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CHAPITRE X

Les sciences humaines


1. LE TRIÈDRE DES SAVOIRS

Le mode d’être de l’homme tel qu’il s’est constitué dans la pensée moderne lui permet de jouer deux rôles: il est à la fois au fondement de toutes les positivités et présent, d’une façon qu’on ne peut même pas dire privilégiée, dans l’élément des choses empiriques. Ce fait-il ne s’agit point là de l’essence en général de l’homme, mais purement et simplement de cet a priori historique, qui depuis le XIXe siècle, sert de sol presque évident à notre pensée ­ ce fait est sans doute décisif pour le statut à donner aux «sciences humaines», à ce corps de connaissances (mais ce mot même est peut-être trop fort: disons, pour être plus neutre encore, à cet ensemble de discours) qui prend pour objet l’homme en ce qu’il a d empirique.
La première chose à constater, c’est que les sciences humaines n’ont pas reçu en héritage un certain domaine déjà dessiné, arpenté peut-être en son ensemble, mais laissé en friche, et qu’elles auraient eu pour tâche d’élaborer avec des concepts enfin scientifiques et des méthodes positives; le XVIIIe siècle ne leur a pas transmis sous le nom d’homme ou de nature humaine un espace circonscrit de l’extérieur, mais encore vide, que leur rôle eût été ensuite de couvrir et d’analyser. Le champ épistémologique que parcourent les sciences humaines n’a pas été prescrit à l’avance: nulle philosophie, nulle option politique ou morale, nulle science empirique quelle qu’elle soit, nulle observation du corps humain, nulle analyse de la sensation, de l’imagination ou des passions n’a jamais, au XVIIe et au XVIIIe siècle, rencontré quelque chose comme l’homme; car l’homme n’existait pas (non plus que la vie, le langage et le travail); et les sciences humaines ne sont pas apparues lorsque,

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sous l’effet de quelque rationalisme pressant, de quelque problème scientifique non résolu, de quelque intérêt pratique, on s’est décidé à faire passer l’homme (bon gré, mal gré, et avec plus ou moins de succès) da côté des objets scientifiques ­ au nombre desquels il n’est peut-être pas prouvé encore qu’on puisse absolument le ranger; elles sont apparues du jour où l’homme s’est constitué dans la culture occidentale à la fois comme ce qu’il faut penser et ce qu’il y a à savoir. Il ne fait pas de doute, certes, que l’émergence historique de chacune des sciences humaines se soit faite à l’occasion d’un problème, d’une exigence, d’un obstacle d’ordre théorique ou pratique; il a certainement fallu les nouvelles normes que la société industrielle a imposées aux individus pour que, lentement, au cours du XIXe siècle, la psychologie se constitue comme science; il a aussi fallu sans doute les menaces qui depuis la Révolution ont pesé sur les équilibres sociaux, et sur celui-là même qui avait instauré la bourgeoisie, pour qu’apparaisse une réflexion de type sociologique. Mais si ces références peuvent bien expliquer pourquoi c’est bien en telle circonstance déterminée et pour répondre à telle question précise que ces sciences se sont articulées; leur possibilité intrinsèque, le fait nu que, pour la première fois depuis qu’il existe des êtres humains et qui vivent en société, l’homme, isolé ou en groupe, soit devenu objet de science, ­ cela ne peut pas être considéré ni traité comme un phénomène d’opinion: c’est un événement dans l’ordre du savoir. Et cet événement s’est lui-même produit dans une redistribution générale de l’épistémè: lorsque, quittant l’espace de la représentation, les êtres vivants se sont logés dans la profondeur spécifique de la vie, les richesses dans la poussée progressive des formes de la production, les mots dans le devenir des langages Il était bien nécessaire dans ces conditions que la connaissance de l’homme apparaisse, en sa visée scientifique, comme contemporaine et de même grain que la biologie, l’économie et la philologie si bien qu’on a vu en elle, tout naturellement, un des progrès les plus décisifs faits, dans l’histoire de la culture européenne, par la rationalité empirique Mais puisqu’en même temps la théorie générale de la représentation disparaissait et que s’imposait en retour la nécessité d’interroger l’être de l’homme comme fondement de toutes les positivités, un déséquilibre ne pouvait pas manquer de se produire: l’homme devenait ce à partir de quoi toute connaissance pouvait être constituée en son évidence immédiate et non problématisée; il devenait, a fortiori, ce qui autorise la mise en question de toute connaissance de l’homme De là cette double et inévitable

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contestation: celle qui forme le perpétuel débat entre les sciences de l’homme et les sciences tout court, les premières ayant la prétention invincible de fonder les secondes, qui sans cesse sont obligées de chercher leur propre fondement, la justification de leur méthode et la purification de leur histoire, contre le «psychologisme», contre le «sociologisme», contre l'«historicisme»; et celle qui forme le perpétuel débat entre la philosophie qui objecte aux sciences humaines la naïveté avec laquelle elles essaient de se fonder elles-mêmes, et ces sciences humaines qui revendiquent comme leur objet propre ce qui aurait constitué jadis le domaine de la philosophie.
Mais que toutes ces constatations soient nécessaires, cela ne veut pas dire qu’elles se développent dans l’élément de la pure contradiction; leur existence, leur inlassable répétition depuis plus d’un siècle n’indiquent pas la permanence d’un problème indéfiniment ouvert; elles renvoient à une disposition épistémologique précise et fort bien déterminée dans l’histoire. A l’époque classique, depuis le projet d’une analyse de la représentation jusqu’au thème de la mathesis universalis, le champ du savoir était parfaitement homogène: toute connaissance, quelle qu’elle fût, procédait aux mises en ordre par l’établissement des différences et définissait les différences par l’instauration d’un ordre: ceci était vrai pour les mathématiques, vrai aussi pour les taxinomies (au sens large) et les sciences de la nature; mais vrai également pour toutes ces connaissances approximatives, imparfaites et pour une grande part spontanées qui sont à l’oeuvre dans la construction du moindre discours ou dans les processus quotidiens de l’échange; c’était vrai enfin pour la pensée philosophique et ces longues chaînes ordonnées que les Idéologues, non moins que Descartes ou Spinoza, mais sur un autre mode, ont voulu établir pour mener nécessairement des idées les plus simples et les plus évidentes jusqu’aux vérités les plus composées. Mais à partir du XIXe siècle le champ épistémologique se morcelle, où plutôt il éclate dans des directions différentes. On échappe difficilement au prestige des classifications et des hiérarchies linéaires à la manière de Comte; mais chercher à aligner tous les savoirs modernes à partir de mathématiques, c’est soumettre au seul point de vue de l’objectivité de la connaissance, la question de la positivité des savoirs, de leur mode d’être, de leur enracinement dans ces conditions de possibilité qui leur donne, dans l’histoire, à la fois leur objet et leur forme
Interrogé à ce niveau archéologique, le champ de l’épistémè moderne ne s’ordonne pas à l’idéal d’une mathématisation parfaite, et il ne déroule pas à partir de la pureté formelle une

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longue suite de connaissances descendantes de plus en plus chargées d’empiricité. Il faut plutôt se représenter le domaine de l’épistémè moderne comme un espace volumineux et ouvert selon trois dimensions. Sur l’une d’entre elles, on situerait les sciences mathématiques et physiques, pour lesquelles l’ordre est toujours un enchaînement déductif et linéaire de propositions évidentes ou vérifiées; il y aurait, dans une autre dimension, des sciences (comme celles du langage, de la vie, de la production et de la distribution des richesses) qui procèdent à la mise en rapport d’éléments discontinus mais analogues, si bien qu’elles peuvent établir entre eux des relations causales et des constantes de structure. Ces deux premières dimensions définissent entre elles un plan commun: celui qui peut apparaître, selon le sens dans lequel on le parcourt, comme champ d’application des mathématiques à ces sciences empiriques, ou domaine du mathématisable dans la linguistique, la biologie et l’économie. Quant à la troisième dimension ce serait celle de la réflexion philosophique qui se développe comme pensée du Même; avec la dimension de la linguistique, de la biologie et de l’économie, elle dessine un plan commun: là peuvent apparaître et sont en effet apparues les diverses philosophies de la vie, de l’homme aliéné, des formes symboliques (lorsqu’on transpose à la philosophie les concepts et les problèmes qui sont nés dans différents domaines empiriques); mais là aussi sont apparues, si on interroge d’un point de vue radicalement philosophique le fondement de ces empiricités, des ontologies régionales qui essaient de définir ce que sont, en leur être propre, la vie, le travail et le langage; enfin la dimension philosophique définit avec celle des disciplines mathématiques un plan commun: celui de la formalisation de la pensée.
De ce trièdre épistémologique, les sciences humaines sont exclues, en ce sens du moins qu’on ne peut les trouver sur aucune des dimensions ni à la surface d’aucun des plans ainsi dessinés. Mais on peut dire aussi bien qu’elles sont incluses par lui, car c’est dans l’interstice de ces savoirs, plus exactement dans le volume défini par leurs trois dimensions qu’elles trouvent leur place. Cette situation (en un sens mineure, en un autre privilégiée) les met en rapport avec toutes les autres formes de savoir: elles ont le projet, plus ou moins différé, mais constant, de se donner ou en tout cas d’utiliser, à un niveau ou à un autre, une formalisation mathématique; elles procèdent selon des modèles ou des concepts qui sont empruntés à la biologie, à l’économie et aux sciences du langage; elles s’adressent enfin à ce mode d’être de l’homme que la philosophie cherche à penser au niveau de la finitude radicale, tandis qu’elles-mêmes

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veulent en parcourir les manifestations empiriques. C’est peut-être cette répartition en nuage dans un espace à trois dimensions qui rend les sciences humaines si difficiles à situer, qui donne son irréductible précarité à leur localisation dans le domaine épistémologique, qui les fait apparaître à la fois périlleuses et en péril. Périlleuses, car elles représentent pour tous les autres savoirs comme un danger permanent: certes, ni les sciences déductives, ni les sciences empiriques, ni la réflexion philosophique ne risquent, ­ si elles demeurent dans leur dimension propre, de «passer» aux sciences humaines ou de se charger de leur impureté; mais on sait quelles difficultés, parfois, rencontre l’établissement de ces plans intermédiaires qui unissent les unes aux autres les trois dimensions de l’espace épistémologique; c’est que la moindre déviation par rapport à ces plans rigoureux, fait tomber la pensée dans le domaine investi par les sciences humaines: de là le danger du «psychologisme», du «sociologisme» ­ de ce qu’on pourrait appeler d’un mot l’«anthropologisme» ­ qui devient menaçant dès que par exemple on ne réfléchit pas correctement les rapports de la pensée et de la formalisation, ou dès qu’on n’analyse pas comme il faut les modes d’être de la vie, du travail et du langage. L’«anthropologisation» est de nos jours le grand danger intérieur du savoir. On croit facilement que l’homme s’est affranchi de lui-même depuis qu’il a découvert qu’il n’était ni au centre de la création, ni au milieu de l’espace, ni peut-être même au sommet et à la fin dernière de la vie; mais si l’homme n’est plus souverain au royaume du monde, s’il ne règne plus au mitan de l ‘être, les «sciences humaines» sont de dangereux intermédiaires dans l’espace du savoir. Mais à dire vrai cette posture même les voue à une instabilité essentielle Ce qui explique la difficulté des «sciences humaines», leur précarité, leur incertitude comme sciences, leur dangereuse familiarité avec la philosophie, leur appui mal défini sur d’autres domaines du savoir, leur caractère toujours second et dérivé, mais leur prétention à l’universel, ce n’est pas, comme on le dit souvent, l’extrême densité de leur objet; ce n’est pas le statut métaphysique, ou l’ineffaçable transcendance de cet homme dont elles parlent, mais bien la complexité de la configuration épistémologique où elles se trouvent placées, leur rapport constant avec trois dimensions qui leur donne leur espace.

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II. LA FORME DES SCIENCES HUMAINES

Il faut esquisser maintenant la forme de cette positivité. D’ordinaire, on essaie de la définir en fonction des mathématiques: soit qu’on cherche à l’en approcher au plus près, en faisant l’inventaire de tout ce qui dans les sciences de l’homme est mathématisable, et en supposant que tout ce qui n’est pas susceptible d’une pareille formalisation n’a pas encore reçu sa positivité scientifique; soit qu’on essaie au contraire de distinguer avec soin le domaine du mathématisable, et cet autre qui lui serait irréductible, parce qu’il serait le lieu de l’interprétation, parce qu’on y appliquerait surtout les méthodes de la compréhension, parce qu’il se trouverait resserré autour du pôle clinique du savoir. De pareilles analyses ne sont pas seulement lassantes parce qu’elles sont usées"nais d’abord parce qu’elles manquent de pertinence. Certes, il n’y a pas de doute que cette forme de savoir empirique qui s’applique à l’homme (et que, pour obéir à la convention, on peut encore appeler «sciences humaines» avant même de savoir en quel sens et dans quelles limites on peut les dire «sciences») a rapport aux mathématiques: comme tout autre domaine du savoir, elles peuvent, sous certaines conditions se servir de l’outil mathématique; quelques-unes de leurs démarches, plusieurs de leurs résultats peuvent être formalisés. Il est à coup sur de première importance de connaître ces outils, de pouvoir pratiquer ces formalisations, de définir les niveaux auxquels elles peuvent être accomplies; il est sans doute intéressant pour l’histoire de savoir comment Condorcet a pu appliquer le calcul des probabilités à la politique, comment Fechner a défini le rapport logarithmique entre la croissance de la sensation et celle de l’excitation, comment les psychologues contemporains se servent de la théorie de l’information pour comprendre les phénomènes de l’apprentissage. Mais malgré la spécificité des problèmes posés, il est peu probable que le rapport aux mathématiques (les possibilités de mathématisation, ou la résistance à tous les efforts de formalisation) soit constitutif des sciences humaines en leur positivité singulière. Et ceci pour deux raisons: parce que, pour l’essentiel, ces problèmes leur sont communs avec bien d’autres disciplines (comme la biologie, la génétique) même s’ils ne sont pas ici et là identiquement les mêmes; et surtout parce que l’analyse archéologique n’a pas décelé,

