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CHAPITRE II
La prose du monde
I. LES QUATRE SIMILITUDES
Jusqu’à la fin du XVIe siècle, la ressemblance
a joué un rôle bâtisseur dans le savoir de
la culture occidentale. C’est elle qui a conduit pour une
grande part l’exégèse et l’interprétation
des textes: c’est elle qui a organisé le jeu des
symboles, permis la connaissance des choses visibles et invisibles,
guidé l’art de les représenter. Le monde s’enroulait
sur lui-même: la terre répétant le ciel, les
visages se mirant dans les étoiles, et l’herbe enveloppant
dans ses tiges les secrets qui servaient à l’homme.
La peinture imitait l’espace. Et la représentation
qu’elle fût fête ou savoir se donnait
comme répétition: théâtre de la vie
ou miroir du monde, c’était là le titre de
tout langage, sa manière de s’annoncer et de formuler
son droit à parler.
Il faut nous arrêter un peu en ce moment du temps où
la ressemblance va dénouer son appartenance au savoir et
disparaître, au moins pour une part, de l’horizon
de la connaissance. A la fin du XVIe siècle, au début
encore du XVIIe comment la similitude était-elle pensée?
Comment pouvait-elle organiser les figures du savoir? Et s’il
est vrai que les choses qui se ressemblaient étaient en
nombre infini, peut-on, du moins, établir les formes selon
lesquelles il pouvait leur arriver d’être semblables
les unes aux autres?
La trame sémantique de la ressemblance au XVIe siècle
est fort riche: Amicitia, Aequalitas (contractus, consensus, matrimonium,
societas, pax et similia), Consonantia, Concertus, Continuum,
Paritas, Proportio, Simititudo, Conjunctio, Copula 1. Et il y
a encore bien d’autres notions qui, à la surface
de la pensée, s’entrecroisent, se chevauchent, se
renforcent ou se limitent.
1. P. Grégoire, Syntaxeon artis mirabilis
(Cologne, 1610), p. 28.
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Qu’il suffise pour l’instant d’indiquer
les principales figures qui prescrivent leurs articulations au
savoir de la ressemblance. Il y en a quatre qui sont, à
coup sûr, essentielles.
D’abord la convenientia. A vrai dire le voisinage des lieux
se trouve, par ce mot, plus fortement désigné que
la similitude. Sont «convenantes» les choses qui,
approchant l’une de l’autre, viennent à se
jouxter; elles se touchent du bord, leurs franges se mêlent,
l’extrémité de l’une désigne
le début de l’autre. Par là, le mouvement
se communique, les influences et les passions, les propriétés
aussi. De sorte qu’en cette charnière des choses
une ressemblance apparaît. Double dès qu’on
essaie de la démêler: ressemblance du lieu, du site
où la nature a placé les deux choses, donc similitude
des propriétés; car en ce contenant naturel qu’est
le monde, le voisinage n’est pas une relation extérieure
entre les choses, mais le signe d’une parenté au
moins obscure. Et puis de ce contact naissent par échange
de nouvelles ressemblances; un régime commun s’impose;
à la similitude comme raison sourde du voisinage, se superpose
une ressemblance qui est l’effet visible de la proximité.
L’âme et le corps, par exemple, sont deux fois convenants:
il a fallu que le péché ait rendu l’âme
épaisse, lourde et terrestre, pour que Dieu la place au
plus creux de la matière. Mais par ce voisinage, l’âme
reçoit les mouvements du corps, et s’assimile à
lui, tandis que «le corps s’altère et se corrompt
par les passions de l’âme 1». Dans la vaste
syntaxe du monde, les êtres différents s’ajustent
les uns aux autres; la plante communique avec la bête, la
terre avec la mer, l’homme avec tout ce qui l’entoure.
La ressemblance impose des voisinages qui assurent à leur
tour des ressemblances. Le lieu et la similitude s’enchevêtrent:
on voit pousser des mousses sur le dos des coquillages, des plantes
dans la ramée des cerfs, des sortes d’herbes sur
le visage des hommes; et l’étrange zoophyte juxtapose
en les mêlant les propriétés qui le rendent
semblable aussi bien à la plante qu’à l’animal
2. Autant de signes de convenance.
La convenientia est une ressemblance liée à l’espace
dans la forme du «proche en proche». Elle est de l’ordre
de la conjonction et de l’ajustement. C’est pourquoi
elle appartient moins aux choses elles-mêmes qu’au
monde dans lequel elles se trouvent. Le monde, c’est la
«convenance», universelle des choses; il y a autant
de poissons dans l’eau que sur la terre d’animaux
ou d’objets produits par la nature ou les hommes (n’y
a-t-il pas des poissons qui s’appellent Episcopus, d’autres
1. G. Porta, La Physionomie humaine (trad. française,
1655), p. I.
2. U. Aldrovandi, Monstrorum historia (Bononiae. 1647), p. 663.
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Catena, d’autres Priapus ? ); dans l’eau
et sur la surface de la terre, autant d’êtres qu’il
y en n dans le ciel, et auxquels ils répondent; enfin dans
tout ce qui est créé, il y en a autant qu’on
pourrait en trouver éminemment contenus en Dieu, «Semeur
de l’Existence, du Pouvoir, de la Connaissance et de l’Amour
1». Ainsi par l’enchaînement de la ressemblance
et de l’espace, par la force de cette convenance qui avoisine
le semblable et assimile les proches, le monde forme chaîne
avec lui-même. En chaque point de contact commence et finit
un anneau qui ressemble eu précédent et ressemble
au suivant; et de cercles en cercles les similitudes se poursuivent
retenant les extrêmes dans leur distance (Dieu et la matière),
les rapprochant de manière que la volonté du Tout-Puissant
pénètre jusqu’aux coins les plus endormis.
C’est cette chaîne immense, tendue et vibrante, cette
corde de la convenance qu’évoque Porta en un texte
de sa magie naturelle: «Quant à l’égard
de sa végétation, la plante convient avec la bête
brute, et par sentiment l’animal brutal avec l’homme
qui se conforme au reste des astres par son intelligence; cette
liaison procède tant proprement qu’elle semble une
corde tendue depuis la première cause jusqu’aux choses
basses et infimes, par une liaison réciproque et continue;
de sorte que la vertu supérieure épandant ses rayons
viendra à ce point que si on touche une extrémité
d’icelle, elle tremblera et fera mouvoir le reste 2».
La seconde forme de similitude, c’est l’ aemulatio:
une sorte de convenance, mais qui serait affranchie de la loi
du lieu, et jouerait, immobile, dans la distance. Un peu comme
si la connivence spatiale avait été rompue et que
les anneaux de la chaîne, détachés, reproduisaient
leurs cercles, loin les uns des autres, selon une ressemblance
sans contact. Il y a dans l’émulation quelque chose
du reflet et du miroir: par elle les choses dispersées
à travers le monde se donnent réponse. De loin le
visage est l’émule du ciel, et tout comme l’intellect
de l’homme reflète, imparfaitement, la sagesse de
Dieu, de même les deux yeux, avec leur clarté bornée,
réfléchissent la grande illumination que répandent,
dans le ciel, le soleil et la lune; la bouche est Vénus,
puisque par elle passent les baisers et les paroles d’amour;
le nez donne la minuscule image du sceptre de Jupiter et du caducée
de Mercure 3. Par ce rapport d’émulation, les choses
peuvent s’imiter d’un bout à l’autre
de l’univers sens enchaînement ni proximité:
par sa réduplication en miroir, le monde abolit le distance
qui lui est propre; il triomphe par là du lieu
1. T. Campanella, Realis philosophia (Francfort,
1623), p. 98.
2. G. Porta, Magie naturelle (trad. française, Rouen, 1650),
p. 22.
3. U. Aldrovandi, Monstrorum historia, p. 3.
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qui est donné à chaque chose. De
ces reflets qui parcourent l’espace, quels sont les premiers?
Où est la réalité, où est l’image
projetée? Souvent il n’est pas possible de le dire,
car l’émulation est me sorte de gémellité
naturelle des choses; elle naît d’une pliure de l’être
dont les deux côtés, immédiatement, se font
face. Paracelse compare ce redoublement fondamental du monde à
l’image de deux jumeaux «qui se ressemblent parfaitement,
sans qu’il soit possible à personne de dire lequel
e apporté à l’autre sa similitude 1».
Pourtant l’émulation ne laisse pas inertes, l’une
en face de l’autre, les deux figures réfléchies
qu’elle oppose. Il arrive que l’une soit la plus faible,
et accueille la forte influence de celle qui vient se refléter
dans son miroir passif. Les étoiles ne l’emportent-elles
pas sur les herbes de le terre, dont elles sont le modèle
sans changement, la forme inaltérable, et sur lesquelles
il leur est donné de secrètement déverser
toute la dynastie de leurs influences? La terre sombre est le
miroir du ciel semé, mais en cette joute les deux rivaux
ne sont ni de valeur ni de dignité égales. Les clartés
de l’herbe, sans violence, reproduisent la forme pure du
ciel: «Les étoiles, dit Crollius, sont la matrice
de toutes les herbes et chaque étoile du ciel n’est
que la spirituelle préfiguration d’une herbe, telle
qu’elle la représente, et tout ainsi que chaque herbe
ou plante est une étoile terrestre regardant le ciel, de
même aussi chaque étoile est une plante céleste
en forme spirituelle, laquelle n’est différente des
terrestres que par la seule matière..., les plantes et
les herbes célestes sont tournées du côté
de la terre et regardent directement les herbes qu’elles
ont procréées, leur influant quelque vertu particulière
2».
