydenham et à l'ambiguïté
de sa leçon: initiateur de la pensée classificatrice,
il a défini en même temps ce que pouvait être
une conscience historique et géographique de la maladie.
La «constitution» de Sydenham n'est pas une nature
autonome, mais le complexe -comme le noeud transitoire d'un ensemble
d'événements naturels: qualités du sol, climats,
saisons, pluie, sécheresse, foyers pestilentiels, disettes;
et dans les cas où tout ceci ne rend pas compte des phénomènes
constatés, il faut invoquer les caractères non pas
d'une espèce claire au jardin des maladies, mais d'un noyau
obscur et celé dans la terre. «Variae sunt semper
annorum constitutiones quae neque calori neque frigori non sicco
humidove ortum suum debent, sed ab occulta potius inexplicabili
quadam alteratione in ipsis terrae visceribus pendent» (1).
De symptômes, les constitutions n'en ont guère en
propre: elles se définissent par des déplacements
d'accent, des groupements inattendus de signes, des phénomènes
plus intenses ou plus faibles: ici, les fièvres seront
violentes et sèches, là, les catarrhes et les épanchements
séreux plus fréquents; pendant un été
chaud et long, les engorgements viscéraux sont plus nombreux
qu'à l'ordinaire et plus obstinés. Londres, de juillet
à septembre 1661 : «Aegri paroxysmus atrocior, lingua
magis nigra siccaque, extra paroxysmum aporexia obscurio,
(1) Th. SYDENHAM, Observationes medicae, in Opera medica (Genève,
1736), I, p. 32.
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virium et appetitus prostratio major, major item
ad paroxysmum proclinitas, omnia summatim accidentia immanioria,
ipseque morbus quam pro more Febrium intermittentium funestior»
(1). La constitution n'est pas rapportée à un absolu
spécifique dont elle serait la manifestation plus ou moins
modifiée: elle est perçue dans la seule relativité
des différences -par un regard en quelque sorte diacritique.
Toute constitution n'est pas épidémie; mais l'épidémie
est une constitution au grain plus serré, aux phénomènes
plus constants et plus homogènes. On a discuté beaucoup
et longuement, et maintenant encore, pour savoir si les médecins
du XVIIIe siècle en avaient saisi le caractère contagieux,
et s'ils avaient posé le problème de l'agent de
leur transmission. Oiseuse question, et qui demeure étrangère,
ou du moins dérivée par rapport à la structure
fondamentale: l'épidémie est plus qu'une forme particulière
de maladie; elle est, au XVIIIe siècle, un mode autonome,
cohérent et suffisant, de voir la maladie: «On donne
le nom de maladies épidémiques à toutes celles
qui attaquent en même temps, et avec des caractères
immuables, un grand nombre de personnes à la fois»
(2). Il n'y a donc pas de différence de nature ou d'espèce
entre une maladie individuelle et un phénomène épidémique;
il suffit qu'une affection sporadique se reproduise un certain
nombre de fois et simultanément pour qu'il y ait épidémie.
Problème purement arithmétique du seuil: le sporadique
n'est qu'une épidémie infraliminaire. Il s'agit
d'une perception non plus essentielle et ordinale, comme dans
la médecine des espèces, mais quantitative et cardinale.
Le support de cette perception n'est pas un type spécifique,
mais un noyau de circonstances. Le fond de l'épidémie,
ce n'est pas la peste, ou le catarrhe; c'est Marseille en 1721,
c'est Bicêtre en 1780; c'est Rouen en 1769, où se
«produit, pendant l'été, une épidémie
sur les enfants de la nature des fièvres bilieuses catarrhales,
des fièvres bilieuses putrides, compliquées de la
miliaire, des fièvres bilieuses ardentes pendant l'automne.
Cette constitution dégénère en bilieuse putride
sur la fin de cette saison et pendant l'hiver de 1769 à
1770» (3). Les formes pathologiques familières sont
convoquées, mais pour un jeu complexe d'entrecroisements
où elles occupent une place analogue à celle
(1) Ibid., p. 27.
(2) LE BRUN, Traité historique sur les maladies épidémiques
(Paris, 1776), p. 1.
(3) LEPECQ DE LA CLOTURE, Collection d'observations sur les maladies
et constitutions épidémiques (Rouen, 1778), p. XIV.
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du symptôme par rapport à la maladie.
Le fond essentiel est défini par le moment, par le lieu,
par cet «air vif, piquant, subtil, pénétrant»
qui est celui de Nîmes pendant l'hiver (1), par cet autre,
poisseux, épais, putride que l'on connaît à
Paris lorsque l'été est long et lourd (2).
La régularité des symptômes ne laisse pas
transparaître en filigrane la sagesse d'un ordre naturel;
elle ne parle que de la constance des causes, de l'obstination
d'un facteur dont la pression globale et toujours répétée
détermine une forme privilégiée d'affections.
