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CHAPITRE VI
Des Signes et des Cas
Et voici, hors de toute mesure, l'étendue
du domaine clinique. «Démêler le principe et
la cause d'une maladie à travers la confusion et l'obscurité
des symptômes; connaître sa nature, ses formes, ses
complications; distinguer au premier coup d'oeil tous ses caractères
et toutes ces différences; séparer d'elle au moyen
d'une analyse prompte et délicate tout ce qui lui est étranger;
prévoir les événements avantageux et nuisibles
qui doivent survenir pendant le cours de sa durée; gouverner
les moments favorables que la nature suscite pour en opérer
la solution; estimer les forces de la vie et l'activité
des organes; augmenter ou diminuer au besoin leur énergie;
déterminer avec précision quand il faut agir et
quand il convient d'attendre; se décider avec assurance
entre plusieurs méthodes de traitement qui offrent toutes
des avantages et des inconvénients; choisir celle dont
l'application semble permettre plus de célérité,
plus d'agrément, plus de certitude dans le succès;
profiter de l'expérience ; saisir les occasions; combiner
toutes les chances, calculer tous les hasards; se rendre maître
des malades et de leurs affections ; soulager leurs peines; calmer
leurs inquiétudes; deviner leurs besoins; supporter leurs
caprices; ménager leur caractère et commander à
leur volonté, non comme un tyran cruel qui règne
sur des esclaves, mais comme un père tendre qui veille
sur la destinée de ses enfants» (1).
Ce texte solennel et bavard livre son sens si on le confronte
à cet autre dont le laconisme lui est paradoxalement superposable:
(1) C.-L. DUMAS, Eloge de Henri Fouquet (Montpellier, 1807), cité
par A. GIRBAL, Essai sur l'esprit de la clinique médicale
de Montpellier (Montpellier, 1858), p. 18.
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«Il faut, autant qu'il est en soi, rendre
la science oculaire» (1). Tant de pouvoirs, depuis le lent
éclaircissement des obscurités, la lecture toujours
prudente de l'essentiel, le calcul du temps et des chances, jusqu'à
la maîtrise du coeur et la confiscation des prestiges paternels,
sont autant de formes à travers lesquelles s'instaure la
souveraineté du regard. mil qui sait et qui décide,
oeil qui régit.
La clinique n'est sans doute pas la première tentative
pour ordonner une science à l'exercice et aux décisions
du regard. L'histoire naturelle s'était proposé,
depuis la seconde moitié du XVIIe siècle, l'analyse
et la classification des êtres naturels selon leurs caractères
visibles. Tout ce «trésor» de savoir que l'Antiquité
et le Moyen Age avaient accumulé -et où il était
question des vertus des plantes, des pouvoirs des animaux, des
correspondances et des sympathies secrètes -tout cela était
tombé depuis Ray dans les marges du savoir des naturalistes.
Restaient à connaître en revanche les «structures»,
c'est-à-dire les formes, les dispositions spatiales, le
nombre et la taille des éléments : l'histoire naturelle
se donnait pour tâche de les repérer, de les transcrire
dans le discours, de les conserver, confronter et combiner, pour
permettre d'une part de déterminer les voisinages, les
parentés des êtres vivants (donc l'unité de
la création) et d'autre part de reconnaître rapidement
n'importe quel individu (donc sa place singulière dans
la création).
La clinique demande autant au regard que l'histoire naturelle.
Autant et jusqu'à un certain point la même chose:
voir, isoler des traits, reconnaître ceux qui sont identiques
et ceux qui sont différents, les regrouper, les classer
par espèces ou familles. Le modèle naturaliste auquel
la médecine s'est pour une part soumise au XVIIIe siècle
reste actif. Le vieux rêve de Boissier de Sauvages, être
le Linné des maladies, n'est pas encore tout à fait
oublié au XIXe siècle: les médecins continueront
à herboriser longtemps dans le champ du pathologique. Mais
le regard médical s'organise, en outre, sur un mode nouveau.
D'abord, il n'est plus simplement le regard de n'importe quel
observateur, mais celui d'un médecin supporté et
justifié par une institution, celui d'un médecin
qui a pouvoir de décision et d'intervention. Ensuite, c'est
un regard qui n'est pas lié par la grille étroite
de la structure (forme, disposition, nombre, grandeur) mais qui
peut et doit saisir les couleurs, les variations, les infimes
anomalies, se tenant
(1) M.-A. PETIT, Discours Sur la manière d'exercer la bienfaisance
dans les hôpitaux (3 nov. 1797), Essai sur la médecine
du coeur, p. 103.
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toujours aux aguets du déviant. Enfin, c'est un regard
qui ne se contente pas de constater ce qui évidemment se
donne à voir; il doit permettre de dessiner les chances
et les risques; il est calculateur.
Il serait inexact sans doute de voir dans la médecine clinique
de la fin du XVIIIe siècle un simple retour à la
pureté d'un regard longtemps alourdi de fausses connaissances.
Il ne s'agit même pas simplement d'un déplacement
de ce regard, ou d'une plus fine application de ses capacités.
De nouveaux objets vont se donner au savoir médical dans
la mesure où et en même temps que le sujet connaissant
se réorganise, se modifie et se met à fonctionner
sur un mode nouveau. Ce n'est donc pas la conception de la maladie
qui a d'abord changé, puis la manière de la reconnaître'
ce n'est pas non plus le système signalétique qui
a été modifié puis la théorie; mais
tout ensemble et plus profondément le rapport de la maladie
à ce regard auquel elle s'offre et qu'en même temps
elle constitue. A ce niveau, pas de partage à faire entre
théorie et expérience, ou méthodes et résultats;
il faut lire les structures profondes de la visibilité
où le champ et le regard sont liés l'un à
l'autre par des codes de savoir; nous les étudierons dans
ce chapitre sous leurs deux formes majeures' la structure linguistique
du signe, et celle, aléatoire, du cas.