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dans l’a priori historique des sciences de l’homme, une forme nouvelle de mathématiques ou une brusque avancée de celles-ci dans le domaine de l’humain, mais beaucoup plutôt une sorte de retrait de la mathesis, une dissociation de son champ unitaire, et la libération, par rapport à l’ordre linéaire des plus petites différences possibles, d’organisations empiriques comme la vie, le langage, et le travail. En ce sens l’apparition de l’homme et la constitution des sciences humaines (ne fût-ce que sous la forme d’un projet) seraient corrélatives d’une sorte de «dé-mathématisation». On dira sans doute que cette dissociation d’un savoir conçu en son entier comme mathesis n’était pas un recul des mathématiques, pour la bonne raison que ce savoir n’avait jamais mené (sauf en astronomie et sur certains points de physique) à une mathématisation effective; en disparaissant, il libérait plutôt la nature et tout le champ des empiricités pour une application, à chaque instant limitée et contrôlée, des mathématiques; les premiers grands progrès de la physique mathématique, les premières utilisations massives du calcul des probabilités ne datent-elles pas du moment oh on a renoncé à constituer immédiatement une science générale des ordres non quantifiables? On ne peut nier en effet que la renonciation à une mathesis (au moins provisoirement) a permis, en certains domaines du savoir, de lever l’obstacle de la qualité, et d’appliquer l’outil mathématique là où il n’avait pas encore pénétré. Mais si, au niveau de la physique, la dissociation du projet de mathesis n’a fait qu’une seule et même chose avec la découverte de nouvelles applications des mathématiques, il n’en a pas été de même dans tous les domaines: la biologie, par exemple, s’est constituée, hors d’une science des ordres qualitatifs, comme analyse des rapports entre les organes et les fonctions, étude des structures et des équilibres, recherches sur leur formation et leur développement dans l’histoire des individus ou des espèces; tout cela n’a pas empêché la biologie d’utiliser les mathématiques et celles-ci de pouvoir s’appliquer bien plus largement que par le passé à la biologie. Mais ce n’est pas dans son rapport aux mathématiques que la biologie a pris son autonomie et a défini sa positivité. Il en a été de même pour les sciences humaines: c’est le retrait de la mathesis, et non l’avance des mathématiques qui a permis à l’homme de se constituer comme objet de savoir; c’est l’enveloppement sur eux-mêmes du travail, de la vie, et du langage qui a prescrit de l’extérieur l’apparition de ce nouveau domaine; et c’est l’apparition de cet être empirico-transcendantal, de cet être dont la pensée est indéfiniment tramée avec l’impensé, de cet être toujours séparé d’une origine qui lui est promise dans

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l’immédiat du retour, ­ c’est cette apparition qui donne aux sciences humaines leur allure singulière. Là encore, comme dans d’autres disciplines, il se peut bien que l’application des mathématiques ait été facilitée (et le soit toujours davantage) par toutes les modifications qui se sont produites, au début du XIXe siècle, dans le savoir occidental. Mais imaginer que les sciences humaines ont défini leur projet le plus radical et ont inauguré leur histoire positive le jour où on a voulu appliquer le calcul des probabilités aux phénomènes de l’opinion politique et utiliser des logarithmes pour mesurer l’intensité croissante des sensations, c’est prendre un contre-effet de surface pour l’événement fondamental
En d’autres termes, parmi les trois dimensions qui ouvrent aux sciences humaines leur espace propre et leur ménagent le volume où elles forment masse, celle des mathématiques est peut-être la moins problématique; c’est avec elle en tout cas que les sciences humaines entretiennent les rapports les plus clairs, les plus sereins, et en quelque sorte les plus transparents: aussi bien le recours aux mathématiques, sous une forme ou sous une autre, a-t-il toujours été la manière la plus simple de prêter au savoir positif sur l’homme, un style, une forme, une justification scientifiques. En revanche, les difficultés les plus fondamentales, celles qui permettent de définir au mieux ce que sont, en leur essence, les sciences humaines, se logent du côté des deux autres dimensions du savoir: celle où se déploie l’analytique de la finitude, et celle au long de laquelle se répartissent les sciences empiriques qui prennent pour objet le langage, la vie et le travail.
Les sciences humaines en effet s’adressent à l’homme dans la mesure où il vit, où il parle, où il produit. C’est comme être vivant qu’il croît, qu’il a des fonctions et des besoins, qu’il voit s’ouvrir un espace dont il noue en lui-même les coordonnées mobiles; d’une façon générale, son existence corporelle l’entrecroise de part en part avec le vivant; produisant des objets et des outils, échangeant ce dont il a besoin, organisant tout un réseau de circulation au long duquel court ce qu’il peut consommer et où lui-même se trouve défini comme un relais, il apparaît en son existence immédiatement enchevêtré aux autres; enfin parce qu’il a un langage, il peut se constituer tout un univers symbolique, à l’intérieur duquel il a rapport à son passé, aux choses, à autrui, à partir duquel il peut également bâtir quelque chose comme un savoir (singulièrement ce savoir qu’il a de lui-même et dont les sciences humaines dessinent une des formes possibles). On peut donc fixer le site des sciences de l’homme dans le voisinage, aux frontières

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immédiates et sur toute la longueur de ces sciences où il est question de la vie, du travail et du langage. Celles-ci ne viennent elles pas justement de se former à l’époque où pour la première fois l’homme s’offre à la possibilité d’un savoir positif? Pourtant ni la biologie, ni l’économie, ni la philologie ne doivent être prises pour les premières des sciences humaines ni pour les plus fondamentales. On le reconnaît sans mal pour la biologie qui s’adresse à bien d’autres vivants que l’homme; on a plus de difficultés à l’admettre pour l’économie ou la philologie qui ont pour domaine propre et exclusif des activités spécifiques de l’homme. Mais on ne se demande pas pourquoi la biologie ou la physiologie humaines, pourquoi l’anatomie des centres corticaux du langage ne peuvent en aucune manière être considérées comme des sciences de l’homme. C’est que l’objet de celles-ci ne se donne jamais sur le mode d’être d’un fonctionnement biologique (ni même de sa forme singulière et comme de son prolongement en l’homme); il en est plutôt l’envers, la marque en creux; il commence là où s’arrête, non pas l’action ou les effets, mais l ‘être propre de ce fonctionnement, ­ là où se libèrent des représentations, vraies ou fausses, claires ou obscures, parfaitement conscientes ou engagées dans la profondeur de quelque somnolence, observables directement ou indirectement, offertes en ce que l’homme énonce lui-même, ou repérables seulement de l’extérieur; la recherche des liaisons intracorticales entre les différents centres d’intégration du langage (auditifs, visuels, moteurs) ne relève pas des sciences humaines; mais celles-ci trouveront leur espace de jeu dès qu’on interrogera cet espace de mots, cette présence ou cet oubli de leur sens, cet écart entre ce qu’on veut dire et l’articulation où cette visée s’investit, dont le sujet n’a peut-être pas conscience, mais qui n’auraient aucun mode d’être assignable, si ce même sujet n’avait des représentations.
D’une façon plus générale, l’homme pour les sciences humaines, ce n’est pas ce vivant qui a une forme bien particulière (une physiologie assez spéciale et une autonomie à peu près unique);c’est ce vivant qui de l’intérieur de la vie à laquelle il appartient de fond en comble et par laquelle il est traversé en tout son être, constitue des représentations grâce auxquelles il vit, et à partir desquelles il détient cette étrange capacité de pouvoir se représenter justement la vie. De même, l’homme a beau être au monde, sinon la seule espèce qui travaille, du moins celle chez qui la production, la distribution, la consommation des biens ont pris tant d’importance et reçu des formes si multiples et si différenciées, l’économie n’est pas pour cela une science humaine. On dira peut-être qu’elle a

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recours pour définir des lois qui sont pourtant intérieures aux mécanismes de la production (comme l’accumulation du capital ou les rapports entre le taux des salaires et les prix de revient) à des comportements humains, et une représentation qui le fondent (l’intérêt, la recherche du profit maximum, la tendance à l’épargne); mais ce faisant, elle utilise les représentations comme réquisit d’un fonctionnement (qui passe, en effet, par une activité humaine explicite); en revanche il n’y aura science de l’homme que si on s’adresse à la manière dont les individus ou les groupes se représentent leurs partenaires, dans la production et dans l’échange, le mode sur lequel ils éclairent ou ignorent ou masquent ce fonctionnement et la position qu’ils y occupent, la façon dont ils se représentent la société où il a lieu, la manière dont ils se sentent intégrés à elle ou isolés, dépendants, soumis ou libres; l’objet des sciences humaines n’est pas cet homme qui depuis l’aurore du monde, ou le premier cri de son âge d’or est voué au travail; c’est cet être qui, de l’intérieur des formes de la production par lesquelles toute son existence est commandée, forme la représentation de ces besoins, de la société par laquelle, avec laquelle ou contre laquelle il les satisfait, si bien qu’à partir de là il peut finalement se donner la représentation de l’économie elle-même Quant au langage, il en est de même: bien que l’homme soit au monde le seul être qui parle, ce n’est point science humaine que de connaître les mutations phonétiques, la parenté des langues, la loi des glissements sémantiques; en revanche, on pourra parler de science humaine dès qu’on cherchera à définir la manière dont les individus ou les groupes se représentent les mots, utilisent leur forme et leur sens, composent des discours réels, montrent et cachent en eux ce qu’ils pensent, disent, à leur insu peut-être, plus ou moins qu’ils ne veulent, laissent en tout cas, de ces pensées, une masse de traces verbales qu’il faut déchiffrer et restituer autant que possible à leur vivacité représentative. L’objet des sciences humaines, ce n’est donc pas le langage (parlé pourtant par les seuls hommes), c’est cet être qui, de l’intérieur du langage par lequel il est entouré, se représente, en parlant, le sens des mots ou des propositions qu’il énonce, et se donne finalement la représentation du langage lui-même
On voit que les sciences humaines ne sont pas analyse de ce que l’homme est par nature; mais plutôt analyse qui s’étend entre ce qu’est l’homme en sa positivité (être vivant, travaillant, parlant) et ce qui permet à ce même être de savoir (ou de chercher à savoir) ce que c’est que la vie, en quoi consistent l’essence du travail et ses lois, et de quelle manière il peut parler.

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Les sciences humaines occupent donc cette distance qui sépare (non sans les unir) la biologie, l’économie, la philologie, de ce qui leur donne possibilité dans l’être même de l’homme. On aurait donc tort de faire des sciences humaines le prolongement, intériorisé dans l’espèce humaine, dans son organisme complexe, dans sa conduite et dans sa conscience, des mécanismes biologiques; non moins tort de placer à l’intérieur des sciences humaines la science de l’économie et du langage (dont l’irréductibilité aux sciences humaines est manifestée par l’effort pour constituer une économie et une linguistique pures). En fait, les sciences humaines ne sont pas plus à l’intérieur de ces sciences qu’elles ne les intériorisent en les infléchissant vers la subjectivité de l’homme; si elles les reprennent dans la dimension de la représentation, c’est plutôt en les ressaissisant sur leur versant extérieur, en les laissant à leur opacité, en accueillant comme choses les mécanismes et les fonctionnements qu’elles isolent, en interrogeant ceux-ci non pas en ce qu’ils sont, mais en ce qu’ils cessent d’être quand s’ouvre l’espace de la représentation; et à partir de là elles montrent comment peut naître et se déployer une représentation de ce qu’ils sont. Elles reconduisent subrepticement les sciences de la vie, du travail et du langage du côté de cette analytique de la finitude qui montre comment l’homme peut avoir affaire en son être à ces choses qu’il connaît et connaître ces choses qui déterminent, dans la positivité, son mode d’être. Mais ce que l’analytique requiert dans l’intériorité ou du moins tans l’appartenance profonde d’un être qui ne doit sa finitude qu’à lui-même, les sciences humaines le développent dans l’extériorité de la connaissance C’est pourquoi le propre des sciences humaines, ce n’est pas la visée d’un certain contenu (cet objet singulier qu’est l’être humain) ( c’est beaucoup plutôt un caractère purement formel: le simple fait qu’elles sont, par rapport aux sciences où l’être humain est donné comme objet (exclusif pour l’économie et la philologie, ou partiel pour la biologie), dans une position de redoublement, et que ce redoublement peut valoir a fortiori pour elles-mêmes.
Cette position est rendue sensible à deux niveaux: les sciences humaines ne traitent pas la vie, le travail et le langage de l’homme dans la plus grande transparence où ils peuvent se donner, mais dans cette couche des conduites, des comportements, des attitudes, des gestes déjà faits, des phrases déjà prononcées ou écrites, à l’intérieur de laquelle ils ont été donnés par avance une première fois à ceux qui agissent, se conduisent, échangent, travaillent et parlent; à un autre niveau (c’est toujours la même propriété formelle,

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mais développée jusqu’en son point extrême, et le plus rare), il est toujours possible de traiter en style de sciences humaines (de psychologie, de sociologie, d’histoire des cultures, ou des idées ou des sciences) le fait qu’il y ait pour certains individus ou certaines sociétés quelque chose comme un savoir spéculatif de la vie, de la production, et du langage, ­ à la limite une biologie, une économie et une philologie. Sans doute, n’est-ce là que l’indication d’une possibilité qui est rarement effectuée et n’est peut-être pas susceptible, au niveau des empiricités, d’offrir une grande richesse; mais le fait qu’elle existe comme distance éventuelle, comme espace de recul donné aux sciences humaines par rapport à cela même d’où elles viennent, le fait aussi que ce jeu peut s’appliquer à elles-mêmes (on peut toujours faire les sciences humaines des sciences humaines, la psychologie de la psychologie, la sociologie de la sociologie, etc.) suffisent à montrer leur singulière configuration. Par rapport à la biologie, à l’économie, aux sciences du langage, elles ne sont donc pas en défaut d’exactitude ou de rigueur; elles sont plutôt comme sciences du redoublement, dans une position «métaépistémologique». Encore le préfixe n’est-il peut-être pas très bien choisi: car on ne parle que de méta-langage que s’il s’agit de définir les règles d’interprétation d’un langage premier. Ici les sciences humaines, quand elles redoublent les sciences du langage, du travail et de la vie, quand à leur plus fine pointe elles se redoublent elles-mêmes, ne visent pas à établir un discours formalisé: elles enfoncent au contraire l’homme qu’elles prennent pour objet du côté de la finitude, de la relativité, de la perspective, ­ du côté de l’érosion indéfinie du temps. Il faudrait peut-être mieux parler à leur sujet de position «ana» ou «hypo-épistémologique»( si on affranchissait ce dernier préfixe de ce qu’il peut avoir de péjoratif, il rendrait sans doute bien compte des choses: il ferait comprendre que l’invincible impression de flou, d’inexactitude, d’imprécision que laissent presque toutes les sciences humaines n’est que l’effet de surface de ce qui permet de les définir en leur positivité.
III. LES TROIS MODÈLES

