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LA SURFACE DES CHOSES
Et ces livres de Roussel qui ne sont pas «certains
de ses livres» ? Ces textes incertains dont il est dit et répété
qu'ils sont «absolument étrangers au procédé»
? Que leur ressemblance avec les autres ne peut être que de rencontre
-non de naissance ni d'artifice préparé? A la recherche,
en 1928, du réseau de communications dont il pressentait, sous
le langage de Roussel, la rigoureuse souveraineté, Vitrac avait
rapproché l'acteur à maladroite rapière qui poursuit
son fourreau aux premiers vers de la Doublure et la doublure qui, dans
Chiquenaude, joue le rôle d'un Méphisto perdu par la reprise
de son pantalon. A quoi Roussel répond fermement: «Il ne
faut pas chercher de rapports; il n'y en a aucun.» Ceci est sans
réplique. Les bandes mitées du billard ont donné
naissance au manteau royal et chiffré de Talou (parce qu'il y
a, ici et là, procédé); les vers et les papillons
qui ont dévoré la doublure rouge ne sont pas ceux que
récite un doublant acteur (parce qu'il n'y a pas de procédé).
Critère simple. Il faut laisse
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dans son isolement la forteresse du procédé dont Roussel
au moment de mourir a indiqué l'issue et cerné les exactes
limites.
Il paraît que Roussel attachait peu d'importance à ses
premières oeuvres. Mais nous savons bien, maintenant, par toute
une littérature qui nous est contemporaine, que le langage de
la Doublure et de la Vue, comme certains espaces «inutiles»
découverts par les géomètres, soudain s'est trouvé
peuplé d'êtres littéraires qui sans lui seraient
inconcevables; longtemps laissé à l'abandon, il porte
aujourd'hui tout un monde concret dont il a, à l'aveugle, défini
les postulats et les axiomes. Et si on pouvait prouver de plus qu'il
est comme la géométrie fondamentale du Procédé
(ce à quoi je vais m'employer aussitôt), ce langage apparaîtrait
comme le lieu de bien prodigieuses naissances et de combien d'autres
que nous ne connaissons pas encore.
Après l'échec de la Doublure (1897), et aussitôt
après la grande secousse qui le suivit, s'ouvre une «période
de prospection» ; elle s'étend de 1898 à 1900 ou
même 1902; elle est occupée sans doute par la rédaction
des «textes-genèse» (contes cycliques à phrases
répétées) dont aucun ne satisfit exactement leur
auteur, sauf Chiquenaude publiée en 1900. Nous savons que là
était l'origine du procédé: la forme circulaire
est encore utilisée dans Nanon et Une page du Folklore breton,
qui paraissent sept ans plus tard dans le Gaulois du Dimanche; et bientôt
après, le procédé se «généralise»
avec les Impressions
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d'Afrique. Or entre l'époque-Chiquenaude et l'époque Impressions,
cinq textes ont paru, tous cinq étrangers au procédé.
Il est vrai que l'Inconsolable et les Têtes de carton ont pu être
écrits bien plus tôt, à l'époque de la Doublure
dont ils paraissent comme des météores détachés.
Mais la Vue, la Source et le Concert ont sans aucun doute été
écrits quand fonctionnait déjà le mécanisme
à répétition. Et comme rien n'autorise jamais à
mettre en doute la parole de Roussel (il en était trop économe),
il faut bien admettre que ces trois textes ouvrent dans le règne
du procédé une parenthèse délimitant une
plage arrondie et autonome, un peu comme une lentille incrustée
qui contiendrait, avec son paysage minuscule, un espace irréductible
à celui dans lequel elle est placée.
Quant à l'oeuvre dernière, les Nouvelles Impressions,
achevée en 1928, elle avait été commencée
en 1915, au lendemain de Locus Solus. Seule la rédaction de Poussière
de Soleils et de l'Etoile au Front vint quelque temps l'interrompre,
renouant avec le procédé auquel les Nouvelles Impressions
échappent. La technique des mots répétés
n'a donc eu de souveraineté exclusive que pendant une période
assez courte, moins d'une dizaine d'années peut-être: c'est
l'époque où Roussel abandonne les vers (puisque l'interne
et inaudible écho des mots entre le cliquetis des machines d'Ejur
et les murmures du jardin de Canterel forme des rimes suffisantes et
définit à lui seul l'espace fertile de la fondation poétique).
Mais du
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début à la fin de l'oeuvre et sans aucune exception, le
langage de Roussel a toujours été double, tantôt
tenant des discours sans procédé, et tantôt des
discours à procédé; mais les premiers sont en vers,
les seconds en prose. Comme si cette essentielle poésie dont
le propos a occupé, presque exclusivement, la vie de Roussel,
était dédoublée en versification (la Doublure,
la Vue, les Nouvelles Impressions) et en procédé (les
Impressions, Locus Solus et le théâtre) avec des interférences
compliquées dans le temps, des interruptions, des croisements
et même certains effets de doublure, comme ce mélange de
rime et de procédé qu'on trouve dans le Folklore breton
et un peu aussi dans Chiquenaude. Une seule possibilité est exclue:
un langage sans procédé ni rime, c'est-à-dire sans
doublure.
Ce double langage superposé à lui-même fait penser
au contrepoint, constant dans Locus Solus, qui fait entendre, au-dessus
du discours visible des morts, la voix basse de Canterel expliquant
en prose quelle répétition poétique s'accomplit
de l'autre côté de la vitre et quelle rime se fait écho
entre la vie et la mort. Peut-être faut-il penser aussi à
Ludovic, le chanteur à goule immense et à voix multiple
qui vient sur la scène des Incomparables faire entendre l'harmonique
canon de son gosier en batterie: «Avec un joli timbre de ténor,
Ludovic, doucement, commença le célèbre canon de
Frère Jacques; mais l'extrémité gauche de sa bouche
était en mouvement et prononçait les paroles connues,
tandis que le restant de l'énorme gouffre se maintenait immobile
et fermé. Au moment
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où avec les premières notes, les mots «Dormez-vous»
résonnaient à la tierce supérieure, une seconde
division buccale attaqua «Frère Jacques» en partant
de la tonique; Ludovic, grâce à de longues années
de travail, était parvenu à scinder ses lèvres
et sa langue en portions indépendantes les unes des autres et
à pouvoir sans peine articuler en même temps plusieurs
parties enchevêtrées, différant par l'air et par
les paroles; actuellement la moitié gauche remuait tout entière
en découvrant les dents sans entraîner dans ses ondulations
la région droite, demeurée close et impassible.»