Dans la tradition médicale du XVIIIe siècle, la
maladie se présente à l'observateur selon des symptômes
et des signes. Les uns et les autres se distinguent par leur valeur
sémantique autant que par leur morphologie. Le symptôme
-de là sa place royale est la forme sous laquelle se présente
la maladie: de tout ce qui est visible, il est le plus proche
de l'essentiel; et de l'inaccessible nature de la maladie, il
est la transcription première. Toux, fièvre, douleur
de côté et difficulté de respirer ne sont
pas la pleurésie elle-même -celle-ci n'est jamais
offerte aux sens, «ne se dévoilant que sous le raisonnement»
-mais elles en forment le «symptôme essentiel»
puisqu'elles permettent de désigner un état pathologique
(par opposition à la santé), une essence morbide
(différente, par exemple, de la pneumonie), et une cause
prochaine (un épanchement de sérosité) (1).
Les symptômes
(1) Cf. ZIMMERMANN, Traité de l'expérience (trad.
fr., Paris, 1774), t. I, pp. 197-198.
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laissent transparaître la figure invariable,
un peu en retrait, visible et invisible, de la maladie.
Le signe annonce: pronostique, ce qui va se passer ; anamnestique,
ce qui est passé; diagnostique, ce qui se déroule
actuellement. De lui à la maladie règne toute une
distance qu'il ne franchit pas sans la souligner, car il s'offre
de biais et par surprise souvent. Il ne donne pas à connaître;
tout au plus à partir de lui peut-on esquisser une reconnaissance.
Une reconnaissance qui, à tâtons, s'avance dans les
dimensions du caché: le pouls trahit la force invisible
et le rythme de la circulation ; ou encore le signe dévoile
le temps, comme le bleuissement des ongles qui annonce sans faute
la mort, ou les crises du quatrième jour qui, dans les
fièvres intestinales, promettent la guérison. A
travers l'invisible, le signe indique le plus loin, l'en-dessous,
le plus tard. En lui, il est question de l'issue, de la vie et
de la mort, du temps et non de cette vérité immobile,
de cette vérité donnée et cachée,
que les symptômes restituent en leur transparence de phénomènes.
Ainsi, le XVIIIe siècle transcrivait-il la double réalité,
naturelle et dramatique, de la maladie; ainsi fondait-il la vérité
d'une connaissance et la possibilité d'une pratique. Structure
heureuse et calme, où s'équilibrent le système
Nature-Maladie, avec des formes visibles s'enracinant dans l'invisible,
et le système Temps-Issue, qui anticipe sur l'invisible
grâce à un repérage visible.
Ces deux systèmes existent pour eux-mêmes; leur différence
est un fait de nature auquel la perception médicale s'ordonne
mais qu'elle ne constitue pas.
La formation de la méthode clinique est liée à
l'émergence du regard du médecin dans le champ des
signes et des symptômes. La reconnaissance de ses droits
constituants entraîne l'effacement de leur distinction absolue
et le postulat que désormais le signifiant (signe et symptôme)
sera entièrement transparent pour le signifié qui
apparaît, sans occultation ni résidu, en sa réalité
même, et que l'être du signifié -le coeur de
la maladie s'épuisera tout entier dans la syntaxe intelligible
du signifiant.
1. Les symptômes constituent une couche primaire indissociablement
signifiante et signifiée
Par-delà les symptômes, il n'y a plus d'essence pathologique:
tout dans la maladie est phénomène d'elle-même;
dans cette mesure, les symptômes jouent le rôle naïf,
premier de nature:
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«Leur collection forme ce qu'on appelle
la maladie» (1). Ils ne sont rien d'autre qu'une vérité
toute donnée au regard; leur lien et leur statut ne renvoient
pas à une essence, mais indiquent une totalité naturelle
qui a seulement ses principes de composition et ses formes plus
ou moins régulières de durée: «Une
maladie est un tout puisqu'on peut en assigner les éléments;
elle a un but puisqu'on peut en calculer les résultats;
elle est donc un tout placé dans les limites de l'invasion
et de la terminaison» (2). Le symptôme est ainsi déchu
de son rôle d'indicateur souverain, n'étant que phénomène
d'une loi d'apparition ; il est au ras de la nature.
Pas entièrement toutefois: quelque chose, dans l'immédiat
du symptôme, signifie le pathologique, par quoi il s'oppose
à un phénomène relevant purement et simplement
de la vie organique: «Nous entendons par phénomène
tout changement notable du corps sain ou malade; de là
la division en ceux qui appartiennent à la santé
et ceux qui désignent la maladie: ces derniers se confondent
aisément avec les symptômes ou apparences sensibles
de la maladie» (3). Par cette simple opposition aux formes
de la santé, le symptôme quitte sa passivité
de phénomène naturel et devient signifiant de la
maladie, 'c'est-à-dire de lui-même pris en sa totalité,
puisque la maladie n'est que la collection des symptômes.
Singulière ambiguïté puisque dans sa fonction
signifiante, le symptôme renvoie à la fois au lien
des phénomènes entre eux, à ce qui constitue
leur totalité et la forme de leur coexistence, et à
la différence absolue qui sépare la santé
de la maladie; il signifie donc, par une tautologie, la totalité
de ce qu'il est, et par son émergence, l'exclusion de ce
qu'il n'est pas. Indissociablement, il est, dans son existence
de pur phénomène, la seule nature de la maladie
et la maladie constitue sa seule nature de phénomène
spécifique. Quand il est signifiant par rapport à
lui-même, il est donc doublement signifié: par lui-même
et par la maladie qui, en le caractérisant, l'oppose aux
phénomènes non pathologiques; mais, pris comme signifié
(par lui-même ou par la maladie), il ne peut recevoir son
sens que d'un acte plus ancien, et qui n'appartient pas à
sa sphère: d'un acte qui le totalise et l'isole, c'est-à-dire
d'un acte qui l'a par avance transformé en signe.
(1) J.-L.-V. BROUSSONNET, Tableau élémentaire de
la séméiotique (Montpellier, an VI), p. 60.
(2) AUDIBERT-CAILLE, Mémoire sur l'utilité de l'analogie
en médecine (Montpellier, 1814), p. 42.
(3) J.-L.-V. BROUSSONNET, loc. cit., p. 59.
