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I
LE SEUIL ET LA CLEF
L 'oeuvre nous est offerte dédoublée en son dernier
instant par un discours qui se charge d'expliquer comment... Ce
« comment j'ai écrit certains de mes livres»,
révélé lui-même quand tous étaient
écrits, a un étrange rapport avec l'oeuvre qu'il
découvre dans sa machinerie, en la recouvrant d'un récit
autobiographique hâtif, modeste et méticuleux.
En apparence, Roussel respecte l'ordre des chronologies : il explique
son oeuvre en suivant le droit fil qui est tendu des récits
de jeunesse aux Nouvelles Impressions qu'il vient de publier.
Mais la distribution du discours et son espace intérieur
sont de sens contraire: au premier plan, et en grosses lettres,
le procédé qui organise les textes initiaux; puis
en étages plus serrés, les mécanismes des
Impressions d'Afrique, avant ceux de Locus Solus, à peine
indiqués. A l'horizon, là où le langage se
perd avec le temps, les textes récents -Poussière
de Soleils et l'Étoile au Front ne sont plus qu'un point.
Les Nouvelles Impressions, elles, sont déjà de l'autre
côté du ciel, et on ne peut
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les y repérer que par ce qu'elles ne sont pas. La géométrie
profonde de cette « révélation» renverse
le triangle du temps. Par une rotation complète, le proche
devient le plus lointain. Comme si Roussel ne pouvait jouer son
rôle de guide que dans les premiers détours du labyrinthe,
et qu'il l'abandonnait dès que le cheminement s'approche
du point central où il est lui-même, tenant les fils
en leur plus grand embrouillement -où, qui sait? en leur
plus grande simplicité. Le miroir qu'au moment de mourir
Roussel tend à son oeuvre et devant elle, dans un geste
mal défini d'éclairement et de précaution,
est doué d'une bizarre magie: il repousse la figure centrale
dans le fond où les lignes se brouillent, recule au plus
loin la place d'où se fait la révélation,
mais rapproche, comme pour la plus extrême myopie, ce qui
est le plus éloigné de l'instant où elle
parle. A mesure qu'elle approche d'elle-même, elle s'épaissit
en secret.
Secret redoublé: car sa forme solennellement ultime, le
soin avec lequel elle a été, tout au long de l'oeuvre,
retardée pour venir à échéance au
moment de la mort, transforme en énigme le procédé
qu'elle met au jour. Le lyrisme est méticuleusement exclu
de Comment j' ai écrit certains de mes livres (les citations
de Janet utilisées par Roussel pour parler de ce qui fut
sans doute l'expérience nodale de sa vie montrent la rigueur
de cette exclusion) ; on y trouve des renseignements, point de
confidence, et pourtant quelque chose est confié, absolument
-dans cette figure étrange du secret que la mort garde
et publie. « Et
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je me réfugie faute de mieux dans l'espoir que j'aurai
peut-être un peu d'épanouissement posthume à
l'endroit de mes livres.» Le « comment» inscrit
par Roussel en tête de son oeuvre dernière et révélatrice
nous introduit non seulement au secret de son langage, mais au
secret de son rapport avec un tel secret, non pour nous y guider,
mais pour nous laisser au contraire désarmé, et
dans un embarras absolu quand il s'agit de déterminer cette
forme de réticence qui a maintenu le secret en cette réserve
tout à coup dénouée.
La phrase première: « Je me suis toujours proposé
d'expliquer de quelle façon j'avais écrit certains
de mes livres» indique avec assez de clarté que ces
rapports ne furent ni accidentels ni établis au dernier
instant, mais qu'ils ont fait partie de l'oeuvre même, et
de ce qu'il y avait de plus constant, de mieux enfoui dans son
intention. Et puisque cette révélation de dernière
minute et de premier projet forme maintenant le seuil inévitable
et ambigu qui initie à l'oeuvre en la terminant, elle se
joue de nous, à n'en pas douter: en donnant une clef qui
désamorce le jeu, elle dessine une énigme seconde.