On peut rêver que Roussel, lui aussi, a appris à rendre
sa langue fourchue, sa voix fuguée, à superposer son langage,
à taire pendant une mesure la moitié de son discours (ce
qu'il a fait en maintenant en silence les contre-phrases des Impressions
et de Locus Solus jusqu'à l'entrée d'une autre voix dans
Comment j'ai écrit certains de mes livres) alors que son écriture,
bouche unique, donnait l'impression d'être absolument linéaire.
Travail démesuré, comme fut celui de Ludovic qui, «épuisé
par un terrible effort mental sortit en s'épongeant le front».
On peut aussi penser au système à double entrée
que la prudence de Guillaume Blache (ruse bien dangereuse, comme l'histoire
l'a prouvé) a ménagé au seuil de Poussière
de Soleils: pour mettre la main sur le crâne à sonnet qui
conduit au puits à millions -premier éclat d'un soleil
émietté -, on peut pousses deux portes, aussi ouvertes
l'une que l'autre (tant le vieux Guillaume avait peur qu'on ne trouve
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pas son trésor), aussi fermées l'une que l'autre (tant
il avait peur que, trop facile d'accès, il ne se perde) ; celles-ci
franchies, les deux pistes sont la même; les deux groupes rivaux
en s'y avançant parcourent des étapes identiques. Peut-être
aussi, conduisant au trésor final de l'oeuvre -à ce puits,
à la fois mine et forge dont le poème de l'Ame dès
le début montrait le rougeoiement -y a-t-il deux chemins qui
sont le même, deux seuils pour la même route, deux ouvertures
donnant sur ce qui, d'un seul mouvement, s'ouvre: l'une étant
le secret (dévoilé donc devenu non-secret) et L'autre
étant le non-secret (demeurant, pour cela même, loin de
tout dévoilement, dans l'ombre, et sous le sceau d'un paradoxal
secret). L'absolue exclusion de l'une par l'autre n'est que le seuil
de leur identité: voici d'un côté le secret du non-secret
et de cet autre le non-secret du secret. La clef qui ferme et empêche
toute transgression ouvre en profondeur un seuil qui ressemble comme
un frère à celui de l'identité.
Telle est l'ambiguïté (il est par définition impossible
d'en sortir) où oscille sans fin la part non dévoilée
de l'oeuvre: inutile de lui ajouter le poids supplémentaire d'un
procédé occulte, d'un secret demeuré secret. Cette
part, Roussel l'a toujours mise hors du procédé. Ce qui
évidemment ne veut pas dire qu'elle est construite sans un procédé;
rien n'empêche, en stricte logique, d'essayer de découvrir
un autre procédé dans les textes non expliqués,
la seule condition étant que ce ne soit pas le même; Jean
Ferry, pour les Nouvelles
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Impressions, a essayé, sans retenir définitivement l'hypothèse,
l'alphabet Morse. Pourquoi pas? -Je ne sais si c'est vrai ou faux; je
crains seulement avec tout le respect qu'on doit à un si fervent
interprète -que ce ne soit pas de très bonne méthode.
Avant d'établir l'équation Absence de procédé
= présence d'un autre, il faut garder à l'esprit que cette
absence peut aussi bien équivaloir à l'inexistence de
tout procédé; il faut, pour laisser ouvert le champ entier
du possible, considérer seulement que les «autres»
oeuvres tombent hors de la révélation du procédé.
A nous de nous en tenir à ce non-dévoilement, dont la
certitude vide doit maintenir jusqu'au bout notre neutralité;
laissons donc s'ouvrir devant nous une interrogation absolument désemparée
où notre désarroi pour nous guider n'aura qu'un repère:
ce non-dévoilement lui-même, pris non pas comme synonyme
d'un secret mieux enfoui (et qu'on pourrait éventuellement mettre
au jour), mais comme une indécision qui est, au fond d'elle-même,
insurmontable. Insurmontable parce que les «autres» textes
n'apparaissent hors du dévoilement que dans la mesure où«certains»
ont été dévoilés. Seule cette explication
Laisse «inexpliqués» la limpidité de la Vue
ou le si méticuleux besoin d'explication qui alimente, semble-t-il,
les longs discours didactiques des Nouvelles Impressions. C'est le geste
de dévoilement qui jette une ombre inévitable et arrache
à tant de textes calmes La possibilité, désormais
ineffaçable, d'un secret. Il ne faut pas mettre au même
niveau ici un secret certain,
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Là un secret probable, mais pousser l'interrogation assez loin
pour qu'apparaisse à l'évidence la parenté du dévoilement
et de son ombre. C'est à cette parenté essentielle (non
à l'hypothétique symétrie des secrets) que nous
devons adresser nos questions.
Les textes hors procédé s'adossent à la révélation
du procédé dont ils forment l'autre côté,
la moitié nécessairement noire. Ce qui en eux est invisible
l'est devenu (et l'est devenu visiblement) lorsqu'on a fait voir ce
qui était invisible dans les Impressions, dans Locus Solus, dans
les pièces de théâtre. Et cette invisibilité,
qui s'enracine dans le dévoilement même, n'est rien d'autre
que cette visibilité pure et simple que laisse valoir, en son
indifférence, le geste qui dévoile. Si bien que dans les
textes non dévoilés qui tiennent leur énigme originaire
d'une solution venant d'ailleurs et s'appliquant ailleurs, le visible
et l'invisible sont intimement croisés. Mais c'est trop peu dire
encore: car il pourrait s'agir dans cet entrelacement d'un jeu plus
subtil du secret; en fait le visible et l'invisible sont exactement
le même tissu, la même indissociable substance. Lumière
et ombre y sont le même soleil. Son invisibilité, le visible
ne la tient que d'être purement et simplement visible. Et son
absolue transparence il la doit à ce non-dévoilement qui
le laisse d'entrée de jeu dans l'ombre. Ce que cache ce qui n'est
pas caché, ce que dévoile ce qu'on ne dévoile pas
-sans doute est-ce cela le Visible lui-même.