En première approche, on peut dire que le domaine des sciences de l’homme est couvert par trois «sciences», ­ ou plutôt par trois régions épistémologiques, toutes subdivisées à l’intérieur d’elles-mêmes et toutes entrecroisées les unes avec les autres; ces régions sont définies par le triple rapport des

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sciences humaines en général à la biologie, à l’économie, à la philologie. On pourrait admettre ainsi que la «région psychologique» a trouvé son lieu là où l’être vivant, dans le prolongement de ses fonctions, de ses schémas neuro-moteurs, de ses régulations physiologiques, mais aussi dans le suspens qui les interrompt et les limite, s’ouvre à la possibilité de la représentation; de la même façon la «région sociologique» aurait trouvé son lieu là où l’individu travaillant, produisant et consommant, se donne la représentation de la société où s’exerce cette activité, des groupes et des individus entre lesquels elle se répartit, des impératifs, des sanctions, des rites, des fêtes et des croyances par quoi elle est soutenue ou scandée; enfin dans cette région où règnent les lois et les formes d’un langage, mais où cependant elles demeurent au bord d’elles-mêmes, permettant à l’homme d’y faire passer le jeu de ses représentations, là naissent l’étude des littératures et des mythes, l’analyse de toutes les manifestations orales et de tous les documents écrits, bref l’analyse des traces verbales qu’une culture ou un individu peuvent laisser d’eux-mêmes. Cette répartition, bien qu’elle soit très sommaire, n’est sans doute pas trop inexacte Elle laisse pourtant entière deux problèmes fondamentaux: l’un concerne la forme de positivité qui est propre aux sciences humaines (les concepts autour desquels elles s’organisent, le type de rationalité auquel elles se réfèrent et par lequel elles cherchent à se constituer comme savoir); l’autre, leur rapport à la représentation (et ce fait paradoxal que tout en prenant place là seulement où il y a représentation, c’est à des mécanismes, des formes, des processus inconscients, c’est en tout cas aux limites extérieures de la conscience qu’elles s’adressent)
On connaît trop bien les débats auxquels a donné lieu la recherche d’une positivité spécifique dans le champ des sciences humaines: analyse génétique ou structurale? explication ou compréhension? recours à l'«inférieur» ou maintien du déchiffrement au niveau de la lecture? A vrai dire toutes ces discussions théoriques ne sont pas nées et ne se sont pas poursuivies tout au long de l’histoire des sciences humaines parce que celles-ci auraient eu affaire, en l’homme, à un objet si complexe, qu’on n’aurait pas pu encore trouver en sa direction un mode d’accès unique, ou qu’on aurait été contraint d’en utiliser tour à tour plusieurs En fait, ces discussions n’ont pu exister que dans la mesure où la positivité des sciences humaines s’appuie simultanément sur le transfert de trois modèles distincts. Ce transfert n’est pas pour les sciences humaines un phénomène marginal (une sorte de structure d’appui, de détour par une intelligibilité extérieure, de confirmation du côté des

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sciences déjà constituées); ce n’est pas non plus un épisode limité de leur histoire (une crise de formation, à une époque oh elles étaient encore si jeunes qu’elles ne pouvaient se fixer à elles-mêmes leurs concepts et leurs lois). Il s’agit d’un fait ineffaçable, qui est lié, pour toujours, à leur disposition propre dans l’espace épistémologique. On doit, en effet, distinguer deux sortes de modèles utilisés par les sciences humaines (en mettant à part les modèles de formalisation). Il y a eu d’une part ­ et il y a encore souvent ­ des concepts qui sont transportés à partir d’un autre domaine de la connaissance, et qui, perdant alors toute efficacité opératoire, ne jouent plus qu’un rôle d’image (les métaphores organicistes dans la sociologie du XIXe siècle; les métaphores énergétiques chez Janet; les métaphores géométriques et dynamiques chez Lewin). Mais il y a aussi les modèles constituants qui ne sont pas pour les sciences humaines des techniques de formalisation ni de simples moyens pour imaginer, à moindre frais, des processus; ils permettent de former des ensembles de phénomènes comme autant d’ «objets» pour un savoir possible; ils assurent leur liaison dans l’empiricité, mais ils les offrent à l’expérience déjà liés ensemble. Ils jouent le rôle de «catégories» dans le savoir singulier des sciences humaines.
Ces modèles constituants sont empruntés aux trois domaines de la biologie, de l’économie et de l’étude du langage. C’est sur la surface de projection de la biologie que l’homme apparaît comme un être ayant des fonctions, ­ recevant des stimuli (physiologiques, mais aussi bien sociaux, interhumains, culturels), y répondant, s’adaptant, évoluant, se soumettant aux exigences du milieu, composant avec les modifications qu’il impose, cherchant à effacer les déséquilibres, agissant selon des régularités, ayant en somme des conditions d’existence et la possibilité de trouver des normes moyennes d’ajustement qui lui permettent d’exercer ses fonctions Sur la surface de projection de l’économie, l’homme apparaît comme ayant des besoins et des désirs, comme cherchant à les satisfaire ayant donc des intérêts, visant à des profits, s’opposant à d’autres hommes; bref, il apparaît dans une irréductible situation de conflit; ces conflits, il les esquive, il les fuit, ou il parvient à les dominer, à trouver une solution qui en apaise, au moins à un niveau et pour un temps, la contradiction; il instaure un ensemble de règles qui sont à la fois limitation et rebondissement du conflit. Enfin, sur la surface de projection du langage, les conduites de l’homme apparaissent comme voulant dire quelque chose; ses moindres gestes, jusqu’en leurs mécanismes involontaires et jusqu’en leurs échecs, ont un sens; et tout ce qu’il dépose autour

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de lui en fait d’objets, de rites, d’habitudes, de discours, tout le sillage de traces qu’il laisse derrière lui constitue un ensemble cohérent et un système de signes. Ainsi ces trois couples de la fonction et de la norme, du conflit et de la règle, de la signification et du système couvrent sans résidu le domaine entier de la connaissance de l’homme. Il ne faudrait pas croire cependant que chacun de ces couples de concepts demeure localisé sur la surface de projection où ils ont pu apparaître: la fonction et la norme ne sont pas des concepts psychologiques et exclusivement tels; le conflit et la règle n’ont pas une application limitée au seul domaine sociologique; la signification et le système ne valent pas seulement pour les phénomènes plus ou moins apparentés au langage Tous ces concepts sont repris dans le volume commun des sciences humaines, ils valent en chacune des régions qu’il enveloppe: de là vient qu’il est difficile souvent de fixer les limites, non seulement entre les objets, mais entre les méthodes propres à la psychologie, à la sociologie, à l’analyse des littératures et des mythes. Pourtant, on peut dire d’une façon globale que la psychologie, c’est fondamentalement une étude de l’homme en termes de fonctions et de normes (fonctions et normes qu’on peut, d’une façon seconde, interpréter à partir des conflits et des significations, des règles et des systèmes); la sociologie est fondamentalement une étude de l’homme en termes de règles et de conflits (mais ceux-ci, on peut les interpréter, et on est sans cesse amené à les interpréter secondairement soit à partir des fonctions, comme s’ils étaient des individus organiquement liés à eux-mêmes, soit à partir de systèmes de significations, comme s’ils étaient des textes écrits ou parlés); enfin, l’étude des littératures et des mythes relève essentiellement d’une analyse des significations et des systèmes signifiants, mais on sait bien qu’on peut reprendre celle-ci en termes de cohérence fonctionnelle ou de conflits et de règles. C’est ainsi que toutes les sciences humaines s’entrecroisent et peuvent toujours s’interpréter les unes les autres, que leurs frontières s’effacent, que les disciplines intermédiaires et mixtes se multiplient indéfiniment, que leur objet propre finit même par se dissoudre. Mais quelle que soit la nature de l’analyse et le domaine auquel elle s’applique, on a un critère formel pour savoir ce qui est du niveau de la psychologie, de la sociologie, ou de l’analyse des langages: c’est le choix du modèle fondamental, et la position des modèles seconds qui permettent de savoir à quel moment on «psychologise» ou on «sociologise» dans l’étude des littératures et des mythes, à quel moment on fait, en psychologie, du déchiffrement de textes ou de l’analyse sociologique.

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Mais cette surimpression de plusieurs modèles n’est pas un défaut de méthode. Il n’y a défaut que si les modèles ne sont pas ordonnés et explicitement articulés les uns sur les autres. On sait avec quelle précision admirable on a pu conduire l’étude des mythologies indo-européennes en utilisant, sur fond d’une analyse des signifiants et des significations, le modèle sociologique On sait en revanche à quelles platitudes syncrétiques a mené la toujours médiocre entreprise de fonder une psychologie dite «clinique».
Qu’il soit fondé et maîtrisé, ou qu’il s’accomplisse dans la confusion, cet entrecroisement des modèles constituants explique les discussions des méthodes qu’on évoquait tout à l’heure. Elles n’ont pas leur origine et leur justification dans une complexité parfois contradictoire qui serait le caractère propre de l’homme; mais dans le jeu d’opposition qui permet de définir chacun des trois modèles par rapport aux deux autres. Opposer la genèse à la structure, c’est opposer la fonction (en son développement, en ses opérations progressivement diversifiées, en ses adaptations acquises et équilibrées dans le temps) au synchronisme du conflit et de la règle, de la signification et du système; opposer l’analyse par l'«inférieur» à celle qui se maintient au niveau de son objet, c’est opposer le conflit (comme donnée première, archaïque, inscrite dès les besoins fondamentaux de l’homme) à la fonction et à la signification telles qu’elles se déploient dans leur accomplissement propre; opposer la compréhension à l’explication, c’est opposer la technique qui permet de déchiffrer un sens à partir du système signifiant, à celles qui permettent de rendre compte d’un conflit avec ses conséquences, ou des formes et des déformations que peut prendre et subir une fonction avec ses organes. Mais il faut aller plus loin. On sait que dans les sciences humaines le point de vue de la discontinuité (seuil entre la nature et la culture, irréductibilité les uns aux autres des équilibres ou des solutions trouvés par chaque société ou chaque individu, absence des formes intermédiaires, inexistence d’un continuum donné dans l’espace ou dans le temps) s’oppose au point de vue de la continuité. L’existence de cette opposition s’explique par le caractère bipolaire des modèles: l’analyse en style de continuité s’appuie sur la permanence des fonctions (qu’on retrouve depuis le fond de la vie dans une identité qui autorise et enracine les adaptations successives), sur l’enchaînement des conflits (ils ont beau prendre des formes diverses, leur bruit de fond ne cesse jamais), sur la trame des significations (qui se reprennent les unes les autres, et constituent comme la nappe d’un discours); au contraire, l’analyse des discontinuités cherche plutôt
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à faire surgir la cohérence interne des systèmes signifiants, la spécificité des ensembles de règles et le caractère de décision qu’elles prennent par rapport à ce qu’il faut régler, L’émergence de la norme au-dessus des oscillations fonctionnelles. On pourrait peut-être retracer toute l’histoire des sciences humaines, depuis le XIXe siècle, à partir de ces trois modèles. Ils en ont couvert, en effet, tout le devenir puisqu’on peut suivre depuis plus d’un siècle la dynastie de leurs privilèges: le règne d’abord du modèle biologique (l’homme, sa psyché, son groupe, sa société, le langage qu’il parle existent à l’époque romantique comme des vivants et dans la mesure où en effet ils vivent; leur mode d’être est organique et on l’analyse en termes de fonction) ( puis vient le règne du modèle économique (l’homme et toute son activité sont le lieu de conflits dont ils sont à la fois l’expression plus ou moins manifeste et la solution plus ou moins réussie); enfin, ­ tout comme Freud vient après Conte et Marx ­ commence le règne du modèle philologique (quand il s’agit d’interpréter et de découvrir le sens caché) et linguistique (quand il s’agit de structurer et de mettre au jour le système signifiant). Une vaste dérive a donc conduit les sciences humaines d’une forme plus dense en modèles vivants, à une autre plus saturée de modèles empruntés au langage. Mais ce glissement a été doublé d’un autre: celui qui a fait reculer le premier terme de chacun des couples constituants (fonction, conflit, signification), et fait surgir avec d’autant plus d’intensité l’importance du second (norme, règle, système): Goldstein, Mauss, Dumezil peuvent représenter, à peu de choses près, le moment où s’est accompli le renversement en chacun des modèles. Un tel renversement a deux séries de conséquences notables: tant que le point de vue de la fonction l’emportait sur celui de la norme (tant que ce n’était pas à partir de la norme et de l’intérieur de l’activité qui la pose qu’on essayait de comprendre l’accomplissement de la fonction), alors il fallait bien partager de facto les fonctionnements normaux de ceux qui ne l’étaient pas; on admettait ainsi une psychologie pathologique tout à côté de la normale mais pour en être comme l’image inverse (de là l’importance du schéma jacksonnien de la désintégration chez Ribot ou Janet); on admettait aussi une pathologie des sociétés (Durkheim), des formes irrationnelles et quasi morbides de croyances (Lévy- Bruhl, Blondel); de même tant que le point de vue du conflit l’emportait sur celui de la règle, on supposait que certains conflits ne pouvaient pas Etre surmontés, que les individus et les sociétés risquaient de s’y abîmer; enfin aussi longtemps que le point de vue de la signification l’emportait sur celui du système, on partageait le signifiant et l’insignifiant,

