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LES BANDES DU BILLARD
Soit un Européen qui, après naufrage, est capturé
par un chef noir; il envoie à son épouse, par pigeons
interposés, et grâce à une provision miraculeuse
d'encre et de papier, une longue série de missives pour
raconter les sauvages combats et les soupers de chair humaine
dont son maître est le détestable héros. Roussel
dit tout cela mieux et plus vite: « les lettres du blanc
sur les bandes du vieux pillard».
Et maintenant, « les lettres du blanc sur les bandes du
vieux billard», ce sont les signes typographiques qu'on
trace à la craie sur les bords de la grande table couverte
d'un drap vert un peu mité déjà, lorsque,
par un après-midi pluvieux, on veut distraire un groupe
d'amis confinés dans une maison de campagne, en leur proposant
un rébus; mais que, trop maladroit pour dessiner des figures
assez évocatrices, on leur demande seulement de regrouper
en mots cohérents des lettres dispersées tout au
long du grand périmètre rectangulaire.
Dans l'écart infime et immense de ces deux phrases,
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des figures vont naître qui sont parmi
les plus familières de Roussel: emprisonnement et libération,
exotisme et cryptogramme, supplice par le langage et rachat par
ce même langage, souveraineté des mots dont l'énigme
dresse des scènes muettes, comme celle des invités
sidérés qui tournent autour du billard en une sorte
de ronde où la phrase cherche à se reconstituer.
Tout cela forme le paysage naturel des quatre oeuvres centrales
de Roussel, des quatre grands textes qui obéissent au «procédé»
: Impressions d'Afrique, Locus Solus, l'Etoile au Front, Poussière
de Soleils.
Ces prisons, ces machines humaines, ces tortures chiffrées,
tout ce lacis de mots, de secrets et de signes sont merveilleusement
issus d'un fait de langage: une série de mots identiques
qui dit deux choses différentes. Exiguïté de
notre langue qui, lancée dans deux directions différentes,
soudain est ramenée en face d'elle-même et contrainte
de se croiser. Mais on peut dire aussi bien que c'est là
une remarquable richesse, puisque ce groupe de mots simples, dès
qu'on le soulève, éveille tout un grouillement sémantique
de différences: il y a les lettres (épistolaires)
et les lettres (graphiques) ; il ya les bandes du drap vert, et
celles sauvages, hurlantes, du roi anthropophage. L'identité
des mots -le simple fait, fondamental dans le langage, qu'il y
a moins de vocables qui désignent que de choses à
désigner -est elle-même une expérience à
double versant: elle révèle dans le mot le lieu
d'une rencontre imprévue entre les figures du monde les
plus éloignées (il est la distance abolie, le
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point de choc des êtres, la différence ramassée
sur elle-même en une forme unique, duelle, ambiguë,
minotaurine); et elle montre un dédoublement du langage
qui, à partir d'un noyau simple, s'écarte de lui-même
et fait naître sans cesse d'autres figures (prolifération
de la distance, vide qui naît sous les pas du double, croissance
labyrinthique des corridors semblables et différents).
En leur riche pauvreté, les mots toujours conduisent plus
loin et ramènent à eux-mêmes; ils perdent
et se retrouvent; ils filent à l'horizon en dédoublements
répétés, mais reviennent au point de départ
en une courbe parfaite: c'est bien ce qu'ont dû reconnaître
les invités mystifiés tournant autour du billard
et découvrant que la ligne droite des mots c'était
précisément le trajet circulaire.
