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CHAPITRE VIII
Ouvrez Quelques Cadavres
Très tôt, les historiens ont rattaché
le nouvel esprit médical à la découverte
de l'anatomie pathologique; elle paraissait le définir
pour l'essentiel, le porter et le recouvrir, en former à
la fois l'expression la plus vive et la plus profonde raison;
les méthodes de l'analyse, l'examen clinique, et jusqu'à
la réorganisation des écoles et des hôpitaux
semblaient lui emprunter leur signification. «Une époque
toute nouvelle pour la médecine vient de commencer en France...
; l'analyse appliquée à l'étude des phénomènes
physiologiques, un goût éclairé pour les écrits
de l'Antiquité, la réunion de la médecine
et de la chirurgie, l'organisation des écoles cliniques
ont opéré cette étonnante révolution
caractérisée par les progrès de l'anatomie
pathologique» (1). Celle-ci recevait le curieux privilège
de venir, au dernier moment du savoir, donner les principes premiers
de sa positivité.
Pourquoi cette inversion chronologique? Pourquoi le temps aurait-il
déposé au terme du parcours ce qui était
contenu au départ, ouvrant le chemin et le justifiant déjà?
Pendant 150 ans, on a répété la même
explication: la médecine n'a pu trouver accès à
ce qui la fondait scientifiquement, qu'en faisant, avec lenteur
et prudence, le tour d'un obstacle majeur, celui que la religion,
la morale et d'obtus préjugés opposaient à
l'ouverture des cadavres. L'anatomie pathologique n'a vécu
que d'une vie de pénombre, aux frontières de l'interdit,
et grâce à ce courage des savoirs clandestins qui
endurent la malédiction; on ne disséquait qu'à
la faveur de douteux crépuscules, dans la grande peur des
morts: «au point du jour, aux approches de la nuit»,
Valsalva «se
(1) P. RAYER, Sommaire d'une histoire abrégée de
l'anatomie pathologique (Paris, 1818), introd., p. V.
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glissait furtivement dans les cimetières,
pour y étudier à loisir les progrès de la
vie et de la destruction» ; on vit à son tour Morgagni
«fouiller la tombe des morts et plonger son scalpel dans
des cadavres dérobés au cercueil» (1). Puis
vinrent les Lumières; la mort eut droit à la clarté
et devint pour l'esprit philosophique objet et source de savoir:
«Lorsque la philosophie introduisit son flambeau au milieu
des peuples civilisés, il fut enfin permis de porter un
regard scrutateur dans les restes inanimés du corps humain,
et ces débris, naguère la vile proie des vers, devinrent
la source féconde des vérités les plus utiles»
(2). Belle transmutation du cadavre: un respect terne le condamnait
à la pourriture, au travail noir de la destruction; dans
la hardiesse du geste qui ne viole que pour mettre à jour,
le cadavre devient le plus clair moment dans les figures de la
vérité. Le savoir file où se formait la larve.
Cette reconstitution est historiquement fausse. Morgagni, au milieu
du XVIIIe siècle, n'a pas eu de difficulté à
faire ses autopsies; Hunter non plus, quelques années plus
tard; les conflits racontés par son biographe sont de l'ordre
de l'anecdote et n'indiquent aucune opposition de principe (3).
La clinique de Vienne, depuis 1754, comportait une salle de dissection,
comme celle de Pavie que Tissot organise; Desault, à l'Hôtel-Dieu,
peut librement «démontrer sur le corps privé
de vie les altérations qui avaient rendu l'art inutile»
(4). Qu'il suffise de rappeler l'article 25 du décret de
Marly: «Enjoignons aux magistrats et aux directeurs des
hôpitaux de fournir les cadavres aux professeurs pour faire
les démonstrations d'anatomie, et pour enseigner les opérations
de chirurgie» (5). Donc, point de pénurie de cadavres
au XVIIIe siècle, pas de sépultures violées
ni de messes noires anatomiques; on est dans le plein jour de
la dissection. Par une illusion fréquente au XIXe siècle,
et à laquelle Michelet a imposé les dimensions d'un
mythe, l'histoire à la fin de l'Ancien Régime les
couleurs du Moyen Age en ses dernières années, confondu
avec les déchirements de la Renaissance les problèmes
et les débats de l'Aufklärung.
Dans l'histoire de la médecine, cette illusion a un sens
précis; elle fonctionne comme justification rétrospective:
si les vieilles croyances ont eu, si longtemps, un tel pouvoir
d'interdiction,
(1) ROSTAN, Traité élémentaire de diagnostic,
de pronostic, d'indications thérapeutiques (Paris, 1826),
t. I, p. 8.
(2) J.-L. ALIBERT, Nosologie naturelle (Paris, 1817), Préliminaire,
I, p. LVI.
(3) Cf. l'histoire de l'autopsie du géant, in D’OTTLEY,
Vie de John Hunter, in Oeuvres complètes de J. HUNTER (trad.
fr., Paris, 1839), t. I., p. 126.
(4) M.-A. PETIT ,Eloge de Desault (1795), in Médecine du
coeur, p. 108.
(5) Cf. GILIBERT, loc. cit., p. 100.
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c'est que les médecins devaient éprouver,
du fond de leur appétit scientifique, le besoin refoulé
d'ouvrir des cadavres. Là est le point de l'erreur, et
la raison silencieuse qui l'a fait, si constamment, commettre:
du jour où il fut admis que les lésions expliquaient
les symptômes, et que l'anatomie pathologique fondait la
clinique, il fallut bien convoquer une histoire transfigurée,
où l'ouverture des cadavres, au moins à titre d'exigence
scientifique, précédait l'observation, enfin positive,
des malades; le besoin de connaître le mort devait exister
déjà quand apparaissait le souci de comprendre le
vif. De toutes pièces, on a donc imaginé une conjuration
noire de la dissection, une église de l'anatomie militante
et souffrante, dont l'esprit caché aurait permis la clinique
avant de faire surface lui-même dans la pratique régulière,
autorisée et diurne de l'autopsie.
Mais la chronologie n'est pas ployable : Morgagni publie son De
sedibus en 1760, et par l'intermédiaire du Sepulchretum
de Bonet, se situe dans la grande filiation de Valsalva ; Lieutaud
en donne un résumé en 1767. Le cadavre fait partie,
sans contestation religieuse ni morale, du champ médical.
Or, Bichat et ses contemporains ont le sentiment, quarante ans
plus tard, de redécouvrir l'anatomie pathologique par-delà
une zone d'ombre. Un temps de latence sépare le texte de
Morgagni, comme la découverte d'Auenbrugger, de leur utilisation
par Bichat et par Corvisart: quarante années qui sont celles
où s'est formée la méthode clinique. C'est
là, non dans les vieilles hantises, que gît le point
de refoulement: la clinique, regard neutre posé sur les
manifestations, les fréquences et les chronologies, préoccupée
d’apparenter les symptômes et d’en saisir le
langage, était, par sa structure, étrangère
à cette investigation des corps muets et intemporels; les
causes ou les sièges la laissaient indifférente:
histoire, non pas géographie. Anatomie et clinique ne sont
pas de même esprit: aussi étrange que cela puisse
paraître maintenant qu’est établie et enfoncée
loin dans le temps la cohérence anatomo-clinique, c’est
une pensée clinicienne qui pendant quarante ans a empêché
la médecine d’entendre la leçon de Morgagni.
Le conflit n’est pas entre un jeune savoir et de vieilles
croyances, mais entre deux figures du savoir. Pour que, de l’intérieur
de la clinique se dessine et s’impose le rappel de l’anatomie
pathologique, il faudra un mutuel aménagement: ici, l'apparition
de nouvelles lignes géographiques, et là une nouvelle
façon de lire le temps. Aux termes de cette litigieuse
structuration, la connaissance de la vive et douteuse maladie
pourra s'aligner sur la blanche visibilité des morts.
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Rouvrir Morgagni ne signifiait pas cependant
pour Bichat rompre avec l'expérience clinique qu'on venait
d'acquérir. Au contraire, la fidélité à
la méthode des cliniciens demeure l'essentiel, et même
au-delà d'elle, le souci, qu'il partage avec Pinel, de
donner fondement il une classification nosologique. Paradoxalement
le retour aux question du De sedibus se fait à partir d'un
problème de groupement des symptômes et de mise en
ordre des maladies.