L'énigme propre à ce visible (ce qui le rend fondamentalement
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invisible) c'est qu'on n'en peut pas parler à partir de lui-même,
mais du fond de cette distance que prescrit ou permet l'invisible. Ce
que nous savons du procédé, et de tout le langage qui
est placé sous son signe, ne nous servira pas de clef pour déchiffrer
ce qui n'a pas de signe, mais nous ouvrira, par son éloignement
même, l'espace à travers lequel nous pourrons voir ce qu'une
visibilité éclatante, originaire, égale en tous
ses points, solaire par chacune de ses parcelles (un peu comme l'aqua
micans du cristal de Canterel) nous empêchait de voir. Le dévoilement
du procédé a jeté son ombre sur toutes les oeuvres
hors procédé; mais il a instauré la dimension grise
au bout de laquelle se découvre enfin au regard ce qui lui était
offert déjà dans une proximité où l'éblouissement
aveuglait.
La Doublure, la Vue, le Concert, la Source, les Têtes de carton,
l'Inconsolable sont des spectacles. Des spectacles purs, sans répit.
Les choses s'y étalent dans une profusion qui est au plus proche
et au plus loin de ce qui constitue le théâtre. Rien n'existe
qui ne soit visible et ne doive son existence au regard qui le voit.
Mais au théâtre, le visible ne forme qu'une transition
vers un langage auquel il est entièrement destiné. La
pente est inverse dans les spectacles de Roussel: le langage s'incline
vers les choses, et la méticulosité des détails
qu'incessamment il apporte
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le résorbe peu à peu dans le mutisme des objets. Il n'est
prolixe que pour se diriger vers leur silence. Comme s'il s'agissait
d'un théâtre vidé de tout ce qui le rend comique
ou tragique, et déversant son inutile décor pêle-mêle,
au hasard, devant un regard impitoyable, souverain et désintéressé;
un théâtre qui aurait basculé sans résidu
dans l'inanité du spectacle et n'aurait plus à offrir
que le contour de sa visibilité: le carnaval de tous ses trésors
de carton, ses papiers coloriés, la scène ronde, dérisoire
et immobile d'une lentille-souvenir.
Mais cette mince visibilité règne triomphalement. Que
n'offre-t-elle pas en sa générosité inépuisable?
En haut d'une de ces feuilles de papier à lettres qu'on trouve
dans le salon des hôtels, glissées dans de petites boîtes
noires, étroites, ouvertes à leur face supérieure
et divisées en deux cases, l'autre étant destinée
aux enveloppes, le poème du Concert m'a permis de dénombrer
quatre-vingt-sept personnages Ge me suis peut-être trompé)
parfaitement reconnaissables à leur allure, à leurs gestes,
à leurs occupations, à leurs soucis parfois, à
leur métier souvent, et aussi à leur caractère
déchiffrable d'après le jeu de leur physionomie. Il faut
ajouter une masse un peu confuse de musiciens d'orchestre (on distingue
cependant les archets des violons, leur parallélisme imparfait,
l'ampleur des mouvements qui les ont conduits à des hauteurs
différentes), leurs auditeurs, les groupes qui se promènent,
des clients entassés autour de la marchande de coco, des enfants
qui «s'ébaudissent». Ce n'est
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pas tout: il y a en outre des chevaux, un lac, sur ce lac des bateaux,
non loin de là un omnibus, des malles, des grooms. J'oubliais
un hôtel «énorme, haut, immense» qui éclipse
tout «tant il est colossal, monstrueusement vaste». Alentour,
«rien n'est là pour lui faire contraste». La petite
vignette de papier à en-tête comme la lentille du porte-plume
souvenir, comme l'étiquette de la bouteille d'eau d'Evian est
un prodigieux labyrinthe -mais vu d'en haut: si bien qu'au lieu de cacher,
il met naïvement sous les yeux le lacis des allées, les
buis, les longs murs de pierre, les mâts, l'eau, ces hommes minuscules
et précis qui vont dans tous les sens d'un même pas immobile.
Et le langage n'a plus qu'à se pencher vers toutes ces figures
muettes pour tenter par d'infinies accumulations d'en rejoindre la visibilité
sans lacune.
Celle-ci, à vrai dire, n'a pas à être mise au jour:
elle est comme l'offrande d'une ouverture profonde des choses elles-mêmes.
Aucune acuité n'a besoin de les traverser pour leur faire dire
leur secret: un mouvement autonome les épanouit, montrant sans
réticence ce qu'elles sont. Et même un peu plus: ce qu'on
voit d'elles déborde sur le passé ou l'avenir, leur donnant
une vibration temporelle qui ne conteste pas mais épaissit plutôt
leur hiératisme. Elles ne sont pas là seulement en ce
point du temps que découpe le regard, mais en nappes profondes,
consistantes où gît, avec toutes ses possibilités,
leur être entier. Un geste, une silhouette, une expression ne
livrent pas moins qu'une nature et cette forme où l'être
et le temps se
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stabilisent l'un l'autre. Voici par exemple, sur l'étiquette
rose de l'eau minérale,
Une femme grande
Avec une froideur prudente dans l'abord,
Elle a, par bonheur pour elle, une forte idée
De sa personne et n'est jamais intimidée.
Elle croit presque tout savoir; elle est bas-bleu
Et ne fait aucun cas des gens qui lisent peu. Elle tranche quand on
parle littérature.
Ses lettres sans un mot plat, sans une rature
N'éclosent qu'après des brouillons laborieux.
