|PAGE 37
CHAPITRE III
Le Champ Libre
L'opposition entre une médecine des espèces
pathologiques et une médecine de l'espace social était,
aux yeux des contemporains, esquivée sous les prestiges
trop visibles d'une conséquence qui leur était commune:
la mise hors circuit de toutes les institutions médicales
qui formaient opacité en face des nouvelles exigences du
regard. Il fallait en effet que fût constitué un
champ de l'expérience médicale entièrement
ouvert, afin que la nécessité naturelle des espèces
pût y apparaître sans résidu ni brouillage;
il fallait aussi qu'il fût assez présent dans sa
totalité et ramassé en son contenu, pour que puisse
se former une connaissance fidèle, exhaustive et permanente
de la santé d'une population. Ce champ médical restitué
à sa vérité d'origine, et parcouru du regard
en son entier, sans obstacle, ni altération, est analogue,
dans sa géométrie implicite, à l'espace social
dont rêvait la Révolution, au moins dans ses formules
premières: une configuration homogène en chacune
de ses régions constituant un ensemble de points équivalents
susceptibles d'entretenir avec leur totalité des relations
constantes; un espace de la libre circulation où le rapport
des parties au tout fut toujours transposable et réversible.
Il y a donc un phénomène de convergence entre les
exigences de l'idéologie politique et celles de la technologie
médicale. D'un seul mouvement, médecins et hommes
d'Etat réclament en un vocabulaire parfois semblable, mais
pour des raisons différemment enracinées, la suppression
de tout ce qui peut faire obstacle à la constitution de
ce nouvel espace: les hôpitaux qui altèrent les lois
spécifiques régissant la maladie, et qui perturbent
celles, non moins rigoureuses, définissant les rapports
de la propriété
|PAGE 38
et de la richesse, de la pauvreté et du
travail; la corporation des médecins qui empêche
la formation d'une conscience médicale centralisée,
et le libre jeu d'une expérience sans limitation, accédant
d'elle-même à l'universel; les Facultés enfin
qui ne reconnaissent le vrai que dans des structures théoriques,
et font du savoir un privilège social. La liberté
doit briser toutes les entraves qui s'opposent à la force
vive de la vérité. Il doit y avoir un monde où
le regard libre de tout obstacle n'est plus soumis qu'à
la loi immédiate du vrai; mais le regard n'est pas fidèle
au vrai et soumis à la vérité sans assurer
par là une souveraine maîtrise: le regard qui voit
est un regard qui domine; et s'il sait se soumettre aussi, il
maîtrise ses maîtres: «C'est le despotisme qui
a besoin de ténèbres, mais la liberté toute
rayonnante de gloire ne peut subsister qu'environnée de
toutes les lumières qui peuvent éclairer les hommes;
c'est pendant le sommeil des peuples que la tyrannie peut s'établir
et se naturaliser parmi eux... Rendez les autres nations tributaires
non de votre autorité politique, non de votre gouvernement,
mais de vos talents et de vos lumières, ...il existe une
dictature pour les peuples dont le joug ne répugne point
à ceux qui se courbent sous lui: c'est la dictature du
génie» (1).
Le thème idéologique, qui oriente toutes les réformes
de structures médicales depuis 1789 jusqu'à Thermidor
an II, est celui de la souveraine liberté du vrai: la violence
majestueuse de la lumière, qui est à elle-même
son propre règne, abolit le royaume obscur des savoirs
privilégiés et instaure l'empire sans cloison du
regard.
1. La mise en question des structures hospitalières
Le Comité de Mendicité de l'Assemblée Nationale
est acquis à la fois aux idées des économistes
et à celles des médecins qui estiment que le seul
lieu possible de réparation de la maladie, c'est le milieu
naturel de la vie sociale, la famille. Là, le coût
de la maladie est pour la nation réduit au minimum; et
disparaît aussi le risque de la voir se compliquer dans
l'artifice, se multiplier par elle-même et prendre, comme
à l'hôpital, la forme aberrante d'une maladie de
la maladie. En famille, la maladie est à l'état
de «nature», c'est-à-dire conforme à
sa nature propre,
(1) BOISSY D'ANGLAS, Adresse à la Convention 25 pluviôse
an II. Cité in GUILLAUME, Procès-verbaux du Comité
d'Instruction publique de la Convention (t. II, pp. 640-642).
|PAGE 39
et librement. offerte aux forces régénératrices
de la nature. Le regard que les proches portent sur elle a la
force vive de la bienveillance et la discrétion de l'expectative.
Il y a, dans la maladie librement regardée, quelque chose
qui déjà la compense: «Le malheur... excite
par sa présence la bienfaisante compassion, fait naître
dans le coeur des hommes le besoin pressant de lui porter du soulagement
et des consolations, et les soins donnés aux malheureux
dans leur propre asile mettent à profit cette source féconde
de biens que répand la bienfaisance particulière.