Tantôt, il s'agit d'une cause qui se maintient à
travers le temps, et provoque par exemple la plica en Pologne,
les écrouelles en Espagne; on parlera alors plus volontiers
de maladies endémiques; tantôt, il s'agit de causes
qui «tout à coup attaquent un grand nombre de personnes
dans un même lieu, sans distinction d'âge, de sexe,
ni de tempéraments. Elles présentent l'action d'une
cause générale, mais comme ces maladies ne règnent
que dans un certain temps, cette cause peut être regardée
comme purement accidentelle» (3) : ainsi pour la variole,
la fièvre maligne ou la dysenterie; ce sont les épidémies
proprement dites. Il n'y a pas à s'étonner que malgré
la grande diversité des sujets atteints, de leurs dispositions
et de leur âge, la maladie se présente chez tous
selon les mêmes symptômes: c'est que la sécheresse
ou l'humidité, la chaleur ou le froid, assurent dès
que leur action se prolonge un peu, la domination d'un de nos
principes constitutifs: alkalis, sels, phlogistique ; «alors
nous sommes exposés aux accidents qu'occasionne ce principe,
et ces accidents doivent être les mêmes sur les différents
sujets» (4).
L'analyse d'une épidémie ne se donne pas pour tâche
de reconnaître la forme générale de la maladie,
en la situant dans l'espace abstrait de la nosologie, mais de
retrouver, au-dessous des signes généraux, le processus
singulier, variable selon les circonstances, d'une épidémie
à l'autre, qui de la cause à la forme morbide tisse
une trame commune chez tous les malades, mais singulière
en ce moment de temps, en ce lieu de l'espace; Paris, en 1785,
a connu des fièvres quartes et des synoques putrides, mais
l'essentiel de l'épidémie, c'était une «bile
desséchée dans
(1) RAZOUX, Tableau nosologique et météorologique
(Bâle, 1787), p. 22.
(2) MENURET, Essai sur l'histoire médico-topographique
de Paris (Paris, 1788), p. 139.
(3) BANAN et TURBEN, Mémoires sur les épidémies
de Languedoc (Paris, 1786), p. 3.
(4) LE BRUN, loc. cit., p. 66, n. 1.
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ses couloirs, devenue mélancolie, le sang
appauvri, épaissi, et pour ainsi dire poisseux, les organes
du bas-ventre engorgés et devenus les causes ou les foyers
de l'obstruction» (1) : bref, une sorte de singularité
globale, un individu à têtes multiples mais semblables
dont les traits ne se manifestent qu'une seule fois dans le temps
et l'espace. La maladie spécifique se répète
toujours plus ou moins, l'épidémie jamais tout à
fait.
Dans cette structure perceptive, le problème de la contagion
est relativement de peu d'importance. La transmission d'un individu
à l'autre n'est en aucun cas l'essence de l'épidémie;
elle peut, sous la forme du «miasme» ou du «levain»
qui se communique par l'eau, les aliments, le contact, le vent,
l'air confiné, constituer une des causes de l'épidémie,
soit directe ou première (quand c'est la seule cause en
action), soit seconde (lorsque le miasme est le produit, dans
une ville ou un hôpital, d'une maladie épidémique
provoquée par un autre facteur). Mais la contagion n'est
qu'une modalité du fait massif de l'épidémie.
On admettra volontiers que les maladies malignes, comme la peste,
ont une cause transmissible; on le reconnaîtra plus difficilement
pour les maladies épidémiques simples (coqueluche,
rougeole, scarlatine, diarrhée bilieuse, fièvre
intermittente) (2).
Contagieuse ou non, l'épidémie a une sorte d'individualité
historique. De là, la nécessité d'user avec
elle d'une méthode complexe d'observation. Phénomène
collectif, elle exige un regard multiple; processus unique, il
faut la décrire sur ce qu'elle a de singulier, d'accidentel,
d'inattendu. On doit transcrire l'événement jusque
dans le détail, mais le transcrire aussi selon la cohérence
qu'implique la perception à plusieurs: connaissance imprécise,
mal fondée tant qu'elle est partielle, incapable d'accéder
seule à l'essentiel ou au fondamental, elle ne trouve son
volume propre que dans le recoupement des perspectives, dans une
information répétée et rectifiée,
qui finalement cerne, là où les regards se croisent,
le noyau individuel et unique de ces phénomènes
collectifs. A la fin du XVIIIe siècle, on est en train
d'institutionaliser cette forme d'expérience: dans chaque
subdélégation, un médecin et plusieurs chirurgiens
sont désignés par l'Intendant pour suivre les épidémies
qui peuvent se produire dans leur canton; ils se tiennent en correspondance
avec le médecin en chef de la généralité
à propos «tant de la maladie régnante que
de la topographie médicinale de leur canton»,
(1) MENURET, loc. cit., p. 139. (2) LE BRUN,
loc. cit., pp. 2-3.
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lorsque quatre ou cinq personnes sont attaquées
de la même maladie, le syndic doit prévenir le subdélégué
qui envoie le médecin pour qu'il indique le traitement
que les chirurgiens appliqueront tous les jours; dans les cas
plus graves, c'est le médecin de la généralité
qui doit se rendre sur les lieux (1).
