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CHAPITRE IV

Parler

I. CRITIQUE ET COMMENTAIRE

L'existence du langage à l'âge classique est à la fois souveraine et discrète.
Souveraine, puisque les mots ont reçu la tâche et le pouvoir de «représenter la pensée». Mais représenter ne veut pas dire ici traduire, donner une version visible, fabriquer uni double matériel qui puisse, sur le versant externe du corps, reproduire la pensée en son exactitude. Représenter est à entendre au sens strict: le langage représente la pensée, comme la pensée se représente elle-même. Il n'y a pas, pour constituer le langage, ou pour l'animer de l'intérieur, un acte essentiel et primitif de signification, mais seulement, au coeur de la représentation, ce pouvoir qu'elle détient de se représenter elle-même, c'est-à-dire de s'analyser en se juxtaposant, partie par partie, sous le regard de la réflexion, et de se déléguer elle-même dans un substitut qui la prolonge. A l'âge classique, rien n'est donné qui ne soit donné à la représentation ; mais par le fait même, nul signe ne surgit, nulle parole ne s'énonce, aucun mot ou aucune proposition ne vise jamais aucun contenu si ce n'est par le jeu d'une représentation qui se met à distance de soi, se dédouble et se réfléchit en une autre représentation qui lui est équivalente. Les représentations ne s'enracinent pas dans un monde auquel elles emprunteraient leur sens ; elles s'ouvrent d'elles-mêmes sur un espace qui leur est propre, et dont la nervure interne donne lieu au sens. Et le langage est là, en cet écart que la représentation établit à soi-même. Les mots ne forment donc pas la mince pellicule qui double la pensée du côté de la façade ; ils la rappellent, ils l'indiquent, mais d'abord vers l'intérieur, parmi toutes ces représentations qui en représentent d'autres. Le langage classique est beaucoup plus proche

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qu'on ne croit de la pensée qu'il est chargé de manifester ; mais il ne lui est pas parallèle ; il est pris dans son réseau et tissé dans la trame même qu'elle déroule. Non pas effet extérieur de la pensée, mais pensée elle-même.

Et, par là, il se fait invisible ou presque. Il est en tout cas devenu si transparent à la représentation que son être cesse de faire problème. La Renaissance s'arrêtait devant le fait brut qu'il y avait du langage: dans l'épaisseur du monde, un graphisme mêlé aux choses ou courant au-dessous d'elles ; des sigles déposés sur les manuscrits ou sur les feuillets des livres. Et toutes ces marques insistantes appelaient un langage second ­ celui du commentaire, de l'exégèse, de l'érudition ­ , pour faire parler et rendre enfin mobile le langage qui sommeillait en elles ; l'être du langage précédait, comme d'un entêtement muet, ce qu'on pouvait lire en lui et les paroles dont on le faisait résonner. A partir du XVIIe siècle, c'est cette existence massive et intrigante du langage qui se trouve élidée. Elle n'apparaît plus celée dans l'énigme de la marque: elle n'apparaît pas encore déployée dans la théorie de la signification. A la limite, on pourrait dire que le langage classique n'existe pas. Mais qu'il fonction: toute son existence prend place dans son rôle représentatif, s'y limite avec exactitude et finit par s'y épuiser. Le langage n'a plus d'autre lieu que la représentation, ni d'autre valeur qu'en elle: en ce creux qu'elle a pouvoir d'aménager.

Par là, le langage classique découvre un certain rapport à lui-même qui jusqu'alors n'avait été ni possible ni même concevable. A l'égard de soi, le langage du XVIe siècle était dans une posture de perpétuel commentaire: or, celui-ci ne peut s'exercer que s'il y a du langage, ­ du langage qui préexiste silencieusement au discours par lequel on essaie de le faire parler ; pour commenter, il faut le préalable absolu du texte ; et inversement, si le monde est un entrelacs de marques et de mots, comment en parler sinon sous la forme du commentaire? A partir de l'âge classique, le langage se déploie à l'intérieur de la représentation et dans ce dédoublement d'elle-même qui la creuse. Désormais, le Texte premier s'efface, et avec lui, tout le fond inépuisable des mots dont l'être muet était inscrit dans les choses ; seule demeure la représentation se déroulant dans les signes verbaux qui la manifestent, et devenant par là discours. A l'énigme d'une parole qu'un second langage doit interpréter s'est substituée la discursivité essentielle de la représentation: possibilité ouverte, encore neutre et indifférente, mais que le discours aura pour tâche d'accomplir et de fixer. Or, quand ce discours devient à son tour objet de langage, on


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ne l'interroge pas comme s'il disait quelque chose sans le dire, comme s'il était un langage retenu sur lui-même et une parole close ; on ne cherche plus à faire lever le grand propos énigmatique qui est caché sous ses signes ; on lui demande comment il fonctionne: quelles représentations il désigne, quels éléments il découpe et prélève, comment il analyse et compose, quel jeu de substitutions lui permet d'assurer son rôle de représentation. Le commentaire a fait place à la critique.


Ce rapport nouveau que le langage instaure à l'égard de lui-même n'est ni simple ni unilatéral. Apparemment, la critique s'oppose au commentaire comme l'analyse d'une forme visible à la découverte d'un contenu caché. Mais puisque cette forme est celle d'une représentation, la critique ne peut analyser le langage qu'en termes de vérité, d'exactitude, de propriété ou de valeur expressive. De là, le rôle mixte de la critique et l'ambiguïté dont jamais elle n'a pu se défaire. Elle interroge le langage comme s'il était pure fonction, ensemble de mécanismes, grand jeu autonome des signes ; mais elle ne peut manquer en même temps de lui poser la question de sa vérité ou de son mensonge, de sa transparence ou de son opacité, donc du mode de présence de ce qu'il dit dans les mots par les quels il le représente. C'est à partir de cette double nécessité fondamentale quel'opposition du fond et de la forme s'est peu à peu fait jour et a occupé finalement la place que l'on sait. Mais cette opposition sans doute ne s'est consolidée que tardivement, lorsqu'au XIXe siècle le rapport critique s'est à son tour fragilisé. A l'époque classique, la critique s'exerce, sans dissociation et comme d'un bloc, sur le rôle représentatif du langage. Elle prend alors quatre formes distinctes quoique solidaires et articulées l'une sur l'autre. Elle se déploie d'abord, dans l'ordre réflexif, comme une critique des mots: impossibilité de bâtir une science ou une philosophie avec le vocabulaire reçu ; dénonciation des termes généraux qui confondent ce qui est distinct dans la représentation et des termes abstraits qui séparent ce qui doit rester solidaire ; nécessité de constituer le trésor d'une langue parfaitement analytique. Elle se manifeste aussi dans l'ordre grammatical comme une analyse des valeurs représentatives de la syntaxe, de l'ordre des mots, de la construction des phrases: est-ce qu'une langue est plus perfectionnée lorsqu'elle a des déclinaisons ou un système de prépositions? est-il préférable que l'ordre des mots soit libre ou rigoureusement déterminé? quel est le régime des temps qui exprime le mieux les rapports de succession? La critique se donne aussi son espace dans l'examen des formes de la rhétorique: analyse des figures, c'est-à-dire des types de discours avec la valeur expressive de


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chacun, analyse des tropes, c'est-à-dire des différents rapports que les mots peuvent entretenir avec un même contenu représentatif ( désignation par la partie ou le tout, l'essentiel ou l'accessoire, l'événement ou la circonstance, la chose elle-même ou ses analogues ). Enfin la critique, en face du langage existant et déjà écrit, se donne pour tâche de définir le rapport qu'il entretient avec ce qu'il représente: c'est de cette manière que l'exégèse des textes religieux s'est chargée à partir du XVIIe siècle de méthodes critiques: il ne s'agissait plus en effet de redire ce qui avait été déjà dit en eux, mais de définir à travers quelles figures et images, en suivant quel ordre, à quelles fins expressives et pour dire quelle vérité, tel discours avait été tenu par Dieu ou par les Prophètes sous la forme qui nous a été transmise.


Telle est dans sa diversité, la dimension critique qui s'instaure nécessairement lorsque le langage s'interroge lui-même à partir de sa fonction. Depuis l'âge classique, commentaire et critique s'opposent profondément. Parlant du langage en termes de représentations et de vérité, la critique le juge et le profane. Maintenant le langage dans l'irruption de son être et le questionnant en direction de son secret, le commentaire s'arrête devant l'escarpement du texte préalable, et il se donne la tâche impossible, toujours renouvelée, d'en répéter en soi la naissance: il le sacralise. Ces deux façons pour le langage de fonder un rapport à lui-même vont entrer désormais dans une rivalité dont nous ne sommes point sortis. Et qui peut-être se renforce de jour en jour. C'est que la littérature, objet privilégié de la critique, n'a cessé depuis Mallarmé de se rapprocher de ce qu'est le langage en son être même, et par là elle sollicite un langage second qui ne soit plus en forme de critique mais de commentaire. Et en effet tous les langages critiques depuis le XIXe siècle se sont chargés d'exégèse, un peu comme les exégèses à l'époque classique s'étaient chargées de méthodes critiques. Cependant, tant que l'appartenance du langage à la représentation ne sera pas dénouée dans notre culture ou du moins contournée, tous les langages seconds seront pris dans l'alternative de la critique ou du commentaire. Et ils proliféreront à 1'infini dans leur indécision.


