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CHAPITRE III
Représenter
I. DON QUICHOTTE
Avec leurs tours et leurs détours, les
aventures de Don Quichotte tracent la limite: en elles finissent
les jeux anciens de la ressemblance et des signes; là se
nouent déjà de nouveaux rapports. Don Quichotte
n’est pas l’homme de l’extravagance, mais plutôt
le pèlerin méticuleux qui fait étape devant
toutes les marques de la similitude. Il est le héros du
Même. Pas plus que de son étroite province, il ne
parvient à s’éloigner de la plaine familière
qui s’étale autour de l’Analogue. Indéfiniment
il la parcourt, sans franchir jamais les frontières nettes
de la différence, ni rejoindre le coeur de l’identité.
Or, il est lui-même à la ressemblance des signes.
Long graphisme maigre comme une lettre, il vient d’échapper
tout droit du bâillement des livres. Tout son être
n’est que langage, texte, feuillets imprimés, histoire
déjà transcrite. Il est fait de mots entrecroisés;
c’est de l’écriture errant dans le monde parmi
la ressemblance des choses. Pas tout à fait cependant:
car en sa réalité de pauvre hidalgo, il ne peut
devenir le chevalier qu’en écoutant de loin l’épopée
séculaire qui formule la Loi. Le livre est moins son existence
que son devoir. Sans cesse il doit le consulter afin de savoir
que faire et que dire, et quels signes donner à lui-même
et aux autres pour montrer qu’il est bien de même
nature que le texte dont il est issu. Les romans de chevalerie
ont écrit une fois pour toutes la prescription de son aventure.
Et chaque épisode, chaque décision, chaque exploit
seront signes que Don Quichotte est en effet semblable à
tous ces signes qu’il a décalqués.
Mais s’il veut leur être semblable, c’est qu’il
doit les prouver, c’est que déjà les signes
(lisibles) ne sont plus à la ressemblance des êtres
(visibles). Tous ces textes écrits, tous ces romans extravagants
sont justement sans pareils: nul dans le monde ne
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leur a jamais ressemblé; leur langage
infini reste en suspens, sans qu’aucune similitude vienne
jamais le remplir; ils peuvent brûler tout et tout entiers,
la figure du monde n’en sera pas changée. En ressemblant
aux textes dont il est le témoin, le représentant,
le réel analogue, Don Quichotte doit fournir la démonstration
et apporter la marque indubitable qu’ils disent vrai, qu’ils
sont bien le langage du monde. Il lui incombe de remplir la promesse
des livres. A lui de refaire l’épopée, mais
en sens inverse: celle-ci racontait (prétendait raconter)
des exploits réels, promis à la mémoire;
Don Quichotte, lui, doit combler de réalité les
signes sans contenu du récit. Son aventure sera m déchiffrement
du monde: un parcours minutieux pour relever sur toute la surface
de la terre les figures qui montrent que les livres disent vrai.
L’exploit doit être preuve: il consiste non pas à
triompher réellement c’est pourquoi la victoire
n’importe pas au fond _, mais à transformer la réalité
en signe. En signe que les signes du langage sont bien conformes
aux choses elles-mêmes. Don Quichotte lit le monde pour
démontrer les livres. Et il ne se donne d’autres
preuves que le miroitement des ressemblances.
Tout son chemin est une quête aux similitudes: les moindres
analogies sont sollicitées comme des signes assoupis qu’on
doit réveiller pour qu’ils se mettent de nouveau
à parler. Les troupeaux, les servantes, les auberges redeviennent
le langage des livres dans la mesure imperceptible où ils
ressemblent aux châteaux, aux dames et aux armées.
Ressemblance toujours déçue qui transforme la preuve
cherchée en dérision et laisse indéfiniment
creuse la parole des livres. Mais la non-similitude elle-même
a son modèle qu’elle imite servilement: elle le trouve
dans la métamorphose des enchanteurs. Si bien que tous
les indices de la non-ressemblance, tous les signes qui montrent
que les textes écrits ne disent pas vrai, ressemblent à
ce jeu de l’ensorcellement qui introduit par ruse la différence
dans l’indubitable de la similitude. Et puisque cette magie
a été prévue et décrite dans les livres,
la différence illusoire qu’elle introduit ne sera
jamais qu’une similitude enchantée. Donc un signe
supplémentaire que les signes ressemblent bien à
la vérité.
Don Quichotte dessine le négatif du monde de la Renaissance;
l’écriture a cessé d’être la prose
du monde; les ressemblances et les signes ont dénoué
leur vieille entente; les similitudes déçoivent,
tournent à la vision et au délire; les choses demeurent
obstinément dans leur identité ironique: elles ne
sont plus que ce qu’elles sont; les mots errent à
l’aventure, sans contenu, sans ressemblance pour les remplir;
ils ne marquent plus les choses; ils dorment entre les feuillets
des livres au milieu de
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la poussière. La magie, qui permettait
le déchiffrement du monde en découvrant les ressemblances
secrètes sous les signes, ne sert plus qu’à
expliquer sur le mode délirant pourquoi les analogies sont
toujours déçues. L’érudition qui lisait
comme un texte unique la nature et les livres est renvoyée
à ses chimères: déposés sur les pages
jaunies des volumes, les signes du langage n’ont plus pour
valeur que la mince fiction de ce qu’ils représentent.
L’écriture et les choses ne se ressemblent plus.
Entre elles, Don Quichotte erre à l’aventure.
Le langage pourtant n’est pas devenu tout à fait
impuissant. Il détient désormais de nouveaux pouvoirs,
et qui lui sont propres. Dans la seconde partie du roman, Don
Quichotte rencontre des personnages qui ont lu la première
partie du texte et qui le reconnaissent, lui, homme réel,
pour le héros du livre. Le texte de Cervantes se replie
sur lui-même, s’enfonce dans sa propre épaisseur,
et devient pour soi objet de son propre récit. La première
partie des aventures joue dans la seconde le rôle qu’assumaient
au début les romans de chevalerie. Don Quichotte doit être
fidèle à ce livre qu’il est réellement
devenu; il a à le protéger des erreurs, des contre-façons,
des suites apocryphes; il doit ajouter les détails omis;
il doit maintenir sa vérité. Mais ce livre, Don
Quichotte lui-même ne l’a pas lu, et n’a pas
à le lire, puisqu’il l’est en chair et en os.
Lui qui, à force de lire des livres, était devenu
un signe errant dans un monde qui ne le reconnaissait pas, le
voilà devenu, malgré lui et sans le savoir, un livre
qui détient sa vérité, relève exactement
tout ce qu’il a fait et dit et vu et pensé, et qui
permet enfin qu’on le reconnaisse tant il ressemble à
tous ces signes dont il a laissé derrière lui le
sillage ineffaçable. Entre la première et la seconde
partie du roman, dans l’interstice de ces deux volumes,
et par leur seul pouvoir, Don Quichotte a pris sa réalité.
Réalité qu’il ne doit qu’au langage,
et qui reste entièrement intérieure aux mots. La
vérité de Don Quichotte, elle n’est pas dans
le rapport des mots au monde, mais dans cette mince et constante
relation que les marques verbales tissent d’elles-mêmes
à elles-mêmes. La fiction déçue des
épopées est devenue le pouvoir représentatif
du langage. Les mots viennent de se refermer sur leur nature de
signes.
Don Quichotte est la première des oeuvres modernes puisqu‘on
y voit la raison cruelle des identités et des différences
se jouer à l ‘infini des signes et des similitudes;
puisque le langage y rompt sa vieille parenté avec les
choses, pour entrer dans cette souveraineté solitaire d’où
il ne réapparaîtra, en son être abrupt, que
devenu littérature; puisque la ressemblance entre là
dans un âge qui est pour elle celui de la déraison
et de l’imagination.
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La similitude et les signes une fois dénoués,
deux expériences peuvent se constituer et deux personnages
apparaître face à face. Le fou, entendu non pas comme
malade, mais comme défiance constituée et entretenue,
comme fonction culturelle indispensable, est devenu, dans l’expérience
occidentale, l’homme des ressemblances sauvages. Ce personnage,
tel qu’il est dessiné dans les romans ou le théâtre
de l’époque baroque, et tel qu’il s’est
institutionnalisé peu à peu jusqu’à
la psychiatrie du XIXe siècle, c’est celui qui s’est
aliéné dans l’analogie. Il est le joueur déréglé
du Même et de l’Autre. Il prend les choses pour ce
qu’elles ne sont pas, et les gens les uns pour les autres;
il ignore ses amis, reconnaît les étrangers; il croit
démasquer, et il impose un masque. Il inverse toutes les
valeurs et toutes les proportions, parce qu’il croit à
chaque instant déchiffrer des signes: pour lui les oripeaux
font un roi. Dans la perception culturelle qu’on a eu du
fou jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, il n’est
le Différent que dans la mesure où il ne connaît
pas la Différence; il ne voit partout que ressemblances
et signes de la ressemblance; tous les signes pour lui se ressemblent,
et toutes les ressemblances valent comme des signes. A l’autre
extrémité de l’espace culturel, mais tout
proche par sa symétrie, le poète est celui qui,
au-dessous des différences nommées et quotidiennement
prévues, retrouve les parentés enfouies des choses,
leurs similitudes dispersées. Sous les signes établis,
et malgré eux, il entend un autre discours, plus profond,
qui rappelle le temps où les mots scintillaient dans la
ressemblance universelle des choses: la Souveraineté du
Même, si difficile à énoncer, efface dans
son langage la distinction des signes.
De là sans doute, dans la culture occidentale moderne,
le face à face de la poésie et de la folie. Mais
ce n’est plus le vieux thème platonicien du délire
inspiré. C’est la marque d’une nouvelle expérience
du langage et des choses. Dans les marges d’un savoir qui
sépare les êtres, les signes et les similitudes,
et comme pour limiter son pouvoir le fou assure la fonction de
l’homosémantisme: il rassemble tous les signes, et
les comble d’une ressemblance qui ne cesse de proliférer.