Cette merveilleuse propriété du langage d'être
riche de sa misère, les grammairiens du XVIIIe siècle
la connaissaient bien; et dans leur conception purement empirique
du signe, ils admiraient qu'un mot fût capable de se détacher
de la figure visible à laquelle il était lié
par sa «signification», pour aller se poser sur une
autre, la désignant dans une ambiguïté qui
est à la fois limite et ressource. Là le langage
trouve l'origine d'un mouvement qui lui est intérieur:
son lien à ce qu'il dit peut se métamorphoser sans
que sa forme ait à changer, comme s'il tournait sur lui-même,
traçant autour d'un point fixe tout un cercle de possibles
(le «sens» du mot comme on disait alors), et permettant
hasards, rencontres, effets, et tous les labeurs plus ou moins
concertés du jeu. Ecoutons
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Dumarsais, l'un des plus subtils de ces grammairiens: «Il
a fallu nécessairement faire servir les mêmes mots
à divers usages. On a remarqué que cet expédient
admirable pouvait donner au discours plus d'énergie et
d'agrément; on n'a pas manqué de le tourner en jeu,
en plaisir. Ainsi par besoin et par choix, les mots sont parfois
détournés de leur sens primitif, pour en prendre
un nouveau qui s'en éloigne plus ou moins, mais qui cependant
y a plus ou moins de rapport. Ce nouveau sens des mots s'appelle
sens tropologique, et l'on appelle trope cette conversion, ce
détour qui le produit 1.» C'est de cet espace de
déplacement que naissent toutes les figures de la rhétorique
(le «tour» et le «détour», comme
dit Dumarsais) : catachrèse, métonymie, métalepse,
synecdoque, antonomase, litote, métaphore, hypallage et
bien d'autres hiéroglyphes dessinés par la rotation
des mots dans le volume du langage.
L'expérience de Roussel se situe dans ce qu'on pourrait
appeler «l'espace tropologique» du vocabulaire. Espace
qui n'est pas tout à fait celui des grammairiens, ou plutôt
qui est cet espace même, mais traité autrement; il
n'est pas considéré comme le lieu de naissance des
figures canoniques de la parole, mais comme un blanc ménagé
dans le langage, et qui ouvre à l'intérieur même
du mot son vide insidieux, désertique et piégé.
Ce jeu dont la rhétorique profitait pour faire valoir ce
qu'elle avait
1. Dumarsais : Les Tropes (Paris 1818; 2 vol.).
La première édition date de 175..
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à dire, Roussel le considère pour
lui-même, comme une lacune à étendre le plus
largement possible et à mesurer méticuleusement.
Il y sent, plus que les semi-libertés de l'expression,
une vacance absolue de l'être qu'il faut investir, maîtriser
et combler par l'invention pure: c'est ce qu'il appelle par opposition
à la réalité, la «conception»
(«chez moi, l'imagination est tout»; il ne veut pas
doubler le réel d'un autre monde, mais dans les redoublements
spontanés du langage, découvrir un espace insoupçonné
et le recouvrir de choses encore jamais dites.
Les figures qu'il va bâtir au-dessus de ce vide seront l'envers
méthodique des «figures de style» : le style,
c'est, sous la nécessité souveraine des mots employés,
la possibilité, masquée et désignée
à la fois, de dire la même chose, mais autrement.
Tout le langage de Roussel, style renversé, cherche à
dire subrepticement deux choses avec les mêmes mots. La
torsion, le léger détour des mots qui d'ordinaire
leur permet de «bouger» selon un mouvement tropologique
et de faire jouer leur profonde liberté, Roussel en fait
un cercle impitoyable qui reconduit les mots à leur point
de départ par la force d'une loi contraignante. La flexion
du style devient sa négation circulaire.
Mais revenons à notre série à double face
-face noire et cannibale de l'Afrique, face verte du billard-cryptogramme.
