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LA LENTILLE VIDE
A l'autre extrémité de l'oeuvre de Roussel,
échappant à ce règne du procédé que
la Vue ni la Doublure ne connaissaient encore, formant au-delà
d'Ejur et du Lieu Solitaire, une plage aussi énigmatique que
la première et, comme elle, secrète d'être sans
secret, il y a les Nouvelles Impressions d'Afrique. Roussel leur a consacré
plus de temps qu'il n'en avait fallu pour les Impressions et Locus Solus,
plus que n'en avaient requis la Vue et la Doublure: il y a travaillé
de 1915 à 1928. Roussel cependant invite le lecteur de Comment
i'ai écrit certains de mes livres à faire le calcul suivant:
si, des treize ans et six mois qui s'étendent du début
à l'achèvement des Nouvelles Impressions, vous retirez
les dix-huit mois consacrés à l'Etoile au Front et à
Poussière de Soleils et si, des douze années qui restent,
par une nouvelle parenthèse, vous soustrayez cinq fois trois
cent soixante-cinq jours (absorbés par un travail préalable,
maintenant disparu de l'oeuvre et demeurant en manuscrit) eh bien, «je
constate qu'il m'a fallu sept ans pour
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composer les Nouvelles Impressions d'Afrique telles que je les ai présentées
au public». Le sens de ce calcul n'apparaît pas très
clairement: s'agit-il de montrer ce que fut le labeur? ou bien grâce
à des soustractions opportunes de retrouver le cycle des sept
années qui fut bien celui de la Doublure et de la Vue (1897-1904)
puis celui des Impressions et de Locus Solus (1907-1914), la dernière
oeuvre formant ainsi, quand on l'allège de ce qui n'est pas essentiel,
le troisième des septennats qui divisent (naturellement ou de
propos délibéré) la vie de Roussel? Ou peut-être
aussi s'agit-il de rendre sensible le système de parenthèses
dans lequel cette oeuvre -elle-même à parenthèses
-se trouve prendre les autres et être prise à son tour:
symétrique aux premiers textes, elle enferme les oeuvres qui
sont soumises au procédé dans une sorte de parenthèses
qui à la fois les exalte et les met à part. De même,
elle forme crochet autour des deux pièces de théâtre,
écrites l'une et l'autre pendant l'immense labeur de sa composition,
mais selon une tout autre technique. Quant au travail de cinq années
qui avait inauguré l'oeuvre et ouvert ses parenthèses,
il a été laissé entre des signes qui l'élident
et le laissent en silence au-dessous de l'oeuvre qu'il a déclenchée.
Le merveilleux, c'est que Ce jeu de parenthèses, qui sert, à
n'en pas douter, de signe aux Nouvelles Impressions, offre comme reste
irréductible le chiffre sept. Mais prenons-le comme il se donne
et écoutons Roussel.
«Les Nouvelles Impressions d'Afrique devaient
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contenir une partie descriptive. Il s'agissait d'une minuscule lorgnette-pendeloque,
dont chaque tube, large de deux millimètres et fait pour se coller
contre l'oeil, renfermait une photographie sur verre, l'une celle des
bazars du Caire, l'autre celle d'un quai de Louqsor.
«Je fis la description en vers de ces deux photographies. C'était
en somme un recommencement exact de mon poème la Vue.
«Ce premier travail achevé, je repris l'oeuvre dès
son début pour la mise au point des vers. Mais au bout d'un certain
temps, j'eus l'impression qu'une vie entière ne suffirait pas
à cette mise au point, et je renonçai à poursuivre
ma tâche. Le tout m'avait pris cinq ans de travail.»
Ce texte est énigmatique. Les pages qui sont consacrées
dans Comment j'ai écrit aux oeuvres à procédé
sont brèves, mais d'une brièveté lumineuse qui,
en s'autorisant à ne pas tout dire, ne laisse rien dans l'ombre:
elles sont absolument positives. Celles-ci sont négatives -indiquant
que les Nouvelles Impressions ne sont pas construites selon le procédé,
qu'elles ne décrivent pas une vue enchâssée dans
une lorgnette-pendeloque, qu'elles laissent de côté cinq
années de travail, qu'elles ont coûté un labeur
considérable... Comme si Roussel ne pouvait parler que de l'ombre
de cette oeuvre, de cette part d'elle-même que fait disparaître
l'éclat de son langage réellement écrit -sa bordure
noire. Sans doute, la révélation du secret d'écriture
qui avait fait naître les Impressions et
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Locus Solus mettait-elle à la lumière ce qui était
resté dans l'ombre, mais cette ombre était intérieure
au langage lui-même; il en formait le noyau nocturne, et le faire
surgir c'était faire parler l'oeuvre dans sa positivité
première. Pour les Nouvelles Impressions, la mise au jour est
-ou paraît -extérieure, décrivant l'oeuvre à
partir de ce qu'elle exclut, ouvrant pour la définir une parenthèse
qui demeure vide. On dirait qu'en cette dernière page de la révélation,
par un jeu qui surprend et inquiète, Roussel, devant notre oeil,
a placé une lunette dont la lentille serait grise.
Il est vrai que l'architecture de la dernière oeuvre est aussi
évidente que celle des premières. Facile à saisir,
difficile seulement à expliquer. Soit un groupe de cinq alexandrins:
Rasant le Nil, je vois fuir deux rives couvertes
De fleurs, d'ailes, d'éclairs, de riches plantes vertes
Dont une suffirait à vingt de nos salons,
D'opaques frondaisons, de fruits et de rayons.
Après ces vingt salons (tous ornés par la verdeur d'une
plante unique) ouvrons une parenthèse (peu importe pour l'instant
la raison et ne disons pas trop vite qu'il s'agit de préciser,
d'expliquer, etc...) :
à vingt de nos salons
(Doux salons où sitôt qu'ont tourné les talons
Sur celui qui s'éloigne on fait courir maints bruits)
D'opaques frondaisons, de rayons et de fruits.
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Une heureuse transposition dans le dernier hémistiche
restitue une rime favorable. Sur la trace des deux talons, s'ouvre une
seconde parenthèse :
(Doux salons où sitôt qu'ont tourné deux talons
((en se divertissant soit de sa couardise
Soit de ses fins talents, quoi qu'il fasse ou qu'il dise))
Sur celui qui s'éloigne on fait courir maints bruits)
D'opaques frondaisons, de rayons et de fruits.
Et la croissance continue à l'intérieur du texte:
(Doux salons où sitôt qu'ont tourné deux talons
((En se divertissant soit de sa couardise
(((Force particuliers quoi qu'on leur fasse ou dise
lugeant le talion d'un emploi peu prudent
Rendent salut pour oeil et sourire pour dent))).
De toute façon le poème se terminera sur l'opaque frondaison,
les rayons et les fruits dont le spectacle forme, avec les ailes, les
éclairs, les fleurs et les plantes vertes (par-delà la
forêt concentrique des parenthèses) la visible lisière
du poème. L'épaississement peut proliférer jusqu'au
degré quintuple: cinq parenthèses enfermant un langage
qu'on dira de degré 5, la phrase originelle étant de degré
zéro.