II. LA GRAMMAIRE GÉNÉRALE


L'existence du langage une fois élidée seul subsiste son fonctionnement dans la représentation: sa nature et ses vertus de

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discours, Celui-ci n'est rien de plus que la représentation elle-même représentée par des signes verbaux. Mais quelle est donc la particularité de ces signes, et cet étrange pouvoir qui leur permet, mieux que tous les autres, de noter la représentation, de l'analyser et de la recomposer? Parmi tous les systèmes de signes, quel est le propre du langage?
Au premier examen, il est possible de définir les mots par leur arbitraire ou leur caractère collectif. En sa racine première, le langage est fait, comme dit Hobbes, d'un système de notes que les individus ont choisies d'abord pour eux-mêmes: par ces marques, ils peuvent rappeler les représentations, les lier, les dissocier et opérer sur elles. Ce sont ces notes qu'une convention ou une violence ont imposées à la collectivité 1; mais de toute façon le sens des mots n'appartient qu'à la représentation de chacun, et il a beau être accepté par tous, il n'a d'autre existence que dans la pensée des individus pris un à un: «C'est des idées de celui qui parle, dit Locke, que les mots sont les signes, et personne ne peut les appliquer immédiatement comme signes à autre chose qu'aux idées qu'il a lui-même dans l'esprit 2». Ce qui distingue le langage de tous les autres signes et lui permet de jouer dans la représentation un rôle décisif, ce n'est donc pas tellement qu'il soit individuel ou collectif, naturel ou arbitraire. Mais qu'il analyse la représentation selon un ordre nécessairement successif: les sons, en effet, ne peuvent être articulés qu'un à un ; le langage ne peut pas représenter la pensée, d'emblée, en sa totalité ; il faut qu'il la dispose partie par partie selon un ordre linéaire. Or, celui-ci est étranger à la représentation. Certes, les pensées se succèdent dans le temps, mais chacune forme une unité, soit qu'on admette avec Condillac 3 que tous les éléments d'une représentation sont donnés en un instant et que seule la réflexion peut les dérouler un à un, soit qu'on admette avec Destutt de Tracy qu'ils se succèdent avec une rapidité si grande qu'il n'est pratiquement pas possible d'en observer ni d'en retenir l'ordre 4. Ce sont ces représentations, ainsi resserrées sur elles-mêmes, qu'il faut dérouler dans les propositions: pour mon regard, «l'éclat est intérieur à la rose» ; dans mon discours je ne peux éviter qu'il la précède ou la suive 5. Si l'esprit avait pouvoir de prononcer les idées

1. Hobbes, Logique, loc. cit., p. 607-609.
2. Locke, essai sur l'Entendement humain ( trad. Coste, 2e éd., Amsterdam, 1729 ), p. 320-321.
3. Condillac, GRAMMAIRE ( Oeuvres, t. V, p. 39-40 ).
4. Destutt de Tracy, Idéologie d’idéologie, t. I ( Paris, an IX ).
5. U. Domergue, Grammaire générale analytique ( Paris, un VII ), t. I, p. 10-11.

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«comme il les aperçoit», il ne fait aucun doute qu'«il les prononcerait toutes à la fois 1». Mais c'est cela justement qui n'est pas possible, car, si «la pensée est une opération simple», «son énonciation est une opération successive 2». Là réside le propre du langage, ce qui le distingue à la fois de la représentation ( dont il n'est pourtant à son tour que la représentation ), et des signes ( auxquels il appartient sans autre privilège singulier ). Il ne s'oppose pas à la pensée comme l'extérieur à l'intérieur, ou l'expression à la réflexion ; il ne s'oppose pas aux autres signes ­ gestes, pantomimes, versions, peintures, emblèmes 3­ comme l'arbitraire ou le collectif au naturel et au singulier. Mais à tout cela comme le successif au contemporain. Il est à la pensée et aux signes ce qu'est l'algèbre à l'a géométrie: il substitue à la comparaison simultanée des parties ( ou des grandeurs ) un ordre dont on doit parcourir les degrés les uns après les autres. C'est en ce sens strict que le langage est analyse de la pensée: non pas simple découpage, mais instauration profonde de l'ordre dans l'espace.


C'est là que se situe ce domaine épistémologique nouveau que l'âge classique a appelé la «grammaire générale». Ce serait contresens d'y voir seulement l'application pure et simple d'une logique à la théorie du langage. Mais contresens également de vouloir y déchiffrer comme la préfiguration d'une linguistique. La Grammaire générale, c'est t'étude de t'ordre verbal dans son rapport à la simultanéité qu'elle a pour charge de représenter.

Pour objet propre, elle n'a donc ni la pensée ni la langue: mais le discours entendu comme suite de signes verbaux.'. Cette suite est artificielle par rapport à la simultanéité des représentations, et dans cette mesure le langage s'oppose à la pensée comme le réfléchi à l'immédiat. Et pourtant cette suite n'est pas la même dans toutes les langues: certaines placent l'action au milieu de la phrase ; d'autres à la fin ; certaines nomment d'abord l'objet principal de la représentation, d'autres les circonstances accessoires; comme le fait remarquer l'Encyclopédie, ce qui rend les langues étrangères opaques les unes aux autres et si difficiles à traduire, plus que la différence des mots, c'est l'incompatibilité de leur succession 4. Par rapport à l'ordre évident, nécessaire, universel, que la science, et singulièrement l'algèbre, introduisent dans la représentation, le langage est spontané, irréfléchi ; il est comme naturel. Il est aussi bien, et

1. Condillac, Grammaire ( Oeuvres, t. V, p. 338 ).
2. Abbé Sicard, Eléments de grammaire générale ( 3e éd., Paris, 1808 ), l. II, p. 113.
3. Cf. Destutt de Tracy, Eléments d'Idéologie, t. I p. 261-266.
4. Encyclopédie, article «Langue».

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selon le point de vue sous lequel on l'envisage, une représentation déjà analysée qu'une réflexion à l'état sauvage. A vrai dire, il est le lien concret de la représentation à la réflexion. Il n'est pas tant l'instrument de communication des hommes entre eux, que le chemin par lequel, nécessairement, la représentation communique avec la réflexion. C'est pourquoi la Grammaire générale a pris tant d'importance pour la philosophie au cours du XVIIIe siècle: elle était, d'un seul tenant, la forme spontanée de la science, comme une logique incontrôlée de l'esprit 1 et la première décomposition réfléchie de la pensée: une des plus primitives ruptures avec l'immédiat. Elle constituait comme une philosophie inhérente à l'esprit ­ «quelle métaphysique, dit Adam Smith, n'a pas été indispensable pour former le moindre des adjectifs 2». ­ et ce que toute philosophie devait reprendre pour retrouver, à travers tant de choix divers, l'ordre nécessaire et évident de la représentation. Forme initiale de toute réflexion, thème premier de toute critique: tel est le langage. C'est cette chose ambiguë, aussi large que la connaissance, mais toujours intérieure à la représentation, que la Grammaire générale prend pour objet.


Mais il faut tout de suite tirer m certain nombre de conséquences. La première, c'est qu'on voit bien comment se partagent à l'époque classique les sciences du langage: d'un côté la Rhétorique, qui traite des figures et des tropes, c'est-à-dire de la manière dont le langage se spatialise dans les signes verbaux ; de l'autre la grammaire, qui traite de l'articulation et de l'ordre, c'est-à-dire de la manière dont l'analyse de la représentation se dispose selon une série successive. La Rhétorique définit la spatialité de la représentation, telle qu'elle naît avec le langage ; la Grammaire définit pour chaque langue l'ordre qui répartit dans le temps cette spatialité. C'est pourquoi, comme on le verra plus loin, la Grammaire suppose la nature rhétorique des langages, même des plus primitifs et des plus spontanés.
2. D'autre part, la Grammaire, comme réflexion sur le langage en général, manifeste le rapport que celui-ci entretient avec l'universalité. Ce rapport peut recevoir deux formes selon qu'on prend en considération la possibilité d'une Langue universelle ou d'un Discours universel. A l'époque classique ce qu'on désigne par la langue universelle, ce n'est pas le parler primitif, inentamé et pur, qui pourrait restaurer, si on le retrouvait par-delà les châtiments de l'oubli, l'entente d'avant Babel. Il s'agit d'une langue qui serait susceptible de donner à chaque

1. Condillac, Grammaire ( Oeuvres, t. V, p. 4-5 et 67-73 ).
2. Adam Smith, Considérations sur l'origine et la formation des langues ( trad. française 1860 ), p. 410.