Mais il arrive aussi que la joute demeure ouverte, et que le calme
miroir ne réfléchisse plus que l’image des
«deux soldats irrités». La similitude devient
alors le combat d’une forme contre une autre ou plutôt
d’une même forme séparée de soi par
le poids de la matière ou la distance des lieux. L’homme
de Paracelse est, comme le firmament, «constellé
d’astres»; mais il ne lui est pas lié comme
«le voleur aux galères, le meurtrier à la
roue, le poisson au pêcheur, le gibier à celui qui
le chasse». Il appartient eu firmament de l’homme
d’être «libre et puissent», de «n’obéir
à aucun ordre», de «n’être régi
par aucune des autres créatures». Son ciel intérieur
peut être autonome et ne reposer qu’en soi-même,
mais à condition que par sa sagesse, qui est aussi savoir,
il devienne semblable à
1. Paracelse, Liber Paramirum (trad. Grillot de Givry, Paris,
1913), p. 3.
2. Crollius, Traité des signatures (trad. française,
Lyon, 1624), p. 18.
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l’ordre du monde, le reprenne en lui et
fasse ainsi basculer dans son firmament interne celui où
scintillent les visibles étoiles. Alors, cette sagesse
du miroir enveloppera en retour le monde où elle était
placée; son grand anneau tournera jusqu’au fond du
ciel, et au-delà; l’homme découvrira qu’il
contient «les étoiles à l’intérieur
de soi-même..., et qu’il porte ainsi le firmament
avec toutes ses influences 1».
L’émulation se donne d’abord sous la forme
d’un simple reflet, furtif, lointain; elle parcourt en silence
les espaces du monde. Mais la distance qu’elle franchit
n’est pas annulée par sa subtile métaphore;
elle demeure ouverte pour la visibilité. Et dans ce duel,
les deux figures affrontées s’emparent l’une
de l’autre. Le semblable enveloppe le semblable, qui à
son tour le cerne, et peut-être sera-t-il à nouveau
enveloppé, par un redoublement qui a le pouvoir de se poursuivre
à l’infini. Les anneaux de l’émulation
ne forment pas une chaîne comme les éléments
de la convenance: mais plutôt des cercles concentriques,
réfléchis et rivaux.
Troisième forme de similitude, l’analogie. Vieux
concept familier déjà à la science grecque
et à la pensée médiévale, mais dont
l’usage est devenu probablement différent. En cette
analogie se superposent convenientia et aemulatio. Comme celle-ci,
elle assure le merveilleux affrontement des ressemblances à
travers l’espace; mais elle parle, comme celle-là,
d’ajustements, de liens et de jointure. Son pouvoir est
immense, car les similitudes qu’elle traite ne sont pas
celles, visibles, massives, des choses elles-mêmes; il suffit
que ce soient les ressemblances plus subtiles des rapports. Ainsi
allégée, elle peut tendre, à partir d’un
même point, un nombre indéfini de parentés.
Le rapport, par exemple, des astres au ciel où ils scintillent,
on le retrouve aussi bien: de l’herbe à la terre,
des vivants au globe qu’ils habitent, des minéraux
et des diamants aux rochers où ils sont enfouis, des organes
des sens au visage qu’ils animent, des taches de la peau
au corps qu’elles marquent secrètement. Une analogie
peut aussi se retourner sur elle-même sans être pour
autant contestée. La vieille analogie de la plante à
l’animal (le végétal est une bête qui
se tient la tête en bas, la bouche ou les racines
enfoncée dans la terre), Césalpin ne la critique
ni ne l’efface; il la renforce au contraire, il la multiplie
par elle-même, lorsqu’il découvre que la plante,
c’est un animal debout, dont les principes nutritifs montent
du bas vers le sommet, tout au long d’une tige qui s’étend
comme un corps et s’achève par une tête,
bouquet,
1. Paracelse, loc. cit.
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fleurs, feuilles: rapport inverse, mais non contradictoire,
avec l’analogie première, qui place «la racine
à la partie intérieure de la plante, la tige à
la partie supérieure, car chez les animaux, le réseau
veineux commence aussi à la partie inférieure du
ventre et la veine principale monte vers le coeur et la tête
1».
Cette réversibilité, comme cette polyvalence, donne
à l’analogie m champ universel d’application.
Par elle, toutes les figures du monde peuvent se rapprocher. Il
existe cependant, dans cet espace sillonné en toutes les
directions, un point privilégié: il est saturé
d’analogies (chacune peut y trouver l’un de ses points
d’appui) et, en passant par lui, les rapports s’inversent
sans s’altérer. Ce point, c’est l’homme;
il est en proportion avec le ciel, comme avec les animaux et les
plantes, comme avec la terre, les métaux, les stalactites
ou les orages. Dressé entre les faces du monde, il a rapport
eu firmament (son visage est à son corps ce que la face
du ciel est à l’éther; son pouls bat dans
ses veines, comme les astres circulent selon leurs voies propres;
les sept ouvertures forment dans son visage ce que sont les sept
planètes du ciel); mais tous ces rapports, il les fait
basculer, et on les retrouve, similaires, dans l’analogie
de l’animal humain avec la terre qu’il habite: sa
chair est une glèbe, ses os des rochers, ses veines de
grands fleuves; sa vessie, c’est la mer, et ses sept membres
principaux, les sept métaux qui se cachent au fond des
mines 2. Le corps de l’homme est toujours la moitié
possible d’un atlas universel. On sait comment Pierre Belon
a tracé, et jusque dans le détail, la première
planche comparée du squelette humain et de celui des oiseaux:
on y voit «l’aileron nommé appendix qui est
en proportion en l’aile, au lieu du pouce en la main; l’extrémité
de l’aileron qui est comme les doigts en nous...; l’os
donné pour jambes aux oiseaux correspondant à notre
talon; tout ainsi qu’avons quatre orteils es pieds, ainsi
les oiseaux ont quatre doigts desquels celui de derrière
est donné en proportion comme le gros orteil en nous 3».
Tant de précision n’est anatomie comparée
que pour un regard armé des connaissances du XIXe siècle.
Il se trouve que la grille à travers laquelle nous laissons
venir jusqu’à notre savoir les figures de la ressemblance,
recoupe en ce point (et presque en ce seul point) celle qu’avait
disposée sur les choses le savoir du XVIe siècle.
Mais la description de Belon ne relève à vrai dire
que de la positivité qui l’a rendue, à son
époque possible. Elle n’est ni plus rationnelle,
ni plus scientifique que telle observation d’Aldrovandi,
1. Césalpin, De plantis libri XVI (1583).
2. Crollius, Traité des signatures, p. 88.
3. P. Belon, Histoire de la nature des oiseaux (Paris, 1555),
p. 37.
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lorsqu’il compare les parties basses de
l’homme aux lieux infects du monde, à l Enfer, à
ses ténèbres, aux damnés qui sont comme les
excréments de l’Univers 1; elle appartient à
la même cosmographie analogique que la comparaison, classique
à l’époque de Crollius, entre l’apoplexie
et la tempête: l’orage commence quand l’air
s’alourdit et s’agite, la crise au moment où
les pensées deviennent lourdes, inquiètes; puis
les nuages s’amoncellent, le ventre se gonfle, le tonnerre
éclate et la vessie se rompt; les éclairs fulminent
tandis que les yeux brillent d’un éclat terrible,
la pluie tombe, la bouche écume, la foudre se déchaîne
tendis que les esprits font éclater la peau; mais voilà
que le temps redevient clair et que la raison se rétablit
chez le malade 2. L’espace des analogies est au fond un
espace de rayonnement. De toutes parts, l’homme est concerné
par lui; mais ce même homme, inversement, transmet les ressemblances
qu’il reçoit du monde. Il est le grand foyer des
proportions, le centre où les rapports viennent s’appuyer
et d’où ils sont réfléchis à
nouveau.
Enfin la quatrième forme de ressemblance est assurée
par le jeu des sympathies. Là nul chemin n’est déterminé
à l’avance, nulle distance n’est supposée,
nul enchaînement prescrit. La sympathie joue à l’état
libre dans les profondeurs du monde. Elle parcourt en un instant
les espaces les plus vastes: de la planète à l’homme
qu’elle régit, la sympathie tombe de loin comme la
foudre; elle peut maître au contraire d’un seul contact,
comme ces «roses de deuil et desquelles on se sera
servi aux obsèques» qui, par le seul voisinage de
la mort, rendront toute personne qui en respire le parfum «triste
et mourante 3». Mais tel est son pouvoir qu’elle ne
se contente pas de jaillir d’un unique contact et de parcourir
les espaces; elle suscite le mouvement des choses dans le monde
et provoque le rapprochement des plus distantes. Elle est principe
de mobilité: elle attire les lourds vers la lourdeur du
sol, et les légers vers l’éther sans poids;
elle pousse les racines vers l’eau, et elle fait virer avec
la courbe du soleil la grande fleur jaune du tournesol. Bien plus,
en attirant les choses les unes vers les autres par un mouvement
extérieur et visible, elle suscite en secret m mouvement
intérieur, un déplacement des qualités
qui prennent la relève les unes des autres: le feu parce
qu’il est chaud et léger s’élève
dans l’air, vers lequel ses flammes inlassablement se dressent;
mais il perd sa propre sécheresse (qui l’apparentait
à le terre) et acquiert ainsi une humidité (qui
le lie à l’eau et à l’air); il
1. Aldrovandi, Monstrorum historia, p, 4.
2. Crollius, Traité des signatures, p. 87.
3. G. Porta, Magie naturelle, p. 72.
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disparaît alors en légère
vapeur, en fumée bleue, en nuage: il est devenu air. La
sympathie est une instance du Même si forte et si pressante
qu’elle ne se contente pas d’êtres une des formes
du semblable; elle a le dangereux pouvoir d’assimiler, de
rendre les choses identiques les unes aux autres, de les mêler,
de les faire disparaître en leur individualité,
donc de les rendre étrangères à ce qu’elles
étaient. La sympathie transforme. Elle altère, mais
dans la direction de l’identique, de sorte que si son pouvoir
n’était pas balancé, le monde se réduirait
à un point, à une masse homogène, à
la morne figure’ du Même: toutes ses parties se tiendraient
et communiqueraient entre elles sans rupture ni distance, comme
ces chaînes de métal suspendues par sympathie à
l’attirance d’un seul aimant 1.