Mais cette expérience ne peut prendre sa pleine signification
que si elle est doublée d'une intervention constante et
contraignante. Il ne saurait y avoir de médecine des épidémies
que doublée d'une police: veiller à l'emplacement
des mines et des cimetières, obtenir le plus souvent possible
l'incinération des cadavres au lieu de leur inhumation,
contrôler le commerce du pain, du vin, de la viande (2),
réglementer les abattoirs, les teintureries, interdire
les logements insalubres; il faudrait qu'après une étude
détaillée du territoire tout entier, on établisse,
pour chaque province, un règlement de santé à
lire «au prône ou à la messe, tous les dimanches
et fêtes», et qui concernerait la manière de
se nourrir, de s'habiller, d'éviter les maladies, de prévenir
ou de guérir celles qui règnent: «II en serait
de ces préceptes comme des prières que les plus
ignorants même et les enfants parviennent à réciter»
(3). Il faudrait enfin créer un corps d'inspecteurs de
santé qu'on pourrait«distribuer dans différentes
provinces en confiant à chacun un département circonscrit»
; là il prendrait des observations sur des domaines qui
touchent à la médecine, mais aussi à la physique,
à la chimie, à l'histoire naturelle, à la
topographie, à l'astronomie; il prescrirait les mesures
à prendre et contrôlerait le travail du médecin;
«Il serait à souhaiter que l'Etat se chargeât
de faire un sort à ces Médecins physiciens, et qu'il
leur épargnât tous les frais qu'entraîne le
goût de faire des découvertes utiles» (4).
La médecine des épidémies s'oppose à
une médecine des classes, comme la perception collective
d'un phénomène global, mais unique et jamais répété,
peut s'opposer à la perception individuelle de ce qu'une
essence peut laisser apparaître constamment d'elle-même
et de son identité dans la multiplicité des phénomènes.
Analyse d'une série, dans un cas, déchiffrement
d'un type dans l'autre; intégration du temps pour les épidémies,
définition d'une place hiérarchique pour les espèces;
assignation d'une causalité -recherche d'une cohérence
essentielle; perception
(1) ANONYME, Description des épidémies qui ont régné
depuis quelques années sur la généralité
de Paris (Paris, 1783), pp. 35-37.
(2) LE BRUN, loc. cit., pp. 127-132.
(3) ANONYME, Description des épidémies, pp. 14-17.
(4) LE BRUN, loc. cit., p. 124.
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déliée d'un espace historique et
géographique complexe -définition d'une surface
homogène où se lisent des analogies. Et pourtant,
au bout du compte, lorsqu'il s'agit de ces figures tertiaires
qui doivent distribuer la maladie, l'expérience médicale
et le contrôle du médecin sur les structures sociales,
la pathologie des épidémies et celle des espèces
se trouvent devant les mêmes exigences: la définition
d'un statut politique de la médecine, et la constitution,
à l'échelle d'un état, d'une conscience médicale,
chargé d'une tâche constante d'information, de contrôle
et de contrainte; toutes choses qui«comprennent autant d'objets
relatifs à la police qu'il y en a qui sont proprement du
ressort de la médecine» (1).
Là est l'origine de la Société royale de
Médecine, et de son insurmontable conflit avec la Faculté.
En 1776, le gouvernement décide de créer à
Versailles une commission chargée d'étudier les
phénomènes épidémiques et épizootiques
qui se sont multipliés au cours des années précédentes;
l'occasion précise en est une maladie du cheptel, dans
le sud-est de la France, qui avait forcé le contrôleur
général des Finances à donner ordre d'abattre
tous les animaux douteux: d'où une perturbation économique
assez grave. Le décret du 29 avril 1776 déclare
en son préambule que les épidémies «ne
sont funestes et destructives dans leur commencement que parce
que leur caractère, étant peu connu, laisse le médecin
dans l'incertitude sur le choix des traitements qu'il convient
d'y appliquer; que cette incertitude naît du peu de soins
qu'on a eu d'étudier ou de décrire les symptômes
des différentes épidémies et les méthodes
curatives qui ont eu le plus de succès». La commission
aura un triple rôle: d'enquête, en se tenant au courant
des divers mouvements épidémiques; d'élaboration,
en comparant les faits, en enregistrant les médications
employées, en organisant des expériences; de contrôle
et de prescription, en indiquant aux médecins traitants
les méthodes qui paraissent le mieux adaptées. Elle
est composée de huit médecins: un directeur, chargé
«des travaux de la correspondance relative aux épidémies
et aux épizooties» (de Lasson), un commissaire général
qui assure la liaison avec les médecins de province (Vicq
d'Azyr), et six docteurs de la Faculté qui se consacrent
à des travaux concernant ces mêmes sujets. Le contrôleur
des Finances pourra les envoyer faire des enquêtes
(1) LE BRUN, loc. cit., p. 126.
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en province et leur demander des rapports. Enfin,
Vicq d'Azyr sera chargé d'un cours d'anatomie humaine et
comparée devant les autres membres de la commission, les
docteurs de la Faculté et«les étudiants qui
s'en seront montrés dignes» (1). Ainsi s'établit
un double contrôle: des instances politiques sur l'exercice
de la médecine; et d'un corps médical privilégié
sur l'ensemble des praticiens.
Le conflit éclate aussitôt avec la Faculté.