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représentation et à chaque élément de chaque représentation le signe par lequel ils peuvent être marqués d'une façon univoque ; elle serait capable aussi d'indiquer de quelle manière les éléments se composent dans une représentation et comment ils sont liés les uns aux autres ; possédant les instruments qui permettent d'indiquer toutes les relations éventuelles entre les segments de la représentation, elle sursit par le fait même le pouvoir de parcourir tous les ordres possibles. A la fois Caractéristique et Combinatoire, la Langue universelle ne rétablit pas l'ordre des anciens jours: elle invente des signes, une syntaxe, une grammaire où tout ordre concevable doit trouver son lieu. Quant au Discours universel, il n'est pas non plus le Texte unique qui conserve dans le chiffre de son secret la clef dénouant tout savoir ; il est plutôt la possibilité de définir la marche naturelle et nécessaire de l'esprit depuis les représentations les plus simples jusqu'aux analyses les plus fines ou aux combinaisons les plus complexes: ce discours, c'est le savoir mis dans l'ordre unique que lui prescrit son origine. Il parcourt tout le champ des connaissances, mais d'une manière en quelque sorte souterraine, pour en faire surgir la possibilité à partir de la représentation, pour en montrer la naissance et en mettre à vif le lien naturel, linéaire et universel. Ce dénominateur commun, ce fondement de toutes les connaissances, cette origine manifestée en un discours continu, c'est l'Idéologie, un langage qui redouble sur toute sa longueur le fil spontané de la connaissance: «L'homme par sa nature tend toujours au résultat le plus prochain et le plus pressant. Il pense d'abord à ses besoins, ensuite à ses plaisirs. Il s'occupe d'agriculture, de médecine, de guerre, de politique pratique, puis de poésie et d'arts, avant que de songer à la philosophie ; et lorsqu'il fait retour sur lui-même et qu'il commence à réfléchir, il prescrit des règles à son jugement, c'est la logique, à ses discours, c'est la grammaire, à ses désirs, c'est la morale, Il se croit alors au sommet de la théorie» ; mais il s'aperçoit que toutes ces opérations ont «une source commune», et que «ce centre unique de toutes les vérités est la connaissance de ses facultés intellectuelles 1».


La Caractéristique universelle et l'Idéologie s'opposent comme l'universalité de la langue en général ( elle déploie tous les ordres possibles dans la simultanéité d'un seul tableau fondamental ) et l'universalité d'un discours exhaustif ( il reconstitue la genèse unique et valable pour chacun de toutes les connaissances possibles en leur enchaînement ). Mais leur projet et leur commune possibilité résident dans un pouvoir que l'âge classique prête au

1. Destutt de Tracy. Eléments d'Idéologie, préface, t. I, p. 2.

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langage: celui de donner des signes adéquats à toutes les représentations quelles qu'elles soient, et d'établir entre elles tous les liens possibles. Dans la mesure où le langage peut représenter toutes les représentations, il est de plein droit l'élément de l'universel. Il doit y avoir un langage au moins possible qui recueille entre ses mots la totalité du monde et inversement, le monde, comme totalité du représentable, doit pouvoir devenir, en son ensemble, une Encyclopédie. Et le grand rêve de Charles Bonnet rejoint là ce qu'est le langage dans son lien et son appartenance à la représentation: «Je me plais à envisager la multitude innombrable des Mondes comme autant de livres dont la collection compose l'immense Bibliothèque de l'Univers ou la vraie Encyclopédie universelle. Je conçois que la gradation merveilleuse qui est entre ces différents mondes facilite aux intelligences supérieures à qui il a été donné de les parcourir ou plutôt de les lire, l'acquisition des vérités de tout genre qu'il renferme et met dans leur connaissance cet ordre et cet enchaînement qui en font la principale beauté. Mais ces Encyclopédistes célestes ne possèdent pas tous au même degré l'Encyclopédie de l'Univers ; les uns n'en possèdent que quelques branches ; d'autres en possèdent un plus grand nombre, d'autres en saisissent davantage encore ; mais tous ont l'éternité pour accroître et perfectionner leurs connaissances et développer toutes leurs facultés 1». Sur ce fond d'une Encyclopédie absolue, les humains constituent des formes intermédiaires d'universalité composée et limitée: Encyclopédies alphabétiques qui logent la plus grande quantité possible de connaissances dans l'ordre arbitraire des lettres ; pasigraphies qui permettent de transcrire selon un seul et même système de figures toutes les langues du monde 2, lexiques polyvalents qui établissent les synonymies entre un nombre plus ou moins considérable de langues ; enfin les encyclopédies raisonnées qui prétendent «exposer autant qu'il est possible l'ordre et l'enchaînement des connaissances humaines» en examinant «leur généalogie et leur filiation, les causes qui ont dû les faire naître et les caractères qui les distinguent 3». Quel qu'ait été le caractère partiel de tous ces projets, quelles qu'aient pu être les circonstances empiriques de leur entreprise, le fondement de leur possibilité dans l'épistémè classique, c'est que, si l'être du langage était tout entier ramené à son fonctionnement dans la représentation,

1. Ch. Bonnet, Contemplations de la nature ( Oeuvres complètes, t. IV, p. 136, note ).
2. Cf. Destutt de Tracy, Mémoires de l'Académie des Sciences morales et politiques, t. III, p. 535.
3. D'Alembert, Discours préliminaire de l'Encyclopédie.


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celle-ci n'avait en revanche de rapport à l'universel que par l'intermédiaire du langage.
3. Connaissance et langage sont strictement entrecroisés. Ils ont, dans la représentation, même origine et même principe de fonctionnement ; ils s'appuient l'un l'autre, se complètent et se critiquent incessamment. En leur forme la plus générale, connaître et parler consistent d'abord à analyser le simultané de la représentation, à en distinguer les éléments, à établir les relations qui les combinent, les successions possibles selon les quelles on peut les dérouler: c'est dans le même mouvement que l'esprit parle et connaît, «c'est par les mêmes procédés qu'on apprend à parler et qu'on découvre ou les principes du système du monde ou ceux des opérations de l'esprit humain, c'est-à-dire tout ce qu'il y a de sublime dans nos connaissances». Mais le langage n'est connaissance que sous une forme irréfléchie ; il s'impose de l'extérieur aux individus, qu'il guide bon gré mal gré vers des notions concrètes ou abstraites, exactes ou peu fondées ; la connaissance, en revanche, est comme un langage dont chaque mot aurait été examiné et chaque relation vérifiée. Savoir, c'est parler comme il faut et comme le prescrit la démarche certaine de l'esprit ; parler, c'est savoir comme on peut et sur le modèle qu'imposent ceux dont on partage la naissance. Les sciences sont des langues bien faites, dans la mesure même où les langues sont des sciences en friche. Toute langue est donc à refaire: c'est-à-dire à expliquer et à juger en partant de cet ordre analytique que nulle d'entre elles ne suit exactement ; et à réajuster éventuellement pour que la chaîne des connaissances puisse apparaître en toute clarté, sans ombre ni lacune. Ainsi, il appartient à la nature même de la grammaire d'être prescriptive, non pas du tout parce qu'elle voudrait imposer les normes d'un beau langage, fidèle aux règles du goût, mais parce qu'elle réfère la possibilité radicale de parler à la mise en ordre de la représentation. Destutt de Tracy devait un jour remarquer que les meilleurs traités de Logique, au XVIIIe siècle, avaient été écrits par des grammairiens: c'est que les prescriptions de la grammaire étaient d'ordre analytique, non esthétique.
Et cette appartenance de la langue au savoir libère tout un champ historique qui n'avait pas existé aux époques précédentes. Quelque chose comme une histoire de la connaissance devient possible. C'est que si la langue est une science spontanée, obscure à elle-même et malhabile, ­ elle est en retour perfectionnée par les connaissances qui ne peuvent se déposer

