|PAGE 151 CHAPITRE IX L'Invisible Visible Vue de la mort, la maladie a une terre, une repérable
patrie, un lieu souterrain mais solide, où se nouent ses
parentés et ses conséquences; les valeurs locales
définissent ses formes. A partir du cadavre on la perçoit
paradoxalement vivre. D'une vie qui n'est plus celle des vieilles
sympathies ni des lois combinatoires des complications, mais qui
a ses figures et ses lois propres. |PAGE 152 cerveau sont enflammées, la sensibilité
de l'oeil et de l'oreille est exacerbée; dans l'opération
de l'hydrocèle par injection, l'irritation de la tunique
vaginale provoque des douleurs dans la région lombaire;
une inflammation de la plèvre intestinale peut provoquer
par une «sympathie de tonicité» une affection
cérébrale (1). Le cheminement pathologique a maintenant
ses voies obligées. |PAGE 153 allant d'un tissu à l'autre, et d'une
structure à un fonctionnement; l'altération d'une
membrane peut, sans gagner la voisine, empêcher d'une façon
plus ou moins complète l'accomplissement de ses fonctions:
les sécrétions muqueuses de l'estomac peuvent être
gênées par l'inflammation de ses tissus fibreux;
et les fonctions intellectuelles peuvent être empêchées
par des lésions de l'arachnoïde (1). Les formes de
pénétration intertissulaires peuvent être
plus complexes encore: la péricardite en atteignant les
enveloppes membraneuses du coeur provoque un trouble de fonctionnement
qui entraîne l'hypertrophie de l'organe, et par conséquent
une modification de sa substance musculaire (2). La pleurésie
ne concerne, en son origine, que la plèvre du poumon; mais
celle-ci, sous l'effet de la maladie, sécrète un
liquide albumineux qui, dans les cas de chronicité, recouvre
tout le poumon; celui-ci s'atrophie, son activité diminue
jusqu'à un arrêt presque total du fonctionnement,
et il est alors si réduit en surface et en volume qu'on
peut croire à une destruction de la majeure partie de ses
tissus (3). |PAGE 154 cellulaires, adipeuses, fibreuses, cartilagineuses,
osseuses, séreuses, synoviales, muqueuses; il s'agit là
d'aberrations des lois de la vie, non d'altérations. Dans
le cas au contraire où un tissu nouveau est créé,
c'est que les lois de l'organisation sont perturbées fondamentalement;
le tissu lésionnel s'écarte de tout tissu existant
dans la nature: ainsi l'inflammation, les tubercules, les squirres,
le cancer. Enfin, articulant cette typologie sur les principes
de localisation tissulaire, Dupuytren note que chaque membrane
a un type privilégié d'altération: les polypes
par exemple pour les muqueuses, et l'hydropisie pour les membranes
séreuses (1). C'est en appliquant ce principe que Bayle
a pu suivre de bout |PAGE 155 fait par invasion lente, il y a d'abord une infiltration
sanguine dans la matière cérébrale (accompagnée
de convulsions et de douleurs), un ramollissement corrélatif
de cette substance, qui, par mélange avec le sang, s'altère
en profondeur, s'agglutine pour former des îlots inertes
(d'où les paralysies); finalement il se produit une désorganisation
complète du système artérioveineux dans le
parenchyme cérébral et souvent même dans l'arachnoïde.
