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AUBES, MINE, CRISTAL
Troisième figure du gala des Incomparables,
Bob Boucharessas, âgé de quatre ans, porte au front l'étoile
de l'imitation: «Avec une maîtrise inouïe et un talent
d'une miraculeuse précocité, le charmant bambin commença
une série d'imitations accompagnées de gestes éloquents;
bruits divers d'un train qui s'ébranle, cris de tous les animaux
domestiques, grincement de la scie sur une pierre de taille, saut brusque
d'un bouchon de champagne, glouglou d'un liquide versé, fanfares
d'un cor de chasse, solo de violon, chant plaintif du violoncelle formaient
un répertoire étourdissant pouvant donner à qui
fermait un moment les yeux l'illusion complète de la réalité.»
Cette figure de l'imitation (du dédoublement des choses, et du
retour à l'identique par le geste et dans le moment même
qui les dédoublent) commande à peu près toutes
les prouesses des Incomparables (qui sont tels par la comparaison toujours
flatteuse que leurs exploits permettent avec la réalité,
en donnant
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de celle-ci une reproduction unique en sa perfection), et toutes les
scènes du Lieu Solitaire (unique, sans doute, à cause
de tous les doubles qui fleurissent au détour de ses allées).
Ces dédoublantes merveilles peuvent avoir plusieurs formes: l'homme
-ou l'être vivant -qui, décollant de lui-même, s'identifie
aux choses pour en détacher la visible réalité
et s'en travestir (Bob Boucharessas, ou dans le diamant liquide de Canterel,
la danseuse devenue harpe aquatique) ; les choses -ou les animaux -qui
glissent hors de leur règne et rejoignent par une obéissance
à des lois secrètes le geste humain dans ce qu'il a de
plus étranger à toute règle, ou peut-être
de plus conforme aux plus complexes de ses lois (les chats de Marius
Boucharessas qui jouent aux barres, le coq Mopsus qui écrit en
crachant son sang, l'invincible bretteur de métal) ; les figures
qui imitent des reproductions, prélevant sur celles-ci ce qu'elles
imitent pour le restituer à un degré d'être difficilement
assignable : élevé, puisqu'il s'agit d'un dédoublement
redoublé, mais simple puisque cette imitation dédoublée
est reconduite à une réalité de premier niveau
(la hie volante traduit en dents humaines une vieille légende
longtemps transmise de bouche en bouche; les hippocampes, attelés
à leur boule de sauterne figée, dessinent la vieille allégorie
du Soleil Levant); les scènes qui imitent les dédoublements
du théâtre, se logeant en eux pour les distendre jusqu'aux
limites de l'irréalité (un épisode fictif double
le dernier acte de Roméo par des images sculptées dans
des volutes de
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fumée multicolore), ou pour les ramener à la vérité
simple de l'acteur qui en est l'agent double (l'obèse ballerine
réduite à sa vérité de vieille toupie par
le coup de fouet qui la terrasse; ou, ce qui constitue la figure inverse,
l'acteur Lauze rendu à une vie apparente, par l'artifice de Canterel,
mais seulement pour une scène où il atteignait sa perfection
d'acteur) ; enfin -dernière et cinquième figure -l'imitation
indéfinie qui se reproduit elle-même, formant une ligne
monotone qui triomphe du temps (c'est la double découverte par
Canterel de la résurrectine et du vitalium qui permettent de
peupler la mort d'une réédition sans fin de la vie; c'est
aussi l'arbre de Fogar : les molécules dont sont formées
ses palmes légères, brillantes, vibratiles sont à
ce point sensibles, que leur ordre et leur couleur reproduisent exactement
l'espace qu'elles recouvrent; elles peuvent ainsi enregistrer les images
d'un livre -répétition lui-même de légendes
longtemps répétées -et les reproduire sans fin,
projetant même sur le sol, tant le dessin est net et les couleurs
fraîches, le reflet de ce reflet...).
Tout est second dans ces uniques prouesses, tout est répétition
dans ces exploits qui ne se comparent pas. C'est que tout a toujours
déjà commencé; l'inouï a déjà
été entendu et du fond du langage les mots ont parlé
au-delà de toute mémoire. La merveille c'est que le recommencement
naisse de l'unique, le restitue exactement semblable à lui-même,
mais double désormais sans réduction possible. Au fond
des machines et des scènes, il y avait déjà leur
résultat,
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comme au fond du procédé se cachaient les mots qu'il était
chargé de ramener à la surface.
Etonnantes machines à répétition qui cachent à
vrai dire plus qu'elles ne le montrent ce qu'elles ont à reproduire.
Que signifie, dès la première allée de Locus Solus,
la silhouette noire de cet enfant de terre qui tend les deux bras dans
un geste d'offrande énigmatique et dont le socle indique de péremptoire
façon qu'il s'agit du «Fédéral à semen-contra»
? Et que veut dire, près de lui, ce haut-relief, représentant
«un borgne en vêtements roses qui... désignait à
plusieurs curieux un bloc moyen de veineux marbre vert, dont la face
supérieure, où s'enchâssait à demi un lingot
d'or, portait le mot Ego très légèrement gravé
avec paraphe et date» ? Quel trésor est donc, ici et là,
désigné silencieusement, mais retiré au moment
d'être offert? Toutes ces scènes sont comme des spectacles,
puisqu'elles montrent qu'elles montrent, mais non pas ce qui en elles
est montré. Visibilité rayonnante où rien n'est
visible. Tel est aussi le diamant d'eau miroitante que Canterel a dressé
au bout de son esplanade, dans un éclat solaire qui attire le
regard mais l'éblouit trop pour lui permettre de voir: «Haut
de deux mètres et large de trois, le monstrueux joyau, arrondi
en forme d'ellipse, jetait sous les rayons de plein soleil des feux
presque insoutenables, qui le paraient d'éclairs dirigés
en tous sens.»
