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LE SOLEIL ENFERME
-
C'est un pauvre petit malade, disait Janet. -Phrase de peu de portée
et venant d'un psychologue.
- Elle serait à vrai dire de nulle conséquence si Roussel
ne s'était engagé lui-même dans un pareil propos.
- Il n'y est entré que par détour, rappelant sa maladie
et les soins de Janet, dans une indifférence attentive seulement
à l'histoire; il cite De l'Angoisse a l'Extase' comme un document
lointain et anecdotique. Le récit en première personne
de la révélation posthume est aussi froid déjà
que cette troisième personne qui pointe dans le projet du livre
et peut-être aussi dans la raideur du langage...
- Le «je» qui parle dans Comment j'ai écrit certains
de mes livres, il est vrai qu'un éloignement démesuré,
au Coeur des phrases qu'il prononce, le place aussi loin qu'un «il».
Plus loin peut-être: dans une région où ils se confondent,
là où le dévoilement
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de soi met au jour ce tiers qui de tout temps a parlé et reste
toujours le même.
- C'est que déjà opère la souveraineté de
la mort. Décidé à disparaître, Roussel fixe
la coquille vide où son existence apparaîtra aux autres.
Janet, les crises, la maladie n'ont pas plus d'importance que le succès,
l'insuccès, les représentations tapageuses, l'estime des
joueurs d'échecs, l'éclat de la famille. Ce sont les ajustements
de surface, l'extérieur de la machine, et non pas le précis
mécanisme d'horloge qui secrètement la fait battre.
- En cette tierce personne qui déjà pétrifie son
discours, je crois au contraire que Roussel s'expose. Il trace vers
sa mort un corridor symétrique à celui que Canterel inventa
pour forer dans le cadavre un retour vers la vie. Il s'avance, de son
pas, vers cet autre, vers ce même qu'il sera de l'autre côté
de la vitre franchissable. Et comme la résurrectine, le froid
du langage fixe les figures qui indéfiniment vont renaître,
disant ce passage de la vie à la mort où passe l'essentiel.
L'oeuvre dont solennellement il transmet la naissance, il en indique
la parenté avec une folie et une souffrance qui doivent en être
(comme si souvent dans les anecdotes de l'Etoile au Front) le stigmate
de légitimité.
-Comment Roussel aurait-il pu ouvrir son oeuvre à ce rapprochement
ruineux au moment où il cherchait à lui donner «un
peu d'épanouissement posthume» ? Pourquoi cette mise en
péril d'un langage si longtemps protégé et que
veut préserver pour
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toujours la mort à laquelle il s'expose? Pourquoi au moment de
la manifestation, un si brusque crochet vers ce délire de toute
vérité? S'il Y a rapport, en ce discours dernier, entre
la folie et la mort, sans doute est-ce pour signifier qu'il faut de
toute manière et comme Roussel l'a fait dans le geste de Palerme
affranchir l'oeuvre de celui qui l'a écrite.
-Dans l'économie de la révélation, la place accordée
à la folie est centrale au contraire. Regardez comment le texte
se développe: il y a d'abord la mise au jour du procédé,
puis le récit autobiographique. Entre les deux, Roussel a installé
trois parenthèses: la première ouvre sur la maladie, la
seconde sur la grandeur de Jules Verne, la troisième indique
le rôle souverain de l'imagination dans l'oeuvre. Et les parenthèses
chez Roussel tiennent de leur propriété d'être ouvertes
et fermées à la fois un essentiel cousinage avec le seuil.
En elles ce qui est dit n'est pas adjacent, mais décisif.
-Ce triple seuil, ici, que marque-t-il? Sinon la rigoureuse autonomie
du langage? Absence de rapport avec le monde extérieur («de
tous mes voyages, je n'ai jamais rien tiré pour mes livres»),
espace vide que les mots et leurs machines traversent à une vitesse
vertigineuse (J. Verne «s'est élevé aux plus hautes
cimes que puisse atteindre le verbe humain»), masque de folie
sous lequel apparaissait cette grande lacune lumineuse.
-Jamais Roussel ne parle de sa crise comme d'une «folie aux yeux
du monde». Il ne s'en détache point.