1. Destutt de Tracy, Eléments d'Idéologie, t. I, p. 24.

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dans leurs mots sans y laisser leur trace, et comme l'emplacement vide de leur contenu. Les langues, savoir imparfait, sont la mémoire fidèle de son perfectionnement. Elles induisent en erreur, mais elles enregistrent ce qu'on a appris. Dans leur ordre désordonné, elles font naître de fausses idées ; mais les idées vraies déposent en elles la marque ineffaçable d'un ordre que le hasard n'aurait pu à lui seul disposer. Ce que nous laissent les civilisations et les peuples comme monuments de leur pensée, ce ne sont pas tellement les textes, que les vocabulaires et les syntaxes, les sons de leurs langues plutôt que les paroles qu'ils ont prononcées, moins leurs discours que ce qui les rendit possibles: la discursivité de leur langage. «La langue d'un peuple donne son vocabulaire, et son vocabulaire est une bible assez fidèle de toutes les connaissances de ce peuple ; sur la seule comparaison du vocabulaire d'une nation en différents temps, on se formerait une idée de ses progrès. Chaque science a son nom, chaque notion dans la science a le sien, tout ce qui est connu dans la nature est désigné, ainsi que tout ce qu'on invente dans les arts, et les phénomènes, et les manoeuvres, et les instruments 1». De là, la possibilité de faire une histoire de la liberté et de l'esclavage à partir des langues 2, ou encore une histoire des opinions, des préjugés, des superstitions, des croyances de tout ordre dont les écrits témoignent toujours moins bien que les mots eux-mêmes 3. De là aussi le projet de faire une encyclopédie «des sciences et des arts», qui ne suivra pas l'enchaînement des connaissances elles-mêmes, mais se logera dans la forme du langage, à l'intérieur de l'espace ouvert dans les mots ; c'est là que les temps à venir chercheront nécessairement ce que nous avons su ou pensé, car les mots, en leur découpage fruste, sont répartis sur cette ligne mitoyenne par quoi la science jouxte la perception, et la réflexion les images. En eux ce qu'on imagine devient ce qu'on sait, et en revanche, ce qu'on sait devient ce qu'on se représente tous les jours. Le vieux rapport au texte par quoi la Renaissance définissait l'érudition s'est maintenant transformé: il est devenu à l'âge classique le rapport au pur élément de la langue.
On voit ainsi s'éclairer l'élément lumineux dans lequel communiquent

1. Diderot, Article «Encyclopédie» de l'Encyclopédie, t. V, p. 637.
2. Rousseau, essai sur l'origine des Langues ( Oeuvres, Paris, 1826, t. XIII, p. 220-221 ).
3, Cf Michaelis, De l'influence des opinions sur le langage ( 1759 ; trad. française, Paris, 1762 ) : on sait par le seul mot de doxa que les Grecs identifient la gloire et l'opinion ; et par l'expression das liebe Gewitter que les Germains croyaient aux vertus fécondantes de l'orage ( p. 24 et 40 ).

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de plein droit langage et connaissance, discours bien fait et savoir, langue universelle et analyse de la pensée, histoire des hommes et sciences du langage. Même lorsqu'il était destiné à la publication, le savoir de la Renaissance se disposait selon un espace clos. L' «Académie» était un cercle fermé qui projetait à la surface des configurations sociales la forme essentiellement secrète du savoir. C'est que ce savoir avait pour tâche première de faire parler des sigles muets: il lui fallait en reconnaître les formes, les interpréter et les retranscrire en d'autres traces qui à leur tour devaient être déchiffrées ; de sorte que même la découverte du secret n'échappait pas à cette disposition en chicane qui l'avait rendue à la fois si difficile et si précieuse. A l'âge classique, connaître et parler s'enchevêtrent dans la même trame: il s'agit pour le savoir et pour le langage, de donner à la représentation des signes par lesquels on puisse la dérouler selon un ordre nécessaire et visible. Quand il était énoncé, le savoir du XVIe siècle était un secret mais partagé. Quand il est caché, celui du XVIIe et du XVIIIe siècle est un discours au-dessus duquel on a ménagé un voile. C'est qu'il est de la nature la plus originaire de la science d'entrer dans le système des communications verbales 1, et de celle du langage d'être connaissance dès son premier mot. Parler, éclairer et savoir sont, au sens strict du terme, du même ordre. L'intérêt que l'âge classique porte à la science, la publicité de ses débats, son caractère fortement exotérique, son ouverture au profane, l'astronomie fontenellisée, Newton lu par Voltaire, tout ceci n'est sans doute rien de plus qu'un phénomène sociologique. Il n'a pas provoqué la plus petite altération dans l'histoire de la pensée, pas modifié d'un pouce le devenir du savoir. Il n'explique rien, sauf bien sûr au niveau doxographique où en effet il faut le situer ; mais sa condition de possibilité, elle est là, dans cette appartenance réciproque du savoir et du langage. Le XIXe siècle, plus tard, la dénouera, et il lui arrivera de laisser l'un en face de l'autre un savoir refermé sur lui-même, et un pur langage, devenu, en son être et sa fonction, énigmatique, ­ quelque chose qu'on appelle, depuis cette époque Littérature. Entre les deux se déploieront à l'infini les langages intermédiaires, dérivés ou si l'on veut déchus, du savoir aussi bien que des Oeuvres.

1. On considère ( cf. par exemple Warburton, Essai sur les hiéroglyphes, que le savoir des Anciens et surtout des égyptiens n'a pas été d'abord secret puis public, mais que d'abord bâti en commun, il fut ensuite confisqué masqué et travesti parles prêtres. L'ésotérisme, loin d'être la forme première du savoir, n'en est que la perversion.

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4. Parce qu'il est devenu analyse et ordre, le langage noue avec le temps des rapports jusque-là inédits. Le XVIe siècle admettait que les langues se succédaient dans l'histoire et pouvaient s'y engendrer l'une l'autre. Les plus anciennes étaient les langues mères. De toutes la plus archaïque puisque c'était la langue de l'Eternel quand il s'adressait aux hommes, l'hébreu passait pour avoir donné naissance au syriaque et à l'arabe ; puis venait le grec dont le copte était issu ainsi que l'égyptien ; le latin avait dans sa filiation l'italien, l'espagnol et le français ; enfin du «teutonique», dérivaient l'allemand, l'anglais et le flamand 1. A partir du XVIIe siècle, le rapport du langage au temps s'inverse: celui-ci ne dépose plus les parlers à tour de rôle dans l'histoire du monde ; ce sont les langages qui déroulent les représentations et les mots selon une succession dont eux-mêmes définissent la loi. C'est par cet ordre interne et l'emplacement qu'elle réserve aux mots que chaque langue définit sa spécificité. Et non plus par sa place dans une série historique. Le temps est pour le langage son mode intérieur d'analyse ; ce n'est pas son lieu de naissance. De là le peu d'intérêt que l'âge classique a porté à la filiation chronologique, au point de nier, contre toute «évidence» ­ c'est de la nôtre qu'il s'agit la parenté de l'italien ou du français avec le latin 2. A de telles séries qui existaient au XVIe siècle et réapparaîtront au XIXe, on substitue des typologies. Et ce sont celles de l'ordre. Il y a le groupe des langues qui placent d'abord le sujet dont on parle ; puis l'action qui est entreprise ou subie par lui ; enfin l'agent sur lequel il l'exerce: témoins, le français, l'anglais, l'espagnol. En face, le groupe des langues qui font «précéder tantôt l'action, tantôt l'objet, tantôt la modification ou la circonstance» : le latin par exemple ou l' «esclavon» dans lesquels la fonction du mot n'est pas indiquée par sa place mais sa flexion. Enfin, le troisième groupe est formé par les langues mixtes ( comme le grec ou le teutonique ), «qui tiennent des deux autres ayant un article et des cas 3». Mais il faut bien comprendre que ce n'est pas la présence ou l'absence des flexions qui définit pour chaque langue l'ordre possible ou nécessaire de ses mots. C'est l'ordre comme analyse et alignement successif des représentations qui forme le préalable et prescrit

1. E. Guichard, Harmonie étymologique ( 1606 ). Cf. des classifications de même type dans Scaliger ( Diatribe de Europaeorum linguis ) ou Wilkins, An essay towards real character ( Londres, 1668 ), p. 3 sq.
2. Le Blan, Théorie nouvelle de la parole ( Paris, 1750 ). Le latin n'aurait transmis à l'italien, à l'espagnol et au français que «l'héritage de quelques mots».
3. Abbé Girard, Les Vrais Principes de la langue française ( Paris, 1747 ), t. I, p. 22-25.

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d'utiliser des déclinassions ou des articles. Les langues qui suivent l'ordre «de l'imagination et de l'intérêt» ne déterminent pas de place constante pour les mots: elles doivent les marquer par des flexions ( ce sont les langues «transpositives» ). Si en revanche elles suivent l'ordre uniforme de la réflexion, il leur suffit d'indiquer par un article le nombre et le genre des substantifs ; la place dans l'ordonnance analytique a en elle-même une valeur fonctionnelle: ce sont les langages «analogues 1». Les langues s'apparentent et se distinguent sur le tableau des types possibles de succession. Tableau qui est simultané, mais qui suggère quelles ont été les langues les plus anciennes: on peut admettre en effet que l'ordre le plus spontané ( celui des images et des passions ) a dû précéder le plus réfléchi ( celui de la logique ) : la datation externe est commandée par les formes internes de l'analyse et de l'ordre. Le temps est devenu intérieur au langage.
Quant à l'histoire même des langues, elle n'est plus qu'érosion ou accident, introduction, rencontre, et mélanges d'éléments divers ; elle n'a ni loi, ni mouvement, ni nécessité propres. Comment la langue grecque, par exemple, est-elle formée ? «Ce sont des marchands de Phénicie, des aventuriers de Phrygie, de Macédoine et d'Illyrie, des Galates, des Scythes, des bandes d'exilés ou de fugitifs qui chargèrent le premier fond de la langue grecque de tant d'espèces de particules innombrables et de tant de dialectes 2». Quant au français, il est fait de noms latins et gothiques, de tournures et de constructions gauloises, d'articles et de chiffres arabes, de mots empruntés aux anglais et aux italiens, à l'occasion des voyages, des guerres ou des conventions de commerce 3. C'est que les langues évoluent par l'effet des migrations, des victoires et des défaites, des modes, des échanges ; mais non point par la force d'une historicité qu'elles détiendraient d'elles-mêmes. Elles n'obéissent à aucun principe interne de déroulement ; ce sont elles qui déroulent le long d'une ligne les représentations et leurs éléments. S'il y a pour les langues un temps qui est positif, il ne faut pas le chercher à l'extérieur, du côté de l'histoire, mais dans l'ordonnance des mots, au creux du discours.
On peut circonscrire maintenant le champ épistémologique de la Grammaire générale, qui est apparu dans la seconde moitié


1. Sur ce problème et les discussions qu'il a soulevées, cf. Bauzée, Grammaire générale ( Paris, 1767 ) ; abbé Batteux, Nouvel examen du préjugé de l'inversion ( Paris, 1767 ) ; abbé d'Olivet, Remarques sur la langue française ( Paris, 1771 ).
2. Abbé Pluche, La Mécanique des langues ( rééd. de 1811 ), p. 26.
3. Id., ibid., p. 23.