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Cette complexité dans la structure du
symptôme se retrouve dans toute la philosophie du signe
naturel; la pensée clinique ne fait que transposer, dans
le vocabulaire plus laconique et souvent plus confus de la pratique,
une configuration conceptuelle, dont Condillac dispose, en toute
latitude, la forme discursive. Le symptôme, dans l'équilibre
général de la pensée clinique, joue à
peu près le rôle du langage d'action: il est pris
comme lui, dans le mouvement général d'une nature;
et sa force de manifestation est aussi primitive, aussi naturellement
donnée que «l'instinct" qui porte cette forme
initiale de langage (1) ; il est la maladie à l'état
manifeste, comme le langage d'action est l'impression elle-même
dans la vivacité qui la prolonge, la maintient et la retourne
en une forme extérieure, qui est de même grain que
sa vérité intérieure. Mais il est conceptuellement
impossible que ce langage immédiat prenne sens pour le
regard d'un autre, si n'intervient pas un acte venu d'un autre
lieu: acte dont Condillac se donne d'avance le jeu en conférant,
aux deux sujets sans parole, imaginés en leur immédiate
motricité, la conscience (2) ; et dont il a caché
la nature singulière et souveraine en l'insérant
dans les mouvements communicatifs et simultanés de l'instinct
(3). Quand il pose le langage d'action à l'origine' de
la parole, Condillac y glissait secrètement, en la dépouillant
de toute figure concrète (syntaxe, mots et même sons),
la structure linguistique inhérente à chacun des
actes d'un sujet parlant. Il lui était désormais
possible d'en dégager le langage tout court, puisqu'il
y avait engagé à l'avance sa possibilité.
Il en est de même, dans la clinique, pour les rapports entre
ce langage d'action qui est le symptôme, et la structure
explicitement linguistique du signe.
2. C'est l'intervention d'une conscience qui transforme le symptôme
en signe
Signes et symptômes sont et disent la même chose:
à ceci près que le signe dit cette même chose
qu'est précisément le symptôme. Dans sa réalité
matérielle, le signe s'identifie au symptôme lui-même;
celui-ci est le support morphologique indispensable du signe.
Donc «pas de signe sans symptôme» (4). Mais
(1) CONDILLAC, Essai sur l'origine des connaissances humaines
(Oeuvres complètes, an VI), t. I, p. 262.
(2) CONDILLAC, ibid., p. 260.
13) CONDILLAC, ibid., pp. 262-263.
(4) A.-J. LANDRÉ-BEAUVAIS, Séméiotique (Paris,
1813), p. 4.
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ce qui fait que le signe est signe n'appartient
pas au symptôme mais à une activité qui vient
d'ailleurs. Donc «tout symptôme est signe» en
droit, «mais tout signe n'est pas symptôme»
(1) en ce sens que la totalité des symptômes ne parviendra
jamais il épuiser la réalité du signe. Comment
se fait cette opération qui transforme le symptôme
en élément signifiant, et qui signifie précisément
la maladie comme vérité immédiate du symptôme?
Par une opération qui se rend visible la totalité
du champ de l'expérience en chacun de ses moments, et en
dissipe toutes les structures d'opacité:
- opération qui totalise en comparant
des organismes: tumeur, rougeur, chaleur, douleur, battements,
impression de tension deviennent signe de phlegmon parce que l'on
compare une main à l'autre, un individu à un autre
(2) ;
- opération qui remémore le fonctionnement normal:
un souffle froid chez un sujet est signe d'une disparition de
la chaleur animale et, par là, d'un «affaiblissement
radical des forces vitales et de leur destruction prochaine»
(3) ;
- opération qui enregistre les fréquences de la
simultanéité ou de la succession: «Quel rapport
y a-t-il entre la langue chargée, le tremblement de la
lèvre inférieure et la disposition au vomissement?
On l'ignore, mais l'observation a souvent fait voir les deux premiers
phénomènes accompagnés de cet état
et cela suffit pour qu'à l'avenir ils deviennent signes»
(4) ;
- opération enfin qui, au-delà des apparences premières,
scrute le corps et découvre à l'autopsie un invisible
visible: ainsi l'examen des cadavres a montré que, dans
des cas de péripneumonie avec expectoration, la douleur
brusquement interrompue et le pouls devenant peu à peu
insensible sont signes d'une «hépatisation»
du poumon.
Le symptôme devient donc signe sous un regard sensible à
la différence, à la simultanéité ou
à la succession, et à la fréquence. Opération
spontanément différentielle, vouée à
la totalité et à la mémoire, calculatrice
aussi; acte par conséquent qui joint, en un seul mouvement,
l'élément et la liaison des éléments
notre eux. En quoi il n'est, au fond, que l'Analyse de Condillac
mise en pratique dans la perception médicale. Ici et là
ne s'agit-il
(1) Ibid.
(2) FAVART, Essai sur l'entendement médical (Paris, 1822),
pp. 8-9.
(3) J. LANDRÉ-BEAUVAIS, loc. cit., p. 5.
(4) Ibid., p. 6.
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pas simplement de «composer et décomposer
nos idées pour en faire différentes comparaisons
et pour découvrir par ce moyen les rapports qu'elles ont
entre elles, et les nouvelles idées qu'elles peuvent produire»
(1) ? L'Analyse et le regard clinique ont aussi ce trait commun
de ne composer et. décomposer que pour mettre à
jour une ordonnance qui est l'ordre naturel lui-même: leur
artifice est de n'opérer que dans l'acte restitutif de
l'originaire: «Cette analyse est le vrai secret des découvertes
parce qu'elle mous fait remonter à l'origine des choses»
(2). Pour la clinique, cette origine, c'est l'ordre naturel des
symptômes, la forme de leur succession ou de leur détermination
réciproque. Entre signe et symptôme, il y a une différence
décisive qui ne prend sa valeur que sur fond d'une identité
essentielle: le signe c'est le symptôme lui-même,
mais dans sa vérité d'origine. Enfin, à l'horizon
de l'expérience clinique, se dessine la possibilité
d'une lecture exhaustive, sans obscurité ni résidu:
pour un médecin dont les connaissances seraient portées
«au plus haut degré de perfection, tous les symptômes
pourraient devenir des signes» (3) : toutes les manifestations
pathologiques parleraient un langage clair et ordonné.