Roussel propose donc, après l'exposition synchronique des merveilles,
l'histoire secrète que leur jeu représente. D'où
une «seconde navigation» autour
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des objets, scènes et machines, qui ne sont plus traités
comme un jeu merveilleux de l'espace, mais comme un récit écrasé
en une figure unique, fixe (ou de peu de portée temporelle) et
indéfiniment répétable: langage de niveau 2 qui
est chargé de restituer aux signes le signifié, au simultané
la succession qu'il fige, à l'itération l'événement
unique qu'elle répète. Cette seconde navigation est périple
autour du continent pris en son entier (dans les Impressions d’Afrique),
ou cabotage autour de chaque figure (dans Locus Solus). Chaque élément
des scènes, en ce temps retrouvé, se trouve répété
à sa place et avec son sens; on apprend, par exemple, que le
nain borgne du haut-relief est un bouffon de cour auquel son roi, en
mourant, a confié un secret qui remonte haut dans l'histoire
de la dynastie et qui en fonde la puissance sur un bloc d'or pur et
symbolique. Le récit revient au moment initial qui l'avait déclenché,
récupère l'image qui se dressait au départ comme
un blason muet, et dit ce qu'elle voulait dire. L'ensemble figure-et-récit
fonctionne comme autrefois les textes-genèse: les machines ou
les mises en scène occupent l'emplacement des phrases isomorphes
dont les images étranges forment un vide où se précipite
le langage; et celui-ci, à travers une épaisseur de temps
parfois immense, y ramène avec un soin méticuleux, formant
le temps parlé de ces formes sans mots. Ce temps et ce langage
répètent la figure éponyme puisqu'ils l'expliquent,
la ramènent à son événement premier, et
la reconduisent à son actuelle
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stature. Mais on peut dire aussi bien (et ceci ne se trouvait pas dans
les textes-genèse) que la machine répète le contenu
du récit, qu'elle le projette en avant, hors temps et hors langage,
selon un système de traduction qui triomphe de la durée
comme des mots. Le système est donc réversible: le récit
répète la machine qui répète le récit.
Quant au glissement de sens (fondamental mais apparent, dans les phrases
isomorphes) il est caché maintenant à l'intérieur
des machines dont la configuration est commandée en secret par
une série de mots éponymes, qu'elles répètent
selon les lois du Procédé. Les machines de Roussel sont
donc fourchues et doublement merveilleuses: elles répètent
en un langage parlé, cohérent, un autre qui est muet,
éclaté, et détruit; elles répètent
aussi, en images sans mot et immobiles, une histoire avec son long récit:
système orthogonal de répétitions. Elles sont situées
exactement à l'articulation du langage -point mort et vivant:
elles sont le langage qui naît du langage aboli (poésie,
par conséquent); elles sont les figures qui se forment dans le
langage avant le discours et les mots (poésie également).
Au-delà et en deçà de ce qui parle, elles sont
le langage rimant avec lui-même: répétant ce qui
du passé vit encore dans les mots (en le tuant par la figure
simultanée qu'elle forme), répétant tout ce qui
est silencieux, mort, secret, dans ce qui est dit (et le faisant vivre
en une visible image). Rime qui se fait écho autour du moment
ambigu où le langage est à la fois mort et meurtrier,
résurrection et abolition
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de soi-même; là, le langage vit d'une mort qui se maintient
dans la vie, et sa vie même se prolonge dans la mort. Il est,
en ce point, la répétition -reflet où la mort et
la vie renvoient l'une à l'autre et se mettent ensemble en question.
Roussel a inventé des machines à langage qui n'ont sans
doute, en dehors du procédé, aucun autre secret que le
visible et profond rapport que tout langage entretient, dénoué,
reprend et indéfiniment répète avec la mort.
Confirmation en est donnée, et d'une façon bien aisément
déchiffrable, dans la figure centrale de Locus Sol us; Canterel
y explique un procédé, où on ne saurait manquer
de reconnaître, non pas le procédé, mais le rapport
de celui-ci à l'ensemble du langage de Roussel: le procédé
du procédé. «S'essayant longuement sur des cadavres
soumis à temps au froid voulu, le maître, après
maints tâtonnements, finit par composer d'une part du vitalium,
d'autre part de la résurrectine, matière rougeâtre
à base d'érythrite qui, injectée liquide dans le
crâne de tel sujet défunt, par une ouverture percée
latéralement, se solidifiait d'elle-même autour du cerveau
étreint de tous côtés. Il suffisait alors de mettre
un point de l'enveloppe intérieure ainsi créée
en contact avec du vitalium, métal brun facile à introduire
sous la forme d'une tige courte dans l'orifice d'injection, pour que
les deux nouveaux corps, inactifs l'un sans l'autre,
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dégageassent à l'instant une électricité
puissante, qui pénétrant le cerveau triomphait de la rigidité
cadavérique et douait le sujet d'une impressionnante vie factice.»
Je reviendrai plus loin sur l'efficacité ressuscitante de ces
produits. Pour l'instant, je ferai seulement une remarque: la recette
de Canterel comporte deux produits, qui l'un sans l'autre resteraient
sans action. Le premier, couleur de sang, reste intérieur au
cadavre, dont il enveloppe d'une dure écorce la pulpe friable.
Rigide, il a la raideur de la chose morte ; mais il la préserve
et la maintient dans cette mort qu'il double pour d'éventuelles
répétitions; il n'est pas la vie retrouvée mais
la mort enveloppée comme mort. Quant à l'autre, il vient
de l'extérieur et il apporte à la secrète coquille
la vivacité de l'instant: avec lui, le mouvement commence, et
le passé revient; il dégèle la mort dans le temps
et répète le temps dans la mort. Glissée entre
la peau et le corps, comme une cire imperceptible, un vide solide, la
résurrectine a la même fonction qu'entre le langage de
surface et les mots éponymes, la répétition, les
rimes, les assonances, les métagrammes ; c'est l'invisible profondeur
du langage de Roussel qui, à la verticale, communique avec sa
propre destruction maintenue. La tige horizontale du vitalium, porteuse
de temps, fonctionne comme le langage de second niveau: c'est le discours
linéaire de l'événement qui se répète,
la lente parole courbe du retour. Comme si Roussel, avant sa mort et
dans une oeuvre où justement le procédé était
utilisé, l'avait par avance ressuscité grâce à
toutes ces
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figures de morts vivants, ou plus exactement grâce à tous
ces corps flottant dans un espace neutre où le temps se fait
écho autour de la mort, comme le langage autour de sa destruction.