Le pauvre est-il placé dans les hôpitaux? Toutes
ces ressources cessent pour lui...» (1). Sans doute existe-t-il
des malades qui n'ont point de famille, ou d'autres qui sont si
pauvres qu'ils vivent «entassés dans des greniers».
Pour ceux-là, il faut créer des «maisons communales
de malades» qui devront fonctionner comme des substituts
de famille et faire circuler, dans la forme de la réciprocité,
le regard de la compassion; les misérables trouveront ainsi
«dans les compagnons de leur sort des êtres naturellement
compatissants et auxquels ils ne sont pas au moins tout à
fait étrangers» (2). Ainsi la maladie trouvera partout
son lieu naturel, ou quasi naturel: elle y aura la liberté
de suivre son cours et de s'abolir elle-même dans sa vérité.
Mais les idées du Comité de Mendicité s'apparentent
aussi bien au thème d'une conscience sociale et centralisée
de la maladie. Si la famille est liée au malheureux par
un devoir naturel de compassion, la nation lui est liée
par un devoir social et collectif d'assistance. Les fondations
hospitalières, biens immobilisés et créateurs,
par leur inertie même, de pauvreté, doivent disparaître,
mais au profit d'une richesse nationale et toujours mobilisable
qui peut assurer à chacun les secours nécessaires.
L'Etat devra donc «aliéner à son avantage»
les biens des hôpitaux, puis les réunir en une «masse
commune». On créera une administration centrale chargée
de gérer cette masse; elle formera comme la conscience
médico-économique permanente de la nation; elle
sera perception universelle de chaque maladie et reconnaissance
immédiate de tous les besoins. Le grand Oeil de la Misère.
On la chargera du soin «d'affecter des sommes nécessaires
et complètement suffisantes au soulagement des malheureux».
Elle financera la «Maison communale» et distribuera
des secours particuliers aux familles pauvres qui soignent elles-mêmes
leurs malades.
(1) BLOCH et TUTEY, Procès-verbaux et rapports du Comité
de Mendicité (Paris, 1911), p. 395.
(2) Ibid., p. 396.
|PAGE 40
Deux problèmes ont fait échouer
le projet. L'un, celui de l'aliénation des biens hospitaliers,
est de nature politique et économique. L'autre est de nature
médicale, il concerne les maladies complexes ou contagieuses.
L 'Assemblée législative revient sur le principe
de la nationalisation des avoirs; elle préfère en
réunir simplement les revenus pour les affecter à
un fond d'assistance. Il ne faut pas non plus confier à
une seule administration -centrale le soin de les gérer;
elle serait trop lourde, trop lointaine et par là impuissante
à répondre aux besoins. La conscience de la maladie
et de la misère, pour être immédiate et efficace,
doit être une conscience géographiquement spécifiée.
Et la Législative, en ce domaine, comme en bien d'autres,
revient du centralisme de la Constituante à un système
beaucoup plus lâche, de type anglais: ce sont les administrations
locales qui sont chargées de constituer les relais essentiels,
elles devront se tenir au courant des besoins, et distribuer elles-mêmes
les revenus; elles formeront un réseau multiple de surveillance.
Ainsi se trouve posé le principe de la communalisation
de l'Assistance auquel le Directoire, définitivement, se
ralliera.
Mais l'assistance décentralisée et confiée
aux instances locales ne peut plus assurer de fonctions pénales:
il va donc falloir dissocier les problèmes de l'assistance
et ceux de la répression. Tenon, dans son souci de régler
la question de Bicêtre et de la Salpêtrière,
voulait que la Législative créât un comité
«des hôpitaux et des maisons d'arrestation»
qui aurait compétence générale pour les établissements
hospitaliers, les prisons, le vagabondage et les épidémies.
L 'Assemblée s 'y oppose alléguant que c'était
«avilir d'une certaine manière les dernières
classes du peuple en confiant également le soin des infortunés
et des criminels aux mêmes personnes» (1). La conscience
de la maladie, et de l'assistance qui lui est due chez les pauvres,
prend son autonomie; elle s'adresse maintenant à un type
de misère bien spécifique. Corrélativement,
le médecin se met à jouer un rôle décisif
dans l'organisation des secours. A l'échelon social où
ils sont distribués, il devient agent détecteur
des besoins, et juge de la nature et du degré de l'aide
qu'il faut apporter. La décentralisation des moyens de
l'assistance autorise une médicalisation de son exercice.
On reconnaît là une idée familière
à Cabanis, celle du médecin-magistrat; c'est à
lui que la cité
(1) Cité in IMBERT, Le droit hospitalier
sous la Révolution et l'Empire (Paris, 1954), p. 52.
|PAGE 41
doit confier «la vie des hommes»
au lieu de «la laisser à la merci des jongleurs et
des commères» ; c'est lui qui doit juger que «la
vie du puissant et du riche n'est pas plus précieuse que
celle du faible et de l'indigent» ; c'est lui enfin qui
saura refuser les secours «aux malfaiteurs publics»
(1). Outre son rôle de technicien de la médecine,
il joue un rôle économique dans la répartition
des secours, un rôle moral et quasi judiciaire dans leur
attribution; le voilà devenu le «surveillant de la
morale, comme de la santé publique» (2).