Aux yeux des contemporains, c'est le choc de deux institutions,
l'une moderne et politiquement sous-tendue, l'autre archaïque
et close sur elle-même. Un partisan de la Faculté
décrit ainsi leur opposition : «L'une ancienne, respectable
à toutes sortes de titres et principalement aux yeux des
membres de la société qu'elle a formés pour
la plupart; l'autre, institution moderne dont les membres ont
préféré, à l'association de leurs
institutions, celle des ministres de la Couronne, qui ont déserté
les Assemblées de la Faculté auxquelles le bien
public et leurs serments devaient les tenir attachés pour
courir la carrière de l'intrigue» (2). Pendant trois
mois, à titre de protestation, la Faculté «fait
grève» : elle refuse d'exercer ses fonctions, et
ses membres de consulter avec les sociétaires. Mais l'issue
est donnée d'avance puisque le Conseil soutient le nouveau
comité. Depuis 1778 déjà, étaient
enregistrées les lettres patentes qui consacraient sa transformation
en Société royale de Médecine, et la Faculté
s'était vu interdire «d'employer en cette affaire
aucune espèce de défense». La Société
reçoit 40000 livres de rentes prélevées sur
les eaux minérales, alors que la Faculté n'en reçoit
que 2000 à peine (3). Mais surtout son rôle s'élargit
sans cesse: organe de contrôle des épidémies,
elle devient peu à peu un point de centralisation du savoir,
une instance d'enregistrement et de jugement de toute l'activité
médicale. Au début de la Révolution, le Comité
des Finances de l'Assemblée Nationale justifiera ainsi
son statut: «L'objet de cette société est
de lier la médecine française et la médecine
étrangère par une utile correspondance; de recueillir
les observations éparses, de les conserver et de les rapprocher;
de rechercher surtout les causes des maladies populaires, d'en
calculer les retours, d'en constater les remèdes les plus
efficaces» (4). La Société ne groupe
(1) cf. Précis historique de l'établissement de
la Société royale de Médecine (s.l.n.d. L'auteur
anonyme est Boussu).
(2) RETZ, Exposé succinct à l'Assemblée Nationale
(Paris, 1791), pp. 5-6.
(3) cf. VACHER DE LA FEUTERIE, Motif de la réclamation
de la Faculté de Médecine de Paris contre l'établissement
de la Société royale de Médecine (s.l.n.d.).
(4) Cité in RETZ, loc. cit.
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plus seulement des médecins qui se consacrent
à l'étude des phénomènes pathologiques
collectifs; elle est devenue l'organe officiel d'une conscience
collective des phénomènes pathologiques; conscience
qui se déploie au niveau de l'expérience comme au
niveau du savoir, dans la forme cosmopolitique comme dans l'espace
de la nation.
L'événement, ici, a valeur d'émergence dans
les structures fondamentales. Figure nouvelle de l'expérience,
dont les lignes générales, formées autour
des années 1775-1780, vont se prolonger assez loin dans
le temps pour porter, pendant la Révolution et jusque sous
le Consulat, bien des projets de réforme. De tous ces plans
peu de chose sans doute passera dans la réalité.
Et pourtant la forme de perception médicale qu'ils impliquent
est un des éléments constituants de l'expérience
clinique.
Style nouveau de la totalisation. Les traités du XVIIIe
siècle, Institutions, Aphorismes, Nosologies, enfermaient
le savoir médical dans un espace clos: le tableau formé
pouvait bien n'être pas achevé dans le détail,
et en tel ou tel de ses points brouillé par l'ignorance;
dans sa forme générale, il était exhaustif
et fermé. On lui substitue maintenant les tables ouvertes
et indéfiniment prolongeables : Hautesierck déjà
en avait donné l'exemple, lorsque, à la demande
de Choiseul, il proposait pour les médecins et chirurgiens
militaires un plan de travail collectif, comprenant quatre séries
parallèles et sans limites: étude des topographies
(la situation des lieux, le terrain, l'eau, l'air, la société,
les tempéraments des habitants), observations météorologiques
(pression, température, régime des vents), analyse
des épidémies et des maladies régnantes,
description des cas extraordinaires (1). Le thème de l'encyclopédie
fait place à celui d'une information constante et constamment
révisée, où il s'agit plutôt de totaliser
les événements et leur détermination que
de clore le savoir en une forme systématique: «Tant
il est vrai qu'il existe une chaîne qui lie dans l'univers,
sur la terre et dans l'homme, tous les êtres, tous les corps,
toutes les affections ; chaîne dont la subtilité
éludant les regards superficiels du minutieux faiseur d'expériences,
et de froid dissertateur, se découvre au génie véritablement
observateur» (2). Au début de la Révolution,
Cantin propose que ce travail d'information soit assuré
dans chaque département par une commission élue
(1) HAUTESIERCK, Recueil d'observations de médecine des
hôpitaux militaires (Paris, 1766, t. l, pp. XXIV-XXVII).
(2) MENURET, Essai sur l'histoire médico-topographique
de Paris, p. 139.
