|PAGE 53 CHAPITRE IV Vieillesse de la Clinique Le principe que le savoir médical se forme
au lit même du malade ne date pas de la fin du XVIIIe siècle.
Beaucoup, sinon toutes les révolutions de la médecine
ont été faites au nom de cette expérience
posée comme source première et norme constante.
Mais ce qui se modifiait sans cesse, c'était la grille
même selon laquelle cette expérience se donnait,
s'articulait en éléments analysables et trouvait
une formulation discursive. Non seulement le nom des maladies,
non seulement le groupement des symptômes n'étaient
pas les mêmes; mais ont varié aussi les codes perceptifs
fondamentaux qu'on appliquait au corps des malades, le champ des
objets auxquels s'adressait l'observation, les surfaces et profondeurs
que parcourait le regard du médecin, tout le système
d'orientation de ce regard. |PAGE 54 la figure d'une vérité qui serait
définitive sans être achevée pour autant,
bref, de se développer, au-dessous des épisodes
bruyants de son histoire, dans une historicité continue.
Dans l'invariant de la clinique, la médecine aurait noué
la vérité et le temps. |PAGE 55 qui la protégea de l'erreur: «Dans
les temps éloignés, l'art de la médecine
s'enseignait en présence de son objet et les jeunes gens
apprenaient la science médicale au lit du malade»
; ceux-ci bien souvent étaient logés au domicile
même du médecin, et les élèves accompagnaient
les maîtres, matin et soir dans la visite de ses clients
(1). De cet équilibre, Hippocrate serait à la fois
le dernier témoin et le représentant le plus ambigu:
la médecine grecque du Ve siècle ne serait pas autre
chose que la codification de cette clinique universelle et immédiate;
elle en formerait la première conscience totale, et en
ce sens, elle serait aussi «simple et pure» (2) que
cette expérience première; mais dans la mesure où
elle l'organise en un corps systématique afin d'en «faciliter»
et d'en «abréger l'étude», une dimension
nouvelle est introduite dans l'expérience médicale:
celle d'un savoir qu'on peut dire, à la lettre, aveugle,
puisqu'il est sans regard. Cette connaissance qui ne voit pas
est à l'origine de toutes les illusions; une médecine
hantée par la métaphysique devient possible: «Après
qu'Hippocrate eut réduit la médecine en système,
l'observation fut abandonnée et la philosophie s'y introduisit»
(3). |PAGE 56 dément accumule sa vérité. Ainsi, se trame une continuité féconde qui assure à la pathologie «l'uniformité ininterrompue de cette science dans les différents siècles» (1). Contre les systèmes, qui appartiennent au temps négateur, la clinique est le temps positif du savoir. On n'a donc pas à l'inventer, mais il la redécouvrir: elle était là déjà avec les formes premières de la médecine; elle en a constitué toute la plénitude ; il suffit donc de nier ce qui la nie, de détruire ce qui par rapport à elle est néant, c'est-à-dire «le prestige» des systèmes, et la laisser enfin ce jouir de tous ses droits» (2). La médecine alors sera de plain-pied avec sa vérité. Ce récit idéal, qu'on trouve si
fréquemment à la fin du XVIIIe siècle, doit
se comprendre par référence à la mise en
place récente des institutions et des méthodes cliniques:
il leur donne un statut à la fois universel et historique.
Il les fait valoir comme restitution d'une vérité
de toujours dans un développement historique continu où
les seuls événements ont été d'un
ordre négatif: oubli, illusion, occultation. En fait, une
pareille manière de récrire l'histoire esquivait
elle-même une histoire beaucoup plus complexe. Elle la masquait
en réduisant la méthode clinique à n'importe
quelle étude de cas, conformément au vieil usage
du mot; et par là, elle autorisait toutes les simplifications
ultérieures qui devaient faire de la clinique et qui en
font encore de nos jours un pur et simple examen de l'individu. (1) P.-A.-O. MAHON, Histoire de la médecine
clinique (Paris, an XII), p. 324. |PAGE 57 XVIIIe siècle, le mouvement de création,
à travers toute l'Europe, de chaires ou d'Instituts cliniques.
Ce sont des disciples de Boerhaave qui, en 1720, réforment
l'Université d'Edimbourg et créent une clinique
sur le modèle de Leyde; elle est imitée à
Londres, à Oxford, à Cambridge, à Dublin
(1). En 1733, on demande à Van Swieten un plan pour l'établissement
d'une clinique à l'hôpital de Vienne: le titulaire
en est un autre élève de Boerhaave, de Haen, auquel
succèdent Stoll puis Hildenbrand (2); l'exemple est suivi
à Göttingen où enseignent tout à tour
Brendel, Vogel, Baldinger et J.-P. Franck (3) ; à Padoue,
quelques lits de l'hôpital sont consacrés à
la clinique, avec Knips comme professeur ; Tissot, chargé
d'organiser une clinique à Pavie, en fixe le plan dans
sa leçon inaugurale le 26 novembre 1781 (4) ; vers 1770
Lacassaigne, Bourru, Guilbert et Colombier avaient voulu organiser
à titre privé et à leurs frais une maison
de santé de 12 lits, réservée aux maladies
aiguës; les médecins traitants y auraient en même
temps enseigné la pratique (5) ; mais le projet échoue.