Rien de tout ce qu'on voit ici n'est donné et ne peut être
donné au regard; il s'agit d'une visibilité qui se dépense
pour elle-même, ne s'offre à personne et dessine une fête
Intérieure à l'être, qui l'éclaire de fond
en comble pour un spectacle sans spectateur possible. Visibilité
hors du regard. Et si on y accède à travers une lentille
ou une vignette, ce n'est pas pour signaler la présence d'un
instrument entre l'oeil et ce qu'il voit ni pour insister sur l'irréalité
du spectacle, mais, par un effet rétrograde, pour mettre le regard
entre parenthèses et à une autre échelle. Grâce
à ce décalage, l'oeil n'est pas situé dans le même
espace que les choses qu'il voit; il ne peut leur dicter son point de
vue, ni ses habitudes, ni ses limites. Il doit, sans intervenir, les
laisser «être vues» par la grâce de leur être;
il n 'y a d'invisible que dans son espace à lui. La fin de la
Source souligne cet effet jusqu'à l'évidence; la dernière
figure de l'étiquette présente un homme
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lisant une lettre; on apprend tout sur son caractère,
son égoïsme, sa crainte des maladies, son hostilité
aux médecins, son goût des médicaments, sa facilité
à s'attendrir sur lui-même. Tout à coup une main
«ahurissante et leste» enlève la bouteille; le regard
est rendu à son royaume naturel -règne du lointain bordé
d'imperceptible:
L'Américain, vautré plus que jamais, allume
Un cigare; le couple émoustillé, là-bas,
Chuchote toujours des choses qu'on n'entend pas.
L'espace du regard «vrai» est brumeux, brouillé,
étagé, profond, et au loin cerclé de noir. A l'intérieur
du cercle magique, au contraire, les choses se donnent dans leur existence
têtue, autonome, comme si elles étaient douées d'une
obstination ontologique qui fait éclater les règles les
plus élémentaires de la distribution spatiale. Leur présence
est rocheuse, totale, libre de toute relation.
De là une essentielle absence de mesure: on voit de la même
façon le hublot du yacht et le bracelet d'une dame qui bavarde
sur le pont; les ailes du cerf-volant et les deux pointes, légèrement
retroussées par le vent (assez fort en cet endroit de la plage)
que forment les extrémités de la barbe d'un promeneur
(heureusement, les Nouvelles Impressions nous apprendront à ne
pas confondre des objets aussi différents par la taille). On
comprend pourquoi les têtes de carton ont eu tant d'attrait pour
Roussel: elles
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détruisent systématiquement les proportions, superposent
un visage énorme à un corps qui prend l'allure d'un insecte,
font triompher dans la vive couleur de l'être l'imperceptible
détail qui existe à peine. On a le même effet dans
l'usage des noms communs pour désigner les personnes (le Père
Volcan, Madame Broderie, le jeune Tiroir) : assimilation des choses
et des' hommes, du minuscule et de l'immense, du vivant et de l'inerte,
dans un être neutre, à la fois démesuré et
homogène.
La Vue, comme par une contradiction immédiate de son titre, ouvre
un univers sans perspective. Ou plutôt elle combine le point de
vue vertical (qui permet de tout embrasser comme en un cercle) et le
point de vue horizontal (qui place l'oeil à ras de terre et ne
lui donne à voir que du premier plan) si bien que tout est vu
en perspective mais que chaque chose pourtant est envisagée en
plein milieu. Perspective à la fois d'en face et d'en haut qui
permet, à la manière de certaines peintures primitives,
une offrande orthogonale des choses. Il n'y a pas de point privilégié
autour duquel le paysage s'organiserait, puis en s'éloignant
s'effacerait peu à peu; mais toute une série de petites
cellules spatiales de dimensions à peu près semblables
qui sont posées les unes à côté des autres,
sans proportions réciproques (telles étaient à
peu près les loges à résurrection de Locus Solus).
Leur position n'est jamais définie par rapport à l'ensemble,
mais selon un repère de voisinage qui permet de passer de l'une
à l'autre comme on suit les maillons
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d'une chaîne: «à gauche», «devant eux,
plus à gauche», «en l'air, plus haut», «plus
loin», «plus loin, toujours vers la gauche», «au
bout' de la plage», «encore assez près d'eux»,
«un peu plus vers la gauche, de l'autre côté de l'arcade»
: ainsi s'étale le sable de la Vue, en grains discontinus, uniformément
grossis, éclairés d'une lumière égale, dressés
les uns à côté des autres dans le même éclat
de midi -poussière déjà de soleils. Proches ou
lointaines, les scènes ont la même taille, sont vues avec
la même précision, comme si chacune avait un droit égal
et imprescriptible à être vue. Il arrive, bien sûr,
qu'une figure placée devant une autre la masque (l'écume
de la mer brouille le profil des rochers; la cime d'une vague esquive
les trois quarts d'une barque); mais ce sont des effets de surface,
non de profondeur; la disparition des formes n'est pas due aux lois
essentielles de l'espace, mais à une sorte de concurrence où
d'autres formes s'imposent, laissant tout de même aux premières
une visibilité de droit qui finit toujours par passer dans les
mots en contournant par un étrange pouvoir les obstacles qui
devraient la dérober. Dans la Source une femme qu'on aperçoit
mal -elle est à demi cachée dans une chaise à porteurs
-est décrite en vingt-quatre vers qui nous apprennent: qu'elle
est coiffée à la chinoise; qu'elle s'est vêtue avec
trop de hâte; qu'elle a une tête de linotte, la main fine;
qu'elle se laisse volontiers courtiser; qu'elle n'entend pas facilement
raison. Etre vu n'est jamais un effet du regard; c'est une propriété
de nature dont l'affirmation
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ne rencontre pas de limite. Une fois qu'on est entré dans cet
espace non spatial de la lentille ou de l'étiquette -dans ce
monde fictif, analogique de la reproduction, où seuls existent
de vagues signes imprimés sur du papier -l'être s'impose
dans une sérénité pléthorique; la luminosité
qui le parcourt de fond en comble ne s'épuise jamais. Elle est,
hors du temps, une perpétuelle et douce émanation.
Tout est lumineux dans les descriptions de Roussel. Mais rien n'y raconte
le jour: il n'y a ni heure ni ombre. Le soleil ne bouge pas, équitable
à toutes choses, dressé pour toujours au-dessus de chacune.