Le poète assure la fonction inverse; il tient le rôle
allégorique; sous le langage des signes et sous le jeu
de leurs distinctions bien découpées, il se met
à l’écoute de l’«autre langage»,
celui, sans mots ni discours, de la ressemblance. Le poète
fait venir la similitude jusqu’aux signes qui le disent,
le fou charge tous les signes d’une ressemblance qui finit
par les effacer. Ainsi ont-ils tous les deux, au bord extérieur
de notre culture et eu plus proche de ses partages essentiels,
cette situation «à la limite»
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posture marginale et silhouette profondément
archaïque où leurs paroles trouvent sans cesse
leur pouvoir d’étrangeté et la ressource de
leur contestation. Entre eux s’est ouvert l’espace
d’un savoir où, par une rupture essentielle dans
le monde occidental, il ne sera plus question des similitudes,
mais des identités et des différences.
II. L’ORDRE
Le statut des discontinuités n’est pas facile à
établir pour l’histoire en général.
Moins encore sans doute pour l’histoire de la pensée.
Veut-on tracer un partage? Toute limite n’est peut-être
qu’une coupure arbitraire dans un ensemble indéfiniment
mobile. Veut-on découper une période? Mais a-t-on
le droit d’établir, en deux points du temps, des
ruptures symétriques, pour faire apparaître entre
elles un système continu et unitaire? D’où
viendrait alors qu’il se constitue, d’où viendrait
ensuite qu’il s’efface et bascule? A quel régime
pourraient bien obéir à la fois son existence et
sa disparition? S’il a en lui son principe de cohérence,
d’où peut venir l’élément étranger
qui peut le récuser? Comment une pensée peut-elle
s’esquiver devant autre chose qu’elle-même?
Que veut dire d’une façon générale:
ne plus pouvoir penser une pensée? Et inaugurer une pensée
nouvelle?
Le discontinu le fait qu’en quelques années
parfois une culture cesse de penser comme elle l’avait fait
jusque-là, et se met à penser autre chose et autrement
ouvre sans doute sur une érosion du dehors, sur cet
espace qui est, pour la pensée, de l’autre côté,
mais où pourtant elle n’a cessé de penser
dès l’origine. A la limite, le problème qui
se pose c’est celui des rapports de la pensée à
la culture: comment se fait-il que la pensée ait un lieu
dans l’espace du monde, qu’elle y ait comme une origine,
et qu’elle ne cesse, ici et là, de commencer toujours
à nouveau? Mais peut-être n’est-il pas temps
encore de poser le problème; il faut probablement attendre
que l’archéologie de la pensée se soit davantage
assurée, qu’elle ait mieux pris la mesure de ce qu’elle
peut décrire directement et positivement, qu’elle
ait défini les systèmes singuliers et les enchaînements
internes auxquels elle s’adresse, pour entreprendre de faire
le tour de la pensée et de l’interroger dans la direction
par où elle s’échappe à elle-même.
Qu’il suffise donc pour l’instant d’accueillir
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ces discontinuités dans l’ordre
empirique, à la fois évident et obscur, où
elles se donnent.
Au début du XVIIe siècle en cette période
qu’à tort ou à raison on a appelée
baroque, la pensée cesse de se mouvoir dans l’élément
de la ressemblance. La similitude n’est plus la forme du
savoir, mais plutôt l’occasion de l’erreur,
le danger auquel on s’expose quand on n’examine pas
le lieu mal éclairé des confusions. «C’est
une habitude fréquente», dit Descartes aux premières
lignes des Regulae, «lorsqu’on découvre quelques
ressemblances entre deux choses que d’attribuer à
l’une comme à l’autre, même sur les points
où elles sont en réalité différentes,
ce que l’on a reconnu vrai de l’une seulement des
deux 1». L’âge du semblable est en train de
se refermer sur lui-même. Derrière lui, il ne laisse
que des jeux. Des jeux dont les pouvoirs d’enchantement
croissent de cette parenté nouvelle de la ressemblance
et de l’illusion; partout se dessinent les chimères
de la similitude, mais on sait que ce sont des chimères;
c’est le temps privilégié du trompe-l’oeil,
de l’illusion comique, du théâtre qui se dédouble
et représente un théâtre, du quiproquo, des
songes et visions; c’est le temps des sens trompeurs; c’est
le temps où les métaphores, les comparaisons et
les allégories définissent l’espace poétique
du langage. Et par le fait même le savoir du XVIe siècle
laisse le souvenir déformé d’une connaissance
mêlée et sans règle où toutes les choses
du monde pouvaient se rapprocher au hasard des expériences,
des traditions ou des crédulités. Désormais
les belles figures rigoureuses et contraignantes de la similitude
vont être oubliées. Et on tiendra les signes qui
les marquaient pour rêveries et charmes d’un savoir
qui n’était pas encore devenu raisonnable.
On trouve déjà’, chez Bacon, une critique
de la ressemblance. Critique empirique, qui ne concerne pas les
relations d’ordre et d’égalité entre
les choses, mais les types d’esprit et les formes d’illusion
auxquelles ils peuvent être sujets. Il s’agit d’une
doctrine du quiproquo. Les similitudes, Bacon ne les dissipe pas
par l’évidence et ses règles. Il les montre
qui scintillent devant les yeux, s’évanouissent quand
on approche, mais se recomposent à l’instant un peu
plus loin. Ce sont des idoles. Les idoles de la caverne et celles
du théâtre nous font croire que les choses ressemblent
à ce que nous avons appris et aux théories que nous
nous sommes formées; d’autres idoles nous font croire
que les choses se ressemblent entre elles. «L’esprit
humain est naturellement porté à supposer dans les
choses plus d’ordre et de ressemblance qu’il n’y
en trouve; et
1. Descartes, Oeuvres philosophiques (Paris, 1963), t. I, p. 77.
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tandis que la nature est pleine d’exceptions
et de différences, l’esprit voit partout harmonie,
accord et similitude. De là cette fiction que tous les
corps célestes décrivent en se mouvant des cercles
parfaits»: telles sont les idoles de la tribu, fictions
spontanées de l’esprit. Auxquelles s’ajoutent
effets et parfois causes les confusions du langage:
un seul et même nom s’applique indifféremment
à des choses qui ne sont pas de même nature. Ce sont
les idoles du forum 1. Seule la prudence de l’esprit peut
les dissiper, s’il renonce à sa hâte et à
sa légèreté naturelle pour devenir «pénétrant»
et percevoir enfin les différences propres à la
nature.
La critique cartésienne de la ressemblance est d’un
autre type. Ce n’est plus la pensée du XVIe siècle
s’inquiétant devant elle-même et commençant
à se déprendre de ses figures les plus familières;
c’est la pensée classique excluant la ressemblance
comme expérience fondamentale et forme première
du savoir, dénonçant en elle un mixte confus qu’il
faut analyser en termes d’identité et de différences,
de mesure et d’ordre. Si Descartes récuse la ressemblance,
ce n’est pas en excluant de la pensée rationnelle
l’acte de comparaison, ni en cherchant à le limiter,
mais au contraire en l’universalisant et en lui donnant
par là sa forme la plus pure. C’est en effet par
la comparaison que nous retrouvons «la figure, l’étendue,
le mouvement et autres semblables» c’est-à-dire
les natures simples dans tous les sujets où elles
peuvent être présentes. Et d’autre part, dans
une déduction du type «tout A est B, tout B est C,
donc tout A est C», il est clair que l’esprit «compare
entre eux le terme cherché et le terme donné, savoir
A et C, sous ce rapport que l’un et l’autre sont B».
Par conséquent, si on met à part l’intuition
d’une chose isolée, on peut dire que toute connaissance
«s’obtient par la comparaison de deux ou plusieurs
choses entre elles 2». Or, il n’y a de connaissance
vraie que par l’intuition, c’est-à-dire par
un acte singulier de l’intelligence pure et attentive, et
par la déduction, qui lie entre elles les évidences.
Comment la comparaison, qui est requise pour presque toutes les
connaissances et qui par définition n’est pas mme
évidence isolée ni une déduction, peut-elle
autoriser une pensée vraie? «Presque tout le travail
de la raison humaine consiste sans doute à rendre cette
opération possible 3».
Il existe deux formes de comparaison, et il n’en existe
que
1. F. Bacon, Novum organum (trad., Paris, 1847),
liv. I, p. III et 119, " 45 et 55.
2. Descartes, Regulae, XIV, p. 168.
3. Ibid., XIV, p. 168.
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deux: la comparaison de la mesure et celle de
l’ordre. On peut mesurer des grandeurs ou des multiplicités,
c’est-à-dire des grandeurs continues ou discontinues;
mais, dans un cas comme dans l’autre, l’opération
de mesure suppose qu’à la différence du compte
qui va des éléments vers la totalité, on
considère d’abord le tout, et qu’on le divise
en parties. Cette division aboutit à des mités,
dont les unes sont de convention ou «d’emprunt»
(pour les grandeurs continues), et dont les autres (pour les multiplicités
ou grandeurs discontinues) sont les unités de l’arithmétique.
Comparer deux grandeurs ou deux multiplicités exige de
toute façon qu’on applique à l’analyse
de l’une et de l’autre une unité commune. Ainsi
la comparaison effectuée par la mesure se ramène,
dans tous les cas, aux relations arithmétiques de l’égalité
et de l’inégalité. La mesure permet d’analyser
le semblable selon la forme calculable de l’identité
et de la différence 1.
Quant à l’ordre, il s’établit sans référence
à une unité extérieure: «Je reconnais
en effet quel est l’ordre entre A et B sans rien considérer
d’autre que ces deux termes extrêmes»; on ne
peut connaître l’ordre des choses «en leur nature
isolément», mais en découvrant celle qui est
la plus simple, puis celle qui en est la plus proche pour qu’on
puisse accéder nécessairement à partir de
là jusqu’aux choses les plus complexes. Alors que
la comparaison par mesure exigeait d’abord une division,
puis l’application d’une unité commune, ici
comparer et ordonner ne font qu’une seule et même
chose: la comparaison par l’ordre est un acte simple qui
permet de passer d’un terme à l’autre puis
à un troisième, etc., par un mouvement «absolument
ininterrompu 2». Ainsi s’établissent des séries,
où le terme premier est une nature dont on peut avoir l’intuition
indépendamment de toute autre; et où les autres
termes sont établis selon des différences croissantes.