Elle nous prescrit, pour lire l'oeuvre, une conscience inquiète:
conscience en laquelle on ne peut se reposer, puisque le secret
n'est pas à trouver comme dans ces devinettes ou charades
que Roussel aimait tant; il est démonté et avec
soin, pour un lecteur qui aurait donné, avant la fin du
jeu, sa langue au chat. Mais c'est Roussel qui donne au chat la
langue de ses lecteurs; il les
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contraint à connaître un secret qu'ils ne reconnaissaient
pas, et à se sentir pris dans une sorte de secret flottant,
anonyme, donné et retiré, et jamais tout à
fait démontrable : si Roussel de son plein gré a
dit qu'il y avait du secret, on peut supposer qu'il l'a radicalement
supprimé en le disant et en disant quel il est, ou, tout
aussi bien, qu'il l'a décalé, poursuivi et multiplié
en laissant secret le principe du secret et de sa suppression.
L'impossibilité, ici, de décider lie tout discours
sur Roussel non seulement au risque commun de se tromper mais
à celui, plus raffiné, de l'être. Et d'être
trompé moins par un secret que par la conscience qu'il
y a secret.
Roussel, en 1932, avait adressé à l'imprimeur une
partie du texte qui allait devenir, après sa mort, Comment
j' ai écrit certains de mes livres. Ces pages, il était
entendu qu'elles ne devaient point paraître de son vivant.
Elles n'attendaient pas sa mort; celle-ci, plutôt, était
aménagée en elles, liée sans doute à
l'instance de la révélation qu'elles portaient.
Quand, le 30 mai 1933, il précise ce que doit être
l'ordonnance de l'ouvrage, il avait depuis longtemps pris ses
dispositions pour ne plus revenir à Paris. Au mois de juin,
il s'installe à Palerme, quotidiennement drogué
et dans une grande euphorie. Il tente de se tuer ou de se faire
tuer, comme si maintenant il avait pris « le goût
de la mort dont auparavant il avait la crainte». Le matin
où il devait quitter son hôtel pour une cure de désintoxication
à Kreuzlingen, on
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le retrouve mort; malgré sa faiblesse,
qui était extrême, il s'était traîné
avec son matelas tout contre la porte de communication qui donnait
sur la chambre de Charlotte Dufresne. Cette porte, en tous temps,
restait libre; on la trouva fermée à clef. La mort,
le verrou et cette ouverture close formèrent, en cet instant
et pour toujours sans doute, un triangle énigmatique où
l'oeuvre de Roussel nous est à la fois livrée et
refusée. Ce que nous pouvons entendre de son langage nous
parle à partir d'un seuil où l'accès ne se
dissocie pas de ce qui forme défense -accès et défense
eux-mêmes équivoques puisqu'il s'agit, en ce geste
non déchiffrable, de quoi? de libérer cette mort
si longtemps redoutée et soudain désirée?
ou peut-être aussi bien de retrouver une vie dont il avait
tenté avec acharnement de se délivrer mais qu'il
avait si longtemps rêvé de prolonger à l'infini
par ses oeuvres, et, dans ses oeuvres mêmes, par des appareils
méticuleux, fantastiques, infatigables? De clef, y en a-t-il
d'autre maintenant que ce texte dernier qui est là, immobile,
tout contre la porte ? Faisant signe d'ouvrir? Ou le geste de
fermer? Tenant une clef simple, merveilleusement équivoque,
apte en un seul tour à cadenasser ou à délivrer?
Refermant avec soin sur une mort sans atteinte possible, ou peut-être,
transmettant, au-delà d'elle, cet éblouissement
dont le souvenir n'avait pas quitté Roussel depuis sa dix-neuvième
année, et dont il avait essayé, en vain toujours,
sauf peut-être cette nuit-là, de retrouver la clarté?
Roussel, dont le langage est d'une grande précision,
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a dit curieusement de Comment j'ai écrit certains de mes
livres qu'il s'agissait d'un texte « secret et posthume».
Il voulait dire sans doute -au-dessous de la signification évidente:
secret jusqu'à la mort exclue -plusieurs choses: que la
mort appartenait à la cérémonie du secret,
qu'elle en était un seuil préparé, la solennelle
échéance; peut-être aussi que le secret resterait
secret jusque dans la mort, trouvant en elle le secours d'une
chicane supplémentaire -le « posthume» multipliant
le « secret» par lui-même et l'inscrivant dans
le définitif; ou mieux que la mort révélerait
qu'il y a un secret, montrant, non ce qu'il cache, mais ce qui
le rend opaque et infracassable ; et qu'il ne garderait le secret
en dévoilant qu'il est secret, le livrant épithète,
le maintenant substantif. Et on n'a plus au fond de la main que
l'indiscrétion têtue, interrogative, d'une clef elle-même
verrouillée -chiffre déchiffrant et chiffré.