C'est que la lumière n'est pas un milieu où baignent les
lignes et les couleurs, ni l'élément où le regard
vient les rejoindre. Elle est divisée en deux règnes qui
ne communiquent guère: il y a la lumière blanche, souveraine,
dont la profonde poussée livre l'être des choses; et puis
en surface de brusques éclats, des jeux fugitifs, des éclairs
qui viennent se poser sur la surface des objets, formant une touche
soudaine, transitoire, vite éteinte, mordant sur un angle ou
un renflement, mais laissant intactes, obstinément là,
dans leur présence antérieure, les choses qu'elles font
miroiter -sans les pénétrer jamais. Cette lumière
seconde n'est jamais ni dans l'intervalle ni dans le fond des choses;
elle surgit sur chacune en une floraison hâtive: «des clartés
rares et minces courent sur l'eau» ; devant une glace, sur une
table de toilette, des ciseaux, les deux lames légèrement
séparées l'une de l'autre, «sont couverts de reflets
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cassés et de clartés» ; sur le bateau, au fond de
la mer, un homme s'appuie au bastingage, la main gauche refermée
sur le tube de métal blanc qui court tout au long du pont; à
la première phalange de son annulaire, il porte une bague «qui
lance, dans sa pose actuelle, un éclair». Les objets prennent
ainsi, dans cet espace morcelé et sans mesure, l'allure de phares
intermittents: non qu'il s'agisse de signaler leur position, mais simplement,
en cet instant, leur existence. Comme si la grande lumière neutre
qui du fond de leur être les parcourt et les étale, brusquement
se crispait, jaillissait en un point de leur surface, pour former, quelques
secondes, une crête flamboyante. Le déploiement fondamental
du visible est relancé à la surface par l'éclat
contradictoire qui aveugle. Au fond le partage fait ici entre l'être
lumineux et l'éblouissement de l'éclair forme un' dessin
familier aux techniques de Canterel ; elles pouvaient en droit réanimer
tout le passé et le rendre visible en son fond; et pourtant seul
venait à la surface l'éclat d'un instant, si privilégié,
si déchiré qu'il surgissait comme une énigme devant
un regard obscurci.
Et, d'éclat en éclat, l'inventaire se poursuit; son mouvement,
à vrai dire, est ambigu. On sait mal si le regard se déplace
ou si les choses, d'elles-mêmes, se présentent. Il y a,
dans ce spectacle, une giration équivoque (mi-inspection, mi-défilé)
où tout a l'air fixe, regard et paysage, mais où sans
repère, ni dessein, ni moteur, ils ne cessent de bouger l'un
par rapport à l'autre. De là une figure étrange,
à la fois rectiligne et
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circulaire. Circulaire, puisque tout est offert à la vue, sans
point de fuite, sans dérobade possible, sans issue ouverte à
droite et à gauche, comme dans la petite lentille enchâssée
au milieu d'un porte-plume et qui enserre à son tour le minuscule
disque de papier sur lequel sont reproduits la courbe de la plage et
le dos convexe de la mer; comme sur la rectangulaire étiquette
rose qui enveloppe le ventre de la bouteille et dont les bords se rejoignent
presque, laissant à peine une mince bande transparente de l'autre
côté de l'image. Et le long de ces méridiens, les
choses viennent à s'épanouir, formant à la surface
du langage les cercles concentriques de leur être manifesté:
fleurs qui ne cessent de s'élargir au plus proche de leur centre.
Mais cette inépuisable richesse du visible a la propriété
(corrélative et contraire) de s'effiler le long d'une ligne qui
ne s'achève pas; ce qui est tout entier visible n'est jamais
vu tout entier, il offre toujours quelque chose d'autre qui demande
encore à être regardé; on n'est jamais au bout;
peut-être l'essentiel n'a-t-il pas encore été vu
ou peut-être, plutôt, ne sait-on pas si on l'a vu, s'il
n'est pas encore à venir dans cette prolifération qui
ne cesse pas: ainsi sur l'en-tête du papier à lettres,
parmi les promeneurs, les attelages, l'hôtel, les bateaux, les
grooms qui courent, les marchands ambulants, comment pourrait-on savoir
avant la fin que, sous le grand chapeau chinois du kiosque, ce groupe
d'hommes assis, faisant autour de leurs instruments de rapides mouvements
immobiles et muets, dessinaient, avec le négatif de la
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musique, la figure centrale de l'image? C'est que les
choses se présentent comme dans une cavalcade, en unités
qui se pressent les unes contre les autres, formant une ligne droite
virtuellement infinie, mais se rejoignant là-bas en ses deux
extrémités, de telle sorte qu'on ne sait jamais, en regardant
ces figures (comme en regardant la Chasse d'Uccello) si ce sont d'autres
ou les mêmes, s'il y en a encore ou si déjà reviennent
celles du début, si elles commencent ou si elles se répètent.
Le temps est perdu dans l'espace ou plutôt il se retrouve toujours
absolument dans cette impossible et profonde figure de la droite qui
est un cercle: là ce qui n'a pas de fin se révèle
identique à ce qui recommence.
Telle était la fête des morts dans Locus
Solus et celle du temps retrouvé sur la plage d'Ejur. Mais là
le retour était discursif et facilement analysable ; il y avait
le passé et il y avait son recommencement; il y avait la scène
et il y avait le discours qui la répétait en l'expliquant;
il Y avait les mots cachés et il y avait les machineries qui
subrepticement les relançaient. Dans la Doublure, dans la Vue,
ce qui répète est donné avec ce qui est répété,
le passé avec son présent, le secret avec les silhouettes
et la représentation avec les choses mêmes. De là
le privilège de ces images ou vignettes que décrivent
la Vue, le Concert et la Source : ce sont des reproductions mais si
anonymes,
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si universelles qu'elles n'ont de rapport à aucun modèle;
elles ne représentent sans doute rien d'autre qu'elles-mêmes
(on les reproduit sans qu'elles aient à être ressemblantes);
leur répétition leur est intérieure. Le langage
aussi parle spontanément dans tou'tes ces choses vues, sans qu'il
y ait ce dédoublement des textes ultérieurs où
se dissocient le langage dont la destruction fait naître, séparés
les uns des autres, les machines ou les scènes, le discours qui
les décrit dans le détail et celui enfin qui les explique.
Un discours absolument sans épaisseur court à la surface
des choses, s'ajustant à elles par une adaptation native, sans
effort apparent, comme si la luminosité qui ouvre le Coeur des
êtres offrait de surcroît les mots pour les nommer:
Mon regard pénètre
Dans la boule de verre et le fond transparent Se précise...