Tels sont donc les deux types de comparaison: l’une analyse
en unités pour établir des rapports d’égalité
et d’inégalité; l’autre établit
des éléments, les plus simples qu’on puisse
trouver, et dispose les différences selon les degrés
le plus faibles possible. Or, on peut ramener la mesure des grandeurs
et des multiplicités, à l’établissement
d’un ordre; les valeurs de l’arithmétique sont
toujours ordonnables selon une série: la multiplicité
des unités peut donc «se disposer selon un ordre
tel que la difficulté, qui appartenait à la connaissance
de la mesure, finisse par dépendre de la seule considération
de
1. Ibid, p. 182.
2. Ibid, VI, p. 102; VII, p. 109.
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l’ordre 1». Et c’est en ceci
justement que consistent la méthode et son «progrès»:
ramener toute mesure (toute détermination par l’égalité
et l’égalité) à une mise en série
qui, partant du simple, fait apparaître les différences
comme des degrés de complexité. Le semblable, après
s’être analysé selon l’unité et
les rapports d’égalité ou d’inégalité,
s’analyse selon l’identité évidente
et les différences: différences qui peuvent être
pensées dans l’ordre des inférences. Cependant
cet ordre ou comparaison généralisée ne s’établit
que d’après l’enchaînement dans la connaissance;
le caractère absolu qu’on reconnaît à
ce qui est simple ne concerne pas l’être des choses
mais bien la manière dont elles peuvent être connues.
Si bien qu’une chose peut être absolue sous un certain
rapport et relative sous d’autres 2; l’ordre peut
être à la fois nécessaire et naturel (par
rapport à la pensée) et arbitraire (par rapport
aux choses), puisqu‘une même chose selon la manière
dont on la considère peut être placée en un
point ou en un autre de l’ordre.
Tout ceci a été de grande conséquence pour
la pensée occidentale. Le semblable qui avait été
longtemps catégorie fondamentale du savoir à
la fois forme et contenu de la connaissance se trouve dissocié
dans une analyse faite en termes d’identité et de
différence; de plus, et soit indirectement par l’intermédiaire
de la mesure, soit directement et comme de plain-pied, la comparaison
est rapportée à l’ordre; enfin la comparaison
n’a plus pour rôle de révéler l’ordonnance
du monde; elle se fait selon l’ordre de la pensée
et en allant naturellement du simple au complexe. Par là,
toute l’épistémè de la culture occidentale
se trouve modifiée dans ses dispositions fondamentales.
Et en particulier le domaine empirique où l’homme
du XVIe siècle voyait encore se nouer les parentés,
les ressemblances et les affinités et où s’entrecroisaient
sans fin le langage et les choses tout ce champ immense
va prendre une configuration nouvelle. On peut bien, si on veut,
la désigner du nom de «rationalisme»; on peut
bien, si on n’a rien dans la tête que des concepts
tout faits, dire que le XVIIe siècle marque la disparition
des vieilles croyances superstitieuses ou magiques, et l’entrée,
enfin, de la nature dans l’ordre scientifique. Mais ce qu’il
faut saisir et essayer de restituer, ce sont les modifications
qui ont altéré le savoir lui-même, à
ce niveau archaïque qui rend possibles les connaissances
et le mode d’être de ce qui est à savoir.
Ces modifications peuvent se résumer de la manière
suivante.
1. Regulae, XIV, p. 182.
2. Ibid., VI, p. 103.
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D’abord, substitution de l’analyse
à la hiérarchie analogique: au XVIe siècle,
on admettait d’abord le système global des correspondances
(la terre et le ciel, les planètes et le visage, le microcosme
et le macrocosme), et chaque similitude singulière venait
se loger à l’intérieur de ce rapport d’ensemble;
désormais toute ressemblance sera soumise à l’épreuve
de la comparaison, c’est-à-dire qu’elle ne
sera admise qu’une fois trouvée, par la mesure, l’unité
commune, ou plus radicalement par l’ordre, l’identité
et la série des différences De plus le jeu des similitudes
était autrefois infini; il était toujours possible
d’en découvrir de nouvelles, et la seule limitation
venait de l’ordonnance des choses, de la finitude d’un
monde resserré entre le macrocosme et le microcosme. Maintenant
une énumération complète va devenir possible:
soit sous la forme d’un recensement exhaustif de tous les
éléments qui constitue l’ensemble envisagé;
soit sous la forme d’une mise en catégories qui articule
dans sa totalité le domaine étudié; soit
enfin sous la forme d’une analyse d’un certain nombre
de points, en nombre suffisant, pris tout au long de la série.
La comparaison peut donc atteindre une certitude parfaite: jamais
achevé, et toujours ouvert sur de nouvelles éventualités,
le vieux système des similitudes pouvait bien, par voie
de confirmations successives, devenir de plus en plus probable;
il n’était jamais certain. L’énumération
complète et la possibilité d’assigner en chaque
point le passage nécessaire au suivant permet une connaissance
absolument certaine des identités et des différences:
«l’énumération seule peut nous permettre,
quelle que soit la question à laquelle nous nous appliquons,
de porter toujours sur elle un jugement vrai et certain 1».
L’activité de l’esprit et c’est
le quatrième point ne consistera donc plus à
rapprocher les choses entre elles, à partir en quête
de tout ce qui peut déceler en elles comme une parenté,
une attirance, ou une nature secrètement partagée,
mais au contraire à discerner: c’est-à-dire
à établir les identités, puis la nécessité
du passage à tous les degrés qui s’en éloignent.
En ce sens, le discernement impose à la comparaison la
recherche première et fondamentale de la différence:
se donner par l’intuition une représentation distincte
des choses, et saisir clairement le passage nécessaire
d’un élément de la série à celui
qui lui succède immédiatement. Enfin, dernière
conséquence, puisque connaître, c’est discerner,
l’histoire et la science vont se trouver séparées
l’une de l’autre. D’un côté, il
y aura l’érudition, la lecture des auteurs, le jeu
de leurs opinions;
1. Regulae, VII, p. 110.
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celui-ci peut bien, parfois, avoir valeur d’indication,
moins par l’accord qui s’y forme que par la mésentente:
«lorsqu’il s’agit d’une question difficile,
il est plus vraisemblable qu’il s’en soit trouvé
peu et non beaucoup, pour découvrir la vérité
à son sujet». En face de cette histoire, et sans
commune mesure avec elle, se dressent les jugements assurés
que nous pouvons faire par les intuitions et leur enchaînement.
Ceux-là et eux seuls constituent la science, et quand bien
même nous aurions «lu tous les raisonnements de Platon
et d’Aristote,... ce ne sont point des sciences que nous
aurions apprises, semble-t-il, mais de l’histoire 1».
Dès lors, le texte cesse de faire partie des signes et
des formes de la vérité; le langage n’est
plus une des figures du monde, ni la signature imposée
aux choses depuis le fond des temps. La vérité trouve
sa manifestation et son signe dans la perception évidente
et distincte. Il appartient aux mots de la traduire s’ils
le peuvent; ils n’ont plus droit à en être
la marque. Le langage se retire du milieu des êtres pour
entrer dans son âge de transparence et de neutralité.
C’est là un phénomène général
dans la culture du XVIIe siècle, plus général
que la fortune singulière du cartésianisme. Il faut
en effet distinguer trois choses. Il y a eu d’un côté
le mécanisme qui pour me période en somme assez
brève (la seconde moitié du XVIIe siècle
à peine) a proposé un modèle théorique
à certains domaines du savoir comme la médecine
ou la physiologie. Il y a eu aussi un effort, assez divers en
ses formes, de mathématisation de l’empirique; constant
et continu pour l’astronomie et une part de la physique,
il fut sporadique dans les autres domaines, parfois tenté
réellement (comme chez Condorcet), parfois proposé
comme idéal universel et horizon de la recherche (comme
chez Condillac ou Destutt), parfois aussi récusé
dans sa possibilité même (chez Buffon, par exemple).
Mais ni cet effort ni les essais du mécanisme ne doivent
être confondus avec le rapport que tout le savoir classique,
en sa forme la plus générale, entretient avec la
mathesis, entendue comme science universelle de la mesure et de
l’ordre. Sous les mots vides, obscurément magiques,
d’ «influence cartésienne» ou de «modèle
newtonien», les historiens des idées ont l’habitude
de mêler ces trois choses, et de définir le rationalisme
classique par la tentation de rendre la nature mécanique
et calculable. Les autres les demi-habiles s’efforcent
de découvrir sous ce rationalisme le jeu de «forces
contraires»: celles d’une nature et d’une vie
qui ne se laissent réduire ni à l’algèbre
ni à la physique du mouvement
1. Regulae, III, p. 86.
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et qui maintiennent ainsi, au fond du classicisme,
la ressource du non rationalisable. Ces deux formes d’analyse
sont aussi insuffisantes l’une que l’autre. Car le
fondamental, pour l’épistémè classique,
ce n’est ni le succès ou l’échec du
mécanisme, ni le droit ou l’impossibilité
de mathématiser la nature, mais bien un rapport à
la mathesis qui jusqu’à la fin du XVIIIe siècle
demeure constant et inaltéré. Ce rapport présente
deux caractères essentiels. Le premier c’est que
les relations entre les êtres seront bien pensées
sous la forme de l’ordre et de la mesure, mais avec ce déséquilibre
fondamental qu’on peut toujours ramener les problèmes
de le mesure à ceux de l’ordre. De sorte que le rapport
de toute connaissance à la mathesis se donne comme la possibilité
d’établir entre les choses, même non mesurables,
une succession ordonnée. En ce sens l’analyse va
prendre très vite valeur de méthode universelle;
et le projet leibnitien d’établir une mathématique
des ordres qualitatifs se trouve au coeur même de la pensée
classique; c’est autour de lui que tout entière elle
gravite. Mais d’autre part ce rapport à la mathesis
comme science générale de l’ordre ne signifie
pas une absorption du savoir dans les mathématiques, ni
le fondement en elles de toute connaissance possible; au contraire,
en corrélation avec la recherche d’une mathesis,
on voit apparaître un certain nombre de domaines empiriques
qui jusqu’à présent n’avaient été
ni formés ni définis. En aucun de ces domaines,
ou peu s’en faut, il n’est possible de trouver trace
d’un mécanisme ou d’une mathématisation;
et pourtant, ils se sont tous constitués sur fond d’une
science possible de l’ordre. S’ils relevaient bien
de l’Analyse en général, leur instrument particulier
n’était pas la méthode algébrique mais
le système des signes. Ainsi sont apparues la grammaire
générale, l’histoire naturelle, l’analyse
des richesses, sciences de l’ordre dans le domaine des mots,
des êtres et des besoins; et toutes ces empiricités,
neuves à l’époque classique et coextensives
à sa durée (elles ont pour points de repères
chronologiques Lancelot et Bopp, Ray et Cuvier, Petty et Ricardo,
les premiers écrivant autour de 1660, les seconds autour
des années 1800-1810), n’ont pu se constituer sans
le rapport que toute l’épistémè de
la culture occidentale a entretenu alors avec une science universelle
de l’ordre.