En leur fonctionnement fondamental les machines de Roussel font passer
toute parole par le moment absolu de l'abolition, pour retrouver le
langage dédoublé de lui-même -et pourtant semblable
à soi dans une imitation si parfaite que seule entre elle et
son modèle a pu se glisser la mince lame noire de la mort. De
là l'essence imitative (théâtrale dans son épaisseur
même et pas seulement dans sa présentation) de tous les
«prestiges» gui sont montrés sur la place d'Ejur
ou dans le jardin du Solitaire: la virtuosité du petit Bob Boucharessas
est hantée par le même mortel dédoublement que les
scènes présentées dans les chambres froides de
Canterel ; ici et là, la vie se répète par-delà
sa limite. L'enfant imitait des choses mortes; le mort traité
par Canterel imite sa vie: il reproduit, «avec une stricte exactitude,
les moindres mouvements accomplis par lui durant telles minutes marquantes
de son existence... Et l'illusion de la vie était absolue: mobilité
du regard, jeu continuel des poumons, paroles, agissements divers, marche,
rien n'y manquait.»
Ainsi les effets de double ne cessent de se multiplier: les mots éponymes
répétés deux fois (une première fois dans
la scène de la machine, de la prouesse, -une seconde fois dans
son explication ou son commentaire historique) ; les machineries répétées
dans le
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second discours, selon la succession de temps; ce récit lui-même
répété en retour par la machinerie qui, en le rendant
à nouveau actuel, redouble le passé (et souvent en une
série indéfinie) et dédouble le présent
par l'imitation exacte qu'il donne de la vie: système proliférant
de rimes, où les syllabes ne sont pas seules à se répéter,
mais aussi les mots, le langage entier, les choses, la mémoire,
le passé, les légendes, la vie -tous séparés
et rapprochés d'eux-mêmes par la fente de la mort. Il faut
écouter ce que dit Roussel: «Le procédé,
en somme, est parent de la rime. Dans les deux cas, il y a création
imprévue due à des combinaisons phoniques. C'est essentiellement
un procédé poétique.» Poésie, partage
absolu du langage, qui le restitue identique à lui-même
mais de l'autre côté de la mort; rimes des choses et du
temps. De l'écho fidèle naît la pure invention du
chant.
C'est ce que démontrent, dans la plaine d'Ejur, Stéphane
Alcott et ses six fils. Six fils, tous d'une maigreur squelettique,
qui viennent se disposer, selon une virtuelle architecture sonore, à
des distances calculées ; en creusant poitrine et ventre, chacun
forme comme la cavité d'une parenthèse: «Mettant
ses mains en porte-voix, le père, avec un timbre grave et sonore,
cria son propre nom dans la direction de l'aîné. Aussitôt
à intervalles inégaux, les quatre syllabes : Stéphane
Alcott, furent répétées successivement en six points
de l'énorme zigzag, sans que les lèvres des figurants
eussent bougé d'aucune manière.»
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Puis, passant de la parole au chant, Stéphane lança de
fortes notes de baryton, qui résonnant à souhait aux différents
coudes de la ligne furent suivies de vocalises, de trilles, de fragments
d'air -et de joyeux refrains populaires débités par bribes.»
(On croirait entendre ces bribes de paroles toutes faites que le procédé
de Roussel s'est chargé de répéter en écho
dans l'épaisseur de son langage.) Et par le merveilleux pouvoir
de répétition caché dans les mots, le corps des
hommes se transforme en sonores cathédrales.
Sans doute, l'écho le plus éclatant est-il
aussi celui qu'on entend le moins. L'imitation la plus visible, ce qui
échappe le plus facilement au regard.
Tous les appareils de Roussel -machineries, figures de théâtre,
reconstitutions historiques, acrobaties, tours de prestidigitation,
dressages, artifices sont d'une façon plus ou moins claire, avec
plus ou moins de densité, non seulement une répétition
de syllabes cachées, non seulement la figuration d'une histoire
à découvrir, mais une image du procédé lui-même.
Image invisiblement visible, perceptible mais non déchiffrable,
donnée en un éclair et sans lecture possible, présente
dans un rayonnement qui repousse le regard. Il est clair que les machines
de Roussel sont identifiables au procédé, et pourtant
cette clarté ne parle pas d'elle-même; seule, elle n'a
à offrir au regard que le mutisme d'une page blanche. Pour
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qu'en ce vide apparaissent les signes du procédé,
il a fallu le texte posthume, qui n'ajoute pas une explication aux figures
visibles, mais qui donne à voir ce qui en elles déjà
rayonnait, traversant souverainement la perception, et la rendant aveugle.
Le texte d'après la mort (qui par instants a l'air d'être
l'effet d'une attente déçue, et comme d'un dépit
que le lecteur n'ait pas vu ce qui était là) était
nécessairement prescrit dès la naissance de ces machines
et de ces scènes fantastiques, puisqu'elles ne pouvaient pas
êtres lues sans lui et que Roussel n'a jamais rien voulu cacher.
D'où la phrase initiale de la révélation: «Je
me suis toujours proposé d'expliquer comment j'ai écrit
certains de mes livres.»
Dans les Impressions, dans Locus Solus, dans tous les textes à
«procédé», sous la secrète technique
du langage, un autre secret se cache, comme elle visible et invisible:
une pièce essentielle au mécanisme général
du procédé, le poids qui fatalement entraîne les
aiguilles et les roues -la mort de Roussel. Et dans toutes ces figures
qui chantent l'indéfinie répétition, le geste unique
et définitif de Palerme se trouve inscrit comme un futur déjà
présent. Tous ces battements sourds qui se répondent en
écho dans les corridors de l'oeuvre -on peut bien y reconnaître
l'avance métronomique d'un événement dont chaque
instant répète la promesse et la nécessité.