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Il montre plutôt qu'il y a trouvé, un temps au moins, sa
demeure: «Pendant quelques mois, j'éprouvais une sensation
de gloire d'une intensité extraordinaire.» Expérience
intérieure d'un soleil dont il fut le centre, et au centre duquel
il fut. Sa crise, Roussel n'y déchiffre pas l'incompréhension
des autres; il en parle comme d'un foyer lumineux dont il est maintenant
séparé sans remède. Ce globe, sans doute est-ce
celui qu'il percevait dans l'oeuvre de Jules Verne et qui rendait dérisoires
tous les soleil réels. Il l'a suspendu au-dessus de la révélation
posthume.
-Justement l'expérience solaire de la vingtième année
ne fut pas éprouvée de l'intérieur comme une folie.
En cela elle s'oppose à l'épisode qui la suivit aussitôt
et fut provoqué par l'insuccès de la Doublure ; ce fut
alors un «choc d'une violence terrible»qui entraîna
à sa suite «une effroyable maladie nerveuse». C'est
à ce sujet seulement que le mot de maladie est prononcé.
Je remarque aussi un fait: à propos de Martial, Janet évoque
un sujet dans sa «quarante-cinquième année»
(c'est l'époque où étaient rédigées
les Nouvelles Impressions). Or de cet épisode Roussel ne parle
jamais; il cite seulement les pages de Janet qui se réfèrent
à l'état de gloire de Martial, non celles qui évoquent
les phénomènes les plus récents (pathologiques
probablement aux yeux mêmes de Roussel). Seul le soleil premier
dans son ingénuité fait corps avec l'oeuvre.
-Il est difficile d'accepter ces partages. Les choses forment un tissu
sans couture. Roussel à l'époque
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où il rédigeait son premier livre a éprouvé
une sensation de gloire universelle. Non pas désir exaspéré
de célébrité, mais constatation physique: «Ce
que j'écrivais était entouré de rayonnements. Chaque
ligne était répétée à des milliers
d'exemplaires et j'écrivais avec des milliers de becs de plume
qui flamboyaient.» Quand le livre paraît, tous ces soleils
dédoublés s'éteignent; les flamboiements volubiles
sont absorbés dans l'encre noire; et tout autour de Roussel ce
langage qui scintillait du fond de ses moindres syllabes comme une eau
merveilleuse se dissout dans un monde sans regard: «Quand le jeune
homme avec une grande émotion sortit dans la rue et s'aperçut
qu'on ne se retournait pas sur son passage, le sentiment de gloire et
de luminosité s'éteignit brusquement.» C'est la
nuit de la mélancolie; et pourtant cette lumière continuera
à briller proche et lointaine (comme au coeur d'une obscurité
qui abolit les distances et les rend infranchissables), éblouissante
et imperceptible selon une équivoque où se logeront toutes
les oeuvres; c'est là aussi que prendra naissance la décision
même de mourir, pour rejoindre d'un seul bond un point merveilleux,
Coeur de la nuit et foyer de la lumière. Tout le langage de Roussel
demeure dans cet espace vain et obstiné qui offre la clarté
mais au loin; qui la laisse voir mais étrangement close sur elle-même,
dormant parmi sa poreuse substance; qui la laisse éclater à
toute une distance de nuit qu'elle ne traverse pas: «Cette sensation
de soleil moral, je n'ai jamais pu la retrouver, je la cherche et je
la chercherai
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toujours... Je suis Tannhäuser regrettant le Venusberg.»
Rien en ce mouvement ne peut être mis à part.
-Que ce mouvement (ou l'une de ses courbes) ait coïncidé
avec une maladie, c'est une chose. Que le langage de Roussel ait tenté
sans cesse d'abolir la distance qui le sépare d'un soleil d'origine,
c'est autre chose.
-Je ne veux pas reconduire ici une question inlassablement répétée.
Mais je cherche à savoir s'il n'y a pas, solidement enfouie,
une expérience où Soleil et Langage...
