|PAGE 41
3
RIME ET RAISON
Je me rends compte que j'avance en boitant: m'appuyant
pour expliquer ces premiers essais sur la forme future du procédé;
sautant par-dessus la Doublure, non sans regarder dans sa direction
malgré la défense de Roussel (alors que j'en garde l'analyse
pour la fin, quand il faudra parfaire le cercle) ; négligeant
la Vue, le Concert, la Source qui sont contemporains de cette période
de recherche (mais dont l'accès me demande un détour);
me raccrochant à l'explication posthume, seule Bible, mais y
ajoutant sans arrêt des secours que je crois trouver à
portée de main, et attendant d'être saisis, dans les textes
expliqués; me doutant bien que j'abuse de toute patience, ayant
commenté au total les pages 4 et 5 de Comment j'ai écrit
certains de mes livres.
Il faudrait tâcher d'être linéaire, -ponctuel même
et strict, puisque nous voici parvenus à ce seuil dont Roussel
n'a pas caché la solennité: «Enfin vers trente ans
j'eus l'impression d'avoir trouvé ma voie.» C'est l'époque
où il écrit (peu après Nanon et Une
|PAGE 42
page du folklore breton, contes cycliques), les Impressions d'Afrique,
selon une dérivation de la technique précédente.
Même voix un peu monocorde que dans les récits de jeunesse,
même mots exacts, tendus et mats. Et pourtant, il me semble que
ce n'est plus le même langage qui parle, et que les ImpressIons
sont nées sur un nouveau continent verbal. A cette terre seconde
ont conduit les esquifs frêles et têtus que nous connaissons
déjà, ces mots qui rôdent aux confins de l 'oeuvre
de Roussel: «les lettres du blanc sur les bandes du vieux billard».
Pourrait-on dire que ces signes clairs sur fond sombre, inscrits le
long d'un espace de jeu familier, reproduisent en une figure imagée
l'expérience du langage que Roussel a faite d'un bout à
l'autre de son oeuvre? Sorte de négatif chiffré aux limites
d'un domaine où le langage exerce ses possibilités calculables
et ludiques? C'est ce qui donnerait à cette phrase son rôle
privilégié pour porter le trésor dont elle est,
par son sens, le dessin assez clairement découpé. La reproduction
en négatif est au demeurant un des thèmes familiers à
Roussel: on le retrouve dans les dessins blancs et la cire nocturne
du sculpteur Jerjeck ; ou encore dans le négatif du négatif
dont le tissage à l'endroit, exécuté par le «métier
1 aubes», donne l'exemple. Signes blancs qui disent ce qu'ils
ont à dire, et le refusent par leur clarté même.
«En ce qui concerne la genèse d'Impressions d'Afrique,
elle consiste dans un rapprochement entre
|PAGE 43
le mot billard et le mot pillard. Le pillard, c'est Talou; les bandes,
ce sont les hordes guerrières, le blanc, c'est Carmichaël
(le mot lettres n'a pas été conservé). Amplifiant
ensuite le procédé, je cherchais de nouveaux mots sc rapportant
au mot billard, toujours pour les prendre dans un sens autre que celui
qui se présentait tout d'abord, et cela fournissait chaque fois
une création de plus. Ainsi queue me fournit la robe à
traîne de Talou.» Une queue porte parfois le chiffre (initiale
de son propriétaire) : de là, le chiffre (numéro)
marqué sur la dite traîne; même technique pour bandes
et pour blanc. «Abandonnant dès lors le domaine du mot
billard, je continuai suivant la même méthode. Je choisissais
un mot puis le reliais à un autre par la préposition à;
et ces deux mots pris dans un sens autre que le sens primitif me fournissaient
une création nouvelle... Je dois dire que ce premier travail
était difficile.»
On le croit volontiers. Il n'est pas aisé non plus (bien qu'à
vrai dire il n'y ait pas de commune mesure) d'analyser cette méthode
en détail. Non que l'explication de Roussel soit peu claire ou
insuffisante: en chacun de ses mots, elle est efficace, absolument;
ce n'est pas non plus qu'il y ait quelque chose de caché (Roussel
ne dit peut-être pas tout, mais ne cache rien). La difficulté
tient, en ce texte comme en tous les autres, à une certaine mesure,
propre à Roussel, entre la méticulosité extrême
et la plus rigide des brièvetés : une certaine façon
de faire passer le langage à la fois par tous les détails
et par le chemin le plus
|PAGE 44
court, de manière qu'éclate, comme une évidence,
ce paradoxe: que la droite est en même temps le cercle le plus
accompli; et que celui-ci, en se fermant, devient soudain droit, linéaire,
économe comme la lumière. Cet effet (qui n'est pas de
l'ordre du style, mais appartient au rapport entre le langage et l'espace
qu'il parcourt) -c'est celui-là qui a servi de principe organisateur
et formel aux dix-sept textes-genèse, où toute la courbe
du récit et du temps retrouvé traçait au total
la droite instantanée qui va de la phrase à son antipode
merveilleusement identique.