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on admettait qu’en certains domaines du comportement humain ou de l’espace social il y avait du sens, et qu’ailleurs il n’y en avait pas. Si bien que les sciences humaines exerçaient dans leur propre champ un partage essentiel, qu’elles s’étendaient toujours entre un pôle positif et un pôle négatif, qu’elles désignaient toujours une altérité (et ceci à partir de la continuité qu’elles analysaient). Au contraire, lorsque l’analyse s’est faite du point de vue de la norme, de la règle et du système, chaque ensemble a reçu de lui-même sa propre cohérence et sa propre validité, il n’a plus été possible de parler même à propos des malades de «conscience morbide», même à propos de sociétés abandonnées par l’histoire, de «mentalités primitives», même à propos de récits absurdes, de légendes apparemment sans cohérence, de «discours insignifiants». Tout peut être pensé dans l’ordre du système, de la règle et de la norme. En se pluralisant ­ puisque les systèmes sont isolés, puisque les règles forment des ensembles clos, puisque les normes se posent dans leur autonomie ­ le champ des sciences humaines s’est trouvé unifié: il a cessé du coup d’être scindé selon une dichotomie de valeurs. Et si on songe que Freud plus que tout autre a approché la connaissance de l’homme de son modèle philologique et linguistique, mais qu’il est aussi le premier à avoir entrepris d’effacer radicalement le partage du positif et du négatif (du normal et du pathologique, du compréhensible et de l’incommunicable, du signifiant et de l’insignifiant), on comprend comment il annonce le passage d’une analyse en termes de fonctions, de conflits et de significations à une analyse en termes de norme, de règles et de systèmes: et c’est ainsi que tout ce savoir à l’intérieur duquel la culture occidentale s’était donnée en un siècle une certaine image de l’homme pivote autour de l’oeuvre de Freud, sans sortir pour autant de sa disposition fondamentale. Mais encore n’est-ce pas là ­ on le verra tout à l’heure ­ l’importance la plus décisive de la psychanalyse. En tout cas, ce passage au point de vue de la norme, de la règle, et du système nous approche d’un problème qui a été laissé en suspens: celui du rôle de la représentation dans les sciences humaines. Déjà il pouvait paraître bien contestable d’enclore celles-ci (pour les opposer à la biologie, à l’économie, à la philologie) dans l’espace de la représentation; ne fallait-il pas déjà faire valoir qu’une fonction peut s’exercer, un conflit développer ses conséquences, une signification imposer son intelligibilité sans passer par le moment d’une conscience explicite? Et maintenant ne faut-il pas reconnaître que le propre de la norme, par rapport à la fonction qu’elle détermine, de la

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règle par rapport au conflit qu’elle régit, du système par rapport à la signification qu’il rend possible, c’est précisément de n’être pas donné à la conscience? Ne faut-il pas, aux deux gradients historiques déjà isolés, en ajouter un troisième, et dire que depuis le XIXe siècle, les sciences humaines n’ont cessé d’approcher de cette région de l’inconscient où l’instance de la représentation est tenue en suspens? En fait, la représentation n’est pas la conscience, et rien ne prouve que cette mise au jour d’éléments ou d’organisations qui ne sont jamais donnés comme tels à la conscience fasse échapper les sciences humaines à la loi de la représentation. Le rôle, en effet, du concept de signification, c’est de montrer comment quelque chose comme un langage, même s’il ne s’agit pas d’un discours explicite, et même s’il n’est pas déployé pour une conscience, peut en général être donné à la représentation; le rôle du concept complémentaire de système, c’est de montrer comment la signification n’est jamais première et contemporaine d’elle-même, mais toujours seconde et comme dérivée par rapport à un système qui la précède, qui en constitue l’origine positive, et qui se donne, peu à peu, par fragments et profils à travers elle; par rapport à la conscience d’une signification, le système est bien toujours inconscient puisqu’il était déjà là avant elle, puisque c’est en lui qu’elle se loge et à partir de lui qu’elle s’effectue; mais parce qu’il est toujours promis à une conscience future qui peut-être ne le totalisera jamais. Autrement dit, le couple signification-système, c’est ce qui assure à la fois la représentabilité du langage (comme texte ou structure analysés par la philologie et la linguistique) et la présence proche mais reculée de l’origine (telle qu’elle est manifestée comme mode d’être de l’homme par l’analytique de la finitude). De la même façon, la notion de conflit montre comment le besoin, le désir ou l’intérêt même s’ils ne sont pas donnés à la conscience qui les éprouve, peuvent prendre forme dans la représentation; et le rôle du concept inverse de règle, c’est de montrer comment la violence du conflit, l’insistance apparemment sauvage du besoin, l’infini sans loi du désir sont en fait déjà organisés par un impensé qui non seulement leur prescrit leur règle, mais les rend possibles à partir d’une règle. Le couple conflit-règle assure la représentabilité du besoin (de ce besoin que l’économie étudie comme processus objectif dans le travail et la production) et la représentabilité de cet impensé que dévoile l’analytique de la finitude Enfin, le concept de fonction a pour rôle de montrer comment les structures de la vie peuvent donner lieu à la représentation (même si elles ne sont pas conscientes) et le concept de norme

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comment la fonction se donne à elle-même ses propres conditions de possibilité et les limites de son exercice.
Ainsi on comprend pourquoi ces grandes catégories peuvent organiser tout le champ des sciences humaines: c’est qu’elles le traversent de bout en bout, qu’elles tiennent à distance, mais qu’elles joignent aussi les positivités empiriques de la vie, du travail et du langage (à partir desquelles l’homme s’est historiquement détaché comme figure d’un savoir possible) aux formes de la finitude qui caractérisent le mode d’être de l’homme (tel qu’il s’est constitué du jour ou la représentation a cessé de définir l’espace général de la connaissance). Ces catégories ne sont donc pas de simples concepts empiriques d’une assez grande généralité; elles sont bien ce à partir de quoi l’homme peut s’offrir à un savoir possible; elles parcourent tout le champ de sa possibilité et l’articulent fortement sur les deux dimensions qui le bornent
Mais ce n’est pas tout: elles permettent la dissociation, caractéristique de tout le savoir contemporain sur l’homme entre la conscience et la représentation. Elles définissent la manière dont les empiricités peuvent être données à la représentation mais sous une forme qui n’est pas présente à la conscience (la fonction, le conflit, la signification sont bien la manière dont la vie, le besoin, le langage sont redoublés dans la représentation, mais sous une forme qui peut être parfaitement inconsciente); d’autre part, elles définissent la manière dont la finitude fondamentale peut être donnée à la représentation sous une forme positive et empirique, mais non transparente d la conscience naïve (ni la norme, ni la règle, ni le système ne sont donnés à l’expérience quotidienne: ils la traversent, donnent lieu à des consciences partielles, mais ne peuvent être éclairés entièrement que par un savoir réflexif). De sorte que les sciences humaines ne parlent que dans l’élément du représentable, mais selon une dimension consciente-inconsciente, d’autant plus marquée qu’on essaie de mettre au jour l’ordre des systèmes, des règles et des normes. Tout se passe comme si la dichotomie du normal et du pathologique tendait à s’effacer au profit de la bipolarité de la conscience et de l’inconscient.
Il ne faut donc pas oublier que l’importance de plus en plus marquée de l’inconscient ne compromet en rien le primat de la représentation. Cette primauté cependant soulève un important problème. Maintenant que les savoirs empiriques comme ceux de la vie, du travail et du langage échappent à sa loi, maintenant qu’on essaie de définir hors de son champ le mode d’être de l’homme, qu’est-ce que la représentation, sinon un phénomène d’ordre empirique qui se produit en l’homme, et

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qu’on pourrait analyser comme tel. Et si la représentation se produit en l’homme, quelle différence y a-t-il entre elle et la conscience? Mais la représentation n’est pas simplement un objet pour les sciences humaines; elle est, comme on vient de le voir, le champ même des sciences humaines et dans toute leur étendue; elle est le socle général de cette forme de savoir, ce à partir de quoi il est possible. De là deux conséquences. L’une est d’ordre historique: c’est le fait que les sciences humaines, à la différence des sciences empiriques depuis le XIXe siècle, et à la différence de la pensée moderne, n’ont pu contourner le primat de la représentation; comme tout le savoir classique, elles se logent en elles; mais elles n’en sont pas du tout les héritières ou la continuation, car toute la configuration du savoir s’est modifiée, et elles ne sont nées que dans la mesure où est apparu, avec l’homme, un être qui n’existait pas auparavant dans le champ de l’épistémè. Cependant, on peut comprendre pourquoi chaque fois qu’on veut se servir des sciences humaines pour philosopher, reverser dans l’espace de la pensée ce qu’on a pu apprendre là où l’homme était en question, on mime la philosophie du XVIIIe siècle, dans laquelle l’homme pourtant n’avait pas de place; c’est qu’en étendant au-delà de ses limites le domaine du savoir de l’homme, on étend de même au-delà de lui le règne de la représentation, et on s’installe à nouveau dans une philosophie de type classique. L’autre conséquence, c’est que les sciences humaines en traitant de ce qui est représentation (sous une forme consciente ou inconsciente) se trouvent traiter comme leur objet ce qui est leur condition de possibilité Elles sont donc toujours animées d’une sorte de mobilité transcendantale Elles ne cessent d’exercer à l’égard d’elles-mêmes une reprise critique. Elles vont de ce qui est donné à la représentation, à ce qui rend possible la représentation, mais qui est encore une représentation Si bien qu’elles cherchent moins, comme les autres sciences, à se généraliser ou à se préciser, ­ qu’à se démystifier sans arrêt: à passer d’une évidence immédiate et non contrôlée, à des formes moins transparentes, mais plus fondamentales Ce cheminement quasi transcendantal se donne toujours sous la forme du dévoilement. C’est toujours en dévoilant que par contrecoup elles peuvent se généraliser ou s’affirmer jusqu’à penser les phénomènes individuels. A l’horizon de toute science humaine, il y a le projet de ramener la conscience de l’homme à ses conditions réelles, de la restituer aux contenus et aux formes qui l’ont fait naître, et qui s’esquivent en elle; c’est pourquoi le problème de l’inconscient ­ sa possibilité, son statut, son mode d’existence, les moyens de le connaître et de le mettre au

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jour ­ n’est pas simplement un problème intérieur aux sciences humaines et qu’elles rencontreraient au hasard de leurs démarches; c’est un problème qui est finalement coextensif à leur existence même Une surélévation transcendantale retour née en un dévoilement du non-conscient est constitutive de toutes les sciences de l’homme.
Peut-être trouverait-on là le moyen de les cerner en ce qu’elles ont d’essentiel. Ce qui manifeste en tout cas le propre des sciences humaines, on voit bien que ce n’est pas cet objet privilégié et singulièrement embrouillé qu’est l’homme. Pour la bonne raison que ce n’est pas l’homme qui les constitue et leur offre un domaine spécifique; mais c’est la disposition générale de l’épistémè qui leur fait place, les appelle et les instaure, ­ leur permettant ainsi de constituer l’homme comme leur objet. On dira donc qu’il y a «science humaine» non pas partout où il est question de l’homme, mais partout où on analyse, dans la dimension propre à l’inconscient, des normes, des règles, des ensembles signifiants qui dévoilent à la conscience les conditions de ses formes et de ses contenus. Parler de «sciences de l’homme» dans tout autre cas, c’est pur et simple abus de langage. On mesure par là combien sont vaines et oiseuses toutes les discussions encombrantes pour savoir si de telles connaissances peuvent être dites réellement scientifiques et à quelles conditions elles devraient s’assujettir pour le devenir. Les «sciences de l’homme» font partie de l’épistémè moderne comme la chimie ou la médecine ou telle autre science; ou encore comme la grammaire et l’histoire naturelle faisaient partie de l’épistémè classique. Mais dire qu’elles font partie du champ épistémologique signifie seulement qu’elles y enracinent leur positivité, qu’elles y trouvent leur condition d’existence, qu’elles ne sont donc pas seulement des illusions, des chimères pseudo-scientifiques, motivées au niveau des opinions, des intérêts, des croyances, qu’elles ne sont pas ce que d’autres appellent du nom bizarre d’«idéologie». Mais cela ne veut pas dire pour autant que ce sont des sciences.
S’il est vrai que toute science, quelle qu’elle soit, quand on l’interroge au niveau archéologique et quand on cherche à désensabler le sol de sa positivité révèle toujours la configuration épistémologique qui l’a rendue possible, en revanche toute configuration épistémologique, même si elle est parfaitement assignable en sa positivité, peut fort bien n’être pas une science: elle ne se réduit pas du fait même à une imposture. Il faut distinguer avec soin trois choses: il y a les thèmes à prétention scientifique qu’on peut rencontrer au niveau des opinions et qui ne font pas (ou plus) partie du réseau épistémologique d’une