-Une telle expérience, à supposer qu'elle soit accessible,
d'où pourrait-on en parler, sinon peut-être de ce sol impur
déjà où la maladie et l'oeuvre sont tenues pour
équivalentes. Parlant dans un vocabulaire mixte tout peuplé
de qualités ou de thèmes labiles qui viennent se poser
tantôt sur les symptômes et tantôt sur le style, tantôt
sur les souffrances et tantôt sur le langage, on en arrive sans
trop de mal à une certaine figure qui vaut pour l'oeuvre comme
pour la névrose. Par exemple les thèmes de l'ouverture-fermeture,
du contact et du non-contact, du secret, de la mort redoutée,
appelée et préservée, de la ressemblance et de
l'imperceptible différence, du retour à l'identique, des
mots répétés, et bien d'autres qui appartiennent
au vocabulaire des obsessions, dessinent dans l'oeuvre comme une nervure
pathologique. Il est facile de reconnaître le même dessin
dans le cérémonial où Roussel avait figé
chaque jour de sa vie; il ne portait ses faux cols qu'un matin, ses
cravates trois
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fois, ses bretelles quinze jours; il jeûnait souvent pour que
la nourriture ne trouble pas sa sérénité; il ne
voulait entendre parler ni de la mort, ni des choses effrayantes de
peur que les mots ne portent la contagion des maux... Sa vie, disait
Janet, est construite comme ses livres. Mais si tant de ressemblances
sautent aux yeux, c'est qu'on a isolé pour les percevoir, des
formes mixtes (rites, thèmes, images, hantises) qui, n'étant
ni tout à fait de l'ordre du langage, ni entièrement de
l'ordre du comportement, peuvent circuler de l'un à l'autre.
Il n'est plus difficile alors de montrer que l'oeuvre et la maladie
sont enchevêtrées,
incompréhensibles l'une sans l'autre. Les plus subtils disent
que l'oeuvre «ouvre la question de la maladie» ou bien encore
«ouvre la maladie comme question». Le tour était
joué au départ: on s'était donné tout un
douteux système d'analogies.
-Il y a pourtant des identités de forme qui s'offrent dans une
évidence presque perceptive. Pourquoi refuserait-on de voir la
même figure dans les cellules à cadavres que Canterel avait
construites au centre de son jardin solitaire, et la petite lucarne
vitrée que Roussel fit ouvrir dans le cercueil de sa mère
pour contempler de l'autre côté du temps, cette vie froide,
offerte sans espoir à une impossible résurrectine. L'obsession,
dans l'oeuvre, des masques, des déguisements, des doubles et
des dédoublements, ne peut-on pas aussi la faire communiquer
avec le talent d'imitateur que Roussel très tôt avait manifesté
et auquel il attachait une importance un peu ironique? «Je ne
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connus vraiment la sensation du succès que lorsque je chantais
en m'accompagnant au piano et surtout par de nombreuses imitations que
je faisais d'acteurs ou de personnages quelconques. Mais là,
du moins, le succès était énorme et unanime.»
Comme si l'unique soleil -celui qui avait fait corps autrefois avec
le langage -ne pouvait être retrouvé que dans le partage
de soi-même, dans la répétition d'autrui, en ce
mince espace d'entre le masque et le visage où naquit justement
le langage de la Doublure, quand le soleil était encore là.
Et peut-être toutes les merveilleuses imitations qu'offrent les
prisonniers de Talou répondent-elles à l'acharnement de
Roussel: «Il travaillait sept ans chacune de ses imitations, les
préparant quand il était seul, en répétant
les phrases tout haut, pour attraper l'intonation, copiant les gestes
jusqu'à obtenir une ressemblance parfaite.» Dans cette
transformation ascétique en autrui ne retrouve-t-on pas aussi
l'incessant va-et-vient de la mort à l'intérieur des cellules
de Locus Solus? Roussel se faisait mort sans doute pour imiter cette
vie autre qui vivait dans les autres; et inversement en replaçant
les autres en soi-même, il leur imposait la rigidité du
cadavre: geste suicide et meurtrier de l'imitation qui rappelle combien
la mort est présente dans l'oeuvre par le jeu des dédoublements
et des répétitions du langage.
-Mais en tout ceci, entre ces textes et ces conduites, qu'y a-t-il d'autre
que des ressemblances? D'où viennent ces formes? De quelle terre
montent
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elles? En quel lieu sommes-nous pour les percevoir (celles-ci et non
pas d'autres), sûrs de ne pas nous tromper? Une trace, enfoncée
dans un langage littéraire, là dans un geste, quelle signification
peut-elle avoir, alors que par définition l'oeuvre n'a pas le
même sens que le propos quotidien?