Comme le Sepulchretum et beaucoup de traités du XVIIe et
du XVIIIe siècle, les lettres de Morgagni assuraient la
spécification des maladies par une répartition locale
de leurs symptômes ou de leur point d'origine; la dispersion
anatomique était le principe directeur de l'analyse nosologique
: la frénésie appartenait, comme l'apoplexie, aux
maladies de la tête; asthme, péri pneumonie et hémoptysie
formaient des espèces proches parce que localisées
toutes trois dans la poitrine. La parenté morbide reposait
sur un principe de voisinage organique: l'espace qui la définissait
était local. La médecine des classifications puis
la clinique avaient détaché l'analyse pathologique
de ce régionalisme, et constitué pour elle un espace
à la fois plus complexe et plus abstrait, où il
était question d'ordre, de successions, de coïncidences
et d'isomorphismes.
La découverte majeure du Traité des membranes, systématisée
ensuite dans l'Anatomie générale, c'est un principe
de déchiffrement de l'espace corporel qui est à
la fois intra-organique, inter-organique et trans-organique. L'élément
anatomique a cessé de définir la forme fondamentale
de la spatialisation et de commander, par une relation de voisinage,
les chemins de la communication physiologique ou pathologique;
il n'est plus qu'une forme seconde d'un espace primaire qui, par
enroulement, superposition, épaississement, le constitue.
Cet espace fondamental est tout entier défini par la minceur
du tissu; l'Anatomie générale en dénombre
21 : le cellulaire, le nerveux de la vie animale, le nerveux de
la vie organique, l'artériel, le veineux, celui des vaisseaux
exhalants, celui des absorbants, l'osseux, le médullaire,
le cartilagineux, le fibreux, le fibro-cartilagineux, le musculaire
animal, le musculaire, le muqueux, le séreux, le synovial,
le glanduleux, le dermoïde, l'épidermoïde et
le pileux. Les membranes sont des individualités tissulaires
qui, malgré leur ténuité souvent extrême,
ne «se lient que par des rapports
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indirects d'organisation avec les parties voisines»
(1) ; un regard global les confond souvent avec l'organe qu'elles
enveloppent ou définissent; on a fait l'anatomie du coeur
sans distinguer le péricarde, celle du poumon sans isoler
la plèvre; on a confondu le péritoine et les organes
gastriques (2). Mais on peut et on doit faire l'analyse de ces
volumes organiques en surfaces tissulaires si on veut comprendre
la complexité du fonctionnement et des altérations:
les organes creux sont garnis de membranes muqueuses, couvertes
«d'un fluide qui en humecte habituellement la surface libre
et que fournissent des petites glandes inhérentes à
leur structure» ; le péricarde, la plèvre,
le péritoine, l'arachnoïde sont des membranes séreuses
«caractérisées par le fluide lymphatique qui
les lubrifie sans cesse et qui est séparé par exhalation
de la masse de sang» ; le périoste, la dure-mère,
les aponévroses sont formés à partir de membranes
«qu'aucun fluide n'humecte» et «que compose
une fibre blanche analogue aux tendons» (3).
A partir des seuls tissus, la nature travaille avec une extrême
simplicité de matériaux. Ils sont les éléments
des organes, mais ils les traversent, les apparentent, et, au-dessus
d'eux, constituent de vastes «sytèmes» où
le corps humain trouve les formes concrètes de son unité.
Il y aura autant de systèmes que de tissus: en eux l'individualité
complexe, inépuisable des organes, se dissout, et, d'un
coup, se simplifie. Ainsi la nature se montre «uniforme
partout dans ses procédés, variable seulement dans
leurs résultats, avare des moyens qu'elle emploie, prodigue
des effets qu'elle obtient, modifiant de mille manières
quelques principes généraux» (4). Entre les
tissus et les systèmes, les organes apparaissent comme
de simples replis fonctionnels, entièrement relatifs, dans
leur rôle ou dans leurs troubles, aux éléments
dont ils sont constitués et aux ensembles dans lesquels
ils sont pris. Il faut analyser leur épaisseur et la projeter
sur deux surfaces: celle, particulière, de leurs membranes,
et celle générale des systèmes. Et, au principe
de diversification selon les organes qui commandait l'anatomie
de Morgagni et de ses prédécesseurs, Bichat substitue
un principe d'isomorphisme des tissus fondé sur «l'identité
simultanée de la conformation extérieure, de la
structure, des propriétés vitales et des fonctions»
(5).
(1) X. BICHAT, Traité des membranes (éd. de 1827,
avec notes de MAGENDIE), p. 6.
(2) Ibid., p. 1.
(3) Ibid., pp. 6-8.
(4) Ibid., p. 2.
(5) Ibid., p. 5.
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Deux perceptions structuralement très
différentes: Morgagni veut percevoir sous la surface corporelle
les épaisseurs des organes dont les figures variées
spécifient la maladie; Bichat veut réduire les volumes
organiques à de grandes surfaces tissulaires homogènes,
à des plages d'identité où les modifications
secondaires trouveront leurs parentés fondamentales. Bichat
impose, dans le Traité des membranes, une lecture diagonale
du corps qui se fait selon des nappes de ressemblances anatomiques,
qui traversent les organes, les enveloppent, les divisent, les
composent et les décomposent, les analysent et en même
temps les lient. Il s'agit bien du même mode de perception
que celui emprunté par la clinique à la philosophie
de Condillac: la mise à jour d'un élémentaire
qui est en même temps un universel, et une lecture méthodique
qui, en parcourant les formes de la décomposition, décrit
les lois de la composition. Bichat est, au sens strict, un analyste:
la réduction du volume organique à l'espace tissulaire
est probablement, de toutes les applications de l'Analyse, la
plus proche du modèle mathématique qu'elle s'était
donné. L 'oeil de Bichat est un oeil de clinicien parce
qu'il donne un privilège épistémologique
absolu au regard de surface.
Le prestige très tôt acquis par le Traité
des membranes tient paradoxalement à ce qui le sépare,
pour l'essentiel, de Morgagni, et le situe dans le droit fil de
l'analyse clinique: analyse à laquelle il apporte cependant
un alourdissement de sens.
Regard de surface, celui de Bichat ne l'est pas exactement au
sens où l'était l'expérience clinique. La
plage tissulaire n'est plus du tout ce tableau taxinomique où
viennent se ranger les événements pathologiques
offerts à la perception; elle est un segment d'espace lui-même
perceptible auquel on peut rapporter les phénomènes
de la maladie. La superficialité prend corps désormais
grâce à Bichat dans les surfaces réelles des
membranes. Les nappes tissulaires forment le corrélat perceptif
de ce regard de surface qui définissait la clinique. La
surface, structure du regardant, est devenue figure du regardé,
par un décalage réaliste où le positivisme
médical va trouver son origine.
D'où l'allure que prit à son départ l'anatomie
pathologique: celle d'un fondement enfin objectif, réel
et indubitable d'une description des maladies: «Une nosographie
fondée sur l'affection
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des organes sera nécessairement invariable»
(1). En effet, l'analyse tissulaire permet d'établir, au-dessus
des répartitions géographiques de Morgagni, des
formes pathologiques générales; on verra se dessiner
à travers l'espace organique de grandes familles de maladies,
ayant les mêmes symptômes majeurs et le même
type d'évolution. Toutes les inflammations des membranes
séreuses se reconnaissant à leur épaississement,
à la disparition de leur transparence, à leur couleur
blanchâtre, à leurs altérations granuleuses,
aux adhérences qu'elles forment avec les tissus adjacents.