On serait enfin de plain-pied avec cette forme sereine et accomplie
de la connaissance scientifique dont parle Condillac, et qui est
«langue bien faite».
3. L'être de la maladie est entièrement énonçable
en sa vérité
«Les signes extérieurs pris de l'état du pouls,
de la chaleur, de la respiration, des fonctions de l'entendement,
de l'altération des traits du visage, des affections nerveuses
ou spasmodiques, de la lésion des appétits naturels,
forment par leurs diverses combinaisons des tableaux détachés,
plus ou moins distincts ou fortement prononcés... La maladie
doit être considérée comme un tout indivisible
depuis son début jusqu'à sa terminaison, un ensemble
régulier de symptômes caractéristiques et
une succession de périodes» (4). Il ne s'agit plus
de donner de quoi reconnaître la maladie, mais de restituer,
au niveau des mots, une histoire qui en couvre l'être total.
A la présence exhaustive de la maladie dans ses symptômes,
correspond la transparence
(1) CONDILLAC, Essai sur l'origine des connaissances
humaines, p. 109.
(2) CONDILLAC, ibid.
(3) DEMORCY-DELETTRE, Essai sur l'analyse appliquée au
perfectionnement de la médecine (Paris, 1810), p. 102.
(4) Ph. PINEL, La médecine clinique (3e éd. Paris,
1815), introd. p. VII.
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sans obstacle de l'être pathologique à
la syntaxe d'un langage descriptif: isomorphisme fondamental de
la structure de la maladie et de la forme verbale qui la cerne.
L'acte descriptif est, de plein droit, une prise d'être,
et inversement, l'être ne se donne pas à voir dans
des manifestations symptomatiques, donc essentielles, sans s'offrir
à la maîtrise d'un langage qui est la parole même
des choses. Dans la médecine des espèces, la nature
de la maladie et sa description ne pouvaient pas correspondre
sans un moment intermédiaire qui était, avec ses
deux dimensions, le «tableau» ; dans la clinique,
être vu et être parlé communiquent d'emblée
dans la vérité manifeste de la maladie donc c'est
là précisément tout l'être. Il n'y
a de maladie que dans l'élément du visible, et par
conséquent de l'énonçable.
La clinique met en jeu la relation, fondamentale chez Condillac,
de l'acte perceptif et de l'élément du langage.
La description du clinicien, comme l'Analyse du philosophe, profère
ce qui est donné par la relation naturelle entre l'opération
de conscience et le signe. Et dans cette reprise, s'énonce
l'ordre des enchaînements naturels; la syntaxe du langage,
loin de pervertir les nécessités logiques du temps,
les restitue dans leur articulation la plus originaire: «Analyser
n'est autre chose qu'observer dans un ordre successif les qualités
d'un objet afin de leur donner dans l'esprit l'ordre simultané
dans lequel elles existent... Or, quel est cet ordre? La nature
l'indique d'elle-même; c'est celui dans lequel elle offre
les objets» (1). L'ordre de la vérité ne fait
qu'une chose avec celui du langage, parce que l'un et l'autre
restituent en sa forme nécessaire et énonçable,
c'est-à-dire discursive, le temps. L'histoire des maladies,
à laquelle Sauvages donnait un sens obscurément
spatial, prend maintenant sa dimension chronologique. Le cours
du temps occupe dans la structure de ce nouveau savoir le rôle
tenu dans la médecine classificatrice par l'espace plat
du tableau nosologique.
L'opposition entre la nature et le temps, entre ce qui se manifeste
et ce qui annonce a disparu; disparu aussi le partage entre l'essence
de la maladie, ses symptômes et ses signes; disparus enfin
le jeu et la distance par lesquels la maladie se manifestait mais
comme en retrait, par lesquels elle se trahissait mais dans le
lointain et dans l'incertitude. La maladie a échappé
à cette structure tournante du visible qui la rend invisible
et de l'invisible qui la fait voir, pour se dissiper dans la multiplicité
(1) CONDILLAC cité par Ph. PINEL, Nosographie philosophique
(Paris, an VI), introd. p. XI.
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visible des symptômes qui en signifient
sans résidu le sens. Le champ médical ne connaîtra
plus ces espèces muettes, données et retirées
: il s'ouvrira sur quelque chose qui, toujours, parle un langage
solidaire dans son existence et son sens du regard qui le déchiffre
-langage indissociablement lu et lisant.
Isomorphe de l'Idéologie, l'expérience clinique
lui offre un domaine immédiat d'application. Non pas que,
dans le sillage supposé de Condillac, la médecine
soit revenue à un respect enfin empirique de la chose perçue;
mais dans la Clinique, comme dans l'Analyse, l'armature du réel
est dessinée d'après le modèle du langage.
Le regard du clinicien et la réflexion du philosophe détiennent
des pouvoirs analogues, parce qu'ils présupposent tous
deux une structure d'objectivité identique: où la
totalité de l'être s'épuise dans des manifestations
qui en sont le signifiant signifié; où le visible
et le manifeste se rejoignent en une identité au moins
virtuelle; où le perçu et le perceptible peuvent
être tout entiers restitués dans un langage dont
la forme rigoureuse en énonce l'origine. Perception discursive
et réfléchie du médecin, et réflexion
discursive du philosophe Sur la perception viennent se rejoindre
en une exacte superposition, puisque le monde est pour eux l'anolagon
du langage.
La médecine, connaissance incertaine: vieux thème
auquel le XVIIIe siècle était singulièrement
sensible. Il y retrouvait, soulignée encore par la proche
histoire, l'opposition traditionnelle de l'art médical
à la connaissance des choses inertes: «La science
de l'homme s'occupe d'un objet trop compliqué, elle embrasse
une multitude de faits trop variés, elle opère sur
des éléments trop subtils et trop nombreux pour
donner toujours aux immenses combinaisons dont il est susceptible,
l'uniformité, l'évidence, la certitude qui caractérisent
les sciences physiques et mathématiques» (1). Incertitude
qui était signe de complexité du côté
de l'objet, d'imperfection du côté de la science;
aucun fondement objectif n'était donné au caractère
conjectural de la médecine en dehors du rapport de cette
extrême exiguïté à cet excès de
richesse.