Dans cette configuration où les instances médicales
sont multiples afin de mieux assurer une surveillance continue,
l'hôpital doit avoir sa place. Il est nécessaire
pour les malades sans famille; mais il est nécessaire aussi
dans les cas contagieux, et pour les maladies difficiles, complexes,
«extraordinaires» auxquelles la médecine sous
sa forme quotidienne ne peut faire face. Là encore, l'influence
de Tenon et de Cabanis est visible. L 'hôpital qui, sous
sa forme la plus générale, ne porte que les stigmates
de la misère, apparaît au niveau local comme une
indispensable mesure de protection. Protection des gens sains
contre la maladie; protection des malades contre les pratiques
des gens ignorants: il faut «préserver le peuple
de ses propres erreurs» (3) ; protection des malades les
uns à l'égard des autres. Ce que Tenon projette,
c'est un espace hospitalier différencié. Et différencié
selon deux principes: celui de la «formation», qui
destinerait chaque hôpital à une catégorie
de malades ou à une famille de maladies; celui de la «distribution»
qui définit, à l'intérieur d'un même
hôpital, l'ordre à suivre «pour y ranger les
espèces de malades que l'on sera convenu d'y recevoir»
(4). Ainsi, la famille, lieu naturel de la maladie, se trouve
doublée d'un autre espace qui doit reproduire comme un
microcosme la configuration spécifique du monde pathologique.
Là, sous le regard du médecin d'hôpital, les
maladies seront groupées par ordres, genres et espèces,
en un domaine rationalisé qui restitue la distribution
originaire des essences. Ainsi conçu, l'hôpital permet
«de classer tellement les malades que chacun trouve ce qui
convient à son état sans aggraver par son voisinage
lei mal d'autrui, sans répandre la contagion, soit dans
l'hôpital,
(1) CABANIS, Du degré de certitude de la médecine
(3e éd., Paris, 1819), p. 135 et p. 154.
(2) Ibid., p. 146, n. 1.
(3) CABANIS, Du degré de certitude de la médecine,
p. 135.
(4) TENON, Mémoires sur les hôpitaux (Paris, 1788),
p. 359.
|PAGE 42
soit au-dehors» (1). La maladie rencontre
là son haut lieu, et comme la résidence forcée
de sa vérité.
Dans les projets du Comité des Secours, deux instances
sont donc juxtaposées: l'ordinaire, qui implique, par la
répartition de l'aide une surveillance continue de l'espace
social avec un système de relais régionaux fortement
médicalisés; quant à l'instance extraordinaire,
elle est constituée d'espaces discontinus exclusivement
médicaux, et structurés selon le modèle du
savoir scientifique. La maladie est prise ainsi dans un double
système d'observation: il y a un regard qui la confond
et la résorbe dans l'ensemble des misères sociales
à supprimer; et un regard qui l'isole pour la mieux cerner
dans sa vérité de nature.
La Législative laissait à la Convention deux problèmes
qui n'étaient pas résolus: celui de la propriété
des biens hospitaliers, et celui, nouveau, du personnel des hôpitaux.
Le 18 août 1792, l'Assemblée avait déclaré
dissoutes «toutes les corporations religieuses et congrégations
séculières d'hommes ou de femmes ecclésiastiques
ou laïques» (2). Mais la plupart des hôpitaux
étaient tenus par des ordres religieux, ou, comme la Salpêtrière,
par des organisations laïques conçues sur un modèle
quasi monastique; c'est pourquoi le décret ajoute: «Néanmoins,
dans les hôpitaux et maisons de charité, les mêmes
personnes continueront comme ci-dessus le service des pauvres
et le soin des malades à titre individuel, sous la surveillance
des corps municipaux et administratifs, jusqu'à l'organisation
définitive que le Comité des Secours présentera
incessamment à l'Assemblée Nationale.» En
fait, jusqu'à Thermidor, la Convention pensera surtout
le problème de l'assistance et de l'hôpital en termes
de suppression. Suppression immédiate des secours de l'Etat
demandée par les Girondins qui redoutent l'encadrement
politique des classes les plus pauvres par les Communes, s'il
leur est donné de répartir l'assistance; pour Roland,
le système des secours manuels «est le plus dangereux»
: sans doute la bienfaisance peut-elle et doit-elle s'exercer
par «souscription privée, mais le gouvernement ne
doit pas s'en mêler; il serait trompé, et ne secourrait
pas ou secourrait mal» (3). Suppression des hôpitaux,
demandée par les Montagnards, car ils y voient comme une
institutionalisation de la misère; et l'une des tâches
de la Révolution doit être de les faire disparaître
en les rendant inutiles; à propos d'un
(1) Ibid., p. 354.
(2) J.-B. DUVERGIER, Collection complète des lois..., t.
IV, p. 325.
(3) Archives parlementaires, t. LVI, p. 646; cité in IMBERT,
Le droit hospitalier sous la Révolution et l'Empire, p.
