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LA MÉTAMORPHOSE ET LE LABYRINTHE
Les machineries de Roussel ne fabriquent pas de l'être; elles
maintiennent les choses dans l'être. Leur rôle est de faire
rester: conserver les images, garder l'héritage et les royautés,
préserver les gloires avec leur soleil, cacher les trésors,
enregistrer les confessions, enfouir les aveux, bref maintenir sous
globe (comme sont sous globes les crânes de François-Jules
Cortier ou dans l'Etoile au Front le papillon de la préfète).
Mais aussi -et pour assurer ce maintien par-delà les limites
-faire passer: franchir les obstacles, traverser les règnes,
renverser les prisons et les secrets, reparaître de l'autre côté
de la nuit, vaincre les mémoires en sommeil, comme le fit le
fameux bloc d'or de Jouël dont le souvenir a franchi tant de grilles,
de silences, de complots, de générations, de chiffres,
devenant message dans la tête à grelots d'un bouffon ou
poupée de son dans un coussin. Toutes ces machineries ouvrent
un espace de la fermeture protectrice qui est aussi celui de la merveilleuse
communication.
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Passage qui est clôture. Seuil et clef. Les chambres froides de
Locus Solus jouent ce rôle avec la plus remarquable parcimonie:
faire passer la vie dans la mort et abattre par la seule (et bien facile,
il faut le dire) vertu d'un «vitalium», jointe à
l'efficacité non moindre d'une «résurrectine»,
la cloison qui les sépare. Mais tout ceci afin de maintenir une
figure de la vie qui reçoit le privilège de demeurer sans
changement pour un nombre illimité de représentations.
Et, protégées par la vitre qui leur permet d'être
vues, à l'abri de cette parenthèse transparente et gelée,
la vie et la mort peuvent communiquer afin de rester, l'une dans l'autre,
l'une malgré l'autre, indéfiniment ce qu'elles sont.
Ce passé qui ne passe pas, et qui pourtant se creuse de tant
de communications, sans doute est-il celui que respirent toutes les
légendes, celui qui est magiquement ouvert et clos, en un même
bruit de fermoir, par l'unique, le toujours répété
«il était une fois» : les récits de Roussel
que produit la machinerie si compliquée du langage se présentent
avec la simplicité des contes d'enfants. En cC' monde, mis hors
d'atteinte par le rituel verbal qui y introduit, les êtres ont,
de l'un à l'autre, un pouvoir merveilleux de faire alliance,
de se nouer, d'échanger des murmures, de franchir les distances
et les métamorphoses, de devenir les autres et de rester les
mêmes. «Il était une fois» découvre
le Coeur présent et inaccessible des choses, ce qui ne passera
pas parce qu'il demeure au loin, dans le tout proche logis du passé;
et au moment où on
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annonce solennellement dès le début que
c'étaient là l'histoire, les jours et les choses d'une
fois, leur fête unique, on promet à demi-mot qu'elles se
répéteront toutes les fois -chaque fois que l'envol du
langage, franchissant la limite, se retrouvera de cet autre côté
qui est toujours le même. Les machines de Roussel, par ce même
fonctionnement feutré qui maintient l'être dans l'être,
créent d'elles-mêmes des contes: une forme de fantastique
continuellement gardé par les bordures de buis de la fable. En
une équivoque qui rend ses contes lisibles dans les deux sens
(Roussel conseillait aux lecteurs non prévenus des Impressions
d'Afrique de lire la seconde partie avant la première), ce sont
les machineries qui fabriquent les contes et ce sont aussi bien les
contes qui s'arrêtent dans les machineries. Leiris disait excellemment
que «les produits de l'imagination de Roussel sont des lieux communs
quintessenciés : aussi déconcertant et singulier qu'il
soit pour le public, il puisait en fait aux mêmes sources que
l'imagination populaire et l'imagination enfantine... Sans doute l'incompréhension
presque unanime à laquelle Roussel s'est douloureusement heurté
tient-elle moins à une incapacité d'atteindre l'universel
qu'à cet alliage insolite du simple-comme-bonjour et de la quintessence».
Le procédé produit du déjà-produit, et des
récits immémoriaux font naître des machines qu'on
n'a jamais vues. Ce discours clos, hermétiquement fermé
par ses répétitions, ouvre de l'intérieur sur les
plus vieilles issues du langage et en fait surgir soudain une
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architecture sans passé. C'est là peut-être qu'on
perçoit sa parenté avec Jules Verne.
Roussel a dit lui-même quelle admiration il lui portait: «Dans
certaines pages du Voyage au centre de la Terre, de Cinq semaines en
ballon, de Vingt Mille Lieues sous les mers, de De la Terre à
la Lune, de -Autour de la Lune, de L'Ile mystérieuse, d'Hector
Servadac, il s'est élevé aux plus hautes cimes que puisse
atteindre le Verbe humain. J'eus le bonheur d'être reçu
une fois par lui à Amiens où je faisais mon service militaire
et de pouvoir serrer la main qui avait écrit tant d'oeuvres immortelles.
O Maître incomparable, soyez béni pour les heures sublimes
que j'ai passées toute ma vie il vous lire et à vous relire
sans cesse.» Et au père de Michel Leiris, il écrivait
en 1921 : «Demandez-moi ma vie, mais ne me demandez pas de vous
prêter un Jules Verne. J'ai un tel fanatisme pour ses oeuvres
que j'en suis jaloux. Si vous les relisez, je vous supplie de ne jamais
même prononcer son nom devant moi, car il me semble que c'est
un sacrilège de prononcer ce nom autrement qu'à genoux.
C'est lui de beaucoup le plus grand génie littéraire de
tous les siècles; il «restera» quand tous les auteurs
de notre époque seront oubliés depuis longtemps.»