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culture: à partir du XVIIIe siècle, par exemple, la magie naturelle a cessé d’appartenir à l’épistémè occidentale, mais elle s’est prolongée longtemps dans le jeu des croyances et des valorisations affectives. Il y a ensuite les figures épistémologiques dont le dessin, la position, le fonctionnement peuvent être restitués en leur positivité par une analyse de type archéologique; et à leur tour, elles peuvent obéir à deux organisations différentes: les unes présentent des caractères d’objectivité et de systématicité qui permettent de les définir comme sciences; les autres ne répondent pas à ces critères, c’est-à-dire que leur forme de cohérence et leur rapport à leur objet sont déterminés par leur seule positivité. Celles-ci ont beau ne pas posséder les critères formels d’une connaissance scientifique, elles appartiennent pourtant au domaine positif du savoir. Il serait donc aussi vain et injuste de les analyser comme phénomènes d’opinion que de les confronter par l’histoire ou la critique aux formations proprement scientifiques; il serait plus absurde encore de les traiter comme une combinaison qui mélangerait selon des proportions variables des «éléments rationnels» et d’autres qui ne le seraient pas. Il faut les replacer au niveau de la positivité qui les rend possibles et détermine nécessairement leur forme. L’archéologie a donc à leur égard deux tâches: déterminer la manière dont elles se disposent dans l’épistémè où elles s’enracinent; montrer aussi en quoi leur configuration est radicalement différente de celle des sciences au sens strict. Cette configuration qui leur est particulière, il n’y a pas à la traiter comme un phénomène négatif: ce n’est pas la présence d’un obstacle, ce n’est pas quelque déficience interne qui les font échouer au seuil des formes scientifiques. Elles constituent en leur figure propre, à côté des sciences et sur le même sol archéologique, d’autre configurations du savoir.
De telles configurations, on en a rencontré des exemples avec la grammaire générale ou avec la théorie classique de la valeur; elles avaient le même sol de positivité que la mathématique cartésienne, mais elles n’étaient pas des sciences, du moins pour la plupart de ceux qui étaient leurs contemporains C’est le cas aussi de ce qu’on appelle aujourd’hui les sciences humaines; elles dessinent, quand on en fait l’analyse archéologique, des configurations parfaitement positives; mais dès qu’on détermine ces configurations et la manière dont elles sont disposées dans l’épistémè moderne, on comprend pourquoi elles ne peuvent pas être des sciences: ce qui les rend possibles en effet, c’est une certaine situation de «voisinage» à l’égard de la biologie, de l’économie, de la philologie (ou de la linguistique); elles n’existent que dans la mesure où elles se logent à côté de celles-ci

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­ ou plutôt en dessous, dans leur espace de projection. Elles entretiennent cependant avec elles un rapport qui est radicalement différent de celui qui peut s’établir entre deux sciences «connexes» ou «affines»: ce rapport, en effet, suppose le transfert de modèles extérieurs dans la dimension de l’inconscient et de la conscience et le reflux de la réflexion critique vers le lieu même d’où viennent ces modèles. Inutile donc de dire que les «sciences humaines» sont de fausses sciences; ce ne sont pas des sciences du tout; la configuration qui définit leur positivité et les enracine dans l’épistémè moderne les met en même temps hors d’état d’être des sciences; et si on demande alors pourquoi elles ont pris ce titre, il suffira de rappeler qu’il appartient à la définition archéologique de leur enracinement qu’elles appellent et accueillent le transfert de modèles empruntés à des sciences. Ce n’est donc pas l’irréductibilité de l’homme, ce qu’on désigne comme son invincible transcendance, ni même sa trop grande complexité qui l’empêche de devenir objet de science. La culture occidentale a constitué, sous le nom d’homme, un être qui, par un seul et même jeu de raisons, doit être domaine positif du savoir et ne peut pas être objet de science.

IV. L HISTOIRE

On a parlé des sciences humaines; on a parlé de ces grandes régions que délimitent à peu près la psychologie, la sociologie, l’analyse des littératures et des mythologies. On n’a pas parlé de l’Histoire, bien qu’elle soit la première et comme la mère de toutes les sciences de l’homme, bien qu’elle soit aussi vieille peut-être que la mémoire humaine. Ou plutôt, c’est pour cette raison même qu’on l’a passée jusqu’à présent sous silence. Peut-être, en effet, n’a-t-elle pas place parmi les sciences humaines ni à côté d’elles: il est probable qu’elle entretient avec elles toutes un rapport étrange, indéfini, ineffaçable, et plus fondamental que ne le serait un rapport de voisinage dans un espace commun.
Il est vrai que l’Histoire a existé bien avant la constitution des sciences humaines; depuis le fond de l’âge grec, elle a exercé dans la culture occidentale un certain nombre de fonctions majeures: mémoire, mythe, transmission de la Parole et de l’Exemple, véhicule de la tradition, conscience critique du présent, déchiffrement du destin de l’humanité, anticipation sur le futur ou promesse d’un retour. Ce qui caractérisait cette

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Histoire ­ ce qui du moins peut la définir, en ses traits généraux, par opposition à la nôtre ­ c’est qu’en ordonnant le temps des humains au devenir du monde (dans une sorte de grande chronologie cosmique comme chez les stoïciens), ou inversement en étendant jusqu’aux moindres parcelles de la nature le principe et le mouvement d’une destination humaine (un peu à la manière de la Providence chrétienne), on concevait une grande histoire lisse, uniforme en chacun de ses points qui aurait entraîné dans une même dérive, une même chute ou une même ascension, un même cycle, tous les hommes et avec eux les choses, les animaux, chaque être vivant ou inerte, et jusqu’aux visages les plus calmes de la terre. Or, c’est cette unité qui s’est trouvée fracturée au début du XIXe siècle, dans le grand bouleversement de l’épistémè occidentale: on a découvert une historicité propre à la nature; on a même défini pour chaque grand type du vivant des formes d’ajustement au milieu qui allaient permettre de définir par la suite son profil d’évolution; bien plus on a pu montrer que des activités aussi singulièrement humaines que le travail ou le langage détenaient, en elles-mêmes, une historicité qui ne pouvait pas trouver sa place dans le grand récit commun aux choses et aux. hommes: la production a des modes de développement, le capital des modes d’accumulation, les prix des lois d’oscillation et de changements qui ne peuvent ni se rabattre sur les lois naturelles ni se réduire à la marche générale de l’humanité; de même le langage ne se modifie pas tellement avec les migrations, le commerce et les guerres, au gré de ce qui arrive à l’homme ou à la fantaisie de ce qu’il peut inventer, mais sous des conditions`qui appartiennent en propre aux formes phonétiques et grammaticales dont il est constitué; et si on a pu dire que les divers langages naissent, vivent, perdent de leur force en vieillissant et finissent par mourir, cette métaphore biologique n’est pas faite pour dissoudre leur histoire dans un temps qui serait celui de la vie, mais plutôt pour souligner qu’ils ont eux aussi des lois internes de fonctionnement et que leur chronologie se développe selon un temps qui relève d’abord de leur cohérence singulière.
On incline d’ordinaire à croire que le XIXe siècle pour des raisons en majeure partie politiques et sociales a porté une attention plus aiguë à l’histoire humaine, qu’on a abandonné l’idée d’un ordre ou d’un plan continu du temps, celle également d’un progrès ininterrompu, et qu’en voulant raconter sa propre ascension, la bourgeoisie a rencontré, dans le calendrier de sa victoire, l’épaisseur historique des institutions, la pesanteur des habitudes et des croyances, la violence des luttes, l’alternance

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des succès et des échecs. Et on suppose qu’à partir de là on a étendu l’historicité découverte en l’homme aux objets qu’il avait fabriqués, au langage qu’il parlait, et plus loin encore à la vie. L’étude des économies, l’histoire des littératures et des grammaires, en fin de compte l’évolution du vivant ne seraient rien que l’effet de diffusion, sur des plages de la connaissance de plus en plus lointaines, d’une historicité découverte d’abord en l’homme. C’est en réalité le contraire qui s’est passé. Les choses ont reçu d’abord une historicité propre qui les a libérées de cet espace continu qui leur imposait la même chronologie qu’aux hommes. Si bien que l’homme s’est trouvé comme dépossédé de ce qui constituait les contenus les plus manifestes de son Histoire: la nature ne lui parle plus de la création ou de la fin du monde, de sa dépendance ou de son prochain jugement; elle ne parle plus que d’un temps naturel; ses richesses ne lui indiquent plus l’ancienneté ou le retour prochain d’un âge d’or; elles ne parlent plus que des conditions de la production qui se modifient dans l’Histoire; le langage ne porte plus les marques d’avant Babel ou des premiers cris qui ont pu retentir dans la forêt; il porte les armes de sa propre filiation. L’être humain n’a plus d’histoire: ou plutôt, puisqu’il parle, travaille et vit, il se trouve, en son être propre, tout enchevêtré à des histoires qui ne lui sont ni subordonnées ni homogènes. Par la fragmentation de l’espace où s’étendait continûment le savoir classique, par l’enroulement de chaque domaine ainsi affranchi sur son propre devenir, l’homme qui apparaît au début du XIXe siècle est «déshistoricisé».
Et les valeurs imaginaires qu’a pris alors le passé, tout le halo lyrique qui a entouré, à cette époque, la conscience de l’histoire, la vive curiosité pour les documents ou les traces que le temps a pu laisser derrière lui, ­ tout ceci manifeste en surface le fait nu que l’homme s’est trouvé vide d’histoire, mais qu’il était déjà à la tâche pour retrouver au fond de lui-même, et parmi toutes les choses qui pouvaient encore lui renvoyer son image (les autres s’étant tues et repliées sur elles-mêmes), une historicité qui lui fût liée essentiellement. Mais cette historicité est tout de suite ambiguë. Puisque l’homme ne se donne au savoir positif que dans la mesure ou il parle, travaille et vit, son histoire pourra-t-elle être autre chose que le noeud inextricable de temps différents, qui leur sont étrangers et qui sont hétérogènes les uns aux autres? L’histoire de l’homme sera-t-elle plus qu’une sorte de modulation commune aux changements dans les conditions de vie (climats, fécondité du sol, modes de culture, exploitation des richesses), aux transformations de l’économie (et par voie de conséquence do la société et des institutions) et

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à la succession des formes et des usages de la langue? Mais alors l’homme n’est pas lui-même historique: le temps lui venant d’ailleurs que de lui-même, il ne se constitue comme sujet d’Histoire que par la superposition de l’histoire des êtres, de l’histoire des choses, de l’histoire des mots. Il est soumis à leurs purs événements. Mais aussitôt ce rapport de simple passivité se renverse: car ce qui parle dans le langage, ce qui travaille et consomme dans l’économie, ce qui vit dans la vie humaine, c’est l’homme lui-même; et à ce titre, il a droit lui aussi à un devenir tout aussi positif que celui des êtres et des choses, non moins autonome, ­ et peut-être même plus fondamental: n’est-ce pas une historicité propre à l’homme et inscrite profondément dans son être, qui lui permet de s’adapter comme tout vivant et d’évoluer lui aussi (mais grâce à des outils, à des techniques, à des organisations qui n’appartiennent à aucun autre vivant), qui lui permet d’inventer des formes de production, de stabiliser, de prolonger ou d’abréger la validité des lois économiques par la conscience qu’il en prend et par les institutions qu’il aménage à partir d’elles ou autour d’elles, qui lui permet enfin d’exercer sur le langage, en chacune des paroles qu’il prononce, une sorte de pression intérieure constante qui insensiblement le fait glisser sur lui-même en chaque instant du temps. Ainsi apparaît derrière l’histoire des positivités, celle, plus radicale, de l’homme lui-même. Histoire qui concerne maintenant l’être même de l’homme, puisqu’il s’avère que non seulement il «a» autour de lui «de l’Histoire», mais qu’il est lui-même en son historicité propre ce par quoi se dessine une histoire de la vie humaine, une histoire de l’économie, une histoire des langages. Il y aurait donc à un niveau très enfoncé une historicité de l’homme qui serait à elle-même sa propre histoire mais aussi la dispersion radicale qui fonde toutes les autres. C’est bien cette érosion première que le XIXe siècle a cherché dans son souci de tout historiciser, d’écrire à propos de toute chose une histoire générale, de remonter sans cesse dans le temps, et de replacer les choses les plus stables dans la libération du temps. Là encore, il faut sans doute réviser la manière dont on écrit traditionnellement l’histoire de l’Histoire; on a l’habitude de dire qu’avec le XIXe siècle a cessé la pure chronique des événements, la simple mémoire d’un passé peuplé seulement d’individus et d’accidents, et qu’on a cherché les lois générales du devenir. En fait, nulle histoire ne fut plus «explicative», plus préoccupée de lois générales et de constantes que celles de l’âge classique, ­ lorsque le monde et l’homme, d’un seul tenant, faisaient corps en une histoire unique. A partir du XIXe siècle, ce qui vient à la lumière, c’est une forme nue de

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l’historicité humaine, ­ le fait que l’homme en tant que tel est exposé à l’événement. De là, le souci soit de trouver des lois à cette pure forme (et ce sont des philosophies comme celles de Spengler), soit de la définir à partir du fait que l’homme vit, que l’homme travaille, que l’homme parle et pense: et ce sont les interprétations de l’Histoire à partir de l’homme envisagé comme espèce vivante, ou à partir des lois de l’économie, ou à partir des ensembles culturels.
En tout cas, cette disposition de l’Histoire dans l’espace épistémologique est d’une grande importance pour son rapport aux sciences humaines. Puisque l’homme historique, c’est l’homme vivant, travaillant et parlant, tout contenu de l’Histoire quel qu’il soit relève de la psychologie, de la sociologie ou des sciences du langage. Mais inversement, puisque l’être humain est devenu de part en part historique, aucun des contenus analysés par les sciences humaines ne peut rester stable en lui-même ni échapper au mouvement de l’Histoire Et ceci pour deux raisons: parce que la psychologie, la sociologie, la philosophie, même quand on les applique à des objets ­ c’est-à-dire à des hommes ­ qui leur sont contemporains ne visent jamais que des découpes synchroniques à l’intérieur d’une historicité qui les constitue et les traverse; parce que les formes prises successivement par les sciences humaines, le choix qu’elles font de leur objet, les méthodes qu’elles leur appliquent sont donnés par l’Histoire, sans cesse portés par elle et modifiés à son gré. Plus l’Histoire essaie de dépasser son propre enracinement historique, plus elle fait d’efforts pour rejoindre, par-delà la relativité historique de son origine et de ses options, la sphère de l’universalité, plus clairement elle porte les stigmates de sa naissance historique, plus évidemment apparaît à travers elle l’histoire dont elle-même fait partie (et là encore, Spengler et tous les philosophes de l’histoire en portent témoignage); inversement, mieux elle accepte sa relativité, plus elle s’enfonce dans le mouvement qui lui est commun avec ce qu’elle raconte, plus alors elle tend à la minceur du récit, et tout le contenu positif qu’elle se donnait à travers les sciences humaines se dissipe.
L’Histoire forme donc pour les sciences humaines un milieu d’accueil à la fois privilégié et dangereux. A chaque science de l’homme elle donne un arrière-fond qui l’établit, lui fixe un sol et comme une patrie: elle détermine la plage culturelle ­ l’épisode chronologique, l’insertion géographique ­ où on peut reconnaître à ce savoir sa validité; mais elle les cerne d’une frontière qui les limite, et ruine d’entrée de jeu leur prétention à valoir dans l’élément de l’universalité. Elle révèle de cette manière que si l’homme ­ avant même de le savoir ­ a toujours