76, n. 29.
|PAGE 43
hôpital consacré «à
l'humanité souffrante», Lebon demandait: «Doit-il
y avoir une partie quelconque de l'humanité qui soit en
souffrance? ...Mettez donc au-dessus des portes de ces asiles
des inscriptions qui annoncent leur disparition prochaine. Car
si la Révolution finie, nous avons encore des malheureux
parmi nous, nos travaux révolutionnaires auront été
vains» (1). Et Barère, dans la discussion de la loi
du 22 floréal an II, lancera la formule célèbre:
«Plus d'aumônes, plus d'hôpitaux.»
Avec la victoire de la Montagne, l'idée l'emporte d'une
organisation par l'Etat du secours public et d'une suppression
complémentaire, à échéance plus ou
moins lointaine, des établissements hospitaliers. La constitution
de l'an II proclame dans sa Déclaration des droits que
«les secours publics sont une dette sacrée»
; la loi du 22 floréal prescrit la formation d'un «grand
livre de la bienfaisance nationale» et l'organisation d'un
système de secours à la campagne. Il n'est prévu
de maisons de santé que pour les «malades qui n'ont
point de domicile ou qui ne pourront y recevoir de secours»
(2). La nationalisation des biens hospitaliers, dont le principe
était acquis depuis le 19 mars 1793, mais dont l'application
devrait être retardée jusqu'après «l'organisation
complète, définitive et en plusieurs activités
du secours public», devient immédiatement exécutoire
avec la loi du 23 messidor an II. Les biens hospitaliers seront
vendus parmi les biens nationaux, et l'assistance assurée
par le Trésor. Des agences cantonales seront chargées
de distribuer à domicile les secours nécessaires.
Ainsi commence à passer, sinon dans la réalité
du moins dans la législation, le grand rêve d'une
déshospitalisation totale de la maladie et de l'indigence.
La pauvreté est un fait économique auquel l'assistance
doit remédier tant qu'elle existe; la maladie est un accident
individuel auquel la famille doit répondre en assurant
à la victime les soins nécessaires. L 'hôpital
est une solution anachronique qui ne répond pas aux besoins
réels de la pauvreté, et qui stigmatise dans sa
misère l'homme malade. Il doit y avoir un état idéal
où l'être humain ne connaîtra plus l'épuisement
des travaux pénibles, et l'hôpital qui conduit à
la mort. «Un homme n'est fait ni pour les métiers,
ni pour l'hôpital, ni pour les hospices: tout cela est affreux»
(3).
(1) Ibid., p. 78.
(2) Loi du 19 mars 1793.
(3) SAINT-JUST, in BUCHEZ et Roux, Histoire parlementaire, t.
XXXV, p. 296.
|PAGE 44
2. Le droit d'exercice et l'enseignement médical
Les décrets de Marly, pris au mois de
mars 1707, avaient réglé pour tout le XVIIIe siècle
la pratique de la médecine et la formation des médecins.
Il s'agissait alors de lutter contre les charlatans, les empiriques,
«et les personnes sans titre et sans capacité qui
exerçaient la médecine» ; corrélativement,
il avait fallu réorganiser les facultés tombées
depuis plusieurs années dans le plus «extrême
relâchement». Il était prescrit que la médecine
désormais serait enseignée dans toutes les universités
du royaume qui avaient, ou avaient eu, une faculté; que
les chaires, au lieu de demeurer indéfiniment vacantes,
seraient mises à la dispute aussitôt que libres;
que les étudiants ne recevraient leur degré qu'après
3 ans d'études, dûment vérifiées par
des inscriptions prises tous les 4 mois; que chaque année,
ils subiraient un examen avant les actes leur donnant le titre
de bachelier, licencié et docteur; qu'ils devraient assister
obligatoirement aux cours d'anatomie, de pharmacie chimique et
galénique, et aux démonstrations de plantes (1).
Dans ces conditions, l'article 26 du décret posait en principe:
«nul ne pourra exercer la médecine, ni donner aucun
remède même gratuitement s'il n'a obtenu le degré
de licencié» ; et le texte ajoutait -ce qui en était
la conséquence primordiale et la fin achetée par
les Facultés de Médecine au prix de leur réorganisation:
«Que tous les religieux mendiants ou non mendiants soient
et demeurent compris dans la prohibition portée par l'article
précédent» (2). A la fin du siècle,
les critiques sont unanimes, sur quatre points au moins: les charlatans
continuent à fleurir; l'enseignement canonique donné
à la Faculté ne répond plus aux exigences
de la pratique, ni aux découvertes nouvelles (on n'enseigne
que la théorie; on ne fait place ni aux mathématiques,
ni à la physique) ; il Y a trop d'Ecoles de Médecine
pour que l'enseignement puisse être assuré partout
de manière satisfaisante; la concussion y règne
(on se procure les chaires comme des charges; les professeurs
donnent des cours payants; les étudiants achètent
leurs examens, et font écrire leurs thèses par des
médecins besogneux), ce qui rend les études médicales
fort coûteuses, d'autant plus que pour se former enfin à
la pratique, le nouveau docteur doit suivre dans ses visites un
praticien
(1) Articles 1, 6, 9, 10, 14 et 22.