-Aucune en effet. Il n'y a pas de système commun à l'existence
et au langage; pour une raison simple, c'est que le langage, et lui
seul, forme le système de l'existence. C'est lui avec l'espace
qu'il dessine, qui constitue le lieu des formes. Voici un exemple: Roussel,
vous le savez, s'il offrait la mort dans une parenthèse vitrée
cachait volontiers le secret de la naissance au Coeur d'un labyrinthe.
Ecoutez maintenant ce qu'il disait à Janet: «Que l'on pratique
des actes prohibés dans des cabinets particuliers sachant que
c'est défendu, que l'on s'expose à des punitions, du moins
au mépris des personnes respectables, c'est parfait. Mais que
l'on puisse voir des nudités, que l'on puisse voir des jouissances
sexuelles simplement en regardant un spectacle public sans danger de
punition, avec l'agrément des parents et en prétendant
rester chaste, c'est inadmissible. Tout ce qui touche à l'amour
doit rester chose défendue, peu accessible.» Entre ces
propos et les naissances secrètement éclatantes de l'Etoile
au Front, une parenté semble se dessiner. Je suis d'accord qu'il
ne faut pas la prendre comme elle se donne au premier regard. Mais au
fond de l'oeuvre, ou plutôt au fond de l'expérience du
langage telle que l'a faite Roussel, on voit
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s'ouvrir un espace où la Naissance est retranchée, accroc
unique et illégitime, mais aussi bien répétition
qui anticipe toujours sur elle-même; par rapport à la mort
elle est dans une position de miroir; elle en donne avant la vie une
échéance à répéter, mais pour longtemps
secrète; elle est le labyrinthe du temps replié sur soi,
et son invisible Éclat ne brille pour personne en ce Coeur noir.
C'est pourquoi la naissance est à la fois hors langage et au
bout du langage. Les mots lentement remontent vers elle; mais peuvent-ils
jamais l'atteindre, eux qui sont toujours répétition,
elle qui est toujours commencement? Et quand ils croient l'atteindre,
qu'apportent-ils en cette plage vide, sinon ce qui s'offre à
la répétition, c'est-à-dire la vie réitérée
dans la mort? Exclue de la possibilité fondamentale du langage,
la naissance doit l'être aussi des signes quotidiens.
-Ce n'est donc pas le thème d'une sexualité soigneusement
enfermée dans un rituel qui est à l'origine de tous ces
labyrinthes de naissance si fréquents dans l'oeuvre ?
-C'est plutôt le rapport d'un langage doublant et dédoublé
avec le matin dans sa pure origine. La naissance est un lieu inaccessible
parce que la répétition du langage cherche toujours vers
elle une voie de retour. Cet «enlabyrinthement» de l'origine
n'est pas plus un effet visible de la maladie (mécanisme de défense
contre la sexualité) que l'expression voilée d'un savoir
ésotérique (cacher la manière dont les corps peuvent
naître les uns des autres); il est une
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expérience radicale du langage qui annonce qu'il n'est jamais
contemporain de son soleil d'origine.
-Par cette expérience qu'entendez-vous? Les sensations pathologiques
de Roussel ou le noyau de son oeuvre? Ou les deux à la fois,
en un même mot douteux?
-Une troisième sans doute. Le langage n'est-il pas entre la folie
et l'oeuvre, le lieu vide et plein, invisible et inévitable,
de leur mutuelle exclusion? Dans la première oeuvre de Rousselle
langage s'offre comme un soleil: il donne des choses au regard et comme
à portée de la main, mais dans une visibilité si
éclatante qu'elle cache ce qu'elle a à montrer, sépare
d'une mince couche de nuit l'apparence et la vérité, le
masque et le visage; le langage comme le soleil c'est cet éclat
qui coupe, décolle la surface de carton, et annonce que ce qu'il
dit, c'est ce double, ce pur et simple double... Cruauté de ce
langage solaire qui au lieu d'être la sphère parfaite d'un
monde illuminé fend les choses pour y instaurer la nuit. C'est
dans ce langage que la Doublure trouve son espace. Or à cette
époque, la sensation pathologique est celle d'un globe intérieur,
merveilleusement lumineux et qui cherche à se répandre
sur le monde; il faut le conserver en son volume premier de peur que
ses rayons n'aillent se perdre jusqu'au fond de la Chine: Roussel s'enfermait
dans une chambre dont il tenait les rideaux soigneusement tirés.