Le trésor verbal d'où sont puisées les Impressions
d'Afrique, c'est donc: «les lettres du blanc sur les bandes du
vieux billard». Faisons, pour n'y plus revenir (mais chez Roussel
on est toujours obligé de revenir) une première remarque:
le mot «lettres» n'est pas utilisé; il réapparaîtra
maintes fois, et avec tous ses sens, dans le récit, comme une
des figures ou des recours le plus souvent choisis (par exemple dans
les épisodes de Rul, Mossem et Djizmé). -Mais il ne commande
pas la construction du langage. Peut-être justement parce qu'il
la désigne. Peut-être parce que toute l'architecture des
scènes est prescrite de l'intérieur par des mots qu'elle
cache et manifeste à la fois, tout comme les lettres sont des
signes visibles -noirs sur blanc, blancs sur noir -où viennent
se loger des mots qui vivent et dorment sous ces étranges dessins.
Toutes les Impressions ne seraient que des lettres (signes et cryptogramme)
écrites en négatif (en blanc), puis reportées sur
les mots noirs d'un langage
|PAGE 45
lisible et ordinaire. Le mot «lettres»
ne ferait pas partie du jeu, parce qu'il lui serait réservé
de le désigner en son entier. Et je ne peux me retenir de le
déchiffrer, ce mot, dans le titre précisément:
dans cette indication d'une forme négative qui appliquée
sur une surface offerte au regard laisse d'elle-même son image
renversée, donc droite (c'est ainsi qu'on «imprime»
un tissu). Tel est le sens que je crois pouvoir lire sous le mot «Impressions»
qui figure au fronton. Je reconnais bien vite que c'est là pure
hypothèse: non pas que ma lecture soit subjective; elle est là,
dans le jeu autonome du mot; mais peut-être Roussel ne l'a-t-il
pas aménagée à l'avance; il savait bien pourtant
qu'on ne dispose jamais absolument du langage. Et qu'il se joue du sujet
qui parle, dans ses répétitions et ses dédoublements.
Mais passons à de plus grandes certitudes.
La phrase éponyme offre, entre ses deux versions, un jeu de métagramme
: billard-pillard. On laisse tomber le premier des deux mots; on utilise
le second. Mais pas directement ni en lui-même (je ne crois pas
que le terme pillard soit employé une seule fois dans les quatre
cent cinquante-cinq pages du texte pour désigner Talou, brave
homme au fond, bien qu'assez jaloux, colérique et porté
au travesti) ; on ne s'en servira qu'à travers un nuage d'associations:
têtes coupées, oripeaux, dépouilles, vieux conflits
héréditaires de dynasties naguère anthropophages,
expéditions punitives, trésors entassés, villes
mises à sac. De là le premier principe: alors que les
deux phrases homonymes
|PAGE 46
sont dans les textes de jeunesse ce qu'il y a de plus visible, -exaltées
au début et à la fin du récit comme, aux extrémités
du billard, les bandes cryptographiques -, elles sont maintenant enfoncées
à l'intérieur du texte, qui, au lieu d'être limité
par elles, joue le rôle d'une épaisse enveloppe. A vrai
dire, le degré de profondeur où elles sont enfouies n'est
pas le même: ce contre-mot (pillard), s'il n'apparaît pas,
est tout de même assez visiblement indiqué; il court en
filigrane à travers tous les mots réels, vite perceptible
à contre-jour. Ce qui était autrefois la phrase terminale
reste donc de plein droit dans les franges du regard et de l'énoncé.
En revanche, la phrase éponyme tombe hors du domaine de toute
apparition possible (jamais il n'y aura la moindre apparition d'un billard,
ou d'un morceau de craie); en fait pourtant elle demeure l'organisatrice
méticuleuse puisque, sans elle, il n'y aurait eu ni guerrier
belliqueux, ni capture d'Européens, ni troupes de nègres,
ni le blanc Carmichaël, etc. On dirait que l'organisation horizontale
des récits-genèse a pivoté et qu'elle se présente
ici à la verticale, comme la tête en bas: ce qu'on voyait
au bout du récit, du langage et du temps, à l'extrémité
de cette lorgnette formée, à partir de la phrase initiale,
par l'obligation de la retrouver, c'est cela et cela seulement qu'on
peut voir dans les Impressions d'Afrique; comme si on lisait en enfilade
toutes les phrases terminales des textes de jeunesse, mises bout à
bout de manière à recouvrir les phrases premières
et toute la distance qui les en sépare. De là un effet
remarquable
|PAGE 47
de profondeur aquatique: en ramenant le récit
à la phrase simple qui le résume -les bandes du vieux
pillard -, on pourrait voir apparaître, comme au fond d'un miroir
d'eau, le caillou blanc de la phrase semblable mais imperceptiblement
différente, dont elle n'est que l'ondulation de surface, le lisible
écho, et qui de l'intérieur de son silence, puisqu'elle
n'est jamais prononcée, libère la surface brillante et
vibratoire des mots. Si proche, et si près d'être identique,
la phrase nucléaire reste pourtant à une infinie distance,
à l'autre bout du langage, où elle dort et veille à
la fois, veillant sur tous les mots prononcés, dormant en son
insoupçonnable réserve. Elle marque toute la distance
qui s'ouvre dans l'identité du langage; elle signifie l'abolition
de cette distance. Miroitement d'un espace infranchissable et supprimé
-de cet espace que traversaient les textes de jeunesse entre leurs bornes
identiques.