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du XVIIe siècle et s'est effacé dans les dernières années du siècle suivant. Grammaire générale n'est point grammaire comparée: les rapprochements entre les langues, elle ne les prend pas pour objet, elle ne les utilise pas comme méthode. C'est que sa généralité ne consiste pas à trouver des lois proprement grammaticales qui seraient communes à tous les domaines linguistiques, et feraient apparaître, en une unité idéale et contraignante, la structure de toute langue possible ; si elle est générale, c'est dans la mesure où elle entend faire apparaître, au-dessous des règles de la grammaire, mais au niveau de leur fondement, la fonction représentative du discours, ­ que ce soit la fonction verticale qui désigne un représenté ou celle, horizontale, qui le lie sur le même mode que la pensée. Puisqu'elle fait apparaître le langage comme une représentation qui en articule une autre, elle est de plein droit «générale» : ce dont elle traite, c'est du dédoublement intérieur de la représentation. Mais puisque cette articulation peut se faire de bien des manières différentes, il y aura, paradoxalement, diverses grammaires générales: celle du français, de l'anglais, du latin, de l'allemand, etc 1. La grammaire générale ne vise pas à définir les lois de toutes les langues, mais à traiter, à tour de rôle, chaque langue particulière, comme un mode d'articulation de la pensée sur elle-même. En toute langue prise isolément la représentation se donne des «caractères». La grammaire générale définira le système d'identités et de différences que supposent et qu'utilisent ces caractères spontanés. Elle établira la taxinomie de chaque langue. C'est-à-dire ce qui fonde en chacune d'elle la possibilité de tenir un discours.
De là les deux directions qu'elle prend nécessairement. Puisque le discours lie ses parties comme la représentation ses éléments, la grammaire générale devra étudier le fonctionnement représentatif des mots les uns par rapport aux autres: ce qui suppose d'abord une analyse du lien qui noue les mots ensemble ( théorie de la proposition et singulièrement du verbe ), puis une analyse des divers types de mots et de la manière dont ils découpent la représentation et se distinguent entre eux ( théorie de l'articulation ). Mais puisque le discours n'est pas simplement un ensemble représentatif, mais une représentation redoublée qui en désigne une autre ­ celle-là même qu'elle représente ­ la grammaire générale doit étudier la


1. Cf., par exemple, Buffer, Grammaire française ( Paris, 1723, nouvelle édition ). C'est pourquoi, à la fin du XVIIIe, on préférera l'expression «grammaire philosophique» à celle de grammaire générale, qui «serait celle de toutes les langues» ; D. Thiébault, Grammaire philosophique ( Paris, 1802 ), t. I, p. 6 et 7.

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manière dont les mots désignent ce qu'ils disent, d'abord dans leur valeur primitive ( théorie de l'origine et de la racine ), puis dans leur capacité permanente de glissement, d'extension, de réorganisation ( théorie de l'espace rhétorique et de la dérivation ).


III. LA THÉORIE DU VERBE

La proposition est au langage ce que la représentation est à la pensée: sa forme à la fois la plus générale et la plus élémentaire, puisque, dès qu'on la décompose, on ne rencontre plus le discours, mais ses éléments comme autant de matériaux dispersés. Au-dessous de la proposition, on trouve bien des mots, mais ce n'est pas en eux que le langage s'accomplit. Il est vrai qu'à l'origine, l'homme n’a poussé que de simples cris, mais ceux-ci n'ont commencé à être du langage que du jour où ils ont enfermé ­ ne fût-ce qu'à l'intérieur de leur monosyllabe ­ un rapport qui était de l'ordre de la proposition. Le hurlement du primitif qui se débat ne se fait mot véritable que s'il n'est plus l'expression latérale de sa souffrance, et s'il vaut pour un jugement ou une déclaration du type: «j'étouffe 1». Ce qui érige le mot comme mot et le dresse debout au-dessus des cris et des bruits, c'est la proposition cachée en lui. Le sauvage de l'Aveyron, s'il n'est pas parvenu à parler, c'est que les mots sont restés pour lui comme les marques sonores des choses et des impressions qu'elles faisaient en son esprit ; ils n'avaient point reçu valeur de proposition. Il pouvait bien prononcer le mot «lait» devant le bol qu'on lui offrait ; ce n'était là que «l'expression confuse de ce liquide alimentaire, du vase qui le contenait et du désir qui en était l'objet 2» ; jamais le mot n'est devenu signe représentatif de la chose car jamais il n'a voulu dire que le lait était chaud, ou prêt, ou attendu. C'est la proposition en effet qui détache le signe sonore de ses immédiates valeurs d'expression, et l'instaure souverainement dans sa possibilité linguistique. Pour la pensée classique, le langage commence là où il y a, non pas expression, mais discours. Quand on dit «non», on ne traduit pas son refus par un cri ; on resserre en un mot


1. Destutt de Tracy, Eléments d'Idéologie, t. II, p. 87.
2. J. Itard, Rapport sur les nouveaux développements de Victor de l'Aveyron ( 1806 ). Réédition in 1. Malson, Les Enfants sauvages ( Paris, 1964 ), p, 209.

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«une proposition tout entière:... je ne sens pas cela, ou je ne crois pas cela 1».

«Allons droit à la proposition, objet essentiel de la grammaire 2». Là, toutes les fonctions du langage sont reconduites aux trois seuls éléments qui sont indispensables pour former une proposition: le sujet, l'attribut et leur lien. Encore le sujet et l'attribut sont-ils de même nature puisque la proposition affirme que l'un est identique ou appartient à l'autre: il leur est donc possible sous certaines conditions d'échanger leurs fonctions. La seule différence, mais elle est décisive, c'est celle que manifeste l'irréductibilité du verbe: «dans toute proposition», dit Hobbes 3, «il y a trois choses à considérer: savoir les deux noms, sujet et prédicat et le lien ou la copule. Les deux noms excitent dans l'esprit l'idée d'une seule et même chose, mais la copule fait naître l'idée de la cause par laquelle ces noms ont été imposés à cette choses». Le verbe est la condition indispensable à tout discours: et là où il n'existe pas, au moins de façon virtuelle, il n'est pas possible de dire qu'il y a du langage. Les propositions nominales recèlent toutes la présence invisible d'un verbe, et Adam Smith 4 pense que, sous sa forme primitive, le langage n'était composé que de verbes impersonnels ( du type: «il pleut», ou «il tonne» ), et qu'à partir de ce noyau verbal toutes les autres parties du discours se sont détachées, comme autant de précisions dérivées et secondes. Le seuil du langage, il est là où le verbe surgit. Il faut donc traiter ce verbe comme un être mixte, à la fois mot parmi les mots, pris dans les mêmes règles, obéissant comme eux aux lois de régime et de concordance ; et puis en retrait d'eux tous, dans une région qui n'est pas celle du parlé, mais celle d'où on parle. Il est au bord du discours, à la couture de ce qui est dit et de ce qui se dit, là exactement où les signes sont en train de devenir langage.
C'est en cette fonction qu'il faut l'interroger ­ en le dépouillant de ce qui n'a cessé de le surcharger et de l'obscurcir. Ne pas s'arrêter avec Aristote au fait que le verbe signifie les temps ( bien d'autres mots, adverbes, adjectifs, noms, peuvent porter des significations temporelles ). Ne pas s'arrêter non plus comme le faisait Scaliger, au fait qu'il exprime des actions ou des passions, tandis que les noms désignent des choses, et permanentes ( car il y a justement ce nom même d' «action» ).
1. Destutt de Tracy, Eléments d'Idéologie, t II, p. 60.
2. U. Domergue, Grammaire générale analytique, p. 34.
3. Hobbes, Logique, loc. cit., p. 620.
4. Adam Smith, Considérations sur l'origine et la formation des langues, p. 421.