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été soumis aux déterminations que peuvent manifester la psychologie, la sociologie, l’analyse des langages, il n’est pas pour autant l’objet intemporel d’un savoir qui, au moins au niveau de ses droits, serait lui-même sans âge. Même lorsqu’elles évitent toute référence à l’histoire, les sciences humaines (et à ce titre on peut placer l’histoire parmi elles) ne font jamais que mettre en rapport un épisode culturel avec un autre (celui auquel elles s’appliquent comme à leur objet, et celui où elles s’enracinent quant à leur existence, leur mode d’être, leurs méthodes et leurs concepts) ( et si elles s’appliquent à leur propre synchronie, c’est à lui-même qu’elles rapportent l’épisode culturel dont elles sont issues. Si bien que l’homme n’apparaît jamais dans sa positivité sans que celle-ci soit aussitôt limitée par l’illimité de l’Histoire.
On voit se reconstituer ici un mouvement analogue à celui qui animait de l’intérieur tout le domaine des sciences de l’homme: tel qu’il a été analysé plus haut, ce mouvement renvoyait perpétuellement des positivités qui déterminent l’être de l’homme à la finitude qui fait apparaître ces mêmes positivités; de sorte que les sciences étaient prises elles-mêmes dans cette grande oscillation, mais qu’à leur tour elles la reprenaient dans la forme de leur propre positivité en cherchant à aller sans cesse du conscient à l’inconscient. Or, voilà qu’avec l’Histoire une oscillation semblable recommence; mais cette fois, elle ne joue pas entre la positivité de l’homme pris comme objet (et manifesté empiriquement par le travail, la vie et le langage) et les limites radicales de son être; elle joue entre les limites temporelles qui définissent les formes singulières du travail, de la vie et du langage, et la positivité historique du sujet qui, par la connaissance, trouve accès jusqu’à eux. Ici encore, le sujet et l’objet sont liés dans une mise en question réciproque; mais alors que là bas cette mise en question se faisait à l’intérieur même de la connaissance positive, et par le progressif dévoilement de l’inconscient par la conscience, ici elle se fait aux confins extérieurs de l’objet et du sujet; elle désigne l’érosion à laquelle tous deux sont soumis, la dispersion qui les écarte l’un de l’autre, les arrachant à une positivité calme, enracinée et définitive. En dévoilant l’inconscient comme leur objet le plus fondamental, les sciences humaines montraient qu’il y avait toujours à penser encore dans ce qui était déjà pensé au niveau manifeste; en découvrant la loi du temps comme limite externe des sciences humaines, l’Histoire montre que tout ce qui est pensé le sera encore par une pensée qui n’a pas encore vu le jour. Mais peut-être, n’avons-nous là, sous les formes concrètes de l’inconscient et de l’Histoire, que les deux faces de cette finitude

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qui en découvrant qu’elle était à elle-même son propre fondement, a fait apparaître au XIXe siècle la figure de l’homme: une finitude sans infini, c’est sans doute une finitude qui n’a jamais fini, qui est toujours en retrait par rapport à elle-même, à qui il reste encore quelque chose à penser dans l’instant même où elle pense, à qui il reste toujours du temps pour penser de nouveau ce qu’elle a pensé.
Dans la pensée moderne, l’historicisme et l’analytique de la finitude se font face. L’historicisme est une manière de faire valoir pour lui-même le perpétuel rapport critique qui joue entre l’Histoire et les sciences humaines. Mais il l’instaure au seul niveau des positivités: la connaissance positive de l’homme est limitée par la positivité historique du sujet qui connaît, de sorte que le moment de la finitude est dissous dans le jeu d’une relativité à laquelle il n’est pas possible d’échapper et qui vaut elle-même comme un absolu. Etre fini, ce serait tout simplement être pris par les lois d’une perspective qui à la fois permet une certaine saisie ­ du type de la perception ou de la compréhension ­ et empêche que celle-ci soit jamais intellection universelle et définitive. Toute connaissance s’enracine dans une vie, une société, un langage qui ont une histoire; et dans cette histoire même elle trouve l’élément qui lui permet de communiquer avec d’autres formes de vie, d’autres types de société, d’autres significations: c’est pourquoi l’historicisme implique toujours une certaine philosophie ou du moins une certaine méthodologie de la compréhension vivante (dans l’élément de la Lebenswelt), de la communication interhumaine (sur fond des organisations sociales) et de l’herméneutique (comme ressaisie à travers le sens manifeste d’un discours d’un sens à la fois second et premier, c’est-à-dire plus caché mais plus fondamental). Par là, les différentes positivités formées par l’Histoire et déposées en elle peuvent entrer en contact les unes avec les autres, s’envelopper sur le mode de la connaissance, libérer le contenu qui sommeille en elles; ce ne sont pas alors les limites elles-mêmes qui apparaissent dans leur rigueur impérieuse, mais des totalités partielles, des totalités qui se trouvent limitées de fait, des totalités dont on peut, jusqu’à un certain point, faire bouger les frontières, mais qui ne s’étendront jamais dans l’espace d’une analyse définitive, et ne s’élèveront jamais non plus jusqu’à la totalité absolue. C’est pourquoi l’analyse de la finitude ne cesse de revendiquer contre l’historicisme la part que celui-ci avait négligée: elle a pour projet de faire surgir, au fondement de toutes les positivités et avant elles, la finitude qui les rend possibles; là où l’historicisme cherchait la possibilité et la justification de rapports concrets entre des totalités

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bornées, dont le mode d’être était donné à l’avance par la vie, ou les formes sociales, ou les significations du langage, l’analytique de la finitude veut interroger ce rapport de l’être humain à l’être qui en désignant la finitude rend possibles les positivités en leur mode d’être concret.

V. PSYCHANALYSE, ETHNOLOGIE

La psychanalyse et l’ethnologie occupent dans notre savoir une place privilégiée. Non point sans doute parce qu’elles auraient, mieux que toute autre science humaine, assis leur positivité et accompli enfin le vieux projet d’être véritablement scientifiques; plutôt parce qu’aux confins de toutes les connaissances sur l’homme, elles forment à coup sûr un trésor inépuisable d’expériences et de concepts, mais surtout un perpétuel principe d’inquiétude, de mise en question, de critique et de contestation de ce qui a pu sembler, par ailleurs, acquis. Or, il y a à cela une raison qui tient à l’objet que respectivement elles se donnent l’une et l’autre, mais qui tient plus encore à la position qu’elles occupent et à la fonction qu’elles exercent dans l’espace général de l’épistémè. La psychanalyse, en effet, se tient au plus près de cette fonction critique dont on a vu qu’elle était intérieure à toutes les sciences humaines. En se donnant pour tâche de faire parler à travers la conscience le discours de l’inconscient, la psychanalyse avance dans la direction de cette région fondamentale où se jouent les rapports de la représentation et de la finitude. Alors que toutes les sciences humaines ne vont vers l’inconscient qu’en lui tournant le dos, attendant qu’il se dévoile à mesure que se fait, comme à reculons, l’analyse de la conscience, la psychanalyse, elle, pointe vers lui directement, de propos délibéré, ­ non point vers ce qui doit s’expliciter peu à peu dans l’éclairage progressif de l’implicite, mais vers ce qui est là et qui se dérobe, qui existe avec la solidité muette d’une chose, d’un texte fermé sur lui-même, ou d’une lacune blanche dans un texte visible, et qui par là se défend. Il n’y a pas à supposer que la démarche freudienne est la composante d’une interprétation du sens et d’une dynamique de la résistance ou du barrage; en suivant le même chemin que les sciences humaines, mais avec le regard tourné à contresens, la psychanalyse va vers le moment inaccessible par définition à toute connaissance théorique de l’homme, à toute saisie continue en termes

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de signification, de conflit ou de fonction ­ où les contenus de la conscience s’articulent ou plutôt restent béants sur la finitude de l’homme. C’est-à-dire qu’à la différence des sciences humaines, qui, tout en rebroussant chemin vers l’inconscient, demeurent toujours dans l’espace du représentable, la psychanalyse avance pour enjamber la représentation, la déborder du côté de la finitude et faire ainsi surgir, là où on attendait les fonctions porteuses de leurs normes, les conflits chargés de règles, et les significations formant système, le fait nu qu’il puisse y avoir système (donc signification), règle (donc opposition), norme (donc fonction). Et en cette région où la représentation reste en suspens, au bord d’elle-même, ouverte en quelque sorte sur la fermeture de la finitude, se dessinent les trois figures par lesquelles la vie, avec ses fonctions et ses normes vient se fonder dans la répétition muette de la Mort, les conflits et les règles, dans l’ouverture dénudée du Désir, les significations et les systèmes dans un langage qui est en même temps Loi. On sait comment psychologues et philosophes ont appelé tout cela: mythologie freudienne. Il était bien nécessaire que cette démarche de Freud leur ait paru telle; pour un savoir qui se loge dans le représentable, ce qui borde et définit, vers l’extérieur, la possibilité même de la représentation ne peut être que mythologie. Mais quand on suit, dans son allant, le mouvement de la psychanalyse, ou quand on parcourt l’espace épistémologique en son ensemble, on voit bien que ces figures ­ imaginaires sans doute pour un regard myope ­ sont les formes mêmes de la finitude, telle qu’elle est analysée dans`la pensée moderne: la mort n’est-elle pas ce à partir de quoi le savoir en général est possible, ­ si bien qu’elle serait, du côté de la psychanalyse, la figure de ce redoublement empirico-transcendantal qui caractérise dans la finitude le mode d’être de l’homme? Le désir n’est-il pas ce qui demeure toujours impensé au coeur de la pensée? Et cette Loi-Langage (à la fois parole et système de la parole) que la psychanalyse s’efforce de faire parler, n’est-elle pas ce en quoi toute signification prend une origine plus lointaine qu’elle-même, mais aussi ce dont le retour est promis dans l’acte même de l’analyse? Il est bien vrai que jamais ni cette Mort, ni ce Désir, ni cette Loi ne peuvent se rencontrer à l’intérieur du savoir qui parcourt en sa positivité le domaine empirique de l’homme; mais la raison en est qu’ils désignent les conditions de possibilité de tout savoir sur l’homme.
Et précisément lorsque ce langage se montre à l’état nu, mais se dérobe en même temps hors de toute signification comme s’il était un grand système despotique et vide, lorsque le Désir règne à l’état sauvage, comme si la rigueur de sa règle avait

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nivelé toute opposition, lorsque la Mort domine toute fonction psychologique et se tient au-dessus d’elle comme sa norme unique et dévastatrice, ­ alors nous reconnaissons la folie sous sa forme présente, la folie telle qu’elle se donne à l’expérience moderne, comme sa vérité et son altérité. En cette figure empirique, et pourtant étrangère à (et dans) tout ce que nous pouvons expérimenter, notre conscience ne trouve plus comme au XVIe siècle la trace d’un autre monde; elle ne constate plus l’errement de la raison dévoyée; elle voit surgir ce qui nous est, périlleusement, le plus proche, ­ comme si, soudain, se profilait en relief le creux même de notre existence; la finitude, à partir de quoi nous sommes, et nous pensons, et nous savons, est soudain devant nous, existence à la fois réelle et impossible, pensée que nous ne pouvons pas penser, objet pour notre savoir mais qui se dérobe toujours à lui. C’est pourquoi la psychanalyse trouve en cette folie par excellence ­ que les psychiatres appellent schizophrénie ­ son intime, son plus invincible tourment: car en cette folie se donnent, sous une forme absolument manifeste et absolument retirée, les formes de la finitude vers laquelle d’ordinaire elle avance indéfiniment (et dans l’interminable), à partir de ce qui lui est volontairement-involontairement offert dans le langage du patient. De sorte que la psychanalyse «s’y reconnaît», quand elle est placée devant ces mêmes psychoses auxquelles pourtant (ou plutôt pour cette même raison) elle n’a guère d’accès: comme si la psychose étalait dans une illumination cruelle et donnait sur un mode non pas trop lointain, mais justement trop proche, ce vers quoi l’analyse doit lentement cheminer.
Mais ce rapport de la psychanalyse avec ce qui rend possible tout savoir en général dans l’ordre des sciences humaines a encore une autre conséquence. C’est qu’elle ne peut pas se déployer comme pure connaissance spéculative ou théorie générale de l’homme. Elle ne peut traverser le champ tout entier de la représentation, essayer de contourner ses frontières, pointer vers le plus fondamental, dans la forme d’une science empirique bâtie. A partir d’observations soigneuses; cette percée ne peut être faite qu’à l’intérieur d’une pratique où ce n’est pas seulement la connaissance qu’on a de l’homme qui est engagée, mais l’homme lui-même, ­ l’homme avec cette Mort qui est à l’oeuvre dans sa souffrance, ce Désir qui a perdu son objet, et ce langage par lequel, à travers lequel s’articule silencieusement sa Loi. Tout savoir analytique est donc invinciblement lié à une pratique, à cet étranglement du rapport entre deux individus, dont l’un écoute le langage de l’autre, affranchissant ainsi son désir de l’objet qu’il a perdu (lui faisant entendre