De ce défaut, le XVIIIe siècle, en ses dernières
années, fait
(1) C.-L. DUMAS, Discours sur les progrès futurs de la
science de l’homme Montpellier, an XII), pp. 27-28.
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un élément positif de connaissance.
A l'époque de Laplace, soit sous son influence, soit à
l'intérieur d'un mouvement de pensée du même
type, la médecine découvre que l'incertitude peut
être traitée, analytiquement, comme la somme d'un
certain nombre de degrés de certitude isolables et susceptibles
d'un calcul rigoureux. Ainsi, ce concept confus et négatif,
qui tenait son sens d'une opposition traditionnelle à la
connaissance mathématique, va pouvoir se retourner en un
concept positif, offert à la pénétration
d'une technique propre au calcul.
Ce retournement conceptuel a été décisif:
il a ouvert à l'investigation un domaine où chaque
fait constaté, isolé, puis confronté à
un ensemble a pu prendre place dans toute une série d'événements
dont la convergence ou la divergence étaient en principe
mesurables. Il faisait de chaque élément perçu
un événement enregistré, et de l'évolution
incertaine où il se trouve placé une série
aléatoire. Il donnait au champ clinique une structure nouvelle
où l'individu mis en question est moins la personne malade
que le fait pathologique indéfiniment reproductible chez
tous les malades semblablement atteints; où la pluralité
des constatations n'est plus simplement contradiction ou confirmation,
mais convergence progressive et théoriquement indéfinie;
où le temps enfin n'est pas un élément d'imprévisivibilité
qui peut masquer et qu'il faut dominer par un savoir anticipateur,
mais une dimension à intégrer puisqu'il apporte
dans son propre cours les éléments de la série
comme autant de degrés de certitude. Par l'importation
de la pensée probabilitaire, la médecine renouvelait
entièrement les valeurs perceptives de son domaine : l'espace
dans lequel devait s'exercer l'attention du médecin devenait
un espace illimité, constitué d'événements
isolables dont la forme de solidarité était de l'ordre
de la série. La dialectique simple de l'espèce pathologique
et de l'individu malade, d'un espace clos et d'un temps incertain,
est, en principe, dénouée. La médecine ne
se donne plus à voir le vrai essentiel sous l'individualité
sensible; elle est devant la tâche de percevoir, et à
l'infini, les événements d'un domaine ouvert. C'est
cela la clinique.
Mais ce schéma n'a été à cette époque
ni radicalisé, ni réfléchi, ni même
établi d'une façon absolument cohérente.
Plus que d'une structure d'ensemble, il s'agit plutôt de
thèmes structuraux qui se juxtaposent sans avoir trouvé
leur fondement. Alors que pour la configuration précédente
(signe-langage) la cohérence était réelle,
bien que souvent en demi-jour, ici, la probabilité est
sans cesse invoquée, comme forme d'explication ou de justification,
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mais le degré de cohérence qu'elle
atteint est faible. La raison n'est pas dans la théorie
mathématique des probabilités, mais dans les conditions
qui pouvaient la rendre applicable: le recensement des faits physiologiques
ou pathologiques comme celui d'une population ou d'une série
d'événements astronomiques n'était pas techniquement
possible à une époque où le champ hospitalier
demeurait encore à ce point en marge de l'expérience
médicale qu'il en apparaissait souvent comme la caricature
ou le miroir déformant. Une maîtrise conceptuelle
de la probabilité en médecine impliquait la validation
d'un domaine hospitalier, qui, à son tour, ne pouvait être
reconnu comme espace d'expérience que par une pensée
déjà probabilitaire. D'où le caractère
imparfait, précaire et partiel du calcul des certitudes,
et le fait qu'il se soit cherché un fondement confus, opposé
à son sens technologique intrinsèque. Ainsi Cabanis
tentait de justifier les instruments, encore en formation, de
la clinique à l'aide d'un concept dont le niveau technique
et théorique appartenait à une sédimentation
bien plus ancienne. Il n'avait laissé de côté
le vieux concept d'incertitude que pour réactiver celui,
guère mieux adapté, de l'imprécise et libre
profusion de la nature. Celle-ci «ne porte rien dans l'exacte
précision: elle semble avoir voulu se conserver une certaine
latitude, afin de laisser aux mouvements qu'elle imprime cette
liberté régulière qui ne leur permet jamais
de sortir de l'ordre, mais qui les rend plus variés et
leur donne plus de grâce» (1). Mais la part importante,
décisive du texte est dans la note qui l'accompagne:«Cette
latitude correspond exactement à celle que l'art peut se
donner dans la pratique, ou plutôt elle en fournit la mesure.»
L'imprécision que Cabanis 'prête aux mouvements de
la nature n'est qu'un vide laissé pour que vienne s'y loger
et s'y fonder l'armature technique d'une perception des cas. En
voici les principaux moments.
1. La complexité de combinaison. -La nosographie du XVIIIe
siècle impliquait une configuration de l'expérience
telle que, aussi brouillés et compliqués que soient
les phénomènes dans leur présentation concrète,
ils relevaient, plus ou moins directement, d'essences dont la
généralité croissante garantissait une complexité
décroissante: la classe était plus simple que l'espèce,
qui l'était toujours plus que la maladie présente,
avec tous ses phénomènes et chacune de leurs modifications
chez un individu donné. A la fin du XVIIIe siècle,
et dans une définition
(1) CABANIS, Du degré de certitude de la médecine
(3e éd., Paris, 1819), p. 125.