Il représente une plage de sable
Au moment animé, brillant. Le temps est beau.
A partir de là, on décrit facilement ce que l'on voit
avec tant d'aisance; mais de plus tout se met à parler avec une
volubilité intarissable dans le cercle clair de la visibilité.
Comme si le langage, soigneusement appliqué à la surface
des choses pour les décrire, était relancé par
une prolixité intérieure à ces choses elles-mêmes.
Le vocabulaire laconique de la description se gonfle de tout le discours
de ce qui d'ordinaire
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n'apparaît pas. Et peu à peu ce visible insolite et bavard
occupe l'emplacement entier de la perception et l'ouvre pour un langage
qui se substitue à elle; tout se met à parler une langue
qui est à la fois le visible et son contenu invisible devenu
visible. De ces figures dessinées d'un trait, monte un pépiement
aussi limpide que leurs silhouettes fixes, leurs doigts immobiles; et
il n'est pas près de cesser, ce bavardage, dans le bocal de verre
où la Vue le tient enfermé, comme un coquillage le ressassement
des vagues. Regardez comment parlent les gestes muets de cet homme
Qui s'avance entre deux femmes assez jolies;
Chacune par plaisante attention a pris
Un de ses bras...
Pour appuyer avec force ce qu'il prétend
Il se démène et fait tout son possible; il use
De la liberté courte, incertaine et confuse
Que gardent seulement ses mains et ses poignets...
Il tient à ce qu'on ait foi dans sa version
Et qu'on ne dise pas surtout qu'il exagère,
Qu'il traite son sujet de haut, à la légère,
Alors que justement, il serre de tout près
La vérité la plus stricte; il a du succès;
On le suit d'une oreille attentive; il provoque
De la bonne humeur; grâce aux scènes qu'il évoque
Des fous rires secouent les épaules.
Ainsi entre les deux bords de la perception (trois
silhouettes bras dessus, bras dessous, des corps secoués par
le rire) tout un monde verbal se dilate qui amène l'imperceptible
en pleine lumière et la chose simple
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qui semblait grâce aux mots jaillir sous le regard, voilà
qu'elle s'éparpille maintenant, au point de disparaître
presque, dans ce foisonnement qui émane d'elle. C'est la figure
inverse du procédé: du langage dédoublé
et disloqué, celui-ci faisait naître tout un espace de
fleurs étranges, métalliques et mortes dont la croissance
silencieuse cachait le battement répétitif des mots. Dans
la Vue et les textes qui lui sont apparentés, ce sont les choses
qui s'ouvrent par le milieu et font naître de leur plénitude,
comme par un surcroît de vie, toute une prolifération du
langage; et les mots d'une rive à l'autre des choses (des mêmes
choses) font apparaître un monde quotidien, enfantin souvent,
de pensées, de sentiments, de murmures bien connus, tout comme
dans le vide qui sépare un mot de lui-même quand il est
répété, le procédé jetait la masse
de ses machineries jamais vues, mais offertes sans mystère au
regard.
Et pourtant ce monde de l'absolu langage est, en un certain sens, profondément
silencieux. On a l'impression que tout est dit, mais qu'au fond de ce
langage quelque chose se tait. Les visages, les mouvements, les gestes,
jusqu'aux pensées, aux habitudes secrètes, aux penchants
du coeur, sont donnés comme des signes muets sur fond de nuit.
On entend un cheval immobile hennir
Loin aussi, par là-bas. Lui, sans la prévenir
Pour la faire tourner complètement la pousse
Du bras droit, lentement, par une étreinte douce
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Pendant qu'en la prenant de sa main gauche, il la
Toujours sans paroles, la regardant. Il vient
[retient Lui, de s'arrêter là, mais sans qu'elle comprenne
Encore ce qu'il veut; maintenant ill'entraîne
Plus fort, en la faisant tourner autour de lui
En lui donnant toujours son bras pour point d'appui
Et presque sans savoir comment elle se trouve
Dans le sens opposé. Lui, longuement, la couve
Du regard, sans parler, en gardant son même air.
Ils repartent avec, à leur gauche, la mer.
Rien d'autre en ce détour final (c'est lui qui termine le Carnaval
de Nice) que l'ouverture première des mots et des choses, leur
commune venue à la lumière et cet arrêt, un corps
qui pivote, l'interversion de toutes les perspectives -la même
chose dans l'autre sens, c'est-à-dire la fermeture de ce qui
était ouvert, enfin la disparition de ce qui venait d'apparaître:
voilà toute la visibilité énigmatique du visible
et ce qui fait que le langage est de même naissance que ce dont
il parle. Mais que faisait le procédé, sinon cela précisément:
parler et donner à voir dans un même mouvement? Bâtir
comme une machine prodigieuse et mythique cette sourde naissance? Dans
Comment j'ai écrit certains de mes livres, une phrase est d'un
poids singulier: «Je fus conduit à prendre une phrase quelconque
dont je tirais des images en la disloquant, un peu comme s'il se fût
agi d'en extraire des dessins de rébus.» C'est-à-dire
que le langage est ruiné pour que ses blocs épars figurent
des images
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mots, des images porteuses d'un langage qu'elles parlent et cachent
à la fois, de manière qu'un second discours en naisse.
Ce discours forme un tissu où la trame du verbal est déjà
croisée avec la chaîne du visible. Ce prodigieux et secret
entrecroisement d'où émergent tout langage et tout regard,
c'est lui que le procédé cache sous le récit des
Impressions et Locus Solus. C'est lui que révèle Comment
j'ai écrit. Dans la Vue, le Concert et la Source, il est ce Visible-Parlant
fixé par un artifice anonyme sur un morceau de papier avant que
personne ait regardé ou parlé.