(2) Articles 26 et 27. Le texte complet des décrets de
Marly est cité par GILIBERT, L'anarchie médicinale
(Neuchâtel, 1772), t. II, pp. 58-118.
|PAGE 45
renommé qu'il lui faut alors dédommager
(1). La Révolution Se trouve donc en présence de
deux séries de revendications: les unes en faveur d'une
limitation plus stricte du droit d'exercer; les autres en faveur
d'une organisation plus rigoureuse du cursus universitaire. Or,
les unes et les autres vont à l'encontre de tout ce mouvement
de réformes qui aboutit à la suppression des jurandes
et corporations, et à la fermeture des universités.
De là, une tension entre les exigences d'une réorganisation
du savoir, celles de l'abolition des privilèges, celles
enfin d'une surveillance efficace de la santé de la nation.
Comment le libre regard que la médecine et, à travers
elle, le gouvernement doivent poser sur les citoyens, peut-il
être armé et compétent sans être pris
dans l'ésotérisme d'un savoir et la rigidité
des privilèges sociaux?
Premier problème: la médecine peut-elle être
un métier libre que ne protégerait aucune loi corporative,
aucun interdit d'exercice, aucun privilège de compétence?
La conscience médicale d'une nation peut-elle être
aussi spontanée que sa conscience civique ou morale? Les
médecins défendent leurs droits corporatifs en faisant
valoir qu'ils n'ont pas le sens du privilège, mais de la
collaboration. Le corps médical se distingue d'une part
des corps politiques, en ceci qu'il ne cherche pas à limiter
la liberté d'autrui, et à imposer des lois ou des
obligations aux citoyens; il n'impose d'impératif qu'à
lui-même; sa «juridiction est concentrée dans
son sein» (2) ; mais il se distingue aussi des autres corps
professionnels, car il n'est pas destiné à maintenir
des droits et des traditions obscures, mais à confronter
et à communiquer le savoir: sans un organe constitué,
les lumières s'éteindraient dès leur naissance,
l'expérience de chacun étant perdue pour tous. Les
médecins en s'unissant font ce serment implicite: «Nous
voulons nous éclairer en nous fortifiant de toutes nos
connaissances; la faiblesse de quelques-uns d'entre nous se corrige
par la supériorité des autres; en nous rassemblant
sous une police commune nous exciterons sans cesse l'émulation»
(3). Le corps des médecins se critique lui-même plus
qu'il ne se protège, et il est, de ce fait, indispensable
pour protéger le peuple contre ses propres illusions et
les charlatans
(1) Cf. à ce sujet GILIBERT cité plus haut; THIERY,
Voeux d'un patriote sur la médecine en France (1789) :
ce texte aurait été écrit en 1750 et publié
seulement à l'occasion des Etats généraux.
(2) CANTIN, Projet de réforme adressé à l'Assemblée
Nationale (Paris, 1790), p. 14.
(3) CANTIN, ibid.
|PAGE 46
mystificateurs (1); «Si les médecins
et les chirurgiens forment un corps nécessaire dans la
société, leurs fonctions importantes exigent de
la part de l'autorité législative une considération
particulière qui prévient les abus» (2). Un
état libre qui veut maintenir les citoyens libres de l'erreur
et des maux qu'elle entraîne ne peut pas autoriser un libre
exercice de la médecine.
En fait, nul ne songera, même parmi les plus libéraux
des Girondins, à libérer entièrement la pratique
médicale et à l'ouvrir à un régime
de concurrence sans contrôle. Mathieu Géraud lui-même,
en demandant la suppression de tous les corps médicaux
constitués, voulait établir dans chaque département
une Cour qui jugerait «tout particulier se mêlant
de médecine sans avoir fait ses preuves de capacité»
(3). Mais le problème de l'exercice de la médecine
était lié à trois autres: la suppression
générale des corporations, la disparition de la
société de médecine, et surtout la fermeture
des universités.
Jusqu'à Thermidor, les projets de réorganisation
des Ecoles de Médecine sont innombrables. On peut les grouper
en deux familles, les uns supposant la persistance des structures
universitaires, les autres tenant compte des décrets du
17 août 1792. Dans le groupe des «réformistes»,
on rencontre constamment l'idée qu'il faut effacer les
particularismes locaux, en supprimant les petites Facultés
qui végètent, où les professeurs insuffisamment
nombreux, peu compétents, distribuent ou vendent les examens
et les titres. Quelques Facultés importantes offriront
dans tout le pays des chaires que les meilleurs postuleront; ils
formeront des docteurs dont la qualité ne sera contestée
par personne; le contrôle de l'Etat et celui de l'opinion
joueront ainsi d'une manière efficace pour la genèse
d'un savoir et d'une conscience médicale devenue enfin
adéquate aux besoins de la nation. Thiery estime qu'il
suffirait de quatre Facultés; Gallot de deux seulement
avec quelques écoles spéciales pour un enseignement
moins savant (4). Il faudra aussi que les études durent
plus longtemps: 7 années selon Gallot, 10 d'après
Cantin ; c'est qu'il s'agit maintenant d'inclure dans le cycle
des études les mathématiques, la géométrie,
la physique et la chimie (5),
(1) CABANIS, Du degré de certitude de la médecine.