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qu’il l’a perdu), et le libérant du voisinage toujours répété de la mort (lui faisant entendre qu’un jour il mourra). C’est pourquoi rien n’est plus étranger à la psychanalyse que quelque chose comme une théorie générale de l’homme ou une anthropologie.
De même que la psychanalyse se place dans la dimension de l’inconscient (de cette animation critique qui inquiète de l’intérieur tout le domaine des sciences de l’homme), l’ethnologie se place dans celle de l’historicité (de cette perpétuelle oscillation qui fait que les sciences humaines sont toujours contestées, vers l’extérieur, par leur propre histoire). Sans doute, est-il difficile de soutenir que l’ethnologie a un rapport fondamental avec l’historicité puisqu’elle est traditionnellement la connaissance des peuples sans histoire; en tout cas, elle étudie dans les cultures (à la fois par choix systématique et par défaut de documents) plutôt les invariants de structure que la succession des événements. Elle suspend le long discours «chronologique» par lequel nous essayons de réfléchir à l’intérieur d’elle-même notre propre culture, pour faire surgir des corrélations synchroniques dans d’autres formes culturelles. Et pourtant l’ethnologie n’est elle-même possible qu’à partir d’une certaine situation, d’un événement absolument singulier, où se trouvent engagées à la fois notre historicité et celle de tous les hommes qui peuvent constituer l’objet d’une ethnologie (étant bien entendu que nous pouvons parfaitement faire l’ethnologie de notre propre société): l’ethnologie s’enracine, en effet, dans une possibilité qui appartient en propre à l’histoire de notre culture, plus encore à son rapport fondamental à toute histoire, et qui lui permet de se lier aux autres cultures sur le mode de la pure théorie. Il y a une certaine position de la ratio occidentale qui s’est constituée dans son histoire et qui fonde le rapport qu’elle peut avoir à toutes les autres sociétés, même à cette société où elle est historiquement apparue. Ce n’est pas dire, évidemment, que la situation colonisatrice soit indispensable à l’ethnologie: ni l’hypnose, ni l’aliénation du malade dans le personnage fantasmatique du médecin ne sont constitutives de la psychanalyse; mais tout comme celle-ci ne peut se déployer que dans la violence calme d’un rapport singulier et du transfert qu’il appelle, de la même façon l’ethnologie ne prend ses dimensions propres que dans la souveraineté historique ­ toujours retenue mais toujours actuelle ­ de la pensée européenne et du rapport qui peut l’affronter à toutes les autres cultures comme à elle-même.
Mais ce rapport (dans la mesure où l’ethnologie ne cherche pas à l’effacer, mais le creuse au contraire en s’installant définitivement en lui) ne l’enferme pas dans les jeux circulaires, de

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l’historicisme; il la met plutôt en position de contourner leur péril en inversant le mouvement qui les fait naître: au lieu, en effet, de rapporter les contenus empiriques, tels que la psychologie, la sociologie ou l’analyse des littératures et des mythes peuvent les faire apparaître, à la positivité historique du sujet qui les perçoit, l’ethnologie place les formes singulières de chaque culture, les différences qui l’opposent aux autres, les limites par quoi elle se définit et se ferme sur sa propre cohérence, dans la dimension où se nouent ses rapports avec chacune des trois grandes positivités (la vie, le besoin et le travail, le langage): ainsi, l’ethnologie montre comment se fait dans une culture la normalisation des grandes fonctions biologiques, les règles qui rendent possibles ou obligatoires toutes les formes d’échange, de production et de consommation, les systèmes qui s’organisent autour ou sur le modèle des structures linguistiques. L’ethnologie s’avance donc vers la région où les sciences humaines s’articulent sur cette biologie, sur cette économie, sur cette philologie et cette linguistique dont on a vu de quelle hauteur elles les surplombaient: c’est pourquoi le problème général de toute ethnologie est bien celui des rapports (de continuité ou de discontinuité) entre la nature et la culture. Mais en ce mode d’interrogation, le problème de l’histoire se trouve retourné: car il s’agit alors de déterminer, d’après les systèmes symboliques utilisés, d’après les règles prescrites, d’après les normes fonctionnelles choisies et posées, de quelle sorte de devenir historique chaque culture est susceptible; elle cherche à ressaisir, dès la racine, le mode d’historicité qui peut y apparaître, et les raisons pour lesquelles l’histoire y sera nécessairement cumulative ou circulaire, progressive ou soumise à des oscillations régulatrices, capable d’ajustements spontanés ou soumise à des crises. Et ainsi se trouve mis au jour le fondement de cette dérive historique à l’intérieur de laquelle les différentes sciences humaines prennent leur validité et peuvent être appliquées à une culture donnée et sur une plage synchronique donnée.
L’ethnologie comme la psychanalyse interroge non pas l’homme lui-même, tel qu’il peut apparaître dans les sciences humaines, mais la région qui rend possible en général un savoir sur l’homme; comme la psychanalyse, elle traverse tout le champ de ce savoir dans un mouvement qui tend à en rejoindre les limites. Mais la psychanalyse se sert du rapport singulier du transfert pour découvrir aux confins extérieurs de la représentation le Désir, la Loi, la Mort, qui dessinent à l’extrême du langage et de la pratique analytiques les figures concrètes de la finitude; l’ethnologie, elle, se loge à l’intérieur du rapport singulier

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que la ratio occidentale établit avec toutes les autres cultures; et à partir de là, elle contourne les représentations que les hommes, dans une civilisation, peuvent se donner d’eux-mêmes, de leur vie, de leurs besoins, des significations déposées dans leur langage; et elle voit surgir derrière ces représentations les normes à partir desquelles les hommes accomplissent les fonctions de la vie, mais en repoussent leur pression immédiate, les règles à travers lesquelles ils éprouvent et maintiennent leurs besoins, les systèmes sur fond desquels toute signification leur est donnée. Le privilège de l’ethnologie et de la psychanalyse, la raison de leur profonde parenté et de leur symétrie, ­ il ne faut donc pas les chercher dans un certain souci qu’elles auraient l’une et l’autre de percer la profonde énigme, la part la plus secrète de la nature humaine; en fait ce qui miroite dans l’espace de leur discours, c’est beaucoup plutôt l’a priori historique de toutes les sciences de l’homme, ­ les grandes césures, les sillons, les partages qui, dans l’épistémè occidentale, ont dessiné le profil de l’homme et l’ont disposé pour un savoir possible. Il était donc bien nécessaire qu’elles soient toutes deux des sciences de l’inconscient: non pas parce qu’elles atteignent en l’homme ce qui est au-dessous de sa conscience, mais parce qu’elles se dirigent vers ce qui, hors de l’homme, permet qu’on sache, d’un savoir positif, ce qui se donne ou échappe à sa conscience. On peut comprendre à partir de là un certain nombre de faits décisifs. Et au premier rang, celui-ci: que la psychanalyse et l’ethnologie ne sont pas tellement des sciences humaines à côté des autres, mais qu’elles en parcourent le domaine entier, qu’elles l’animent sur toute sa surface, qu’elles répandent partout leurs concepts, qu’elles peuvent proposer en tous lieux leurs méthodes de déchiffrement et leurs interprétations. Nulle science humaine ne peut s’assurer d’être quitte avec elles, ni tout à fait indépendante de ce qu’elles ont pu découvrir, ni certaine de ne pas relever d’elles d’une manière ou d’une autre. Mais leur développement a ceci de particulier qu’elles ont beau avoir cette «portée» quasi universelle, elles n’approchent pas pour autant d’un concept général de l’homme: à aucun moment, elles ne tendent à cerner ce qu’il pourrait y avoir de spécifique, d’irréductible en lui, d’uniformément valable partout où il est donné à l’expérience. L’idée d’une «anthropologie psychanalytique», l’idée d’une «nature humaine» restituée par l’ethnologie ne sont que des voeux pieux. Non seulement elles peuvent se passer du concept d’homme, mais elles ne peuvent pas passer par lui, car elles s’adressent toujours à ce qui en constitue les limites extérieures. On peut dire de toutes deux ce que Lévi-Strauss

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disait de l’ethnologie: qu’elles dissolvent l’homme. Non qu’il s’agisse de le retrouver mieux, et plus pur et comme libéré; mais parce qu’elles remontent vers ce qui en fomente la positivité. Par rapport aux «sciences humaines», la psychanalyse et l’ethnologie sont plutôt des «contre-sciences»; ce qui ne veut pas dire qu’elles sont moins «rationnelles» ou «objectives» que les autres, mais qu’elles les prennent à contre-courant, les ramènent à leur socle épistémologique, et qu’elles ne cessent de «défaire» cet homme qui dans les sciences humaines fait et refait sa positivité. On comprend enfin que psychanalyse et ethnologie soient établies l’une en face de l’autre, dans une corrélation fondamentale: depuis Totem et Tabou, l’instauration d’un champ qui leur serait commun, la possibilité d’un discours qui pourrait aller de l’une à l’autre sans discontinuité, la double articulation de l’histoire des individus sur l’inconscient des cultures, et de l’historicité de celles-ci sur l’inconscient des individus, ouvrent sans doute les problèmes les plus généraux qui puissent se poser à propos de l’homme.
On devine le prestige et l’importance d’une ethnologie qui, au lieu de se définir d’abord, comme elle l’a fait jusqu’ici, par l’étude des sociétés sans histoire, chercherait délibérément son objet du côté des processus inconscients qui caractérisent le système d’une culture donnée; elle ferait jouer ainsi le rapport d’historicité, constitutif de toute ethnologie en général, à l’intérieur de la dimension où s’est toujours déployée la psychanalyse. Ce faisant, elle n’assimilerait pas les mécanismes et les formes d’une société à la pression et à la répression de fantasmes collectifs, retrouvant ainsi, mais à une plus grande échelle, ce que l’analyse peut découvrir au niveau des individus; elle définirait comme système des inconscients culturels l’ensemble des structures formelles qui rendent signifiants les discours mythiques, donnent leur cohérence et leur nécessité aux règles qui régissent les besoins, fondent autrement qu’en nature, ailleurs que sur de pures fonctions biologiques, les normes de vie. On devine l’importance symétrique d’une psychanalyse qui, de son côté, rejoindrait la dimension d’une ethnologie, non pas par l’instauration d’une «psychologie culturelle», non pas par l’explication sociologique de phénomènes manifestés au niveau des individus, mais par la découverte que l’inconscient lui aussi possède ­ ou plutôt qu’il est lui-même une certaine structure formelle. Par là, ethnologie et psychanalyse viendraient, non pas se superposer ni même peut-être se rejoindre, mais se croiser comme deux lignes orientées différemment: l’une allant de l’élision apparente du signifié dans la névrose, à la lacune dans le système signifiant par où celle-ci vient ; se manifester; l’autre allant de

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l’analogie des signifiés multiples (dans les mythologies, par exemple) à l’unité d’une structure dont les transformations formelles délivreraient la diversité des récits. Ce ne serait donc pas au niveau des rapports entre individu et société, comme on l’a cru souvent, que la psychanalyse et l’ethnologie pourraient s’articuler l’une sur l’autre; ce n’est pas parce que l’individu fait partie de son groupe, ce n’est pas parce qu’une culture se reflète et s’exprime d’une manière plus ou moins déviante dans l’individu, que ces deux formes de savoir sont voisines. Elles n’ont à vrai dire qu’un point commun, mais il est essentiel et inévitable: c’est celui où elles se coupent à angle droit: car la chaîne signifiante par quoi se constitue l’expérience unique de l’individu est perpendiculaire au système formel à partir duquel se constituent les significations d’une culture: à chaque instant la structure propre de l’expérience individuelle trouve dans les systèmes de la société un certain nombre de choix possibles (et de possibilités exclues) ( inversement les structures sociales trouvent en chacun de leurs points de choix un certain nombre d’individus possibles (et d’autres qui ne le sont pas), ­ de même que dans le langage la structure linéaire rend toujours possible à un moment donné le choix entre plusieurs mots ou plusieurs phonèmes (mais exclut tous les autres). Alors, se forme le thème d’une théorie pure du langage qui donnerait à l’ethnologie et à la psychanalyse ainsi conçues leur modèle formel. Il y aurait ainsi une discipline qui pourrait couvrir dans son seul parcours aussi bien cette dimension de l’ethnologie qui rapporte les sciences humaines aux positivités qui les bordent, que cette dimension de la psychanalyse qui rapporte le savoir de l’homme à la finitude qui le fonde. Avec la linguistique, on aurait une science parfaitement fondée dans l’ordre des positivités extérieures à l’homme (puisqu’il s’agit de langage pur) et qui, traversant tout l’espace des sciences humaines rejoindrait la question de la finitude (puisque c’est à travers le langage, et en lui que la pensée peut penser: de sorte qu’il est en lui-même une positivité qui vaut comme le fondamental). Au-dessus de l’ethnologie et de la psychanalyse, plus exactement intriquée avec elles, une troisième «contre-science» viendrait parcourir, animer, inquiéter, tout le champ constitué des sciences humaines, et en le débordant aussi bien du côté des positivités que du côté de la finitude, elle en formerait la contestation la plus générale. Comme les deux autres contre-sciences, elle ferait apparaître, sur un mode discursif, les formes limites des sciences humaines; comme elles deux, elle logerait son expérience dans ces régions éclairées et dangereuses où le savoir de l’homme joue, sous les espèces de l’inconscient et de