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Ne pas attacher d'importance, comme le faisait Buxtorf, aux différentes personnes du verbe, car certains pronoms eux aussi ont la propriété de les désigner. Mais faire venir tout de suite en pleine lumière ce qui le constitue: le verbe affirme, c'est-à-dire qu'il indique «que le discours où ce mot est employé est le discours d'un homme qui ne conçoit pas seulement les noms, mais qui les juge 1». Il y a proposition ­ et discours lorsqu'on affirme entre deux choses un lien d'attribution, lorsqu'on dit que ceci est cela 2. L'espèce entière du verbe se ramène au seul qui signifie: être. Tous les autres se servent secrètement de cette fonction unique, mais ils l'ont recouverte de déterminations qui la cachent: on y a ajouté des attributs, et au lieu de dire «je suis chantant» on dit «je chante» ; on y a ajouté des indications de temps, et au lieu de dire: autrefois, je suis chantant, on a dit: je chantais ; enfin certaines langues ont intégré aux verbes le sujet lui-même, et c'est ainsi que les Latins ne disent pas: ego vivit, mais vivo. Tout ceci n'est que dépôt et sédimentation autour et au-dessus d'une fonction verbale absolument mince mais essentielle, «il n'y a que le verbe être... qui soit demeuré dans cette simplicité 3». L'essence entière du langage se recueille en ce mot singulier. Sans lui, tout serait demeuré silencieux, et les hommes, comme certains animaux, auraient bien pu faire usage de leur voix, aucun de ces cris lancés dans la forêt n'aurait jamais noué la grande chaîne du langage.
A l'époque classique, l'être brut du langage ­ cette masse de signes déposés dans le monde pour y exercer notre interrogation ­ s'est effacé, mais le langage a noué avec l'être de nouveaux rapports, plus difficiles à saisir puisque c'est par un mot que le langage l'énonce et le rejoint ; de l'intérieur de lui-même, il l'affirme ; et pourtant il ne pourrait pas exister comme langage si ce mot, à lui tout seul, ne soutenait par avance tout discours possible. Sans une manière de désigner l'être, point de langage ; mais sans langage, point de verbe être, qui n'en est qu'une partie. Ce simple mot, c'est l'être représenté dans le langage ; mais c'est aussi bien l'être représentatif du langage, - ce qui, en lui permettant d'affirmer ce qu'il dit, le rend susceptible de vérité ou d'erreur. En quoi il est différent de tous les signes qui peuvent être conformes, fidèles, ajustés

1. Logique de Port-Royal, p, 106-107.
2. Condillac, Grammaire, p. 115,
3. Logique de Port-Royal, p. 107. ­ Cf. Condillac, Grammaire p. 132-134. Dans L'Origine des connaissances, l'histoire du verbe est analysée de façon un peu différente, mais non sa fonction. ­ D. Thiébault, Grammaire philosophique ( Paris, 1802 ), t. I, p. 216.

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ou non à ce qu'ils désignent, mais ne sont jamais vrais ou faux. Le langage est, de fond en comble, discours, par ce singulier pouvoir d'un mot qui enjambe le système des signes vers l'être de ce qui est signifié.
Mais d'où vient ce pouvoir? Et quel est ce sens qui en débordant les mots, fonde la proposition? Les grammairiens de Port-Royal disaient que le sens du verbe être était d'affirmer. Ce qui indiquait bien en quelle région du langage était son privilège absolu, mais non point en quoi il consistait. Il ne faut pas comprendre que le verbe être contient l'idée de l'affirmation, car ce mot même d'affirmation, et le vocable oui la contiennent aussi bien 1; c'est donc plutôt l'affirmation de l'idée, qui se trouve assurée par lui. Mais affirmer une idée, est-ce énoncer son existence? ­ C'est bien ce que pense Bauzée qui trouve là une raison pour que le verbe ait recueilli en sa forme les variations du temps: car l'essence des choses ne change pas, seule leur existence apparaît et disparaît, seule elle a un passé et un futur 2. A quoi Condillac peut faire remarquer que si l'existence peut être retirée aux choses, c'est qu'elle n'est rien de plus qu'un attribut, et que le verbe peut affirmer la mort aussi bien que l'existence. La seule chose qu'affirme le verbe c'est la coexistence de deux représentations: celle par exemple de la verdeur et de l'arbre, de l'homme et de l'existence ou de la mort ; c'est pourquoi le temps des verbes n'indique pas celui où les choses ont existé dans l'absolu, mais un système relatif d'antériorité ou de simultanéité des choses entre elles 3. La coexistence, en effet, n'est pas un attribut de la chose elle-même, mais elle n'est rien de plus qu'une forme de la représentation: dire que le vert et l'arbre coexistent, c'est dire qu'ils sont liés dans toutes, ou dans la plupart des impressions que je reçois.
Si bien que le verbe être aurait essentiellement pour fonction de rapporter tout langage à la représentation qu'il désigne.
L'être vers lequel il déborde les signes, ce n'est ni plus ni moins que l'être de la pensée. Comparant le langage à un tableau, un grammairien de la fin du XVIIIe siècle définit les noms comme des formes, les adjectifs comme des couleurs, et le verbe comme la toile elle-même sur laquelle elles apparaissent. Toile invisible, entièrement recouverte par l'éclat et le dessin des mots, mais qui donne au langage le lieu où faire valoir sa peinture ; ce que le verbe désigne, c'est finalement le caractère représentatif

1. Cf. Logique de Port-Royal, p. 107 et Abbé Girard, Les Vrais Principes de la langue française, p. 56.
2. Bauzée, Grammaire générale, I, p. 426 et sq.
3. Condillac, Grammaire, p. 185-186.

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du langage, le fait qu'il ait son lieu dans la pensée, et que le seul mot qui puisse franchir la limite des signes et les fonder en vérité, n'atteigne jamais que la représentation elle-même. Si bien que la fonction du verbe se trouve identifiée avec le mode d'existence du langage, qu'elle parcourt en toute sa longueur: parler, c'est tout à la fois représenter par des signes, et donner à des signes une forme synthétique commandée par le verbe. Comme le dit Destutt, le verbe, c'est l'attribution: le support et la forme de tous les attributs: «le verbe être se trouve dans toutes les propositions, parce qu'on ne peut pas dire qu'une chose est de telle manière sans dire pour autant qu'elle est... Mais ce mot est qui est dans toutes les propositions y fait toujours partie de l'attribut, il en est toujours le début et la base, il est l'attribut général et commun 1».
On voit comment, parvenue à ce point de généralité, la fonction du verbe n'aura plus qu'à se dissocier, dès que disparaîtra le domaine unitaire de la grammaire générale. Lorsque la dimension du grammatical pur sera libérée, la proposition ne sera plus qu'une unité de syntaxe. Le verbe y figurera parmi les autres mots avec son système propre de concordance, de flexions et de régime. Et à l'autre extrême, le pouvoir de manifestation du langage réapparaîtra dans une question autonome, plus archaïque que la grammaire. Et pendant tout le XIXe siècle, le langage sera interrogé dans sa nature énigmatique de verbe: là où il est le plus proche de l'être, le plus capable de le nommer, de transmettre ou de faire scintiller son sens fondamental, de le rendre absolument manifeste. De Hegel à Mallarmé, cet étonnement devant les rapports de l'être et du langage, balancera la réintroduction du verbe dans l'ordre homogène des fonctions grammaticales.


IV. L'ARTICULATION


Le verbe être, mixte d'attribution et d'affirmation, croisement du discours sur la possibilité première et radicale de parler, définit le premier invariant de la proposition, et le plus fondamental. A côté de lui, de part et d'autre, des éléments: parties du discours, ou de l'«oraison». Ces plages sont indifférentes encore et déterminées seulement par la figure mince, presque imperceptible et centrale, qui désigne l'être ; elles fonctionnent,