Mais il y a des formes latérales de buissonnement : à
l'intérieur de la parenthèse à quatre branches
peuvent se juxtaposer (en demeurant extérieurs l'un à
l'autre) deux bourgeons à enveloppement quintuple. Deux, ou trois,
ou davantage encore. De même le degré trois peut porter
plusieurs systèmes quadruples,
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le deux plusieurs systèmes triples, etc. Il faut ajouter les
tirets, sortes de parenthèses timides, à peine esquissées
et horizontales qui jouent alternativement, ou tout ensemble parfois,
un rôle de liaison ou de rupture faible: tantôt ils unissent
les termes analogues d'une énumération, tantôt ils
indiquent une incise discrète (formant comme un demi-degré
d'enveloppement), pour évoquer, par exemple:
...Une eau -poison dont rien ne sauve
Le microbe sournois chargé de rendre chauve
Capable d'affamer les vendeurs de cheveux.
Enfin, il y a au bas des pages, et comme à la racine du texte,
un riche embranchement de notes, souvent fort longues: la quatrième
partie des Nouvelles Impressions ne compte que quatre-vingt-quinze vers
de texte, mais cent trente quatre de notes. Celles-ci, en alexandrins,
sont aménagées de telle sorte que le lecteur, pourvu qu'il
les lise scrupuleusement à l'endroit indiqué, trouve une
suite régulière de rimes (le premier vers de la note rimant
avec le vers du texte sur lequel elle vient se greffer, si du moins
celui-ci ne rime pas avec le précédent; et le dernier
vers de la note, s'il reste en suspens, rimera avec le premier du texte
à l'endroit où on le reprend) ; il arrive même que
la note interrompe le cours d'un alexandrin: ses premiers mots alors
le complètent, le passage à la note ne formant guère
qu'une césure appuyée. Quant à la note elle-même,
elle croît selon
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un système de végétation semblable
à celui du texte, un peu moins vigoureux cependant puisqu'il
ne dépasse jamais le système des triples parenthèses.
Ainsi la note qui, à la page 209, commence fièrement par
ce vers:
Nul n'est sans caresser un rêve ambitieux
prend naissance en un passage du texte fortifié déjà
par quatre parenthèses et un tiret (c'est le degré quatre
et demi); sa croissance forme elle-même un système à
trois enveloppes et un tiret (degré quatre et demi, puisque la
note est, de soi, un degré). On arrive donc, au Coeur de ce labyrinthe
verbal, guidé par le droit fil des vers et des rimes, au neuvième
degré d'enveloppement -degré suprême jamais atteint
en aucun autre sommet des Nouvelles Impressions. En ce haut lieu des
mots, si protégé dans sa réserve, si exalté
aussi par l'étagement pyramidal des niveaux de langage, à
la fois au plus profond et au plus haut de cette tour qui se creuse
en même temps comme les couloirs d'une mine, se formule une leçon
qu'il est sans doute essentiel d'entendre après un itinéraire
qui a conduit à travers tant de seuils, tant d'ouvertures et
de fermetures, tant de discours fracturés, jusqu'à la
question de la parole et du silence:
De se taire parfois riche est l'occasion.
Et s'il n'y a pas de degré dix dans cette croissance du langage
qui se développe en reculant vers son
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centre, c'est peut-être qu'il est l'occasion saisie et gardée
de se taire -occasion aussi riche qu'un trésor et comme lui inaccessible.
Je sais ce qu'on ne manquera pas de me dire, et contre moi: les neuf
murailles à franchir, les neuf formes de l'épreuve, les
neuf années de l'attente, les neuf étapes du savoir, les
neuf portes verrouillées puis ouvertes, à quoi conduisent-elles,
sinon au secret initiatique, au moment promis et réservé
de l'illumination? Mais par méthode et entêtement, je m'en
tiens aux structures, notant seulement que selon les règles de
l'harmonie (que Roussel connaissait) un accord de neuvième ne
saurait monter, et gageant que cette forme de la neuvaine, on peut la
retrouver ailleurs dans l'oeuvre de Roussel, donnant à son langage
non pas un thème, mais un nombre et un espace à partir
de quoi il parle.
Admirons pour l'instant une autre énigme. Roussel a calculé
qu'il avait en moyenne travaillé quinze heures sur chaque vers
des Nouvelles Impressions. Cela, on le comprend sans peine, quand on
songe que chaque cercle nouveau s'inscrivant dans l'aubier du poème
exigeait un réajustement d'ensemble, le système ne trouvant
son équilibre qu'une fois fixé le centre de cette végétation
circulaire où le plus récent est aussi le plus intérieur.
Cette croissance interne ne pouvait pas manquer d'être en chacune
de
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ses poussées absolument bouleversante pour le langage qu'elle
dilatait. L'invention de chaque vers était destruction de l'ensemble
et prescription de le reconstruire.
Rien de plus difficile que la réduction de cette turbulence toujours
reconduite, quand on la compare au travail de la Vue où le langage
avait pour tâche: de suivre fidèlement la ligne des choses
et, par additions successives, de serrer la méticulosité
de leurs détails. Aussi ardue qu'ait été cette
fidélité patiemment bâtie, quelle commune mesure
avec une permanente destruction du langage par lui-même? Quel
est le plus inépuisable de ces deux labeurs: décrire une
chose ou construire un discours que chaque mot qu'il fait naître
abolit? Et pourtant Roussel a choisi le second, se sentant incapable
d'arriver au terme du premier, dont l'achèvement -il en avait
l'impression après avoir travaillé cinq ans -aurait demandé
sans doute «une vie entière», et plus. Etrange impossibilité
de parvenir à nouveau, douze ans après, à ce que
la Vue, le Concert, la Source avaient fait sans apparente difficulté.
D'autant plus étrange qu'elle concerne moins la description et
le rapport, difficile en lui-même, des mots aux choses que «la
mise au point des vers». Les alexandrins de la Vue, infatigablement
chevillés, avaient montré cependant que Roussel faisait
voguer avec aisance des «barques sans importance, minimes»,
d'autres animées «de mouvements semblant spéciaux,
divers»; qu'il laissait sans scrupules se promener des hommes
dont «le découragement
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est radical, complet» (raison de s'accouder contre le «parapet»),
et finalement, de chevilles en chevilles, la Vue avait tendu le plus
économique, le plus indispensable des langages, le plus «réussi»
également, sur
Le souvenir vivace et latent d'un été
Déjà loin de moi, déjà mort, vite emporté.
Alors pourquoi, soudain, cette ouverture d'une dimension infranchissable,
entre la description et la poésie, et peut-être simplement
entre la prose et les vers? Pourquoi cette rupture d'alliance entre
deux formes du langage qui se trouvent, comme à la suite d'un
effondrement intérieur, séparées par le vide d'un
temps que le temps d'une existence ne parvient plus à remplir?
Et pourquoi entre ces deux extrêmes, maintenant irréconciliables,
avoir choisi l'enchevêtrement décrit plus haut des parenthèses
et des vers, et laisser reposer en silence, au fond du texte, sans qu'elle
apparaisse jamais, la description qui lui a donné naissance ?