A vrai dire nulle oeuvre n'est moins voyageuse, n'est plus immobile
que celle de Raymond Roussel: rien n'y bouge, sauf de ces mouvements
internes que fixe par avance l'espace clos d'une machinerie; rien ne
se déplace; tout chante la perfection d'un repos qui vibre sur
lui-même et dont
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chaque figure ne glisse que pour mieux indiquer sa
place et aussitôt y revenir. Il n'y a pas non plus chez Roussel
d'anticipation; l'invention n'ouvre sur aucun avenir; elle est toute
introvertie, n'ayant d'autre rôle que de protéger contre
le temps et son érosion une figure qu'elle a le seul pouvoir
de maintenir dans une éternité technique, dépouillée
et froide. Les tuyaux, les fils, les propagations magnétiques,
les rayons, les effluves chimiques, les portiques de nickel n'ont pas
été disposés pour aménager un avenir mais
pour se glisser seulement dans la mince épaisseur qui sépare
le présent du passé et pour maintenir ainsi les figures
du temps. C'est pourquoi il n'est pas question d'utiliser jamais ces
appareils: le naufrage des Incomparables, toutes leurs merveilles sauvées,
la démonstration qu'ils en font au cours d'une fête sont
symboliques de cette gratuité essentielle que la solitude du
Jardin de Canterel soulignera encore. Tous ces appareils inconnus n'ont
d'autre avenir que dans leur répétition de spectacle et
leur retour à l'identique.
C'est cette hantise du retour qui est commune à Jules Verne et
à Roussel (le même effort pour abolir le temps par la circularité
de l'espace). Ils retrouvaient en ces figures inouïes qu'ils ne
cessaient d'inventer les vieux mythes du départ, de la perte
et du retour, ceux, corrélatifs, du Même qui devient Autre
et de l'Autre qui était au fond le Même, celui de la droite
à l'infini qui est identique cercle.
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Appareils, mises en scène, dressages, prouesses exercent chez
Roussel deux grandes fonctions mythiques; joindre et retrouver. Joindre
les êtres à travers les plus grandes dimensions du cosmos
(le lombric et le musicien, le coq et l'écrivain, la mie de pain
et le marbre, les tarots et le phosphore); joindre les incompatibles
(le fil de l'eau et le fil du tissu, le hasard et la règle, l'infirmité
et la virtuosité, les volutes de fumée et les volumes
d'une sculpture); joindre, hors de toute dimension concevable, des ordres
de grandeur sans rapport (des scènes façonnées
dans des grains de raisin embryonnaires; des mécanismes musiciens
cachés dans l'épaisseur des cartes du tarot). Mais aussi,
retrouver un passé aboli (un dernier acte perdu de Roméo),
un trésor (celui de Hello), le secret d'une naissance (Sirdah),
l'auteur d'un crime (Rul, ou le soldat foudroyé par le soleil
rouge du csar Alexis), une recette perdue (les dentelles métalliques
de Vascody), la fortune (Roland de Mendebourg) ou la raison (par le
retour du passé dans la soudaine guérison de Seil-Kor
ou dans celle, progressive, de Lucius Egroizard). La plupart du temps,
joindre et retrouver sont les deux versants mythiques d'une seule et
même figure. Les cadavres de Canterel traités à
la résurrectine joignent la vie à la mort en retrouvant
l'exact passé. A l'intérieur du grand cristal étincelant
où flottent les rêves de Roussel, il y a les figures qui
joignent (la chevelure-harpe, le chat-pois
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son, les hippocampes coursiers) et celles qui retrouvent
(la tête encore bavarde de Danton, les ludions dont les silhouettes
conservent des fragments d'histoire ou de légende, l'attelage
qui redevient le vieux char du soleil levant) et puis, entre les unes
et les autres, un violent court-circuit: un chat-poisson électrise
le cerveau de Danton pour lui faire répéter ses anciennes
paroles. En ces jeux, l'imitation a une place privilégiée;
elle est la forme la plus économique selon laquelle joindre s'identifie
à retrouver. Ce qui imite en effet traverse le monde, l'épaisseur
des êtres, les espèces hiérarchisées, pour
venir à la place du modèle retrouver en soi la vérité
de cet autre. La machine de Louise Montalescot joint à la grande
forêt vivante l'enchevêtrement de ses fils électriques,
au génie du peintre le mouvement automatique de la roue; et ce
faisant, elle retrouve la chose même devant laquelle elle est
placée. Comme si elle n'avait joint entre elles tant de différences
que pour retrouver l'identité du double.
Ainsi se bâtissent en s'entrecroisant les figures mécaniques
des deux grands espaces mythiques qu'a si souvent parcourus la fabulation
occidentale: l'espace rigide, barré, enveloppé de la recherche,
du retour et du trésor (c'est l'espace des Argonautes ou du labyrinthe)
et celui communicatif, polymorphe, continu, irréversible de la
métamorphose, c'est-à-dire du changement à vue,
des parcours instantanément franchis, des affinités étranges,
des remplacements symboliques (c'est l'espace de la bête humaine).
Mais il ne faut pas
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oublier que c'est le Minotaure qui veille au fond du palais de Dédale,
dont il est, après le long couloir, la dernière épreuve;
et qu'en retour ce palais qui l'emprisonne, le protège, a été
bâti pour lui et manifeste à l'extérieur sa nature
monstrueusement mêlée. Sur la place d'Ejur, dans le jardin
de Canterel, Roussel a édifié des labyrinthes minuscules
où veillent des minotaures de cirque, mais où il est question
comme là-bas du salut et de la mort des hommes. Michel Leiris,
encore une fois, l'a dit: «Mariant des éléments
apparemment gratuits dont lui-même ne se méfiait pas, il
créait des mythes vrais.»