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parmi les médecins (1) ; Mathieu Géraud
demande la création en chaque chef-lieu d'une «maison
gouvernementale salubre», et celle, à Paris, d'une
«cour de salubrité», siégeant auprès
de l'Assemblée Nationale, centralisant les informations,
les communiquant d'un point à l'autre du territoire, posant
les questions qui demeurent obscures, et indiquant les recherches
à faire (2).
Ce qui constitue maintenant l'unité du regard médical,
ce n'est pas le cercle du savoir dans lequel il s'achève,
mais cette totalisation ouverte, infinie, mouvante, sans cesse
déplacée et enrichie par le temps, dont il commence
le parcours sans pouvoir l'arrêter jamais: déjà,
une sorte d'enregistrement clinique de la série infinie
et variable des événements. Mais son support n'est
pas la perception du malade en sa singularité, c'est une
conscience collective de toutes les informations qui se croisent,
poussant en une ramure complexe et toujours foisonnante, agrandie
enfin aux dimensions d'une histoire, d'une géographie,
d'un Etat.
Pour les classificateurs, l'acte fondamental de la connaissance
médicale était d'établir un repérage:
situer un symptôme dans une maladie, une maladie dans un
ensemble spécifique, et orienter celui-ci à l'intérieur
du plan général du monde pathologique. Dans l'analyse
des constitutions et des épidémies, il s'agit d'établir
un réseau par le jeu de séries qui, en se croisant,
permettent de reconstituer cette «chaîne» dont
parlait Menuret. Razoux établissait chaque jour des observations
météorologiques et climatiques qu'il confrontait,
d'une part, avec une analyse nosologique des malades observés,
et d'autre part, avec l'évolution, les crises, l'issue
des maladies (3). Un système de coïncidences apparaissait
alors, indiquant une trame causale, et suggérant aussi
entre les maladies des parentés ou des enchaînements
nouveaux. «Si quelque chose est capable de perfectionner
notre art», écrivait Sauvages lui-même à
Razoux, «c'est un pareil ouvrage exécuté pendant
cinquante ans, par une trentaine de médecins aussi exacts
et aussi laborieux... Je ne négligerai rien pour engager
quelqu'un de nos docteurs à faire les mêmes observations
dans notre Hôtel-Dieu» (4). Ce qui définit
l'acte de la
(1) CANTIN, Projet de réforme adresse à l'Assemblée
Nationale (Paris, 1790).
(2) Mathieu GÉRAUD, Projet de décret à rendre
sur l'organisation civile des médecins (Paris, 1791), nos
78-79.
(3) RAZOUX, Tableau nosologique et météorologique
adressé à l'Hôtel-Dieu de Nîmes (Bâle,
1761).
(4) Cité ibid., p. 14.
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connaissance médicale dans sa forme concrète,
ce n'est donc pas la rencontre du médecin et du malade,
ni la confrontation d'un savoir à une perception; c'est
le croisement systématique de plusieurs séries d'informations
homogènes les unes et les autres, mais étrangères
les unes aux autres -plusieurs séries qui enveloppent un
ensemble infini d'événements séparés,
mais dont le recoupement fait surgir, dans sa dépendance
isolable, le fait individuel.
Dans ce mouvement, la conscience médicale se dédouble:
elle vit à un niveau immédiat, dans l'ordre des
constatations immédiates; mais elle se reprend à
un niveau supérieur, où elle constate les constitutions,
les confronte, et se repliant sur les connaissances spontanées,
prononce en toute souveraineté son jugement et son savoir.
Elle devient centralisée. La Société royale
de Médecine le montre au ras des institutions. Et au début
de la Révolution, les projets abondent, qui schématisent
cette double et nécessaire instance du savoir médical,
avec l'incessant va-et-vient qui de l'une à l'autre maintient
la distance en la parcourant. Mathieu Géraud voudrait qu'on
crée un Tribunal de Salubrité où un accusateur
dénoncerait «tout particulier qui, sans avoir fait
la preuve de capacité, s'ingère sur autrui, ou sur
l'animal qui ne lui appartient pas, de tout ce qui tient à
l'application directe ou indirecte de l'art salubre» (1);
les jugements de ce Tribunal concernant les abus, les incapacités,
les fautes professionnelles devront faire jurisprudence dans l'état
médical. Il s'agit là en quelque sorte de la police
des connaissances immédiates: le contrôle de leur
validité. A côté du Judiciaire, il faudra
un Exécutif qui aura «la haute et grande police sur
toutes les branches de la salubrité». Il prescrira
les livres à lire et les ouvrages à rédiger;
il indiquera, d'après les informations reçues, les
soins à donner dans les maladies qui règnent; il
publiera, des enquêtes faites sous son contrôle ou
des travaux étrangers, ce qui doit être retenu pour
une pratique éclairée. Le regard médical
circule, selon un mouvement autonome, à l'intérieur
d'un espace où il se dédouble et se contrôle
lui-même; il distribue souverainement à l'expérience
quotidienne le savoir qu'il lui a, de très loin emprunté,
et dont il s'est fait à la fois le point de rassemblement
et le centre de diffusion.
En elle, l'espace médical peut coïncider avec l'espace
social, ou plutôt le traverser et le pénétrer
entièrement. On commence à concevoir une présence
généralisée des médecins dont les
(1) Mathieu GÉRAUD, loc. cit., p. 65.