Dès les premières formes de ramollissement, on peut
constater des épanchements séreux, puis une infiltration
de pus qui parfois se recueille en abcès; en fin de compte
la suppuration et le ramollissement extrême des vaisseaux
remplacent l'irritation due à leur congestion et à
leur trop forte tension (1). |PAGE 156 incurables (1). Il faut donc substituer, à
l'idée d'une maladie qui attaquerait la vie, la notion
beaucoup plus serrée de vie pathologique. Les phénomènes
morbides sont à comprendre à partir du texte même
de la vie, et non d'une essence nosologique: «On a considéré
les maladies comme un désordre; on n'y a point vu une série
de phénomènes dépendant tous les uns des
autres et tendant le plus souvent à une fin déterminée:
on a complètement négligé la vie pathologique.» |PAGE 157 permet de lui donner un fondement qui n'est pourtant
ni lointain ni abstrait: un fondement aussi proche que possible
de ce qui est manifeste; la maladie ne sera plus que la forme
pathologique de la vie. Les grandes essences nosologiques, qui
planaient au-dessus de l'ordre de la vie et le menaçaient,
sont maintenant, par lui, contournées: la vie est l'immédiat,
le présent et le perceptible au-delà de la maladie;
et celle-ci, à son tour, rejoint ses phénomènes
dans la forme morbide de la vie. |PAGE 158 découvrent dans la leur une non-philosophie,
une philosophie abolie, qu'ils auraient vaincue en apprenant enfin
à percevoir : il s'agissait seulement d'un décalage
dans le fondement épistémologique sur quoi ils appuyaient
leur perception. |PAGE 159 de leur type spécifique (1) ; les médecins
l’utilisaient aussi pour désigner cet affaiblissement
de la robuste humanité naturelle, que la vie en société,
la civilisation, les lois et le langage condamnent peu à
peu il une vie d'artifices et de maladies; dégénérer,
c'était décrire un mouvement de chute à partir
d'un statut d'origine, figurant par droit de nature au sommet
de la hiérarchie des perfections et des temps; en cette
notion se recueillait tout ce que l'historique, l'atypique et
le contre-nature pouvaient comporter de négatif. Appuyée,
à partir de Bichat, sur une perception de la mort enfin
conceptualisée, la dégénération recevra
peu à peu un contenu positif. A la frontière des
deux significations, Corvisart définit la maladie organique
par le fait qu' «un organe, ou un solide vivant quelconque,
est dans son tout ou dans une de ses parties assez dégénéré
de sa condition naturelle pour que son action facile, régulière
et constante en soit lésée ou dérangée
d'une manière sensible et permanente» (2). Définition
large qui enveloppe toute forme possible d'altération anatomique
et fonctionnelle; définition négative encore puisque
la dégénération n'est qu'une distance prise
par rapport à un état de nature: définition
qui cependant autorise déjà le premier mouvement
d'une analyse positive, puisque Corvisart en spécifie les
formes en «altérations de contexture», modifications
de symétrie et changements dans «la manière
d'être physique et chimique» (3). La dégénération
ainsi comprise, c'est la courbe extérieure dans laquelle
viennent se loger, pour la soutenir et la dessiner, les pointes
singulières des phénomènes pathologiques;
c'est en même temps le principe de lecture de leur structure
fine. |PAGE 160 texture lardacée, grisâtre»,
se trouvent dans les tumeurs, dans les masses Irrégulières
formées aux dépens des organes, dans les ulcères
ou les fistules (1). Pour Laënnec, on peut parler de dégénération
dans deux cas précis : lorsqu'un tissu s'altère
en un autre qui existe avec une forme et une localisation différentes
dans l'organisme (dégénération osseuse des
cartilages, graisseuse du foie) ; et lorsqu'un tissu prend une
texture et une configuration sans modèle préexistant
(dégénération tuberculeuse des glandes lymphatiques
ou du parenchyme pulmonaire; dégénération
squirreuse des ovaires ou des testicules) (2). Mais de toute façon,
on ne peut pas parler de dégénération à
propos d'une superposition pathologique de tissus. Un épaississement
apparent de la dure-mère n'est pas toujours une ossification;
à l'examen anatomique, il est possible de détacher
d'une part la lame de l'arachnoïde et de l'autre la dure-mère:
apparaît alors un tissu qui s'est. déposé
entre les membranes, mais ce n'est pas l'évolution dégénérée
de l'une d'elles. On ne parlera de dégénération
qu'à propos d'un processus qui se déroule à
l'intérieur de la texture tissulaire; elle est la dimension
pathologique de son évolution propre. Un tissu dégénère
quand il est malade en tant que tissu. |PAGE 161 dans le cas de la dégénérescence
tuberculeuse, où l'ulcération des noyaux provoque
non seulement la destruction du parenchyme, mais celle des tubercules
eux-mêmes. La dégénération n'est donc
pas un retour à l'inorganique; ou plutôt elle n'est
ce retour que dans la mesure où elle est infailliblement
orientée vers la mort. La désorganisation qui la
caractérise n'est pas celle du non-organique, c'est celle
du non-vivant, de la vie en train de s'abolir: «On doit
nommer phthisie pulmonaire toute lésion du poumon qui,
livrée à elle-même, produit une désorganisation
progressive de ce viscère il la suite de laquelle surviennent
son altération et enfin la mort» (1). C'est pourquoi
il y a une forme de dégénération qui fait
l'accompagnement constant de la vie et définit sur toute
sa longueur sa confrontation avec la mort: «C'est une idée
à laquelle le plus grand nombre des auteurs n'a pas daigné
s'arrêter que celle de l'altération et de la lésion
des parties de nos organes par le fait même de leur action»
(2). L'usure est une dimension temporelle ineffaçable de
l'activité organique: elle mesure le travail sourd qui
désorganise les tissus par le seul fait qu'ils assurent
leurs fonctions, et qu'ils rencontrent «une foule d'agents
extérieurs» capables de l' «emporter sur leurs
résistances». La mort, peu à peu, dès
le premier moment de l'action et dans la première confrontation
avec l'extérieur, commence à dessiner son imminence:
elle ne s'insinue pas seulement sous la forme de l'accident possible;
elle forme avec la vie, ses mouvements et son temps, la trame
unique qui tout à la fois la constitue et la détruit. |PAGE 162 elle commande, d'en dessous, leur existence.