Et par là on retrouve dans toute l'oeuvre de Roussel (et pas
seulement dans le dernier texte) une figure combinée du «secret»
et du «posthume» : chaque ligne y est
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séparée de sa vérité -manifeste
pourtant, puisque non-cachée -par ce lien avec la mort future
qui renvoie à la révélation posthume d'un secret
déjà visible, déjà là en pleine lumière.
Comme si le regard, pour voir ce qu'il ya à voir, avait besoin
de la dédoublante présence de la mort.
Montrer le Procédé, dans cette invisible invisibilité
qui rayonne à travers toutes les figures des Impressions et de
Locus Solus -tâche immense qu'il faudra bien entreprendre un jour;
mais morceau par morceau, quand l'oeuvre de Roussel et ses entours seront
mieux connus. A titre d'exemple, voici seulement une machine (le métier
à tisser de Bedu), et, dans leur cérémonie générale,
les premières figures du gala des Incomparables.
Je serais bien étonné qu'en cette fête rien ait
été laissé au hasard (sauf bien entendu l'entrée
dans le système des mots inducteurs). Laissons de côté,
parmi les neuf chapitres qui forment la partie «à expliquer»
des Impressions, les deux premiers et le dernier -qui racontent le châtiment
des condamnés et l'épreuve des Montalescot. Du troisième
au huitième, les naufragés non pareils accomplissent à
tour de rôle leurs prouesses libératrices. Mais pourquoi
le ver cithariste figure-t-il dans la même série que la
jeune fille Fortune? Pourquoi les hommes-écho avec le feu d'artifice?
Pourquoi Adinolfa la pathétique suit-elle, dans le même
groupe processionnel, l'homme qui joue des airs folkloriques sur son
tibia amputé? Pourquoi cet ordre, non tel autre? Le groupement
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des figures en séries (signalées par les chapitres) a
certainement son sens.
On peut, je crois, reconnaître dans la première phalange
(chapitre III), les figures du hasard maîtrisé. Maîtrisé
sous la forme de la dualité: deux jongleurs symétriques
(dont l'un est gaucher) forment des images en miroir de chaque côté
d'un rideau de balles qu'ils se renvoient l'un l'autre. Maîtrisé
selon la règle d'un jeu (fig. 2 : une portée de chatons
divisée en équipes égales a appris à jouer
aux barres). Maîtrisé par le dédoublement de l'imitation
(fig. 3 : l'enfant qui présente un double des objets les plus
hétéroclites). Or ce hasard est en même temps inépuisable
richesse (fig. 4 : la jeune fille déguisée en déesse
Fortune); mais, «faut-il encore savoir s'en servir», disait
Roussel: d'où la fig. 5 et le tireur qui à coups de fusil
(Gras) sépare d'un oeuf le blanc et le jaune. Le hasard à
vrai dire n'est vaincu que par un savoir discursif, une mécanique
capable de prévoir l'aléa, de le dépasser et de
le vaincre (fig. 6: le bretteur de métal qui pare les feintes
les plus imprévues et porte des coups sans réplique).
Alors on pourra atteindre à coup sûr une gloire qui est
pourtant hasardeuse (fig. 7 : l'enfant enlevé par l'aigle grâce
à sa propre ruse et au précieux animal qu'il a sacrifié).
Cette gloire du hasard vaincu, elle est représentée par
trois instruments: l'un utilise les variations de température
(quoi de plus imprévisible? cf. Canterel, la hie volante, et
le régime des vents) pour composer de la musique, l'autre utilise
des crayons aimantés
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pour découvrir pierres et métaux précieux, le troisième
les soubresauts d'un vers dressé pour exécuter des mélodies
sur une sorte de clepsydre (fig. 8,9, 10). C'est le premier étage
du procédé: recevoir, au lieu de l'abolir, le hasard du
langage pour l'encadrer dans ses rimes, le prévoir et le construire,
découvrir ses trésors, et de ses moindres failles, goutte
à goutte, laisser perler le chant. Les ondulations du ver, libérant
de la masse d'eau où il est plongé telle ou telle gouttelette,
qui en tombant donne une note cohérente, n'est-ce pas, exactement,
l'obscur choix des mots dans le flux du langage, qui isolés,
projetés hors de leur son premier et vibrant avec d'autres, forment
une féerique machine ? Et de la figure double, réfléchie
en miroir et reliée par le rapide trajet des balles, au ver d'où
s'égrènent les gouttes-syllabes d'un langage polyphonique,
on retrouve la courbe même du procédé, telle qu'elle
est exactement retracée dans Comment j'ai écrit certains
de mes livres -depuis «les lettres de blanc» jusqu'à
la dispersion des vers de Hugo en perles futures (la détestable
assimilation du ver-lombric aux lignes rimantes de Hugo est faite par
Roussel dans son texte posthume, et on connaît l'identité
Hugo-Roussel sur laquelle est construit le poème Mon âme).
Il me semble que le chapitre IV (seconde phalange) est le chant du langage
double (Carmichaël souffleur de Talou, fig. II), du langage qui
répète l'histoire (la conférence devant les portraits,
fig. 12) ou les choses (démonstration de sciences naturelles,
hg. 13). Ce langage
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a l'étrange pouvoir de dédoubler le sujet qui parle, lui
faisant tenir plusieurs discours à la fois (fig. 14, l'homme-tronc
et orchestre; fig. 15, Ludovic, le chanteur à bouche multiple).