Autre question: pourquoi ce texte s'appelle-t-il, si bruyamment, Nouvelles
Impressions d'Afrique, se donnant ainsi comme répétition
d'une oeuvre avec laquelle il n'a semble-t-il que peu de rapports, et
d'autant moins qu'il n'est pas construit comme l'autre, selon le procédé?
Je ne pense pas que les évocations enveloppantes mais fugitives
de Damiette, de Bonaparte aux Pyramides, du Jardin de Rosette, ni
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même celle de la colonne léchée du temple d'Aboul-Maateh
suffisent à justifier un titre qui se rapporte, beaucoup plus
qu'à l'Afrique, aux incomparables prouesses d'Ejur-sur-le-Tez.
Quel est donc le lien énigmatique qui est noué entre les
Nouvelles Impressions, les anciennes (que le titre renouvelle avec éclat
mais sans explication), et la Vue (qui sert de modèle à
une première rédaction demeurée secrète
et dont le proche voisinage n'a été révélé
que par Roussel lui-même) ? On a le sentiment que les Nouvelles
Impressions répètent à la fois le couronnement
de Talou et la plage ensoleillée du porte-plume de nacre blanche,
mais sur un mode demeuré mystérieux que ni le texte ni
Comment j'ai écrit n'éclairent directement: Comment ne
serait-elle pas difficile à concevoir, cette répétition
dont le discours doit couvrir une si grande distance: celle qui sépare
la construction de machines à répéter secrètement
les mots (tout en triomphant du temps) et la description attentive d'un
monde (invisiblement visible) où s'abolit l'espace?
Les quatre chants des Nouvelles Impressions sont cernés,
à leur limite extérieure par de minces anneaux de visibilité.
La porte de la maison où saint Louis fut enfermé ouvre
le premier qui se ferme sur les «frustes cathédrales»,
«l'original cromlech» et «le dolmen sous lequel le
sol est toujours sec». Une colonne à langues jaunâtres
marque le seuil du troisième. On
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sait déjà entre quelles rives, quelles ailes, quelles
palmes à salon s'écoule le dernier. La couronne lumineuse
du second est comme l'image du livre tout entier: le petit chapeau noir
de Bonaparte fait éclater, comme un soleil éclipsé
et sombre, des rayons dont la gloire obscurcit l'Egypte, «ses
soirs, son firmament». C'est de la même façon que
les parenthèses, ouvertes dès les premiers vers, occultent
de leur disque noir le spectacle donné dans les lentilles de
la lunette, laissant seulement au pourtour du poème une frange
lumineuse -celle qui retient le regard pour lui offrir des oiseaux rapides,
la silhouette d'une colonne sur le ciel, un ciel qui s'éteint.
LA Vue était construite sur le modèle exactement inverse:
au centre, une lumière équitable y déployait les
choses sans réticence ni ombre; tout autour -avant et après
cette offrande lumineuse -s'arrondissait un anneau de brume: l'oeil,
faisant glisser dans l'ombre tout ce qui n'était pas spectacle,
s'approchait de la lentille; tout y était gris d'abord, mais,
comme un phare qui apporterait sa propre lumière, le regard pénétrait
dans la boule de verre et le fond précisait son dessin; le disque
de la plage s'ouvrait comme un blanc soleil de sable. A la fin, peut-être,
la main patiente avait-elle tremblé: «l'éclat décroît
au fond du verre et tout devient plus sombre». Dans les Nouvelles
Impressions, c'est le soleil qui est à l'extérieur et
qui gicle sur les bords de la nuit centrale; dans la Vue, l'ombre s'écartait
comme un rideau pour laisser la lumière naître de son foyer.
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Et tout comme l'absence de perspective multipliait dans la Vue l'effet
de la lumière homogène, dessinant de petites cellules
d'égale clarté, l'éclipse des Nouvelles Impressions
est rendue plus sombre par un effet contraire de perspective extrêmement
profonde et rapide: l'ouverture des parenthèses successives creuse
vers un point de fuite, qui paraît inaccessible, le spectacle
premier, chaque rupture faisant passer soudain le regard à un
plan ultérieur, fort enfoncé parfois dans l'espace, jusqu'à
ce que la phrase-horizon enfin atteinte (mais on n'est jamais sûr
qu'elle l'est) le ramène par un nombre exactement identique de
degrés jusqu'à l'angle droit du tableau où se trouve
pour un instant la clarté du début qui avait éclairé
hâtivement le mince portique de gauche. Cette échappée
du texte vers un centre éloigné est accentuée en
chacun de ses points par la forte déclivité des phrases.
Celles-ci dans la Vue étaient horizontales et lisses; elles se
déroulaient selon un plan exactement parallèle au spectacle
et au mouvement de l'oeil qui le parcourait; leur rapidité sans
ellipse ni raccourci ne se proposait que d'unir avec la plus grande
économie verbale les moins visibles de toutes les figures du
visible; il s'agissait de coudre au plus juste les choses avec les mots,
dans un geste où la prestesse est jointe à la lenteur,
la hâte à une apparente flânerie, le droit fil à
la ligne sinueuse -un peu comme le mouvement de la couturière
décrit dans des phrases qui obéissent à la même
courbe que lui:
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Un dé Brille à son doigt; avec l'extrémité
du pouce
Elle l'écarte par une pression douce
Et le soulève un peu, seulement pour laisser
De l'air nouveau, plus vif, plus frais, s'y glisser
L'aiguille qu'elle tient en même temps dessine
Sur l'ouvrage son ombre appréciable et fine
Dont les côtés sont flous et débordants; le fil
Très court, ne pouvant plus durer est en péril
De séparation soudaine; pour qu'il sorte
De l'aiguille, la moindre impulsion trop forte
Suffirait bien; l'ouvrage est en beau linge fin
Le fil part d'un ourlet mou qui tire à sa fin;
Le linge se chiffonne, obéissant et souple,
Manié fréquemment...
Les phrases des Nouvelles Impressions sont de structure très
différente, dessinant volontiers dans leur syntaxe le procédé
d'enveloppement dans lequel elles sont prises et bien souvent rompues
-de sorte qu'elles forment comme le minuscule modèle du texte
entier. Voici par exemple la question que ne saurait manquer de se poser,
quand il s'étonne de n'avoir à frapper jamais que les
deux boules d'ivoire blanc et commun, le geste qui anime une queue de
billard (ce que Roussel appelle le «procédé frappeur»)
:
Pourquoi fière la bille
Point ne fraie avec lui qui de rouge s'habille.