Et de même que les nosologies traditionnelles commençaient
par une définition des classes les plus générales,
l'anatomie pathologique débutera par «une histoire
des altérations communes à chaque système»
quels que soient l'organe ou la région affectés
(2). A l'intérieur de chaque système, il faudra
ensuite restituer l'allure que prennent selon le tissu les phénomènes
pathologiques. L'inflammation, qui a la même structure dans
toutes les membranes séreuses, ne les attaque pas toutes
avec la même facilité et ne s'y développe
pas selon la même vitesse: par ordre décroissant
de susceptibilité, on a la plèvre, le péritoine,
le péricarde, la tunique vaginale et enfin l'arachnoïde
(3). La présence de tissus de même texture à
travers l'organisme permet de lire de maladie à maladie
des ressemblances, des parentés, bref tout un système
de communications qui est inscrit dans la configuration profonde
du corps. Cette configuration, non locale, est faite d'un emboîtement
de généralités concrètes, de tout
un système organisé d'implications. Elle a, au fond,
la même armature logique que la pensée nosologique.
Et par-delà la clinique dont il part et qu'il veut fonder,
Bichat retrouve non la géographie des organes, mais l'ordre
des classifications. L'anatomie pathologique a été
ordinale avant d'être localisatrice.
Elle donnait pourtant à l'Analyse une valeur nouvelle et
décisive, montrant, à l'inverse des cliniciens,
que la maladie n'est l'objet passif et confus auquel il faut l'appliquer
que dans la mesure où elle est déjà et par
elle-même le sujet actif qui l'exerce impitoyablement sur
l'organisme. Si la maladie est à analyser, c'est qu'elle
est elle-même analyse; et la décomposition idéologique
ne peut être que la répétition dans la conscience
du médecin de celle qui sévit dans le corps du malade.
Bien que
(1) Anatomie pathologique (Paris, 1825), p. 3.
(2) Anatomie générale (Paris, 1801), t. I, avant-propos,
p. XCVII.
(3) Anatomie pathologique, p. 39.
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Van Horne, dans la seconde moitié du XVIIe
siècle, les ait distinguées, beaucoup d'auteurs,
comme Lieutaud, confondaient encore arachnoïde et pie-mère.
L'altération les sépare clairement; sous l'effet
de l'inflammation, la pie-mère rougit, montrant qu'elle
est toute tissue de vaisseaux; elle est alors plus dure et plus
sèche; l'arachnoïde devient d'un blanc plus dense,
et se couvre d'une exsudation visqueuse; elle seule peut contracter
des hydropisies (1). Dans la totalité organique du poumon,
la pleurésie n'attaque que la plèvre; la péripneumonie,
le parenchyme; les toux catarrhales, les membranes muqueuses (2).
Dupuytren a montré que l'effet des ligatures n'est pas
homogène dans toute l'épaisseur du canal artériel:
dès qu'on serre, les tuniques moyennes et internes cèdent
et se divisent; seule résiste la tunique celluleuse, la
plus extérieure pourtant, parce que sa structure est plus
serrée (3). Le principe de l'homogénéité
tissulaire qui assure les types pathologiques généraux
a pour corrélatif un principe de division réelle
des organes sous l'effet des altérations morbides.
L'anatomie de Bichat fait bien plus que de donner un champ d'application
objective aux méthodes de l'analyse; il fait de l'analyse
un moment essentiel du processus pathologique. Il la réalise
à l'intérieur de la maladie, dans la trame de son
histoire. Rien, en un sens, n'est plus éloigné du
nominalisme implicite de la méthode clinique, où
l'analyse portait sinon sur des mots, du moins sur des segments
de perception toujours susceptibles d'être transcrits dans
un langage; il s'agit maintenant d'une analyse engagée
dans une série de phénomènes réels
et jouant de manière à dissocier la complexité
fonctionnelle en simplicités anatomiques; elle libère
des éléments qui pour avoir été isolés
par abstraction n'en sont pas moins réels et concrets;
dans le, coeur, elle fait apparaître le péricarde,
dans le cerveau l'arachnoïde, dans l'appareil intestinal
les muqueuses. L'anatomie n'a pu devenir pathologique que dans
la mesure où le pathologique anatomise spontanément.
La maladie, autopsie dans la nuit du corps, dissection sur le
vif.
L'enthousiasme que Bichat et ses disciples ont tout de suite ressenti
pour la découverte de l'anatomie pathologique prend là
son sens: ils ne retrouvaient pas Morgagni par-delà Pinel
ou Cabanis; ils retrouvaient l'analyse dans le corps lui-même;
(1) Traite des membranes, pp. 213-264.
(2) Anatomie pathologique, p. 12.
(3) Cité in LALLEMAND, Recherches anatomo-pathologiques
sur l'encéphale (Paris, 1820), t. I, p. 88.
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ils mettaient à jour, dans la profondeur
des choses, l'ordre des surfaces; ils définissaient pour
la maladie un système de classes analytiques où
l'élément de la décomposition pathologique
était principe de généralisation des espèces
morbides. On passait d'une perception analytique à la perception
des analyses réelles. Et tout naturellement Bichat a reconnu
dans sa découverte un événement symétrique
à celle de Lavoisier: «La chimie a ses corps simples
qui forment par les combinaisons diverses dont ils sont susceptibles
les corps composés... De même, l'anatomie a ses tissus
simples qui... par leurs combinaisons forment les organes»
(1). La méthode de la nouvelle anatomie est bien, comme
celle de la chimie, l'analyse: mais une analyse détachée
de son support linguistique, et définissant la divisibilité
spatiale des choses plus que la syntaxe verbale des événements
et des phénomènes.
D'où la réactivation paradoxale de la pensée
classificatrice au début du XIXe siècle. Loin que
l'anatomie pathologique, qui allait en avoir raison quelques années
plus tard, dissipe le vieux projet nosologique, elle lui donne
une vigueur nouvelle, dans la mesure où elle semble lui
apporter un fondement solide: l'analyse réelle selon des
surfaces perceptibles.
On s'est étonné souvent que Bichat ait cité,
au principe de sa découverte, un texte de Pinel -Pinel
qui jusqu'à la fin de sa vie devait rester sourd aux leçons
essentielles de l'anatomie pathologique. Dans la première
édition de la Nosographie, Bichat avait pu lire cette phrase
qui fut pour lui comme un éclair: «Qu'importe que
l'arachnoïde, la plèvre, le péritoine résident
dans différentes régions du corps puisque ces membranes
ont des conformités générales de structure?
N'éprouvent-elles pas des lésions analogues dans
l'état de phlegmasie?» (2). C'était là
en effet une des premières définitions du principe
d'analogie appliqué à la pathologie tissulaire;
mais la dette de Bichat à l'égard de Pinel est plus
grande encore, puisqu'il trouvait formulées, mais non remplies
dans la Nosographie, les exigences auxquelles devait répondre
ce principe d'isomorphisme: celle d'une analyse à valeur
classificatrice qui permette une mise en ordre générale
du tableau nosologique. Dans l'ordonnance des maladies, Bichat
fait place d'abord aux «altérations communes à
chaque système», quels que soient l'organe ou la
région affectés; mais il n'accorde cette forme générale
(1) Anatomie générale, t. I, p. LXXIX.
(2) PINEL, Nosographie philosophique, I, p. XXVIII.
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qu'aux inflammations et aux squirres; les autres
altérations sont régionales, et doivent être
étudiées organe par organe (1). La localisation
organique n'intervient qu'à titre de méthode résiduelle
là où ne peut jouer la règle de l'isomorphisme
tissulaire; Morgagni n'est réutilisé qu'à
défaut d'une lecture plus adéquate des phénomènes
pathologiques. Laënnec estime que cette meilleure lecture
deviendra possible avec le temps: «On pourra prouver un
jour que presque tous les modes de lésion peuvent exister
dans toutes les parties du corps humain et qu'ils ne présentent
dans chacune d'elles que de légères modifications»
(2). Bichat lui-même n'a peut-être pas eu assez confiance
dans sa découverte destinée cependant à «changer
la face de l'anatomie pathologique» ; il a réservé,
pense Laënnec, une part trop belle à la géographie
des organes à laquelle il suffit d'avoir recours pour analyser
les troubles de forme et de position (luxations, hernies), et
les troubles de nutrition, les atrophies et hypertrophies; peut-être
même un jour pourra-t-on considérer comme de même
famille pathologique les hypertrophies du coeur et celles de l'encéphale.