(2) JADELOT, Adresse à Nos Seigneurs de l'Assemblée
Nationale (Nancy, 1790), p. 7.
(3) cf. supra, p. 29.
(4) THIERY, loc. cit.; J.-P. GALLOT, Vues générales
sur la restauration de l'art de guérir (Paris, 1790).
(5) THIERY, loc. cit., pp. 89-98.
|PAGE 47
tout ce qui a un lien organique avec la science
médicale. Mais surtout, il faut envisager un enseignement
pratique. Thiery souhaiterait un Institut royal, à peu
près indépendant de la Faculté et qui assurerait
à l'élite des jeunes médecins une formation
perfectionnée et essentiellement pratique; on créerait
dans le Jardin du Roi une sorte d'internat doublé d'un
hôpital (on pourrait utiliser la Salpêtrière,
toute voisine) ; là des professeurs enseigneraient en visitant
les malades; la Faculté se contenterait de déléguer
un docteur-régent pour les examens publics de l'Institut.
Cantin propose que, l'essentiel une fois appris, les candidats
médecins soient envoyés tantôt dans les hôpitaux,
tantôt dans les campagnes auprès de ceux qui y exercent;
c'est que, ici et là, on a besoin de main-d'oeuvre, et
les malades qu'on y soigne ont rarement besoin de médecins
bien compétents; faisant de région en région
cette sorte de tour de France médical, les futurs docteurs
recevraient l’enseignement le plus divers, apprendraient
à connaître les maladies de chaque climat, et s'informeraient
des méthodes qui réussissent le mieux.
Formation pratique nettement dissociée de l'enseignement
théorique et universitaire. Alors que déjà
(nous le verrons plus loin) la médecine est en possession
des concepts qui lui permettraient de définir l'unité
d'un enseignement clinique, les réformateurs ne parviennent
pas à en proposer une version institutionnelle: la formation
pratique n'est pas l'application pure et simple du savoir abstrait
(il suffirait alors de confier cet enseignement pratique aux professeurs
des écoles elles-mêmes) ; mais elle ne peut pas être
non plus la clef de ce savoir (on ne peut l'acquérir qu'une
fois ce savoir acquis par ailleurs) ; c'est qu'en fait cet enseignement
pratique est défini d'après les normes d'une médecine
du groupe social, alors qu'on ne détache pas la formation
universitaire d'une médecine plus ou moins proche parente
de la théorie des espèces.
D'une manière assez paradoxale, cette acquisition de la
pratique, qui est dominée par le thème de l'utilité
sociale, est laissée à peu près entièrement
à l'initiative privée, l'Etat ne contrôlant
guère que l'enseignement théorique. Cabanis voudrait
que tout médecin d'hôpital eût la permission
de «former une école d'après le plan qu'il
jugerait le meilleur» : lui et lui seul fixerait à
chaque élève le temps d'études nécessaire;
pour certains, deux ans suffiraient; pour d'autres, moins doués,
il en faudrait quatre; dues à l'initiative individuelle,
ces leçons seraient nécessairement payantes, et
les professeurs en fixeraient
|PAGE 48
eux-mêmes le prix; celui-ci, sans doute,
pourrait être très élevé, si le professeur
était célèbre et son enseignement recherché,
mais il n'y a là aucun inconvénient: la «noble
émulation alimentée par toutes sortes de motifs
ne pourrait que tourner au profit des malades, des élèves
et de la science» (1).
Curieuse structure de cette pensée réformatrice.
On entendait laisser l'assistance à l'initiative individuelle,
et maintenir les établissements hospitaliers pour une médecine
plus complexe et comme privilégiée; la configuration
de l'enseignement est inverse: il suit un cheminement obligatoire
et public à l'université; à l'hôpital,
il devient privé, concurrentiel et payant. C'est qu'alors
les normes d'acquisition du savoir et les règles de formation
de la perception ne sont pas encore superposables: la manière
dont on pose le regard et la manière dont on l'instruit
ne se rejoignent pas. Le champ de la pratique médicale
est partagé entre un domaine libre et indéfiniment
ouvert, celui de l'exercice à domicile, et un lieu clos,
fermé sur les vérités d'espèces qu'il
révèle; le champ de l'apprentissage est partagé
entre le domaine clos du savoir transmis, et celui, libre, où
la vérité parle d'elle-même. Et l'hôpital
joue tour à tour ce double rôle: lieu des vérités
systématiques pour le regard que pose le médecin,
il est celui des expériences libres pour le savoir que
formule le maître.