Cette technique de la verticalité secrète ne conduirait
à aucun discours si elle n'était balancée par une
autre, capable de l'ouvrir à une propagation horizontale. A chacun
des mots de la phrase éponyme est associé un domaine de
parenté: de billard on passe à queue de billard, laquelle
porte souvent, en incrustation de métal argenté (ou d'argent,
ou peut-être de nacre) les initiales de celui qui l'a achetée
et s'en réserve au cours du jeu l'exclusif usage; nous arrivons
donc au mot chiffre. Chacun de ces éléments nouveaux va
être traité comme les mots-pères : utilisé
sous une forme identique et avec un sens radicalement différent.
|PAGE 48
Le bâton de craie fait penser au papier qui l'entoure à
la base et protège les doigts de sa poussière blanche;
ce papier est collé à la craie; d'où le mot colle,
repris dans le sens que lui donnent les lycéens: travail supplémentaire
infligé à titre de châtiment ; seul, ce deuxième
sens apparaît dans le texte, le premier -dont il n'est que le
doublet -restant aussi enfoui que le billard de l'absolu commencement.
L'extension latérale, par voie d'association, ne se fait qu'au
niveau premier (billard, craie, bâton, papier, colle) et jamais
au niveau synonyme -celui où apparaissent le chef de bande ou
la punition. Seul le niveau éponyme est riche, continu, fécond,
susceptible d'être ensemencé; à lui seul il tisse
la grande toile d'araignée qui court sous le récit. Mais
si ce domaine profond a une cohérence bien naturelle, puisqu'elle
lui est garantie par l'association, le domaine second est composé
d'éléments étrangers les uns aux autres, puisqu'on
les a retenus pour leur seule identité formelle avec leurs doubles.
Mots homonymes aux premiers, mais hétérogènes entre
eux. Segments discrets, sans communication sémantique, et qui
n'ont d'autres liens qu'un compliqué zigzag par quoi ils se rattachent
individuellement au noyau initial: la retenue (domaine 2) renvoie à
la colle (domaine 1) posée sur la craie blanche (1) qui produit
le blanc Carmichaël (2) ; de celui-ci on redescend à cette
blancheur profonde (1) qui rappelle les signes marqués sur les
bandes (1) ; ces bandes produisent les hordes (2), d'où on plonge
à nouveau vers les bordures de billard
|PAGE 49
(1) -de ce billard d'où naît le sauvage guerrier (2), etc.
Structure en étoile qui indique aussitôt ce que va être
la tâche du récit: trouver une courbe telle qu'elle pourra
passer par toutes les pointes extérieures de cette étoile
-par tous les extrêmes piquants verbaux qui ont été
projetés à la périphérie par l'obscure explosion,
maintenant assourdie et froide, du langage premier. Il faut envelopper
la châtaigne d'une nouvelle écorce.
Le jeu est maintenant de parcourir la distance produite par la dispersion
d'une phrase réduite à ses synonymes, indépendamment
de toute signification cohérente. Cette distance, il s'agit de
la couvrir au plus vite, avec le moins de mots possible, en traçant
la seule ligne qui soit nécessaire et suffisante: alors tournant
sur elle-même, autour de son centre immobile, rayonnant et noir,
cette roue solaire donnera au langage son mouvement régulier
et le portera au jour d'un récit visible. Visible, mais non transparent
puisque rien de ce qui le soutient ne sera plus déchiffrable.
Et sous l'allure d'un langage gui se développe à l'air
libre, selon un volume fantaisiste et régi par une imagination
errante, oisive, sinueuse, ce qui parle en fait, c'est un langage esclave,
mesuré au millimètre, économe de son chemin, obligé
pourtant de parcourir une énorme distance parce qu'il est lié
de l'intérieur à la phrase simple et silencieuse qui,
au fond de lui, se tait.