Cette enveloppée question montre avec quel soin
le
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sens et les choses sont enveloppées dans le langage à
la fois elliptique et métaphorique qui les habille fièrement,
comme le rouge la bille. Les objets ne sont point donnés pour
ce qu'ils sont et là où ils demeurent, mais décrits
à leur plus extrême superficie, par un lointain et anecdotique
détail qui en les désignant du bout du doigt les laisse
à l'intérieur d'une parenthèse grise qu'on peut
atteindre par une démarche plus ou moins labyrinthique, mais
d'où jamais ils ne sortent par eux-mêmes: le savon n'offre
son corps glissant (dont Fogar, on s'en souvient, manifestait avec tant
d'adresse les qualités premières, les formes simples,
l'être à la fois fuyant et docile) que sous deux formes
-l'une métonymique: «ce qui le décrassage aidant
rend le bain flou», l'autre métaphorique : «ce qu'un
chauffé sous-ordre écoute». Le noir sujet de Talou
qu'on voyait gambader, toutes plumes dehors, autour de ses incomparables
prisonniers, voilà qu'il devient un «emplumé rôtisseur
d'humains propriétaire d'un arc». Le Paradis, lui, c'est
un «là-haut bien habité séjour fleuri rendant
les justes choristes», à moins qu'on préfère
y reconnaître un «puant cintre». Ainsi la désignation
des choses se disperse à leur périphérie, libérant
simplement un anneau lumineux et énigmatique qui tourne autour
d'un disque sombre où se cache l'être simple avec le mot
droit. Le langage est devenu circulaire, enveloppant; il parcourt en
hâte de lointains périmètres, mais il est attiré
sans cesse par un centre noir jamais donné, perpétuellement
fuyant - perspective
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qui se prolonge à l'infini, au creux des mots, comme la perspective
du poème entier s'ouvrait à la fois à l'horizon
et au milieu du texte.
Depuis la Vue, la configuration du langage a pivoté: là-bas,
il s'agissait d'un langage en ligne qui s'épanchait doucement
hors de lui-même et apportait comme un flux régulier les
choses sous le regard, Ici, le langage est disposé en cercle
à l'intérieur de lui-même, cachant ce qu'il donne
à voir, dérobant au regard ce qu'il se proposait de lui
offrir, s'écoulant à une vitesse vertigineuse vers une
cavité invisible où les choses sont hors d'accès
et où il disparaît à leur folle poursuite. Il mesure
l'infinie distance du regard à ce qui est vu. La grâce
du langage dans la Vue, c'était de donner le minuscule, le brouillé,
le perdu, le mal placé, le quasi-imperceptible (et jusqu'aux
pensées les plus secrètes) dans la même apparition
claire que le visible. La disgrâce du langage irrégulier,
tournoyant, elliptique des Nouvelles Impressions, c'est de ne pas pouvoir
rejoindre même ce qui est le plus visible. Et ceci malgré
l'incroyable vitesse qu'il a acquise sur la lancée des choses:
beauté qui est la vitesse accélérée sans
répit de cette disgrâce ontologique, et qui fait jaillir
parfois sur sa trajectoire d'étranges étincelles, aussi
fulgurantes que «la flèche ignare à bail sublunaire»,
hérissées comme le «coq qui, l'automne enfui, trépigne
quand tarde un aube», gracieuses et recourbées comme, offerte
à l'ouvrière qui «tette sa phalange, une rose à
tenir» et douées d'une lumière si fantastique qu'à
leur éclat on prendrait
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«un groupe à hauts poitrails d'altiers chevaux longtemps
cabrés pour une horde d'hippocampes sans but». Et toutes
ces lueurs hâtives retombent en fragments brisés, charbonneux,
énigmatiques à la fin de chaque chant, bousculés
les uns sur les autres comme les voix d'une fugue au moment du stress:
De mère sur la plaque elle se change en soeur))
L'avis roulant sur l'art de mouvoir l'ascenseur)
- Racines, troncs, rameaux, branches collatérales -
L'état de ses aïeux, les frustes cathédrales...
Au terme de cette course dans son propre espace (celui qu'il creuse
et où il est en même temps vertigineusement appelé)
le langage revient à la surface, sur la terre ferme des choses
qu'il peut de nouveau comme dans la Vue longer selon la ligne courante
des énumérations : les menhirs, l'original cromlech, l'Egypte,
son soleil, ses soirs, son firmament, l'opaque frondaison, les rayons
et les fruits. Mais cette grâce retrouvée ne peut durer
qu'un instant: elle est le seuil -ouvert et fermé, comme on voudra
-à partir duquel se tait un langage qui n'avait parlé
que pour tenter en vain d'abolir sa distance aux choses.
Dans la Vue, le Concert et la Source, la région de la fondation
poétique est un domaine où l'être est plein, visible
et calme. Le spectacle qui s'y trouve donné a beau être
un des plus illusoires qui se puisse (image minuscule et invisiblement
enchâssée, dessin publicitaire, de pure convention, sans
modèle aucun
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dans la réalité), ce qu'il ouvre, c'est le règne
d'un être entièrement statufié au coeur de son apparente
agitation; les mouvements sont prélevés sur le temps;
libérés de lui et figés au-dessus de son flux;
la crête de la vague s'arrondit sans éclater jamais, dans
l'amorce de son déferlement; un bâton vole à la
pointe d'un geste qui ne retombe pas; et le ballon «bien gonflé,
rebondissant et clair» au-dessus des bras disloqués qui
l'on toujours déjà lancé et jamais plus ne le rattraperont,
rit comme un soleil de cuir. L'être mobile de l'apparence s'est
pris dans le roc, mais cet arrêt, cette pierre soudain dressée
forme un seuil d'où le langage accède au secret de l'être.
De là le privilège constamment accordé par Roussel
au verbe «être» -le plus neutre des verbes, mais le
plus proche de la racine commune du langage et des choses (leur lien,
peut-être; ce à partir de quoi elles sont et on en parle;
leur lieu commun) : «Tout est vide et désert...; après,
c'est un amas de gros rochers..., ils sont pleins d'étrangetés,
groupés avec un étonnant désordre; toute cette
partie étrange du rivage est primitive, vierge, inconnue et sauvage.»
Et grâce au pouvoir merveilleux du verbe «être»
le langage de la Vue se maintient au niveau d'un épiderme descriptif,
tout bariolé de qualités et d'épithètes,
mais aussi proche qu'il se peut de l'être qui à travers
lui se rend sensible.
Au contraire, les Nouvelles Impressions sont caractérisées
par une étonnante raréfaction des verbes; il Y a des énumérations
de près de vingt pages où on ne
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trouve (en dehors des relatives, avec leur rôle d'épithètes)
aucun verbe à un mode personnel. Comme si les choses se succédaient
dans un vide où elles sont suspendues entre un support oublié
et une rive qui n'est pas encore en vue. A chaque instant les mots naissent
dans une absence d'être, surgissant les uns tout contre les autres,
seuls, à la queue leu leu, ou par couples antithétiques,
ou par paires de formes analogues, ou groupés selon des rapprochements
incongrus, des ressemblances illusoires, des séries de même
espèce, etc. Au lieu de l'être qui dans la Vue donnait
à chaque chose sa pesanteur ontologique on ne trouve plus maintenant
que des systèmes d'opposition et d'analogie, de ressemblance
et de dissemblance où l'être se volatilise, devient grisaille
et finit par disparaître, Le jeu de l'identité et de la
différence -qui est aussi celui de la répétition
(répétition à son tour répétée
au long des listes interminables que Roussel aligne dans son poème)
a éclipsé la claire procession de l'être que parcourait
la Vue. Le disque noir qui masque invariablement ce qu'il y aurait eu
à voir dans les quatre chants des Nouvelles Impressions, et n'autorise
à la lisière de chacun rien de plus qu'un mince ruban
lumineux, sans doute est-il comme une sombre machine à faire
naître la répétition et par là à creuser
un vide où l'être s'engloutit, où les mots se précipitent
à la poursuite des choses et où le langage indéfiniment
s'effondre vers cette centrale absence.