C’est pourquoi la sympathie est compensée par sa
figure jumelle, l’antipathie. Celle-ci maintient les choses
en leur isolement et empêche l’assimilation; elle
enferme chaque espèce dans sa différence obstinée
et sa propension à persévérer en ce qu’elle
est: «Il est assez connu que les plantes ont haine entre
elles... on dit que l’olive et la vigne haient le chou;
le concombre fuit l’olive... Entendu qu’elles croissent
par la chaleur du soleil et l’humeur de la terre, il est
nécessaire que tout arbre opaque et épais soit pernicieux
aux autres et aussi celui qui a plusieurs racines 2». Ainsi
à l’infini, à travers le temps, les êtres
du monde se haïront et contre toute sympathie maintiendront
leur féroce appétit. «Le rat d’Inde
est pernicieux au crocodile car Nature le lui a donné pour
ennemi; de sorte que lorsque ce violent s’égaie au
soleil, il lui dresse embûche et finesse mortelle; apercevant
que le crocodile, endormi en ses délices dort la gueule
bée, il entre par là et se coule par le large gosier
dans le ventre d’icelui, duquel rongeant les entrailles,
il sort enfin par le ventre de la bête occise.» Mais
à son tour les ennemis du rat le guettent: car il est en
discord avec l’araignée, et «combattant souventes
fois avec l’aspic, il meurt». Par ce jeu de l’antipathie
qui les disperse, mais tout autant les attire au combat, les rend
meurtrières et les expose à leur tour à la
mort, il se trouve que les choses et les bêtes et toutes
les figures du monde demeurent ce qu’elles sont.
L’identité des choses, le fait qu’elles peuvent
ressembler aux autres et s’approcher d’elles, mais
sans s’y engloutir et en préservant leur singularité,
c’est le balancement constant de la sympathie et de
l’antipathie qui en répond. Il explique que les choses
croissent, se développent, se mélangent, disparaissent,
meurent
1. G. Porta, Magie naturelle, p. 72.
2. J. Cardan, De la subtilité (trad. française,
Paris, 1656), p. 154.
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mais indéfiniment se retrouvent; bref,
qu’il y ait un espace (qui pourtant n’est pas sans
repère ni répétition, sans havre de similitude)
et un temps (qui pourtant laisse réapparaître indéfiniment
les mêmes figures, les mêmes espèces, les mêmes
éléments). «Combien que d’eux-mêmes
les quatre corps (eau, air, feu, terre) soient simples et ayant
leurs qualités distinctes, toutefois d’autant que
le Créateur a ordonné que des éléments
mêlés seront composés les corps élémentaires,
voilà pourquoi leurs convenances et discordances sont remarquables,
ce qui se connaît par leurs qualités. L’élément
du feu est chaud et sec; il a donc antipathie avec ceux de l’eau
qui est froide et humide. L’air chaud est humide, la terre
froide est sèche, c’est antipathie. Pour les accorder,
l’air n été mis entre le feu et l’eau,
l’eau entre la terre et l’air. En tant que l’air
est chaud, il voisine bien avec le feu et son humidité
s’accommode avec celle de l’eau. Derechef, pour ce
que son humidité est tempérée, elle modère
la chaleur du feu et en reçoit aide aussi, comme d’autre
part par sa chaleur médiocre, il attiédit la froidure
humide de l’eau. L’humidité de l’eau
est chauffée par la chaleur de l’air et soulage la
froide sécheresse de la terre 1». La souveraineté
du couple sympathie-antipathie, le mouvement et la dispersion
qu’il prescrit donnent lieu à toutes les formes de
ressemblance. Ainsi se trouvent reprises et expliquées
les trois premières similitudes. Tout le volume du monde,
tous les voisinages de la convenance, tous les échos de
l’émulation, tous les enchaînements de l’analogie
sont supportés, maintenus et doublés par cet espace
de la sympathie et de l’antipathie qui ne cesse de rapprocher
les choses et de les tenir à distance. Par ce jeu, le monde
demeure identique; les ressemblances continuent à être
ce qu’elles sont, et à se ressembler. Le même
reste le même, et verrouillé sur soi.
II. LES SIGNATURES
Et pourtant le système n’est pas clos. Une ouverture
demeure: par elle, tout le jeu des ressemblances risquerait de
s’échapper à lui-même, ou de demeurer
dans la nuit, si une figure nouvelle de la similitude ne venait
achever le cercle, le rendre à la fois parfait et
manifeste. Convenientia, aemulatio, analogie et sympathie nous
disent
1. S. G. S., Annotations au Grand Miroir du Monde
de Duchesne, p. 498.
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comment le monde doit se replier sur lui-même,
se redoubler, se réfléchir ou s’enchaîner
pour que les choses puissent se ressembler. Elles nous disent
les chemins de la similitude et par où ils passent; non
là où elle est, ni comment on la voit, ni à
quelle marque on la reconnaît. Or, peut-être nous
arriverait-il de traverser tout ce foisonnement merveilleux des
ressemblances, sans même nous douter qu’il est préparé
depuis longtemps par l’ordre du monde, et pour notre plus
grand bienfait. Pour savoir que l’aconit guérit nos
maladies d’yeux ou que la noix pilée avec de l’esprit
de vin soigne les maux de tête, il faut bien qu’une
marque nous en avertisse: sans quoi ce secret resterait indéfiniment
en sommeil. Saurait-on jamais qu’il y a d’un homme
à sa planète un rapport de gémellité
ou de joute, s’il n’y avait sur son corps et parmi
les rides de son visage, le signe qu’il est rival de Mars
ou apparenté à Saturne? Il faut que les similitudes
enfouies soient signalées à la surface des choses;
il est besoin d’une marque visible des analogies invisibles.
Toute ressemblance n’est-elle pas, d’un même
coup, ce qui est le plus manifeste et ce qui est le mieux caché?
Elle n’est pas composée en effet de morceaux juxtaposés,
les uns identiques, les autres différents: elle est
d’un seul tenant une similitude qu’on voit ou qu’on
ne voit pas. Elle serait donc sans critère, s’il
n’y avait en elle ou au-dessus ou à côté
un élément de décision qui transforme
son scintillement douteux en claire certitude.
Il n’y a pas de ressemblance sans signature. Le monde du
similaire ne peut être qu’un monde marqué.
«Ce n’est pas la volonté de Dieu, dit Paracelse,
que ce qu’il crée pour le bénéfice
de l’homme et ce qu’il lui a donné demeure
caché... Et même s’il a cacha certaines choses,
il n’a rien laissé sans signes extérieurs
et visibles avec des marques spéciales tout comme
un homme qui a enterré un trésor en marque l’endroit
afin qu’il puisse le retrouver 1». Le savoir des similitudes
se fonde sur le relevé de ces signatures et sur leur déchiffrement.
Inutile de s’arrêter à l’écorce
des plantes pour connaître leur nature; il faut aller droit
à leurs marques, «à l’ombre et
image de Dieu qu’elles portent ou à la vertu interne,
laquelle leur a été donnée du ciel comme
par dot naturel,...vertu, dis-je, laquelle se reconnaît
plutôt par la signature 2». Le système des
signatures renverse le rapport du visible à l’invisible.
La ressemblance était la forme invisible de ce qui, du
fond du monde, rendait les choses visibles; mais pour que cette
forme
1. Paracelse, Die 9 Bücher der Natura Rerum
(oeuvres, éd. Suhdorff, t. IX, p. 393).
2. Crollius, Traité des signatures, p. 4.
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à son tour vienne jusqu’à
la lumière, il faut uns figure visible qui la tire de sa
profonde invisibilité. C’est pourquoi le visage du
monde est couvert de blasons, de caractères, de chiffres,
de mots obscurs, de «hiéroglyphes», disait
Turner. Et l’espace des immédiates ressemblances
devient comme m grand livre ouvert; il est hérissé
de graphismes; on voit tout au long de la page des figures étranges
qui s’entrecroisent et parfois se répètent.
Il n’est plus que de les déchiffrer: «N’est-il
pas vrai que toutes les herbes, plantes, arbres et autres, provenant
des entrailles de la terre sont autant de livres et de signes
magiques 1». Le grand miroir calme au fond duquel les choses
se miraient et se renvoyaient, l’une l’autre, leurs
images, est en réalité tout bruissant de paroles.
Les reflets muets sont doublés par des mots qui les indiquent.
Et par la grâce d’une dernière forme de ressemblance
qui enveloppe toutes les autres et les enferme en un cercle unique,
le monde peut se comparer à un homme qui parle: «de
même que les secrets mouvements de son entendement sont
manifestés par la voix, de même ne semble-t-il pas
que les herbes parlent au curieux médecin par leur signature,
lui découvrant... leurs vertus intérieures cachées
sous le voile du silence de la nature 2».