D'une pointe de l'étoile à l'autre, un triangle est ouvert
dont il faut tracer la base. C'est cette étendue
|PAGE 50
sans doute qui est désignée par l'équivoque préposition
à. La tâche est de lancer le langage d'un point à
un autre, selon une trajectoire qui recouvrira, en se laissant guider
par elle, mais en la masquant, l'appartenance naturelle qui lie un blanc
morceau de craie à la colle du papier qui l'entoure, une queue
de billard à l'initiale de son possesseur, une bande de vieux
tissu à la reprise qui en répare l'accroc (parenté
qui permet de dire: bande à reprises, queue à chiffre...).
La préposition à se trouve donc jouer deux rôles;
ou plutôt le travail du récit consiste à ramener
le à du trajet aussi près que possible du à de
l'appartenance; peu à peu le fil du langage, parti du blanc arrive
à la colle et le blanc, par là même, devient «à
colle» (ce qui le caractérisera parmi les autres personnages
sera d'avoir reçu une «consigne»). En son labeur,
la machinerie du langage parvient avec deux mots séparés
par le vide à faire naître une profonde unité substantielle,
plus ancrée, plus solide que toutes les similitudes de forme.
Du creux qui s'ouvre à l'intérieur des mots, des êtres
se façonnent, doués d'étranges propriétés
: elles semblent leur appartenir du fond des temps, et s'inscrire pour
toujours dans leur destin; elles ne sont pourtant rien d'autre que le
sillage d'un glissement dans les mots. Dans les textes de jeunesse,
la répétition de langage s'opérait dans l'être
raréfié (reproduction, et à l'intérieur
de cette reproduction, énoncé d'une lacune); le langage
maintenant n'éprouve la distance de la répétition
que pour y loger le sourd appareil d'une ontologie fantastique. La dispersion
|PAGE 51
des mots permet une invraisemblable jointure des êtres.
Le non-être qui circule à l'intérieur du langage
est plein de choses étranges: dynastie de l'improbable. Crachat
à delta. Boléro à remise. Dragon à élan.
Martingale à Tripoli.
Les lacunes entre les mots deviennent source d'une richesse jamais tarie.
Abandonnons le domaine premier du billard, et laissons venir, dans le
champ inducteur, d'autres groupes. Au hasard et comme ils se présentent,
la machine du procédé les traitera de la même manière:
elle glissera sa lame au milieu de leur épaisseur pour y faire
surgir deux significations étrangères dans l'unité
maintenue de la forme. Ces nouveaux couples éponymes ont parfois
une figure naturelle (maison à espagnolettes, cercle à
rayons, vestes à brandebourgs, roue à caoutchouc, tulle
à pois, quinte à résolution); mais souvent déjà,
ils forment une rencontre bien hasardeuse. Si Bédu l'ingénieur
a installé sur le Tez un métier à tisser qui fonctionne
comme un moulin à eau, c'est à cause d'une initiale rencontre:
«Métier (profession) à aubes (aurores). J'ai pensé
à un métier qui force à se lever de grand matin.»
Si Naïr fit cadeau à Djizmé d'une natte décorée
de «petits croquis représentant les sujets les plus variés»
-un peu à la manière de culs-de-lampe -c'est à
cause de l'association de «Natte (tresse qu'une femme fait avec
ses cheveux) à cul (j'ai pensé à une natte très
longue». Ou encore, dans le cas où un merveilleux hasard
présente à l'esprit, en une figure double, les mots crachat
et delta, à quoi
|PAGE 52
pense-t-on d'abord? A une décoration portant un signe triangulaire
de la même forme que la lettre grecque écrite en majuscule?
Ou à un homme lançant un jet de salive si majestueux,
si abondant, si fluvial qu'il s'épanouit, comme le Rhône
ou le Mékong, en un delta? C'est à ceci que Roussel, en
premier, a pensé.
Mais je ne joue pas le jeu. Mon avis sur le naturel plus ou moins grand
de ces «rencontres à trésor» n'a pas d'importance.
Nous cherchons les formes pures. Ce qui compte c'est, dans les interstices
du langage, la part souveraine de l'aléatoire, la manière
dont elle est esquivée là où elle règne,
mais exaltée au lieu de son obscure défaite.