Comment j'ai écrit certains de mes livres cache autant
et plus que n'en dévoile la révélation promise.
Il n'offre guère que des épaves dans une catastrophe
de souvenirs qui oblige, dit Roussel, « à mettre
des points de suspension». Mais aussi générale
que soit cette lacune, elle n'est encore qu'un accident de surface
à côté d'une autre, plus essentielle, impérieusement
indiquée par la simple exclusion, sans commentaire, de
toute une série d'oeuvres. « Il va sans dire que
mes autres livres, la Doublure, la Vue, et Nouvelles impressions
d'Afrique sont absolument étrangers au procédé.»
Hors secret sont aussi trois textes
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poétiques, l'Inconsolable, les Têtes de carton et
le premier poème écrit par Roussel, Mon âme.
Quel secret recouvre cette mise à l'écart, et le
silence qui se contente de la signaler sans un mot d'explication?
Cachent-elles, ces oeuvres, une clef d'une autre nature -ou la
même, mais cachée doublement jusqu'à la dénégation
de son existence? Et peut-être y a-t-il une clef générale
dont relèverait aussi bien, selon une loi très silencieuse,
les oeuvres chiffrées -et déchiffrées par
Roussel -et celles dont le chiffre serait de n'avoir pas de chiffre
apparent. La promesse de la clef, dès la formulation qui
la livre, esquive ce qu'elle promet ou plutôt le renvoie
au-delà de ce qu'elle-même peut livrer, à
une interrogation où tout le langage de Roussel se trouve
pris.
Etrange pouvoir de ce texte destiné à « expliquer».
Si douteux apparaissent son statut, la place d'où il s'élève
et d'où il fait voir ce qu'il montre et les frontières
jusqu'où il s'étend, l'espace qu'à la fois
il supporte et il mine, qu'il n'a guère, en un premier
éblouissement, qu'un seul effet: propager le doute, l'étendre
par omission concertée là où il n'avait pas
de raison d'être, l'insinuer dans ce qui doit en être
protégé, et le planter jusque dans le sol ferme
où lui-même s'enracine. Comment j'ai écrit
certains de mes livres est après tout un de « ses»
livres :le texte du secret dévoilé n'a-t-il pas
le sien mis au jour et masqué à la fois par la lumière
qu'il porte aux autres?
A ce risque généralisé, on peut supposer
plusieurs figures dont l'oeuvre de Roussel (n'est-elle pas, après
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tout, le secret du secret ?) donnerait les modèles. Il
se peut qu'au-dessous du procédé révélé
dans le texte dernier, une autre loi établisse son règne
plus secret et une forme tout à fait imprévue. Sa
structure serait celle, exactement, des Impressions d'Afrique
ou de Locus Solus : les scènes aménagées
sur le tréteau des Incomparables ou les machineries du
jardin de Martial Canterel ont une explication apparente dans
un récit -événement, légende, souvenir,
ou livre -, qui en justifie les épisodes; mais la clef
réelle -ou en tout cas une autre clef à un niveau
plus profond -ouvre le texte selon toute sa longueur et révèle
sous tant de merveilles la sourde explosion phonétique
de phrases arbitraires. Peut-être, après tout, l'oeuvre
en son entier est-elle construite sur ce modèle: Comment
j'ai écrit certains de mes livres jouant le même
rôle que la seconde partie des Impressions d'Afrique ou
les passages explicatifs de Locus Solus, et cachant, sous prétexte
de révélation, la vraie force souterraine d'où
jaillit le langage.
Il, se peut aussi que la révélation de Comment j'ai
écrit n'ait de valeur que propédeutique, formant
une sorte de mensonge salutaire, -vérité partielle
qui signale seulement qu'il faut chercher plus loin et dans des
corridors plus profonds; l'oeuvre serait alors bâtie sur
tout un étagement de secrets qui se commandent mais sans
qu'aucun d'eux n'ait valeur universelle ou absolument libératrice.