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l’historicité, son rapport avec ce qui les rend possibles. A elles trois, elles risquent, en l'«exposant», cela même qui a permis à l’homme d’être connu. Ainsi se file sous ses yeux le destin de l’homme, mais il se file à l’envers; sur ces étranges fuseaux, il est reconduit aux formes de sa naissance, à la patrie qui l’a rendu possible. Mais n’est-ce pas une manière de l’amener à sa fin? car la linguistique ne parle pas plus de l’homme lui-même, que la psychanalyse ou l’ethnologie.
On dira peut-être qu’en jouant ce rôle, la linguistique ne fait que reprendre les fonctions qui avaient été jadis celles de la biologie ou de l’économie, lorsqu’au XIXe siècle et au début du XXe on avait voulu unifier les sciences humaines sous des concepts empruntés à la biologie ou à l’économie. Mais la linguistique risque d’avoir un rôle beaucoup plus fondamental. Et pour plusieurs raisons. D’abord parce qu’elle permet ­ qu’elle s’efforce en tout cas de rendre possible ­ la structuration des contenus eux-mêmes; elle n’est donc pas une reprise théorique des connaissances acquises par ailleurs, interprétation d’une lecture déjà faite des phénomènes; elle ne propose pas une «version linguistique» des faits observés dans les sciences humaines, elle est le principe d’un déchiffrement premier; sous un regard armé par elle, les choses n’accèdent à l’existence que dans la mesure où elles peuvent former les éléments d’un système signifiant. L’analyse linguistique est plus une perception qu’une explication: c’est-à-dire qu’elle est constitutive de son objet même. De plus, voilà que par cette émergence de la structure (comme rapport invariant dans un ensemble d’éléments) le rapport des sciences humaines aux mathématiques se trouve ouvert à nouveau et selon une dimension toute nouvelle; il ne s’agit plus de savoir si on peut quantifier des résultats, ou si les comportements humains sont susceptibles d’entrer dans le champ d’une probabilité mesurable; la question qui se pose est de savoir si on peut utiliser sans jeu de mots la notion de structure, ou du moins si c’est de la même structure qu’on parle en mathématiques et dans les sciences humaines: question qui est centrale si on veut connaître les possibilités et les droits, les conditions et les limites d’une formalisation justifiée; on voit que le rapport des sciences de l’homme à l’axe des disciplines formelles et a priori ­ rapport qui n’avait pas été essentiel jusqu’alors et tant qu’on avait voulu l’identifier au droit de mesurer ­ se ranime et devient peut-être fondamental maintenant que dans l’espace des sciences humaines surgit également leur rapport à la positivité empirique du langage et à l’analytique de la finitude; les trois ases qui définissent le volume propre aux sciences de l’homme deviennent ainsi visibles, et presque simultanément,

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dans les questions qu’elles posent. Enfin, l’importance de la linguistique et de son application à la connaissance de l’homme fait réapparaître, en son insistance énigmatique, la question de l’être du langage dont on a vu combien elle était liée aux problèmes fondamentaux de notre culture. Question que l’utilisation, toujours plus étendue des catégories linguistiques alourdit encore, puisqu’il faut désormais se demander ce que doit être le langage pour structurer ainsi ce qui n’est pourtant de soi-même ni parole ni discours, et pour s’articuler sur les formes pures de la connaissance. Par un chemin beaucoup plus long et beaucoup plus imprévu, on est reconduit à ce lieu que Nietzsche et Mallarmé avaient indiqué lorsque l’un avait demandé: Qui parle? et que l’autre avait vu scintiller la réponse dans le Mot lui-même. L’interrogation sur ce qu’est le langage en son être reprend une fois encore son ton impératif.
En ce point où la question du langage resurgit avec une si forte surdétermination et où elle semble investir de toutes parts la figure de l’homme (cette figure qui avait pris justement jadis la place du Discours classique), la culture contemporaine est à l’oeuvre pour une part importante de son présent et peut-être de son avenir. D’un côté apparaissent comme soudain très proches de tous ces domaines empiriques, des questions qui semblaient jusqu’alors en être fort éloignées: ces questions sont celles d’une formalisation générale de la pensée et de la connaissance; et au moment où on les croyait encore vouées au seul rapport de la logique et des mathématiques, voilà qu’elles ouvrent sur la possibilité et aussi sur la tâche de purifier la vieille raison empirique par la constitution de langages formels, et d’exercer une seconde critique de la raison pure à partir de formes nouvelles de l’a priori mathématique. Cependant, à l’autre extrémité de notre culture, la question du langage se trouve confiée à cette forme de parole qui n’a sans doute pas cessé de la poser, mais qui pour la première fois se la pose à elle-même. Que la littérature de nos jours soit fascinée par l’être du langage, ­ ce n’est là ni le signe d’une fin ni la preuve d’une radicalisation: c’est un phénomène qui enracine sa nécessité dans une très vaste configuration où se dessine toute la nervure de notre pensée et de notre savoir. Mais si la question des langages formels fait valoir la possibilité ou l’impossibilité de structurer les contenus positifs, une littérature vouée au langage fait valoir, en leur vivacité empirique, les formes fondamentales de la finitude. De l’intérieur du langage éprouvé et parcouru comme langage, dans le jeu de ses possibilités tendues à leur point extrême, ce qui s’annonce, c’est que l’homme est «fini», et qu’en parvenant au sommet de toute parole possible,

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ce n’est pas au coeur de lui-même qu’il arrive, mais au bord de ce qui le limite: dans cette région où rôde la mort, où la pensée s’éteint, où la promesse de l’origine indéfiniment recule. Ce nouveau mode d’être de la littérature, il fallait bien qu’il fût dévoilé dans des oeuvres comme celles d’Artaud ou de Roussel ­ et par des hommes comme eux; chez Artaud, le langage récusé comme discours et repris dans la violence plastique du heurt, est renvoyé au cri, au corps torturé, à la matérialité de la pensée, à la chair; chez Roussel le langage, réduit en poudre par un hasard systématiquement ménagé, raconte indéfiniment la répétition de la mort et l’énigme des origines dédoublées. Et comme si cette épreuve des formes de la finitude dans le langage ne pouvait pas être supportée, ou comme Bi elle était insuffisante (peut-être son insuffisance même était-elle insupportable), c’est à l’intérieur de la folie qu’elle s’est manifestée ­ la figure de la finitude se donnant ainsi dans le langage, (comme ce qui se dévoile en lui), mais aussi avant lui, en deçà, comme cette région informe, muette, insignifiante où le langage peut se libérer. Et c’est bien dans cet espace ainsi mis à découvert que la littérature, avec le surréalisme d’abord (mais sous une forme encore bien travestie) puis, de plus en plus purement, avec Kafka, avec Bataille, avec Blanchot s’est donnée comme expérience: comme expérience de la mort (et dans l’élément de la mort), de la pensée impensable (et dans sa présence inaccessible), de la répétition (de l’innocence originaire, toujours là au terme le plus proche du langage et toujours le plus éloigné); comme expérience de la finitude (prise dans l’ouverture et la contrainte de cette finitude).
On voit que ce «retour» du langage n’a pas dans nôtre culture valeur d’interruption soudaine; ce n’est point la découverte irruptive d’une évidence enfouie depuis longtemps; ce n’est point la marque d’un repli de la pensée sur elle-même, dans le mouvement par lequel elle s’affranchit de tout contenu, ni d’un narcissisme de la littérature se libérant enfin de ce qu’elle aurait à dire, pour ne plus parler que du fait qu’elle est langage mis à nu. En fait, il s’agit là du dépli rigoureux de la culture occidentale selon la nécessité qu’elle s’est donnée à elle-même au début du XIXe siècle. Il serait faux de voir, en cet indice général de notre expérience qu’on peut appeler le «formalisme», le signe d’un dessèchement, d’une raréfaction de la pensée incapable de ressaisir la plénitude des contenus; il ne serait pas moins faux de le placer d’emblée sur l’horizon d’une nouvelle pensée et d’un nouveau savoir. C’est à l’intérieur du dessin très serré, très cohérent de l’épistémè moderne que cette expérience contemporaine a trouvé sa possibilité; c’est même lui,

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qui par sa logique, l’a suscitée, l’a constituée de part en part, et a rendu impossible qu’elle n’existe pas. Ce qui s’est passé à l’époque de Ricardo, de Cuvier, et de Bopp, cette forme de savoir qui s’est instaurée avec l’économie, la biologie et la philologie, la pensée de la finitude que la critique kantienne a prescrite comme tâche à la philosophie, tout ceci forme encore l’espace immédiat de notre réflexion. Nous pensons en ce lieu.
Et pourtant l’impression d’achèvement et de fin, le sentiment sourd qui porte, anime notre pensée, l’endort peut-être ainsi de la facilité de ses promesses, et qui nous fait croire que quelque chose de nouveau est en train de commencer dont on ne soupçonne qu’un trait léger de lumière au bas de l’horizon, ­ ce sentiment et cette impression ne sont peut-être pas mal fondés. On dira qu’ils existent, qu’ils n’ont cessé de se formuler toujours à nouveau depuis le début du XIXe siècle; on dira que Hölderlin, que Hegel, que Feuerbach et Marx avaient tous déjà cette certitude qu’en eux une pensée et peut-être une culture s’achevaient, et que du fond d’une distance qui n’était peut-être pas invincible, une autre s’approchait ­ dans la réserve de l’aube, dans l’éclat du midi, ou dans la dissension du jour qui s’achève. Mais cette proche, cette périlleuse imminence dont nous redoutons aujourd’hui la promesse, dont nous accueillons le danger, n’est sans doute pas de même ordre. Alors, ce que cette annonce enjoignait à la pensée, c’était d’établir pour l’homme un stable séjour sur cette terre d’où les dieux s’étaient détournés ou effacés. De nos jours, et Nietzsche là encore indique de loin le point d’inflexion, ce n’est pas tellement l’absence ou la mort de Dieu qui est affirmée mais la fin de l’homme (ce mince, cet imperceptible décalage, ce recul dans la forme de l’identité qui font que la finitude de l’homme est devenue sa fin) ( il se découvre alors que la mort de Dieu et le dernier homme ont partie liée: n’est-ce pas le dernier homme qui annonce qu’il a tué Dieu, plaçant ainsi son langage, sa pensée, son rire dans l’espace du Dieu déjà mort, mais se donnant aussi comme celui qui a tué Dieu et dont l’existence enveloppe la liberté et la décision de ce meurtre? Ainsi, le dernier homme est à la fois plus vieux et plus jeune que la mort de Dieu; puisqu’il a tué Dieu, c’est lui-même qui doit répondre de sa propre finitude; mais puisque c’est dans la mort de Dieu qu’il parle, qu’il pense et existe, son meurtre lui-même est voué à mourir; des dieux nouveaux, les mêmes, gonflent déjà l’Océan futur; l’homme va disparaître. Plus que la mort de Dieu, ­ ou plutôt dans le sillage de cette mort et selon une corrélation profonde avec elle, ce qu’annonce la pensée de Nietzsche, c’est la fin de son meurtrier; c’est l’éclatement du visage de l’homme dans le rire, et le retour

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des masques; c’est la dispersion de la profonde coulée du temps par laquelle il se sentait porté et dont il soupçonnait la pressoin dans l ‘être même des choses; c’est l’identité du Retour du Même et de l’absolue dispersion de l’homme. Pendant tout le XIXe siècle, la fin de la philosophie et la promesse d’une culture prochaine ne faisaient sans doute qu’une seule et même chose avec la pensée de la finitude et l’apparition de l’homme dans le savoir; de nos jours, le fait que la philosophie soit toujours et encore en train de finir et le fait qu’en elle peut-être, mais plus encore en dehors d’elle et contre elle, dans la littérature comme dans la réflexion formelle, la question du langage se pose, prouvent sans doute que l’homme est en train de disparaître.
C’est que toute l’épistémè moderne ­ celle qui s’est formée vers la fin du XVIIIe siècle et sert encore de sol positif à notre savoir, celle qui a constitué le mode d’être singulier de l’homme et la possibilité de le connaître empiriquement ­ toute cette épistémè était liée à la disparition du Discours et de son règne monotone, au glissement du langage du côté de l’objectivité et à sa réapparition multiple. Si ce même langage surgit maintenant avec de plus en plus d’insistance en une unité que nous devons mais que nous ne pouvons pas encore penser, n est-ce pas le signe que toute cette configuration va maintenant basculer, et que l’homme est en train de périr à mesure que brille plus fort à notre horizon l’être du langage? L’homme s’étant constitué quand le langage était voué à la dispersion, ne va-t-il pas être dispersé quand le langage se rassemble? Et si cela était vrai, ne serait-ce pas une erreur ­ une erreur profonde puisqu’elle nous cacherait ce qu’il faut penser maintenant ­ d’interpréter l’expérience actuelle comme une application des formes du langage à l’ordre de l’humain? Ne faudrait-il pas plutôt renoncer à penser l’homme, ou, pour être plus rigoureux, penser au plus près cette disparition de l’homme ­ et le sol de possibilité de toutes les sciences de l’homme ­ dans sa corrélation avec notre souci du langage? Ne faut-il pas admettre que, le langage étant là de nouveau, l’homme va revenir à cette inexistence sereine où l’avait maintenu jadis l’unité impérieuse du Discours? L’homme avait été une figure entre deux modes d’être du langage; ou plutôt, il ne s’est constitué que dans le temps où le langage, après avoir été logé à l’intérieur de la représentation et comme dissous en elle, ne s’en est libéré qu’en se morcelant: l’homme a composé sa propre figure dans les interstices d’un langage en fragments. Bien sûr, ce ne sont pas là des affirmations, tout au plus des questions auxquelles il n’est pas possible de répondre; il faut les laisser en suspens la

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où elles se posent en sachant seulement que la possibilité de les poser ouvre sans doute sur une pensée future.


VI

Une chose en tout cas est certaine: c’est que l’homme n’est pas le plus vieux problème ni le plus constant qui se soit posé au savoir humain. En prenant une chronologie relativement courte et un découpage géographique restreint-la culture européenne depuis le XVIe siècle ­ on peut être sûr que l’homme y est une invention récente. Ce n’est pas autour de lui et de ses secrets que, longtemps, obscurément, le savoir a rôdé. En fait, parmi toutes les mutations qui ont affecté le savoir des choses et de leur ordre, le savoir des identités, des différences, des caractères, des équivalences, des mots, ­ bref au milieu de tous les épisodes de cette profonde histoire du Même ­ un seul, celui qui a commencé il y a un siècle et demi et qui peut-être est en train de se clore, a laissé apparaître la figure de l’homme. Et ce n’était point là libération d’une vieille inquiétude, passage à la conscience lumineuse d’un souci millénaire, accès à l’objectivité de ce qui longtemps était resté pris dans des croyances ou dans des philosophies: c’était l’effet d’un changement dans les dispositions fondamentales du savoir. L’homme est une invention dont l’archéologie de notre pensée montre aisément la date récente. Et peut-être la fin prochaine. Si ces dispositions venaient à disparaître comme elles sont apparues, si par quelque événement dont nous pouvons tout au plus pressentir la possibilité, mais dont nous ne connaissons pour l’instant encore ni la forme ni la promesse, elles basculaient, comme le fit au tournant du XVIIIe siècle le sol de la pensée classique, ­ alors on peut bien parier que l’homme s’effacerait, comme à la limite de la mer un visage de sable.

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