En revanche Laënnec analyse, sans limites régionales,
les corps étrangers et surtout les altérations de
texture, qui ont la même typologie dans tous les ensembles
tissulaires: ce sont toujours soit des solutions de continuité
(plaies, fractures), soit des accumulations ou extravasations
de liquides naturels (tumeurs graisseuses ou apoplexie), soit
des inflammations comme dans la pneumonie ou la gastrite, soit
enfin des développements accidentels de tissus qui n'existaient
pas avant la maladie. C'est le cas des squirres et des tubercules
(3). A l'époque de Laënnec, Alibert, sur le modèle
des chimistes, tente d'établir une nomenclature médicale:
les terminaisons en ose désignent les formes générales
de l'altération (gastroses, leucoses, entéroses),
celles en ite désignent les irritations des tissus, celle
en rhée, les épanchements, etc. Et dans ce seul
projet de fixer un vocabulaire méticuleux et analytique,
il confond sans scandale (parce que c'était encore conceptuellement
possible) les thèmes d'une nosologie de type botanique,
ceux de la localisation à la manière de Morgagni,
ceux de la description clinique et ceux de l'anatomie pathologique:
«Je me sers de la méthode des botanistes déjà
proposée par Sauvages... méthode qui consiste à
rapprocher des objets qui ont de l'affinité et à
déposer ceux
(1) Anatomie générale, t. I, p. XCVII-XCVIII.
(2) R. LAËNNEC, Dictionnaire des Sciences médicales,
article «Anatomie pathologique» (II, p. 49).
(3) Ibid., 450-452.
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qui n'ont aucune analogie. Pour arriver à
ce classement philosophique, pour lui donner des bases fixes et
invariables, j'ai groupé les maladies d'après les
organes qui en sont le siège spécial. On verra que
c'était l'unique moyen de trouver les caractères
qui ont le plus de valeur pour le médecin clinique»
(1).
Mais comment est-il possible d'ajuster la perception anatomique
à la lecture des symptômes? Comment un ensemble simultané
de phénomènes spatiaux pourrait-il fonder la cohérence
d'une série temporelle qui lui est, par définition,
tout entière antérieure? Depuis Sauvages jusqu'à
Double, l'idée même d'un fondement anatomique de
la pathologie a eu ses adversaires, tous convaincus que les lésions
visibles du cadavre ne pouvaient pas désigner l'essence
de l'invisible maladie. Comment, dans un ensemble lésionnel
complexe, distinguer l'ordre essentiel de la série des
effets? Les adhérences du poumon sur le corps d'un pleurétique
sont-elles un des phénomènes de la maladie elle-même,
ou une conséquence mécanique de l'irritation (2)?
Même difficulté à situer le primitif et le
dérivé: dans un squirre du pylore, on trouve des
éléments squirreux dans l'épiploon et le
mésentère; où situer le fait pathologique
premier? Enfin, les signes anatomiques indiquent mal l'intensité
du processus morbide: il y a des altérations organiques
très fortes qui n'amènent que de légers dérangements
dans l'économie; mais on ne supposerait pas qu'une minuscule
tumeur du cerveau puisse entraîner la mort (3). Ne relatant
jamais que le visible, et dans la forme simple, finale et abstraite
de sa coexistence spatiale, l'anatomie ne peut pas dire ce qui
est enchaînement, processus et texte lisible dans l'ordre
du temps. Une clinique des symptômes cherche le corps vivant
de la maladie; l'anatomie ne lui en offre que le cadavre.
Cadavre doublement trompeur puisqu'aux phénomènes
que la mort interrompt s'ajoutent ceux qu'elle provoque et dépose
sur les organes selon un temps qui lui est propre. Il y a bien
entendu les phénomènes de décomposition,
difficiles à dissocier
(1) J.-L. ALIBERT, Nosologie naturelle (Paris, 1817), avertissement,
p. II, cf. d'autres classifications fondées sur l'anatomie
pathologique chez Marandel (Essai sur les irritations, Paris,
1807) ou chez Andral.
(2) F.-J. DOUBLE, Séméiologie générale,
t. I, pp. 56-57.
(3) Ibid., pp. 64-67.
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de ceux qui appartiennent au tableau clinique
de la gangrène ou de la fièvre putride; il y a en
revanche des phénomènes de récession ou d'effacement:
la rougeur des irritations disparaît très vite après
l'arrêt de la circulation; cette interruption des mouvements
naturels (pulsations du coeur, épanchement de la lymphe,
respiration) détermine elle-même des effets dont
il n'est pas facile de faire le départ avec les éléments
morbides: l'engorgement du cerveau et le ramollissement rapide
qui s'ensuit sont-ils l'effet d'une congestion pathologique, ou
d'une circulation interrompue par la mort? Enfin, il faut peut-être
tenir compte de ce que Hunter a appelé le «stimulus
de la mort», et qui déclenche l'arrêt de la
vie sans appartenir à la maladie dont pourtant il dépend
(1). En tout cas, les phénomènes d'épuisement
qui se produisent au terme d'une maladie chronique (flaccidité
musculaire, diminution de la sensibilité et de la conductibilité)
relèvent plus d'un certain rapport de la vie à la
mort que d'une structure pathologique définie.
Deux séries de questions se posent à une anatomie
pathologique qui veut fonder une nosologie: l'une concernant la
jointure d'un ensemble temporel de symptômes et d'une coexistence
spatiale de tissus; l'autre concernant la mort et la définition
rigoureuse de son rapport à la vie et à la maladie.
Dans son effort pour résoudre ces problèmes, l'anatomie
de Bichat fait basculer toutes ses significations primitives.
Pour tourner la première série d'objections, il
a semblé qu'il n'était pas besoin de modifier la
structure même du regard clinique: ne suffit-il pas de regarder
les morts comme on regarde les vivants? Et d'appliquer aux cadavres
le principe diacritique de l'observation médicale: il n'y
a de (ait pathologique que comparé.
Dans l'usage de ce principe, Bichat et ses successeurs retrouvent
non seulement Cabanis et Pinel, mais Morgagni, mais Bonet et Valsalva.
Les premiers anatomistes savaient bien qu'il fallait être
«exercé à la dissection des corps sains»
si on voulait déchiffrer, sur un cadavre, une maladie:
de quelle manière, autrement, distinguer une maladie intestinale,
de ces «concrétions polypeuses» que produit
la mort, ou qu'apportent parfois les saisons
(1) J. HUNTER, Oeuvres complètes (Paris,
1839), t. I, p. 262.
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chez les bien-portants (1) ? Il faut aussi comparer
les sujets morts de la même maladie, en admettant le vieux
principe que formulait déjà le Sepulchretum ; les
altérations relevées sur tous les corps définissent
sinon la cause, du moins le siège de la maladie, et peut-être
sa nature; celles qui diffèrent d'une autopsie à
l'autre sont de l'ordre de l'effet, de la sympathie ou de la complication
(2). Confrontation enfin entre ce qu'on voit d'un organe altéré
et ce qu'on sait de son fonctionnement normal: il faut «comparer
constamment ces phénomènes sensibles et propres
de la vie de la santé de chaque organe avec les dérangements
que chacun d'eux présente dans sa lésion»
(3).
Mais le propre de l'expérience anatomo-clinique est d'avoir
appliqué le principe diacritique à une dimension
beaucoup plus complexe et problématique: celle où
viennent s'articuler les formes reconnaissables de l'histoire
pathologique et les éléments visibles qu'elle laisse
apparaître une fois achevée. Corvisart rêve
de substituer au vieux traité de 1760 un texte, livre premier
et absolu de l'anatomie pathologique, qui aurait pour titre: De
sedibus et causis morborum per signa diagnostica investigatis
et per anatomen confirmatis (4). Et cette cohérence anatomo-clinique
que Corvisart perçoit dans le sens d'une confirmation de
la nosologie par l'autopsie, Laënnec la définit en
direction inverse: une remontée de la lésion aux
symptômes qu'elle a provoqués: «L'anatomie
pathologique est une science qui a pour but la connaissance des
altérations visibles que l'état de maladie produit
sur les organes du corps humain. L'ouverture des cadavres est
le moyen d'acquérir cette connaissance; mais pour qu'elle
devienne d'une utilité directe... il faut y joindre l'observation
des symptômes ou des altérations de fonctions qui
coïncident avec chaque espèce d'altérations
d'organes» (5). Il faut donc que le regard médical
parcoure un chemin qui ne lui avait pas été jusqu'alors
ouvert: voie verticale allant de la surface symptomatique à
la superficie tissulaire, voie en profondeur qui s'enfonce du
manifeste vers le caché, voie qu'il faut parcourir dans
les deux sens et continûment si on veut, d'un terme à
l'autre,
(1) MORGAGNI, Recherches anatomiques (éd. de l'Encyclopédie
des Sciences médicales, 7e section, t. VII), p. 17.