Donnant une clef au dernier moment, le dernier texte serait comme
un premier retour vers l'oeuvre avec une double fonction :
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ouvrir, dans leur architecture la plus extérieure,
certains textes, mais indiquer qu'il faut pour ceux-ci et pour
les autres une série de clefs dont chacune ouvrirait sa
propre boîte, et non pas celle plus petite, plus précieuse,
mieux protégée qui s'y trouve contenue. Cette figure
de l'enveloppement est familière à Roussel: on la
trouve employée, avec application, dans les Six Documents
pour servir de canevas; Poussière de Soleils l'utilise
justement comme méthode de découverte d'un secret;
dans les Nouvelles lm pressions, elle prend la forme étrange
d'une élucidation proliférante, toujours interrompue
par une nouvelle lumière, laquelle est brisée à
son tour par la parenthèse d'une autre clarté, qui,
née à l'intérieur de la précédente,
la tient suspendue et pour longtemps fragmentaire, jusqu'à
ce que tous ces jours successifs, interférants et éclatés
forment, sous le regard, l'énigme d'un texte lumineux et
sombre que tant d'ouvertures ménagées hérissent
en forteresse imprenable.
Ou encore, le procédé pourrait bien jouer le rôle
d'amorce et de conclusion qui est celui de ces phrases identiques
et ambiguës dans lesquelles les textes de « grande
jeunesse» enchâssent leurs récits cycliques.
Il formerait une sorte de périmètre obligé,
mais qui laisserait libre, au centre du langage, une grande plage
d'imagination, sans autre clef peut-être que son jeu. Le
procédé aurait alors une fonction de déclenchement
et de protection; il délimiterait un milieu privilégié,
hors contact, que la rigueur de Sa forme périphérique
libérerait de toute contrainte extérieure.
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Son arbitraire décrocherait la rédaction
de toute complicité, induction, communication subreptice,
influence et lui offrirait dans un espace absolument neutre la
possibilité de prendre son volume propre. Le « procédé»
ne commanderait pas les oeuvres jusqu'en leur figure la plus centrale;
il en serait seulement le seuil, franchi dès que tracé,
rite de purification plutôt que formule d'architecture.
Roussel s'en serait servi pour encadrer le grand rituel de son
oeuvre, le répétant solennellement et pour tous
quand il en achevait pour lui-même le cycle. Tout autour
de l'oeuvre, le procédé formerait un cercle ne livrant
l'accès qu'en laissant l'initié dans l'espace blanc
et totalement énigmatique d'une oeuvre ritualisée,
c'est-à-dire séparée, mais non expliquée.
Il faudrait considérer alors Comment j'ai écrit
un peu comme la lentille de la Vue: cette minuscule surface qu'il
faut faire éclater en la traversant du regard pour qu'elle
libère tout un volume qui lui est incommensurable et qui,
pourtant, sans elle, ne pourrait être ni fixé, ni
parcouru, ni conservé. Peut-être le procédé
n'est-il pas plus l'oeuvre elle-même que le petit verre
bombé n'est la plage dont il ouvre et protège la
lumière à condition qu'on franchisse d'un regard
son seuil indispensable,
Le texte « révélateur» de Roussel demeure
si réservé pour décrire le jeu du procédé
dans l'oeuvre et l'oeuvre à son tour si prolixe en modèles
de déchiffrement, en rites de seuil et en serrures qu'il
est difficile de situer Comment j'ai écrit certains de
mes livres par rapport à ces livres eux-mêmes et
aux
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autres. Sa fonction positive d'explication -de recette aussi:
« Il me semble qu'il est de mon devoir de le révéler,
car j'ai l'impression que des écrivains de l'avenir pourraient
peut-être l'exploiter avec fruit» -se retourne vite
dans le jeu d'une incertitude qui n'en finit pas comme se prolonge
indéfiniment le geste douteux par lequel Roussel, sur le
seuil, la dernière nuit, a voulu peut-être ouvrir,
peut-être fermer la porte. En un sens l'attitude de Roussel
est inverse de celle de Kafka, mais aussi difficile à déchiffrer:
Kafka avait confié à Max Brod des manuscrits pour
qu'ils soient détruits après sa mort -à Max
Brod qui avait dit qu'il ne les détruirait pas; Roussel
aménage autour de sa mort le texte simple d'une explication
que ce texte et les autres livres et cette mort même rendent
sans recours douteuse.