Posons-la deux fois, comme deux séries identiques dans
leur forme (l'approximation billard-pillard, il faudra en parler
plus loin; il n'est point facile de procéder par ordre,
sans anticipation
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ni retour, dans une oeuvre si resserrée, si constante,
si économe de tout et toujours référée
à elle-même) mais séparées par la plus
grande distance possible de signification : s'ouvre alors dans
l'identité de langage une béance, un vide qu'il
faut à la fois manifester et combler; on pourrait dire
aussi bien: un blanc à remplir de lettres d'une bande à
l'autre (je n'introduis pas dans le jeu une péripétie
nouvelle avec un tiers usage des mots; je voudrais mettre au jour
seulement cette «auto-implication» comme diraient
les logiciens, cette identité à soi dont l'oeuvre
de Roussel est toujours la manifestation vibratoire). Donc «les
deux phrases trouvées, il s'agissait d'écrire un
conte pouvant commencer par la première et finir par la
seconde. Or c'était dans la résolution de ce problème
que je puisais tous mes matériaux.» Le récit
débutera par le grimoire de billard et, sans interruption
de sens, aboutira aux épîtres aéroportées.
Rien de plus clair: cette règle est appliquée dans
les trois récits publiés entre 1900 et 1907 (Chiquenaude,
Nanon, Une page du folklore breton), et dans dix-sept textes dont
Roussel indique qu'ils sont «de grande jeunesse» .
Ceux-ci n'avaient pas vu le jour avant la publication posthume
de Comment j'ai écrit certains de mes livres. La date de
leur composition n'est pas sûre; si vraiment ils ont été
écrits quand Roussel était encore fort jeune, peut-être
faut-il en faire remonter l'origine bien avant la Doublure (écrite
et publiée autour de la vingtième année)
; rédigés avant toutes les grandes oeuvres et répétés
au
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moment de la mort, ils encadreraient ainsi tout le langage de
Roussel, révélant d'un coup son point de départ
et son point d'arrivée, un peu comme les phrases homonymes
entourent les récits dont ils sont eux-mêmes composés.
Le jeu de mots jeunesse-genèse, proposé par Roussel
quand il les présente dans son dernier ouvrage, indiquerait
que leur publication à ce moment-là renvoie à
leur structure.
Pourtant, d'après l'autobiographie, Roussel a abandonné
la musique à dix-sept ans «pour ne plus faire que
des vers» : à partir de ce moment «une fièvre
de travail» s'empara de lui: «Je travaillai, pour
ainsi dire, nuit et jour pendant de longs mois au bout desquels
j'écrivis la Doublure.» Or tous les «textes
de grande jeunesse» sont en prose: il est peu vraisemblable
qu'ils aient été rédigés entre la
conversion à la poésie et la rédaction (en
alexandrins) de la Doublure. Sans doute faut-il penser plutôt
que Roussel les a écrits après «l'effroyable
maladie nerveuse» qui suivit l'échec de son premier
ouvrage, au cours d'une période qu'il désigne par
cette simple phrase: «pendant quelques années ce
fut de la prospection» ; en gros, il s'agit de l'époque
1898-1900. Comme si cette crise, ou peut-être déjà
la Doublure (avec son jeu d'acteurs dédoublés, ses
têtes de carton, ses masques traverses de regards, ses dominos
qui cachent ce qu'ils montrent) avait défini cette distance
de la répétition et du double que vont parcourir
les textes de jeunesse et après eux toute l'oeuvre de Roussel.
L'espace «tropologique» où le «procédé»
s'enracine
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serait alors apparenté au masque; le vide qui s'ouvre à
l'intérieur d'un mot ne serait pas simplement une propriété
des signes verbaux mais une ambiguïté plus profonde,
plus dangereuse peut-être: il montrerait que le mot comme
un visage de carton bariolé cache ce qu'il redouble et
qu'il en est isolé par une mince épaisseur de nuit.
Le redoublement des mots serait comme le redoublement du masque
au-dessus du visage: il ouvrirait sur la même éclipse
de l'être. Les récits à phrases identiques
relanceraient ainsi l'expérience de la Doublure: ils feraient
de celle-ci le point de départ caché de toute l'oeuvre:
«Si je publie ces textes de grande jeunesse, c'est pour
mettre en relief la genèse de mon oeuvre. Par exemple,
le récit intitulé Parmi les Noirs est l'embryon
de mon livre Impressions d'Afrique. Tout ce qui a été
exécuté par la suite est né par le même
procédé.»