La mort, qui, dans le regard anatomique, dit rétroactivement
la vérité de la maladie, rend possible par anticipation
sa forme réelle. (1) Cf. supra, p. 92. |PAGE 163 informée fût capable de la situer
dans la totalité chronologique du mal. Tout symptôme
était signe en puissance, et le signe n'était pas
autre chose qu'un symptôme lu. Or, dans une perception anatomo-clinique,
le symptôme peut parfaitement rester muet, et le noyau significatif,
dont on le croyait armé, se révéler inexistant.
Quel symptôme visible peut indiquer certainement la phtisie
pulmonaire? Ni la difficulté de respirer qu'on peut trouver
dans un cas de catarrhe chronique, et ne pas trouver chez un tuberculeux;
ni la toux qui appartient aussi à la péripneumonie,
mais pas toujours à la phtisie; ni la fièvre hectique,
fréquente dans la pleurésie mais qui se déclare
souvent de façon tardive chez les phtisiques (1). Le mutisme
des symptômes peut être contourné, mais non
pas vaincu. Le signe joue précisément ce rôle
de détour: il n'est plus le symptôme parlant, mais
ce qui se substitue à l'absence fondamentale de parole
dans le symptôme. Bayle en 1810 avait été
contraint de récuser successivement toutes les indications
séméiologiques de la phtisie: aucune n'était
évidente ni certaine. Neuf ans plus tard Laënnec auscultant
une malade qu'il croyait atteinte d'un catarrhe pulmonaire doublé
d'une fièvre bilieuse a l'impression d'entendre la voix
sortir directement de la poitrine, et ceci sur une petite surface
d'un pouce carré environ. Peut-être était-ce
là l'effet d'une lésion pulmonaire, d'une sorte
d'ouverture dans le corps du poumon. Il retrouve le même
phénomène chez une vingtaine de phtisiques; puis
il le distingue d'un phénomène assez voisin qu'on
peut constater chez les pleurétiques : la voix semble également
sortir de la poitrine, mais elle est plus aiguë qu'au naturel;
elle semble argentine et chevrotante (2). Laënnec pose ainsi
la «pectoriloquie» comme seul signe pathognomonique
certain de la phtisie pulmonaire, et «l'égophonie»,
comme signe de l'épanchement pleurétique. On voit
que, dans l'expérience anatomo-clinique, le signe a une
structure entièrement différente de celle que lui
avait prêtée, à peine quelques années
auparavant, la méthode clinique. Dans la perception de
Zimmermann ou de Pinel, le signe était d'autant plus éloquent,
et d'autant plus certain qu'il avait plus de surface dans les
manifestations de la maladie: ainsi la fièvre était
le symptôme majeur et par conséquent le signe le
plus certain et le plus proche de l'essentiel par lequel on pouvait
reconnaître cette série de maladies, qui portaient
justement le nom de «fièvre». Pour Laënnec,
la valeur du |PAGE 164 signe n'a plus de rapport avec l'extension symptomatique;
son caractère marginal, restreint, presque imperceptible,
lui permet de traverser, comme de biais, le corps visible de la
maladie (composé d'éléments généraux
et incertains) et d'en atteindre d'un trait la nature. Par le
fait même, il se dépouille de la structure statistique
qu'il avait dans la perception clinique pure: pour qu'il pût
produire une certitude, un signe devait faire partie d'une série
convergente, et c'était la configuration aléatoire
rie l'ensemble qui portait la vérité; le signe,
maintenant, parle seul, et ce qu'il prononce est apodictique:
la toux, la fièvre chronique, l'affaiblissement, les expectorations,
l'hémoptysie rendent de plus en plus probable, mais, au
bout du compte, jamais tout à fait certaine la phtisie;
la pectoriloquie, à elle seule, la désigne sans
erreur possible. Enfin le signe clinique renvoyait à la
maladie elle-même; le signe anatomo-clinique à la
lésion; et si certaines altérations des tissus sont
communes à plusieurs maladies, le signe qui les aura mises
en évidence ne pourra rien dire sur la nature du trouble:
on peut constater une hépatisation du poumon, mais le signe
qui l'indique ne dira pas à quelle maladie elle est due
(1). Le signe ne peut donc que renvoyer à une actualité
lésionnelle, et jamais à une essence pathologique. |PAGE 165 dans le cours de son évolution et de prévoir
son développement avec la meilleure des probabilités;
ainsi le pouls pectoral simple est mou, plein, dilaté;
les pulsations sont égales mais ondulantes, formant une
sorte de double vague «avec une aisance, une mollesse et
une douce force d'oscillation qui ne permettent pas de confondre
cette espèce de pouls avec les autres» (1). C'est
l'annonce d'une évacuation dans la région de la
poitrine. Corvisart au contraire prenant le pouls de son malade,
ce n'est pas le symptôme d'une affection qu'il interroge,
mais le signe d'une lésion. Le pouls n'a plus de valeur
expressive dans ses qualités de mollesse ou de plénitude;
mais l'expérience anatomo-clinique a permis d'établir
le tableau des correspondances biunivoques entre l'allure des
pulsations et chaque type lésionnel: le pouls est fort,
dur, vibrant, fréquent dans les anévrismes actifs
sans complication; mou, lent, régulier, facile à
étouffer dans les anévrismes passifs simples; irrégulier,
inégal, ondulant dans les rétrécissements
permanents; intermittent, irrégulier par intervalles dans
les rétrécissements momentanés; faible et
à peine sensible dans les endurcissements, les ossifications,
le ramollissement; rapide, fréquent, déréglé
et comme convulsif en cas de rupture d'un ou plusieurs faisceaux
charnus (2). Il ne s'agit plus là d'une science analogue
à celle de l'Etre Suprême, et conforme aux lois des
mouvements naturels, mais de la formulation d'un certain nombre
de perceptions signalétiques. |PAGE 166 dans un corps quelconque la cavité sonore
du thorax est remplie d'un liquide par le moyen d'une injection,
alors le son, du côté de la poitrine qui aura été
rempli, deviendra obscur à la hauteur qu'atteindra le liquide
injecté» (1). |PAGE 167 Lumières? On comprendrait mal, si telle
était l'explication, que Corvisart, sous l'Empire, ait
ré inventé la percussion, et que Laënnec, sous
la Restauration, ait penché l'oreille, pour la première
fois, vers la poitrine des femmes. L'obstacle moral n'a été
éprouvé qu'une fois constitué le besoin épistémologique;
la nécessité scientifique a mis au jour l'interdit
comme tel: le savoir invente le secret. Zimmermann déjà
souhaitait pour connaître la force de la circulation que
«les médecins eussent la liberté de faire
leurs observations à cet égard en portant immédiatement
la main sur le coeur» ; mais il constatait que «nos
moeurs délicates nous en empêchent, surtout chez
les femmes» (1). Double, en 1811, critique cette «fausse
modestie», et cette «excessive retenue» non
qu'il estime permise une pareille pratique sans réserve
aucune; mais «cette exploration qui se fait très
exactement au-dessus de la chemise peut avoir lieu avec toute
la décence possible» (2). L'écran moral, dont
la nécessité est reconnue, va devenir médiation
technique. La libido sciendi, toute renforcée de l'interdit
qu'elle a suscite et découvert, le tourne en le rendant
plus impérieux; elle lui donne des justifications scientifiques
et sociales, l'inscrit dans la nécessité pour mieux
feindre de l'effacer de l'éthique et bâtit sur lui
la structure qui le traverse en le maintenant. Ce n'est plus la
pudeur qui empêche le contact, mais la saleté et
la misère; non plus l'innocence, mais la disgrâce
des corps. Immédiate, l'auscultation est aussi «incommode
pour le médecin que pour le malade; le dégoût
seul la rend à peu près impraticable dans les hôpitaux;
elle est à peine proposable chez la plupart des femmes,
et chez quelques-unes même, le volume des mamelles est un
obstacle physique à ce qu'on puisse l'employer».