Une seule chose est certaine: le livre « posthume et secret»
est l'élément dernier, indispensable au langage
de Roussel. En donnant une « solution» il transforme
chacun de ses mots en piège possible, c'est-à-dire
en piège réel, puisque la seule possibilité
qu'il y ait un double fond ouvre pour qui écoute un espace
d'incertitude sans repos. Ce qui ne conteste pas l'existence du
procédé clef, ni le méticuleux positivisme
de Roussel, mais donne à sa révélation une
valeur rétrograde et indéfiniment inquiétante.
Tous ces corridors, il serait rassurant de pouvoir les fermer,
d'interdire toutes les issues et d'admettre que Roussel échappe
par la seule issue que notre
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conscience, pour son plus grand repos, veut bien
lui aménager. « Est-il bien convenable qu'un homme
étranger à toute tradition initiatique se considère
comme tenu à emporter dans la tombe un secret d'un autre
ordre... N'est-il pas plus tentant d'admettre que Roussel obéit,
en qualité d'adepte, à un mot d'ordre imprescriptible
1 ?» On voudrait bien: les choses en seraient étrangement
simplifiées et l 'oeuvre se refermerait sur un secret dont
l'interdit à lui seul signalerait l'existence, la nature,
le contenu et le rituel obligé; et par rapport à
ce secret, tous les textes de Roussel seraient autant d'habiletés
rhétoriques révélant à qui sait lire
ce qu'ils disent, par le simple fait, merveilleusement généreux,
qu'ils ne le disent pas.
A l'extrême limite, il se peut que la « chaîne»
de Poussière de Soleils ait quelque chose à voir
(dans la forme) avec la procession du savoir alchimique, même
s'il y a peu de chances pour que les vingt-deux changements de
décor imposés par la mise en scène répètent
les vingt-deux arcanes majeurs du tarot. Il se peut que certains
dessins extérieurs du cheminement ésotérique
aient servi de modèle: mots dédoublés, coïncidences
et rencontres à point nommé, emboîtement des
péripéties, voyage didactique à travers des
objets porteurs, en leur banalité, d'une histoire merveilleuse
qui définit leur prix en décrivant leur genèse,
découvertes en chacun d'eux d'avatars mythiques qui les
conduisent jusqu'à l'actuelle promesse de la délivrance.
1. André Breton: Fronton Virage.
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Mais si Roussel, ce qui n'est pas sûr, a utilisé
de pareilles figures, c'est sur le mode où il s'est servi
de quelques vers d'Aut clair de la Lune et de l'ai du bon tabac
dans les Impressions d'Afrique : non pour en transmettre le contenu
par un langage extérieur et symbolique destiné à
le livrer en le dérobant, mais pour aménager à
l'intérieur du langage un verrou supplémentaire,
tout un système de voies invisibles, de chicanes et de
subtiles défenses.
Le langage de Roussel est opposé -par le sens de ses flèches
plus encore que par le bois dont il est fait -à la parole
initiatique. Il n'est pas bâti sur la certitude qu'il y
a un secret, un seul, et sagement silencieux; il scintille d'une
incertitude rayonnante qui est toute de surface et qui recouvre
une sorte de blanc central: impossibilité de décider
s'il y a un secret, ou aucun, ou plusieurs et quels ils sont.
Toute affirmation qu'il existe, toute définition de sa
nature assèche dès sa source l'oeuvre de Roussel,
l'empêchant de vivre de ce vide qui mobilise, sans l'initier
jamais, notre inquiète ignorance. En sa lecture, rien ne
nous est promis. Seule est prescrite intérieurement la
conscience qu'en lisant tous ces mots alignés et lisses
nous sommes exposés au danger hors repère d'en lire
d'autres, qui sont autres et les mêmes. L'oeuvre, en sa
totalité -avec l'appui qu'elle prend dans Comment j'ai
écrit et tout le travail de sape dont cette révélation
la mine -impose systématiquement une inquiétude
informe, divergente, centrifuge, orientée non pas vers
le plus réticent des secrets, mais vers le
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dédoublement et la transmutation des formes les plus visibles:
chaque mot est à la fois animé et ruiné,
rempli et vidé par la possibilité qu'il y en ait
un second -celui-ci ou celui-là, ou ni l'un ni l'autre,
mais un troisième, ou rien.
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