La métamorphose, avec toutes les figures qui lui sont apparentées,
s'accomplit dans les Impressions et Locus Solus selon un certain nombre
de règles qui sont manifestes.
Il n'y a à ma connaissance qu'une seule série de métamorphoses
qui soit de l'ordre de l'ensorcellement: c'est l'histoire d'Ursule,
de la huronne et des malfaiteurs enchantés du lac Ontario (système
de punition magique où la figure empruntée a une valeur
morale symbolique et où le châtiment dure jusqu'à
une délivrance à la fois prédéterminée
et incertaine). Cet épisode mis à part, on ne trouve point
de souris transformée en cocher ni de citrouille devenant carrosse.
Mais plutôt, la juxtaposition en une seule forme de deux familles
d'êtres qui ne voisinant pas
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dans la hiérarchie doivent franchir pour se
rejoindre toute une hauteur d'échelons intermédiaires.
Sautant par-dessus le règne animal, le palmier de Fogar est doué
de mémoire humaine; mais l'oiseau iriselle va droit à
la rigidité métallique des choses: «Prodigieusement
développé, l'appareil caudal, sorte de solide armature
cartilagineuse, s'élevait d'abord verticalement pour s'épanouir
vers l'avant à sa région supérieure, créant
au-dessus du volatile un véritable dais horizontal... Très
affûtée, l'extrême portion antérieure de l'armature
formait parallèlement à la table un solide couteau peu
arqué.» Souvent plusieurs échelons sont élidés,
faisant de la douce maturation des métamorphoses un saut vertical,
bond au zénith comme le bretteur de métal aux pointes
imparables, ou chute vertigineuse dans les régions les plus aveugles
de ['être; quand Fogar s'ouvre les veines, il en tire un étrange
cristal verdâtre et mou: «Les trois caillots que Fogar à
présent tenait côte à côte dans sa main gauche
ressemblaient à de minces bâtons d'angélique transparents
et poisseux. Le jeune nègre avait obtenu le résultat cherché
par sa catalepsie volontaire dont le seul but en effet était
d'amener une condensation partielle du sang propre à fournir
les trois fragments solidifiés pleins de nuances délicates.»
On a vu déjà des hommes aussi décharnés
que des voûtes de pierre relancer tout l'écho d'une cathédrale.
Le vieux principe de la continuité des ordres qui organisait,
dans le mythe, le désordre de la métamorphose et la propageait
par onde comme une sève, est remplacé par une
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figure discontinue et verticale qui cache de bien plus grands pouvoirs
d'inquiétude. D'autant plus grands que cet écart hiérarchique
est à la fois manifesté et nié par une rigoureuse
simultanéité. La métamorphose d'ordinaire suit
l'ordre, le temps; elle est passage. La superposition des règnes
chez Roussel est hiératique; dans le contour général
de la figure elle laisse immobile et définitivement fixée
cette béance qu'aucune évolution ne viendra résoudre.
La non-nature s'offre avec le calme aristotélicien d'une nature,
une fois pour toutes dessinée dans son être. L'insecte
dont les anneaux de lumière portée à distance traversent
les signes du tarot et oscillent au-dessus de la Maison-Dieu, il n'est
sorti d'aucune forêt fantastique, des mains d'aucun sorcier; nul
enchantement ne lui a conféré après coup ce fanal
maléfique; la vieille Félicité en a trouvé
la description exacte, avec un dessin, dans un traité d'entomologie
acheté chez son voisin le libraire Bazire. Les métamorphoses
de la tradition s'accomplissent dans le demi-jour de la fusion, au terme
de longs crépuscules; les rencontres d'êtres chez Roussel
se font au plein soleil d'une nature discontinue, à la fois proche
et éloignée d'elle-même. Comme si elles obéissaient
aux principes d'une ontologie télescopée.
Dans le monde positif de Roussel, la patience du dompteur a remplacé
la puissance du magicien. Mais non moins que celle-ci, elle est souveraine:
Marius Boucharessas a obtenu le grand cordon de l'ordre des Incomparables
(le crachat à delta) pour avoir dressé
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une portée de chatons à jouer aux barres. Skarioffski
porte au poignet un bracelet de corail qui est un gigantesque ver de
terre et qui a appris à jouer des airs d'opérette sur
une cithare à eau. Mais en ce monde de la représentation
-des seuls résultats théâtraux -apprentissage vaut
transmutation: bien sûr il a fallu de longues heures de patience
et d'innombrables répétitions; mais le résultat
est si parfait et la virtuosité des bêtes est devenue si
grande que ces merveilleuses habitudes jouent comme une profonde essence:
d'un mouvement presque naturel, les chevaux maritimes et solaires se
libèrent du corps noué des hippocampes, mais pour venir
se superposer à eux dans le char d'Apollon que traînent
désormais des figures dédoublées et uniques. Le
dresseur, c'est le doux, c'est l'opiniâtre faiseur de contre-nature
à partir d'une nature décollée d'elle-même
et ramenée à soi comme en surimpression. (N'est-ce pas
de la même façon que l'unité du langage était
fendue dans son épaisseur par le procédé et maintenue
double dans son texte unique? Peut-être l'écart des choses
et les distances du langage offrent-ils un jeu singulier. Mais ceci
est le problème des Nouvelles Impressions, non des premières.)
Et pourtant ce monde accordé et souple n'est pas un monde du
bien-être. Il est vrai que rien n'y est cruel ou contraint. Lelgouach
souriant joue des refrains bretons sur son tibia amputé. Dans
sa cithare le ver mélodieux ne rappelle aucun domptage: «Il
donnait l'impression d'un virtuose journalier qui suivant l'inspiration
du moment, devait présenter de
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façon chaque fois différente tel passage ambigu.»