Mais il faut s’attarder un peu sur ce langage lui-même.
Sur les signes dont il est formé. Sur la manière
dont ces signes renvoient à ce qu’ils indiquent.
Il y a sympathie entre l’aconit et les yeux. Cette affinité
imprévue resterait dans l’ombre, s’il n’y
avait sur la plante me signature, une marque et comme un mot disant
qu’elle est bonne pour les maladies des yeux. Ce signe,
il est parfaitement lisible dans ses graines: ce sont de petits
globes sombres enchâssés dans des pellicules blanches,
qui figurent à peu près ce que les paupières
sont aux yeux 3. De même pour l’affinité de
la noix et de la tête; ce qui guérit «les plaies
du péricrâne», c’est l’épaisse
écorce verte qui repose sur les os sur la coquille
du fruit: mais les maux intérieurs de la tête
sont prévenus par le noyau lui-même «qui montre
tout à fait le cerveau 4». Le signe de l’affinité,
et ce qui la rend visible, c’est tout simplement l’analogie;
le chiffre de la sympathie réside dans la proportion.
Mais la proportion elle-même, quelle signature portera-t-elle
pour qu’il soit possible de la reconnaître? Comment
pourrait-on
1. Crollius, Traité des signatures, p. 6.
2. Id., ibid., p. 6.
3. Id., ibid., p. 33.
4. Id., ibid., p. 33-34.
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savoir que les plis de la main ou les rides du
front dessinent sur le corps des hommes ce que sont les penchants,
les accidents ou les traverses dans le grand tissu de la vie?
Sinon parce que la sympathie fait communiquer le corps et le ciel,
et transmet le mouvement des planètes eux aventures des
hommes. Sinon aussi perce que la brièveté d’une
ligne reflète l’image simple d’une vie courte,
le croisement de deux plis, la rencontre d’un obstacle,
le mouvement ascendant d’une ride, le montée d’un
homme vers le succès. La largeur est signe de richesse
et d’importance; la continuité marque la fortune,
la discontinuité l’infortune 1. La grande analogie
du corps et du destin est signée par tout le système
des miroirs et des attirances. Ce sont les sympathies et les émulations
qui signalent les analogies.
Quant à l’émulation, on peut la reconnaître
à l’analogie: les yeux sont des étoiles parce
qu’ils répandent la lumière sur les visages
comme les astres dans l’obscurité, et parce que les
aveugles sont dans le monde comme les clairvoyants au plus sombre
de la nuit. On peut la reconnaître aussi à la convenance:
on sait, depuis les Grecs, que les animaux forts et courageux
ont l’extrémité des membres large et bien
développée comme si leur vigueur s’était
communiquée aux parties les plus lointaines de leur corps.
De la même façon, le visage et la main de l’homme
porteront la ressemblance de l’âme à laquelle
ils sont joints. La reconnaissance des similitudes les plus visibles
se fait donc sur fond d’une découverte qui est celle
de la convenance des choses entre elles. Et si l’on songe
maintenant que la convenance n’est pas toujours définie
par une localisation actuelle, mais que bien des êtres se
conviennent qui sont séparés (comme il arrive entre
la maladie et son remède, entre l’homme et ses astres,
entre la plante et le sol dont elle a besoin), il va falloir à
nouveau un signe de la convenance. Or, quelle autre marque y a-t-il
que deux choses sont l’une à l’autre enchaînées,
sinon qu’elles s’attirent réciproquement, comme
le soleil la fleur du tournesol ou comme l’eau la pousse
du concombre 2 sinon qu’il y a entre elles affinité
et comme sympathie?
Ainsi le cercle se ferme. On voit cependant par quel système
de redoublements. Les ressemblances exigent une signature, car
nulle d’entre elles ne pourrait être remarquée
si elle n’était lisiblement marquée. Mais
quels sont ces signes? A quoi reconnaît-on parmi tous les
aspects du monde, et tant de figures qui s’entrecroisent,
qu’il y a ici un caractère auquel il convient
1. J. Cardan, Métoposcopie (éd. de 1658), p. III-VIII.
2. Bacon, Histoire naturelle (trad. française 1631), p.
221.
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de s’arrêter, parce qu’il indique
une secrète et essentielle ressemblance ? Quelle forme
constitue le signe dans sa singulière valeur de signe?
C’est la ressemblance. Il signifie dans la mesure
où il a ressemblance avec ce qu’il indique (c’est-à-dire
à une similitude). Mais il n’est pas cependant l’homologie
qu’il signale; car son être distinct de signature
s’effacerait dans le visage dont il est signe; il est une
autre ressemblance, une similitude voisine et d’un autre
type qui sert à reconnaître la première, mais
qui est décelée à son tour par une troisième.
Toute ressemblance reçoit une signature; mais cette signature
n’est qu’une forme mitoyenne de la même ressemblance.
Si bien que l’ensemble des marques fait glisser, sur le
cercle des similitudes, un second cercle qui redoublerait exactement
et point par point le premier, n’était ce petit décalage
qui fait que le signe de la sympathie réside dans l’analogie,
celui de l’analogie dans l’émulation, celui
de l’émulation dans la convenance, qui requiert à
son tour pour être reconnue la marque de la sympathie...
La signature et ce qu’elle désigne sont exactement
de même nature; ils n’obéissent qu’à
une loi de distribution différente; le découpage
est le même.
Forme signante et forme signée sont des ressemblances,
mais d’à côté. Et c’est en cela
sans doute que la ressemblance dans le savoir du XVIe siècle
est ce qu’il y a de plus universel; à la fois ce
qu’il y a de plus visible, mais qu’on doit cependant
chercher à découvrir, car c’est le plus caché;
ce qui détermine la forme de la connaissance (car on ne
connaît qu’en suivant les chemins de la similitude),
et ce qui lui garantit la richesse de son contenu (car, dès
qu’on soulève les signes et qu’on regarde ce
qu’ils indiquent, on laisse venir au jour et étinceler
dans sa propre lumière la Ressemblance elle-même).
Appelons herméneutique l’ensemble des connaissances
et des techniques qui permettent de faire parler les signes et
de découvrir leur sens; appelons sémiologie l’ensemble
des connaissances et des techniques qui permettent de distinguer
où sont les signes, de définir ce qui les institue
comme signes, de connaître leurs liens et les lois de leur
enchaînement: le XVIe siècle a superposé sémiologie
et herméneutique dans la forme de la similitude. Chercher
le sens, c’est mettre au jour ce qui se ressemble. Chercher
la loi des signes, c’est découvrir les choses qui
sont semblables. La grammaire des êtres, c’est leur
exégèse. Et le langage qu’ils parlent ne raconte
rien d’autre que la syntaxe qui les lie. La nature des choses,
leur coexistence, l’enchaînement qui les attache et
par quoi elles communiquent, n’est pas différente
de leur ressemblance. Et celle-ci n’apparaît que dans
le réseau des signes qui, d’un bout à l’autre,
parcourt
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le monde. La «nature» est prise dans
la mince épaisseur qui tient, l’une au-dessus de
l’autre, sémiologie et herméneutique; elle
n’est mystérieuse et voilée, elle ne s’offre
à la connaissance, qu’elle déroute parfois,
que dans la mesure où cette superposition ne va pas sans
un léger décalage des ressemblances. Du coup, la
grille n’est pas claire; la transparence se trouve brouillée
dès la première donne. Un espace sombre apparaît
qu’il va falloir progressivement éclairer. C’est
là qu’est la «nature» et c’est
cela qu’il faut s’employer à connaître.
Tout serait immédiat et évident si l’herméneutique
de la ressemblance et la sémiologie des signatures coïncidaient
sans la moindre oscillation. Mais qu‘il y a un «cran»
entre les similitudes qui forment graphisme et celles qui forment
discours, le savoir et son labeur infini reçoivent là
l’espace qui leur est propre: ils auront à sillonner
cette distance en allant, par un zigzag indéfini, du semblable
à ce qui lui est semblable.
III. LES LIMITES DU MONDE
Telle est, dans son esquisse la plus générale,
l’épistémè du XVIe siècle. Cette
configuration emporte avec soi un certain nombre de conséquences.
Et d’abord le caractère à la fois pléthorique
et absolument pauvre de ce savoir. Pléthorique puisqu’il
est illimité. La ressemblance ne reste jamais stable en
elle-même; elle n’est fixée que si elle renvoie
à une autre similitude, qui en appelle à son tour
de nouvelles; de sorte que chaque ressemblance ne vaut que par
l’accumulation de toutes les autres, et que le monde entier
doit être parcouru pour que la plus mince des analogies
soit justifiée, et apparaisse enfin comme certaine. C’est
donc un savoir qui pourra, qui devra procéder par entassement
infini de confirmations s'appelant les unes les autres. Et par
là, dès ses fondations, ce savoir sera sablonneux.
La seule forme de liaison possible entre les éléments
du savoir, c’est l’addition. De là ces immenses
colonnes, de là leur monotonie. En posant comme lien entre
le signe et ce qu’il indique la ressemblance (à la
fois tierce puissance et pouvoir unique puisqu’elle habite
de la même façon la marque et le contenu), le savoir
du XVIe siècle s’est condamné à ne
connaître toujours que la même chose, mais à
ne la connaître qu’au terme jamais atteint d’un
parcours indéfini.
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Et c’est là que fonctionne la catégorie,
trop illustre, du microcosme. Cette vieille notion a sans doute
été ranimée, à travers le Moyen Age
et dès le début de la Renaissance, par une certaine
tradition néo-platonicienne. Mais elle a fini par jouer
au XVIe siècle un rôle fondamental dans le savoir.