Il est plus précisément cette lentille qui enchâssée
dans le porte-plume souvenir offre la rotondité d'un paysage
infini. Merveilleux outil à construire les mots qui, en une générosité
essentielle, donne à voir: dans un mince morceau d'ivoire blanc;
long et cylindrique, se terminant vers le haut par une palette avec
une inscription un peu délavée et vers le bas par une
gaine de métal tachée d'encre, une lentille guère
plus étendue qu'un point brillant ouvre au milieu de cet instrument
fabriqué pour dessiner sur du papier des signes arbitraires,
non moins contournés que lui, un espace de choses simples, lumineuses
et patientes. Le porte-plume de la Vue, c'est celui-là et nul
autre qui écrira les oeuvres à procédé;
car il est lui-même le procédé, disons plus exactement
son rébus: une machine à faire voir la reproduction des
choses, insérée dans un instrument à langage,
Le lacis de choses et de mots d'où naissent, champignons sans
espèces, les figures des Impressions et
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du Lieu Solitaire et qui demeure en ces textes obstinément caché,
il est visible naïvement là où il est fait pour être
vu ; il est même désigné en un redoublement de scandale
dans le texte qui s'appelle, pour que nul ne s'y trompe, la Vue. Et
on reconnaît en cet instrument à mots, en cette lentille
à voir, en ce paysage indéfiniment bavard, un autre métier
à aubes. Mais plus matinal celui-là; c'est le procédé
dès l'aurore, à l'état naïf et sauvage; le
procédé sans procédé, si éclatant
qu'il est invisible. L'autre, celui de midi, il faudra bien le cacher
pour qu'on puisse le voir. Et c'est peut-être son dédoublement
qui fera ombre sur ce qui était sans voile.
Mais on peut remonter plus haut dans le matin du langage
et des choses: jusqu'à ce premier éclat qu'on voit luire
au début de la Doublure; éclat qui avant même d'offrir
les choses en leur plénitude, les dédouble subrepticement
et les déchire de l'intérieur. Cet éclair premier,
c'est celui qu'on voit briller un instant lorsque l'acteur, au début
du texte, cherche dans une attitude solennelle et dérisoire à
introduire la lame d'une épée dans son fourreau:
D'un grand geste
Exagéré, levant sa main gantée en l'air
Il abaisse la lame en lançant un éclair
Puis cherche à la rentrer, mais il remue et tremble
Ses mains ne peuvent pas faire toucher ensemble
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La pointe avec le haut du fourreau noir en cuir
Qui tournent tous les deux en paraissant se fuir.
Cette minuscule maladresse, cet accroc dans le geste simple déchire
sur toute sa longueur le tissu des choses: le spectacle aussitôt
décolle de lui-même, l'attention des spectateurs est à
la fois redoublée et décalée : leur regard ne se
détache point du spectacle qui leur est offert, mais ils V reconnaissent
cet imperceptible interstice qui le fait pur et simple spectacle : le
spadassin à rapière n'est qu'un acteur, son arme un accessoire;
la colère n'est qu'une feinte; son geste solennel a été
mille fois répété et révèle qu'il
est pure répétition par ce mince décalage qui le
rend différent de tous ceux qui l'ont précédé.
Mais ce spectacle, dédoublé par sa nature même,
est encore plus profondément double: le mauvais acteur n'est
qu'une doublure et voulant prendre le rôle du grand acteur qu'il
remplace, il manifeste seulement sa médiocrité de doublure.
C'est dans cet espace du double ouvert par l'accroc initial que le récit
va prendre sa dimension,
Après l'épisode du geste maladroit, on passe de l'autre
côté du théâtre, dans les coulisses; puis
dans l'envers d'une vie d'acteur (la chambre misérable, la douteuse
maÎtresse: elle s'est éprise de Gaspard en le voyant dans
un rôle de voyou qu'il est incapable de tenir dans la réalité;
mais elle se laisse entretenir par de plus riches amants, dont Gaspard,
là encore, n'est que la doublure). L'épisode central est
situé à Nice pendant un après-midi de Carnaval,
au
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moment du défilé des masques -ces doubles de carton que
Gaspard et Roberte contemplent sans s'y mêler, portant sur eux
un regard dédoublant, mais étant eux-mêmes dédoublés
puisqu'ils sont spectateurs masqués. Le soir, après le
défilé, ils parcourent les rues jonchées de confetti,
refusant de prendre part à la fête qui continue ailleurs,
pour pouvoir rester seuls; c'est l'envers du Carnaval; c'est dans la
nuit calme la face sombre de ce jour bruyant -quand soudain éclate
le feu d'artifice qui dédouble l'ombre, fait le soleil en pleine
nuit et inverse l'ordre des choses. Aux dernières pages, Gaspard
est devenu acteur sur une scène ambulante de la foire de Neuilly:
caricature dernière des carnavals et des théâtres;
entre la foule qui se bouscule à chercher un spectacle, et les
décors de carton, il est là, sur ce carré de planches
sans rideau qui est pour l'instant une scène vide -visible envers
d'une pièce qu'on ne joue pas encore. Doublure dédoublée,
il n'est plus rien qu'un silence, un regard, des gestes ralentis qui
se déploient dans l'espace vide d'en dessous des masques.
Gaspard avance un peu sur l'estrade et voyant
Traîner avec les deux pieds en l'air une chaise
A gauche, un peu plus loin que l'escalier, mauvaise
Comme paille; il la prend par un pied d'abord
Puis saisit le dossier, la posant au bord
Pour ainsi dire, très en avant sur l'estrade
Et le dossier tourné contre la balustrade
Il s'y met à cheval croisant sur le dossier
Très plat et droit qu'il sent un peu lui scier
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Ses bras qu'il a serrés bien fort, puis il allonge
De nouveau le regard dans le vague.
Assis, sur une scène déserte -ni tout à fait homme
ni exactement acteur -, dépouillé de toutes ses doublures,
mais aussi dédoublé de lui-même, Gaspard est exactement
le moment neutre qui sépare et joint le doublant et le doublé;
son existence dessine la ligne noire qui se glisse entre le masque et
le visage qu'il cache.
Toute la description du défilé (elle occupe plus de deux
cents pages) se loge dans ce minuscule interstice. Apparemment elle
ne raconte des masques que leurs couleurs et leurs formes les plus visibles,
leur pouvoir d'illusion. Mais elle ne manque jamais d'en montrer la
faille légère (imperfection, accroc, détail sans
vraisemblance, caricature exagérée, usure, plâtre
qui s'écaille, perruque déplacée, colle qui fond,
manche relevée du domino) par quoi le masque se dénonce
comme masque: double dont l'être est dédoublé et
ramené par là à ce qu'il est simplement.