Le sang du coq Mopsus ; celui du nain Pizzighini ne sont que des bizarreries
physiologiques. Et d'ailleurs quelle déflagration pourrait rendre
ces monstres dangereux en les arrachant au jardin de Canterel ou au
royaume de Talou ? Quelle violence soudaine pourrait secouer ces animaux
étranges, tous cernés par le monde vigilant où
ils sont promus? Mais cette absence de péril et de cruauté
renvoie à une noirceur intérieure de la chose même
et qui s'y trouve calmement contenue: ainsi dans la transparence d'une
éponge rampante, secouée de hoquets, avide de sang, on
voit «au milieu de son tissu presque diaphane un véritable
coeur en miniature» qui sous l'action d'une goutte d'eau projette
comme une gerbe de pierres précieuses. C'est là en ce
coeur commun à l'homme, au diamant, et à la bête-plante
que se trouve le terrible soleil. Coeur qui vit et ne vit pas, comme
dans les méduses érigées, les tarots musiciens
et tous ces morts froids et mobiles. Et son indissociable dualité
(liquide gelé, violence molle, décomposition figée,
visibles viscères) trouve ses pouvoirs multipliés et non
pas adoucis d'être de l'autre côté de la vitre: spectacle
pur que rien ne pourra entamer ni résoudre, et qui reste là
destiné à être vu, étalant au grand jour
l'être intestinal de sa contre-nature. Monstruosité têtue,
à la fois pénétrable et sans recours. Cette cruauté
sans griffe (comme est rose, pelé et nu, le chat siamois dans
l'eau diamantaire) ne rayonne que vers le centre d'elle-même.
Sans doute est-ce à peu près cela qu'on peut appeler
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l'horreur: pour un regard désarmé, une rencontre de choses
mortes et qui se pénètrent, un certain supplice de l'être
où les bouches ouvertes ne crient pas.
La vieille structure des légendes de métamorphose se renverse
ici. La douceur des récompenses ou des consolations, la justice
des châtiments, toute cette économie des rétributions
qu'on trouve dans les récits traditionnels disparaît au
profit d'une jointure des êtres qui ne porte aucune leçon:
simple choc des choses, L'infirme des légendes, guéri
pour sa résignation, devient, dans le récit de Roussel,
un homme-tronc qui bondit et s'enfonce sur les instruments de musique
comme un gros doigt amputé dansant sur les touches d'un piano.
L'enfant nourrissant les oiseaux devient ici l'adolescent cataleptique
qui donne son sang glauque à des mollusques (Blanche-Neige devenue
Vert-Cristal) ; les animaux qui construisent une chaumière à
leur bienfaiteur deviennent la méduse crucifiée qui dessine
au-dessus de son maître une gigantesque ombrelle de bras affolés
et tournoyants. Les hommes du temps où «il était
une fois...» faisaient parler les animaux; dans le cristal de
Canterel, flotte un «chef humain composé uniquement de
matière cérébrale, de muscles et de nerfs»
: ce fut la tête de Danton. Un chat sans pelage nageant autour
de lui en excite les nerfs pendants, par l'intermédiaire d'un
cornet électrique qu'il porte comme un masque; les muscles s'agitent,
semblent «faire tourner en tous sens les yeux absents» ;
ce qui reste de la bouche s'ouvre, se ferme, se tord, faisant sortir
de sa furie
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muette de grandes phrases silencieuses comme des algues, que Canterel
traduit pour ses invités. Métamorphoses inversées
que celles de ce chat-poisson qui fait parler un mort, de cette tête
qui n'a conservé de sa pourriture que l'envers du masque (alors
que ce sont les masques qui éternisent les morts), de ce langage
rendu à lui-même sans sa voix et dissous aussitôt
dans le silence de l'eau. Paradoxe de cette réanimation mécanique
de la vie alors que les vieilles métamorphoses avaient pour fin
essentielle de maintenir par leurs ruses la vie en vie.
C'est là qu'on rencontre une limite que Roussel, de propos délibéré,
a tracée aux merveilles sans bornes de ses inventions. On peut
dresser un coq à écrire en crachant son sang, faire chanter
une barde de lard graduée en toise (c'est la règle de
l'art, cf. Jean Ferry) ; on peut faire déclamer des crânes
réduits à l'état de pulpe; on peut faire s'agiter
les morts: à aucun, résurrectine + vitalium ne pourra
redonner l'existence. Toute l'échelle animale pourra être
franchie et les cirons enfermés dans une carte de tarot devenir
musiciens et chanter un choeur écossais, jamais la mort ne redevient
la vie. La résurrectine manifeste que la résurrection
est impossible: dans cet au-delà de la mort qu'elle met en scène,
tout est comme la vie, à son image exacte; c'en est, imperceptiblement
décalée par une mince couche noire, la doublure. La vie
se réitère dans la mort, communique avec elle-même
à travers l'événement absolu, mais ne se rejoint
jamais. C'est la même vie, ce n'est pas la vie même.
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De la scène représentée derrière les vitres
de Locus Solus à ce qu'elle représente en une analogie
sans défaut, de la répétition à ce qu'elle
répète, une infranchissable distance a lancé sa
flèche, comme d'un mot au même mot dans le procédé,
le langage avait étendu son règne, retrouvant l'identique
mais jamais le sens de l'identique. Sans cesse la répétition,
le langage et la mort organisent ce même jeu où ils se
rejoignent pour montrer qu'ils séparent. Nulle croyance, nul
souci non plus de science positive n'ont interdit à Roussel de
franchir ce seuil de la résurrection, mais bien la structure
profonde de son langage et l'expérience qu'il faisait en lui
de la fin (finitude, terme, mort) et du recommencement (répétition,
identité, cycle indéfini). Toutes ses machineries fonctionnent
à la limite inférieure de la résurrection, sur
ce seuil dont jamais elles ne tournent la clef; elles forment de cette
résurrection comme l'image extérieure, discursive, mécanisée
et absolument impuissante. Le grand loisir de Locus Solus, sa «vacance»,
c'est un dimanche de Pâques qui demeure vide. Cherchez parmi les
morts, dit Canterel, celui qui s'y trouve; il est ici, en effet, il
n'est point ressuscité.