C'est qu'il est capable de se déployer dans un automatisme pur
-au-dessus et au-dessous de la réflexion (fig. 16, le décapité
parlant; fig. 17, le tibia-flûte) faisant parler ce qui ne parle
pas (fig. 18, le cheval bavard; fig. 19, les dominos, les cartes et
les pièces de monnaie dont la simple distribution spatiale, selon
un hasard aménagé, figure une image, comme les mots éponymes
forment un récit), donnant à la parole humaine une amplitude,
une force encore jamais connues (fig. 20 : le porte-voix fantastique)
et une capacité de dédoublement théâtral
où l'imitation est identique à la vie qu'elle imite (Adinolfa
la célèbre actrice verse jusque dans les coulisses «ses
pleurs limpides et abondants», fig. 21).
Faut-il voir dans la troisième série (chapitre v) le théâtre
(fig. 22) et son échec (la danseuse-toupie avec son coup de fouet
-fig. 23 et Carmichaël avec sa lacune de mémoire -fig. 24)
? Echec de ces doubles qui ne sont point pourtant des «Doublures»
? Je n'en suis pas certain. Le chant suivant, en tout cas, célèbre
le triomphe du procédé: victoire de la rime créatrice
de musique (écho polyphonique des frères Alcott fig. 25),
victoire de la syllabe minuscule qui s'épanouit, par le procédé,
en un récit féerique (ce sont les pastilles de Fuxier
qui plongées dans l'eau s'évasent en images colorées
-fig. 28), victoire des mots qui lancés comme un artifice au-dessus
de l'ombre du
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procédé, illuminent le ciel noir en une floraison symétrique
et inverse de la précédente (le feu d'artifice de Luxo).
Au milieu de ces machines à succès, Sirdah l'aveugle est
guérie: ses yeux se dessillent, elle voit (fig. 26).
Je voudrais m'arrêter maintenant à la figure qui suit immédiatement
cette illumination. Non qu'elle soit le secret révélé,
mais parce que de toutes les machines des Impressions et aussi, je crois,
de Locus Solus, c'est elle qui présente avec le Procédé
l'isomorphisme le plus éclatant.
Bedu l'ingénieur a installé sur les rives du Tez un «métier
à aubes» (il indique silencieusement -et nous le savons
par le texte posthume -un labeur pour lequel il faut se lever de bon
matin. Acharnement de Roussel). Dans la nuit ses tiges de métal
scintillent, illuminées par l'oeil rond d'un phare: sur fond
d'ombre surgissent «tous les détails de l'étonnante
machine vers laquelle convergent tous les regards», avec, au premier
rang, celui -neuf -de Sirdah. Dix pages de détails qui font exception
semble-t-il à la règle de brièveté; dix
pages au long desquelles fonctionne une machine banale en somme, construite
à partir des articles Jacquard, Métier et Tisser du dictionnaire
Larousse illustré en sept volumes. Dix pages sans surprise, sauf
deux ou trois détails mécaniquement impossibles (ces difficultés
sont résolues sans problème à l'intérieur
d'un coffre mystérieux) qui signalent l'insertion du Procédé
dans la traditionnelle machinerie du tissage: ne fait-il pas lui aussi
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irruption dans la structure habituelle de l'écriture? C'est le
fleuve qui alimente le mouvement dans le métier à tisser
(comme le flux du langage, avec ses rencontres, ses hasards, ses phrases
toutes faites, ses confluences, nourrit indéfiniment les mécaniques
du procédé); les aubes plongent dans l'eau, parfois en
profondeur, parfois à la surface, et le mouvement de leurs palettes
déclenche, par un système de fils très compliqué,
qui échappe au regard, le jeu d'innombrables broches dont les
canettes portent des soies de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel,
le fil de l'eau fait naître au-dessus de lui le mouvement d'autres
fils, multicolores, distincts et agiles, dont l'entrecroisement va former
le tissu; ce jeu de fils est aussi un jeu de mots, en lequel se manifeste,
comme par référence à soi, le glissement de sens
qui sert de fil conducteur pour passer des phrases toutes faites du
langage-fleuve à la toile serrée et imagée de l'oeuvre.
Autre innovation de cette machine; Roussel-Bedu a prêté
à la spontanéité des navettes (marchant enfin «toutes
seules», pour la première fois depuis Aristote) le travail
que Jacquard avait confié aux arcades, aux tiges, au carton à
trous: c'est que les navettes fonctionnent comme des mots inducteurs.
Obéissant à un «programme» caché, celle
qui est désignée quitte quand il faut son alvéole,
gagne une case réceptrice et rejoint son point de départ
en laissant derrière elle la duite transversale. Ainsi, dans
le procédé, des mots prédestinés jaillissent
comme spontanément de leur phrase d'origine, traversent l'épaisseur
du langage, se
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retrouvent de l'autre côté -d'où ils reviennent
dans l'autre sens -et, derrière eux, leur sillage coloré
vient s'enrouler à son tour sur l'axe du récit. Il faut
noter que le choix des navettes est commandé par les aubes; mais
le mouvement des aubes est déterminé par les nécessités
du dessin et le trajet futur des navettes: mystérieux enveloppement
du temps, engrenage complexe de l'automatique sur le voulu, du hasard
sur la finalité, mélange du trouvé et du cherché,
dont les noces se passent toutes à l'intérieur de ce coffre
oblong, noir, jamais ouvert, cependant «appelé à
mouvoir l'ensemble» et qui est suspendu entre fleuve et tissu,
entre palettes et navettes, entre fil et fil. Cerveau d'une machine
à tisser le langage, qui ressemble étrangement à
un cercueil. Est-ce la mort qui est là, servant de relais à
mi-distance du fleuve et du dessin, de temps et de l'oeuvre? On ne peut
le savoir; tout est fait pour être vu en cette machine (l'image
brochée apparaît elle-même à l'endroit, comme
le récit obtenu par le procédé ne montre pas ce
qu'il est à l'envers), sauf ce coffre qui jusqu'au bout restera
fermé.