Ce rapport à l’Ordre est aussi essentiel pour l’âge
classique que le fut pour la Renaissance le rapport à l’Interprétation.
Et tout comme l’interprétation du XVIe siècle,
superposant une sémiologie à une herméneutique,
était essentiellement une connaissance de la similitude,
de même, la mise en ordre par le moyen des signes constitue
tous les savoirs empiriques comme savoirs de l’identité
et de la différence. Le monde à la fois indéfini
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et fermé, plein et tautologique, de la
ressemblance se trouve dissocié et comme ouvert en son
milieu; sur un bord, on trouvera les signes devenus instruments
de l’analyse, marques de l’identité et de la
différence, principes de la mise en ordre, clefs pour une
taxinomie; et sur l’autre, la ressemblance empirique et
murmurante des choses, cette similitude sourde qui au-dessous
de la pensée fournit la matière infinie des partages
et des distributions. D’un côté, la théorie
générale des signes, des divisions et des classements;
de l’autre le problème des ressemblances immédiates,
du mouvement spontané de l’imagination, des répétitions
de la nature. Entre les deux, les savoirs nouveaux qui trouvent
leur espace en cette distance ouverte.
III. LA REPRÉSENTATION DU SIGNE
Qu’est-ce qu’un signe à l’âge classique
? Car ce qui a changé dans la première moitié
du XVIIe siècle, et pour longtemps peut-être jusqu’à
nous c’est le régime entier des signes, les
conditions sous lesquelles ils exercent leur étrange fonction;
c’est ce qui, parmi tant d’autres choses qu’on
sait ou qu’on voit, les dresse soudain comme signes; c’est
leur être même. Au seuil de l’âge classique,
le signe cesse d’être une figure du monde; et il cesse
d’être lié à ce qu’il marque par
les liens solides et secrets de la ressemblance ou de l’affinité.
Le classicisme le définit selon trois variables 1. L’origine
de la liaison: un signe peut être naturel (comme le reflet
dans un miroir désigne ce qu’il reflète) ou
de convention (comme un mot, pour un groupe d’hommes, peut
signifier une idée). Le type de la liaison: un signe peut
appartenir à l’ensemble qu’il désigne
(comme la bonne mine qui fait partie de la santé qu’elle
manifeste) ou en être séparé (comme les figures
de l’Ancien Testament sont les signes lointains de l’Incarnation
et du Rachat). La certitude de la liaison: un signe peut être
si constant qu’on est sûr de sa fidélité
(c’est ainsi que la respiration désigne la vie);
mais il peut être simplement probable (comme la pâleur
pour la grossesse). Aucune de ces formes de liaison n’implique
nécessairement la similitude; le signe naturel lui-même
ne l’exige pas: les cris sont les signes spontanés,
mais non analogues, de la peur; ou encore, comme le dit Berkeley,
les sensations visuelles sont des signes du toucher instaurés
par
1. Logique de Port-Royal, Ire partie, chap. IV.
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Dieu, et pourtant elles ne lui ressemblent en
aucune manière 1. Ces trois variables se substituent à
la ressemblance pour définir l’efficace du signe
dans le domaine des connaissances empiriques.
1. Le signe, puisqu’il est toujours ou certain ou probable,
doit trouver son espace à l’intérieur de la
connaissance. Au XVIe siècle, on considérait bien
que les signes avaient été déposés
sur les choses pour que les hommes puissent mettre au jour leurs
secrets, leur nature ou leurs vertus; mais cette découverte
n’était rien de plus que la fin dernière des
signes, la justification de leur présence; c’était
leur utilisation possible, et la meilleure sans doute; mais ils
n’avaient pas besoin d’être connus pour exister:
même s’ils restaient silencieux et si jamais personne
ne les apercevait, ils ne perdaient rien de leur consistance.
Ce n’était pas la connaissance, mais le langage même
des choses qui les instaurait dans leur fonction signifiante.
A partir du XVIIe siècle, tout le domaine du signe se distribue
entre le certain et le probable: c’est-à-dire qu’il
ne saurait plus y avoir de signe inconnu, point de marque muette.
Non pas que les hommes soient en possession de tous les signes
possibles. Mais c’est qu’il n’y a de signe qu’à
partir du moment où se trouve connue la possibilité
d’un rapport de substitution entre deux éléments
déjà connus. Le signe n’attend pas silencieusement
la venue de celui qui peut le reconnaître: il ne se constitue
jamais que par un acte de connaissance.
C’est là que le savoir rompt sa vieille parenté
avec la divinatio. Celle-ci supposait toujours des signes qui
lui étaient antérieurs: de sorte que la connaissance
se logeait tout entière dans la béance d’un
signe découvert ou affirmé ou secrètement
transmis. Elle avait pour tâche de relever un langage préalable
réparti par Dieu dans le monde; c’est en ce sens
que par une implication essentielle elle devinait, et elle devinait
du divin. Désormais c’est à l’intérieur
de la connaissance que le signe commencera à signifier:
c’est à elle qu’il empruntera sa certitude
ou sa probabilité. Et si Dieu utilise encore des signes
pour nous parler à travers la nature, il se sert de notre
connaissance et des liens qui s’établissent entre
les impressions pour instaurer dans notre esprit un rapport de
signification. Tel est le rôle du sentiment chez Malebranche
ou de la sensation chez Berkeley: dans le jugement naturel, dans
le sentiment, dans les impressions visuelles, dans la perception
de la troisième dimension, ce sont des connaissances hâtives,
confuses, mais pressantes,
1 Berkeley, Essai d’une nouvelle théorie de la vision
(Oeuvres choisies, trad. Leroy, Paris, 1944, t. I, p. 163-164).
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inévitables et contraignantes, qui servent
de signes à des connaissances discursives, que nous autres,
parce que nous ne sommes pas de purs esprits, nous n’avons
plus le loisir ou la permission d’atteindre nous-mêmes
et par la seule force de notre esprit. Chez Malebranche et Berkeley,
le signe ménagé par Dieu, c’est la superposition
rusée et prévenante de deux connaissances. Il n’y
a plus là de divinatio, d’insertion de la connaissance
dans l’espace énigmatique, ouvert et sacré
des signes; mais une connaissance brève et ramassée
sur elle-même: le repli d’une longue suite de jugements
dans la figure rapide du signe. On voit aussi comment, par un
mouvement en retour, la connaissance, qui a enfermé les
signes dans son espace propre, va pouvoir maintenant s’ouvrir
à la probabilité: d’une impression à
une autre le rapport sera de signe à signifié, c’est-à-dire
un rapport qui, à la manière de celui de succession,
se déploiera de la plus faible probabilité à
la plus grande certitude. «La connexion des idées
implique non pas la relation de cause à effet, mais seulement
celle d’un indice et d’un signe à la chose
signifiée. Le feu que l’on voit n’est pas la
cause de la douleur dont je souffre si j’en approche: il
en est l’indice qui me prévient de cette douleur
1». A la connaissance qui devinait, au hasard, des signes
absolus et plus anciens qu’elle, s’est substitué
un réseau de signes bâti pas à pas par la
connaissance du probable. Hume est devenu possible.
2. Seconde variable du signe: la forme de sa liaison avec ce qu’il
signifie. Par le jeu de la convenance, de l’émulation,
et de la sympathie surtout, la similitude au XVIe siècle
triomphait de l’espace et du temps: car il appartenait au
signe de ramener et de réunir. Avec le classicisme, au
contraire, le signe se caractérise par son essentielle
dispersion. Le monde circulaire des signes convergents est remplacé
par un déploiement à l ‘infini. En cet espace,
le signe peut avoir deux positions: ou bien il fait partie, à
titre d’élément, de ce qu’il sert à
désigner; ou bien il en est réellement et actuellement
séparé. A vrai dire cette alternative n’est
pas radicale; car le signe, pour fonctionner, doit être
à la fois inséré dans ce qu’il signifie
et distinct de lui. Pour que le signe, en effet, soit ce qu’il
est il a fallu qu’il soit donné à la connaissance
en même temps que ce qu’il signifie. Comme le fait
remarquer Condillac, un son ne deviendrait jamais pour un enfant
le signe verbal d’une chose s’il n’avait été
entendu, pour le moins, une fois
1. Berkeley, Principes de la connaissance humaine
(Oeuvres choisies, t. I, p. 267).
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au moment ou cette chose est perçue 1.
Mais pour qu’un élément d’une perception
en puisse devenir le signe, il ne suffit pas qu’il en fasse
partie; il faut qu’il soit distingué à titre
d’élément et dégagé de l’impression
globale à laquelle il était confusément lié;
il faut donc que celle-ci soit divisée, que l’attention
se soit portée sur l’une de ces régions enchevêtrées
qui la composent et qu’elle l’en ait isolée.
La constitution du signe est donc inséparable de l’analyse,
Il en est le résultat puisque, sans elle, il ne saurait
apparaître. Il en est aussi l’instrument puisqu’une
fois défini et isolé, il peut être reporté
sur de nouvelles impressions; et là, il joue par rapport
à elles comme le rôle d’une grille. Parce que
l’esprit analyse, le signe apparaît. Parce que l’esprit
dispose de signes, l’analyse ne cesse de se poursuivre.
On comprend pourquoi de Condillac à Destutt de Tracy et
à Gerando, la doctrine générale des signes
et la définition du pouvoir d’analyse de la pensée
se sont très exactement superposées dans une seule
et même théorie de la connaissance.