En apparence le hasard triomphe à la surface du récit,
dans ces figures qui surgissent naturellement du fond de leur impossibilité
-dans les cirons chanteurs, dans l'homme-tronc qui est un homme-orchestre,
dans le coq qui écrit son nom en crachant du sang, dans les méduses
de Fogar, ombrelles gloutonnes. Mais ces monstruosités sans espèces
ni familles sont des rencontres obligées, elles obéissent,
mathématiquement, à la loi des synonymes et au principe
de la plus juste économie; elles sont inévitables. Et
si on ne le sait pas, c'est qu'elles figurent sur la face extérieure
et illusoire d'une nécessité sombre. Mais à l'entrée
du labyrinthe (entrée qu'on ne voit pas parce qu'elle se trouve
paradoxalement au centre) un hasard véritable se précipite
sans arrêt. Des mots venus de n'importe où, des mots sans
feu ni lieu,
|PAGE 53
des lambeaux de phrases, de vieux collages de la langue toute faite,
des liaisons récentes -tout un langage qui n'a pour sens que
d'être soumis à sa propre loterie et d'être accordé
par son propre sort, est offert aveuglément à la grande
décoration du procédé. Au départ, il y a
ces lots, dont aucun instrument, aucune ruse ne prévoit la sortie;
puis le merveilleux mécanisme s'en empare, les transforme, double
leur improbabilité par le jeu des synonymes, trace entre eux
un chemin «naturel», et les livre enfin dans une nécessité
méticuleuse. Le lecteur pense reconnaître les errements
sans chemins de l'imagination là où il n'y a que les hasards
de langage traités méthodiquement.
Je crois y voir non pas tellement une écriture automatique, mais
la plus éveillée de toutes: celle qui a maîtrisé
elle-même tous les jeux imperceptibles et fragmentaires de l'aléatoire;
qui a comblé tous les interstices par où il aurait pu
insidieusement se glisser; qui a supprimé les lacunes, effacé
les détours, exorcisé le non-être qui circule quand
on parle; organisé un espace plein, solidaire, massif, où
les mots ne sont menacés par rien tant qu'ils demeurent sous
l'obédience de leur Principe; dressé un monde verbal dont
les éléments debout et serrés les uns contre les
autres conjurent l'imprévu; statufié un langage qui refusant
le rêve, le sommeil, la surprise, l'événement en
général, peut jeter au temps un essentiel défi.
Mais ceci, en repoussant d'un bloc tout le hasard à l'origine
de ce qui parle, sur la ligne encore silencieuse
|PAGE 54
où se dessine la possibilité du langage. Ce qui est essentiel
dans l'aléatoire ne parle pas à travers les mots et ne
se laisse pas entrevoir à leur sinuosité; il est l'irruption
du langage, sa présence soudaine: cette réserve d'où
surgissent les mots -cet absolu recul du langage par rapport à
lui-même et qui fait qu'il parle. Il n'est pas une nuit sillonnée
de lumière, un sommeil éclairé, ou une veille assoupie.
Il est l'irréductible frontière de l'éveil; il
indique qu'au moment de parler les mots sont déjà là,
mais qu'avant de parler, il n'y a rien. En deçà de l'éveil,
il n'y a pas de veille. Mais dès que le jour point, la nuit gît
devant nous, explosée déjà en cailloux têtus,
dont il nous faudra bien faire notre journée.
Dans le langage, le seul aléa sérieux, ce n'est pas celui
des rencontres internes, c'est celui de l'origine. Evénement
pur qui est à la fois dans le langage et hors de lui puisqu'il
en forme la limite initiale. Ce qui le manifeste ce n'est pas que le
langage soit ce qu'il est, mais qu'il y ait du langage. Et le Procédé
consiste justement à purifier le discours de tous ces faux hasards
de «l'inspiration», de la fantaisie, de la plume qui court,
pour le placer devant l'évidence insupportable que le langage
nous arrive du fond d'une nuit parfaitement claire et impossible à
maîtriser. Suppression de la chance littéraire, de ses
biais et de ses traverses, pour qu'apparaisse la ligne droite d'un plus
providentiel hasard: celui qui coïncide avec l'émergence
du langage. L'oeuvre de Roussel -et c'est une des raisons pour lesquelles
elle naît à contre -
|PAGE 55
courant de la littérature -est une tentative
pour organiser, selon le discours le moins aléatoire, le plus
inévitable des hasards,
Tentative dont les victoires sont nombreuses. La plus éclatante,
il faut bien la citer puisqu'elle est devenue, par la grâce des
citations, le seul passage classique de Roussel. Voici le problème:
«10 Baleine (mammifère marin) à îlot (petite
île); 20 baleine (lamelle) à ilote (esclave spartiate)
; 10 duel (combat à deux) à accolade (deux adversaires
se réconciliant après le duel et se donnant l'accolade
sur le terrain); 20 duel (temps de verbe grec) à accolade (signe
typographique); 10 mou (individu veule) à raille (ici je pensai
à un collégien peureux que ses camarades raillent pour
son incapacité) ; 20 mou (substance culinaire) à rail
(rail de chemin de fer).» Et voici la solution: «La statue
était noire et semblait, au premier coup d'oeil, faite d'un seul
bloc; mais le regard peu à peu découvrait une foule de
rainures tracées en tous sens, et formant généralement
de nombreux groupes parallèles. L'oeuvre en réalité
se trouvait composée uniquement d'innombrables baleines de corset
coupées et fléchies suivant les besoins du modelage. Des
clous à tête plate dont la pointe devait sans doute se
recourber intérieurement soudaient entre elles ces souples lamelles
qui se juxtaposaient avec art sans jamais laisser place au moindre interstice...