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regards croisés forment réseau
et exercent en tout point de l'espace, en tout moment du temps,
une surveillance constante, mobile, différenciée.
On pose le problème de l'implantation des médecins
dans les campagnes (1); on souhaite un contrôle statistique
de la santé grâce au registre des naissances et des
décès (qui devrait porter mention des maladies,
du genre de vie, et de la cause de la mort, devenant ainsi un
état civil de la pathologie); on demande que les raisons
de réforme soient indiquées en détail par
le conseil de révision; enfin qu'on établisse une
topographie médicale de chacun des départements
«avec des aperçus soignés sur la région,
les habitations, les gens, les passions dominantes, l'habillement,
la constitution atmosphérique, les productions du sol,
le temps de leur maturité parfaite et de leur récolte,
ainsi que l'éducation physique et morale des habitants
de la contrée» (2). Et comme s'il ne suffisait pas
de l'implantation des médecins, on demande que la conscience
de chaque individu soit médicalement alertée; il
faudra que chaque citoyen soit informé de ce qu'il est
nécessaire et possible de savoir en médecine. Et
chaque praticien devra doubler son activité de surveillant
d'un rôle d'enseignement, car la meilleure manière
d'éviter que se propage la maladie, c'est encore de répandre
la médecine (3). Le lieu où se forme le savoir,
ce n'est plus ce jardin pathologique où Dieu avait distribué
les espèces, c'est une conscience médicale généralisée,
diffuse dans l'espace et dans le temps, ouverte et mobile, liée
à chaque existence individuelle, mais aussi bien à
la vie collective de la nation, toujours éveillée
sur le domaine indéfini où le mal trahit, sous ses
aspects divers, sa grande forme massive.
Les années qui précèdent
et suivent immédiatement la Révolution ont vu naître
deux grands mythes, dont les thèmes et les polarités
sont opposés; mythe d'une profession médicale nationalisée,
organisée sur le mode du clergé, et investie, au
niveau de la santé et du corps, de pouvoirs semblables
à ceux
(1) Cf. N.-L. LESPAGNOL, Projet d'établir trois médecins
par district pour le soulagement des gens de la campagne (Charleville,
1790) ; ROYER, Bienfaisance médicale et projet financier
(Provins, an IX).
(2) J.-B. DEMANGEON, Des moyens de perfectionner la médecine
(Paris, an VII), pp. 5-9; cf. Audin ROUVIÈRE, Essai sur
la topographie physique et médicale de Paris (Paris, an
II).
(3) BACHER, De la médecine considérée politiquement
(Paris, an XI), p. 38.
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que celui-ci exerçait sur les âmes
; mythe d'une disparition totale de la maladie dans une société
sans troubles et sans passions, restituées à sa
santé d'origine. La contradiction manifeste des deux thématismes
ne doit pas faire illusion: l'une et l'autre de ces figures oniriques
expriment comme en noir et en blanc le même dessin de l'expérience
médicale. Les deux rêves sont isomorphes -l'un racontant
d'une façon positive la médicalisation rigoureuse,
militante et dogmatique de la société, par une conversion
quasi religieuse, et l'implantation d'un clergé de la thérapeutique;
l'autre racontant cette même médicalisation, mais
sur un mode triomphant et négatif, c'est dire la volatilisation
de la maladie dans un milieu corrigé, organisé et
sans cesse surveillé, où finalement la médecine
disparaîtrait elle-même avec son objet et sa raison
d'être.
Un faiseur de projets du début de la Révolution,
Sabarot de L'Avernière, voit dans les prêtres et
les médecins les héritiers naturels des deux plus
visibles missions de l'Eglise -la consolation des âmes et
l'allégement des souffrances. Il faut donc que les biens
ecclésiastiques soient confisqués au haut clergé,
qui les a détournés de leur usage d'origine, et
rendus à la nation qui seule connaît se propres besoins
spirituels et matériels. Les revenus en seront partagés
entre les curés des paroisses et les médecins, les
uns et les autres recevant une part égale. Les médecins
ne sont-ils pas les prêtres du corps? «L'âme
ne saurait être considérée séparément
des corps animés, et si les ministres des Autels sont vénérés
et qu'ils perçoivent de l'Etat une congrue honnête,
il faut que ceux de votre santé reçoivent aussi
un fixe suffisant pour être alimentés et vous secourir.
Ils sont les génies tutélaires de l'intégrité
de vos facultés et de vos sensations» (1). Le médecin
n'aura plus à demander d'honoraires à ceux qu'il
soigne; l'assistance aux malades sera gratuite et obligatoire
-service que la nation assure comme l'une de ses tâches
sacrées; le médecin n'en est que l'instrument (2).
A la fin de ses études, le nouveau médecin occupera
non pas le poste de son choix, mais celui qui lui aura été
assigné selon les besoins ou les vacances, en général
à la campagne; quand il aura pris de l'expérience,
il pourra demander une place de plus de responsabilité
et mieux rémunérée. Il devra
(1) SABAROT DE L'AVERNIÈRE, Vile de Législation
médicale adressée aux Etats généraux
(1789), p. 3.