Le tissu qui se trouve sous les yeux des spectateurs représente
l'histoire du Déluge (figure inverse de la machine: eau qui n'est
pas maîtrisée, flux qui envahit le monde, poussant vers
le sommet des montagnes des «malheureux condamnés»,
comme peut-être les hasards formidables du langage menacent ceux
qui ne les dominent pas). Le métier à aubes, c'est le
contraire de ce destin crépusculaire; il montre lui-même
ce qu'il est en dessinant l'Arche -vaisseau réconcilié,
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souveraineté du procédé, lieu où tous les
êtres du monde retrouvent avec leurs semblables leur parenté:
«Tranquille et majestueuse à la surface des flots, l'Arche
de N Dé dresse bien tôt sa silhouette régulière
et massive, agrémentée des fins personnages errant au
milieu d'une nombreuse ménagerie.» La machine (reproduction
sourde du procédé) reproduit une image dont le symbole
surchargé la désigne elle-même dans sa ressemblance
avec le procédé; et ce qu'elle montre au spectateur en
une image muette mais distincte, c'est ce qu'elle est au fond d'elle-même:
arche sur l'eau. Le cercle est parfait, comme est parfait le grand cycle
des aubes, des matins et des mots, qui, chacun à leur tour, plongent
dans le courant du langage et y puisent sans bruit l'enchantement des
récits. «Leur nombre, l'échelonnement de leur taille,
l'isolement ou la simultanéité des plongeons courts et
durables, fournissaient un choix infini de combinaisons favorisant la
réalisation des conceptions les plus hardies. On eût dit
quelque muet instrument, plaquant ou arpégeant des accords, tantôt
maigres, tantôt prodigieusement touffus, dont le rythme et l'harmonie
se renouvelaient sans cesse... L'appareil entier, remarquable au point
de vue agencement et huilage, fonctionnait avec une perfection silencieuse
donnant l'impression d'une pure merveille mécanique.» Qu'est-ce
donc que ce bruit étrange, parfait au point de n'être pas
entendu, cette harmonie muette, ces notes superposées qu'aucune
oreille ne saurait percevoir? Sans doute est-ce ce bruit qui, au
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fond du langage de Roussel, fait résonner ce qu'on ne parvient
pas à entendre. Sans doute est-ce quelque chose comme l'invisible
visibilité du procédé dont le mécanisme
rigoureux forme le filigrane de toutes ces machines merveilleuses et
impossibles.
Fabriquées à partir du langage, les machines sont cette
fabrication en acte; elles sont leur propre naissance répétée
en elles-mêmes; entre leurs tubes, leurs bras, leurs roues dentées,
leurs systèmes de métal, l'écheveau de leurs fils,
elles emboîtent le procédé dans lequel elles sont
emboîtées. Et le rendent ainsi présent sans recul.
Il est donné hors de tout espace, puisqu'il est à lui-même
son propre lieu; sa demeure est son enveloppement; sa visibilité
le cache. Qu'on ait pensé devant ces formes contournées
et tant de mécanismes-pour-rien à une énigme, à
un chiffre et à un secret, c'était bien naturel. Il y
a, autour de ces machines et en elles, une nuit entêtée
dont on sent bien qu'elle les dérobe. Mais cette nuit, c'est
une sorte de soleil sans rayonnement ni espace; sa lumière est
taillée au plus juste de ces formes -constituant leur être
même, et non leur ouverture vers un regard. Soleil enfermé
et suffisant.
Pour que toute cette machinerie devienne lisible, il n'était
pas besoin de chiffre, mais d'une sorte de percée en arrière,
qui donne du champ au regard, recule ces figures muettes sur un horizon
et les offre dans un
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espace. Il ne fallait quelque chose de plus pour les comprendre; mais
quelque chose en moins, une ouverture par où leur présence
bascule et réapparaisse de l'autre côté. Il fallait
qu'elles soient données dans un double identique à elles-mêmes,
et dont pourtant elles sont séparées. Il fallait la rupture
de la mort. L'unique clef, c'e'st ce seuil.
Et en effet, on les voit réapparaître, ces machines semblables
et dédoublées, dans le texte posthume. Par une étrange
réversibilité l'analyse du procédé a la
même configuration que les machines elles-mêmes. Comment
(ai écrit certains de mes livres est construit comme l'exposé
des figures dans les Impressions ou Locus Solus : d'abord, le mécanisme
dont le principe et l'évolution sont présentés
comme entre ciel et terre, -série de mouvements qui fonctionnent
d'eux-mêmes, entraînant l'auteur dans une logique dont il
est le moment plus que le sujet («Le procédé évolua,
et je fus conduit à prendre une phrase quelconque...»).
Puis dans une seconde navigation, le procédé est repris
à l'intérieur d'un temps anecdotique et successif, qui
débute par la naissance de Roussel et s'achève dans un
retour à ce procédé par rapport auquel la vie de
l'auteur apparaît à la fois comme enveloppée et
enveloppante. Et c'est à lui finalement que Roussel confie la
répétition de sa propre existence dans une gloire posthume
-tout comme il revient aux machines de doubler indéfiniment le
passé dans une reproduction sans faille, au-delà du temps.
«En terminant cet ouvrage, je reviens sur le sentiment douloureux
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que j'éprouvais toujours en voyant mes oeuvres
se heurter à une incompréhension hostile presque générale...
Et je me réfugie faute de mieux dans l'espoir que j'aurai peut-être
un peu d'épanouissement posthume à l'endroit de mes livres.»