1. Destutt de Tracy, Eléments d'Idéologie, t. Il, p. 64.

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autour de ce «judicateur», comme la chose à juger ­ le judicande, et la chose jugée ­ le judicat 1. Comment ce pur dessin de la proposition peut-il se transformer en phrases distinctes? Comment le discours peut-il énoncer tout le contenu d'une représentation ?
Parce qu'il est fait de mots qui nomment, partie par partie, ce qui est donné à la représentation.
Le mot désigne, c'est-à-dire qu'en sa nature il est nom. Nom propre puisqu'il est pointé vers telle représentation, et vers nulle autre encore. Si bien qu'en face de l'uniformité du verbe ­ qui n'est jamais que l'énoncé universel de l'attribution des noms fourmillent, et à l'infini. Il devrait y en avoir autant que de choses à nommer. Mais chaque nom serait alors si fortement attaché à la seule représentation qu'il désigne, qu'on ne pourrait pas même formuler la moindre attribution ; et le langage retomberait au-dessous de lui-même: «si nous n'avions pour substantifs que des noms propres, il les faudrait multiplier sans fin. Ces mots, dont la multitude surchargerait la mémoire, ne mettraient aucun ordre dans les objets de nos connaissances ni par conséquent dans nos idées, et tous nos discours seraient dans la plus grande confusion 2». Les noms ne peuvent fonctionner dans la phrase et permettre l'attribution que si l'un des deux ( l'attribut au moins ) désigne quelque élément commun à plusieurs représentations. La généralité du nom est aussi nécessaire aux parties du discours que la désignation de l'être à la forme de la proposition.
Cette généralité peut être acquise de deux manières. Ou bien par une articulation horizontale, groupant les individus qui ont entre eux certaines identités, séparant ceux qui sont différents ; elle forme alors une généralisation successive des groupes de plus en plus larges ( et de moins en moins nombreux ) ; elle peut aussi les subdiviser presque à l'infini par des distinctions nouvelles et rejoindre ainsi le nom propre dont elle est partie 3; tout l'ordre des coordinations et des subordinations se trouve recouvert par le langage et chacun de ces points y figure avec son nom: de l'individu à l'espèce, puis de celle-ci au genre et à la classe, le langage s'articule exactement sur le domaine des généralités croissantes ; cette fonction taxinomique, ce sont les substantifs qui la manifestent dans le langage: on dit un animal, un quadrupède, un chien, un barbet 4. Ou bien par une

1. U. Domergue, Grammaire générale analytique, p. 11.
2. Condillac, Grammaire, p. 152.
3. Id., ibid., p. 155.
4. Id., ibid., p. 153. Cf. également A. Smith, Considérations sur l'origine et la formation des langues, p. 406-410.

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articulation verticale ­ liée à la première, car elles sont indispensables l'une à l'antre ; cette seconde articulation distingue les choses qui subsistent par elles-mêmes et celles ­ modifications, traits, accidents, ou caractères ­ qu'on ne peut jamais rencontrer à l'état indépendant: en profondeur, les substances ; à la superficie, les qualités ; cette coupure ­ cette métaphysique, comme disait Adam Smith 1 ­ elle est manifestée dans le discours par la présence d'adjectifs qui désignent dans la représentation tout ce qui ne peut pas subsister par soi. L'articulation première du langage ( si on met à part le verbe être qui est condition autant que partie du discours ) se fait donc selon deux axes orthogonaux: l'un qui va de l'individu singulier au général ; l'autre qui va de la substance à la qualité. A leur croisement réside le nom commun ; à une extrémité le nom propre, à l'autre l'adjectif.
Mais ces deux types de représentation ne distinguent les mots entre eux que dans la mesure exacte où la représentation est analysée sur ce même modèle. Comme le disent les auteurs de Port-Royal: les mots «qui signifient les choses s'appellent noms substantifs, comme terre, soleil. Ceux qui signifient les manières, en marquant en même temps le sujet auquel elles conviennent, s'appellent noms adjectifs, comme bon, juste, rond 2». Entre l'articulation du langage et celle de la représentation, il y a cependant un jeu. Quand on parle de «blancheur», c'est bien une qualité qu'on désigne, mais on la désigne par un substantif: quand on parle des «humains», on utilise un adjectif pour désigner des individus qui subsistent par eux-mêmes. Ce décalage n'indique pas que le langage obéit à d'autres lois que la représentation: mais au contraire qu'il a, avec lui-même, et dans son épaisseur propre, des rapports qui sont identiques à ceux de la représentation. N'est-il pas en effet une représentation dédoublée, et n'a-t-il pas pouvoir de combiner, avec les éléments de la représentation, une représentation distincte de la première, bien qu'elle n'ait pour fonction et sens que de la représenter? Si le discours s'empare de l'adjectif qui désigna une modification, et le fait valoir à l'intérieur de la phrase comme la substance même de la proposition alors l'adjectif devient substantif ; le nom au contraire qui se comporte dans la phrase comme un accident devient à son tour adjectif, tout en désignant, comme par le passé, des substances. «Parce que la substance est ce qui subsiste par soi-même, on a appelé substantifs tous les mots qui subsistent par eux-mêmes dans

1. A. Smith, loc. cit., p. 410.
2. Logique de Port-Royal, p. 101.

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le discours, encore même qu'ils signifient des accidents. Et au contraire, on a appelé adjectifs ceux qui signifient des substances, lorsque, en leur manière de signifier ils doivent être joints à d'autres noms dans le discours 1». Les éléments de la proposition ont entre eux des rapports identiques à ceux de la représentation ; mais cette identité n'est pas assurée point par point de sorte que toute substance serait désignée par un substantif et tout accident par un adjectif. Il s'agit d'une identité globale et de nature: la proposition est une représentation ; elle s'articule sur les mêmes modes qu'elle ; mais il lui appartient de pouvoir articuler d'une façon ou d'une autre la représentation qu'elle transforme en discours. Elle est en elle-même, une représentation qui en articule une autre, avec une possibilité de décalage qui constitue à la fois la liberté du discours et la différence des langues.
Telle est la première couche d'articulation: la plus superficielle, en tout cas la plus apparente. Dés maintenant, tout peut devenir discours. Mais dans un langage encore peu différencié: pour relier les noms on ne dispose encore que de la monotonie du verbe être et de sa fonction attributive. Or, les éléments de la représentation s'articulent selon tout un réseau de rapports complexes ( succession, subordination conséquence ) qu'il faut faire passer dans le langage pour que celui-ci devienne réellement représentatif. De là tous les mots, syllabes, lettres même qui circulant entre les noms et les verbes, doivent désigner ces idées que Port-Royal appelait «accessoires 2» ; il faut des prépositions et des conjonctions ; il faut des signes de syntaxe qui indiquent les rapports d'identité ou de concordance, et ceux de dépendance ou de régime 3: marques de pluriel et de genre, cas des déclinaisons ; il faut enfin des mots qui rapportent les noms communs aux individus qu'ils désignent, ­ ces articles ou ces démonstratifs que Lemercier appelait «concrétiseurs» ou «désabstracteurs 4». Une telle poussière de mots constitue une articulation inférieure à l'unité du nom ( substantif ou adjectif ) telle qu'elle était requise par la forme nue de la proposition: nul d'entre eux ne détient, par de vers lui et à l'état isolé, un contenu représentatif qui soit fixe et déterminé ; ils ne recouvrent une idée ­ même accessoire qu'une fois liés à d'autres mots ; alors que les noms et les verbes

1. Logique de Port-Royal, p. 59-60.
2. Ibid., p, 101.
3. Duclos, Commentaire à la Grammaire de Port-Royal ( Paris, 1754 ), p. 213.
4. J. -D. Lemercier, Lettre sur la possibilité de faire de la grammaire un Art-Science ( Paris, 1806 ), p. 63-65.

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sont des «significatifs absolus», ils n'ont eux, de signification que sur un mode relatif 1. Sans doute s'adressent-ils à la représentation ; ils n'existent que dans la mesure où celle-ci, en s'analysant, laisse voir le réseau intérieur de ces relations ; mais eux-mêmes n'ont de valeur que par l'ensemble grammatical dont ils font partie. Ils établissent dans le langage une articulation nouvelle et de nature mixte, à la fois représentative et grammaticale, sans qu'aucun de ces deux ordres puisse se rabattre exactement sur l'autre.
Voilà que la phrase se peuple d'éléments syntaxiques qui sont d'une découpe plus fine que les figures larges de la proposition. Ce nouveau découpage met la grammaire générale devant la nécessité d'un choix: ou bien poursuivre l'analyse au-dessous de l'unité nominale, et faire apparaître, avant la signification, les éléments insignifiants dont elle est bâtie, ou bien réduire par une démarche régressive cette unité nominale, lui reconnaître des mesures plus restreintes et en retrouver l'efficacité représentative au-dessus des mots pleins, dans les particules, dans les syllabes, et jusque dans les lettres mêmes. Ces possibilités sont offertes ­ plus: sont prescrites ­ dès le moment où la théorie des langues se donne pour objet le discours et l'analyse de ses valeurs représentatives. Elles définissent le point d'hérésie qui partage la grammaire du XVIIIe siècle.
«Supposerons-nous, dit Harris, que toute signification est, comme le corps, divisible en une infinité d'autres significations, divisibles elles-mêmes à l'infini? Ce serait une absurdité ; il faut donc nécessairement admettre qu'il y a des sons significatifs dont aucune partie ne peut par elle-même avoir de signification 2». La signification disparaît dés que sont dissociées su suspendues les valeurs représentatives des mots: apparaissent, en leur indépendance, des matériaux qui ne s'articulent pas sur la pensée, et dont les liens ne peuvent se ramener à ceux du discours. Il y a une «mécanique» propre aux concordances aux régimes, aux flexions, aux syllabes et aux sons, et de cette mécanique, aucune va leur représentative ne peut rendre compte. Il faut traiter la langue comme ces machines qui, peu à peu, se perfectionnent 3: en sa forme la plus simple, la phrase n'est composée que d'un sujet, d'un verbe, d'un attribut ; et toute addition de sens exige une nouvelle et entière proposition ;


1. Harris, Hermès, p. 30-31 ( cf, aussi A. Smith, Considérations sur l'origine des langues, p. 408-409 ).
2. Id., ibid., p. 57.
3. A. Smith, Considérations sur l'origine des langues, p. 430-431.