Les pieds de la statue reposaient sur un véhicule très
simple, dont la plate-forme basse et les quatre roues étaient
fabriquées avec d'autres baleines noires ingénieusement
|PAGE 56
combinées. Deux rails étroits, faits
d'une substance crue, rougeâtre et gélatineuse qui n'était
autre que du mou de veau, s'alignaient sur une surface de bois noirci
et donnaient par leur modelé, sinon par leur couleur, l'illusion
exacte d'une portion de voie ferrée; c'est sur eux que s'adaptaient,
sans les écraser, les quatre roues immobiles. Le plancher carrossable
formait la partie supérieure d'un piédestal en bas, complètement
noir, dont la face principale montrait une inscription blanche conçue
sur ces travées: «La mort de l'ilote Saribskis.»
En dessous, toujours en caractère neigeux, on voyait cette figure
moitié
grecque, moitié française, accompagnée d'une fine
accolade: Duel.»
Tant il est facile et tant il est difficile, sans autre coup de dés
que celui du langage, d'abolir un hasard aussi fondamental.
Ilote se superpose à îlots; ou encore, par simple distorsion
phonétique, on peut construire tout un château féodal,
ses créneaux et son donjon, avec des sous empilés (tours
en billon) : il sera bâti à partir d'un tourbillon. «Je
fus conduit à prendre une phrase quelconque, dont je tirais des
images en la disloquant, un peu comme s'il se fût agi d'en extraire
des dessins de rébus.» Par exemple: «J'ai du bon
tabac dans ma tabatière» donne «jade, tube, onde,
aubade en mat (objet mat) à tierce.» Le sapeur Camember,
lui, pour
|PAGE 57
«invraisemblable», disait «un nain vert sans barbe».
«Le procédé évolua», dit Roussel pour
désigner cette nouvelle technique, comme s'il se fat agi, indépendamment
de lui, d'un de ces mouvements à la fois imprévus, automatiques,
spontanément inventifs que, devant La Billaudière, avec
lui et sans lui, accomplissait son bretteur de métal: «Tout
à coup le bras mécanique, effectuant plusieurs feintes
savantes et rapides, s'allongea brusquement pour porter un coup droit
à Balbet, qui malgré son habileté universellement
connue, n'avait pu parer cette botte infaillible et merveilleuse.»
Tel est ce nouvel épisode du procédé: une pointe
lancée en profondeur et qui frappe contre toute attente le loyal
adversaire -c'est-à-dire le lecteur, ou le langage, ou encore
Roussel lui-même, posté ainsi de part et d'autre, derrière
le mécanisme pour le déclencher, et devant lui pour essayer
en vain de parer ses coups sans réplique, sa lame inattendue
et fatale qui par une admirable rencontre trouve l'ouverture, touche
son objet et souverainement le traverse.
C'est que la part de nouveauté, en cette «évolution»
d'apparence naturelle, est immense. La déflagration est singulièrement
plus forte que celle dont la violence mesurée tout à l'heure
dissociait de leur première signification «le blanc à
retenue» ou «la quinte à résolution».
Alors, il s'agissait de décoller l'un de l'autre les deux versants
d'une même surface verbale; il faut maintenant, en pleine masse
physique
|PAGE 58
du mot, à l'intérieur de ce qui le rend matériellement
épais, faire jaillir des éléments d'identité,
comme autant de minuscules paillettes qui seraient replongées
aussitôt dans un autre bloc verbal, bloc dont les dimensions sont
infiniment plus grandes puisqu'il s'agit d'envelopper le volume couvert
par l'explosion secrète des mots. Comme une fusée du feu
d'artifice transporté en Argentine par l'habile Luxo pour les
folles noces d'un baron millionnaire, «J'ai du bon tabac»
ouvre, en s'incendiant, tout un ciel nocturne, asiatique et merveilleux:
«L'image diaphane évoquait un site d'Orient. Sous un ciel
pur s'étalait un splendide jardin rempli de fleurs séduisantes.
Au centre d'un bassin de marbre, un jet d'eau sortant d'un tube en jade
dessinait gracieusement sa courbe élancée... Sous la fenêtre
non loin du bassin de marbre se tenait un jeune homme à chevelure
bouclée... Levant vers le couple sa face de poète inspiré,
il chantait quelque élégie de sa façon, en se servant
d'un porte-voix en métal mat et argenté.» Jade,
tube, onde, aubade, en mat...