(2) Th. BON ET, Sepulchretum (Préface) ; ce principe est
rappelé par MORGAGNI (ibid., p. 18).
(3) CORVISART, Essai sur les maladies et les lésions organiques,
du coeur et des gros vaisseaux (Paris, 3e éd., 1818), Discours
préliminaire, p. XII.
(4) CORVISART, loc. cit., p. v.
(5) LAËNNEC, article. Anatomie pathologique», Dictionnaire
des Sciences médicales, t. II, p. 47.
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définir le réseau des nécessités
essentielles. Le regard médical dont nous avons vu qu'il
se posait sur les plages à deux dimensions des tissus et
des symptômes devra, pour les ajuster, se déplacer
lui-même le long d'une troisième dimension. Ainsi
sera défini le volume anatomo-clinique.
Le regard s'enfonce dans l'espace qu'il s'est donné pour
tâche de parcourir. La lecture clinique sous sa forme première
impliquait un sujet extérieur et déchiffrant qui,
à partir et au-delà de ce qu'il épelait,
mettait en ordre et définissait les parentés. Dans
l'expérience anatomo-clinique, l'oeil médical doit
voir le mal s'étaler et s'étager devant lui à
mesure qu'il pénètre lui-même dans le corps,
qu'il s'avance parmi ses volumes, qu'il en contourne ou qu'il
en soulève les masses, qu'il descend dans ses profondeurs.
La maladie n'est plus un faisceau de caractères disséminés
ici et là à la surface du corps et liés entre
eux par des concomitances et des successions statistiquement observables;
elle est un ensemble de formes et de déformations, de figures,
d'accidents, d'éléments déplacés,
détruits ou modifiés qui s'enchaînent les
uns aux autres selon une géographie qu'on peut suivre pas
à pas. Ce n'est plus une espèce pathologique s'insérant
dans le corps, là où c'est possible; c'est le corps
lui-même devenant malade.
En première approche, on pourrait croire qu'il ne s'agit
là que d'une réduction de la distance entre le sujet
connaissant et l'objet de connaissance. Le médecin du XVIIe
et du XVIIIe siècle ne restait-il pas «à distance»
de son malade? Ne le regardait-il pas de loin, n'observant que
les marques superficielles et immédiatement visibles, guettant
les phénomènes, sans contact, ni palpation, ni auscultation,
devinant l'intérieur par les seules notations externes?
Le changement dans le savoir médical à la fin du
XVIIIe siècle ne tient-il pas essentiellement à
ceci que le médecin s'est rapproché du malade, qu'il
a tendu les doigts, et appliqué l'oreille, que changeant
ainsi d'échelle, il s'est mis à percevoir ce qu'il
y avait immédiatement derrière la surface visible,
et qu'il a été ainsi amené peu à peu
à «passer de l'autre côté», et
à repérer la maladie dans la profondeur secrète
du corps?
Il s'agit là d'une interprétation minimale du changement.
Mais sa discrétion théorique ne doit pas tromper.
Elle emporte avec soi un certain nombre de réquisits, ou
de références qui demeurent assez peu élaborées:
progrès de l'observation, souci de développer et
d'élargir l'expérience, fidélité de
plus en plus grande à ce que peuvent révéler
les données sensibles, abandon des théories et des
systèmes au profit d'un empirisme plus
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réellement scientifique. Et derrière
tout cela, on suppose que le sujet et l'objet de connaissance
restent ce qu'ils sont: leur proximité plus grande et leur
meilleur ajustement ont seulement 'permis que l'objet dévoile
avec davantage de clarté ou de détail les secrets
qui sont les siens et que le sujet dépouille les illusions
qui font obstacle à la vérité. Constitués
une fois pour toutes et définitivement mis en face l'un
de l'autre, ils ne peuvent, au cours d'une transformation historique
quelconque, que s'approcher, réduire leur distance, abolir
les obstacles qui les séparent et trouver la forme d'un
ajustement réciproque.
Mais c'est là sans doute projet sur l'histoire une vieille
théorie de la connaissance dont on connaît depuis
bien longtemps les effets et les méfaits. Une analyse historique
un peu précise révèle au-delà de ces
ajustements un tout autre principe de transformation: il porte
solidairement sur le type d'objets à connaître, sur
le quadrillage qui le fait apparaître, l'isole et découpe
les éléments pertinents pour un savoir possible,
sur la position que le sujet doit occuper pour les repérer,
sur les médiations instrumentales qui lui permettent de
s'en saisir, sur les modalités d'enregistrement et de mémoire
qu'il doit mettre en oeuvre, sur les formes de conceptualisation
qu'il doit pratiquer et qui le qualifient comme sujet d'une connaissance
légitime. Ce qui est modifié donnant lieu à
la médecine anatomo-clinique, ce n'est donc pas la simple
surface de contact entre le sujet connaissant et l'objet connu;
c'est la disposition plus générale du savoir qui
détermine les positions réciproques et le jeu mutuel
de celui qui doit connaître et de ce qui est à connaître.
L'accès du regard médical à l'intérieur
du corps malade n'est pas la continuation d'un mouvement d'approche
qui se serait développé plus ou moins régulièrement
depuis le jour où le regard, à peine savant, du
premier médecin s'est porté de loin sur le corps
du premier patient; c'est le résultat d'une refonte au
niveau du savoir lui-même, et non pas au niveau des connaissances
accumulées, affinées, approfondies, ajustées.
Qu'il s'agisse d'un événement qui atteint la disposition
du savoir, la preuve s'en trouve dans le fait que les connaissances
dans l'ordre de la médecine anatomo-clinique ne se forment
pas sur le même mode et selon les mêmes règles
que dans la pure et simple clinique. Il ne s'agit pas du même
jeu, un peu plus perfectionné, mais d'un autre jeu. Voici
quelques-unes de ces règles nouvelles.
L'anatomo-clinique substitue à la méthode des identités
symptomatiques une analyse qu'on pourrait dire en damier ou
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en strates. Les répétitions manifestes
laissent souvent mêlées des formes morbides dont
l'anatomie seule peut montrer la diversité. La sensation
d'étouffement, les palpitations soudaines, surtout après
un effort, la respiration courte et gênée, les réveils
en sursaut, une pâleur cachectique, un sentiment de pression
ou de constriction dans la région précordiale, de
lourdeur et d'engourdissement dans le bras gauche signifient d'une
façon massive des maladies de coeur, dans lesquelles seule
l'anatomie peut distinguer la péricardite (qui atteint
les enveloppes membraneuses), l'anévrisme (affectant la
substance musculaire), les rétrécissements et les
endurcissements (où le coeur est affecté dans ses
parties tendineuses ou fibreuses) (1). La coïncidence ou
du moins la succession régulière du catarrhe et
de la phtisie ne prouve pas malgré les nosographes leur
identité, puisque l'autopsie montre dans un cas une atteinte
de la membrane muqueuse, dans l'autre, une altération du
parenchyme pouvant aller jusqu'à l'ulcération (2).
Mais inversement, il faut réunir comme appartenant à
la même cellule locale la tuberculose et l'hémoptysie
entre lesquelles une symptomatologie comme celle de Sauvages ne
trouvait pas un lien de fréquence suffisant pour les réunir.
La coïncidence qui définit l'idendité pathologique
n'aura de valeur que pour une perception localement cloisonnée.