Il est curieux de voir comment dans son admirable Règle
du jeu Michel Leiris fait du même espace tropologique une
expérience à la fois opposée et voisine (le
même jeu mais selon une autre règle) : dans le glissement
des mots qui contamine les choses, les superposant en figures
monstrueuses et émerveillées, il tente de recueillir
la fuyante mais inévitable vérité de ce qui
est passé. De tant de choses sans statut, de tant d'états
civils fantastiques, il recueille lentement sa propre identité,
comme si dans les plis des mots dormait, avec des chimères
jamais tout à fait mortes, l'absolue mémoire. Ces
mêmes plis, Roussel les écarte d'un geste concerté,
pour y trouver un vide irrespirable,
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une rigoureuse absence d'être dont il pourra
disposer en toute souveraineté, pour façonner des
figures sans parenté ni espèce. Leiris éprouve,
dans la plénitude mobile d'une vérité que
rien n'épuise et où il peut nager sans repos, les
étendues que les récits de Roussel parcourent au-dessus
du vide, comme sur une corde raide.
Apparemment ces essais ne posent pas d'autres
problèmes que celui qu'ils ont à charge de résoudre.
Le soin qu'apporte Roussel à en expliquer la configuration
peut même surprendre: plus de deux pages au début
de Comment j'ai écrit, puis un rappel au milieu de l'ouvrage
alors que le principe du retour de la phrase initiale à
la fin du texte, mais chargée cette fois d'un sens différent,
est assez clair dans chacun de ses récits pour qu'il ne
soit pas nécessaire de le répéter sur un
mode didactique: la méthode est visible au ras des mots
et dans la courbe la plus manifeste de l'anecdote. Mais sans doute
cette règle est-elle le sommet qui émerge seul de
toute une pyramide de régularités où chacun
de ces contes trouve sa profonde ordonnance; la phrase clef en
ouvrant et fermant le récit fait jouer bien d'autres serrures.
A ces textes simples, apportons la méticulosité
dont Roussel nous a donné, à leur sujet, l'exemple.
La phrase ambiguë qui prescrit au récit son point
de départ -la phrase «éponyme» -donne
naissance
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à plusieurs cercles qui ne sont pas tout à fait
identiques, mais se croisent comme pour former une étrange
rosace.
Nous connaissons le cercle du langage qui doit rejoindre les mêmes
mots avec un sens différent. Tout proche de lui, il y a
le cercle du temps; c'est que la phrase initiale se présente
comme une énigme: «Les lettres du blanc sur les bandes
du vieux billard formaient un incompréhensible assemblage.»
Au moment où se déclenche le langage, le temps se
bloque: statufié, le spectacle est offert, non comme un
effet, mais comme un signe; arrêt scénique où
on ne sait pas ce qui s'arrête ni sur quelle scène.
Si bien que cet instant de repos dresse, au seuil du langage,
une figure énigmatique; un gros plan sans mouvement qui
se referme sur son sens. D'entrée de jeu, le langage fonctionne
comme une signification refusée et la plage où il
se déploie est masquée en son début par ces
armes insolites encore silencieuses: «Les anneaux du gros
serpent à sonnettes se resserraient convulsivement sur
la victime au moment où je levai les yeux» ; «Les
coups de la paume sur le jet de trayon blanc se révélaient
habiles et réguliers» ; «La peau de la raie
sur la pointe du Rayon-Vert miroitait en plein mois d'août.»
A partir de cette scène-énigme (rupture du temps,
ouverture d'un espace, irruption des choses devant un regard sans
horizon, désarroi dans l'absence de repères et de
proportions), le langage commence à tisser ses fils selon
un double mouvement de retour et de recul. C'est la rapide
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dérive vers le passé, la courbe de la mémoire
qui plonge aussi loin qu'il faut pour revenir à un présent
entièrement clair: alors on est ramené au point
de départ, qui est maintenant point d'arrivée; la
phrase éponyme n'a plus qu'à se répéter.