La forme privilégiée de cette répétition
de la vie dans la mort représente justement l'instant inverse
et symétrique, -ce qui de l'autre côté du miroir
est encore le plus proche: le moment où la mort fait irruption
dans la vie. Ainsi sont reconstitués: la scène où
fut piétinée jusqu'à la mort, par quinze bandits
amateurs de ballets folkloriques, la petite fille de
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Lucius Egroïzard; la dernière maladie du sensitif écrivain
Claude Le Calvez; la seconde fin (d'après un texte posthume retrouvé
après des siècles) de Roméo et Juliette; la grande
crise qui terrasse entre un groom et une lanterne rouge Ethelfleda Exley,
la femme aux ongles de miroir; le suicide de François Charles
Cordier quand il découvre grâce à des runes gravés
sur un crâne et une affichette en diamants, que son père
a tué sa soeur-fiancée. Ce qui de la vie est répété
dans la mort, c'est la mort elle-même: comme si toutes ces machines,
ces miroirs, ces jeux de lumière, ces fils, ces corps chimiques
inconnus n'extrayaient d'une mort apparemment conjurée que sa
proche présence et son règne déjà arrivé.
La scène que joue la mort imitant la vie imite la mort de façon
aussi vivante que l'avait vécue la vie. La limite que la résurrectine
n'a pas abolie répète la vie dans la mort et dans la vie
ce qui était déjà la mort. Et en ce matin de tous
les jours, François-Charles Cordier fera indéfiniment
le même geste: «Sa main droite fouillant dans une de ses
poches en ressortira armée d'un revolver, tandis que l'autre
défera promptement tous les boutons de son gilet. Appuyant, à
l'endroit du coeur, le canon Sur la chemise, il pressera sur la détente,
et saisis par le bruit du coup de feu qui retentira incontinent, nous
le verrons tomber raide sur le dos.» Sans fin et toujours à
nouveau.La métamorphose dont le point de mire, de tout temps,
fut de faire triompher la vie en joignant les êtres ou de tromper
la mort en les faisant passer d'une
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figure dans l'autre, voilà que chez Roussel elle répète
ce symétrique d'elle-même qui est aussi son contresens:
le passage de la vie à la mort.
Le labyrinthe est lié à la métamorphose.
Mais selon une figure équivoque: il y conduit comme le palais
de Dédale au Minotaure, ce fruit monstrueux, merveille et piège.
Mais le Minotaure lui-même, en son être, ouvre un second
labyrinthe: enchevêtrement de l'homme, de la bête et des
dieux, noeuds d'appétits, muette pensée. L'écheveau
des couloirs recommence, à moins peut-être que ce ne soit
le même et que l'être mixte ne renvoie à l'inextricable
géométrie qui vient de conduire à lui; le labyrinthe,
ce serait à la fois la vérité et la nature du Minotaure,
ce qui l'enferme de l'extérieur et ce qui, de l'intérieur,
le met au jour. Le labyrinthe tout en perdant retrouve; il s'enfonce
en ces êtres joints qu'il cache et guide vers la splendeur de
leur origine. Ainsi chez Roussel, l'horreur des bêtes sans espèces
est comme fendue en deux par le trajet à la fois impossible et
lumineux du labyrinthe. On en a l'image dans une acrobatie de Fogar
: entre une corbeille remplie de chatons miaulant (ceux qui dans une
autre scène ont joué une partie de barres) et un tapis
hérissé de pointes noires où tout à l'heure
se débattait la pieuvre (en tordant ces mêmes chats entre
ses ventouses), Fogar a dressé trois lingots d'or et s'apprête
à lancer dans leur direction un cube
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savonneux: «Le savon semblant exécuter une série
complète de sauts périlleux décrivit une courbe
élancée, puis vint tomber sur le premier lingot; de là
il rebondit en tournoyant comme une roue jusqu'à un deuxième
rouleau d'or qu'il n'effleura qu'un instant; une troisième trajectoire
accompagnée seulement de deux culbutes très ralenties
le fit aboutir au troisième cylindre d'or massif où il
resta en équilibre debout et immobile.» Ainsi entre deux
figures du monde animal des métamorphoses, l'habileté
de l'homme (qui tout à l'heure les avait réunies en un
mélange deux fois monstrueux) trace une ligne improbable et nécessaire,
qui vient miraculeusement s'arrêter sur un trésor désigné.
Les labyrinthes de Roussel aboutissent souvent à un morceau d'or
pur, comme celui que Hello découvre au fond d'une grotte de marbre
vert. Mais ce trésor n'est pas richesse (les pierres et le métal
mis à jour avec le lingot n'ont qu'un rôle de profusion
dérivée: signe qu'on est arrivé à la source);
si la vieille couronne des rois de Gloannic a été fondue,
si la barre de métal a été cachée et le
secret transmis à un bouffon borgne, s'il y a eu une grille magique
et des signes dans le ciel, c'est qu'il fallait à la fois cacher
et révéler les droits de naissance de Hello. Le trésor
vaut moins dans son rôle d'héritage à transmettre
que de gardien et de révélateur d'origine. Au centre du
labyrinthe, gît la naissance éclipsée, l'origine
détachée d'elle-même par le secret et ramenée
à soi par la découverte.
