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Dans l'article «Abus» du Dictionnaire
de Médecine, Vicq d'Azyr prête à l'organisation
d'un enseignement en milieu hospitalier valeur de solution universelle
pour les problèmes de la formation médicale; là
est la réforme, pour lui majeure, à accomplir: «Les
maladies et la mort offrent de grandes leçons dans les
hôpitaux. En profite-t-on ? Ecrit-on l'histoire des maux
qui y frappent tant de victimes? Y enseigne-t-on l'art d'observer
et de traiter les maladies? Y a-t-on établi des chaires
de médecine clinique?» (1). Or, en peu de temps,
cette réforme de la pédagogie va prendre une signification
infiniment plus large; on lui reconnaîtra la faculté
de réorganiser toute la connaissance médicale et
d'instaurer, dans le savoir de la maladie elle-même, des
formes d'expérience inconnues ou oubliées, mais
plus fondamentales et plus décisives: la clinique et la
seule clinique pourra «renouveler chez les modernes des
temples d'Apollon et d'Esculape» (2). Manière d'enseigner
et de dire devenue manière d'apprendre et de voir. |PAGE 64 même du vrai. Inlassablement, en chaque enfant, les choses répètent leur jeunesse, le monde reprend contact avec sa forme natale: il n'est jamais adulte pour qui le regarde la première fois. Quand il a dénoué ses parentés vieillies, l'oeil peut s'ouvrir au ras des choses et des âges; et de tous les sens et de tous les savoirs, il a 1 habileté de pouvoir être le plus malhabile en répétant agilement sa lointaine ignorance. L'oreille a ses préférences, la main ses traces et ses plis; l'oeil, qui a parenté avec la lumière, ne supporte que son présent. Ce qui permet à l'homme de renouer avec l'enfance et de rejoindre la permanente naissance de la vérité, c'est cette naïveté claire, distante, ouverte du regard. D'où les deux grandes expériences mythiques où la philosophie du XVIIIe siècle a voulu fonder son commencement: le spectateur étranger dans un pays inconnu et 1'aveugle de naissance rendu à la lumière. Mais Pestalozzi et les Bildung romane s'inscrivent eux aussi dans le grand thème du Regard-Enfance. Le discours du monde passe par des yeux ouverts, et ouverts à chaque instant comme pour la première fois. Aussitôt arrivée la réaction
thermidorienne, le pessimisme de Cabanis et de Gant in semble
confirmé : le «brigandage» prévu (1)
s'installe partout. Depuis le début de la guerre, mais
surtout depuis la levée en masse de l'automne 93, beaucoup
de médecins sont partis pour l'armée, volontaires
ou appelés; les empiriques ont les «coudées
franches» (2). Une pétition adressée le 26
brumaire an II à la Convention et rédigée
par un certain Caron, de la section Poissonnière, dénonçait
encore dans les médecins formés par la Faculté
de vulgaires «charlatans» contre lesquels le peuple
voulait être défendu (3). Mais très vite,
cette crainte change de signe, et le danger est perçu du
côté des charlatans qui ne sont pas médecins:
«Le public est victime d'une foule d'individus peu instruits
qui, de leur autorité, sont érigés en maîtres
de l'art, qui distribuent des remèdes au hasard, et compromettent
l'existence de plusieurs milliers de |PAGE 65 citoyens» (1). Les désastres de
cette médecine à l'état sauvage sont tels
dans un département comme celui de l'Eure que le Directoire,
alerté, en saisit l'Assemblée des Cinq-Cents (2)
et, à deux reprises, le 13 messidor an IV et le 24 nivôse
an VI, le gouvernement demande au pouvoir législatif de
limiter cette périlleuse liberté: «0 citoyens
représentants, la patrie fait entendre ses cris maternels
et le Directoire exécutif en est l'organe! C'est bien sur
une telle matière qui’l y a urgence: le retard d'un
jour est peut-être un arrêt de mort pour plusieurs
citoyens» (3). Les médecins improvisés ou
les empiriques chevronnés sont d'autant plus redoutables
que l'hospitalisation des malades pauvres devient de plus en plus
difficile. La nationalisation des biens hospitaliers a été
parfois jusqu'à la confiscation de l'argent liquide, et
bien des économes (à Toulouse, à Dijon) ont
été obligés de renvoyer purement et simplement
les pensionnaires qu'ils ne pouvaient plus entretenir. Les blessés
ou malades militaires occupent de nombreux établissements:
et les municipalités s'en félicitent, qui n'ont
plus alors à trouver de ressources pour leurs hôpitaux:
à Poitiers, le 15 juillet 1793, on renvoie les 200 malades
de l'Hôtel-Dieu pour faire place aux blessés militaires
pour qui l'armée paie pension (4). Cette déshospitalisation
de la maladie que les faits imposent dans une convergence singulière
avec les grandes rêveries révolutionnaires, loin
de restituer les essences pathologiques à une vérité
de nature qui les réduirait par là même, en
multiplie les ravages et laisse la population sans protection
ni secours. |PAGE 66 tous les volontaires, on avait formé sur
place le personnel indispensable, et hormis les officiers de santé
de première classe, qui devaient témoigner d'une
formation préalable, tous les autres ne connaissaient de
la médecine que ce qu'ils en apprenaient peu à peu
grâce à une expérience hâtivement transmise.