Le champ aléatoire a perdu toute commune mesure avec celui que
nous connaissons. Tout à l'heure Je nombre des variations possibles
était celui des rubriques offertes pour un même mot pour
le dictionnaire ou l'usage: il était donc toujours possible en
droit de retrouver les couples inducteurs. Le secret que Roussel a laissé
peser sur eux n'est qu'un fait, on peut le contourner (par exemple,
l'épisode de l'adjudant punissant de quelques jours d'arrêts
le
|PAGE 59
joli zouave dont il est le rival s'est glissé sans aucun doute
par les fentes d'une «jalousie à crans»). Maintenant
la phrase éponyme est inconnue sans retour; il faudrait pour
la retrouver croiser trop d'embranchements, hésiter à
trop de carrefours: elle est pulvérisée. Là-bas
gisent des mots absolument perdus, des mots dont la poussière,
mêlée à celle d'autres mots, danse devant nous au
soleil. Qu'on sache seulement qu'il peut s'agir de quelques vers de
Victor Hugo («Eut reçu pour hochet la couronne de Rome»
explose en Ursule, brochet, lac, Huronne, drome), de l'adresse d'un
cordonnier (Hellstern, 5 place Vendôme, qui se volatilise pour
donner: hélice, tourne, zinc, plat, se rend, dôme), de
la légende d'un dessin de Caran d'Ache, du titre d'une nouvelle
de Barbey, des lettres de feu qui brillent au fond du palais de Nabuchodonosor
(d'où l'épisode de Fogar allumant un phare à l'aide
d'une manette qu'il a cachée sous son aisselle). Roussel lui-même
a perdu la plupart des autres clefs et, sauf par coup de chance, on
ne peut retrouver ce langage premier dont les fragments phonétiques
brillent, sans que nous sachions où, à la surface des
féeries qui nous sont offertes. C'est que les formes de dispersion
qu autorise une phrase comme «J'ai du bon tabac» sont infiniment
nombreuses; à chaque syllabe il y a des voies possibles : geai,
tue, péan, ta bacchante; ou encore: jette, Ubu, honte à
bas; ou encore: j'aide une bonne abaque... Il est bien facile de voir
que toutes ces solutions sont en défaut de richesse à
côté de celle privilégié
|PAGE 60
par Roussel; et que pour aller du clair de lune familier aux nuits de
Bagdad il a fallu un certain calcul de hasard et sans doute un cheminement
aménagé parmi tant d'étoiles possibles. L'énormité
des risques offerts et maîtrisés fait penser à la
machine du second chapitre de Locus Solus: un léger instrument
à enfoncer des pavés minuscules fabrique une mosaïque
avec des dents humaines obtenues par un arrachage indolore et expéditif;
un mécanisme complexe lui permet de voler du tas d'incisives
polychromes jusqu'au dessin, en choisissant celle qu'il faut pour la
mettre à la place qui lui convient. C'est que l'inventeur a trouvé
le moyen de calculer à l'avance et dans le plus petit détail
la force et la direction de chaque souffle d'air. Ainsi les syllabes
multicolores arrachées par Roussel à la bouche des hommes,
un mécanisme merveilleux les dispose en prenant appui sur les
plus incertains, sur les plus hasardeux des mouvements, On sait tout
de la machine de Canterel, sauf comment il a calculé les vents.
On connaît aussi bien le procédé de Roussel: mais
pourquoi cette direction, comment ce choix, quel courant ou quel souffle
mène la syllabe dénouée au langage qui la renoue?
Roussel dit non sans sagesse: «, De même qu'avec des rimes,
on peut faire de bons ou de mauvais vers, on peut avec ce procédé,
faire de bons ou de mauvais ouvrages.»
Voici le hasard initial relancé à l'intérieur de
l'oeuvre non pas comme chance de trouvailles, mais comme possibilité
innombrable de détruire et de
|PAGE 61
reconstruire les mots tels qu'ils sont donnés. L'aléa
n'est pas le jeu d'éléments positifs, il est l'ouverture
infinie, et à chaque instant renouvelée, de l'anéantissement.
En ce hasard multiplié, maintenu et retourné en destruction
incessante, la naissance et la mort du langage communiquent, et font
naître ces figures immobiles, répétitives, à
moitié mortes et à moitié vivantes, hommes et choses
à la fois, qui apparaissent sur la scène d'Ejur ou dans
les loges à résurrection de Martial Canterel.
Ramené à cette destruction de soi qui est aussi bien son
hasard de naissance, le langage aléatoire et nécessaire
de Roussel dessine une figure étrange: comme tout langage littéraire
il est destruction violente du ressassement quotidien, mais il se maintient
indéfiniment dans le geste hiératique de ce meurtre; comme
le langage quotidien, il répète sans trêve, mais
cette répétition n'a pas pour sens de recueillir et de
continuer; elle garde ce qu'elle répète dans l'abolition
d'un silence qui projette un écho nécessairement inaudible.