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Il y a deux sortes d'êtres chez Roussel: ceux de la métamorphose,
dédoublés dans l'épaisseur de leur présent
et debout au milieu de cette béance où il est sans doute
question de la mort; et ceux dont l'origine est au-delà d'elle-même,
comme cachée par un disque noir que le labyrinthe devra contourner
pour la découvrir. Les premiers n'ont pas de mystères
de naissance; ils émergent calmement de la nature ou d'un dressage
aussi serein qu'elle; mais ils éblouissent par leur être
éclaté. Les autres sont hommes et femmes de tous les jours
(leur signalement est celui des récits d'enfants: êtres
simples et indivis, tout bons ou tout méchants, classés
d'entrée de jeu dans une catégorie préalable) ;
mais c'est leur origine qui est barrée d'un trait noir -cachée
parce que trop éclatante ou éclatante parce que honteuse.
Le labyrinthe s'achemine vers cette lumière papillotante.
Les Impressions d'Afrique qui montrent sur la scène des Incomparables
tant de belles métamorphoses y conduisent à travers tout
un dédale d'anecdotes qui en forment le léger appareil
dramatique. Rul, l'épouse du roi Talou, a mis au monde un laideron
au regard affreusement convergent, et qui porte en outre une trace rouge
sur le front (c'est la louche à envie et déjà l'image
de l'Etoile au Front) ; elle l'abandonne dans la forêt en faisant
croire à sa mort; on retrouve la fillette, on la reconnaît
à son front et à ses yeux. Pour assurer la royauté
de ses bâtards, la mère, douteuse épouse (elle aussi
est une «louche à envie»), la rend aveugle. Interviennent
un ministre infidèle,
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un chasseur de moustiques, une fausse maîtresse,
tout un jeu de pièges et de collets, de lettres chiffrées,
un rébus, un gant de Suède marqué de craie, un
chapeau melon -et tout est découvert, c'est-à-dire que
Sirdah recouvre ses droits de naissance, et la vue. Cette histoire est
répercutée à l'extérieur d'elle-même,
selon un emboîtement caractéristique des labyrinthes de
Roussel, par une autre qui l'enveloppe et la détermine: l'aventure
de Sirdah n'est que le dernier épisode d'une querelle dynastique
commencée lorsque les deux épouses jumelles du fondateur
avaient à la même seconde donné le jour à
deux garçons identiques. La jurisprudence des droits d'héritage
était restée muette et bien embarrassée devant
un si merveilleux redoublement: comment reconnaître le premier?
voir l'absolue naissance? Alors que les métamorphoses s'étalaient
sans secret dans le spectacle, la naissance est liée à
un regard impuissant ou troublé: le louche regard de Sirdah (elle
voit double, comme son ancêtre vit double le jour de la fatale
naissance...) qui la fait déchoir de sa naissance puis lui permet
de la retrouver, la perte de ses yeux une fois ses droits reconquis,
sa guérison le jour même où ses persécuteurs
sont exécutés, signalent ce jeu d'éclipse entre
naître et voir. Les Impressions d'Afrique font alterner le pur
spectacle des Incomparables, lieu de calmes métamorphoses, avec
les épisodes du labyrinthe de naissance, jusqu'à la centrale
guérison de Sirdah et l'ajustement exact de l'énigme de
l'origine à la souveraineté du regard. C'est peut-être
cela l'essence
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de cette fête -de la fête en général
-: voir l'être, pour une fois, de fond en comble, et en le voyant,
reconnaître la naissance.
Mais pourquoi la naissance est-elle éclipsée et si difficile
à voir, alors que tant de monstres s'offrent sans réticence
au regard? C'est qu'en général, elle est marquée
du signe de la dualité. Enigme des naissances jumelles (les deux
épouses de Souann ; la naissance simultanée de leurs deux
fils; la disparition des Soeurs jumelles, réclamées pour
un sacrifice humain, dans l'Etoile au Front) ; honte cachée des
naissances illégitimes et des descendances parallèles
(les enfants de Rul ; le neveu déshérité de la
préfète) ; les enfants identiques et substitués
(Andrée Aparicio remplaçant Lydie Cordier dans l'affection
de son père) ; le garçon et la fille du même âge,
élevés ensemble, que l'amour sépare et unit (Seil-kor
et Nina; Andrée et François Cordier) ; rivalité
de deux lignées qui se disputent un héritage (Talou et
Yaour; et surtout la course au trésor dans Poussière de
Soleils). En ces dualités les signes de la naissance se brouillent;
c'est que la figure «naturelle» est étrangement renversée:
ce n'est plus le couple qui est à l'origine de l'individu et
qui le fait venir au jour, mais la naissance elle-même qui déclenche
un dédoublement où elle se perd. Là commence un
labyrinthe où elle est à la fois prisonnière et
protégée, manifeste et voilée.
La double filière cache la filiation, mais permet aussi bien
d'en retrouver le fil unique. Le secret du trésor qui doit signifier
à Hello ses droits de naissance
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a été confié par le roi mourant
à son double dérisoire, le bouffon; puis à un double
de ce double -une poupée cachée dans un coussin; pour
préserver son fils des brigands dont il est prisonnier, Gérard
Lauwerys l'a remplacé par une statuette de plâtre; pour
retrouver sa fille morte, Lucius Egroïzard essaie de reconstituer
le double de la voix qu'elle aurait eue si elle avait pu grandir. La
naissance cachée à cause de sa dualité et par elle,
se trouve enfermée dans un labyrinthe de dualités qui
permet finalement et par cela même de la retrouver: au terme se
dévoile enfin l'identité absolue -«Ego» marqué
sur le bloc d'or souverain de Hello, trésor unique qu'avait caché
et désigné la sagesse de Guillaume Blache.