Peu importe qu’elle soit, ou non, comme on disait jadis,
vision du monde ou Weltanschauung. En fait, elle a une ou plutôt
deux fonctions très précises dans la configuration
épistémologique de cette époque. Comme catégorie
de pensée, elle applique à tous les domaines de
la nature le jeu des ressemblances redoublées; elle garantit
à l’investigation que chaque chose trouvera sur une
plus grande échelle son miroir et son assurance macrocosmique;
elle affirme en retour que l’ordre visible des sphères
les plus hautes viendra se mirer dans la profondeur plus sombre
de la terre. Mais entendue comme configuration générale
de la nature, elle pose des limites réelles, et pour ainsi
dire tangibles, su cheminement inlassable des similitudes qui
se relaient. Elle indique qu’il existe un grand monde et
que son périmètre trace la limite de toutes les
choses créées; qu’à l’autre extrémité,
il existe une créature de privilège qui reproduit,
dans ses dimensions restreintes, l’ordre immense du ciel,
des astres, des montagnes, des rivières et des orages;
et que c’est entre les limites effectives de cette analogie
constitutive que se déploie le jeu des ressemblances. Par
ce fait même, la distance du microcosme au macrocosme a
beau être immense, elle n’est pas infinie; les êtres
qui y séjournent ont beau être nombreux, on pourrait
à la limite les compter; et par conséquent les similitudes
qui, par le jeu des signes qu’elles exigent, s’appuient
toujours les unes sur les autres, ne risquent plus de s’enfuir
indéfiniment. Elles ont, pour s’appuyer et se renforcer,
un domaine parfaitement clos. La nature, comme jeu des signes
et des ressemblances, se referme sur elle-même selon la
figure redoublée du cosmos.
Il faut donc se garder d’inverser les rapports. Sans aucun
doute, l’idée du microcosme est, comme on dit, «importante»,
eu XVIe siècle; parmi toutes les formulations qu’une
enquête pourrait recenser, elle serait probablement l’une
des plus fréquentes. Mais il ne s’agit pas ici d’une
étude d’opinions, que seule une analyse statistique
du matériau écrit permettrait de mener. Si en revanche,
on interroge le savoir du XVIe siècle à son niveau
archéologique c’est-à-dire dans ce qui
l’a rendu possible _, les rapports du macrocosme et du microcosme
apparaissent comme un simple effet de surface. Ce n’est
pas parce qu’on croyait à de tels rapports qu’on
s’est mis à rechercher toutes les analogies du monde.
Mais il y avait au coeur du
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savoir uns nécessité: il fallait
ajuster l’infinie richesse d’une ressemblance introduite
en tiers entre les signes et leur sens, et la monotonie qui imposait
le même découpage de la ressemblance au signifiant
et à ce qu’il désignait. Dans une épistémè
où signes et similitudes s’enroulaient réciproquement
selon une volute qui n’avait pas de terme, il fallait bien
qu’on pensât dans le rapport du microcosme au macrocosme
la garantie de ce savoir et le terme de son épanchement.
Par la même nécessité, ce savoir devait accueillir
à la fois et sur le même plan magie et érudition.
Il nous semble que les connaissances du XVIe siècle étaient
constituées d’un mélange instable de savoir
rationnel, de notions dérivées des pratiques de
la magie, et de tout un héritage culturel dont la redécouverte
des textes anciens avait multiplié les pouvoirs d’autorité.
Ainsi conçue, la science de cette époque apparaît
dotée d’une structure faible; elle ne serait que
le lieu libéral d’un affrontement entre la fidélité
aux Anciens, le goût pour le merveilleux, et une attention
déjà éveillée sur cette souveraine
rationalité en laquelle nous nous reconnaissons. Et cette
époque trilobée se réfléchirait au
miroir de chaque oeuvre et de chaque esprit partagé...
En fait ce n’est pas d’une insuffisance de structure
que souffre le savoir du XVIe siècle. Nous avons vu, au
contraire, combien sont méticuleuses les configurations
qui définissent son espace. C’est cette rigueur qui
impose le rapport à la magie et à l’érudition
non pas contenus acceptés, mais formes requises.
Le monde est couvert de signes qu’il faut déchiffrer,
et ces signes, qui révèlent des ressemblances et
des affinités, ne sont eux-mêmes que des formes de
la similitude. Connaître sera donc interpréter: aller
de la marque visible à ce qui se dit à travers elle,
et demeurerait, sans elle, parole muette, ensommeillée
dans les choses. «Nous autres hommes nous découvrons
tout ce qui est caché dans les montagnes par des signes
et des correspondances extérieures; et c’est ainsi
que nous trouvons toutes les propriétés des herbes
et tout ce qui est dans les pierres. Il n’y a rien dans
la profondeur des mers, rien dans les hauteurs du firmament que
l’homme ne soit capable de découvrir. Il n’y
a pas de montagne qui soit assez vaste pour cacher au regard de
l’homme ce qu’il y a en elle; cela lui est révélé
par des signes correspondants 1». La divination n’est
pas une forme concurrente de la connaissance; elle fait corps
avec la connaissance elle-même. Or, ces signes qu’on
interprète ne désignent le caché que dans
la mesure où ils lui ressemblent; et on n’agira pas
sur les marques sans opérer en même temps sur ce
qui est,
1. Paracelse, Archidoxis magica (trad. française,
1909), p. 21-23.
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par elles, secrètement indique. C’est
pourquoi les plantes qui représentent la tête, ou
les yeux, ou le coeur, ou le foie auront efficacité sur
un organe; c’est pourquoi les bêtes elles-mêmes
seront sensibles aux marques qui les désignent. «Dis-moi
donc, demande Paracelse, pourquoi le serpent en Helvétie,
Algorie, Suédie comprend les mots grecs Osy, Osya, Osy...
Dans quelles académies les ont-ils appris pour que, le
mot à peine entendu, ils retournent aussitôt leur
queue, afin de ne pas l’entendre de nouveau? A peine ont-ils
ouï le mot, nonobstant leur nature et leur esprit, ils restent
immobiles, et n’empoisonnent personne de leur blessure venimeuse».
Et qu’on ne dise pas que c’est là seulement
l’effet du bruit des mots prononcés: «Si tu
écris, en temps favorable, ces seules paroles sur du vélin,
du parchemin, du papier, et que tu les imposes au serpent, celui-ci
ne restera pas moins immobile que si tu les avais articulées
à haute voix». Le projet des «Magies naturelles»
qui occupe une large place à la fin du XVIe siècle
et s’avance tard encore en plein milieu du XVIIe, n’est
pas un effet résiduel dans la conscience européenne;
il a été ressuscité comme le dit expressément
Campanella 1 et pour des raisons contemporaines: parce que
la configuration fondamentale du savoir renvoyait les unes aux
autres les marques et les similitudes. La forme magique était
inhérente à la manière de connaître.
Et par le fait même l’érudition: car, dans
le trésor que nous a transmis l’Antiquité,
le langage vaut comme le signe des choses. Il n’y a pas
de différence entre ces marques visibles que Dieu a déposées
sur la surface de la terre, pour nous en faire connaître
les secrets intérieurs, et les mots lisibles que l’Ecriture,
ou les sages de l’Antiquité, qui ont été
éclairés par une divine lumière, ont déposés
en ces livres que la tradition a sauvés. Le rapport aux
textes est de même nature que le rapport aux choses; ici
et là, ce sont des signes qu’on relève. Mais
Dieu pour exercer notre sagesse n’a semé la nature
que de figures à déchiffrer (et c’est en ce
sens que la connaissance doit être divinatio), tandis que
les Anciens ont donné déjà des interprétations
que nous n’avons plus qu’à recueillir. Que
nous devrions seulement recueillir, s’il ne fallait apprendre
leur langue, lire leurs textes, comprendre ce qu’ils ont
dit. L’héritage de l’Antiquité est comme
la nature elle-même, un vaste espace à interpréter;
ici et là il faut relever des signes et peu à peu
les faire parler. En d’autres termes, Divinatio et Eruditio
sont une même herméneutique. Mais elle se développe,
selon des figures semblables, à deux niveaux différents:
l’une va de la marque
1. T. Campanella, De sensu rerum et magia (Francfort,
1620).
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muette à la chose elle-même (et
elle fait parler la nature); l’autre va du graphisme immobile
à la claire parole (elle redonne vie aux langages en sommeil).
Mais tout comme les signes naturels sont liés à
ce qu’ils indiquent par le profond rapport de ressemblance,
de même le discours des Anciens est à l’image
de ce qu’il énonce; s’il a pour nous la valeur
d’un signe précieux, c’est parce que, du fond
de son être, et par la lumière qui n’a cessé
de le traverser depuis sa naissance, il est ajusté aux
choses mêmes, il en forme le miroir et l’émulation;
il est à la vérité éternelle ce que
les signes sont aux secrets de la nature (il est de cette parole
la marque à déchiffrer); il a, avec les choses qu’il
dévoile, une affinité sans âge. Inutile, donc,
de lui demander son titre d’autorité; il est un trésor
de signes liés par similitude à ce qu’ils
peuvent désigner. La seule différence, c’est
qu’il s’agit d’un trésor au second degré,
renvoyant aux notations de la nature, qui, elles, indiquent obscurément
l’or fin des choses elles-mêmes. La vérité
de toutes ces marques qu’elles traversent la nature,
ou qu’elles s’alignent sur les parchemins et dans
les bibliothèques est partout la même: aussi
archaïque que l’institution de Dieu.