C'est dire que l'expérience médicale va substituer,
à l'enregistrement des fréquences, le repérage
du point fixe. Le cours symptomatique de la phtisie pulmonaire
donne: la toux, la difficulté de respirer, le marasme,
la fièvre hectique, et parfois des expectorations purulentes;
mais aucune de ces modifications visibles n'est, absolument indispensable
(il y a des tuberculeux qui ne toussent pas) ; et leur ordre d'entrée
en scène n'est pas rigoureux (la fièvre peut apparaître
tôt ou ne se déclencher qu'au terme de l'évolution).
Un seul phénomène constant, condition nécessaire
et suffisante pour qu'il y ait phtisie: la lésion du parenchyme
pulmonaire qui, à l'autopsie, «se révèle
parsemé de plus ou moins de foyers purulents. Dans certains
cas, ils sont si nombreux que le poumon ne semble plus être
qu'un tissu alvéolaire qui les contient. Ces foyers sont
traversés par un grand nombre de brides; dans les parties
voisines on trouve un endurcissement plus ou moins grand»
(3). Au-dessus de ce point fixe les symptômes glissent et
disparaissent; l'indice de probabilité dont la clinique
les affectait s'efface au profit d'une
(1) CORVISART, loc. cit.
(2) G.-L. BAYLE, -Recherches sur la phthisie pulmonaire (Paris,
1810).
(3) X. BICHAT, Anatomie pathologique, p. 174.
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seule implication nécessaire qui est de
l'ordre non de la fréquence temporelle, mais de la constance
locale: «Il faut regarder comme phthisiques des individus
qui n'ont ni fièvre ni maigreur, ni expectoration purulente;
il suffit que les poumons soient affectés d'une lésion
qui tend à les désorganiser et à les ulcérer;
la phthisie est cette lésion même» (1).
Rattachée à ce point fixe, la série chronologique
des symptômes s'ordonne, sous la forme de phénomènes
seconds, a la ramification de l'espace lésionnel et à
la nécessité qui lui est propre. Etudiant la marche
«bizarre et inexplicable» de certaines fièvres,
Petit confronte systématiquement les tableaux d'observation
relevés au cours de la maladie et le résultat des
autopsies: la succession de signes intestinaux, gastriques, fiévreux,
glandulaires et même encéphaliques, doit être
primitivement rattachée en sa totalité à
«des altérations parfaitement semblables du tube
intestinal». Il s'agit toujours de la région de la
valvule iléo-caecale; elle est couverte de taches vineuses,
boursouflées vers l'intérieur; et les glandes du
segment mésentérique qui lui correspondent sont
enflées, d'un rouge sombre et bleuâtre, profondément
injectées et engorgées. Si la maladie a duré
longtemps, il y a ulcération et destruction du tissu intestinal.
On peut donc admettre qu'on est en présence d'une action
délétère sur le canal digestif dont les fonctions
sont les premières altérées; cet agent est
«transmis par absorption aux glandes du mésentère,
au système lymphatique» (d'où le trouble végétatif),
de là «11 l'universalité du système»,
et singulièrement à ses éléments encéphaliques
et nerveux, ce qui explique la somnolence, l'assoupissement des
fonctions sensorielles, le délire et les phases d'état
comateux (2). La succession des formes et des symptômes
apparaît alors comme l'image simplement chronologique d'un
réseau plus complexe: un buissonnement spatio-temporel
à partir d'une attaque primitive et à travers toute
la vie organique.
L'analyse de la perception anatomo-clinique met donc à
jour trois références (celles de localisation, de
foyer et de primitivité) qui modifient la lecture essentiellement
temporelle de la clinique. Le quadrillage organique qui permet
de déterminer des points fixes mais arborescents n'abolit
pas l'épaisseur de l'histoire pathologique au profit de
la pure surface anatomique; elle
(1) G.-L. BAYLE, loc. cit., pp. 8-9.
(2) M.-A. PETIT, Traité de la fièvre entéro-mésentérique
(Paris, 1813), surtout pp. XIX, XXX et pp. 132-141.
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l'introduit dans le volume spécifié
du corps, faisant coïncider, pour la première fois
dans la pensée médicale, le temps morbide et le
parcours repérable des masses organiques. Alors, mais alors
seulement, l'anatomie pathologique retrouve les thèmes
de Morgagni, et, au-delà, de Bonet : un espace organique
autonome, avec ses dimensions, ses chemins, ses articulations
propres vient doubler l'espace naturel ou significatif de la nosologie
et exige qu'il lui soit, pour l'essentiel, rapporté. Née-du
souci clinique de définir les structures de la parenté
pathologique (cf. le Traité des membranes) la nouvelle
perception médicale se donne finalement pour tâche
de repérer les figures de la localisation (cf. les recherches
de Corvisart ou de G.-L. Bayle). La notion de siège est
substituée définitivement à celle de classe:«Qu'est
l'observation», demandait déjà Bichat, «si
on ignore le siège du mal?» (1). Et Bouillaud devait
répondre: «S'il est un axiome en médecine,
c'est bien cette proposition, qu'il n'existe point de maladie
sans siège. Si l'on admettait l'opinion contraire, il faudrait
admettre aussi qu'il existe des fonctions sans organes, ce qui
est une palpable absurdité. La détermination du
siège des maladies ou leur localisation est une des plus
belles conquêtes de la médecine moderne» (2).
L'analyse tissulaire dont le sens d'origine était générique
a pris très vite la valeur d'une règle de localisation.
Morgagni pourtant n'était pas retrouvé sans une
modification majeure. Il avait associé la notion de siège
pathologique à celle de cause: De sedibus et causis...;
dans la nouvelle anatomie pathologique, la détermination
du siège ne vaut pas assignation de causalité: trouver
dans des fièvres adynamiques des lésions iléo-caecales
n'est pas en énoncer la cause déterminante; Petit
pensera à un «agent délétère»,
Broussais à une irritation. Peu importe: localiser, c'est
fixer seulement un point de départ spatial et temporel.
Pour Morgagni, le siège, c'était le point d'insertion
dans l'organisme de la chaîne des causalités; il
s'identifiait à son maillon ultime. Pour Bichat et ses
successeurs, la notion de siège est libérée
de la problématique causale (et en ceci ils sont héritiers
des cliniciens) ; elle est tournée vers l'avenir de la
maladie plutôt que vers son passé; le siège,
c'est le point d'où rayonne l'organisation pathologique.
Non pas cause dernière, mais foyer primitif. C'est en ce
sens que la fixation sur un cadavre d'un segment d'espace immobile
peut résoudre les problèmes posés par les
développements temporels d'une maladie.
(1) X. BICHAT, Anatomie générale, t. I, p. XCIX.
(2) BOUILLAUD, Philosophie médicale, p. 259.
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Dans la pensée médicale du XVIIIe
siècle, la mort était à la fois le fait absolu
et le plus relatif des phénomènes. Elle était
le terme de la vie, et celui également de la maladie s'il
était de sa nature d'être fatale; à partir
d'elle, la limite était atteinte, la vérité
accomplie et par là même franchie: dans la mort,
la maladie parvenue à bout de course se taisait et devenait
chose de mémoire. Mais s'il arrivait aux traces de la maladie
de mordre sur le cadavre, alors aucune évidence ne pouvait
absolument distinguer ce qui était d'elle et ce qui était
de la mort; leurs signes s'entrecroisaient dans un indéchiffrable
désordre. Si bien que la mort était ce fait à
partir duquel il n'y a plus ni vie ni maladie, mais ses désorganisations
étaient de même nature que tous les phénomènes
morbides. L'expérience clinique sous sa forme première
ne remettait pas en question ce concept ambigu de la mort.
Technique du cadavre, l'anatomie pathologique doit donner à
cette notion un statut plus rigoureux, c'est-à-dire plus
instrumental. Cette maîtrise conceptuelle de la mort a pu
d'abord être acquise, à un niveau très élémentaire,
par l'organisation des cliniques. La possibilité d'ouvrir
immédiatement les corps en diminuant le plus possible le
temps de latence entre le décès et l'autopsie a
permis de faire coïncider, ou presque, le dernier moment
du temps pathologique et le premier du temps cadavérique.