Cette identité triomphante ne résorbe pas cependant tous
les doubles dans lesquels elle s'était un moment perdue, Elle
laisse derrière elle comme son enveloppe noire: toute la série
des crimes qui sont liés à son dédoublement et
qu'il faut maintenant châtier. Alors que métamorphoses
et dressages s'accomplissaient dans un monde uni où il n'était
question que de l'être, les naissances appartiennent à
un univers partagé: on y parle sans cesse du bien et du mal,
des justes et des méchants, des récompenses et des punitions.
Et l'origine retrouvée, pour revenir à son jour éclatant,
exige l'abolition du mal. C'est pourquoi, s'il n'y a pas, chez Roussel,
de monstre qui soit cruel, il n'y a pas en revanche de fête dont
un côté au moins ne soit punitif. Et la cruauté
de cette punition consiste dans le pur et simple redoublement du labyrinthe
que la méchanceté
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avait construit pour cacher la naissance. Rul la mauvaise reine avait
rendu sa fille aveugle: on lui perce le coeur avec une aiguille passée
dans l'oeillet de son corsage; Mossem, son amant, avait écrit
l'acte de décès falsifié de Sirdah : on le lui
grave au fer rouge sur la plante des pieds; Naïr l'ingénieux
inventeur d'un système de pièges est condamné à
en fabriquer indéfiniment et à reproduire jusqu'à
la fin de ses jours ces labyrinthes de fils ténus comme il en
avait aménagés naguère pour aider ses complices.
Ainsi le dédale où la naissance se perd est deux fois
redoublé: une première fois par le regard qui en le reproduisant
le comprend et le démonte, une seconde pour le regard quand il
est cruellement répété en public pour punir les
coupables. Finalement l'origine n'est restituée en son unité
que par le triomphe du regard; c'est lui qui décolle la vérité
de son masque, partage le bien et le mal, dédouble l'être
et l'apparence (ainsi le regard rouge et solaire du csar Alexis démasque
l'assassin de Pletchaïeff qui, fixé par la lentille sanglante,
est frappé des mêmes symptômes que sa victime et
meurt dans les mêmes souffrances).
Mais la naissance, enfin mise au jour, n'était pas simple elle-même.
Elle était dédoublée déjà par un
signe qui anticipait sur elle. Tel est probablement le sens de l'Etoile
au Front: les trois actes de la pièce sont occupés par
la présentation d'objets dont l'apparence plus ou moins banale
cache un secret de naissance : le labyrinthe de leur histoire merveilleuse,
démonté par Tréze, ou M. Joussac, montre invariablement
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une remarquable origine, elle-même rattachée
à la naissance d'un enfant, à des amours contrariées
ou coupables, à des rivalités de descendances, à
des conflits entre les branches légitimes et bâtardes:
d'où le secret que cachent et restituent à la fois ces
objets énigmatiques. Mais avant l'inventaire de ce petit musée,
quelques scènes, vite négligées par la suite, en
indiquent le sens et peut-être l'origine: il s'agit de Soeurs
jumelles nées aux Indes et désignées par un signe
du ciel pour figurer comme victimes dans un sacrifice humain. C'est
de ce signe de naissance qu'il est question dans toute la pièce,
signe éclatant et pourtant caché, visible et occulte;
ce que recèle chaque objet du petit musée théâtral,
c'est ce qui brillait déjà sur le portique: l'Etoile au
Front. C'est pourquoi la pièce se termine comme elle avait commencé
et comme elle s'était poursuivie: par l'évocation du Signe
-son prodigieux hasard et son évidence: «Que de carrières
contrariées splendides en regard de piètres parcours accomplis
vent en poupe! Ici un de nos élus, incompris des siens qui le
combattent par la faim, brave la misère pour atteindre son but;
là un autre qui eût pu vivre oisif donne au monde un étrange
exemple d'assiduité au travail et de mâle persévérance.»
Saluons ici, bien sûr, Roussel en personne; mais surtout cette
figure que nous connaissons déjà et où viennent
se rejoindre le hasard (regardons «combien drôlement, du
haut en bas de l'échelle sociale, furent de tout temps entre
les fronts réparties les étoiles» et la répétition
puisque le signe une fois
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donné, le temps se précède lui-même, la naissance
est toujours déjà marquée de son désastre
ou de sa gloire, et l’histoire ne sera plus que ce chiffre indéfiniment
répété.
Au bout de son labyrinthe enfin dénoué, la naissance,
marquée au front par l'étoile, se donne pour ce qu'elle
est: une figure de métamorphose où viennent se fondre
l'aléatoire et la répétition; le hasard du signe,
jeté avant toute chose, déclenche un temps et un espace
dont chaque figure lui fera écho, le réitérera
fidèlement et ramènera au point de départ; dans
tout son fourmillement d'aventures la vie ne sera jamais que le double
de son astre; elle maintient dans l'existence ce qui lui était
donné avant d'être. L'énigme de naissance a donc
la même signification que les scènes de la vie prolongée
par la résurrectine : manifester de part et d'autre de l'événement
pur (naissance et mort) l'exacte répétition de la même
chose, ici de l'imminence meurtrière, là de la promesse
qui prédestine et que la vie répète infailliblement.
Au moment le plus énigmatique, dans la rupture de tout chemin,
quand on accède à la perte ou à l'origine absolue,
quand on est au seuil de l'autre, le labyrinthe offre soudain le Même:
son dernier enchevêtrement, la ruse qu'il cache en son centre,
c'est un miroir de l'autre côté duquel on trouve l'identique.
Ce miroir enseigne que la vie avant d'être vivante était
déjà la même, tout comme elle sera la même
dans l'immobilité de la mort; la glace où se mire la naissance
délabyrinthée est réfléchie dans celle
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où se regarde la mort, qui à son tour se réfléchit
en elle... Et la figure du labyrinthe devient infiniment proche de ces
métamorphoses qui culminaient dans le passage de la vie à
la mort et du maintien de la vie dans la mort. Le labyrinthe se termine
sur un minotaure qui est miroir, miroir de la mort et de la naissance,
lieu profond et inaccessible de toutes les métamorphoses.