Et peut-être est-ce la raison pour laquelle il n'était
plus possible de refaire la Vue: aligner en vers
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horizontaux et parallèles une description des choses qui avaient
perdu leur immobile demeure dans l'être était exclu; le
langage fuyait de l'intérieur. C'était de cette fuite
et contre cette fuite qu'il fallait parler, lancer les vers dans ce
vide, non vers les choses (maintenant perdues avec l'être) mais
à la poursuite du langage et pour le redresser, pour former contre
cette échancrure un barrage -à la fois seuil fermé
et ouverture nouvelle. De là ce gigantesque effort, le dernier
fourni par Roussel, pour aligner en alexandrins un langage qu'une cavité
centrale infléchissait sans répit vers ce vide et tordait
de l'intérieur. Si Roussel a passé douze années
de sa vie à écrire cinquante-neuf pages (deux fois moins
que la Vue et autant que le Concert), ce n'est pas qu'il ait fallu tout
ce temps à l'infatigable versificateur qu'il était pour
redistribuer ses rimes à chaque parenthèse nouvelle, mais
c'est qu'il fallait à tout instant redresser son langage poétique
appelé à glisser à l'intérieur de lui-même
par ce vide, dont l'échec d'une «Nouvelle Vue» (révélé
par Roussel) nous rappelle la présence. Si, posant son oeil sur
une lunette-pendeloque, Roussel n'a pu voir les choses se disposer comme
d'elles-mêmes le long de ses alexandrins, si la lentille était
brouillée, c'est qu'une faille ontologique s'était produite,
que les répétitions des Nouvelles Impressions masquent
et exaltent à la fois.
Mais c'est ici justement que les Nouvelles répètent les
anciennes Impressions.
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Les prisonniers de Talou cherchaient leur délivrance dans la
fabrication d'un monde à la fois dédoublé par de
fidèles imitations et rendu fantastique par les moyens mis en
oeuvre pour parvenir à l'exactitude de la copie. Chaque grand
tableau sur la scène des Incomparables était une manière
somptueuse de «revenir au même» et par là d'échapper
à ce règne ludique, arbitraire et cruel où le roi
d'Ejur tenait ses victimes en esclavage. Emprisonnées dans les
phrases-pourtours, on trouve, dans les Nouvelles Impressions, des plages
immobiles, ou plutôt des plages dont le seul mouvement est de
chercher jusqu'à la satiété le passage du même
au même. Et tout comme les blanches victimes de Talou étaient
enfin rendues à la liberté et à la vie par leurs
merveilleuses représentations de l'identique, les longues mélopées
du Même, dans les Nouvelles Impressions, se résolvent dans
un retour à la singularité des choses qu'on voit et qui
vivent. Les énumérations fonctionnent ici comme les machineries
et les mises en scène dans les autres textes, mais selon une
autre figure: celle d'une énumération vertigineuse qui
s'accumule sans fin pour parvenir à un résultat qui était
déjà donné au départ mais qui semble reculer
à chaque répétition.
Les parenthèses du texte ménagent en effet de vastes paliers
où défilent les cavalcades hétéroclites
d'individus ou d'objets qui ont entre eux un certain point commun que
chacun manifeste à son tour:
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45 exemples de choses (ou de gens) qui rapetissent; 54 de questions
auxquelles il est difficile de répondre; 7 de signes qui ne trompent
pas quand on veut connaître une personne, son caractère,
sa race, ses maladies ou son état civil. Ces plages d'analogies
(ce que Jean Ferry appelle justement les séries) forment la majeure
partie du texte: un vingtième à peine du deuxième
chant y échappe, dessinant seulement de rapides escaliers pour
y parvenir. Au premier regard, le choix de ces plages où débarque
pêle-mêle tout un bazar hétéroclite est lui-même
assez déroutant: pourquoi à propos de la maison de Saint
Louis à Damiette énumérer, en plus de 54 questions
sans réponse, 22 objets qu'il est aussi inutile de donner qu'à
un habitant de Nice un pardessus, et 13 attributs dont les vaniteux
aiment se parer sur leur photographie (comme le pseudo-voyageur d'un
surtout d'Esquimau)? En fait, malgré la rupture des parenthèses
et la fuite perpétuelle du propos -à travers elles sans
doute et grâce à elles -les Nouvelles Impressions sont
construites avec la pompeuse, avec l'évidente cohérence
d'un traité didactique. Un traité de l'identité.
1) Le premier chant commence, au seuil d'une porte, par l'évocation
des choses passées qui redeviennent présentes, à
peine séparées d'elles-mêmes par la cloison d'hier;
leur identité se dédouble et à la fois se retrouve
dans le temps: témoins les grands noms de l'histoire. Chant de
l'identité proche d'elle
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même, mais qui n'affirme son imminente simplicité que perdue
déjà dans le lointain de l'être.
a) Première plage (54 items) : même les choses les plus
immédiates, est-on sûr qu'elles sont ceci ou cela, utiles
ou nuisibles, vraies ou fausses? Peut-il savoir, «resté
seul, Horace, à quelle vitesse fuir» ? Saurait-il deviner
le jeune auteur «jusqu'à quand ses écrits paraîtront
à ses frais» (Roussel en effet ne l'avait jamais su) ?
Identité brouillée, équivalence des contradictoires,
secret de l'avenir et du présent lui-même (sait-il l'ivrogne
«si valsent ou non les bouteilles de Clicquot» ?).
b) Deuxième plage (23 items, en note) : il y a inversement des
choses de nature différente qui viennent se rejoindre en une
quasi-identité où elles se répètent et s'annulent
quand bien même elles ont l'air d'être contradictoires.
Donne-t-on quand «pour son somme il s'apprête, au noir,
des bigoudis» ? «Quand un conférencier prélude,
à qui l'écoute, un narcotique» ? Négation
réciproque des choses qui, sous leurs différences, se
répètent.
c) Troisième plage (13 items) : quand il se fait représenter,
l'homme cherche à affirmer son identité par des signes
qui ne trompent pas, dans l'espoir que celle-ci au moins -la sienne
- ne lui échappera pas: la milliardaire pose devant le photographe
avec son cabochon, le jockey sec (car il n'a pas couru) «sous
sa casaque ample à clairsemés gros pois». En
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quoi les uns et les autres ne révèlent que leur dérisoire
identité: une suffisance vide, un mensonge.
A propos de noms que l'histoire conserve, et d'attitudes restées
célèbres devant la postérité, passons à
Bonaparte, à son chapeau, aux quarante siècles des Pyramides.