Mais au moment où le temps revient à lui-même
et au langage premier, celui-ci dérape sur la différence
des significations: on avait au départ un jeu de croquet
dont chaque but, aux deux extrémités de l'allée,
était marqué par des bâtons striés
d'anneaux de couleur; au terme, on a un chien savant qui dessine
avec des crayons multicolores des traits verticaux régulièrement
espacés sur la page blanche d'un bloc-notes: de toute façon
c'est «la largeur du jeu entre les bâtons multicolores».
Innocente plaisanterie. Jeu dit de société. Pensum
pour pensionnaire. Et pourtant entre la première phrase
et la dernière phrase, quelque chose d'important s'est
produit dans le statut du langage, qui reste indécis et
difficile à situer. Faut-il dire que les mots, dans l'instant
où le récit va revenir à son' point de départ,
introduisent comme un supplément ironique de zèle,
se répètent eux-mêmes, et signalent avec cette
sonnerie dérisoire (dérisoire, puisque avec la même
note et le même timbre elle dit autre chose) qu'on est bien
revenu au point de départ, qu'il est temps de se taire,
puisque le propos du langage était bien de répéter
le passé? Ou faut-il dire plutôt qu'au-dessous du
langage, une ruse dont il n'était pas maître (bien
qu'elle fût sa propre parcimonie) a introduit, au moment
de la plus naturelle
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répétition, cette mince distance qui fait que la
même chose dit autre chose, et que finalement il vaut mieux
se taire puisqu'il n'est pas possible au langage de sc répéter
exactement? Ces deux possibilités se maintiennent l'une
l'autre dans une interrogation ouverte; un espace douteux s'y
dessine où les mots et ce qu'ils disent tournent les uns
par rapport aux autres dans un mouvement ambigu -mus par une giration
lente qui empêche le retour des choses de coïncider
avec le retour du langage.
Inquiétude qui n'est pas près de s'apaiser puisqu'on
en retrouve l'hésitation indéfinie -mais systématiquement
renversée -dans les Nouvelles Impressions : la série
des comparaisons, des rapprochements, des distinctions, des métaphores,
des analogies y fait circuler, à travers les filtres innombrables
des choses et des mots, une signification unique, monotone, obstinée,
la relançant par des répétitions sans fin,
affirmant en quatre cent quinze vers et plus de deux cents exemples
qu'il ne faut pas confondre ce qui est grand et ce qui est petit.
Là le sens s'immobilise sous les ondulations sans fin du
langage; dans les textes de jeunesse au contraire, le sens échappe
à lui-même entre les colonnes immobiles des mots
qui du début à la fin tendent l'arc du récit.
Les Nouvelles impressions sont comme l'image négative de
ces premiers essais.
Par rapport à l'énoncé éponyme, le
contre-texte n'est pas seulement contre-sens. Mais contre-existence
et négativité pure. La phrase initiale est toujours
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(comme «la prise sur les anneaux du serpent») mainmise
sur les objets; les mots sont plaqués directement sur les
choses, ou plutôt jaillissent d'elles, en avant même
du regard, le traînant derrière soi, offrant seulement,
dans un mutisme essentiel à ce qu'ils disent, cette présence
sourde et insistante: «La peau verdâtre de la prune
un peu mare semblait appétissante à souhait»
; «les taches de la laine sur le gros mouton à cinq
pattes ajoutaient encore au surnaturel de l'apparition.»