Là les différences se rejoignent et retrouvent l'identité;
le hasard de la mort et celui de l'origine, partagés par la mince
lame de la glace, se trouvent placés dans l'espace virtuel mais
vertigineux du double. Sans doute est-il, cet espace, celui du Procédé,
quand à partir du hasard verbal qu'il dédouble, il fait
jaillir par métamorphose tout un trésor de différences
dont il retrouve l'identité en les joignant par un labyrinthe
de mots. La souveraineté du Procédé est à
lire encore en tous ces monstres doubles, en toutes ces naissances cachées.
Et peut-être le premier personnage des Impressions, Naïr,
l'homme aux pièges, rivé à son estrade et condamné
à fabriquer jusqu'à la fin des temps ces imperceptibles
labyrinthes de fils qui sont des fruits métamorphosés
(fruits-animaux puisqu'ils ressemblent à une prochaine chrysalide)
est-il la présence même de Roussel au seuil de son oeuvre,
lié à elle, la dévoilant avant sa naissance (par
l'étoile de ses minuscules araignées) dédoublant
sa fin (par ce supplice qui ne doit pas finir), la montrant pour ce
qu'elle est en son langage profond: une métamorphose-labyrinthe.
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«Prisonnier sur son socle, Naïr avait le pied droit retenu
par un entrelacement de cordages épais, engendrant un véritable
collet étroitement fixé à la solide plate-forme;
semblable à une statue vivante, il faisait des gestes lents et
ponctuels en murmurant avec rapidité des suites de mots appris
par Coeur. Devant lui, posée sur un support de forme spéciale,
une fragile pyramide faite de trois pans d'écorce soudés
ensemble capti ait toute son attention; la base tournée de son
côté, mais sensiblement surélevée, lui servait
de métier à tisser; sur une annexe du support, il trouvait
à portée de la main une provision de cosses de fruit extérieurement
garnies d'une substance végétale grisâtre rappelant
le cocon des larves prêtes à se transformer en chrysalides.
En pinçant avec deux doigts un fragment de ces délicates
enveloppes et en ramenant lentement sa main à lui le jeune homme
créait un lien extensible pareil aux fils de la Vierge qui, à
l'époque du renouveau, s'élongent dans le bois; ces filaments
imperceptibles lui servaient à composer un ouvrage de fée,
subtil et complexe, car ses deux mains travaillaient avec une agilité
sans pareille, nouant, enchevêtrant de toutes manières
les ligaments de rêve qui s'amalgamaient gracieusement.»
Dans les Impressions d’Afrique, la métamorphose fournit
les scènes essentielles, qui sont reliées seulement par
le réseau léger d'un labyrinthe; Locus
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Solus s'organise selon un autre équilibre et des interférences
plus complexes: dans le dédale des allées, des figures
impossibles surgissent; mais dans les cellules à résurrection
(c'est-à-dire dans les plages de la métamorphose) s'ouvrent
de difficiles labyrinthes (longs récits de naissances exceptionnelles,
de trésors perdus et retrouvés). Dans les pièces
de théâtre l'équilibre est rompu à nouveau
mais vers une autre direction: le labyrinthe l'emporte définitivement.
Mais il y a un croisement plus étrange encore: les figures de
la métamorphose apparaissent volontiers dans une sorte de quasi-théâtre:
scène des Incomparables, fêtes du couronnement, jardin
aménagé de Canterel comme une scène de verdure,
marionnettes des morts, et ceci en vertu d'une vocation qui destinait
tous ces êtres mélangés, du fond de leur nature
ou du premier jour de leur apprentissage, à être vus; leurs
prouesses n'avaient de sens que pour un spectacle. Le labyrinthe en
revanche, qui ne se déploie que dans un paysage caché,
ne donne rien à voir: il est de l'ordre de l'énigme, non
du théâtre. Or, c'est cette structure de labyrinthe qui
soutient entièrement le théâtre de Roussel: comme
s'il s'agissait de le vider de tout ce qui peut faire sa théâtralité,
de ne laisser apparaître sur sa scène visible que les jeux
d'ombre du secret. Au contraire jamais il n'est plus souvent question
de masques, de déguisements, de scènes, d'acteurs, de
spectacle que dans les textes non théâtraux : les métamorphoses
ne sont offertes que sur une scène racontée donc atténuée
et prise dans le labyrinthe
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d'un discours qui la livre au deuxième ou troisième degré
(par exemple l'imitation de Shakespeare en une scène rapportée
à l'intérieur d'un récit continu).
Autour de ce rapport l'oeuvre de Roussel semble avoir pivoté
tout entière -y compris les textes hors procédé.
La Doublure et sa cavalcade de masques, la Vue avec cette fleur gigantesque
qui croît à l'intérieur d'une lentille de verre
sont de l'ordre de la métamorphose, du regard et du théâtre;
les Nouvelles Impressions poussent jusqu'à la destruction du
langage le labyrinthe parlé et invisible des naissances et des
parentés. Peut-être le procédé n'est-il qu'une
figure singulière prise dans un espace plus large où se
croisent le labyrinthe (la ligne à l'infini, l'autre, la perte)
et la métamorphose (le cercle, le retour au même, le triomphe
de l'identique)? Peut-être cet espace des mythes sans âge
est-il celui de tout langage -du langage qui s'avance à l'infini
dans le labyrinthe des choses, mais que son essentielle et merveilleuse
pauvreté ramène à lui-même en lui donnant
son pouvoir de métamorphose: dire autre chose avec les mêmes
mots, donner aux mêmes mots un autre sens.