Et voici:
II) Le chant deuxième. C'est celui du changement: modifications
et permanence des formes, mobilité dans le temps, choc des contradictoires;
mais à travers tant de diversité, les choses, obscurément,
se maintiennent.
a) Première plage (5 items) : combien d'objets différents
peuvent reproduire l'image d'une croix, avec des significations très
variées?
b) Deuxième plage (40 items) : combien de choses changent de
proportions et diminuent de taille en restant identiques (depuis «l'asperge
mise au rancart après un coup de dent» jusqu'à «ses
pointes faites, la ballerine à clinquant») ?
c) Troisième plage (206 items) : entre des objets différents
de taille (une aiguille et un paratonnerre; un oeuf sur le plat et le
crâne d'un clerc tonsuré atteint de jaunisse), il existe
des ressemblances de forme qui pourraient tromper un regard ensorcelé.
Jean Ferry a admirablement expliqué cette immense série,
souvent très énigmatique.
d) Quatrième plage (28 items) : que de contradictions dans la
vie d'une même personne ou le destin d'une même chose (gloire
que Colomb a donnée à un oeuf «effacé»).
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e) Cinquième plage (28 items) : la seule pensée
de certaines choses est en elle-même contradictoire (l'idée,
par exemple, que «nul ne sut faire à l'égal d'Onan
passer avant tout la loi du donnant donnant»).
f) Sixième plage (2 items) : certains succès sont gâtés
de l'intérieur par une origine qui les contredit.
De telles contradictions, on trouve bien des exemples dans les conduites
ou les croyances humaines. Ce qui nous amène naturellement au
pied de la superstitieuse colonne du
III) Chant troisième, «qui, léchée jusqu'à
ce que la langue saigne, guérit la jaunisse» Ce chant,
comme son titre l'indique déjà, est consacré à
la parenté des choses:
a) Première plage (9 items) : les choses qui se compensent (la
corde raide et le balancier).
b) Deuxième plage (8 items) : les choses qui se favorisent (la
main dans le gilet de l'Empereur et la pensée dans son cerveau).
c) Troisième plage (6 items) : les choses qui sont faites les
unes pour les autres, comme le berger pour son troupeau, la colle pour
la moustache.
d) Quatrième plage (9 items, en note) : une chose en indique
une autre, comme l'habitué des mastroquets se trahit «à
la clarté de son horizontal jet fort».
e) Cinquième plage (6 items) : le vrai lié avec le faux
(un auteur peut publier des Impressions sur l'Afrique «sans avoir
poussé plus loin qu'Asnières» ce qui n'est pas,
on le sait, le cas de Roussel).
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f) Sixième plage (6 items, en note) : il y a pourtant des choses
qui sont uniques et n'offrent pas d'analogies, témoin «l'or
qu'eut certain bélier pour système pilaire».
g) Septième plage (4 items). Elle aussi est restrictive par rapport
aux cinq premières; car, de même que la belladone n'est
pas utile quand on a un oeil de verre, il ya des choses qu'il est bien
inutile de vouloir associer.
Ainsi vont les choses, tantôt uniques, tantôt doubles, parfois
liées et parfois solitaires, trouvant leur identité et
leur essence quelquefois en elles-mêmes, et quelquefois hors d'elles-mêmes.
Séparées de soi et semblables à soi, comme le sont,
sur les deux rives du Nil, au Chant IV, les jardins de Rosette qu'une
barque lente découpe en leur symétrique unité,
-fruit ouvert. Là, les choses s'offrent uniques et semblables
à elles-mêmes, différentes sans cesse, mais si proches
des deux côtés du fleuve, qu'elles ont l'air, au-dessus
du miroir d'eau, comme le reflet les unes des autres. Mais qu'est-ce
que cette barque qui lie ces figures immobiles et muettes à son
propre mouvement et sépare en silence les deux bords de l'identique?
Qu'est-elle sinon le langage? Les trois premières parties chantent
le heurt et l'alliance des choses, la quatrième le leurre et
le partage des mots, les étoiles étranges qu'ils dessinent
en formant de fictives, mais d'indépassables unités. Comment
aurait-on pu trouver
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l'identique puisqu'on le quadrille avec des mots qui se jouent de lui
et proposent une autre identité -la seule peut-être à
laquelle nous ayons accès. C'est le chant des constellations
du langage. (Voici une hypothèse: je ne m'ôte pas de l'idée,
à tort peut-être, que ces jardins de Rosette sont ceux
où jadis fut trouvée la pierre hiéroglyphique,
qui portait un unique discours répété en trois
langues; le fleuve sur lequel s'avance la barque de Roussel est l'antidote
de ce bloc solide; sur la pierre, trois mots voulaient dire la même
chose; dans le flux du langage, Roussel fait scintiller des mots qui
à eux seuls ont plusieurs significations.)
a) Première plage (6 items), se faire à : tondue, la brebis
se fait au froid; sur son perchoir un perroquet se fait à sa
chaîne.
b) Deuxième plage (15 items), s'éteindre: ardeurs, fièvres,
désir s'éteignent comme des feux (même celui que
le poltron a au derrière).
c) Troisième plage (3 items en note), progresser: progrès
des canons sur «les gauches catapultes» ; sur des chevaux,
des locomotives (désaccord des moineaux).
d) Quatrième plage (8 items en note), se faire attendre: l'épouseur
quand on est fille et sans dot, la creuse éclaboussure du caillou
au fond du puits.
e) Cinquième plage (8 items en note), avoir un but: série
confuse, non linéaire, enchevêtrée. Ce qui est sûr
c'est que «garce vise carrosse» et prestolet
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améthyste (bien qu'à vrai dire l'huître, en son
labeur ne vise pas le plastron de l'élégant).
C'est dans ce paragraphe consacré aux «buts» que
le langage de Roussel atteint son plus haut degré d'enveloppement,
et qu'en sa neuvième parenthèse, il saisit l'occasion
de parler du silence: comme si c'était là le but de tout
le discours, le minuscule point noir visé au milieu de tous ces
anneaux multicolores et concentriques; comme s'il avait fallu tant de
dures coquilles pour protéger et finalement offrir, avec ce tendre
noyau de silence, la «riche occasion» de se taire.
f) Sixième plage (20 items en note) : liste
de mots qui ont deux sens, comme pâté «pleur de plume
incongru» ou «timbale à tralala pour robustes gasters»,
champignon «manger louche» ou «support chic».
Inutile d'insister sur l'importance extrême de cette énumération.
Elle conduit sans détour aux premières pages de Comment
j'ai écrit certains de mes livres et à la révélation
du procédé. C'est-à-dire qu'elle ramène
secrètement aux Impressions premières dont elles donnent,
sans le dire, la clef. Il faut noter qu'aucun des exemples donnés
dans ce passage n'est cité dans le texte posthume (sauf «blanc»
dont les deux sens plusieurs fois utilisés par Roussel sont énoncés:
«grinçant cube en craie» et «civilisé»);
mais on reconnaît facilement dans quels textes les mots mentionnés
ici ont joué de leur sens dédoublé: clou et
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bâton dans deux récits de jeunesse; repentir
dans Nanon; éclair a peut-être servi à foudroyer
Djizmé ; révolution a fait tournoyer toute une portée
de petits chats pris dans les tentacules d'une méduse hystérique
(chatons à révolution) ; la suite (à pages) a organisé
le défilé de Talou ; le savon a servi au tour d'adresse
de Fogar; l'écho a fait chanter en choeur toute l'osseuse famille
de Stephane Alcott, comme ces «échos» qu'on peut
lire dans les feuilles à «chantage».