L'antiphrase, elle, ne dit ce qu'elle a à dire qu'à
travers tout un rituel précautionneux dont chaque péripétie
lui impose comme une atténuation d'existence. Elle n'est
plus langage au ras des choses, et prononcé par elles;
elle est proférée non sans solennité par
un des personnages de l'histoire -celui en général
qui la raconte: peut-être la répétition, pour
s'accomplir, a-t-elle besoin d'un thaumaturge (comme le sera Martial
Canterel). En passant de la phrase à la contre-phrase on
est passé du spectacle à la scène, du mot-chose
au mot-réplique. Effet d'autant plus sensible que la phrase
répétée ne désigne plus les choses
elles-mêmes mais leur reproduction: dessin, cryptogramme
ou énigme, déguisement, représentation théâtrale,
spectacle vu à travers une lunette, image symbolique. Le
double verbal se trouve porté lui-même par une plage
de répétition. Or, parlant de cette répétition
exacte, -de ce double beaucoup plus fidèle que lui -, le
langage répétitif a pour rôle d'en dénoncer
le défaut, de mettre au jour le minuscule accroc qui l'empêche
d'être la représentation
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exacte de ce qu'elle représente, ou encore de combler le
vide d'une énigme qu'elle laisse sans solution: la contre-phrase
énonce le texte ordonné et complet que figurent,
enchevêtrées sur les bandes de billard, les lettres
de craie blanche; elle dit ce qui manque à ces lettres,
ce qu'elles cachent et qui transparaît à travers
elles -leur négatif noir et pourtant leur sens positif
et clair. : les lettres du blanc... Elle dit aussi, cette antiphrase,
que le dessinateur n'a pas reproduit régulièrement
les mailles du filet sur l'écaille de poisson; que les
gouttes, sur le parapluie de cuisinier, s'écrasent avec
plus de violence qu'il n'est vraisemblable, etc. Comme si la fonction
de ce langage redoublé était de se glisser dans
le minuscule intervalle qui sépare une imitation de ce
qu'elle imite, d'en faire surgir un accroc et de la dédoubler
dans toute son épaisseur. Langage, lame mince qui fend
l'identité des choses, les montre irrémédiablement
doubles et séparées d'elles-mêmes jusque dans
leur répétition, et cela au moment où les
mots reviennent à leur identité en une royale indifférence
à tout ce qui diffère.
Cette ouverture par où se glisse la répétition
du langage, elle est présente dans ce langage même.
Stigmate en lui de la morsure qu'il exerce sur les choses, et
par quoi il les blesse. La phrase finale qui dénonce l'accroc
dans la reproduction des choses, reproduit la phrase de départ
à un accroc près, qui redouble dans la forme le
glissement du sens: l'énigme des signes à la craie
sur les bandes de billard est comblée par les missives
de l'Européen sur les
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bandes de pillard. Et seize autres à peu près, d'une
qualité qui n'est pas moins déplorable: le pépin
du citron, le pépin du mitron; le crochet et le brochet;
sonnette et sornette; la place des boutons rouges sur les masques
des beaux favoris blonds; la place des boutons rouges sur les
basques, etc.
Cette minuscule déviation morphologique (elle ne manque
jamais, et il n'y en a jamais qu'une par phrase), Roussel la donne
comme l'essentiel. Elle sert de principe organisateur à
l'ensemble: «Je choisissais deux mots presque semblables
(faisant penser aux métagrammes). Par exemple billard et
pillard. Puis j'y ajoutais des mots pareils, pris dans deux sens
différents et j'obtenais ainsi deux phrases identiques.»
La répétition n'est cherchée et trouvée
qu'à partir de cette infime différence qui induit
paradoxalement l'identité; et tout comme l'antiphrase s'est
glissée dans le langage par l'ouverture d'une minuscule
différence, elle-même n'a pu nouer ses mots identiques
qu'à partir d'un décalage presque imperceptible.
La répétition et la différence sont si bien
intriquées l'une dans l'autre et s'ajustent avec tant d'exactitude
qu'il n'est pas possible de dire ce qui est premier, et ce qui
est dérivé; cet enchaînement méticuleux
donne à tous ces textes lisses une soudaine profondeur
où leur platitude de surface apparaît nécessaire.