Le stéthoscope mesure un interdit transformé en
dégoût, et un empêchement matériel:
«Je fus consulté en 1816 par une jeune personne qui
présentait des symptômes de maladie de coeur, et
chez laquelle l'application de la main et la percussion donnaient
peu de résultats à raison de l'embonpoint. L'âge
et le sexe de la malade m'interdisant l'espèce d'examen
dont je viens de parler (l'application de l'oreille à la
région précordiale), je vins à me rappeler
un phénomène d'acoustique fort connu: si l'on applique
l'oreille à l'extrémité d'une poutre, on
entend très distinctement un coup d'épingle donné
à l'autre bout» (3). Le stéthoscope, distance
solidifiée, transmet des événements |PAGE 168 profonds et invisibles le long d'un axe mi-tactile,
mi-auditif. La médiation instrumentale à l'extérieur
du corps autorise un recul qui en mesure une distance morale;
l'interdiction d'un contact physique permet de fixer l'image virtuelle
de ce qui se passe loin en dessous de la plage visible. Le lointain
de la pudeur est, pour le caché, un écran de projection.
Ce qu'on ne peut pas voir se montre dans la distance de ce qu'on
ne doit pas voir. |PAGE 169 du regard que sera l'autopsie; l'oreille et la
main ne sont que des organes provisoires de remplacement en attendant
que la mort rende à la vérité la présence
lumineuse du visible; il s'agit d'un repérage dans la vie,
c'est-à-dire dans la nuit, pour indiquer ce que seraient
les choses dans la clarté blanche de la mort. Et surtout,
les altérations découvertes par l'anatomie concernent
«la forme, la grandeur, la position et la direction»
des organes ou de leurs tissus (1) : c'est-à-dire des données
spatiales qui relèvent par droit d'origine du regard. Quand
Laënnec parle des altérations de structure, il ne
s'agit jamais de ce qui est au-delà du visible, ni même
de ce qui serait sensible à un toucher délié,
mais de solutions de continuité, d'accumulations de liquides,
d'accroissements anormaux, ou d'inflammations signalées
par le gonflement du tissu et leur rougeur (2). De toute façon,
la limite absolue, le fond de l'exploration perceptive sont dessinés
toujours par le plan clair d'une visibilité au moins virtuelle.
«C'est une image qu'ils se peignent», dit Bichat en
parlant des anatomistes,«plutôt que des choses qu'ils
apprennent. Ils doivent plus voir que méditer» (3).
Lorsque Corvisart entend un coeur qui fonctionne mal, Laënnec
une voix aiguë qui tremble, c'est une hypertrophie, c'est
un épanchement qu'ils voient, de ce regard qui hante secrètement
leur audition et au-delà d'elle l'anime. |PAGE 170 de nature, est faite pour l'oeil, lui est dérobée,
mais subrepticement aussitôt révélée
par ce qui tente de l'esquiver. Le savoir se développe
selon tout un jeu d'enveloppes; l'élément caché
prend la forme et le rythme du contenu caché, ce qui fait
qu'il est de la nature même du voile d'être transparent
(1) : le but des anatomistes «est atteint lorsque les opaques
enveloppes qui couvrent nos parties ne sont plus à leurs
yeux exercés qu'un voile |PAGE 171 que pourtant les médecins utilisaient
au cours des années précédentes. Bichat refuse
même l'usage du microscope: «Quand on regarde dans
l'obscurité chacun voit à sa manière»
(1). Le seul type de visibilité reconnu par l'anatomie
pathologique, c'est celui qui est défini par le regard
quotidien: une visibilité de droit qui enveloppe dans une
invisibilité provisoire une opaque transparence, et non
pas (comme dans l'investigation microscopique) une invisibilité
de nature que force, pour un temps, une technique du regard artificiellement
multiplié. D'une manière qui nous paraît étrange,
mais qui est structurale ment nécessaire, l'analyse des
tissus pathologiques se passa, pendant des années, des
instruments même les plus anciens de l'optique. |PAGE 172 est mise hors circuit. L'analyse ne se fait pas
dans le sens d'un approfondissement indéfini vers les configurations
les plus fines, et jusqu'à celles de l'inorganique; dans
cette direction, elle se heurte très tôt à
l'absolue limite que lui prescrit le regard, et de là,
prenant la perpendiculaire, elle glisse latéralement vers
la différenciation des qualités individuelles. Sur
la ligne où le visible est prêt à se résoudre
dans l'invisible, sur cette crête de son évanouissement,
les singularités viennent jouer. Un discours sur l'individu
est à nouveau possible, ou plutôt nécessaire,
parce qu'il est la seule manière pour le regard de ne pas
renoncer à lui-même, de ne pas s'abolir dans des
figures d'expérience où il serait désarmé.