Entre les marques et les mots, il n’y a pas la différence
de l’observation à l’autorité acceptée,
ou du vérifiable à la tradition. Il n’y a
partout qu’un même jeu, celui du signe et du similaire,
et c’est pourquoi la nature et le verbe peuvent s’entrecroiser
à l’infini, formant pour qui sait lire comme un grand
texte unique.
IV. L’ECRITURE DES CHOSES
Au XVIe siècle, le langage réel n’est pas
un ensemble de signes indépendants, uniforme et lisse où
les choses viendraient se refléter comme dans un miroir
pour y énoncer une à une leur vérité
singulière. Il est plutôt chose opaque, mystérieuse,
refermée sur elle-même, masse fragmentée et
de point en point énigmatique, qui se mêle ici ou
là eux figures du monde, et s’enchevêtre à
elles: tant et si bien que, toutes ensembles, elles forment un
réseau de marques où chacune peut jouer, et joue
en effet, par rapport à toutes les autres, le rôle
de contenu ou de signe, de secret ou d’indication. Dans
son être brut et historique du XVIe siècle, le langage
n’est pas un système arbitraire; il est déposé
dans le monde et il en fait partie à la fois
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parce que les choses elles-mêmes cachent
et manifestent leur énigme comme un langage, et perce que
les mots se proposent eux hommes comme des choses à déchiffrer.
La grande métaphore du livre qu’on ouvre, qu’on
épelle et qu’on lit pour connaître la nature,
n’est que l’envers visible d’un autre transfert,
beaucoup plus profond, qui contraint le langage à résider
du côté du monde, parmi les plantes, les herbes,
les pierres et les animaux.
Le langage fait partie de la grande distribution des similitudes
et des signatures. Par conséquent il doit être étudié
lui-même comme une chose de nature. Ses éléments
ont, comme les animaux, les plantes ou les étoiles, leurs
lois d’affinité et de convenance, leurs analogies
obligées. Ramus divisait sa grammaire en deux parties.
La première était consacrée à l’étymologie,
ce qui ne veut pas dire qu’on y cherchait le sens originaire
des mots, mais bien les «propriétés»,
intrinsèques des lettres, des syllabes, enfin des mots
entiers. La seconde partie traitait de la syntaxe: son propos
était d’enseigner «le bâtiment des mots
entre eux par leurs propriétés», et elle consistait
«presque seulement en convenance et mutuelle communion des
propriétés, comme du nom avec le nom ou avec le
verbe, de l’adverbe avec tous mots auxquels il est adjoint,
de la conjonction en l’ordre des choses conjointes 1».
Le langage n’est pas ce qu’il est parce qu’il
e un sens; son contenu représentatif, qui aura tant d’importance
pour les grammairiens du XVIIe et du XVIIIe siècle qu’il
servira de fil directeur à leurs analyses, n’a pas
ici de rôle à jouer. Les mots groupent des syllabes,
et les syllabes des lettres parce qu’il y a, déposées
en celles-ci, des vertus qui les rapprochent et les disjoignent,
exactement comme dans le monde les marques s’opposent ou
s’attirent les unes les autres. L’étude de
la grammaire repose, au XVIe siècle, sur la même
disposition épistémologique que la science de la
nature ou les disciplines ésotériques. Seules différences:
il y e une nature et plusieurs langues; et dans l’ésotérisme
les propriétés des mots, des syllabes et des lettres
sont découvertes par un autre discours, qui, lui demeure
secret, alors que dans la grammaire, ce sont les mots et les phrases
de tous les jours qui énoncent d’eux-mêmes
leurs propriétés. Le langage est à mi-chemin
entre les figures visibles de la nature et les convenances secrètes
des discours ésotériques. C’est une nature
morcelée, divisée contre elle-même et altérée
qui a perdu sa transparence première; c’est un secret
qui porte en lui, mais à le surface, les marques déchiffrables
de ce qu’il veut dire. Il est
1. P. Ramus, Grammaire (Paris, 1572), p. 3 et
p. 125-128.
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à la fois révélation enfouie
et révélation qui peu à peu se restitue dans
une clarté montante.
Sous sa forme première, quand il fut donné aux hommes
par Dieu lui-même, le langage était un signe des
choses absolument certain et transparent, parce qu’il leur
ressemblait. Les noms étaient déposés sur
ce qu’ils désignaient, comme la force est écrite
dans le corps du lion, la royauté dans le regard de l’aigle,
comme l’influence des planètes est marquée
sur le front des hommes: par la forme de la similitude. Cette
transparence fut détruite à Babel pour la punition
des hommes. Les langues ne furent séparées les unes
des autres et ne devinrent incompatibles que dans la mesure où
fut effacée d’abord cette ressemblance aux choses
qui avait été la première raison d’être
du langage. Toutes les langues que nous connaissons, nous ne les
parlons maintenant que sur fond de cette similitude perdue, et
dans l’espace qu’elle a laissé vide. Il n’y
a qu’une langue qui en garde la mémoire, parce qu’elle
dérive tout droit de ce premier vocabulaire maintenant
oublié; parce que Dieu n’a pas voulu que le châtiment
de Babel échappe au souvenir des hommes; parce que cette
langue a dû servir à raconter la vieille Alliance
de Dieu avec son peuple; parce qu’enfin c’est dans
cette langue que Dieu s’est adressé à ceux
qui l’écoutaient.
L’hébreu porte donc, comme des débris, les
marques de la nomination première. Et ces mots qu’Adam
avait prononcés en les imposant aux animaux, ils sont demeurés,
au moins en partie, emportant avec eux dans leur épaisseur,
comme un fragment de savoir silencieux, les propriétés
immobiles des êtres: «Ainsi la cigogne tant louée
à cause de la charité envers ses pères et
mères est appelée en hébreu Chasida, c’est-à-dire
débonnaire, charitable, douée de pitié...
Le cheval nommé Sus est estimé du verbe Hasas, si
plutôt ce verbe n’en est dérivé, qui
signifie s’élever, car entre tous les animaux à
quatre pieds, cestui-là est fier et brave, comme Job le
décrit au chapitre 39 1.»
Mais ce ne sont plus là que des monuments fragmentaires;
les autres langues ont perdu ces similitudes radicales, que seul
l’hébreu conserve pour montrer qu’il a été
jadis la langue commune à Dieu, à Adam, et aux animaux
de la première terre.
Mais si le langage ne ressemble plus immédiatement aux
choses qu’il nomme, il n’est pas pour autant séparé
du inonde; il continue, sous une autre forme, à être
le lieu des révélations et à faire partie
de l’espace où la vérité, à
la fois, se manifeste et s’énonce. Certes, il n’est
plus la nature dans sensibilité d’origine, mais il
n’est pas non plus un instrument mystérieux
1. Claude Duret, Trésor de l’histoire
des langues (Cologne, 1613), p. 40.
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dont quelques-uns seulement, privilégiés,
connaîtraient les pouvoirs. Il est plutôt la figure
d’un monde en train de se racheter et se mettant enfin à
l’écoute de la vraie parole. C’est pourquoi
Dieu a voulu que le latin, langage de son église, se répande
sur tout le globe terrestre. C’est pourquoi tous les langages
du monde tels qu’on a pu les connaître grâce
à cette conquête forment ensemble l’image de
la vérité. L’espace où ils se déploient
et leur enchevêtrement libèrent le signe du monde
sauvé, tout comme la disposition des premiers noms ressemblaient
aux choses que Dieu avait mises au service d’Adam. Claude
Duret fait remarquer que les Hébreux, les Cananéens,
les Samaritains, les Chaldéens, les Syriens, les Egyptiens,
les Puniques, les Carthaginois, les Arabes, les Sarrasins, les
Turcs, les Mores, les Persans, les Tartares écrivent de
droite à gauche, suivant ainsi «le cours et mouvement
journel du premier ciel, qui est très parfait, suivant
l’opinion du grand Aristote, approchant de l’unité»;
les Grecs, les Georgianiens, les Maronites, les Jacobites, les
Cophtites, les Tzervians, les Poznaniens, et bien sûr les
Latins et tous les Européens, écrivent de gauche
à droite, suivant «le cours et mouvement du deuxième
ciel, ensemble des sept planètes»; les Indiens, Cathains,
Chinois, Japonais, écrivent de haut en bas, conformément
à «l’ordre de la nature, laquelle a donné
aux hommes la tête haute et les pieds bas»; «au
rebours des susdits», les Mexicains écrivent soit
de bas en haut, soit en «lignes spirales, telles que le
soleil les fait par son cours annuel sur le Zodiaque». Et
ainsi «par ces cinq diverses sortes d’écrire
les secrets et mystères de la croisée du monde et
de la forme de la croix, ensemble de la rotondité du ciel
et de la terre, sont proprement dénotées et exprimées
1». Les langues sont avec le monde dans un rapport d’analogie
plus que de signification; ou plutôt leur valeur de signe
et leur fonction de redoublement se superposent; elles disent
le ciel et la terre dont elles sont l’image; elles reproduisent
dans leur architecture la plus matérielle la croix dont
elles annoncent l’avènement, cet avènement
qui à son tour s’établit par l'Écriture
et la Parole. Il y a une fonction symbolique dans le langage:
mais depuis le désastre de Babel il ne faut plus la chercher
à de rares exceptions près 2 dans les
mots eux-mêmes mais bien dans l’existence même
du langage, dans son rapport total à la totalité
du monde, dans l’entrecroisement de son espace avec les
lieux et les figures du cosmos.