Le langage de Roussel s'ouvre d'entrée de jeu au déjà
dit qu'il accueille sous la forme la plus déréglée
du hasard: non pas pour dire mieux ce qui s'y trouve dit mais pour en
soumettre la forme au second aléa d'une destruction explosive
et, de ces morceaux épars, inertes, informes, faire naître
en les laissant en place la plus inouïe des significations. Loin
d'être un langage qui cherche à commencer, il est la figure
seconde de mots déjà parlés: c'est le langage de
toujours travaillé par la destruction et la
|PAGE 62
mort. C'est pourquoi son refus d'être original lui est essentiel.
Il ne cherche pas à trouver, mais, par-delà la mort, à
retrouver ce langage même qu'il vient de massacrer, à le
retrouver identique et entier. De nature, il est répétitif.
Parlant, pour la première fois, d'objets jamais vus, de machines
jamais conçues, de plantes monstrueuses, d'infirmes dont Goya
n'aurait pas rêvé, de méduses crucifiées,
d'adolescents au sang glauque, ce langage cache soigneusement qu'il
ne dit que ce qui a été dit. Ou plutôt, il l'a révélé
au dernier moment dans la déclaration posthume, ouvrant ainsi
par la mort volontaire une dimension intérieure au langage qui
est celle de la mise à mort du langage par lui-même, et
de sa résurrection à partir des splendeurs pulvérisées
de son cadavre. C'est ce vide soudain de la mort dans le langage de
toujours, et aussitôt la naissance d'étoiles, qui définissent
la distance de la poésie.
«Essentiellement un procédé poétique»,
dit Roussel. Mais il avait auparavant, selon une réticence propitiatoire
qui semble avoir donné son rythme à toutes ses manières,
justifié et diminué à la fois la portée
de sa déclaration en expliquant que «le procédé,
en somme, est parent de la rime. Dans les deux cas, il y a création
imprévue due à des combinaisons phoniques.» Si on
prête à «rime» son sens le plus large, si on
entend par ce mot toute forme de répétition dans le langage,
c'est bien entre des rimes que toute la recherche de Roussel prend son
volume: depuis la grande rime ludique qui encadrait à la manière
d'un
|PAGE 63
refrain les textes de jeunesse, jusqu'aux vocables
appariés du Procédé (1) qui formaient l'écho
paradoxalement sonore de mots jamais énoncés, jusqu'aux
syllabes-paillettes du Procédé (II) indiquant dans le
texte, mais pour personne, le dernier éclat d'une déflagration
muette où est mort ce langage qui toujours parle. En cette forme
dernière qui commande les quatre textes centraux de l'oeuvre
de Roussel l, la rime (atténuée jusqu'à une vague
et souvent bien approximative résonance) ne fait que porter la
trace d'une répétition bien plus forte, bien plus chargée
de sens et de possibilité, bien plus lourde de poésie:
la répétition du langage avec lui-même qui par-delà
le grand appareil méticuleux qui l'abolit, se retrouve tel quel,
formé des mêmes matériaux, des mêmes phonèmes,
de mots et de phrases qui s'équivalent. De la prose d'un langage
rencontré au hasard à cette autre prose jamais dite encore,
il y a une profonde répétition : non celle latérale
des choses qu'on redit; mais celle, radicale, gui est passée
par-dessus du non-langage et qui doit à ce vide franchi d'être
poésie, même si elle est, à la surface du style,
la plus plate des proses. Plate, la poétique Afrique de Roussel
(«Malgré le déclin du soleil, la chaleur restait
accablante dans cette région de l'Afrique voisine de l'Equateur,
et chacun de nous se sentait lourdement incommodé par l'orageuse
température, que ne modifiait aucune brise.»; plate, la
merveilleuse retraite de Canterel
1. Impressions d' Afrique, Locus Solus, l'Étoile
au Front, la Poussière de Soleils.
|PAGE 64
(«il est suffisamment à l'abri des agitations de Paris
-et peut cependant gagner la capitale en un quart d'heure, quand ses
recherches nécessitent quelque station dans telle bibliothèque
spéciale ou quand arrive l'instant de faire au monde scientifique,
dans une conférence prodigieusement courue, telle communication
sensationnelle»), Mais c'est que ce plat langage, mince répétition
du plus usé des langages, repose à plat sur l'immense
appareil de mort et de résurrection qui tout à la fois
l'en sépare et l'y rattache. Il est poétique en sa racine,
par le procédé de sa naissance, par cette gigantesque
machinerie qui marque le point d'indifférence entre l'origine
et l'abolition, le matin et la mort.