La Faculté, le corps des médecins en général,
avaient trop intérêt à ce que se maintienne
l'ancien état de choses où un enseignement pratique
était donné en ville, à titre individuel
et onéreux, par les consultants les plus notables. C'est
dans les hôpitaux militaires que l'enseignement clinique
fut d'abord organisé; le Règlement pour les hôpitaux
établi en 1775 porte en son article XIII que chaque année
d'étude doit comprendre un «cours de pratique et
clinique des principales maladies qui règnent parmi les
troupes dans les armées et garnisons» (6). Et Cabanis
cite en exemple la clinique de l'hôpital de la marine à
Brest fondée par Dubreil sous les auspices du maréchal
de Castries (7). Notons enfin la création en 1787 d'une
clinique d'accouchement à Copenhague (8). (1) J. AIKIN, Observations suries hôpitaux
(trad. fr., Paris, 1777), pp. 94-95. |PAGE 58 rendu détaillé, leur rapport à
une explication possible est une tradition fort ancienne dans
l'expérience médicale; l'organisation de la clinique
n'est donc pas corrélative de la découverte du fait
individuel dans la médecine; les innombrables recueils
de cas rédigés depuis la Renaissance suffisent à
en donner la preuve. D'autre part, la nécessité
d'un enseignement par la pratique elle-même était,
elle aussi, très largement reconnue : la visite des hôpitaux
par les apprentis médecins était chose acquise;
et il arrivait que certains d'entre eux achèvent leur formation
dans un hôpital où ils vivaient et exerçaient
sous la direction d'un médecin (1). Dans ces conditions,
de quelle nouveauté et de quelle importance pouvaient être
ces établissements cliniques auxquels le XVIIIe siècle,
en sa fin surtout, attachait tant de prix? En quoi cette proto-clinique
pouvait-elle se distinguer à la fois d'une pratique spontanée
qui avait fait corps avec la médecine, et de la clinique
telle qu'elle s'organisera plus tard en un corps complexe et cohérent
où se joignent une forme d'expérience, une méthode
d'analyse et un type d'enseignement? Peut-on lui désigner
une structure spécifique qui serait propre, sans doute,
à l'expérience médicale du XVIIIe siècle
dont elle est la contemporaine? |PAGE 59 |PAGE 60 sommeil, douleur) ; ils devront aussi lui «palper
le bas-ventre pour constater l'état de ses viscères»
(1). Mais que cherchent-ils ainsi, et quel principe herméneutique
doit guider leur examen? Quels sont les rapports établis
entre les phénomènes constatés, les antécédences
apprises, les troubles et les déficits remarqués?
Rien d'autre que ce qui permet de prononcer un nom, celui de la
maladie. La désignation une fois faite, on en déduira
aisément les causes, le pronostic, les indications «en
se demandant: qu'est-ce qui pèche dans ce malade? Qu'y
a-t-il par là même à changer?» (2).
Par rapport aux méthodes ultérieures d'examen, celle
recommandée par Tissot n'est guère moins méticuleuse,
à quelques détails près. La différence
de cette enquête avec «l'examen clinique» est
en ceci qu'on n'y fait pas l'inventaire d'un organisme malade;
on y relève les éléments qui permettront
de mettre la main sur une clef idéale -clef qui a quatre
fonctions puisqu'elle est un mode de désignation, un principe
de cohérence, une loi d'évolution et un corps de
préceptes. En d'autres termes, le regard qui parcourt un
corps souffrant ne rejoint la vérité qu'il cherche
qu'en passant par le moment dogmatique du nom en qui se recueille
une double vérité: celle, cachée mais déjà
présente, de la maladie, celle, clairement déductible,
de l'issue et des moyens. Ce n'est donc pas le regard lui-même
qui a pouvoir d'analyse et de synthèse; mais la vérité
d'un savoir discursif qui vient s'ajouter de l'extérieur
et comme une récompense au regard vigilant de l'écolier.
Dans cette méthode clinique où l'épaisseur
du perçu ne cache que l'impérieuse et laconique
vérité qui nomme, il s'agit non d'un examen, mais
d'un décryptement. |PAGE 61 il leur abrège leur travail; il les fait
profiter de son expérience» (1). En aucune manière
la clinique ne découvrira par le regard; elle doublera
seulement l'art de démontrer en montrant. C'est ainsi que
Desault avait compris les leçons de clinique chirurgicale
qu'il donnait depuis 1781 à l'Hôtel-Dieu; «Sous
les yeux de ses auditeurs, il faisait amener les malades les plus
gravement affectés, classait leur maladie, en analysait
les traits, traçait la conduite à tenir, pratiquait
les opérations nécessaires, rendait compte de ses
procédés et de leurs motifs, instruisait chaque
jour des changements survenus, et présentait ensuite l'état
des parties après la guérison... ou démontrait
sur le corps privé de vie les altérations qui avaient
rendu l'art inutile» (2). |PAGE 62 dans la journée (1). Tissot, qui, lui
aussi, recommande qu'on fasse un journal, ajoute dans le rapport
au comte Firmian où il décrit la clinique idéale,
qu'on devrait en faire chaque année la publication (2).
Enfin, la dissection, en cas de décès, doit permettre
une dernière confirmation (3). Ainsi la parole savante
et synthétique qui désigne s'ouvre sur un champ
d'éventualités observées pour former une
chronique des constatations. Au XVIIIe siècle, la clinique est donc
une figure bien plus complexe déjà qu'une pure et
simple connaissance des cas. Et cependant, elle n'a pas joué
un rôle spécifique dans le mouvement même de
la connaissance scientifique; elle forme une structure marginale
qui s'articule au champ hospitalier sans avoir la même configuration
que lui; elle vise l'apprentissage d'une pratique qu'elle résume
plus qu'elle ne l'analyse; elle regroupe toute l'expérience
autour des jeux d'un dévoilement verbal qui n'en est que
la simple forme de transmission, théâtralement retardée. |
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