Déjà, à l'armée, on avait pu leur
reprocher bien des erreurs (1). Exerçant au milieu de la
population civile, et sans contrôle hiérarchique,
de tels médecins commettent des ravages bien pires: on
cite cet officier de santé dans la Creuse qui tue ses malades
en les purgeant à l'arsenic (2). De toutes parts, on demande
des instances de contrôle et une nouvelle législation:«De
combien d'ignorants assassins n'inonderiez-vous pas la France,
si vous autorisiez les médecins, chirurgiens et pharmaciens
de 2e et 3e classe... à pratiquer leurs professions respectives
sans un nouvel examen; ...c'est surtout dans cette Société
homicide qu'on trouve toujours les charlatans les plus accrédités,
les plus dangereux, ceux que la loi doit plus particulièrement
surveiller» (3). (1) BARAILLON, Rapport au Conseil des Cinq-Cents
(6 germinal an VI), p. 6, à propos du scandale des amputations. |PAGE 67 individuelles. Dans plusieurs grandes villes,
les administrations «effrayées des maux dont elles
étaient les témoins» et «affligées
du silence de la loi» n'attendent pas les décisions
du pouvoir législatif: elles décident d'établir
d'elles-mêmes un contrôle sur ceux qui prétendent
exercer la médecine; elles créent des commissions
formées de médecins d'Ancien Régime, qui
doivent juger des titres, du savoir et de l'expérience
des nouveaux venus (1). Il y a plus: certaines Facultés
abolies continuent à fonctionner dans une semi-clandestinité
: les anciens professeurs réunissent ceux qui veulent s'instruire
et se font accompagner par eux dans leurs visites; s'ils sont
chargés d'un service à l'hôpital, c'est là,
au lit des malades, qu'ils donneront leur enseignement et qu'ils
pourront juger de l'aptitude de leurs élèves. Il
arrive même qu'à la suite de ces études purement
privées, à la fois pour les sanctionner et mieux
marquer les distances, une sorte de diplôme officieux soit
délivré, attestant que l'écolier est devenu
un vrai médecin. C'est ce qui se produit dans certaines
provinces particulièrement modérées, à
Caen ou à Douai. |PAGE 68 d'exigences venant de classes sociales, de structures
institutionnelles, de problèmes techniques ou scientifiques
fort différents les uns des autres, une expérience
est en train de se former. Apparemment, elle ne fait que remettre
à jour, comme seule voie de salut possible, la tradition
clinique que le XVIIIe siècle avait élaborée.
En fait, c'est d'autre chose déjà qu'il s'agit.