1. Duret, loc. cit.
2. Gesner, dans Mithridates, cite évidemment, mais à
titre d’exception les onomatopées (2e éd.
Tiguri, 1610, p. 3-4).
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De là la forme du projet encyclopédique,
tel qu’il apparaît à la fin du XVIe siècle
ou dans les premières années du siècle suivant:
non pas refléter ce qu’on sait dans l’élément
neutre du langage l’usage de l’alphabet comme
ordre encyclopédique arbitraire, mais efficace, n’apparaîtra
que dans la seconde moitié du XVIIe siècle 1 ,
mais reconstituer par l’enchaînement des mots et par
leur disposition dans l’espace l’ordre même
du monde. C’est ce projet qu’on trouve chez Grégoire
dans son Syntaxeon artis mirabilis (1610), chez Alstedius avec
son Encyclopaedia (1630); ou encore chez ce Christophe de Savigny
(Tableau de tous tes arts libéraux) qui parvient à
spatialiser les connaissances à la fois selon la forme
cosmique, immobile et parfaite du cercle, et celle, sublunaire,
périssable, multiple, et divisée de l’arbre;
on le retrouve aussi chez La Croix du Maine qui imagine un espace
à la fois d’Encyclopédie et de Bibliothèque
qui permettrait de disposer les textes écrits selon les
figures du voisinage, de la parenté, de l’analogie
et de la subordination que prescrit le monde lui-même 2.
De toute façon un tel entrelacement du langage et des choses,
dans un espace qui leur serait commun, suppose un privilège
absolu de l’écriture.
Ce privilège a dominé toute la Renaissance, et sans
doute a-t-il été un des grands événements
de la culture occidentale. L’imprimerie, l’arrivée
en Europe des manuscrits orientaux, l’apparition d’une
littérature qui n’était plus faite pour la
voix ou la représentation ni commandée par elles,
le pas donné à l’interprétation des
textes religieux sur la tradition et le magistère de l’Église
tout cela témoigne, sans qu’on puisse faire
la part des effets et des causes, de la place fondamentale prise,
en Occident, par l’Ecriture. Le langage a désormais
pour nature première d’être écrit. Les
sons de la voix n’en forment que la traduction transitoire
et précaire. Ce que Dieu a déposé dans le
monde, ce sont des mots écrits; Adam, lorsqu’il a
imposé leurs premiers noms aux bêtes, n’a fait
que lire ces marques visibles et silencieuses; la Loi a été
confiée à des Tables, non pas à la mémoire
des hommes; et la vraie Parole, c’est dans un livre qu’il
faut la retrouver. Vigenère et Duret 3 disaient l’un
et l’autre et en termes à peu près identiques
que l’écrit avait toujours précédé
le parlé, certainement dans la nature,
1. Sauf pour les langues, puisque l’alphabet
est le matériau du langage.
Cf le chapitre II du Mithridates de Gesner. La première
encyclopédie alphabétique est le Grand Dictionnaire
historique de Moreri (1674).
2. La Croix du Maine, Les cents Buffets pour dresser une bibliothèque
parfaite (1583). 3. Blaise de Vigenère, Traité dès
chiffres (Paris, 1587), p. l et 2. Claude Duret, Trésor
de l’histoire dès longues, p. 19 et 20.
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peut-être même dans le savoir des
hommes. Car il se pourrait bien qu’avant Babel, qu’avant
le Déluge, il y ait eu une écriture composée
des marques mêmes de la nature, si bien que ces caractères
auraient eu pouvoir d’agir directement sur les choses, de
les attirer ou de les repousser, de figurer leurs propriétés,
leurs vertus et leurs secrets. Ecriture primitivement naturelle,
dont peut-être certains savoirs ésotériques,
et la cabale au premier chef, ont conservé la mémoire
dispersée et tentent de ressaisir les pouvoirs depuis longtemps
endormis. L’ésotérisme au XVIe siècle
est un phénomène d’écriture, non de
parole. En tout cas, celle-ci est dépouillée de
ses pouvoirs; elle n’est, disent Vigenère et Duret,
que la part femelle du langage, comme son intellect passif; l’Ecriture
elle, c’est l’intellect agent, le «principe
mâle» du langage. Elle seule détient la vérité.
Cette primauté de l’écrit explique la présence
jumelle de deux formes qui sont indissociables dans le savoir
du XVIe siècle, malgré leur opposition apparente.
Il s’agit d’abord de la non-distinction entre ce qu’on
voit et ce qu’on lit, entre l’observé et le
rapporté, donc de la constitution d’une nappe unique
et lisse où le regard et le langage s’entrecroisent
à l ‘infini; et il s’agit aussi, à l’inverse,
de la dissociation immédiate de tout langage que dédouble,
sans jamais aucun terme assignable, le ressassement du commentaire.
Buffon, un jour, s’étonnera qu’on puisse trouver
chez un naturaliste comme Aldrovandi un mélange inextricable
de descriptions exactes, de citations rapportées, de fables
sans critique, de remarques portant indifféremment sur
l’anatomie, les blasons, l’habitat, les valeurs mythologiques
d’un animal, sur les usages qu’on peut en faire dans
la médecine ou dans la magie. Et en effet, lorsqu’on
se reporte à l’Historia serpentum et draconum, on
voit le chapitre «Du Serpent en général»
se déployer selon les rubriques suivantes: équivoque
(c’est-à-dire les différents sens du mot serpent),
synonymes et étymologies, différences, forme et
description, anatomie, nature et moeurs, tempérament, coït
et génération, voix, mouvements, lieux, nourriture,
physionomie, antipathie, sympathie, modes de capture, mort et
blessures par le serpent, modes et signes de l’empoisonnement,
remèdes, épithètes, dénominations,
prodiges et présages, monstres, mythologie, dieux auxquels
il est consacré, apologues, allégories et mystères,
hiéroglyphes, emblèmes et symboles, adages, monnaies,
miracles, énigmes, devises, signes héraldiques,
faits historiques, songes, simulacres et statues, usages dans
la nourriture, usages dans la médecine, usages divers.
Et Buffon de dire: «qu’on juge après cela quelle
portion
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d’histoire naturelle on peut trouver dans
tout ce fatras d’écriture. Tout cela n’est
pas description, mais légende». En effet, pour Aldrovandi
et ses contemporains, tout cela est legenda, choses à
lire. Mais la raison n’en est pas qu’on préfère
l’autorité des hommes à l’exactitude
d’un regard non prévenu, mais c’est que la
nature, en elle-même, est un tissu ininterrompu de mots
et de marques, de récits et de caractères, de discours
et de formes. Quand on a à faire l’histoire d’un
animal, inutile et impossible de choisir entre le métier
de naturaliste et celui de compilateur: il faut recueillir dans
une seule et même forme du savoir tout ce qui a été
vu et entendu, tout ce qui a été raconté
par la nature ou les hommes, par le langage du monde, des traditions
ou des poètes. Connaître une bête, ou une plante,
ou une chose quelconque de la terre, c’est recueillir toute
l’épaisse couche des signes qui ont pu être
déposés en elles ou sur elles; c’est retrouver
aussi toutes les constellations de formes où ils prennent
valeur de blason. Aldrovandi n’était ni meilleur
ni pire observateur que Buffon; il n’était pas plus
crédule que lui, ni moins attaché à la fidélité
du regard ou à la rationalité des choses. Simplement
son regard n’était pas lié aux choses par
le même système, ni la même disposition de
l’épistémè. Aldrovandi, lui, contemplait
méticuleusement une nature qui était, de fond en
comble, écrite.
Savoir consiste donc à rapporter du langage à du
langage. A restituer la grande plaine uniforme des mots et des
choses. A tout faire parler. C’est-à-dire à
faire naître au-dessus de toutes les marques le discours
second du commentaire. Le propre du savoir n’est ni de voir
ni de démontrer, mais d’interpréter. Commentaire
de l’Ecriture, commentaire des Anciens, commentaire ce qu’ont
rapporté les voyageurs, commentaire des légendes
et des fables: on ne demande pas à chacun de ces discours
qu’on interprète son droit à énoncer
une vérité; on ne requiert de lui que la possibilité
de parler sur lui. Le langage n en lui-même son principe
intérieur de prolifération. «Il y a plus à
faire à interpréter les interprétations qu’à
interpréter les choses; et plus de livres sur les livres
que sur tout autre sujet; nous ne faisons que nous entregloser
1». Ce n’est point là le constat de faillite
d’une culture ensevelie sous ses propres monuments; mais
la définition du rapport inévitable que le langage
du XVIe siècle entretenait avec lui-même. D’un
côté, ce rapport permet un moutonnement à
l’infini du langage qui ne cesse de se développer,
de se reprendre, et de faire chevaucher ses formes successives.
Pour la première fois peut-être dans la culture
1. Montaigne, Essais, liv. III, chap. XIII.
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occidentale se découvre cette dimension
absolument ouverte d’un langage qui ne peut plus s’arrêter,
parce que, jamais enclos dans une parole définitive, il
n’énoncera sa vérité que dans un discours
futur, tout entier consacré à dire ce qu’il
aura dit; mais ce discours lui-même ne détient pas
le pouvoir de s’arrêter sur soi, et ce qu’il
dit, il l’enferme comme une promesse, léguée
encore à un autre discours... La tâche du commentaire,
par définition, ne peut jamais être achevée.