Profondeur purement formelle qui ouvre sous le récit tout
un jeu d'identités et de différences, qui se répètent
comme dans des miroirs, allant sans cesse des choses aux mots,
se perdant à l'horizon mais revenant toujours
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à elles-mêmes: identité légèrement
différente des mots inducteurs; différence qui est
masquée par des mots adjacents identiques; identité
qui recouvre une différence de sens; différence
que le récit se charge d'abolir dans la continuité
de son discours; continuité qui l'amène à
ces reproductions un peu inexactes dont le défaut permet
à la phrase identique de se glisser; phrase identique mais
légèrement différente... Et le langage le
plus simple, celui de tous les jours et de toutes les conventions
-le langage rigoureusement plat, qui se donne pour rôle
de répéter avec exactitude et pour tout le monde
le passé et les choses, se trouve pris d'entrée
de jeu dans ce dédoublement indéfini du double qui
le captive par l'épaisseur virtuelle mais sans issue d'un
miroir. Le retour lui-même s'enfonce dans un espace labyrinthique
et vain: vain puisqu'il s'y perd; vain encore puisque, au moment
où il se retrouve, il lui est signifié que le même
n'est plus le même, ni ici; mais autre, et ailleurs, là
d'où il vient. Et que le jeu peut toujours recommencer.
Le métagramme ainsi traité, c'est un peu l'usage
ludique -donc désinséré, et situé
aux limites de ce qu'il y a de quotidien, d'enfoui, de silencieusement
familier dans le langage; il ramène à une surface
dérisoire le jeu de la répétition toujours
différente, et de la différence qui revient au même
-jeu où le langage trouve l'espace qui lui est propre.
Le métagramme c'est sa vérité et son masque
-sa doublure dédoublée et mise à l'extérieur;
et c'est en même
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temps l'ouverture par laquelle il se glisse, dédouble le
même et le subit, sépare le masque du visage qu'il
répète.
Sans doute est-ce la raison pour laquelle, de toutes les oeuvres
de cette époque, Chiquenaude seule donna satisfaction à
Roussel. Il faut essayer de résumer cet étrange
récit sans trop se perdre dans l'inextricable jeu des dédoublements,
des répétitions et des accrocs.
Ce soir-là, on donne une pièce de boulevard; mais
ce n'est déjà plus la première (reproduction
d'une reproduction). Le spectateur qui va la raconter a composé
un poème qu'un des personnages doit à plusieurs
reprises réciter sur la scène. Mais l'acteur célèbre
qui tenait le rôle est tombé malade: une doublure
le remplace. La pièce commence donc par les «vers
de la doublure dans la pièce de Forban talon rouge»,
Ge Méphisto deux fois imité entre en scène
et récite le poème en question: fière ballade
où il se vante d'être protégé de tous
les coups par un vêtement écarlate et merveilleux
qu'aucune épée au monde ne peut entamer. Epris d'une
belle, il se substitue un soir -nouvelle doublure -à son
amant, voleur de grand chemin et bretteur incorrigible. La fée
protectrice du bandit (son double malin) surprend le jeu du diable
dans le reflet d'un miroir magique (qui démasque le double
en le répétant) ; elle s'empare du vêtement
enchanté, y coud en doublure une pièce de
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même couleur, mais rongée par les mites (une doublure
avec accroc). Quand le bandit revenu provoque le diable en duel
(confrontation avec son double joué par une doublure),
n'a pas de mal à traverser de sa rapière l'étoffe
autrefois invulnérable, mais dédoublée maintenant
et séparée de son pouvoir par la doublure -plus
exactement par «les vers de la doublure dans la pièce
du fort pantalon rouge».
En ce texte sont présentées déjà bien
des figures qui peupleront les oeuvres de Roussel: le théâtre
raconté, les amants surpris, les substances merveilleuses,
les personnages déguisés, hors de toutes proportions,
en objets minuscules (le corps de ballet figure aiguilles, bobines
et fil), -et puis d'une façon plus générale
l'articulation de l'impossible, donné en une évidence
massive, sur la plus grande méticulosité de détail.