Les effets de la décomposition organique sont à
peu près supprimés, du moins sous leur forme la
plus manifeste et la plus troublante; si bien que l'instant du
décès peut jouer le rôle d'un repère
sans épaisseur qui retrouve le temps nosographique, comme
le scalpel l'espace organique. La mort n'est plus que la ligne
verticale et absolument mince qui sépare mais permet de
rapporter l'une à l'autre la série des symptômes
et celle des lésions.
D'autre part, Bichat, reprenant diverses indications de Hunter,
s'efforce de distinguer deux ordres de phénomènes
que l'anatomie de Morgagni avait confondus: les manifestations
contemporaines de la maladie et celles antécédentes
de la mort. En effet, il n'est pas nécessaire qu'une altération
renvoie à la maladie et à la structure pathologique;
elle peut renvoyer à un processus différent, en
partie autonome et en partie dépendant, qui annonce le
cheminement de la mort. Ainsi la flaccidité musculaire
fait partie de la séméiologie de certaines paralysies
d'origine encéphalique, ou d'une affection vitale comme
la
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fièvre asthénique; mais on peut
la rencontrer aussi dans n'importe quelle maladie chronique, ou
même dans un épisode aigu pourvu qu'ils soient l'un
et l'autre d'assez longue durée; on en voit des exemples
dans des inflammations de l'arachnoïde, ou dans les dernières
phases de la phtisie. Le phénomène, qui n'aurait
pas eu lieu sans la maladie, n'est pas pourtant la maladie elle-même:
elle double sa durée d'une évolution qui n'indique
pas une figure du pathologique, mais une proximité de la
mort; elle désigne, sous le processus morbide, celui, associé
mais différent, de la «mortification».
Ces phénomènes, sans doute, ne manquent pas d'analogie
de contenu avec les «signes» fatals ou favorables,
si souvent analysés depuis Hippocrate. Par leur fonction,
cependant, et leur valeur sémantique, ils en sont très
différents: le signe renvoyait à une issue, en anticipant
sur le temps; et il indiquait soit la gravité essentielle
de la maladie, soit sa gravité accidentelle (qu'elle soit
due à une complication ou à une faute thérapeutique).
Les phénomènes de mort partielle ou progressive
ne préjugent aucun avenir: ils montrent un processus en
cours d'accomplissement; après une apoplexie, la plupart
des fonctions animales sont naturellement suspendues, et par conséquent
la mort a déjà commencé pour elles, alors
que les fonctions organiques poursuivent leur vie propre (1).
De plus, les paliers de cette mort mouvante ne suivent pas seulement
ni tellement les formes nosologiques, mais plutôt les lignes
de facilitation propres à l'organisme; ces processus n'indiquent
que d'une manière accessoire la fatalité mortelle
de la maladie; ce dont ils parlent, c'est de la perméabilité
de la vie à la mort: quand un état pathologique
se prolonge, les premiers tissus atteints par la mortification
sont toujours ceux où la nutrition est la plus active (les
muqueuses) ; puis vient le parenchyme des organes et dans la phase
dernière, les tendons et les aponévroses (2).
La mort est donc multiple et dispersée dans le temps: elle
n'est pas ce point absolu et privilégié, à
partir duquel les temps s'arrêtent pour se renverser, elle
a comme la maladie elle-même une présence fourmillante
que l'analyse peut répartir dans le temps et l'espace;
peu à peu, ici ou là, chacun des noeuds vient à
se rompre, jusqu'à ce que cesse la vie organique, au moins
dans ses formes majeures, puisque longtemps encore après
la mort de
(1) X. BICHAT, Recherches physiologiques sur la vie et la mort
(éd. MAGENDIE), p. 251.
(2) X. BICHAT, Anatomie pathologique, p. 7.
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l'individu, des morts minuscules et partielles
viendront à leur tour dissocier les îlots de vie
qui s'obstinent (1). Dans la mort naturelle, la vie animale s'éteint
la première: extinction sensorielle d'abord, assoupissement
du cerveau, affaiblissement de la locomotion, rigidité
des muscles, diminution de leur contractilité, quasi-paralysie
des intestins et finalement immobilisation du coeur (2). A ce
tableau chronologique des morts successives, il faut ajouter celui,
spatial, des interactions qui déclenchent, d'un point à
l'autre de l'organisme, des morts en chaîne; elles ont trois
relais essentiels: coeur, poumons et cerveau. On peut établir
que la mort du coeur n'entraîne pas celle du cerveau par
la voie nerveuse, mais par le réseau artériel (arrêt
du mouvement qui entretient la vie cérébrale) ou
par le réseau vasculaire (arrêt du mouvement, ou
au contraire, reflux de sang noir qui embarrasse le cerveau, le
comprime, et l'empêche d'agir). On peut montrer aussi comment
la mort du poumon entraîne celle du coeur: soit parce que
le sang a trouvé dans le poumon un obstacle mécanique
à la circulation; soit parce que le poumon cessant d'agir,
les réactions chimiques n'ont plus d'aliment et la contraction
du coeur s'interrompt (3).
Les processus de la mort qui ne s'identifient ni à ceux
de 'la vie ni à ceux de la maladie sont de nature pourtant
à éclairer les phénomènes organiques
et leurs perturbations. La mort lente et naturelle du vieillard
reprend en sens inverse le développement de la vie chez
l'enfant, chez l'embryon, peut-être même chez la plante:
«L'état de l'animal que la mort naturelle va anéantir
se rapproche de celui où il se trouvait dans le sein de
sa mère, et même de celui du végétal
qui ne vit qu'au-dedans, et pour qui toute la nature est en silence»
(4). Les enveloppes successives de la vie se détachent
naturellement, énonçant leur autonomie et leur vérité
dans cela même qui les nie. Le système des dépendances
fonctionnelles et des interactions normales ou pathologiques s'éclaire
aussi de l'analyse de ces morts en détail: on peut reconnaître
que, s'il y a action directe du poumon sur le coeur, celui-ci
ne subit qu'indirectement l'influence du cerveau: l'apoplexie,
l'épilepsie, le narcotisme, les commotions cérébrales
ne provoquent aucune modification immédiate et correspondante
du coeur; seuls des effets secondaires pourront se produire par
l'intermédiaire de la paralysie musculaire, de l'interruption
(1) x. BICHAT, Recherches physiologiques, p. 242.
(2) Ibid., pp. 234, 238.
(3) Ibid., pp. 253 et 538.
(4) Ibid., p. 238.
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de la respiration ou des troubles circulatoires
(1). Ainsi fixée dans ses mécanismes propres, la
mort avec son réseau organique ne peut plus être
confondue avec la maladie ou ses traces; elle peut au contraire
servir de point de vue sur le pathologique et permettre d'en fixer
les formes ou les étapes. En étudiant les causes
de la phtisie, G.-L. Bayle ne considère plus la mort comme
un écran (fonctionnel et temporel) qui le séparerait
de la maladie, mais comme une situation expérimentale spontanée
qui ouvre l'accès à la vérité même
de la maladie et à ses différentes phases chronologiques.
La mort peut, en effet, se produire tout au long du calendrier
pathologique, soit sous l'effet de la maladie elle-même,
soit à Cause d'une affection surajoutée, soit enfin
à raison d'un accident. Une fois connus et maîtrisés
les phénomènes invariants et les manifestations
variables de la mort, on peut reconstituer, grâce à
cette ouverture sur le temps, l'évolution de toute une
série morbide. Pour la phtisie, ce sont d'abord des tubercules
fermes, homogènes, blanchâtres; puis des formations
plus molles, comportant au centre un noyau de matière purulente
qui en altère la couleur; enfin un état de suppuration
qui provoque des ulcères et une destruction du parenchyme
pulmonaire (2). Systématisant la même méthode,
Laënnec a pu montrer, contre Bayle lui-même, que la
mélanose ne formait pas un type pathologique distinct,
mais une phase possible de l'évolution. Le temps de la
mort peut glisser tout au long de l'évolution morbide;
et comme cette mort a perdu son caractère opaque, elle
devient, paradoxalement et par son effet d'interruption temporelle,
l'instrument qui permet d'intégrer la durée de la
maladie à l'espace immobile d'un corps découpé.