Le langage trace la ligne de partage entre deux figures contraires:
ici le soleil retenu risque de se perdre dans la nuit extérieure,
là le soleil
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libre suscite sous chaque surface un petit lac de nuit mobile et inquiétant.
Ces deux profils opposés font naître comme d'une même
nécessité la figure suivante: celle du soleil enfermé.
Enfermé pour qu'il ne se perde pas; enfermé pour qu'il
ne dédouble plus les choses, mais qu'il les offre sur fond de
sa propre luminosité: c'est le soleil-langage que retient prisonnier
la lentille de la Vue, enveloppant dans son aquarium circulaire des
hommes, des mots, des choses, des visages, des dialogues, des pensées,
des gestes, tous offerts sans réticence ni secret; c'est aussi
dans l'ouverture pratiquée à l'intérieur d'une
phrase unique et dédoublée, le microcosme calme des histoires
circulaires. Mais cette période, dans l'oeuvre, du soleil domestiqué,
«mis en boîte», ouvert à volonté et
visible jusqu'en son Coeur pour un regard souverain qui le traverse,
c'est pour la maladie la période de la mélancolie, du
soleil perdu, de la persécution. Avec les Impressions d'Afrique,
le soleil du langage est enfoui dans le secret, mais au Coeur de cette
nuit où il est maintenu, il devient merveilleusement fécond,
faisant naître au-dessus de lui-même, dans la lumière
du jardin en fête, des machines et des cadavres automates, des
inventions inouïes et de soigneuses imitations; pendant ce temps,
la vie le promet comme un imminent au-delà. Ainsi, l'oeuvre et
la maladie tournent autour de leur incompatibilité qui les lie.
-Il ne vous reste plus qu'à voir en cette exclusion un mécanisme
de compensation (l'oeuvre chargée de résoudre dans l'imaginaire
les problèmes posés dans
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et par la maladie), et nous voici ramenés à Janet, puis
à d'autres, moindres.
-A moins qu'on n'y voie une incompatibilité essentielle, le creux
central que rien jamais ne pourra combler. C'est de ce vide aussi qu'Artaud
voulait s'approcher, dans son oeuvre, mais dont il ne cessait d'être
écarté: écarté par lui de son oeuvre, mais
aussi de lui par son oeuvre; et vers cette ruine médullaire,
il lançait sans cesse son langage, creusant une oeuvre qui est
absence d'oeuvre. Ce vide pour Roussel, c'est paradoxalement le soleil:
un soleil qui est là mais ne peut être rejoint; qui brille
mais dont tous les rayons sont recueillis dans sa sphère; qui
éblouit mais que le regard peut traverser; du fond de ce soleil
montent les mots, mais ces mots le recouvrent et le cachent; il est
unique et il est double, et deux fois double puisqu'il est son propre
miroir, et son envers nocturne.
-Mais que peut être ce creux solaire, sinon la négation
de la folie par l'oeuvre? Et de l'oeuvre par la folie? Leur mutuelle
exclusion et sur mode bien plus radical que le jeu admis par vous à
l'intérieur d'une expérience unique?
-Ce creux solaire n'est ni la condition psychologique de l'oeuvre (idée
qui n'a pas de sens) ni un thème qui lui serait commun avec la
maladie. Il est l'espace du langage de Roussel, le vide d'où
il parle, l'absence par laquelle l'oeuvre et la folie communiquent et
s'excluent. Et ce vide je ne l'entends point par métaphore: il
s'agit de la carence des mots qui sont moins nombreux que les choses
qu'ils désignent,
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et doivent à cette économie de vouloir dire quelque chose.