(2) On trouve chez MENURET, Essai Sur le moyen de former de bons
médecins (Paris, 1791), l'idée d'un financement
de la médecine par les revenus ecclésiastiques,
mais seulement quand il s'agit de soigner les indigents.
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rendre compte à ses supérieurs
de ses activités et sera responsable de ses fautes. Devenue
activité publique, désintéressée et
contrôlée, la médecine pourra se perfectionner
indéfiniment; elle rejoindra, dans le soulagement des misères
physiques, la vieille vocation spirituelle de l'Eglise, dont elle
formera comme le décalque laïque. Et à l'armée
des prêtres qui veillent sur le salut des âmes, correspondra
celle des médecins qui se préoccupent de la santé
des corps.
L'autre mythe procède d'une réflexion historique
poussée à la limite. Liées aux conditions
d'existence et aux modes de vie des individus, les maladies varient
avec les époques, comme avec les lieux. Au Moyen Age, à
l'époque des guerres et des famines, les malades étaient
livrés à la peur et à l'épuisement
(apoplexies, fièvres hectiques) ; mais avec le XVIe et
le XVIIe siècle, on voit se relâcher le sentiment
de la Patrie et des obligations qu'on a à son égard;
l'égoïsme se replie sur lui-même, on pratique
la luxure et la gourmandise (maladies vénériennes,
encombrement des viscères et du sang) ; au XVIIIe siècle,
la recherche du plaisir passe par l'imagination; on va au théâtre,
on lit des romans, on s'exalte en de vaines conversations; on
veille la nuit, on dort le jour; d'où les hystéries,
les hypocondries, les maladies nerveuses (1). Une nation qui vivrait
sans guerre, sans passions violentes, sans oisifs, ne connaîtrait
donc aucun de ces maux; et surtout, une nation qui ne connaîtrait
pas la tyrannie qu'exerce la richesse sur la pauvreté,
ni les abus auxquels elle se livre d'elle-même. Les riches?
-«Au sein de l'aisance et parmi les plaisirs de la vie,
leur irascible orgueil, leurs dépits amers, leurs abus
et les excès auxquels les porte le mépris de tous
les principes, les rendent la proie des infirmités de tout
genre; bientôt... leur visage se sillonne, leurs cheveux
blanchissent, les maladies les moissonnent avant le temps»
(2). Quant aux pauvres soumis au despotisme des riches et de leurs
rois, ils ne connaissent que les impôts qui les réduisent
à la misère, la disette dont profitent les accapareurs,
les habitations insalubres qui les contraignent «à
ne point élever de familles ou à ne procréer
tristement que des êtres faibles et malheureux» (3).
La première tâche du médecin est donc politique:
la lutte contre la maladie doit commencer par une guerre contre
les mauvais gouvernements: l'homme ne sera totalement et définitivement
(1) MARET, Mémoire où on cherche à déterminer
quelle influence les moeurs ont sur la santé (Amiens, 1771).
(2) LANTHENAS, De l'influence de la liberté sur la santé
(Paris, 1792), p. 8.
(3) Ibid., p. 4.
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guéri que s'il est d'abord libéré:
«Qui devra donc dénoncer au genre humain les tyrans,
si ce n'est les médecins qui font de l'homme leur étude
unique, et qui tous les jours chez le pauvre et le riche, chez
le citoyen et chez le plus puissant, sous le chaume et les lambris,
contemplent les misères humaines qui n'ont d'autre origine
que la tyrannie et l'esclavage?» (1). Si elle sait être
politiquement efficace, la médecine ne sera plus médicalement
indispensable. Et dans une société enfin libre,
où les inégalités sont apaisées et
où règne la concorde, le médecin n'aura plus
qu'un rôle transitoire à jouer: donner au législateur
et au citoyen des conseils pour l'équilibre du coeur et
du corps. Il ne sera plus besoin d'académies ni d'hôpitaux:
«De simples lois diététiques, en formant les
citoyens à la frugalité, en faisant connaître
aux jeunes gens surtout les plaisirs dont une vie, même
dure, est la source, en leur faisant chérir la plus exacte
discipline dans la marine et dans les armées, que de maux
prévenus, que de dépenses supprimées, que
de facilités nouvelles... pour les entreprises les plus
grandes et les plus difficiles.» Et peu à peu, dans
cette jeune cité, toute livrée au bonheur de sa
propre santé, le visage du médecin s'effacerait,
laissant à peine au fond des mémoires des hommes
le souvenir de ce temps des rois et des richesses où ils
étaient esclaves, appauvris et malades.
Rêveries que tout cela; songe d'une cité en fête,
d'une humanité de plein air où la jeunesse est nue
et où l'âge ne connaît pas d'hiver; symbole
familier des stades antiques, auquel vient se mêler le thème
plus récent d'une nature où se recueilleraient les
formes les plus matinales de la vérité: toutes ces
valeurs s'effaceront vite (2).