Les figures de carton représentent à merveille ce qu'elles
veulent dire. Ce gros cylindre bleu, avec ses reflets et ses ombres,
c'est à s'y méprendre le flacon du pharmacien (ici, comme
dans la lentille mais en sens inverse, les disproportions s'inscrivent
facilement dans l'être des choses); ce gros homme qui titube,
avec un énorme visage rouge, comment ne pas voir que c'est un
ivrogne? Mais à mesure qu'il approche, on aperçoit plus
nettement «entre les coins très écartés
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du col» et sous une «pomme d'Adam proéminente et
saillante» une petite lucarne noire qui indique la place de la
véritable figure et la fenêtre par où le regard
prend jour. De même dans le flacon du pharmacien, on découvre
vite
Une entaille très sombre, en rectangle, qui s'ouvre
Juste sur l'étiquette au milieu; c'est le trou
Qu'on ne soupçonne pas d'abord, de loin, par où
L'homme enfermé dont seul en dessous par l'espace
De la bouteille au sol, le bas des jambes passe
Peut, pour se diriger parmi la foule, voir.
C'est là, en cette nécessaire ouverture, que se résume
toute la nature ambiguë du masque: elle permet en effet à
celui qui se masque de voir (les autres et le monde ne sont plus masqués
pour lui) et de voir ainsi l'impression que fait son masque (celui-ci
devient indirectement visible à ses propres yeux) ; mais si les
autres à cause d'elle sont vus par le masque, à cause
d'elle aussi ils voient que c'est un masque et rien de plus. Cette minuscule
béance par quoi le masque s'effondre est en même temps
ce qui l'offre pleinement au regard et le fonde dans son être
véritable. Accroc qui dédouble le double et le restitue
aussitôt en sa merveilleuse unité.
Or ce jeu d'en dessous du masque se trouve au-dessus de lui répercuté
et porté au second degré par le langage; les masques brandissent
des pancartes qui par un curieux redoublement énoncent ce qu'ils
sont visiblement pour tous. «Je suis enrhumé» porte
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inscrit au-dessus de sa tête celui dont le nez rougeoyant ne laisse
déjà aucun doute au spectateur; entre les bras d'une mère
blanche un enfant noir annonce: «le nouveau-né dénonciateur».
Comme si le rôle du langage était, en doublant ce qui est
visible, de le manifester, et de montrer par là qu'il a besoin
pour être vu d'être répété par le langage
; le mot seul enracine le visible dans les choses. Mais d'où
tient-il son pouvoir puisqu'il est peint, lui aussi, sur les cartons
du carnaval? Ne serait-il pas analogue à un masque multiplié
par lui-même et doué, comme l'accroc du regard, d'une étrange
capacité: celle de faire voir le masque, de le dédoubler
au moment même de manifester son être simple. Il a beau
être brandi au-dessus des masques: comme la lucarne du regard,
le langage est cet interstice par lequel l'être et son double
sont unis et séparés; il est parent de cette ombre cachée
qui fait voir les choses en cachant leur être. Il est toujours
plus ou moins un rébus.
Le poème offre plusieurs exemples de ce langage rébus
où les mots font corps avec les choses en un réseau non
dissociable mais ambigu. Il s'agit par exemple d'une tête énorme,
ouvrant tout grand la bouche pour chanter une Marseillaise qu'on n'entend
pas (mais on le sait puisqu'il porte un écriteau avec des notes
de musique: «un seul dièse» et «plusieurs rés»);
il marche
avec une allure guerrière
N'ayant qu'un très petit bourrelet de cheveux
Et chauve immensément sans avoir l'air vieux.
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Il tient à bout de bras un drapeau tricolore sur lequel il a
écrit: «Je suis chauve, hein!»,
Ceux qui n'ont pas d'affinité avec les jeux du langage penseront
de ce «calembour» ce qu'ils voudront. Qui a lu Roussel ne
pourra s'empêcher de le juger bien remarquable: on y retrouve
point par point le dessin de la demoiselle à reître en
dents ou de la baleine à ilote. Il s'agit de la même figure
d'un langage dédoublé à l'intérieur duquel
vient se loger une scène visible produite par le seul appel de
cette distance. Mais si l'on songe qu'ici les deux homonymes sont présents
et perceptibles, que la figure est visiblement amphibologique (calvitie
et chauvinisme s'y juxtaposent de façon claire), qu'elle constitue
un rébus à double sens, qu'elle est enfin un masque où
se croisent l'être et l'apparence, le «voir» et «l'être
vu», le langage et le visible, il faut bien reconnaître
qu'on a là comme le modèle préalable et minuscule
du procédé. Modèle entièrement visible,
le procédé n'étant que cette même figure
cachée pour une moitié.
Toute l'oeuvre de Roussel, jusqu'aux Nouvelles Impressions, pivote autour
d'une expérience singulière (je veux dire qu'il faut mettre
au singulier) : le lien du langage avec cet espace inexistant qui, en
dessous de la surface des choses, sépare l'intérieur de
leur face visible et la périphérie de leur noyau invisible.
C'est là entre ce qu'il y a de caché dans le manifeste
et de lumineux dans l'inaccessible que se noue la tâche de son
langage. On comprend bien pourquoi Breton et d'autres après lui
ont perçu dans
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l'oeuvre de Roussel comme une obsession du caché,
de l'invisible, du reculé. Mais ce n'est pas que son langage
ait voulu celer quelque chose; c'est que d'un bout à l'autre
de sa trajectoire, il a trouvé sa constante demeure dans le double
caché du visible, dans le double visible du caché. Loin
de faire, comme la parole des initiés, un partage essentiel entre
le divulgué et l'ésotérique, son langage montre
que le visible et le non-visible indéfiniment se répètent,
et que ce dédoublement du même donne au langage son signe:
ce qui le rend possible dès l'origine parmi les choses, et ce
qui fait que les choses ne sont possibles que par lui.
Mais cette ombre douce qui, au-dessous de leur surface et de leur masque,
rend les choses visibles et fait qu'on peut en parler, n'est-ce pas
dès leur naissance, la proximité de la mort, de la mort
qui dédouble le monde comme on pèle un fruit?