Dans ce mouvement autonome et la quasi-clandestinité qui
l'a suscité et le protège, ce retour à la
clinique est en fait la première organisation d'un champ
médical à la fois mixte et fondamental: mixte puisque
l'expérience hospitalière dans sa pratique quotidienne
y rejoint la forme générale d'une pédagogie;
mais fondamental aussi parce qu'à la différence
de la clinique du XVIIIe siècle, il ne s'agit pas de la
rencontre, après coup, d'une expérience déjà
formée et d'une ignorance à informer; il s'agit
d'une nouvelle disposition des objets du savoir: un domaine où
la vérité s'enseigne d'elle-même et de la
même façon au regard de l'observateur expérimenté
et à celui de l'apprenti encore naïf; pour l'un et
pour l'autre, il n'y a qu'un seul langage: l'hôpital, où
la série des malades examinés est, en elle-même,
école. La double abolition des vieilles structures hospitalières
et de l'université permettait ainsi la communication immédiate
de l'enseignement avec le champ concret de l'expérience
; mais plus encore, elle effaçait le discours dogmatique
comme moment essentiel dans la transmission de la vérité;
la mise au silence de la parole universitaire, la suppression
de la chaire, a permis que se noue au-dessous du vieux langage
et dans l'ombre d'une pratique un peu aveugle, bousculée
par les circonstances, un discours dont les règles étaient
toutes nouvelles: il devait s'ordonner à un regard qui
ne se contente plus de constater, mais qui découvre. Dans
ce recours hâtif à la clinique, une autre clinique
naissait, celle, bientôt du XIXe siècle. |PAGE 69 par une obscure fidélité à
des cohérences qu'aucune sinuosité dans les événements
ne peut fléchir, que le même Fourcroy, en l'an II,
s'élevait centre tout projet de reconstituer «les
gothiques universités et les aristocratiques académies»
(1), et souhaitait en l'an III que la suppression provisoire des
Facultés en permît «la réforme et l'amélioration»
(2) ; il ne fallait pas que «l'empirisme meurtrier et l'ambitieuse
ignorance tendent de toutes parts des pièges à la
douleur crédule» (3) : ce qui, jusqu'alors, avait
fait défaut, «la pratique même de l'art, l'observation
au lit des malades» devait devenir la part essentielle de
la médecine nouvelle. |PAGE 70 des charlatans, il faut lever un certain nombre
d'objections capitales contre cette mesure qui peut restaurer
les anciennes corporations et leurs privilèges: la médecine
est une science pratique dont la vérité et les succès
intéressent la nation tout entière; en créant
une école, on ne favorise pas une poignée d'individus,
on permet que, par des intermédiaires qualifiés,
le peuple puisse se ressentir des bienfaits de la vérité:
«C'est vivifier», dit le rapporteur non sans embarras
de style et de pensée, «plusieurs canaux qui font
circuler l'industrieuse activité des arts et des sciences
dans toutes les ramifications du corps social» (1). Or,
ce qui garantit à la médecine ainsi entendue, d'être
un savoir utile à tous les citoyens, c'est son rapport
immédiat à la nature: au lieu d'être comme
l'ancienne Faculté, le lieu d'un savoir ésotérique
et livresque, la nouvelle école sera le «Temple de
la nature» ; on n'y apprendra point ce que croyaient savoir
les maîtres d'autrefois, mais cette forme de vérité
ouverte à tous que manifeste l'exercice quotidien: «la
pratique, la manipulation seront jointes aux préceptes
théoriques. Les élèves seront exercés
aux expériences chimiques, aux dissections anatomiques,
aux opérations chirurgicales, aux appareils. Peu lire,
beaucoup voir, et beaucoup faire», exercer à la pratique
elle-même et ceci au lit des malades: voilà qui apprendra,
au lieu des vaines physiologies, le véritable «art
de guérir» (2). |PAGE 71 de Médecine pour qu'ils deviennent après
trois ans officiers de santé (1). |PAGE 72 élémentaire du corps inanimé
jusqu'aux phénomènes les plus composés de
l'organisme et de la vie» ; et elle s'efforcera de montrer
dans quels rapports les corps vivants se trouvent avec tous ceux
dont la nature est composée (1). D'un autre côté,
cet élargissement mettra la médecine au contact
de toute une série de problèmes et d'impératifs
pratiques: mettant à jour la solidarité de l'être
humain avec les conditions matérielles d'existence, elle
montrera comment «on peut conserver longtemps une existence
autant exempte de maux qu'il est permis aux hommes de l'espérer»;
et elle manifestera «le point de contact par où l'art
de guérir rentre dans l'ordre civil» (2). La médecine
clinique n'est donc pas une médecine repliée sur
le degré premier de l'empirisme et cherchant à réduire
toutes ses connaissances, toute sa pédagogie, par un scepticisme
méthodique, à la seule constatation du visible.
La médecine, en ce premier temps, ne se définit
pas comme clinique sans se définir aussitôt comme
savoir multiple de la nature et connaissance de l'homme en société. |PAGE 73 comme sous l'Ancien Régime que trois ans:
«Pour trop exiger, on n'arrive à rien» (1).