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de l'expérience du même type que
celle de Condillac, la simplicité ne se rencontre pas dans
la généralité essentielle, mais au niveau
premier du donné, dans le petit nombre des éléments
indéfiniment répétés. Ce n'est pas
la classe des fièvres qui, grâce à la faible
compréhension de son concept, est principe d'intelligibilité;
mais le petit nombre d'éléments indispensables pour
constituer une fièvre, dans tous les cas concrets où
elle se présente. La variété combinatoire
des formes simples constitue la diversité empirique: «A
chaque cas nouveau, l'on croirait que ce sont des faits nouveaux;
mais ce ne sont que d'autres combinaisons, ce ne sont que d'autres
nuances: dans l'état pathologique, il n'y a jamais qu'un
petit nombre de faits principaux, tous les autres résultent
de leur mélange et de leurs différents degrés
d'intensité. L'ordre dans lequel ils paraissent, leur importance,
leurs rapports divers suffisent pour donner naissance à
toutes les variétés de maladies» (1). Par
conséquent, la complexité des cas individuels n'est
plus à mettre au compte de ces incontrôlables modifications
qui perturbent les vérités essentielles, et contraignent
à ne les déchiffrer que dans un acte de reconnaissance
qui néglige et abstrait; elle peut être saisie et
reconnue en elle-même, dans une fidélité sans
résidu à tout ce qu'elle présente, si on
l'analyse selon les principes d'une combinaison; c'est-à-dire
si on définit l'ensemble des éléments qui
la compose, et la forme de cette composition. Connaître
sera donc restituer le mouvement par lequel la nature associe.
Et c'est en ce sens que la connaissance de la vie et la vie elle-même
obéissent aux mêmes lois de genèse -alors
que
dans la pensée classificatrice, cette coïncidence
ne pouvait exister qu'une seule fois et dans l'entendement divin;
le progrès de la connaissance a maintenant la même
origine et se trouve pris dans le même devenir empirique
que la progression de la vie: «La nature a voulu que la
source de nos connaissances fût la même que celle
de la vie; il faut recevoir des impressions pour vivre; il faut
recevoir des impressions pour connaître» (2) ; et
la loi de développement ici et là, c'est la loi
de combinaison de ces éléments.
2. Le principe de l'analogie. -L'étude combinatoire des
éléments met à jour des formes analogues
de coexistence ou de succession qui permettent d'identifier des
symptômes et des maladies. La médecine des espèces
et des classes en usait également dans le décryptement
des phénomènes pathologiques: on reconnaissait la
ressemblance des troubles d'un cas à l'autre,
(1) Ibid., pp. 86-87.
(2) Ibid., pp. 76-77.
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comme d'une plante à l'autre l'allure
de leurs organes de reproduction. Mais ces analogies ne portaient
jamais que sur des données morphologiques inertes: il s'agissait
de formes perçues dont les lignes générales
étaient superposables, d'un «état inactif
et constant des corps, état étranger à la
nature actuelle de la fonction» (1). Les analogies sur lesquelles
s'appuie le regard clinique pour reconnaître, sur différents
malades, signes et symptômes, sont d'un autre ordre; elles
«consistent dans les rapports qui existent d'abord entre
les parties constituantes d'une' seule maladie et ensuite entre
une maladie connue et une maladie à connaître»
(2). Ainsi comprise, l'analogie n'est plus une ressemblance de
parenté plus ou moins proche et s'effaçant à
mesure qu'on s'éloigne de l'identité essentielle;
c'est un isomorphisme de rapports entre des éléments:
elle porte sur un système de relations et d'actions réciproques,
sur un fonctionnement ou un dysfonctionnement. Ainsi, la difficulté
de respirer est un phénomène qu'on retrouve sous
une morphologie assez peu différente dans la phtisie, l'asthme,
les maladies du coeur, la pleurésie et le scorbut: mais
s'en tenir à une telle ressemblance serait illusoire et
dangereux; l'analogie féconde et qui désigne l'identité
d'un symptôme, c'est un rapport entretenu avec d'autres
fonctions ou d'autres troubles: la faiblesse musculaire (qu'on
retrouve dans l'hydropisie), la lividité du teint (semblable
à celle des obstructions), les taches sur le corps (comme
dans la variole) et le gonflement des gencives (identique à
celui provoqué par l'accumulation du tartre), forment une
constellation où la coexistence des éléments
désigne une interaction fonctionnelle propre au scorbut
(3). C'est l'analogie de ces rapports qui permettra d'identifier
une maladie dans une série de malades.
Mais il y a plus: à l'intérieur d'une même
maladie et chez un seul malade, le principe d'analogie peut permettre
de cerner dans son ensemble la singularité de la maladie.
Les médecins du XVIIIe siècle avaient usé
et abusé, après le concept de sympathie, de la notion
de «complication» qui permettait toujours de retrouver
une essence pathologique puisqu'on pouvait soustraire à
la symptomatique manifeste ce qui, en contradiction avec la vérité
essentielle, était désigné comme interférence.
Ainsi une fièvre gastrique (fièvre, céphalalgie,
soif, sensibilité à l'épigastre)
(1) AUDIBERT-CAILLE, Mémoire sur l'utilité de l'analogie
en médecine (Montpellier, 1814), p. 13.
(2) Ibid., p. 30.
(3) C.-A. BRULLEY, De l'art de conjecturer en médecine
(Paris, 1801), p. 85-87.
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restait conforme à son essence lorsqu'elle
était accompagnée de prostration, de déjections
involontaires, d'un pouls petit et intermittent, d'une gêne
de la déglutition: c'est qu'alors elle est «compliquée»
d'une fièvre adynamique (1). Un usage rigoureux de l'analogie
devait permettre d'éviter un tel arbitraire dans les partages
et les groupements. D'un symptôme à l'autre, en un
même ensemble pathologique, on peut retrouver une certaine
analogie dans leurs rapports avec «les causes externes ou
n ternes qui les produisent» (2). Ainsi pour la péripneumonie
bilieuse dont beaucoup de nosographes faisaient une maladie compliquée
: si on perçoit l'homologie de rapport qui existe entre
la «gastricité» (entraînant symptômes
digestifs et douleurs épigastriques), et l'irritation des
organes pulmonaires qui appelle l'inflammation et tous les troubles
respiratoires, des secteurs symptomatologiques différents
et semblant relever d'essences morbides distinctes permettent
de donner pourtant à la maladie son identité: celle
d'une figure complexe dans la cohérence d'une' unité,
et non d'une réalité mixte faite d'essences croisées.