Il n'y a pas à s'y tromper: le procédé était
déjà révélé quand fut faite la révélation
posthume. Un long cheminement à travers tant d'identités
et de différences a conduit à cette forme, pour Roussel,
suprême, où l'identité des choses est définitivement
perdue dans j'ambiguïté du langage; mais cette forme, quand
on la traite par la répétition concertée des mots,
a le privilège de faire naître tout un monde de choses
jamais vues, impossibles, uniques. Les Nouvelles Impressions sont la
naissance répétée des anciennes -la somme théorique
et didactique des choses et des mots qui conduit nécessairement
à la création de cette oeuvre d'autrefois. Nouvelles Impressions,
parce que, plus jeunes que les premières, elles en racontent
la naissance.
g) La dernière plage, enfin, à côté des deux
précédentes, n'est-elle pas bien futile? Il est question
de sept animaux que leur mérite n'a pas rendu orgueilleux : le
bouc n'est pas fier de devenir une outre. C'est que les animaux ne ressemblent
ni aux mots qu'on
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vient de citer, ni aux humains vaniteux dont il était question
au premier chant, quand s'est ouvert sous le langage l'océan
de l'identité perdue. Au fond, cette plage ultime n'est pas tout
à fait accessoire: au moment où le discours nous conduisait
au suprême embarras et à la suprême ressource, il
y a, en bas de page, ce maigre, cet inattendu réconfort (ou vertige)
des consciences pures, ensommeillées et animales qui gardent,
sans présomption, leur identité paradisiaque, comme gardent
la leur, bien longtemps après que nous les avons traversés,
fendus de notre barque et de notre langage, les rives identiques, l'opaque
frondaison, les rayons et les fruits.
Telle est la démonstrative cohérence de ce traité:
l'identité poursuivie -depuis que la mémoire, au seuil
d'une porte, a fait vibrer le présent en une série d'images
qui sont autres et les mêmes -dans les choses, dans les formes,
dans les animaux et les hommes, traquée sous les ressemblances,
à travers la mesure et la démesure, cherchée à
tous les niveaux des êtres, sans souci de dignité, de hiérarchie
ou de nature, manifestée dans des figures composées, perdue
dans d'autres plus simples, naissant de partout et s'enfuyant dans tous
les sens. C'est une cosmologie du Même. Gigantesque arche de Noé
(plus accueillante encore) qui ne reçoit pas les couples pour
que se multiplie l'espèce, mais qui apparie les choses du monde
les plus étrangères pour que naisse d'elles enfin la figure
de leur repos, le monstre unique, insécable de l'identité.
Genèse à l'envers qui cherche à
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remonter la dispersion des êtres. Ses interminables énumérations
forment comme des dynasties horizontales, aussitôt dépossédées,
où les conjonctions les plus inattendues cherchent en vain à
instaurer le règne du Même. Et par un effet d'ironie objective,
c'est la répétition seule de ces tentatives désamorcées
qui fait naître la forme vide, jamais assignable en une chose
précise, de l'identique. Comme si le langage seul, en sa possibilité
fondamentale de répéter et d'être répété,
pouvait donner ce que l'être retire et ne pouvait le donner que
dans une poursuite éperdue, qui va sans répit de l'un
à l'autre. Ce que la Vue voyait (les choses dans leur immobilité
de statue) n'est plus maintenant que passage météorique,
saut invisible et jamais arrêté, lacune d'être entre
ceci et cela. Et ce langage même auquel se confie le dernier chant,
quand il dit une chose, il peut aussi bien et avec les mêmes mots
dire autre chose, ce qui fait que par une dernière ironie, lui
qui est le lieu et la possibilité de la répétition,
en se répétant, il ne reste pas identique à lui-même.
Où donc, maintenant, trouver le trésor de l'identité,
sinon dans la modestie muette des bêtes, ou dans l'au-delà
du neuvième degré du langage -dans le silence; à
moins encore qu'on use systématiquement, pour en faire un langage
merveilleusement unique, de la possibilité de dire deux choses
avec les mêmes mots. Voilà les trois possibilités
qu'ouvre, en son dernier chant, le langage des Nouvelles Impressions.
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Les Nouvelles Impressions sont une sorte de dictionnaire consacré
à la rime des choses: trésor de toutes celles qu'on pourrait
rassembler, selon les règles d'une versification ontologique,
pour écrire la poésie de leur être. Il s'agit ici,
à nouveau, comme dans les récits de jeunesse, d'une exploration
de cet espace vide et mobile où les mots glissent sur les choses.
Mais dans les contes à phrases répétées,
l'ambiguïté des mots était distendue méthodiquement
pour qu'apparaisse, à l'état pur et comme lieu de naissance
de l'imaginaire, la dimension «tropologique» ; celle-ci
maintenant se révèle toute grouillante de choses et de
mots qui s'appellent, se heurtent, se superposent, s'échappent,
se confondent ou s'exorcisent. Comme si la lentille, vide désormais
quand il s'agit de montrer le bel ordre visible des choses et de leur
langage, était devenue infiniment féconde de toutes ces
formes grises, invisibles, fuyantes où les mots jouent sans répit
entre le sens et l'image. Et les Nouvelles Impressions rejoignent ainsi
les traités classiques de grammaire et de rhétorique:
elles forment comme un immense recueil des figures tropologiques du
langage: «Toutes les fois qu'il y a de la différence dans
le rapport naturel qui donne lieu à la signification empruntée,
on peut dire que l'expression qui est fondée sur ce rapport appartient
à un trope particulier.» Telle est la définition
que Dumarsais donnait jadis des tropes ; c'est aussi bien la définition
de toutes les figures qui
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défilent ail long des interminables séries de Roussel.
Et ce «traité de l'identité perdue» peut se
lire comme un traité de toutes les merveilleuses torsions du
langage: réserve d'antiphrases (chant I, série a), de
pléonasme (1, b), d'antonomases (1, c), d'allégories (II,
a), de litotes (II, b), d'hyperboles (II, c), de métonymies (tout
le chant III), de catachrèses et de métaphores au chant
IV. Je n'en prendrai pour preuve que la note du chant IV où sont
énumérés les mots à double sens si importants
pour la genèse de toute l'oeuvre :
Eclair dit: feu du ciel escorté de fracas
Ou : reflet qu'un canif fait jaillir de sa lame.
Or voici ce qu'on peut lire au chapitre des homographes dans Les Vers
homonymes de Fréville 1 :
- Dé qui sort du cornet m'enrichit ou me ruine
Dé pour coudre sied bien au doigt mignon d'Aline
- Jalousie est un vice, hélas, des plus honteux
Jalousie au balcon déplaît aux curieux.