Lorsque la Logique de Port-Royal disait qu’un signe pouvait
être inhérent à ce qu’il désigne
ou séparé de lui, elle montrait que le signe, à
l’âge classique, n’est plus chargé de
rendre le monde proche de soi et inhérent à ses
propres formes, mais au contraire de l’étaler, de
le juxtaposer selon une surface indéfiniment ouverte, et
de poursuivre à partir de lui le déploiement sans
terme des substituts dans lesquels on le pense. Et c’est
par là qu’on l’offre à la fois à
l’analyse et à la combinatoire, qu’on le rend,
de bout en bout, ordonnable. Le signe dans la pensée classique
n’efface pas les distances, et n’abolit pas le temps
; au contraire, il permet de les dérouler et de les parcourir
pas à pas. Par lui les choses deviennent distinctes, se
conservent en leur identité, se dénouent et se lient,
La raison occidentale entre dans l’âge du jugement.
3. Il reste une troisième variable: celle qui peut prendre
les deux valeurs de la nature et de la convention. On savait depuis
longtemps et bien avant le Cratyle que les signes
peuvent être donnés par la nature ou constitués
par l’homme. Le XVIe siècle ne l’ignorait pas
lui non plus, et reconnaissait dans les langues humaines les signes
d’institution. Mais les signes artificiels ne devaient leur
pouvoir qu’à leur fidélité aux signes
naturels. Ceux-ci, de loin, fondaient tous les autres. A partir
du XVIIe siècle, on donne une valeur inverse à la
nature et à la convention: naturel, le signe n’est
rien de plus qu’un élément prélevé
sur les choses, et constitué comme signe par
1. Condillac, Essai sur l’origine des connaissances
humaines (Oeuvres, Paris, 1798, t. I, p. 188-208).
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la connaissance. Il est donc prescrit, rigide,
incommode, et l’esprit ne peut s’en rendre maître.
Au contraire lorsqu’on établit un signe de convention,
on peut toujours (et il faut en effet) le choisir de telle sorte
qu’il soit simple, facile à rappeler, applicable
à un nombre indéfini d’éléments,
susceptible de se diviser lui-même et de se composer; le
signe d’institution, c’est le signe dans la plénitude
de son fonctionnement. C’est lui qui trace le partage entre
l’homme et l’animal; lui qui transforme l’imagination
en mémoire volontaire, l’attention spontanée
en réflexion, l’instinct en connaissance raisonnable
1. C’est lui encore dont tard a découvert le défaut
chez le «Sauvage de l’Aveyron». De ces signes
de convention, les signes naturels ne sont que l’esquisse
rudimentaire, le dessin lointain qui ne sera achevé que
par l’instauration de l’arbitraire.
Mais cet arbitraire est mesuré par sa fonction, et ses
règles très exactement définies par elle.
Un système arbitraire de signes doit permettre l’analyse
des choses dans leurs éléments les plus simples;
il doit décomposer jusqu’à l’origine;
mais il doit aussi montrer comment sont possibles les combinaisons
de ces éléments, et permettre la genèse idéale
de la complexité des choses. «Arbitraire» ne
s’oppose à «naturel» que si on veut désigner
la manière dont les signes ont été établis.
Mais l’arbitraire, c’est aussi la grille d’analyse
et l’espace combinatoire à travers lesquels la nature
va se donner en ce qu’elle est, au ras des impressions
originaires et dans toutes les formes possibles de leur combinaison.
En sa perfection, le système des signes, c’est cette
langue simple, absolument transparente qui est capable de nommer
l’élémentaire; c’est aussi cet ensemble
d’opérations qui définit toutes les conjonctions
possibles. A nos regards, cette recherche de l’origine et
ce calcul des groupements paraissent incompatibles, et nous les
déchiffrons volontiers comme une ambiguïté
dans la pensée du XVIIe et du XVIIIe siècle. De
même, le jeu entre le système et la nature. En fait,
il n’y a pour elle aucune contradiction. Plus précisément,
il existe une disposition nécessaire et unique qui traverse
toute l’épistémè classique: c’est
l’appartenance d’un calcul universel et d’une
recherche de l’élémentaire dans un système
qui est artificiel, et qui, par là-même, peut faire
apparaître la nature depuis ses éléments d’origine
jusqu’à la simultanéité de toutes leurs
combinaisons possibles. A l’âge classique se servir
des signes, ce n’est pas, comme aux siècles précédents,
essayer de retrouver au-dessous d’eux le texte primitif
1. Condillac, Essai sur l’origine des connaissances
humaines, p. 75.
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d’un discours tenu, et retenu, pour toujours;
c’est tenter de découvrir le langage arbitraire qui
autorisera le déploiement de la nature en son espace, les
termes derniers de son analyse et les lois de sa composition.
Le savoir n’a plus à désensabler la vieille
Parole dans les lieux inconnus où elle peut se cacher;
il lui faut fabriquer uns langue, et qu’elle soit bien faite
c’est-à-dire que, analysante et combinante,
elle soit réellement la langue des calculs.
On peut définir maintenant les instruments que prescrit
à la pensée classique le système des signes.
C’est lui qui introduit dans la connaissance la probabilité,
l’analyse et la combinatoire, l’arbitraire justifié
du système. C’est lui qui donne lieu à la
fois à la recherche de l’origine et à la calculabilité;
à la constitution de tableaux fixant les compositions possibles
et à la restitution d’une genèse à
partir des éléments les plus simples; c’est
lui qui rapproche tout savoir d’un langage, et cherche à
substituer à toutes les langues un système de symboles
artificiels et d’opérations de nature logique. Au
niveau d’une histoire des opinions, tout ceci apparaîtrait
sans doute comme un enchevêtrement d’influences, où
il faudrait bien sans doute faire apparaître la part individuelle
qui revient à Hobbes, Berkeley, Leibniz, Condillac, aux
Idéologues. Mais si on interroge la pensée classique
au niveau de ce qui archéologiquement l’a rendue
possible, on s’aperçoit que la dissociation du signe
et de la ressemblance au début du XVIIe siècle a
fait apparaître ces figures nouvelles que sont la probabilité,
l’analyse, la combinatoire, le système et la langue
universelle, non pas comme des thèmes successifs, s’engendrant
ou se chassant les uns les autres, mais comme un réseau
unique de nécessités. Et c’est lui qui a rendu
possibles ces individualités que nous appelons Hobbes,
ou Berkeley, ou Hume, ou Condillac.
IV. LA REPRÉSENTATION REDOUBLÉE
Cependant la propriété des signes la plus fondamentale
pour l’épistémè classique n’a
pas été énoncée jusqu’à
présent. En effet, que le signe puisse être plus
ou moins probable, plus ou moins éloigné de ce qu’il
signifie, qu’il puisse être naturel ou arbitraire,
sans que sa nature ou sa valeur de signe en soit affectée,
tout cela montre bien que le rapport du signe à son
contenu n’est pas assuré dans l’ordre des choses
elles-mêmes.
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Le rapport du signifiant au signifié se
loge maintenant dans un espace où nulle figure intermédiaire
n’assure plus leur rencontre: il est, à l’intérieur
de la connaissance, le lien établi entre l’idée
d’une chose et l’idée d’une autre. La
Logique de Port-Royal le dit: «le signe enferme deux idées,
l’une de la chose qui représente, l’autre de
la chose représentée; et sa nature consiste à
exciter la première par la seconde 1». Théorie
duelle du signe, qui s’oppose sans équivoque à
l’organisation plus complexe de la Renaissance; alors, la
théorie du signe impliquait trois éléments
parfaitement distincts: ce qui était marqué, ce
qui était marquant, et ce qui permettait de voir en ceci
la marque de cela; or ce dernier élément, c’était
la ressemblance: le signe marquait dans la mesure où il
était «presque la même chose» que ce
qu’il désignait. C’est ce système unitaire
et triple qui disparaît en même temps que la «pensée
par ressemblance», et qui est remplacé par une organisation
strictement binaire.
Mais il y a une condition pour que le signe soit bien cette pure
dualité. En son être simple d’idée,
ou d’image, ou de perception, associée ou substituée
à une autre, l’élément signifiant n’est
pas signe. Il ne le devient qu’à la condition de
manifester, en outre, le rapport qui le lie à ce qu’il
signifie. Il faut qu’il représente, mais que cette
représentation, à son tour, se trouve représentée
en lui. Condition indispensable à l’organisation
binaire du signe, et que la Logique de Port-Royal énonce
avant même de dire ce que c’est qu’un signe:
«Quand on ne regarde un certain objet que comme en représentant
un autre, l’idée qu’on en a est une idée
de signe, et ce premier objet s’appelle signe 2.»
L’idée signifiante se dédouble, puisque à
l’idée qui en remplace une autre, se superpose l’idée
de son pouvoir représentatif. N’aurait-on pas trois
termes: l’idée signifiée, l’idée
signifiante et, à l’intérieur de celle-ci,
l’idée de son rôle de représentation?
Il ne s’agit pas cependant d’un retour subreptice
à un système ternaire. Mais plutôt d’un
décalage inévitable de la figure à deux termes,
qui recule par rapport à elle-même et vient se loger
tout entiers à l’intérieur de l’élément
signifiant. En fait le signifiant n’a pour tout contenu,
toute fonction et toute détermination que ce qu’il
représente: il lui est entièrement ordonné
et transparent; mais ce contenu n’est indiqué que
dans une représentation qui se donne comme telle, et le
signifié se loge sans résidu ni opacité à
l’intérieur de la représentation du signe.
Il est caractéristique que l’exemple
1. Logique de Port-Royal, Ire partie, chap. IV.
2. Ibid.
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premier d’un signe que donne la Logique
de Port-Royal, ce ne soit ni le mot, ni le cri, ni le symbole,
mais la représentation spatiale et graphique, le
dessin: carte ou tableau. C’est qu’en effet le tableau
n’a pour contenu que ce qu’il représente, et
pourtant ce contenu n’apparaît que représenté
par une représentation. La disposition binaire du signe,
telle qu’elle apparaît au XVIIe siècle, se
substitue à une organisation qui, sur des modes différents,
avait toujours été ternaire depuis les stoïciens
et même depuis les premiers grammairiens grecs; or, cette
disposition suppose que le signe est une représentation
dédoublée et redoublée sur elle-même.
Une idée peut être signe d’une autre non seulement
parce qu’entre elles peut s’établir un lien
de représentation, mais parce que cette représentation
peut toujours se représenter à l’intérieur
de l’idée qui représente. Ou encore parce
que, en son essence propre, la représentation est toujours
perpendiculaire à elle-même: elle est à la
fois indication et apparaître; rapport à un objet
et manifestation de soi. A partir de l’âge classique,
le signe c’est la représentativité de la représentation
en tant qu’elle est représentable.