Août 1791, fermeture des universités; septembre,
la Législative est dissoute. L'ambiguïté de
ces structures complexes va se défaire. Les Girondins se
réclament d'une liberté qui devrait se limiter elle-même
par son propre jeu; et leur viennent en aide tous ceux, favorisés
par l'ancien état de choses, qui pensent pouvoir, en l'absence
de toute organisation, retrouver sinon leurs privilèges,
du moins leur influence. Des catholiques comme Durand Maillane,
d'anciens oratoriens comme Daunou ou Sieyès, des modérés
comme Fourcroy, sont partisans du plus extrême libéralisme
dans l'enseignement des sciences et des arts. Le projet de Condorcet
menace, à leur avis, de reconstituer une «corporation
formidable» (2) ; on verrait renaître ce qu'à
peine on vient d'abolir, «les gothiques universités
et les aristocratiques académies» (3) ; dès
lors, il ne serait pas besoin d'attendre longtemps pour que se
renoue le réseau d'un
(1) CABANIS, Observations sur les hôpitaux (Paris, 1790),
pp. 32-33.
(2) DURAND MAILLANE, J. GUILLAUME, Procès-verbaux du Comité
d'Instruction publique de la Convention, t. I, p. 124.
(3) FOURCROY, Rapport sur l'enseignement libre des sciences et
des arts (Paris, an II) p. 2.
|PAGE 49
sacerdoce «plus redoutable peut-être
que celui que la raison du peuple vient de renverser» (1).
Aux lieux et places de ce corporatisme, l'initiative individuelle
portera la vérité partout où elle sera réellement
libre: «Rendez au génie toute la latitude de pouvoir
et de liberté qu'il réclame; proclamez ses droits
imprescriptibles; prodiguez aux interprètes utiles de la
nature partout où ils se trouvent les honneurs et les récompenses
publiques; ne resserrez pas dans un cercle étroit les lumières
qui ne cherchent qu'à s'étendre» (2). Pas
d'organisation, mais simplement une liberté donnée:
«les citoyens éclairés dans les lettres et
les arts sont invités à se livrer à l'enseignement
dans toute l'étendue de la République française».
Ni examens, ni autres titres de compétence que l'âge,
l'expérience, la vénération des citoyens;
qui veut enseigner mathématiques, beaux-arts, ou médecine,
devra seulement obtenir de sa municipalité un certificat
de civisme et de probité: s'il en a besoin, et s'il le
mérite, il pourra aussi demander aux organismes locaux
qu'on lui prête du matériel d'enseignement et d'expérimentation.
Ces leçons librement données seront, par les élèves,
rétribuées en accord avec le maître; mais
les municipalités pourront, à qui le mérite,
distribuer des bourses. L'enseignement, dans le régime
du libéralisme économique et de la concurrence,
renoue avec la vieille liberté grecque: le savoir, spontanément,
se transmet par la Parole, et celle-là triomphe qui porte
en elle le plus de vérité. Et comme pour donner
une marque de nostalgie et d'inaccessibilité à son
rêve, pour lui conférer un sigle plus grec encore
qui rende ses intentions inattaquables et cache mieux ses réelles
visées, Fourcroy propose qu'après 25 ans d'enseignement,
les maîtres chargés d'années et de vénération
soient, comme autant de Socrate enfin reconnus par une meilleure
Athènes, nourris pour leur longue vieillesse au Prytanée.
Paradoxalement, ce sont les Montagnards, et les plus proches de
Robespierre, qui défendent des idées voisines du
projet de Condorcet. Le Pelletier dont le plan, après son
assassinat, est repris par Robespierre, puis Romme (les Girondins
une fois tombés) projettent un enseignement centralisé
et à chaque échelon contrôlé par l'Etat;
même à la Montagne, on s'inquiète de ces «40000
bastilles où l'on propose de renfermer la génération
naissante» (3). Bouquier, membre du Comité d'Instruction
publique, soutenu par les Jacobins, offre un plan mixte,
(1) Ibid., p. 2.
(2) Ibid., p. 8.
(3) SAINTE-Foy, Journal de la Montagne, no 29, 12 décembre
1793.
|PAGE 50
moins anarchique que celui des Girondins, moins
strict que chez Le Pelletier et Romme. Il y fait une distinction
importante entre «les connaissances indispensables au citoyen»,
et sans lesquelles il ne peut devenir un homme libre -l'Etat lui
doit cette instruction, comme il lui doit la liberté elle-même
-et les«connaissances nécessaires à la société»
: l'Etat «se doit de les favoriser, mais il ne peut ni les
organiser, ni les contrôler comme les premières;
elles servent à la collectivité, elles ne forment
pas l'individu». La médecine en fait partie avec
les sciences et les arts. Dans 9 villes du pays, on créera
des Ecoles de Santé avec chacune 7 «Instituteurs»
; mais celle de Paris en aura 14. De plus, «un officier
de santé donnera des leçons dans les hôpitaux
réservés aux femmes, aux enfants, aux fous et aux
vénériens». Ces Instituteurs seront à
la fois rétribués par l'Etat (3500 livres par an),
et élus par des jurys choisis par «les administrateurs
du district réunis aux citoyens» (1). Ainsi, la conscience
publique trouvera dans cet enseignement à la fois sa libre
expression et l'utilité qu'elle recherche.