Entre les différents cours, il n'y avait guère d'unité:
ainsi à l'Ecole de Paris, on apprenait d'un côté
une médecine clinique des symptômes et des signes,
tandis que Doublet, en pathologie interne, enseignait la médecine
des espèces la plus traditionnelle (les causes les plus
générales, puis «les phénomènes
généraux, la nature et le caractère de chaque
classe de maladies et de ces principales divisions»; il
répétait «le même examen sur les genres
et les espèces») (2). Quant à la clinique,
elle n'avait pas sans doute la valeur formatrice qu'on attendait:
trop d'étudiants, trop de malades aussi: «On circule
rapidement dans une salle, on dit deux mots à l'issue d'une
pareille course, on se retire ensuite avec précipitation,
et c'est là ce qu'on nomme l'enseignement de la clinique
interne. Dans les grands hôpitaux, on voit pour l'ordinaire
beaucoup de malades, mais très peu de maladies» (3). |PAGE 74 convaincue «que l'isolement des personnes...
est entièrement préjudiciable aux intérêts
de l'humanité» (1) publie un Recueil périodique,
bientôt doublé d'un autre consacré à
la littérature médicale étrangère.
Mais très tôt, ce souci d'information universelle
manifesta ce qui était sans doute sa préoccupation
véritable: regrouper ceux des médecins dont la compétence
avait été validée par des études ordinaires,
et lutter pour qu'on définisse à nouveau des limites
au libre exercice de la médecine: «Que ne m'est-il
permis de dérober à l'histoire le souvenir de ces
moments désastreux où une main impie et barbare
a brisé en France les autels consacrés au culte
de la médecine! Ils ont disparu, ces corps dont l'antique
célébrité attestait les longs succès»
(2). Le mouvement, avec cette signification plus sélective
qu'informative, s'étend à la province: des sociétés
se fondent à Lyon, à Bruxelles, à Nancy,
à Bordeaux, à Grenoble. La même année,
le 5 messidor, une autre société tient sa séance
inaugurale à Paris avec Alibert, Bichat, Bretonneau, Cabanis,
Desgenettes, Dupuytren, Fourcroy, Larrey et Pinel. Mieux que la
Société de Santé, elle représente
les options de la nouvelle médecine: il faut fermer les
portes du temple à ceux qui, sans le mériter, y
sont entrés, profitant de ce «qu'au premier signal
de la Révolution le sanctuaire de la médecine comme
le temple de Janus se voit ouvert à deux battants et que
la foule n'ait eu qu'à s'y précipiter» (3)
; mais il faut également réformer la méthode
d'enseignement qu'on applique dans les écoles de l'an III
: formation hâtive et composite, qui ne met le médecin
en possession d'aucune méthode sûre d'observation
et de diagnostic; on veut donc «substituer la marche philosophique
et raisonnée de la méthode à la marche irrégulière
et étourdie de l'irréflexion» (4). Devant
l'opinion publique, en dehors du Directoire et des Assemblées,
mais non sans leur assentiment au moins tacite, et avec l'appui
constant des représentants de la bourgeoisie éclairée
et des idéologues proches du gouvernement (5), ces sociétés
vont mener une incessante campagne. Et, dans ce mouvement, l'idée
clinique va prendre une signification assez différente
de celle qu'introduisent les législateurs de l'an III. |PAGE 75 L'article 356 de la Constitution du Directoire
portail que «la loi surveille les professions qui intéressent
la santé des citoyens» ; c'est au nom de cet article
qui semblait promettre contrôle, limites et garanties, que
toutes les polémiques vont être menées. Il
n'est pas possible d'entrer dans leur détail. Disons seulement
que l'essentiel du débat portait sur le point de savoir
s'il fallait d'abord réorganiser l'enseignement, puis établir
les conditions d'exercice de la médecine, ou au contraire
épurer en premier lieu le corps médical, définir
les normes de la pratique, puis fixer le cours des études
indispensables. Entre les deux thèses, le partage politique
était clair; les moins éloignés de la tradition
conventionnelle, comme Daunou, Prieur de la Côte-d'Or, voudraient
réintégrer les officiers de santé et tous
les francs-tireurs de la médecine grâce à
un enseignement largement ouvert; les autres, autour de Cabanis
et de Pastoret, voudraient hâter la reconstitution d'un
corps médical fermé. Au début du Directoire,
ce sont les premiers qui ont le plus d'audience. |PAGE 76 semaines plus tard, la Commission d'Instruction
publique présente un autre rapport, de Calès cette
fois. Il est déjà d'un esprit tout différent:
pour faire accepter la reconstitution, implicite dans son projet,
d'un corps professionnel de médecins, il s'élève
contre la distinction qui réserve les médecins aux
villes, les chirurgiens étant «tout ce qu'il faut
pour la campagne», et les apothicaires se voyant confier
les enfants (1). Il faut que, dans les 5 écoles qui seront
établies à Paris, Montpellier, Nancy, Bruxelles
et Angers, les cours soient communs aux médecins, aux chirurgiens
et aux apothicaires. Les études seront sanctionnées