Le principe de la visibilité a pour corrélatif celui
de la lecture différentielle des cas. (1) R. LAËNNEC, De l'auscultation médiate, t. I, pp. 72-76. |PAGE 173 anatomo-clinique intègre à la structure
de la maladie la constante possibilité d'une modulation
individuelle. Cette possibilité existait, certes, dans
la médecine antérieure: mais elle n'était
pensée que sous la forme abstraite du tempérament
du sujet, ou des influences dues au milieu, ou des interventions
thérapeutiques, chargées de modifier de l'extérieur
un type pathologique. Dans la perception anatomique, la maladie
n'est jamais donnée qu'avec un certain «bougé»;
elle a, d'entrée de jeu, une latitude d'insertion, de cheminement,
d'intensité, d'accélération qui dessine sa
figure individuelle. Celle-ci n'est pas une déviation surajoutée
à la déviation pathologique; la maladie est elle-même
perpétuelle déviation à l'intérieur
de sa nature essentiellement déviante. Il n'y a de maladie
qu'individuelle: non parce que l'individu réagit sur sa
propre maladie, mais parce que l'action de la maladie se déroule,
de plein droit, dans la forme de l'individualité. (1) Ibid., p. 249. |PAGE 174 Travail dur et ténu ; travail qui fait
voir, comme Laënnec fit voir distinctement, hors de la masse
confuse des squirres, le premier foie cirrhotique dans l'histoire
de la perception médicale. L'extraordinaire beauté
formelle du texte lie, en un seul mouvement, le labeur intérieur
d'un langage qui pourchasse la perception de toute la force de
sa recherche stylistique et la conquête d'une individualité
pathologique jusqu'alors inaperçue: «Le foie réduit
au tiers de son volume se trouvait pour ainsi dire caché
dans la région qu'il occupe; sa surface externe, légèrement
mamelonnée et vidée, offrait une teinte grise jaunâtre;
incisé, il paraissait entièrement composé
d'une multitude de petits grains de forme ronde ou ovoïde,
dont la grosseur variait depuis celle d'un grain de millet jusqu'à
celle d'un grain de chènevis. Ces grains, faciles à
séparer les uns des autres, ne laissaient entre eux presque
aucun intervalle dans lequel on pût distinguer encore quelque
reste de tissu propre du foie; leur couleur était fauve
ou d'un jaune roux tirant par endroits sur le verdâtre;
leur tissu, assez humide, opaque, était flasque au toucher
plutôt que mou, et en pressant les grains entre les doigts,
on n'en écrasait qu'une petite partie, le reste offrait
au tact la sensation d'Un morceau de cuir mou» (1). |PAGE 175 décisifs ont été un certain
usage du langage et une conceptualisation difficile de la mort.
Bergson est strictement à contresens quand il cherche dans
le temps et contre l'espace, dans une saisie de l'intérieur
et muette, dans une chevauchée folle vers l'immortalité,
les conditions auxquelles il est possible de penser l'individualité
vivante. Bichat, un siècle auparavant, donnait une leçon
plus sévère. La vieille loi aristotélicienne,
qui interdisait sur l'individu le discours scientifique, a été
levée lorsque, dans le langage, la mort a trouvé
le lieu de son concept: l'espace alors a ouvert au regard la forme
différenciée de l'individu. |PAGE 176 que l'individu se rejoint, échappant aux
vies monotones et à leur nivellement; dans l'approche lente,
à moitié souterraine, mais visible déjà
de la mort, la sourde vie commune devient enfin individualité;
un cerne noir l'isole et lui donne le style de sa vérité.
De là, l'importance du Morbide. Le Macabre impliquait une
perception homogène de la mort, une fois son seuil franchi.
Le Morbide autorise une perception subtile de la manière
dont la vie trouve dans la mort sa figure la plus différenciée.
Le morbide, c'est la forme raréfiée de la vie; en
ce sens que l'existence s'épuise, s'exténue dans
le vide de la mort; mais en cet autre sens également, qu'elle
y prend son volume étrange, irréductible aux conformités
et aux habitudes, aux nécessités reçues;
un volume singulier, que définit son absolue rareté.
Privilège du phtisique: jadis on contractait la lèpre
sur fond des grands |
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