La vie, la maladie et la mort constituent maintenant une trinité
technique et conceptuelle. La vieille continuité des hantises
millénaires qui plaçaient dans la vie la menace
de la maladie, et dans la maladie la présence approchée
de la mort est rompue: à sa place, une figure triangulaire
s'articule, dont le sommet supérieur est défini
par la mort. C'est du haut de la mort qu'on peut voir et analyser
les dépendances organiques et les séquences pathologiques.
Au lieu d'être ce qu'elle avait été si longtemps,
cette nuit où la vie s'efface, où la maladie même
se brouille, elle est douée désormais de ce grand
pouvoir d'éclairement qui domine et met à jour à
la fois l'espace de l'organisme et le temps de la maladie... Le
privilège de son intemporalité, qui est aussi
(1) Ibid., p. 480, 500.
(2) G.-L. BAYLE, Recherches sur la phthisie pulmonaire, pp. 21-24.
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vieux sans doute que la conscience de son imminence,
est pour la première fois retourné en instrument
technique qui donne prise sur la vérité de la vie
et la nature de son mal. La mort, c'est la grande analyste, qui
montre les connexions en les dépliant, et fait éclater
les merveilles de la genèse dans la rigueur de la décomposition:
et il faut laisser le mot de décomposition trébucher
dans la lourdeur de son sens. L'Analyse, philosophie des éléments
et de leurs lois, trouve dans la mort ce qu'en vain elle avait
cherché dans les mathématiques, dans la chimie,
dans le langage même: un indépassable modèle,
et prescrit par la nature; sur ce grand exemple, le regard médical
va désormais s'appuyer. Il n'est plus celui d'un oeil vivant;
mais le regard d'un oeil qui a vu la mort. Grand oeil blanc qui
dénoue la vie.
Il y aurait beaucoup à dire sur le «vitalisme»
de Bichat. Il est vrai qu'en essayant de cerner le caractère
singulier du phénomène vivant, Bichat liait à
sa spécificité le risque de la maladie : un corps
simplement physique ne peut pas dévier de son type naturel
(1). Mais ceci n'empêche que l'analyse de la maladie ne
peut se faire que du point de vue de la mort -de cette mort à
laquelle la vie résiste par définition. Bichat a
relativisé le concept de mort, le faisant déchoir
de cet absolu où il apparaissait comme un événement
insécable, décisif et irrécupérable
: il l'a volatilisé et réparti dans la vie, sous
la forme de morts en détail, morts partielles, progressives
et si lentes à s'achever par-delà la mort même.
Mais de ce fait, il en formait une structure essentielle de la
pensée et de la perception médicales; ce à
quoi s'oppose la vie et ce à quoi elle s'expose; ce par
rapport à quoi elle est vivante opposition, donc vie; ce
par rapport à quoi elle est analytiquement exposée,
donc vraie. Magendie et avant lui déjà Buisson allaient
au fond du problème, mais en biologistes, lorsqu'ils critiquaient
la définition de la vie par quoi s'ouvrent les Recherches
physiologiques: «Idée fausse puisque mourir signifie
dans toutes les langues cesser de vivre et que dès lors
la prétendue définition se réduit à
ce cercle vicieux: la vie est l'ensemble des fonctions qui résistent
à l'absence de vie» (2). Mais c'était d'une
expérience première d'anatomo-pathologiste qu'était
parti Bichat, celle qu'il avait constituée lui-même:
expérience dans laquelle la mort était la seule
possibilité de donner à la vie une vérité
positive. L'irréductibilité du vivant
(1) Cf. G. CANGUILHEM, La connaissance de la vie (Paris, 1952),
p. 195.
(2) F.-R. BUISSON, De la division la plus naturelle des phénomènes
physiologiques (Paris, 1802), p. 57. Cf. aussi MAGENDIE, n. 1
de la p. 2 de son édition des Recherches physiologiques.
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au mécanique ou au chimique n'est que
seconde par rapport à ce lien fondamental de la vie et
de la mort. Le vitalisme apparaît sur fond de ce «mortalisme».
Le chemin parcouru est immense depuis le moment, proche pourtant,
où Cabanis assignait au savoir de la vie la même
origine et le même fondement qu'à la vie elle-même:
«La nature a voulu que la source de nos connaissances fût
la même que celle de la vie. Il faut recevoir des impressions
pour vivre; il faut recevoir des impressions pour connaître;
et comme la nécessité d'étudier est toujours
en raison directe de leur action sur nous, il s'ensuit que nos
moyens d'instruction sont toujours proportionnés à
nos besoins» (1). Pour Cabanis comme pour le XVIIIe siècle
et pour toute une tradition qui était familière
déjà à la Renaissance, la connaissance de
la vie s'appuyait de plein droit sur l'essence du vivant, puisqu'elle
n'en était, elle aussi, qu'une manifestation. C'est pourquoi
on ne cherchait jamais à penser la maladie qu'à
partir du vivant, ou de ses modèles (mécaniques)
et de ses constituants (humoraux, chimiques) ; le vitalisme et
l'antivitalisme naissaient l'un et l'autre de cette antériorité
fondamentale de la vie dans l'expérience de la maladie.
Avec Bichat, la connaissance de la vie trouve son origine dans
la destruction de la vie, et dans son extrême opposé;
c'est à la mort que la maladie et la vie disent leur vérité:
vérité spécifique, irréductible, protégée
de toutes les assimilations à l'inorganique par le cercle
de la mort qui les désigne pour ce qu'elles sont. Cabanis,
qui enfonçait si loin la vie dans la profondeur des origines,
était tout naturellement plus mécanicien que Bichat
qui ne la pensait que dans son rapport à la mort. Du fond
de la Renaissance jusqu'à la fin du XVIIIe siècle,
le savoir de la vie était pris dans le cercle de la vie
qui se replie sur elle-même et se mire; à partir
de Bichat il est décalé par rapport à la
vie, et séparé d'elle par l'infranchissable limite
de la mort, au miroir de laquelle il la regarde.
Sans doute était-ce une tâche bien difficile et paradoxale
pour le regard médical que d'opérer une telle conversion.
Une pente immémoriale aussi vieille que la peur des hommes
tournait les yeux des médecins vers l'élimination
de la maladie, vers la
(1) CABANIS, Du degré de certitude de la médecine
(3e éd., Paris, 1819), pp. 76-77.
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guérison, vers la vie: il ne pouvait s'agir que de la restaurer.
La mort restait, dans le dos du médecin, la grande menace
sombre où s'abolissaient son savoir et son habileté;
elle était le risque non seulement de la vie et de la maladie
mais du savoir qui les interrogeait. Avec Bichat, le regard médical
pivote sur lui-même et demande à la mort compte de
la vie et de la maladie, à son immobilité définitive
de leur temps et de leurs mouvements. Ne fallait-il pas que la
médecine contourne son plus vieux souci pour lire, dans
ce qui témoignait de son échec, ce qui devait fonder
sa vérité?
Mais Bichat a fait plus que de libérer la médecine
de la peur de la mort. Il a intégré cette mort il
un ensemble technique et conceptuel où elle prend ses caractères
spécifiques et sa valeur fondamentale d'expérience.
Si bien que la grande coupure dans l'histoire de la médecine
occidentale date précisément du moment où
l'expérience clinique est devenue le regard anatomo-clinique.
La Médecine clinique de Pinel date de 1802 ; Les Révolutions
de la Médecine paraissent en 1804; les règles de
l'analyse semblent triompher dans le pur déchiffrement
des ensembles symptomatiques. Mais une année auparavant
Bichat les avait déjà relégués dans
l'histoire: «Vous auriez pendant vingt ans pris du matin
au soir des notes au lit des malades sur les affections du coeur,
des poumons, du viscère gastrique, que tout ne sera pour
vous que confusion dans les symptômes qui, ne se ralliant
à rien, vous offriront une suite de phénomènes
incohérents. Ouvrez quelques cadavres: vous verrez aussitôt
disparaître l'obscurité que la seule observation
n'avait pu dissiper» (1). La nuit vivante se dissipe à
la clarté de la mort.
(1) X. BICHAT, Anatomie générale,
avant-propos, p. XCIX.
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