Ceci a des conséquences d’un grand poids. D’abord
l’importance des signes dans la pensée classique.
Ils étaient autrefois moyens de connaître et clefs
pour un savoir; ils sont maintenant coextensifs à la représentation,
c’est dire à la pensée tout entière,
ils sont logés en elle, mais ils la parcourent selon toute
son étendue: dès qu’une représentation
est liée à une autre et représente en elle-même
ce lien, il y a signe: l’idée abstraite signifie
la perception concrète d’où elle a été
formée (Condillac); l’idée générale
n’est qu’une idée singulière servant
de signes aux autres (Berkeley); les imaginations sont signes
des perceptions dont elles sont issues (Hume, Condillac); les
sensations sont signes les unes des autres (Berkeley, Condillac)
et il se peut finalement que les sensations soient elles-mêmes
(comme chez Berkeley) les signes de ce que Dieu veut nous dire,
ce qui ferait d’elles comme les signes d’un ensemble
de signes. L’analyse de la représentation et la théorie
des signes se pénètrent absolument l’une l’autre:
et le jour où l’Idéologie, à la fin
du XVIIIe siècle, s’interrogera sur le primat qu’il
faut donner à l’idée ou au signe, le jour
où Destutt reprochera à Gerando d’avoir fait
une théorie des signes avant d’avoir défini
l’idée 1, c’est que déjà leur
immédiate appartenance commencera à se brouiller
et que l’idée et le signe cesseront d’être
parfaitement transparents l’un à l’autre.
Seconde conséquence. Cette extension universelle du signe
1. Destutt de Tracy, élément d’Idéologie
(Paris, an XI), t. II, p. I.
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dans le champ de la représentation, exclut
Jusqu’à la possibilité d’une théorie
de la signification. En effet s’interroger sur ce que c’est
que la signification suppose que celle-ci soit une figure déterminée
dans la conscience. Mais si les phénomènes ne sont
jamais donnés que dans une représentation qui, en
elle-même, et par sa représentabilité propre,
est tout entière signe, la signification ne peut faire
problème. Bien plus, elle n’apparaît même
pas. Toutes les représentations sont liées entre
elles comme des signes; à elles toutes, elles forment comme
un immense réseau; chacune en sa transparence se donne
pour le signe de ce qu’elle représente; et cependant
ou plutôt par le fait même nulle activité
spécifique de la conscience ne peut jamais constituer une
signification. C’est sans doute parce que la pensée
classique de la représentation exclut l’analyse de
la signification, que nous autres, que ne pensons les signes qu’à
partir de celle-ci, nous avons tant de mal, en dépit de
l’évidence, à reconnaître que la philosophie
classique, de Malebranche à l’idéologie, a
été de fond en comble une philosophie du signe.
Pas de sens extérieur ou antérieur au signe; nulle
présence implicite d’un discours préalable
qu’il faudrait restituer pour mettre au jour le sens autochtone
des choses. Mais non plus, pas d’acte constituant de la
signification ni de genèse intérieure a la conscience.
C’est qu’entre le signe et son contenu, il n’y
a aucun élément intermédiaire, et aucune
opacité. Les signes n’ont donc pas d’autres
lois que celles qui peuvent régir leur contenu: toute analyse
de signes est en même temps, et de plein droit, déchiffrement
de ce qu’ils veulent dire. Inversement, la mise au jour
du signifié ne sera rien de plus que la réflexion
sur les signes qui l’indiquent. Comme au XVIe siècle,
«sémiologie» et «herméneutique»
se superposent. Mais dans une forme différente. A l’âge
classique, elles ne se rejoignent plus dans le tiers élément
de la ressemblance; elles se lient en ce pouvoir propre de la
représentation de se représenter elle-même.
Il n’y aura donc pas une théorie des signes différente
d’une analyse du sens. Pourtant le système accorde
un certain privilège à la première sur la
seconde; puisqu’elle ne donne pas à ce qui est signifié
une nature différente de celle qu’elle accorde au
signe, le sens ne pourra être plus que la totalité
des signes déployée dans leur enchaînement;
il se donnera dans le tableau complet des signes. Mais d’autre
part le réseau complet des signes se lie et s’articule
selon les découpes propres au sens. Le tableau des signes
sera l’image des choses. Si l’être du sens est
tout entier du côté du signe, le fonctionnement est
tout entier du côté du signifié. C’est
pourquoi l’analyse du langage, de Lancelot à
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Destutt de Tracy, se (ait à partir d’une
théorie abstraite des signes verbaux et dans la forme d’une
grammaire générale: mais elle prend toujours pour
fil directeur le sens des mots; c’est pourquoi aussi l’histoire
naturelle se présente comme analyse des caractères
des êtres vivants, mais que, même artificielles, les
taxinomies ont toujours le projet de rejoindre l’ordre naturel
ou de le dissocier le moins possible; c’est pourquoi l’analyse
des richesses se fait à partir de la monnaie et de l’échange,
mais que la valeur est toujours fondée sur le besoin. A
l’âge classique, la science pure des signes vaut comme
le discours immédiat du signifié.
Enfin, dernière conséquence qui s’étend
sans doute jusqu’à nous: la théorie binaire
du signe, celle qui fonde, depuis le XVIIe siècle, toute
la science générale du signe, est liée, selon
un rapport fondamental, à une théorie générale
de la représentation. Si le signe, c’est la pure
et simple liaison d’un signifiant et d’un signifié
(liaison qui est arbitraire ou non, volontaire ou imposée,
individuelle ou collective), de toute façon le rapport
ne peut être établi que dans l’élément
général de la représentation: le signifiant
et le signifié ne sont liés que dans la mesure où
l’un et l’autre sont (ou ont été ou
peuvent être) représentés, et où l’un
représente actuellement l’autre. Il était
donc nécessaire que la théorie classique du signe
se donne pour fondement et justification philosophique une «idéologie»,
c’est-à-dire une analyse générale de
toutes les formes de la représentation, depuis la sensation
élémentaire jusqu’à l’idée
abstraite et complexe. Il était bien nécessaire
également que retrouvant le projet d’une sémiologie
générale, Saussure ait donné du signe une
définition qui a pu paraître «psychologiste»
(liaison d’un concept et d’une image): c’est
qu’en fait il redécouvrait là la condition
classique pour penser la nature binaire du signe.
V. L’IMAGINATION DE LA RESSEMBLANCE
Voilà donc les signes affranchis de tout ce fourmillement
du monde où la Renaissance les avait autrefois répartis.
Ils sont logés désormais à l’intérieur
de la représentation, dans l’interstice de l’idée,
en ce mince espace où elle joue avec elle-même, se
décomposant et se recomposant. Quant à la similitude,
elle n’a plus désormais qu’à retomber
hors du domaine de la connaissance. C’est l’empirique
sous sa forme la plus fruste; on ne peut
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plus «la regarder comme faisant partie
de la philosophie 1», à moins qu’elle ne soit
effacée dans son inexactitude de ressemblance et transformée
par le savoir en me relation d’égalité ou
d’ordre. Et cependant pour la connaissance, la similitude
est une indispensable bordure. Car une égalité ou
une relation d’ordre ne peut être établie entre
deux choses que si leur ressemblance a été au moins
l’occasion de les comparer: Hume plaçait la relation
d’identité parmi celles, «philosophiques»,
qui supposent la réflexion; alors que la ressemblance appartenait
pour lui aux relations naturelles, à celles qui contraignent
notre esprit selon une «force calme» mais inévitable
2. «Que le philosophe se pique de précision autant
qu’il le voudra... j’ose pourtant le défier
de faire un seul pas dans sa carrière sans l’aide
de la ressemblance. Qu’on jette un coup d’oeil sur
la face métaphysique des sciences, même les moins
abstraites; et qu’on me dise si les inductions générales
qu’on tire des faits particuliers, ou plutôt si les
genres mêmes, les espèces et toutes les notions abstraites
peuvent se former autrement que par le moyen de la ressemblance
3». A l’ourlet extérieur du savoir, la similitude,
c’est cette forme à peine dessinée, ce rudiment
de relation que la connaissance doit recouvrir dans toute sa largeur,
mais qui, indéfiniment, demeure au-dessous d’elle,
à la manière d’une nécessité
muette et ineffaçable.
Comme au XVIe siècle, ressemblance et signe s’appellent
fatalement. Mais sur un mode nouveau. Au lieu que la similitude
ait besoin d’une marque pour que soit levé son secret,
elle est maintenant le fond indifférencié, mouvant,
instable sur quoi la connaissance peut établir ses relations,
ses mesures et ses identités. Double renversement par conséquent:
puisque c’est le signe et avec lui toute la connaissance
discursive qui exigent un fond de similitude, et puisqu’il
ne s’agit plus de manifester un contenu préalable
à la connaissance, mais de donner un contenu qui puisse
offrir un lieu d’application aux formes de la connaissance.
Alors qu’au XVIe siècle, la ressemblance était
le rapport fondamental de l’être à lui-même,
et la pliure du monde, elle est à l’âge classique
la forme la plus simple sous laquelle apparaît ce qui est
à connaître et qui est le plus éloigné
de la connaissance elle-même. C’est par elle que la
représentation peut être connue, c’est-à-dire
comparée avec celles qui peuvent filtre similaires, analysée
en éléments (en
1. Hobbes, Logique (trad. Destutt de Tracy, Eléments d’idéologie,
Paris, 1805, t. III, p. 599).
2. Hume, Essai sur la nature humaine (trad. Leroy, Paris, 1946),
t. I, p. 75-80.
3. Merian, Réflexions philosophique sur la ressemblance
(1767), p. 3 et 4.
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éléments qui lui sont communs avec
d’autres représentations), combinée avec celles
qui peuvent présenter des identités partielles et
distribuée finalement en un tableau ordonné. La
similitude dans la philosophie classique (c’est-à-dire
dans une philosophie de l’analyse) joue un rôle symétrique
de celui qu’assurera le divers dans la pensée critique
et dans les philosophies du jugement.