Et pourtant le commentaire est tout entier tourné vers
la part énigmatique, murmurée, qui se cache dans
le langage commenté: il fait naître au-dessous du
discours existant, un autre discours, plus fondamental et comme
«plus premier», qu’il se donne pour tâche
de restituer. Il n’y a commentaire que si, au-dessous du
langage qu’on lit et déchiffre, court la souveraineté
d’un Texte primitif. Et c’est ce texte qui, en fondant
le commentaire, lui promet comme récompense sa découverte
finale. Si bien que la prolifération nécessaire
de l’exégèse est mesurée, idéalement
limitée, et pourtant sans cesse animée par ce règne
silencieux. Le langage du XVIe siècle entendu non
pas comme un épisode dans l’histoire de la langue,
mais comme une expérience culturelle globale s’est
trouvé pris sans doute dans ce jeu, dans cet interstice
entre le Texte premier et l’infini de l’interprétation.
On parle sur fond d’une écriture qui fait corps avec
le monde; on parle à l’infini sur elle, et chacun
de ses signes devient à son tour écriture pour de
nouveaux discours; mais chaque discours s’adresse à
cette prime écriture dont il promet et décale en
même temps le retour.
On voit que l’expérience du langage appartient au
même réseau archéologique que la connaissance
des choses de la nature. Connaître ces choses, c’était
déceler le système des ressemblances qui les rendaient
proches et solidaires les unes des autres; mais on ne pouvait
relever les similitudes que dans la mesure où un ensemble
de signes, à leur surface, formait le texte d’une
indication péremptoire. Or, ces signes eux-mêmes
n’étaient qu’un jeu de ressemblances, et ils
renvoyaient à la tâche infinie, nécessairement
inachevée de connaître le similaire. Le langage,
de la même façon, mais à un renversement près,
se donne pour tâche de restituer un discours absolument
premier, mais il ne peut l’énoncer qu’en l’approchant,
en essayant de dire à son propos des choses semblables
à lui, et en faisant naître ainsi à l’infini
les fidélités voisines et similaires de l’interprétation.
Le commentaire ressemble indéfiniment à ce qu’il
commente et qu’il ne peut jamais énoncer; tout comme
le savoir de la nature trouve toujours de nouveaux signes à
la
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ressemblance parce que la ressemblance ne peut
être connue par elle-même, mais que les signes ne
peuvent être autre chose que des similitudes. Et de même
que ce jeu infini de la nature trouve son lien, sa forme et sa
limitation dans le rapport du microcosme au macrocosme, de la
même façon la tâche infinie du commentaire
se rassure par la promesse d’un texte effectivement écrit
que l’interprétation un jour révélera
en son entier.
v. L’ETRE DU LANGAGE
Depuis le stoïcisme, le système des signes dans le
monde occidental avait été ternaire, puisqu’on
y reconnaissait le signifiant, le signifié et la «conjoncture»,
(le tugjavov). A partir du XVIIe siècle, en revanche la
disposition des signes deviendra binaire, puisqu’on la définira
avec Port-Royal, par la liaison d’un signifiant et d’un
signifié. A la Renaissance, l’organisation est différente,
et beaucoup plus complexe; elle est ternaire, puisqu’elle
fait appel au domaine formel des marques, au contenu qui se trouve
signalé par elles, et aux similitudes qui lient les marques
aux choses désignées; mais comme la ressemblance
est aussi bien la forme des signes que leur contenu, les trois
éléments distincts de cette distribution se résolvent
en une figure unique.
Cette disposition, avec le jeu qu’elle autorise, se retrouve,
mais inversée, dans l’expérience du langage.
En effet, celui-ci existe d’abord, en son être brut
et primitif, sous la forme simple, matérielle, d’une
écriture, d’un stigmate sur les choses, d’une
marque répandue par le monde et qui fait partie de ses
plus ineffaçables figures. En un sens, cette couche du
langage est unique et absolue. Mais elle fait naître aussitôt
deux autres formes de discours qui se trouvent l’encadrer:
au-dessus d’elle, le commentaire, qui reprend les signes
donnés dans un nouveau propos, et au-dessous, le texte
dont le commentaire suppose la primauté cachée au-dessous
des marques visibles à tous. De là, trois niveaux
de langage, à partir de l’être unique de l’écriture.
C’est ce jeu complexe qui va disparaître avec la fin
de la Renaissance. Et ceci de deux façons: parce que les
figures qui oscillaient indéfiniment entre un et trois
termes vont être fixées dans une forme binaire qui
les rendra stables; et parce que le langage, au lieu d’exister
comme l’écriture matérielle
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des choses, ne trouvera plus son espace que dans
le régime général des signes représentatifs.
Cette nouvelle disposition entraîne l’apparition d’un
nouveau problème, jusque-là inconnu: en effet on
s’était demandé comment reconnaître
qu’un signe désignait bien ce qu’il signifiait;
à partir du XVIIe siècle on se demandera comment
un signe peut être lié à ce qu’il signifie.
Question à laquelle l’âge classique réponds
par l’analyse de la représentation; et à laquelle
la pensée moderne répondra par l’analyse du
sens et de la signification. Mais du fait même, le langage
ne sera rien de plus qu’un cas particulier de la représentation
(pour les classiques) ou de la signification (pour nous). La profonde
appartenance du langage et du monde se trouve défaite.Le
primat de l’écriture est suspendu. Disparaît
alors cette couche uniforme où s’entrecroisaient
indéfiniment le vu et le lu, le visible et l’énonçable.
Les choses et les mots vont se séparer. L’oeil sera
destiné à voir, et à voir seulement; l’oreille
à seulement entendre. Le discours aura bien pour tâche
de dire ce qui est, mais il ne sera rien de plus que ce qu’il
dit.
Immense réorganisation de la culture dont l’âge
classique a été la première étape,
la plus importante peut-être, puisque c’est elle qui
est responsable de la nouvelle disposition dans laquelle nous
sommes encore pris puisque c’est elle qui nous sépare
d’une culture où la signification des signes n’existait
pas, car elle était résorbée dans la souveraineté
du Semblable; mais où leur être énigmatique
monotone, obstiné, primitif, scintillait dans une dispersion
à l’infini.
Cet être, il n’y a plus rien dans notre savoir, ni
dans notre réflexion pour nous en rappeler maintenant le
souvenir. Plus rien, sauf peut-être la littérature
et encore d’une manière plus allusive et diagonale
que directe. On peut dire en un sens que la «littérature»,
telle qu’elle s’est constituée et s’est
désignée comme telle au seuil de l’âge
moderne, manifeste la réapparition, là où
on ne l’attendait pas, de l’être vif du langage.
Au XVIIe et au XVIIIe siècle, l’existence propre
du langage, sa vieille solidité de chose inscrite dans
le monde étaient dissoutes dans le fonctionnement de la
représentation; tout langage valait comme discours. L’art
du langage était une manière de «faire signe»,
à la fois de signifier quelque chose et de disposer,
autour de cette chose, des signes: un art donc de nommer et puis,
par un redoublement à la fois démonstratif et décoratif,
de capter ce nom, de l’enfermer et de le celer, de le désigner
à son tour par d’autres noms qui en étaient
la présence différée, le signe second, la
figure, l’apparat rhétorique. Or, tout au long du
XIXe siècle
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et jusqu’à nous encore de
Hölderlin à Mallarmé, à Antonin Artaud
, la littérature n’a existé dans son
autonomie, elle ne s’est détachée de tout
autre langage par une coupure profonde qu’en formant une
sorte de «contre-discours», et en remontant ainsi
de la fonction représentative ou signifiante du langage
à cet être brut oublié depuis le XVIe siècle.
On croit avoir atteint l’essence même de la littérature
en ne l’interrogeant plus au niveau de ce qu’elle
dit, mais dans sa forme signifiante: ce faisant, on en reste au
statut classique du langage. A l’âge moderne, la littérature,
c’est ce qui compense (et non ce qui confirme) le fonctionnement
significatif du langage. A travers elle, l’être du
langage brille à nouveau aux limites de la culture occidentale
et en son coeur car il est, depuis le XVIe siècle,
ce qui lui est le plus étranger; mais depuis ce même
XVIe siècle, il est au centre de ce qu’elle a recouvert.
C’est pourquoi de plus en plus la littérature apparaît
comme ce qui doit être pensé; mais aussi bien, et
pour la même raison, comme ce qui ne pourra en aucun cas
être pensé à partir d’une théorie
de la signification. Qu’on l’analyse du côté
du signifié (de ce qu’elle veut dire, de ses «idées»,
de ce qu’elle promet ou de ce à quoi elle engage)
ou du côté du signifiant (à l’aide de
schémas empruntés à la linguistique ou à
la psychanalyse), peu importe: ce n’est là qu’épisode.
Dans un cas comme dans l’autre, on la cherche hors du lieu
où, pour notre culture, elle n’a cessé, depuis
un siècle et demi, de naître et de s’imprimer.
De tels modes de déchiffrement relèvent d’une
situation classique du langage celle qui a régné
au XVIIe siècle lorsque le régime des signes devint
binaire et lorsque la signification fut réfléchie
dans la forme de la représentation; alors la littérature
était bien faite d’un signifiant et d’un signifié
et méritait d’être analysée comme telle.
A partir du XIXe siècle, la littérature remet nu
jour le langage en son être: mais non pas tel qu’il
apparaissait encore à la fin de la Renaissance. Car maintenant
il n’y a plus cette parole première, absolument initiale
par quoi se trouvait fondé et limité le mouvement
infini du discours; désormais le langage va croître
sans départ, sans terme et sans promesse.
C’est le parcours de cet espace vain et fondamental qui
trace de jour en jour le texte de la littérature.
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