- Oeillet petit trou rond sert pour mettre un lacet
Oeillet avec la rose arrondit mon bouquet
- Vers charmants de Virgile, ils peignent la nature.
Vers rongeurs, tout hélas devient votre pâture.
Tous ces exemples se retrouvent chez Roussel; je remarque même
que la hie volante de Locus Solus
1. Fréville : Les Vers homonymes suivis des
homographes (Paris 1804).
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est présente déjà chez Fréville, avec les
deux sens de «demoiselle», auquel s'ajoute celui de libellule
(d'où peut-être les ailes giratoires dont est muni l'instrument
à paver de Martial Canterel) :
-Demoiselle se dit d'un insecte à quatre ailes;
Demoiselle élégante a de riches dentelles;
Demoiselle, instrument pour paver les ruelles.
Peu importe que Roussel ait eu ou non entre les mains le volume de Fréville,
ou tel autre qui lui serait analogue. L'essentiel c'est qu'à
travers cette indéniable parenté de forme, les Nouvelles
Impressions apparaissent pour ce qu'elles sont: l'inlassable parcours
du domaine commun au langage et à l'être, l'inventaire
du jeu par lequel les choses et les mots se désignent et se manquent,
se trahissent et se masquent. En ce sens les Nouvelles l'''pressions
communiquent avec toutes les autres oeuvres de Roussel: elles définissent
l'espace de langage dans lequel toutes sont placées. Mais en
même temps elles s'opposent profondément à chacun
des autres textes de Roussel: ceux-ci faisaient naître dans l'interstice
minuscule d'un langage identique, des récits, des descriptions,
des prouesses, des machines, des mises en scènes, rigoureusement
uniques, destinées à répéter les choses,
ou à se répéter, ou encore à répéter
la mort; des mécaniques merveilleuses et détaillées
enveloppaient jusqu'à les rendre naturelles les rencontres les
plus étonnantes; c'était la féerie de noces cérémonieuses
où les mots
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entre eux, les choses entre elles, mais aussi les mots
et les choses contractaient une alliance promise à d'infinies
répétitions. Les Nouvelles Impressions, à la recherche
de l'imposible identité, font naître de minuscules poèmes
où les mots se heurtent et s'écartent, chargés
d'électricité contraire; en un vers ou deux, ils parcourent
une infranchissable distance entre les choses, établissent de
l'une à l'autre le contact d'un éclair qui les rejette
à l'extrême de la distance. Ainsi surgissent et scintillent
un moment d'étranges figures, poèmes d'une seconde où
s'abolit et se reconstitue, en un mouvement instantané, l'écart
des choses, leur vide intercalaire.
Poèmes des impossibles confusions:
-Quelque intrus caïman proche un parasol fixe
Pour un lézard contre un cèpe.
- Quand sur eux sans bourrasque,
Il s'est mis à neiger, des oeufs rouges massés
Pour des fraises qu'on sucre.
- Pour un cil
Courbe évadé d'un oeil doux, tune corne noire
De chamois.
- Un tuyau d'eau pour une épaule d'immortel
Où rampe un cheveu long
Poèmes des rencontres sans lieu:
La boule aquatique et nue
D'un dentaire effrayant recoin
- Une oisive araignée explorant un chalut
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-L'odalisque à qui fut jeté le tire-jus.
-Un cigare réduit à l'état de mégot,
Le disque du soleil dans le ciel de Neptune
- Prométhée aux fers dans le Caucase,
Le chat dorloté puis cuit de la mère Michel
-Des doigts nus d'écolier,
Une poutre à décor funéraire.
Poèmes de la stricte économie grammaticale
qui mime un hasard débridé:
Quand naît l'orage à qui dominé le contemple
Et l'oit pour moins que la lumière ailé le son.
Et dans ce choc sans répit des mots, parfois d'étranges
images, soudain parfaites, comme celle-ci, du destin:
Le mal qui foudroie en plein bonheur les toupies
ou cette autre, de la gorge:
Un cavernaire arceau par le couchant rougi
A stalactite unique.
Toute cette poésie infinitésimale livre à l'état
brut le matériau dont jadis furent méticuleusement construites
les machineries d'Ejur ou du Lieu Solitaire; sans l’architecture
des longs discours mécaniques, cailloux et éclats sont
ici dispersés, jaillis directement de la mine, chaos de choses
et de mots
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par où commence tout langage. Les merveilles minérales
que les oeuvres de Roussel laissaient dormir au fond de leur discours,
les voici, maintenant visibles, étalées à la surface,
trésor restitué du langage incohatif. Le vide découvert
entre masque et visage, entre apparence et réalité, jusque
dans l'épaisseur ambiguë des mots, ce vide qu'il avait fallu
recouvrir de tant de figures fantastiques et méticuleuses, il
se révèle tout fourmillant de richesses en paillettes:
celles gui naissent, un court instant, sur fond de nuit, du «clinamen»
hasardeux des mots et des choses. Là, en ces imperceptibles flexions,
en ces chocs minuscules, le langage trouve son espace tropologique (c'est-à-dire
de tour et de détour), la poésie sa ressource et l'imagination
son éther. La dernière image dont Roussel a illustré
les Nouvelles Impressions représente dans un espace noir un ciel
étoilé.
Deux mots encore. La fête d'Ejur, c'était,
comme le texte même nous le dit, le «gala des Incomparables»
(incomparables en effet étaient les prisonniers et leurs noirs
amis puisqu'ils étaient uniques dans leur aptitude à restituer
exactement, et par tous les moyens, l'identité sans faille des
choses). Or, que sont les Nouvelles Impressions sinon également
une fête des Incomparables, l'allégresse dansante d'un
langage qui saute d'une chose à une autre, les jette front contre
front, fait jaillir partout, de leur incompatibilité,
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courts-circuits, pétards et étincelles? Incomparables,
scintillantes, innombrables, dispersées dans le vide du langage
qui les rapproche et les tient séparées, telles sont les
figures qui sillonnent le ciel des Nouvelles Impressions.
Les deux pièces de théâtre, l'Etoile au Front et
Poussière de Soleils, qui ont été écrites
pendant la difficile composition des Nouvelles Impressions, ouvrent
comme une parenthèse où on retrouve la forme même
de cette dernière oeuvre, bien qu'elles soient soumises, en outre,
au procédé. L’Etoile au Front est construite comme
une série d'analogies: énumération d'objets modestes,
dont l'illustre naissance les oppose aux gloires tachées qui
sont évoquées dans une note du chant III : en face de
celle-ci, qui est brève, la pièce est comme une plage
indéfiniment développée. Poussière de Soleils
est construite comme des marches d'escalier qui descendraient jusqu'au
puits du trésor, sortes de parenthèses s'emboîtant
les unes dans les autres (trois fois neuf si je compte bien). Peut-on
dire que la chaîne de Poussière de Soleils conduit à
un secret identique à celui qui est révélé
à l'avant-dernière plage du poème, c'est-à-dire
au Procédé? Peut-être; en tout cas ce qu'elle entourerait
de ses triples parenthèses portées au cube ce ne serait
pas la merveille d'un savoir défendu, mais la forme visible de
son propre langage.