Si le langage était aussi riche que l'être, il serait le
double inutile et muet des choses; il n'existerait pas. Et pourtant
sans nom pour les nommer, les choses resteraient dans la nuit. Cette
lacune illuminante du langage, Roussel l'a éprouvée jusqu'à
l'angoisse, jusqu'à l'obsession, si l'on veut. Il fallait en
tout cas des formes bien singulières d'expérience (bien
«déviantes», c'est-à-dire déroutantes)
pour mettre au jour ce fait linguistique nu : que le langage ne parle
qu'à partir d'un manque qui lui est essentiel. De ce manque,
on éprouve le «jeu» -aux deux sens du terme -dans
le fait (limite et principe à la fois) que le même mot
peut dire deux choses différentes et que la même phrase
répétée peut avoir un autre sens. De là
découle tout le vide proliférant du langage, sa possibilité
de dire les choses -toutes choses -, de les amener à leur être
lumineux, de produire au soleil leur muette vérité, de
les «démasquer» ; mais de là découle
aussi son pouvoir de faire naître par simple répétition
de lui-même des choses jamais dites, ni entendues, ni vues. Misère
et fête du Signifiant, angoisse devant trop et trop peu de signes.
Le soleil de Roussel qui est toujours là et toujours «en
défaut», qui risque de s'épuiser au-dehors, mais
qui aussi bien brille à l'horizon, c'est le manque constitutif
du langage, c'est la pauvreté, l'irréductible distance
d'où la lumière jaillit indéfiniment; et par là,
en cet écart essentiel, où le langage est appelé
fatalement à se répéter et les choses à
se croiser absurdement,
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la mort fait entendre l'étrange promesse que le langage ne se
répétera plus, mais qu'il pourra sans fin répéter
ce qui n'est plus.
-Et voilà que vous ramenez toute l'Oeuvre à l'unité
d'une «angoisse» devant le langage, à une figure
timidement psychologique...
-Je dirai plutôt à une «inquiétude»
du langage lui-même. La «déraison» de Roussel,
ses dérisoires jeux de mots, son application d'obsédé,
ses absurdes inventions communiquent sans doute avec la raison de notre
monde. Peut-être un jour s'apercevra-t-on d'une chose importante:
la littérature de l'absurde, dont nous voici enfin et depuis
peu libérés, on a cru à tort qu'elle était
la prise de conscience, lucide et mythologique à la fois, de
notre condition; elle n'était que le versant aveugle et négatif
d'une expérience qui affleure de nos jours, nous apprenant que
ce n'est pas le «sens» qui manque, mais les signes, qui
ne signifient pourtant que par ce manque. Dans le jeu brouillé
de l'existence et de l'histoire, nous découvrons simplement la
loi générale du Jeu des Signes, dans lequel se poursuit
notre raisonnable histoire. On voit les choses, parce que les mots font
défaut; la lumière de leur être c'est le cratère
enflammé où le langage s'effondre. Les choses, les mots,
le regard et la mort, le soleil et le langage forment une figure unique,
serrée, cohérente, celle-là même que nous
sommes. Roussel en a défini, en quelque sorte, la géométrie.
Il a ouvert au langage littéraire un étrange espace, qu'on
pourrait dire linguistique, s'il n'en était
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l'image renversée, l'utilisation rêveuse, enchantée
et mythique. Si on détache l'oeuvre de Roussel de cet espace
(qui est le nôtre) on ne peut plus y reconnaître que les
merveilles hasardeuses de l'absurde, ou les fioritures baroques d'un
langage ésotérique, qui voudrait dire «autre chose».
Si on l'y replace, au contraire, Roussel apparaît tel qu'il s'est
défini lui-même: l'inventeur d'un langage qui ne dit que
soi, d'un langage absolument simple dans son être redoublé,
d'un langage du langage, enfermant son propre soleil dans sa défaillance
souveraine et centrale. Cette invention, nous devons à Michel
Leiris de ne l'avoir point perdue, puisque deux fois il l'a transmise,
dans le souvenir maintenu de Roussel, et dans cette Règle du
Jeu si profondément parente des Impressions et de Locus Solus.
Mais sans doute fallait-il aussi que de toutes parts s'annonce dans
notre culture une expérience qui avant tout langage s'inquiète
et s'anime, s'étouffe et reprend vie de la merveilleuse carence
des Signes. L'angoisse du signifiant, c'est cela qui fait de la souffrance
de Roussel la solitaire mise au jour de ce qu'il y a de plus proche
dans notre langage à nous. Qui fait de la maladie de cet homme
notre problème. Et qui nous permet de parler de lui à
partir de son propre langage.
-Ainsi vous croyez-vous justifié d'avoir, pendant tant de pages...