par 6 examens, auxquels les élèves se présenteront
quand bon leur semblera (il en suffira de trois pour être
chirurgien). Enfin, dans chaque département, un jury de
salubrité, nommé parmi les médecins et les
pharmaciens, «sera consulté sur tous les objets relatifs
à l'art de guérir et à la salubrité
publique» (2). Sous prétexte d'un enseignement plus
rationnel, donné par des Facultés plus nombreuses
et distribué de manière uniforme à tous ceux
qui s'occupent de la santé publique, le projet Calès
a pour fin essentielle le rétablissement d'un corps de
médecins qualifiés par un système d'études
et d'examens normalisés. |PAGE 77 clinique est coûteux, il suggère
de ne maintenir d'Ecole qu'à Paris, au lieu d'en multiplier
le nombre et d'en sacrifier la qualité. C'est revenir tout
simplement à ce qu'était le projet de Fourcroy dans
sa formulation première. |PAGE 78 de clinique: «Le candidat médecin
exposera au pied du lit du malade le caractère de l'espèce
de maladie et son traitement». Ainsi se trouvent réunis,
pour la première fois, dans un cadre institutionnel unique
les critères du savoir théorique et ceux d'une pratique
qui ne peut être liée qu'à l'expérience
et à l'habitude. Le projet de Vitet ne permet pas l'intégration
ou l'assimilation progressive dans la médecine officielle
de cet exercice de francs-tireurs pratiqué depuis 1792
; mais il reconnaît théoriquement, et dans le cycle
des études normales, la valeur d'une pratique acquise dans
les hôpitaux. Ce n'est pas la médecine empirique
qui est reconnue, mais la valeur de l'expérience comme
telle dans la médecine. |PAGE 79 des réformes du Consulat que des polémiques
qui lui sont contemporaines. S'il essaie de définir les
conditions d'une solution pratique, il cherche surtout à
donner, dans ses lignes générales, une théorie
de la profession médicale. |PAGE 80 public, il s'ensuit que l'intérêt
général est ici véritablement confondu avec
l'intérêt particulier». (1) Ibid., pp. 6-7. |PAGE 81 de clinique interne ou externe selon qu'ils veulent
être médecins ou chirurgiens. Pour les officiers
de santé, qui donneront «les soins les plus ordinaires»,
ils n'étudieront que pendant 3 ans dans des Ecoles; encore
n'est-ce pas indispensable; il leur suffira d'attester cinq ans
de pratique dans les hôpitaux civils et militaires, ou six
ans comme élève et aide privé d'un docteur.
Ils seront examinés par un jury de département.
Toute personne, en dehors de ces deux catégories, qui se
mêlera d'exercer la médecine encourra des peines
allant de l'amende à la prison. |PAGE 82 On admettait, au XVIIIe siècle, que les
gens du peuple et surtout de la campagne menant une vie plus simple,
plus morale et plus saine étaient affectés surtout
de maladies externes qui réclamaient le chirurgien. A partir
de l'an XI, la distinction devient surtout sociale: pour soigner
le peuple, souvent atteint «d'accidents primitifs»,
et de «simples indispositions», il n'est pas besoin
d'être «savant et profond dans la théorie»
; l'officier de santé avec son expérience y suffira.
«L'histoire de l'art comme celle des hommes prouve que la
nature des choses comme l'ordre des sociétés civilisées
exige impérieusement cette distinction» (1). Conformément
à l'ordre idéal du libéralisme économique,
la pyramide des qualités correspond à la superposition
des couches sociales. |PAGE 83 sous la tutelle des gens aisés»
(1). De pluviôse à germinal an IV, le gouvernement
envoie aux administrations locales une série de circulaires
qui reprennent, pour l'essentiel, les critiques morales et économiques
dressées, aussitôt avant la Révolution ou
à son début, contre le principe de l'hospitalisation
(coût majoré d'une maladie traitée à
l'hôpital, habitude de paresse qu'on y prend, détresse
financière et misère morale d'une famille privée
du père ou de la mère) ; on souhaite que se multiplient
les secours à domicile (2). Cependant, le temps n'est plus
où l’on les croyait universellement valables et où
on rêvait d'une société sans hospices ni hôpitaux:
la misère est trop générale -il y avait plus
de 60000 indigents à Paris en l'an II (3) et leur nombre
ne fait qu'augmenter; on craint trop les mouvements populaires,
on se méfie trop de l'usage politique qui pourrait être
fait des secours distribués, pour laisser reposer sur eux
tout le système de l'assistance. Il faut trouver, pour
le maintien des hôpitaux comme pour les privilèges
de la médecine, une structure compatible avec les principes
du libéralisme et la nécessité de la protection
sociale, entendue d'une façon ambiguë comme la protection
de la pauvreté par la richesse, et la protection des riches
contre les pauvres. |PAGE 84 silencieusement vers la même époque
entre l'hôpital où on soigne les pauvres et la clinique
où se forment les médecins. Là encore dans
ces dernières années de Révolution, on reprend,
parfois mot pour mot, ce qui avait été formulé
dans la période qui la précédait immédiatement.