En cette position de limite et de condition (ce sans quoi et en
deçà de quoi on ne peut connaître), la ressemblance
se situe du côté de l’imagination ou, plus
exactement, elle n’apparaît que par la vertu de l’imagination
et l’imagination en retour ne s’exerce qu’en
prenant appui sur elle. En effet, si on suppose dans la chaîne
ininterrompue de la représentation, des impressions, les
plus simples qui soient, et qui n’auraient pas entre elles
le moindre degré de ressemblance, il n’y aurait aucune
possibilité pour que la seconde rappelle la première,
la fasse réapparaître et autorise ainsi sa représentation
dans l’imaginaire; les impressions se succéderaient
dans la différence la plus totale si totale qu’elle
ne pourrait même pas être perçue puisque jamais
une représentation n’aurait l’occasion de se
figer sur place, d’en ressusciter une plus ancienne et de
se juxtaposer à elle pour donner lieu à une comparaison;
la mince identité nécessaire à toute différenciation
ne serait même pas donnée. Le changement perpétuel
se déroulerait sans repère dans la perpétuelle
monotonie. Mais s’il n’y avait pas dans la représentation
l’obscur pouvoir de se rendre présente à nouveau
une impression passée, aucune jamais n’apparaîtrait
comme semblable à une précédente ou dissemblable
d’elle. Ce pouvoir de rappeler implique au moins la possibilité
de faire apparaître comme quasi semblables (comme voisines
et contemporaines, comme existant presque de la même façon)
deux impressions dont l’une pourtant est présente
alors que l’autre, depuis longtemps peut-être, a cessé
d’exister. Sans l’imagination, il n’y aurait
pas de ressemblance entre les choses.
On voit le double réquisit. Il faut qu’il y ait,
dans les choses représentées, le murmure insistant
de la ressemblance; il faut qu’il y ait, dans la représentation,
le repli toujours possible de l’imagination. Et ni l’un
ni l’autre de ces réquisits ne peut se dispenser
de celui qui le complète et lui fait face. De là,
deux directions d’analyse qui se sont maintenues tout au
long de l’âge classique et n’ont cessé
de se rapprocher pour énoncer finalement dans la dernière
moitié du XVIIIe siècle leur vérité
commune dans l’idéologie. D’un côté,
on trouve l’analyse qui rend compte du renversement de
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la série des représentations en
un tableau inactuel mais simultané de comparaisons: analyse
de l’impression, de la réminiscence, de l’imagination,
de la mémoire, de tout ce fond involontaire qui est comme
la mécanique de l’image dans le temps. De l’autre,
il y a l’analyse qui rend compte de la ressemblance des
choses, de leur ressemblance avant leur mise en ordre, leur
décomposition en éléments identiques et différents,
la répartition en tableau de leurs similitudes désordonnées:
pourquoi donc les choses se donnent-elles dans un chevauchement,
dans un mélange, dans un entrecroisement où leur
ordre essentiel est brouillé, mais assez visible encore
pour qu’il transparaisse sous forme de ressemblances, de
similitudes vagues, d’occasions allusives pour une mémoire
en alerte? La première série de problèmes
correspond en gros à l’analytique de l’imagination,
comme pouvoir positif de transformer le temps linéaire
de la représentation en espace simultané d’éléments
virtuels; la seconde correspond en gros à l’analyse
de ta nature, avec les lacunes, les désordres qui brouillent
le tableau des êtres et l’éparpillent en une
suite de représentations qui, vaguement, et de loin, se
ressemblent.
Or, ces deux moments opposés (l’un, négatif,
du désordre de la nature dans les impressions, l’autre,
positif, du pouvoir de reconstituer l’ordre à partir
de ces impressions) trouvent leur unité dans l’idée
d’une «genèse». Et ceci de deux façons
possibles. Ou bien le moment négatif (celui du désordre,
de la vague ressemblance) est mis au compte de l’imagination
elle-même, qui exerce alors à elle seule une double
fonction: si elle peut, par le seul redoublement de la représentation,
restituer l’ordre, c’est dans la mesure justement
où elle empêcherait de percevoir directement, et
dans leur vérité analytique, les identités
et les différences des choses. Le pouvoir de l’imagination
n’est que l’envers, ou l’autre face, de son
défaut. Elle est dans l’homme, à la couture
de l’âme et du corps. C’est là que Descartes,
Malebranche, Spinoza l’ont en effet analysée, à
la fois comme lieu de l’erreur et pouvoir d’accéder
à la vérité même mathématique;
ils ont reconnu en elle le stigmate de la finitude, que ce soit
le signe d’une chute hors de l’étendue intelligible
ou la marque d’une nature limitée. Au contraire,
le moment positif de l’imagination peut-être mis au
compte de la ressemblance trouble, du murmure vague des similitudes.
C’est le désordre de la nature dû à
sa propre histoire, à ses catastrophes, ou peut-être
simplement à sa pluralité enchevêtrée,
qui n’est plus capable d’offrir à la représentation
que des choses qui se ressemblent. Si bien que la représentation,
toujours enchaînée à des contenus tout proches
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les uns des autres, se répète,
se rappelle, se replie naturellement sur soi, fait renaître
des impressions presque identiques et engendre l’imagination.
C’est dans ce moutonnement d’une nature multiple,
mais obscurément et sans raison recommencée, dans
le fait énigmatique d’une nature qui avant tout ordre
se ressemble à elle-même, que Condillac et que Hume
ont cherché le lien de la ressemblance et de l’imagination.
Solutions strictement opposées, mais qui répondent
au même problème. On comprend en tout cas que le
second type d’analyse se soit facilement déployé
dans la forme mythique du premier homme (Rousseau) ou de la conscience
qui s’éveille (Condillac), ou du spectateur étranger
jeté dans le monde (Hume): cette genèse-là
fonctionnait exactement aux lieu et place de la genèse
elle-même.
Une remarque encore. Si les notions de nature et de nature humaine
ont à l’âge classique une certaine importance,
ce n’est pas parce qu’on a découvert brusquement
comme champ de recherches empiriques, cette puissance sourde inépuisablement
riche qu’on appelle la nature; ce n’est pas non plus
parce qu’on a isolé à l’intérieur
de cette vaste nature une petite région singulière
et complexe qui serait la nature humaine. En fait ces deux concepts
fonctionnent pour assurer l’appartenance, le lien réciproque
de l’imagination et de la ressemblance. Sans doute l’imagination
n’est-elle en apparence qu’une des propriétés
de la nature humaine, et la ressemblance un des effets de la nature.
Mais à suivre le réseau archéologique qui
donne ses lois à la pensée classique, on voit bien
que la nature humaine se loge dans ce mince débordement
de la représentation qui lui permet de se re-présenter
(toute la nature humaine est là: juste assez à l’extérieur
de la représentation pour qu’elle se présente
à nouveau, dans l’espace blanc qui sépare
la présence de la représentation et le «re-»
de sa répétition); et que la nature n’est
que l’insaisissable brouillage de la représentation
qui fait que la ressemblance y est sensible avant que l’ordre
des identités ne soit visible. Nature et nature humaine
permettent, dans la configuration générale de l’épistémè,
l’ajustement de la ressemblance et de l’imagination,
qui fonde et rend possibles toutes les sciences empiriques de
l’ordre.
Au XVIe siècle, la ressemblance était liée
à un système de signes; et c’était
leur interprétation qui ouvrait le champ des connaissances
concrètes. A partir du XVIIe siècle, la ressemblance
est repoussée aux confins du savoir, du côté
de ses frontières les plus basses et les plus humbles.
Là, elle se lie à l’imagination, aux répétitions
incertaines, aux analogies embuées. Et nu lieu
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d’ouvrir sur une science de l’interprétation,
elle implique une genèse qui remonte de ces formes frustes
du Même aux grands tableaux du savoir développés
selon les formes de l’identité, de la différence
et de l’ordre. Le projet d’une science de l’ordre,
tel qu’il fut fondé au XVIIe siècle impliquait
qu’il soit doublé d’une genèse de la
connaissance, comme il le fut effectivement et sans interruption
de Locke à l’idéologie.
VI. «MATHESIS» ET «TAXINOMIA»
Projet d’une science générale de l’ordre;
théorie des signes analysant la représentation;
disposition en tableaux ordonnés des identités et
des différences: ainsi s’est constitué à
l’âge classique un espace d’empiricité
qui n’avait pas existé jusqu’à la fin
de la Renaissance et qui sera voué à disparaître
dès le début du XIXe siècle. Il est pour
nous maintenant si difficile à restituer, et si profondément
recouvert par le système de positivités auquel appartient
notre savoir, que longtemps il est passé inaperçu.
On le déforme, on le masque à travers des catégories
ou un découpage qui sont les nôtres. On veut reconstituer,
paraît-il, ce qu’ont été au XVIIe et
au XVIIIe siècle les «sciences de la vie»,
de la «nature» ou de l’«homme».
Oubliant simplement que ni l’homme, ni la vie, ni la nature
ne sont des domaines qui s’offrent spontanément et
passivement à la curiosité du savoir.
Ce qui rend possible l’ensemble de l’épistémè
classique, c’est d’abord le rapport à une connaissance
de l’ordre. Lorsqu‘il s’agit d’ordonner
les natures simples, on a recours à une mathesis dont la
méthode universelle est l’Algèbre. Lorsqu’il
s’agit de mettre en ordre des natures complexes (les représentations
en général, telles qu’elles sont données
dans l’expérience), il faut constituer une taxinomia
et pour ce faire instaurer un système de signes. Les signes
sont à l’ordre des natures composées ce qu’est
l’algèbre à l’ordre des natures simples.
Mais dans la mesure où les représentations empiriques
doivent pourvoir s’analyser en natures simples, on voit
que la taxinomia se rapporte tout entière à la mathesis;
en revanche, puisque la perception des évidences n’est
qu’un cas particulier de la représentation en général,
on peut dire aussi bien que la mathesis n’est qu’un
cas particulier de la taxinomia. De même, les signes que
la pensée établit elle-même constituent comme
une algèbre des représentations complexes; et l’algèbre
inversement est une
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méthode pour donner des signes aux natures
simples et pour opérer sur ces signes. On a donc la disposition
suivante:
Science générale de l’ordre
Natures simples-Représentations complexes
Mathesis-Taxinomia
Algèbre-Signes
Mais ce n’est pas tout. La taxinomia implique
en outre un certain continuum des choses (une non-discontinuité,
une plénitude de l’être) et une certaine puissance
de l’imagination qui fait apparaître ce qui n’est
pas, mais permet, par là-même, de mettre au jour
le continu. La possibilité d’une science des ordres
empiriques requiert donc une analyse de la connaissance,
analyse qui devra montrer comment la continuité cachée
(et comme brouillée) de l’être peut se reconstituer
à travers le lien temporel de représentations discontinues.