3. La perception des fréquences. -La connaissance médicale
n'aura de certitude qu'à proportion du nombre de cas sur
lesquels son examen aura porté: cette certitude «sera
entière si on l'extrait d'une masse de probabilité
suffisante» ; mais s'il n'est point «la déduction
rigoureuse» de cas assez nombreux, le savoir «reste
dans l'ordre des conjectures et des vraisemblances; il n'est plus
que l'expression simple des observations particulières»
(3). La certitude médicale se constitue non pas à
partir de l'individualité complètement observée,
mais d'une multiplicité entièrement parcourue de
faits individuels.
Par sa multiplicité, la série devient porteuse d'un
indice de convergence. L'hémoptysie était placée
par Sauvages dans la classe des hémorragies, et la phtisie
dans celle des fièvres: répartition conforme à
la structure des phénomènes, et qu'aucune conjonction
symptomatique ne pouvait mettre en question. Mais si l'ensemble
phtisie-hémoptysie (malgré bien des dissociations
selon les cas, les circonstances, les moments) atteint dans la
série totale une certaine densité quantitative,
leur appartenance deviendra, au-delà de toute rencontre
ou de toute lacune, en dehors même de l'allure apparente
des phénomènes, relation
(1) Ph. PINEL, Médecine clinique, p. 78.
(2) AUDIBERT-CAILLE, loc. cit., p. 31.
(3) C.-L. DUMAS, Discours sur les progrès futurs de la
science de l'homme (Montpellier, an XII), p. 28.
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essentielle: «C'est dans l'étude
des phénomènes les plus fréquents, dans la
méditation de l'ordre de leurs rapports et de leur succession
régulière que l'on trouve les bases des lois générales
de la nature» (1).
Les variations individuelles s'effacent spontanément par
intégration. Dans la médecine des espèces,
cet effacement des modifications singulières n'était
assuré que par une opération positive: pour accéder
à la pureté de l'essence, il fallait déjà
la posséder et oblitérer par elle le contenu trop
riche de l'expérience; il fallait, par un choix primitif,
«distinguer ce qui est constant de ce qui s'y trouve de
variable, et l'essentiel de ce qui n'est que purement accidentel»
(2). Les variations, dans l'expérience clinique, on ne
les écarte pas, elles se répartissent d'elles-mêmes;
elles s'annulent dans la configuration générale,
parce qu'elles s'intègrent au domaine de probabilité;
jamais elles ne tombent hors limites, aussi«inattendues»,
aussi«extraordinaires» qu'elles soient; l'anormal
est encore une forme de régularité: «L'étude
des monstres ou des monstruosités de l'espèce humaine
nous donne une idée des ressources fécondes de la
nature et des écarts auxquels elle peut se livrer»
(3).
Il faut bien alors abandonner l'idée d'un Spectateur idéal
et transcendant dont le génie ou la patience des observateurs
réels saurait plus ou moins s'approcher. Le seul observateur
normatif, c'est la totalité des observateurs: leurs erreurs
de perspectives individuelles se répartissent en un ensemble
qui a ses pouvoirs propres d'indication. Leurs divergences même
laissent apparaître, en ce noyau où, malgré
tout, elles se recoupent, le profil d'irrécusables identités:
«Plusieurs observateurs ne voient jamais le même fait
de manière identique, à moins que la nature ne leur
ait réellement offert de la même manière.»
Dans l'ombre, et sous un vocabulaire approché, des notions
circulent, où on peut reconnaître le calcul d'erreur,
l'écart, les limites, la valeur de la moyenne. Toutes indiquent
que la visibilité du champ médical prend une structure
statistique et que la médecine se donne pour champ perceptif
non plus un jardin d'espèces, mais un domaine d'événements.
Mais rien encore n'est formalisé. Et curieusement, c'est
dans l'effort pour penser un calcul des probabilités médicales
que l'échec va se dessiner, et les raisons de l'échec
apparaître.
(1) F.-J. DOUBLE, Séméiologie générale
(Paris, 1811), t. I, p. 33.
(2) ZIMMERMANN, Traité de l'expérience, t. I, p.
146.
(3) F.-J. DOUBLE, Séméiologie générale,
t. I, p. 33.
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Echec qui ne tient pas, en son principe, à
une ignorance, ou à un usage trop superficiel de l'instrument
mathématique (1), mais à l'organisation du champ.
4. Le calcul des degrés de certitude. -«Si l'on découvre
un jour dans le calcul des probabilités une méthode
qui puisse convenablement s'adapter aux objets compliqués,
aux idées abstraites, aux éléments variables
de la médecine et de la physiologie, on y produira bientôt
le plus haut degré de certitude où les sciences
puissent parvenir» (2). Il s'agit d'un calcul qui, d'entrée
de jeu, vaut à l'intérieur du domaine des idées,
étant à la fois principe de leur analyse en éléments
constituants, et méthode d'induction à partir des
fréquences; il se donne d'une façon ambiguë,
comme décomposition logique et arithmétique de l'approximation.
C'est qu'en effet la médecine de la fin du XVIIIe siècle
n'a jamais su si elle s'adressait à une série de
faits dont les lois d'apparition et de convergence devaient être
déterminées par la seule étude des répétitions,
ou si elle s'adressait à un ensemble de signes, de symptômes
et de manifestations dont la cohérence devait être
cherchée dans une structure naturelle. Elle a sans cesse
hésité entre une pathologie des phénomènes
et une pathologie des cas. C'est pourquoi le calcul des degrés
de probabilité a été aussitôt confondu
avec l'analyse des éléments symptomatiques: d'une
façon bien étrange, c'est le signe en tant qu'élément
d'une constellation qui s'est trouvé affecté, par
une sorte de droit de nature, d'un coefficient de probabilité.