Le problème moral le plus important que l'idée clinique
avait suscité était celui-ci: de quel droit pouvait-on
transformer en objet d'observation clinique un malade que la pauvreté
avait contraint de venir demander assistance à l'hôpital?
Il avait requis une aide dont il était le sujet absolu
dans la mesure où elle avait été conçue
pour lui; et on le requiert maintenant pour un regard, dont il
est l'objet et l'objet relatif puisque ce qu'on déchiffre
en lui est destiné à mieux connaître les autres.
Il y a plus: la clinique, en observant, recherche; et cette part
qu'elle fait à la nouveauté, l'ouvre sur le risque:
un médecin dans le privé, remarque Aikin (1), doit
ménager sa réputation; son chemin sera toujours
celui, sinon de la certitude, de la sécurité;«à
l'hôpital il est à l'abri d'une pareille entrave
et son génie peut s'exercer d'une manière nouvelle».
N'est-ce pas altérer jusque dans son essence le secours
hospitalier que de poser ce principe:«Les malades d'hôpital
sont, sous plusieurs rapports, les sujets les plus propres pour
un cours expérimental» (2) ? |PAGE 85 pas violence muette, d'autant plus abusive qu'elle
se tait, sur un corps de souffrance qui demande à être
apaisé, non manifesté? La douleur peut-elle être
spectacle? Elle peut l'être, et même elle le doit
par la force d'un droit subtil, et qui réside en ceci que
nul n'est seul et le pauvre moins que les autres, qui ne peut
recevoir assistance que par la médiation du riche. Puisque
la maladie n'a de chance de trouver guérison que si les
autres interviennent avec leur savoir, avec leurs ressources,
avec leur pitié, puisqu'il n'y a de malade guéri
qu'en société, il est juste que le mal des uns soit
transformé pour les autres en expérience; et que
la douleur reçoive ainsi le pouvoir de manifester: «L'homme
souffrant ne cesse pas d'être citoyen... L'histoire des
souffrances auxquelles il est réduit est nécessaire
à ses semblables parce qu'elle leur apprend quels sont
les maux dont ils sont menacés.» En refusant de s'offrir
comme objet d'instruction, le malade «deviendrait ingrat,
parce qu'il aurait joui des avantages qui résultent de
la sociabilité sans payer le tribut de la reconnaissance»
(1). Et par structure de réciprocité, se dessine
pour le riche l'utilité de venir en aide aux pauvres hospitalisés:
en payant pour qu'on les soigne, il paiera du fait même
pour qu'on connaisse mieux les maladies dont lui-même peut
être atteint; ce qui est bienveillance à l'égard
du pauvre se transforme en connaissance applicable au riche :
«Les dons bienfaisants vont adoucir les maux du pauvre d'où
résultent des lumières pour la conservation du riche.
Oui, riches bienfaisants, hommes généreux, ce malade
que l'on couche dans le lit que vous lui avez fondé éprouve
à présent la maladie dont vous ne tarderez pas à
être attaqués vous-mêmes; il guérira
ou périra; mais dans l'un ou l'autre événement,
son sort peut éclairer votre médecin et vous sauver
la vie» (2). |PAGE 86 pour le riche. L'hôpital devient rentable
pour l'initiative privée à partir du moment où
la souffrance qui vient y chercher apaisement est retournée
en spectacle. Aider finit par payer, grâce aux vertus du
regard clinique. (1) J.-B. DEMANGEON, Tableau historique d'un
triple établissement réuni en un seul hospice à
Copenhague (Paris, an VII), pp. 34-35. |
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