Le dernier livre de Roussel serait donc la dernière de ses machines
-la machine qui, comprenant et répétant en son mécanisme
toutes celles qu'il avait autrefois décrites et fait mouvoir,
rend visible le mécanisme qui les avait fait naître. Mais
il y a une objection : si les machines ne montrent leur merveilleuse
aptitude à répéter qu'en recouvrant des mots et
des phrases imperceptibles, n'y a-t-il pas dans le texte posthume un
langage caché qui dirait autre chose que ce qui est dit -repoussant
plus loin la révélation ? Je crois qu'on peut dire oui
et non. Si Comment j’ai écrit certains de mes livres rend
visible le procédé, c'est en effet qu'il est adossé
à autre chose, tout comme le mécanisme du métier
à aube ne pourrait se déployer aux yeux du spectateur
que dans la mesure où il était soutenu et contenu par
le coffret rectangulaire et noir. Cette «autre chose», ce
langage d'en dessous, visible et invisible dans le texte «secret
et posthume», c'est le secret qu'il doit être posthume,
et que la mort en lui joue le rôle de parole inductrice. Et c'est
pourquoi, après cette machine, il ne peut y en avoir d'autre:
le langage caché dans la révélation révèle
seulement qu'au-delà il n'y a plus de langage, et que ce qui
parle silencieusement en elle c'est déjà le silence: la
mort tapie dans ce langage dernier, qui, en ouvrant
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enfin le cercueil essentiel du métier à aubes, n'y trouve
que son échéance.
La dernière prouesse des Impressions, c'est celle de Louise Montalescot.
Elle seule, alors que les autres jouent leur liberté, risque
la mort. A moins qu'elle ne parvienne (c'est l'unique possibilité
de survie) à faire une prodigieuse imitation de la vie. Elle
choisit pour en donner le double exact, le plus complexe, le plus fragile
des paysages: une aurore sur la forêt (cela aussi, après
tout, est un «métier à aubes»). «A terre
de larges fleurs, bleues, jaunes ou cramoisies étincelaient parmi
les mousses. Plus loin à travers les troncs et les ramures, le
ciel resplendissait; en bas une première zone horizontale d'un
rouge sanglant s'atténuait pour laisser place un peu plus haut
à une bande orange qui s'éclaicissant elle-même
faisait naître un jaune d'or très vif: ensuite venait un
azur pâle à peine teinté, au sein duquel brillait,
vers la droite, une dernière étoile attardée.»
Entre la barre de sang qui rougit la ligne d'horizon marquant la limite
de la terre, et le ciel clair de l'unique étoile, dans cette
distance symbolique, Louise Montalescot doit accomplir son chef-d'oeuvre.
Elle y parvient, bien entendu -comme à reproduire aussi tout
le groupe de ceux qui étaient venus l'observer (Roussel, aussi,
adorait faire l'imitation des gens de son entourage) : «Les félicitations
les plus vives furent prodiguées à Louise, émue
et rayonnante» ; et en lui annonçant qu'elle est sauvée,
on lui apprend «l'entière satisfaction de l'empereur émerveillé
de la façon parfaite dont la
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jeune femme avait rempli toutes les conditions strictement imposées
par lui». Mais dans le royaume où Roussel vit seul, il
n'y a pas d'empereur, ni d'émerveillement, ni de grâce
accordée. Et la parfaite machine se répétera dans
la mort.
Roussel, on ne peut guère en douter, est proche parent de tous
les inventeurs, acrobates, comédiens, illusionnistes qui forment
la petite colonie prisonnière de Talou, proche parent surtout
de l'universel Martial qui règne sur le jardin de Locus Solus.
Il est l'ingénieur toujours éveillé de ces machines
à répétition. Mais il est aussi bien ces machines
elles-mêmes.
Il est temps de relire Mon âme, le poème que Roussel écrivit
à dix-sept ans (en 1894) et qu'il publia aussitôt après
la Doublure sous le titre modifié de l'Ame de Victor Hugo : «Mon
âme est une étrange racine où se battent le feu,
les eaux...»
Il est curieux de comparer à cette précoce machinerie
une autre plus tardive où se composent selon une semblable unité
l'eau et le feu. Dans le jardin de Canterel, à l'extrémité
d'une haute esplanade, un gigantesque bocal fait étinceler comme
un diamant le mélange merveilleux qu'il contient: une eau dont
chaque parcelle, grâce à une luminosité qui lui
est intérieure, brille comme du mica au soleil: intime fusion
de la fluidité et de l'éclat -du secret et de l'éclair,
puisque, de loin, on ne le voit que dans un
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scintillement qui attire le regard mais l'écarte, mais de près
l'oeil le pénètre sans difficulté comme s'il était
doué d'une transparence qui ne cache rien. En ce foyer de cristal,
on découvre microcosme des inventions de Roussel: une humanité
instrumentale, avec la chevelure sonore de Faustine, l'animalité
dressée des hippocampes coureurs, la résurrection mécanique
des morts avec la bavarde tête de Danton, les scènes qui
s'épanouissent comme des fleurs japonaises, l'élément
de la survie sans fin avec l'aqua micans, enfin la figure en quoi l'appareil
se symbolise lui-même: la liqueur jaune solidifiée en soleil.
L'usine de l'Ame, elle, est un curieux souterrain qui reste à
ciel ouvert. Avec tout un peuple d'admirateurs, Roussel vient se pencher
au bord de ce puits gigantesque, regardant ainsi, au-dessous de lui-même,
à ses pieds, le creux ouvert et incendié de sa tête
-son cerveau:
Sur la profondeur de l'abîme Mon corps se penche de nouveau Léché
par la flamme sublime Qui s'élève de mon cerveau.
De cette tête ainsi coupée (comme le sera celle de Gaïzduh
ou de Danton), de ce cerveau à ciel ouvert (comme le sera le
diamant de Canterel) mais qui reste à ses pieds, Roussel voit
monter tout un langage liquide et incandescent que des ouvriers forgent
sans répit sur ces terres hautes où s'ouvre le goulot
de la
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mine. Là, le métal se refroidit, prend
forme entre les mains agiles; le fer devient vers; l'ébullition
se met à rimer.
Avec les reflets sur leur face
Du foyer, jaune, rouge et vert
Ils saisissent à la surface
Les vers déjà formés un peu.
Péniblement chacun soulève
Le sien avec sa pince de fer
Et sur le bord du puits l'achève
En tapant dans un bruit d'enfer.