De là la nécessité, toujours manifestée
au long de l’âge classique, d’interroger l’origine
des connaissances. En fait, ces analyses empiriques ne s’opposent
pas au projet d’une mathesis universelle, comme un scepticisme
à un rationalisme; elles étaient enveloppées
dans les réquisits d’un savoir qui ne se donne plus
comme expérience du Même, mais comme établissement
de l’Ordre. Aux deux extrémités de l’épistémè
classique, on a donc une mathesis comme science de l’ordre
calculable et une genèse comme analyse de la constitution
des ordres à partir des suites empiriques. D’un côté
on utilise les symboles des opérations possibles sur des
identités et des différences; de l’autre,
on analyse les marques progressivement déposées
par la ressemblance des choses et les retours de l’imagination.
Entre la mathesis et la genèse, s’étend la
région des signes, des signes qui traversent tout
le domaine de la représentation empirique, mais ne la débordent
jamais. Bordé par le calcul et la genèse, c’est
l’espace du tableau. En ce savoir, il s’agit d’affecter
d’un signe tout ce que peut nous offrir notre représentation:
perceptions, pensées, désirs; ces signes doivent
valoir comme caractères, c’est-à-dire articuler
l’ensemble de la représentation en plages distinctes,
séparées les unes des autres par des traits assignables;
ils autorisent ainsi l’établissement d’un système
simultané selon lequel les représentations énoncent
leur proximité et leur éloignement, leur voisinage
et leurs écarts, donc le réseau qui, hors
chronologie, manifeste leur parenté et restitue dans un
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espace permanent leurs relations d’ordre.
Sur ce mode peut se dessiner le tableau des identités et
des différences.
C’est dans cette région qu’on rencontre l’histoire
naturelle, science des caractères qui articulent la continuité
de la nature et son enchevêtrement. Dans cette région
aussi qu’on rencontre la théorie de la monnaie et
de la valeur, science des signes qui autorisent l’échange
et permettent d’établir des équivalences entre
les besoins ou les désirs des hommes. Là enfin que
se loge la Grammaire générale, science des signes
par quoi les hommes regroupent la singularité de leurs
perceptions et découpent le mouvement continu de leurs
pensées. Malgré leurs différences, ces trois
domaines n’ont existé à l’âge
classique que dans la mesure où l’espace fondamental
du tableau s’est instauré entre le calcul des égalités
et la genèse des représentations.
On voit que ces trois notions-mathesis, taxinomia, genèse
ne désignent pas tellement des domaines séparés,
qu’un réseau solide d’appartenances qui définit
la configuration générale du savoir à l’époque
classique. La taxinomia ne s’oppose pas à la mathesis:
elle se loge en elle et s’en distingue; car elle aussi est
une science de l’ordre, une mathesis qualitative.
Mais entendue au sens strict, la mathesis est science des égalités,
donc des attribuions et des jugements; c’est la science
de la vérité; la taxinomia, elle, traite des identités
et des différences; c’est la science des articulations
et des classes; elle est le savoir des êtres. De même
la genèse se loge à l’intérieur de
la taxinomia, ou du moins trouve en elle sa possibilité
première. Mais la taxinomia établit le tableau des
différences visibles; la genèse suppose une série
successive; l’une traite les signes dans leur simultanéité
spatiale, comme une syntaxe; l’autre les répartit
dans un analogon du temps comme me chronologie. Par rapport à
la mathesis, la taxinomia fonctionne comme une ontologie en face
d’une apophantique; en face de la genèse, elle fonctionne
comme une sémiologie en face d’une histoire. Elle
définit donc la foi générale des êtres,
et en même temps les conditions sous lesquelles on peut
les connaître. De là, le fait que la théorie
des signes à l’époque classique ait pu porter
à la fois une science d’allure dogmatique, qui se
donnait pour la connaissance de la nature elle-même, et
une philosophie de la représentation qui, au cours du temps,
est devenue de plus en plus nominaliste et de plus en plus sceptique.
De là aussi le fait qu’une pareille disposition ait
disparu au point que les âges ultérieurs ont perdu
jusqu’à la mémoire de son existence: c’est
qu’après la critique kantienne, et tout ce qui est
passé dans la culture occidentale à la
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fin du XVIIIe siècle, un partage d’un
nouveau type s’est instauré: d’un côté
la mathesis s’est regroupée constituant une apophantique
et une ontologie; c’est elle qui jusqu’à nous
a régné sur les disciplines formelles; d’un
autre côté, l’histoire et la sémiologie
(celle-ci absorbée d’ailleurs par celle-là)
se sont rejointes dans ces disciplines de l’interprétation
qui ont déroulé leur pouvoir de Schleiermacher à
Nietzsche et à Freud.
En tout cas, l’épistémè classique peut
se définir, en sa disposition la plus générale,
par le système articulé d’une mathesis, d’une
taxinomia et d’une analyse génétique. Les
sciences portent toujours avec elles le projet même lointain
d’une mise en ordre exhaustive: elles pointent toujours
aussi vers la découverte des éléments simples
et de leur composition progressive; et en leur milieu, elles sont
tableau, étalement des connaissances dans un système
contemporain de lui-même. Le centre du savoir, au XVIIe
et au XVIIIe siècle, c’est le tableau. Quant aux
grands débats qui ont occupé l’opinion, ils
se logent tout naturellement dans les pliures de cette organisation.
On peut bien écrire une histoire de la pensée à
l’époque classique, en prenant ces débats
pour points de départ ou pour thèmes. Mais on ne
fera alors que l’histoire des opinions, c’est-à-dire
des choix opérés selon les individus, les milieux,
les groupes sociaux; et c’est toute une méthode d’enquête
qui est impliquée. Si on veut entreprendre une analyse
archéologique du savoir lui-même, alors ce ne sont
pas ces débats célèbres qui doivent servir
de fil directeur et articuler le propos. Il faut reconstituer
le système général de pensée dont
le réseau, en sa positivité, rend possible un jeu
d’opinions simultanées et apparemment contradictoires.
C’est ce réseau qui définit les conditions
de possibilité d’un débat ou d’un problème,
c’est lui qui est porteur de l’historicité
du savoir. Si le monde occidental s’est battu pour savoir
si la vie n’était que mouvement ou si la nature était
assez ordonnée pour prouver Dieu, ce n’est pas parce
qu’un problème a été ouvert; c’est
parce que après avoir dispersé le cercle indéfini
des signes et des ressemblances, et avant d’organiser les
séries de la causalité et de l’histoire, l’épistémè
de la culture occidentale a ouvert un espace en tableau qu’elle
n’a cessé de parcourir depuis les formes calculables
de l’ordre jusqu’à l’analyse des représentations
les plus complexes. Et ce parcours, on en perçoit le sillage
à la surface historique des thèmes, des débats,
des problèmes et des préférences de l’opinion.
Les connaissances ont traversé de bout en bout un «espace
de savoir» qui avait été disposé d’un
coup, au XVIIe siècle, et qui ne devait être refermé
que cent cinquante ans plus tard.
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De cet espace eu tableau, il faut entreprendre
maintenant l’analyse, là où il apparaît
sous sa forme la plus claire, c’est-à-dire dans la
théorie du langage, de la classification et de la monnaie.
On objectera peut-être que le seul fait de vouloir analyser
à la fois et d’un seul tenant, la grammaire générale,
l’histoire naturelle et l’économie, en les
rapportant à une théorie générale
des signes et de la représentation, suppose une question
qui ne peut venir que de notre siècle. Sans doute l’âge
classique, pas plus qu’aucune autre culture, n’a pu
circonscrire ou nommer le système général
de son savoir. Mais ce système a été assez
contraignant pour que les formes visibles des connaissances y
esquissent d’elles-mêmes leurs parentés comme
si les méthodes, les concepts, les types d’analyse,
les expériences acquises, les esprits et finalement les
hommes eux-mêmes s’étaient déplacés
au gré d’un réseau fondamental qui définissait
l’unité implicite mais inévitable du savoir.
De ces déplacements, l’histoire a montré mille
exemples. Trajet tant de fois parcouru entre la théorie
de la connaissance, celle des signes et celle de la grammaire:
Port-Royal a donné sa Grammaire en complément et
comme suite naturelle de sa Logique à laquelle elle se
rattache par une commune analyse des signes; Condillac, Destutt
de Tracy, Gerando ont articulé l’une sur l’autre
la décomposition de la connaissance en ses conditions ou
«éléments», et la réflexion sur
ces signes dont le langage ne forme que l’application et
l’usage les plus visibles. Trajet aussi entre l’analyse
de la représentation et des signes et celle de la richesse;
Quesnau le Physiocrate a écrit un article «Evidence»
pour l’Encyclopédie; Condillac et Destutt ont placé
dans la ligne de leur théorie de la connaissance et du
langage celle du commerce et de l’économie, qui avait
pour eux valeur de politique et aussi de morale; on sait que Turgot
a écrit l’article «Etymologie» de l’Encyclopédie
et le premier parallèle systématique entre la monnaie
et les mots; qu’Adam Smith a écrit, outre son grand
ouvrage économique, un essai sur l’origine des langues.
Trajet entre la théorie des classifications naturelles
et celles du langage: Adanson n’a pas voulu seulement créer
une nomenclature à la fois artificielle et cohérente
dans le domaine de la botanique; il visait (et il a en partie
appliqué) toute une réorganisation de l’écriture
en fonction des données phonétiques du langage;
Rousseau a laissé parmi ses oeuvres posthumes des éléments
de botanique et un traité sur l’origine des langues.
Ainsi se dessinait comme en pointillé le grand réseau
du savoir empirique: celui des ordres non quantitatifs. Et
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peut-être l’unité reculée
mais insistante d’une Taxinomie universalis apparaît-elle
en toute clarté chez Linné, quand il projette de
retrouver en tous les domaines concrets de la nature ou de la
société, les mêmes distributions et le même
ordre 1. La limite du savoir, ce serait la transparence parfaite
des représentations aux signes qui les ordonnent.
1. Linné, Philosophie botanique,§
155 et 256.
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