Lorsque arrive Thermidor, les biens des hôpitaux sont nationalisés,
les corporations interdites, les sociétés et académies
abolies, l'Université, avec les Facultés et les
Ecoles de Médecine, n'existe plus; mais les Conventionnels
n'ont pas eu le loisir de mettre en oeuvre la politique d'assistance
dont ils ont admis le principe, ni de donner des limites au libre
exercice de la médecine, ni de définir les compétences
qui lui sont nécessaires, ni de fixer enfin les formes
de son enseignement.
Une telle difficulté surprend quand on
songe que, pendant des dizaines d'années, chacune de ces
questions avait été discutée, que tant de
solutions avaient été depuis longtemps proposées,
indiquant une conscience théorique des problèmes;
et que, surtout, la Législative avait posé en principe
ce que, de Thermidor au Consulat, on redécouvrira comme
solution.
Durant toute cette période, une structure indispensable
manquait: celle qui aurait pu donner unité à une
forme d'expérience déjà définie par
l'observation individuelle, l'examen des cas, la pratique quotidienne
des maladies, et à une forme d'enseignement dont on saisit
bien qu'il devrait se donner à l'hôpital
(1) FOURCROY, loc. cit.
|PAGE 51
plutôt qu'à Id Faculté,
et dans le parcours entier du monde concret de la maladie. On
ne savait pas comment restituer par la parole ce qu'on savait
n'être donné qu'au regard. Le Visible n'était
pas Dicible, ni Discible.
C'est que si les théories médicales s'étaient
beaucoup modifiées depuis un demi-siècle, si de
nouvelles observations avaient été faites en grand
nombre, le type d'objet auquel s'adressait la médecine
était resté le même; la position du sujet
connaissant et percevant était restée la même;
les concepts se formaient selon les mêmes règles.
Ou plutôt tout l'ensemble du savoir médical obéissait
à deux types de régularité: l'un, c'était
celui des perceptions individuelles et concrètes quadrillé
selon le tableau nosologique des espèces morbides; l'autre
c'était celui de l'enregistrement continu, global et quantitatif
d'une médecine des climats et des lieux.
Toute la réorganisation pédagogique et technique
de la médecine achoppait à cause d'une lacune centrale:
l'absence d'un modèle nouveau, cohérent et unitaire
pour la formation des objets, des perceptions et des concepts
médicaux. L'unité politique et scientifique de l'institution
médicale impliquait pour être réalisée
cette mutation en profondeur. Or, chez les réformateurs
de la Révolution, cette unité n'était effectuée
que sous la forme de thèmes théoriques qui regroupaient
après coup des éléments de savoir déjà
constitués.
Ces thèmes flottants exigeaient bien une unité de
la connaissance et de la pratique médicale; ils lui indiquaient
un lieu idéal; mais ils étaient aussi bien le principal
obstacle à sa réalisation. L'idée d'un domaine
transparent, sans cloisonnement, ouvert de fond en comble à
un regard armé pourtant de ses privilèges et de
sa compétence, dissipait ses propres difficultés
dans les pouvoirs prêtés à la liberté:
en elle, la maladie devait formuler d'elle-même une vérité
inaltérée et offerte, sans trouble, au regard du
médecin; et la société, médicalement
investie, instruite et surveillée, devait se libérer
par là même de la maladie. Grand mythe du libre regard,
qui, dans sa fidélité à découvrir,
reçoit la vertu de détruire; regard purifié
qui purifie; libéré de l'ombre, il dissipe les ombres.
Les valeurs cosmologiques implicites dans l'Aufklärung jouent
encore ici. Le regard médical, dont on se met à
reconnaître les pouvoirs, n'a pas encore reçu dans
le savoir clinique ses nouvelles conditions d'exercice; il n'est
qu'un segment de la dialectique des Lumières transporté
dans l'oeil du médecin.
Par un effet lié à la fortune de la médecine
moderne, la clinique
|PAGE 52
demeurera, pour la majorité des esprits,
plus apparentée à ces thèmes de la lumière
et de la liberté, qui l'ont en somme esquivée, qu'à
la structure discursive où elle a pris effectivement naissance.
On pensera volontiers que la clinique est née dans ce libre
jardin où, d'un commun consentement, médecin et
malade viennent à se rencontrer, où l'observation
se fait, dans le mutisme des théories, à la seule
clarté du regard, où, de maître à disciple,
l'expérience se transmet en dessous même des mots.
Et au profit de cette histoire qui lie la fécondité
de la clinique à un libéralisme scientifique, politique
et économique, on oublie qu'il fut pendant des années,
le thème idéologique qui fit obstacle
à l'organisation de la médecine clinique.
|