L'inspiration, paradoxalement, vient d'en bas. Dans ce courant d'en
dessous des choses, et qui liquéfie le sol ferme, un langage
se découvre d'avant le langage: remonté jusqu'à
hauteur de travail -jusqu'aux ouvriers qui vont et viennent comme les
navettes entre les fils de la chaîne, il est prêt à
devenir un fer solide et mémorable, le fil d'or d'un tissu sacré,
Au fond dorment les images à naître, calmes paysages sans
monde:
Un beau soir qui s'apaise
Sur un lac aux reflets grenat
Un jeune couple sous l'ombrage
Rougit au coucher du soleil.
Ainsi Faustine la danseuse aquatique rêve au fond du diamant:
«Une jeune femme, gracieuse et fine, revêtue
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d'un maillot couleur chair, se tenait debout sur le fond, et complètement
immergée, prenait maintes poses pleines de charme esthétique
en balançant doucement la tête.»
La forge de l'âme a besoin d'être alimentée: le charbon,
feu noir et solide, est apporté par des bateaux venus des pays
les plus lointains. De là un entrecroisement de mâts, de
wagons, de voiles, de forges, de cheminées et de sirènes,
d'eau verte, de métal rouge et blanc. Et l'âme-foyer, tête
vorace et ventre ouvert, absorbe tout ce qu'on déverse en elle.
Canterel, ingénieur souverain de l'âme-cristal, a déposé
avec un soin calculé, en ce réservoir étincelant
et frais, les ludions, le chat sans pelage, l'encéphale épluché
de Danton, le sauternes solaire, le vertical attelage des hippocampes,
et non sans mal la peureuse Faustine. Non pas aliments à broyer,
mais fleurs qui vont s'ouvrir.
Les différences sautent aux yeux. Le diamant de Locus Solus est
tout entier aérien, et comme suspendu en l'air; sa fraîcheur
est parfaite -prometteuse de survie, mais inquiétante déjà:
le froid de la mort ne s'y est-il pas glissé, ce froid qu'on
retrouvera tout à l’heure dans la glacière à
cadavres? A ras du sol, l'Ame première est étouffante:
le charbon, le fer rouge, la fonte lourde se mêlent dans un foyer
menaçant mais fécond; tout est pesant dans ces matériaux
bruts. Tout est sans poids et clair dans le cristal; l'eau merveilleuse
(air et boisson, nourriture absolue) est une sorte de charbon transparent,
résolu, et déjà sans
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substance: flamme pure, gaz léger, diamant aussi souple que l'eau,
c'est le moteur sans mouvement et inépuisable d'une vie qui,
en effet, n'aura pas à s'achever. Ce qu'on y jette flotte, ou
danse, ou suit sans effort l'alternance gracieuse de la montée
et de la descente. Qui la boit, légèrement s'enivre. Elle
est à la fois expansion pure et totale réserve. Elle raconte
l'enchantement d'un espace où viennent à fleurir sans
effort ni vacarme des figures que portent des mouvements silencieux,
répétés sans fatigue, et dans lesquels l'Ame trouve
le repos du temps.
La forge au contraire était assourdissante : marteaux, tapage
de fer, fourgons, «bruit du canon qui rend sourd». Le cristal
de Canterel serait silence parfait, s'il n'était orné,
comme par surcroît, d'une musique à peine perceptible,
qu'on croirait celle de sa lumière intérieure: «Peu
à peu, en s'approchant de lui, on percevait une vague musique,
merveilleuse comme effet, consistant en une série étrange
de traits, d'arpèges de gammes montants et descendants»,
comme si l'eau elle-même était sonore.
On a l'impression qu'en émergeant du sol où elle était
primitivement enfouie, la lourde machinerie de la mine, sans rien changer
de sa disposition, ni du sens de son mécanisme, est devenue sérieuse,
légère, transparente, musicale. Les valeurs se sont inversées:
le charbon devenant eau miroitante, la braise cristal, la fusion fraîcheur,
le noir lumière, le vacarme harmonie. Le travail désordonné
de la fourmilière s'est apaisé ; tous les mouvements tournent
désormais sans
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grincement autour d'un axe qu'on ne voit pas grande
loi intérieure et silencieuse. Hâte et bousculade se sont
endormies pour toujours dans la cérémonie des répétitions.
La terre est devenue l'éther. C'est peut-être ce changement
-ou quelque chose de cet ordre que Roussel désigne par cette
phrase: «Enfin, vers trente ans, j'eus l'impression d'avoir trouvé
ma voie par les combinaisons de mots dont j'ai parlé.»
Et puis, toutes ces belles machines aériennes -il y a le cristal,
il y a les aubes, il y a la hie volante, la goutte d'eau aérienne,
l'aigle et l'enfant, la palme à mémoire, le feu d'artifice,
les grains de raisin lumineux, les vapeurs sculptées, la métallique
iriselle, les balles des jongleurs jumeaux, et tant d'autres -viendront
selon un cycle qui leur est propre se poser à terre. Elles n'y
retrouveront pas le désordre flamboyant de la mine, mais un jardin
sage et glacé comme celui où Canterel conserve ses morts:
ce jardin, c'est celui que parcourt une dernière fois Comment
j'ai écrit certains de mes livres. Et là, au moment de
disparaître, elles trouvent les possibilités d'une nouvelle
ascension, où elles deviennent plus sérieuses encore -machines
de la pure gloire (puisque nul n'est plus incroyant que Roussel), qui
accomplissent des cycles que désormais on ne pourra plus compter.
Roussel l'évoque, cette machine éternellement répétitive,
cette forge devenue, par-delà la mort, cristal ailé, dans
la strophe ajoutée, après la mort de Hugo -cet autre lui-même
-à l'Autre Guitare:
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Comment, disaient-ils
Nous sentant des ailes
Quitter nos corps vils?
- Mourez, disaient-elles.
Elles -ce sont les légères, les impérieuses machines,
et, au centre d'elles toutes, le souverain procédé, qui
noue en son cristal aveuglant, en son tissage sans fin, en sa profonde
mine, l'eau et le feu, le langage et la mort.