Et pourtant, elles ont eu un rôle important: en liant la
médecine aux destins des Etats, elles ont fait apparaître
en elle une signification positive. Au lieu de rester ce qu'elle
était, «la sèche et triste analyse de millions
d'infirmités», la douteuse négation du négatif,
elle reçoit la belle tâche d'instaurer dans la vie
des hommes les figures positives de la santé, de la vertu
et du bonheur; à elle de scander le travail par les fêtes,
d'exalter les passions calmes; à elle de veiller sur les
lectures et l'honnêteté des spectacles; à
elle aussi de contrôler que les mariages ne se font pas
pour le seul intérêt, ou par un engouement passager,
(1) Ibid., p. 8.
(2) Lanthenas, qui était girondin, fut mis le 2 juin 1793
sur la liste des proscrits, puis rayé, Marat l'ayant qualifié
de «pauvre d'esprit». Cf. MATHIEZ La Révolution
française, t. II (Paris, 1945, p. 221).
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mais qu'ils sont bien fondés sur la seule
condition durable du bonheur, qui est à l'utilité
de l'Etat (1).
La médecine ne doit plus être seulement le corpus
des techniques de la guérison et du savoir qu'elles requièrent;
elle enveloppera aussi une connaissance de l'homme en santé
c'est-à-dire à la fois une expérience de
l'homme non malade, et une définition de l'homme modèle.
Dans la gestion de l'existence humaine, elle prend une posture
normative, qui ne l'autorise pas simplement à distribuer
des conseils de vie sage, mais la fonde à régenter
les rapports physiques et moraux de l'individu et de la société
où il vit. Elle se situe dans cette zone en lisière,
mais, pour l'homme moderne, souveraine, où un certain bonheur
organique, lisse, sans passion et musclé, communique de
plein droit avec l'ordre d'une nation, la vigueur de ses armées,
la fécondité de son peuple et la marche patiente
de son travail. Lanthenas, ce songe-creux, a donné de la
médecine une définition brève, mais lourde
de toute une histoire: «Enfin, la médecine sera ce
qu'elle doit être, la connaissance de l'homme naturel et
social» (2).
Il est important de déterminer comment et sur quel mode
les diverses formes du savoir médical se réfèrent
aux notions positives de «santé» et de «normalité».
D'une façon très globale, on peut dire que jusqu'à
la fin du XVIIIe siècle, la médecine s'est référée
beaucoup plus à la santé qu'à la normalité;
elle ne prenait pas appui sur l'analyse d'un fonctionnement«régulier»
de l'organisme pour chercher où il est dévié,
par quoi il est perturbé, comment on peut le rétablir;
elle se référait plutôt à des qualités
de vigueur, de souplesse, de fluidité que la maladie ferait
perdre et qu'il s'agirait de restaurer. Dans cette mesure, la
pratique médicale pouvait accorder une grande place au
régime, à la diététique, bref, à
toute une règle de vie et d'alimentation que le sujet s'imposait
à lui-même. Dans ce rapport privilégié
de la médecine à la santé se trouvait inscrite
la possibilité d'être médecin de soi-même.
La médecine du XIXe siècle s'ordonne plus, en revanche,
à la normalité qu'à la santé; c'est
par rapport à un type de fonctionnement ou de structure
organique qu'elle forme ses concepts et prescrit ses interventions;
et la connaissance physiologique, autrefois savoir marginal pour
le médecin et purement théorique, va s'installer
(Claude Bernard en porte
(1) cf. GANNE, De l'homme physique et moral, ou recherches sur
les moyens de rendre l'homme plus sage (Strasbourg, 1791).
(2) LANTHENAS, loc. cit., p. 18.
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témoignage) au coeur même de toute
réflexion médicale. Il y a plus: le prestige des
sciences de la vie au XIXe siècle, le rôle de modèle
qu'elles ont mené, surtout dans les sciences de l'homme,
n'est pas lié primitivement au caractère compréhensif
et transférable des concepts biologiques, mais plutôt
au fait que ces concepts étaient disposés dans un
espace dont la structure profonde répondait à l'opposition
du sain et du morbide. Lorsqu'on parlera de la vie des groupes
et des sociétés, de la vie de la race, ou même
de la «vie psychologique», on ne pensera pas seulement
à la structure interne de l'être organisé,
mais à la bipolarité médicale du normal et
du pathologique. La conscience vit, puisqu'elle peut être
altérée, amputée, dérivée de
son cours, paralysée ; les sociétés vivent
puisqu'il y en a de malades qui s'étiolent, et d'autres,
saines, en pleine expansion; la race est un être vivant
qu'on voit dégénérer; et les civilisations
aussi, dont on a pu constater tant de fois la mort. Si les sciences
de l'homme sont apparues dans le prolongement des sciences de
la vie, c'est peut-être parce qu'elles étaient biologiquement
sous-tendues, mais c'est aussi qu'elles l'étaient médicalement:
sans doute par transfert, importation et souvent métaphore,
les sciences de l'homme ont utilisé des concepts formés
par les biologistes; mais l'objet même qu'elles se donnaient
(l'homme, ses conduites, ses réalisations individuelles
et sociales) se donnait donc un champ partagé selon le
principe du normal et du pathologique. D'où le caractère
singulier des sciences de l'homme, impossibles à détacher
de la négativité où elles sont apparues,
mais liées aussi à la positivité qu'elles
situent, implicitement, comme norme.
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