Mais il est probable que la satisfaction éprouvée
par Roussel à l'endroit de ce texte tient plutôt
à la merveilleuse organisation en écho qui répercute
le procédé de départ (les deux phrases presque
semblables qu'il s'agit de relier) à l'intérieur
du texte et dans les visages qui viennent s'y loger: répétition,
doublure, retour du même, accroc, imperceptible différence,
dédoublement et fatale déchirure. Comme si la forme
imposée au texte par la règle du jeu prenait corps
dans le monde joué et dédoublé du théâtre;
comme si la configuration imposée du langage devenait l'être
spontané des hommes et des choses. Le glissement des répétitions
et des différences, leur constant déséquilibre,
la perdition qu'éprouve en elles la solidité des
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mots sont en train de devenir subrepticement de merveilleuses
machines à fabriquer des êtres: pouvoir ontologique
de ce langage noyé.
Il y a un signé: de tous les textes de cette époque,
Chiquenaude est le seul où le métagramme coïncide
avec une dislocation de la phrase éponyme (forban talon
rouge; fort pantalon rouge) : ce qui est la formule du procédé
généralisé tel que l'utilisent les Impressions
d'Afrique et Locus Solus. Je serais aussi assez prêt à
parier qu'à l'intérieur même du texte, il
y a comme une esquisse du dédoublement des mots qui deviendra
par la suite l'essentiel de la technique. Certains rapprochements
singuliers comme «l'étoffefée», «la
réserve» et «l'enfer», le «complet
magique» sonnent en leur étrangeté comme la
répétition de mots invisibles qui, chargés
d'un autre sens, circuleraient sous le texte pour en commander
les figures et les rencontres. Chiquenaude serait alors le seul
texte dans l'oeuvre de Roussel où le procédé
est utilisé, par un redoublement unique, sous ses deux
formes: retour de la phrase initiale, et rapprochement insolite
de mots qui n'ont de parenté naturelle que dans une autre
acception (ou sous une forme légèrement modifiée).
Roussel avec une vivacité qui surprend (il répondait
à une hypothèse de Vitrac) a nié tout rapport
entre Chiquenaude et la Doublure. Il y avait à cela une
raison très précise: c'est que Chiquenaude est un
texte entièrement investi déjà par le procédé;
toutes Ses nervures sont par lui dessinées, et bien au-delà
sans
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doute du principe des phrases réitérées.
Et malgré tout, entre l'expérience déçue
du masque telle qu'on la trouve tout au long de la Doublure et
les jeux de la répétition où se perdent et
se retrouvent indéfiniment les textes de jeunesse, il y
a une parenté: le masque qui redouble le visage par une
visible illusion et qui dans son énormité de cartons,
avec ses accrocs, sa couleur écaillée, le trou noir
des yeux, se manifeste comme un vrai et faux double, le langage
qui méticuleusement le parcourt, détaille ses imperfections,
se glisse dans l'espace qui le sépare du personnage qu'il
double et qui est sa doublure -ne sont-ils pas déjà
comme la première invention de cet espace profond, d'en
dessous des choses et des mots, que traverse le langage du procédé
allant du même au double et éprouvant, dans ce trajet,
sa propre répétition déçue? La «Chiquenaude»,
c'est le geste féerique, qui d'un coup dédouble
la doublure, et ouvre au langage un espace insoupçonnable
où il va se précipiter. Cette béance, comme
toutes celles qu'on trouve chez Roussel, contient, entre ses parenthèses
symétriques, un cercle de mots et de choses qui naît
de lui-même, accomplit son mouvement dans une suffisance
dont rien d'étranger ne vient troubler la pureté
et la gloire close, et se retrouve dans une répétition
qui -fatalité d'essence ou souverain gré -est disparition
de soi.
Textes-genèse, textes ovulaires qui déjà
promettent la fin où ils vont se répéter
-cette fin qui est mort voulue et retour au seuil premier.
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