Or ce qui lui donnait sa valeur de signe n'était pas une
arithmétique des cas, c'était sa liaison avec un
ensemble de phénomènes. Sous une apparence mathématique,
on jaugeait de la stabilité d'une figure. Le terme de «degré
de certitude» prélevé chez les mathématiciens
désignait, par une arithmétique fruste, le caractère
plus ou moins nécessaire d'une implication.
Un exemple simple permettra de saisir sur le vif cette fondamentale
confusion. Brulley rappelle le principe formulé dans l'Ars
conjectandi de Jacques Bernoulli, que toute certitude peut être
«considérée comme un tout divisible en autant
de probabilités qu'on voudra» (3). Ainsi la certitude
de la grossesse chez une femme peut se diviser en 8 degrés:
la disparition des
(1) BRULLEY, par exemple, connaît bien les textes de Bernoulli,
de Condorcet, S'Gravesandy, Essai sur l'Art de conjecturer en
médecine (Paris, an X), pp. 35-37.
(2) C.-L. DUMAS, loc. cit., p. 29.
(3) C.-A. BRULLEY, loc. cit., pp. 26-27.
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règles; les nausées et le vomissement
au premier mois; au second, l'augmentation du volume de la matrice;
augmentation plus considérable encore au 3e mois; puis
apparition de la matrice au-dessus des os du pubis; le 6e degré,
c'est, au 5e mois, la saillie de toute la région hypogastrique;
le 7e, c'est le mouvement spontané du foetus, qui frappe
la surface interne de la matrice; enfin, le 8e degré de
certitude est constitué, au début du dernier mois,
par les mouvements de ballottement et de déplacement (1).
Chacun des signes porte donc en lui-même un huitième
de certitude: la succession des quatre premiers constitue une
demi-certitude «qui forme le doute proprement dit, et peut
être envisagé comme une espèce d'équilibre»;
au-delà commence la vraisemblance (2). Cette arithmétique
de l'implication vaut pour les indications curatives comme pour
les signes diagnostiques. Un malade qui avait consulté
Brulley voulait se faire opérer de la pierre; en faveur
de l'intervention, deux «probabilités favorables»
: le bon état de la vessie, le petit volume de la pierre;
mais contre elles, quatre probabilités défavorables:
«le malade est sexagénaire; il est du sexe masculin;
il a un tempérament bilieux; il est atteint d'une maladie
de peau». Or le sujet n'a pas voulu entendre cette arithmétique
simple; il n'a pas survécu à l'opération.
On veut pondérer par une arithmétique des cas une
appartenance de structure logique; on suppose qu'entre le phénomène
et ce qu'il signifie, le lien est le même qu'entre l'événement
et la série dont il fait partie. Cette confusion n'est
possible que par les vertus ambiguës de la notion d'analyse
dont les médecins à tout instant se réclament:
«Sans l'analyse, ce fil emblématique de dédale,
nous ne pourrions souvent, à travers les routes tortueuses,
aborder l'asile de la vérité» (3). Or, cette
analyse est définie selon le modèle épistémologique
des mathématiques et selon la structure instrumentale de
l'idéologie. Comme instrument, elle sert à définir,
dans son ensemble complexe, le système des implications:
«Par cette méthode, on décompose, on dissèque
un sujet, une idée composée; on examine séparément
les parties les unes après les autres; les plus essentielles
d'abord, puis celles qui le sont moins, avec leurs divers rapports;
on s'élève à l'idée la plus simple»;
mais d'après le modèle mathématique, cette
analyse devait servir à déterminer une inconnue:
«On examine
(1) Ibid., pp. 27-30.
(2) Ibid., pp. 31-32.
(3) ROUCHER-DERATTE, Leçons sur l'art d'observer (Paris,
1807), p. 53.
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le mode de composition, la manière dont
il s'est opéré, et par là, on parvient du
connu à l'inconnu, et cela par l'usage de l'induction»
(1).
Selle disait de la clinique qu'elle n'était guère
«que l'exercice même de la médecine auprès
du lit des malades», et que, dans cette mesure, elle s'identifiait
avec «la médecine pratique proprement dite»
(2). Beaucoup plus qu'une reprise du vieil empirisme médical,
la clinique est la vie concrète, une des applications premières
de l'Analyse. Aussi bien, tout en éprouvant son opposition
aux systèmes et aux théories, reconnaît-elle
son immédiate parenté avec la philosophie: «Pourquoi
séparer la science des médecins de celle des philosophes?
Pourquoi distinguer deux études qui se confondent par une
origine et une destination communes?» (3). La clinique ouvre
un champ rendu «visible» par l'introduction dans le
domaine pathologique de structures grammaticales et probabilitaires.
Celles-ci peuvent être historiquement datées, puisqu'elles
sont contemporaines de Condillac et de ses successeurs. Avec elles
la perception médicale se libère du jeu de l'essence
et des symptômes, et de celui, non moins ambigu, de l'espèce
et des individus: la figure disparaît, qui faisait pivoter
le visible et l'invisible selon le principe que le malade cache
et montre à la fois la spécificité de 'sa
maladie. Un domaine de claire visibilité s'ouvre pour le
regard.
Mais lui-même, ce domaine, et ce qui, fondamentalement,
le rend visible, ne sont-ils pas à double entente? Ne reposent-ils
pas sur des figures qui se chevauchent et l'une l'autre s'esquivent?
Le modèle grammatical, acclimaté dans l'analyse
des signes, reste implicite et enveloppé sans formalisation
au fond du mouvement conceptuel: il s'agit d'un transfert des
formes de l'intelligibilité. Le modèle mathématique
est toujours explicite et invoqué; il est présent
comme principe de cohérence d'un processus conceptuel qui
s'est accompli hors de lui: il s'agit de l'apport de thèmes
de formalisation. Mais cette ambiguïté fondamentale
n'est pas éprouvée comme telle. Et le regard qui
se pose sur ce domaine apparemment libéré a paru,
un temps, un regard heureux.
(1) Ibid., p. 53.
(2) SELLE, Introduction à l'étude de la nature (trad.
fr., Paris, an III), p. 229.
(3) C.-L. DUMAS, loc. cit., p. 21.
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