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ainsi les plus rudimentaires des machines supposent des principes de mouvement qui diffèrent pour chacun de leurs organes. Mais lorsqu'elles se perfectionnent, elles soumettent à un seul et même principe tous leurs organes, qui n'en sont plus alors que les intermédiaires les moyens de transformation, les points d'application ; du même, en se perfectionnant, les langues font passer le sens d'une proposition par des organes grammaticaux qui n'ont pas en eux-mêmes de valeur représentative, mais ont pour rôle de la préciser, d'en relier les éléments, d'en indiquer les déterminations actuelles. En une phrase, et d'un seul tenant, on peut marquer des rapports de temps, de conséquence, de possession, de localisation, qui entrent bien dans la série sujet-verbe-attribut, mais ne peuvent être cernés par une distinction aussi vaste. De là l'importance prise depuis Bauzée 1 par les théories du complément, de la subordination, De là aussi le rôle croissant de la syntaxe ; à l'époque de Port-Royal, celle-ci était identifiée avec la construction et l'ordre des mots, donc avec le déroulement intérieur de la proposition 2; avec Sicard elle est devenue indépendante: c'est elle «qui commande à chaque mot sa forme propre 3». Et ainsi l'autonomie du grammatical s'esquisse, telle qu'elle sera définie, tout à fait à la fin du siècle, par Sylvestre de Saci, lorsque, le premier avec Sicard, il distingue l'analyse logique de la proposition, et celle, grammaticale, de la phrase 4.
On comprend pourquoi des analyses de ce genre sont demeurées en suspens tant que le discours fut l'objet de la grammaire ; dès qu'on atteignait une couche de l'articulation où les valeurs représentatives tombaient en poussière, on passait de l'autre côté de la grammaire, là où elle n'avait plus prise, dans un domaine qui était celui de l'usage et de l'histoire, ­ la syntaxe, au XVIIIe siècle, était considérée comme le lieu de l'arbitraire où se déployaient en leur fantaisie les habitudes de chaque peuple 5.
En tout cas, elles ne pouvaient être, au XVIIIe siècle, rien de plus que des possibilités abstraites, non pas préfigurations de ce qui allait être la philologie, mais branchie non privilégiée d'un choix. En face, à partir du même point d'hérésie, on voit


1. Bauzée ( Grammaire générale ) emploie pour la première fois le terme de «complément».
2. Logique de Port-Royal, p. 117 et sq.
3. Abbé Sicard, Eléments de la grammaire générale, t. II, p. 2.
4. Sylvestre de Saci, Principes de grammaire générale ( 1799 ). Cf. aussi U. Domergue, Grammaire générale analytique, p. 29-30.
5. Cf. par exemple abbé Girard, Les Vrais Principes de la langue française ( Paris, 1747 ), p. 82-83.

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se développer une réflexion, qui, pour nous et la science du langage que nous avons bâtie depuis le XIXe siècle, est dépourvue de valeur, mais qui permettait alors de maintenir toute l'analyse des signes verbaux à l'intérieur du discours. Et qui par ce recouvrement exact faisait partie des figures positives du savoir. On recherchait l'obscure fonction nominale qu'on pensait investie et cachée dans ces mots, dans ces syllabes, dans ces flexions, dans ces lettres que l'analyse trop lâche de la proposition laissait passer à travers sa grille. C'est qu'après tout, comme le remarquaient les auteurs de Port-Royal, toutes les particules de liaison ont bien un certain contenu puisqu'elles représentent la manière dont les objets sont liés et celle dont ils s'enchaînent dans nos représentations 1. Ne peut-on pas supposer qu'ils ont été des noms comme tous les autres? Mais au lieu de se substituer aux objets, ils auraient pris la placé des gestes par quoi les hommes les indiquaient ou simulaient leurs liens et leur succession 2. Ce sont ces mots qui ou bien ont perdu peu à peu leur sens propre ( celui-ci, en effet, n'était pas toujours visible, puisqu'il était lié aux gestes, au corps et à la situation du locuteur ) ou bien se sont incorporés aux autres mots en qui ils trouvaient un support stable, et à qui ils fournissaient en retour tout un système de modifications 3. Si bien que tous les mots, quels qu'ils soient, sont des noms endormis: les verbes ont joint des noms adjectifs au verbe être ; les conjonctions et les prépositions sont les noms de gestes désormais immobiles ; les déclinaisons et les conjugaisons ne sont rien de plus que des noms absorbés. Les mots, maintenant, peuvent s'ouvrir et libérer le vol de tous les noms qui s'étaient déposés en eux. Comme le disait Le Bel à titre de principe fondamental de l'analyse, «il n'y a pas d'assemblage dont les parties n'aient existé séparément avant d'être assemblées 4», ce qui lui permettait de réduire tous les mots à des éléments syllabiques où réapparaissaient enfin les vieux noms oubliés, ­ les seuls vocables qui eurent la possibilité d'exister à côté du verbe être: Romulus, par exemple 5, vient de Roma et moliri ( bâtir ) ; et Roma vient de Ro qui désignait la force ( Robur ) et de Ma qui indiquait la grandeur ( magnus ). De la même façon Thiébault découvre dans «abandonner» trois significations latentes: a qui «présente l'idée de la tendance ou de la destination d'une chose vers quelque autre chose» ; ban

1. Logique de Port-Royal, p. 59.
2. Batteux, Nouvel examen du préjugé de l'inversion, p. 23-24.
3. Id., ibid., p. 24-28.
4. Le Bel, Anatomie de la langue latine ( Paris, 1764 ), p. 24.
5. Id., ibid., p. 8.

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qui «donne l'idée de la totalité du corps social», et de qui indique «l'acte par lequel on se dessaisit d'une chose 1».
Et s'il faut en arriver, au-dessous de syllabes, jusqu'aux lettres mêmes, on y recueillera encore les valeurs d'une nomination rudimentaire, A quoi s'est employé merveilleusement Court de Gébelin, pour sa plus grande gloire, et la plus périssable ; «la touche labiale, la plus aisée à mettre en jeu ; la plus douce, la plus gracieuse servait à désigner les premiers êtres que l'homme connaît, ceux qui l'environnent et à qui il doit tout» ( papa, maman, baiser ). En revanche, «les dents sont aussi fermes que les lèvres sont mobiles et flexibles ; les intonations qui en proviennent sont fortes, sonores, bruyantes... C'est par la touche dentale qu'on tonne, qu'on retentit, qu'on étonne: par elle, on désigne les tambours, les timbales, les trompettes». Isolées, les voyelles à leur tour peuvent déployer le secret des noms millénaires sur quoi l'usage les a refermées: A pour la possession ( avoir ), E pour l'existence, I pour la puissance, O pour l'étonnement ( les yeux qui s'arrondissent ), U pour l'humidité, donc pour l'humeur 2. Et peut-être, au creux le plus ancien de notre histoire, consonnes et voyelles distinguées seulement selon deux groupes encore confus, formaient-elles comme les deux seuls noms qui aient articulé le langage humain: les voyelles chantantes disaient les passions ; les rudes consonnes, les besoins 3. On peut encore distinguer les parlers rocailleux du Nord ­ forêt des gutturales, de la faim et du froid ­ ou les langues méridionales, toutes de voyelles, nées de la matinale rencontre des bergers, quand «sortaient du pur cristal des fontaines, les premiers feux de l'amour».

Dans toute son épaisseur, et jusqu'aux sons les plus archaïques qui pour la première fois l'ont arraché au cri, le langage conserve sa fonction représentative ; en chacune de ses articulations du fond du temps, il a toujours nommé. Il n'est en lui-même qu'un immense bruissement de dénominations qui se couvrent, se resserrent, se cachent, se maintiennent cependant pour permettre d'analyser ou de composer les représentations les plus complexes. A l'intérieur des phrases, là même où la signification paraît prendre un appui muet sur des syllabes insignifiantes, ­ y a toujours une nomination en sommeil, une forme qui tient enclos entre ses parois sonores le reflet d'une représentation invisible et pourtant ineffaçable. Pour le philologie du XIXe siècle, de pareilles

1. p. Thiébault, Grammaire philosophique ( Paris, 1802 ), p. 172-173.

2. Court de Gébelin, Histoire naturelle de la parole ( ed. 1816 ), p. 98-104.
3. Rousseau, Essai sur l'origine des langues ( Oeuvres, éd. 1826, t, xIII, p. 144-151 et 188-192 ).

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analyses sont restées, au sens strict du terme, «lettre morte». Mais non point pour toute une expérience du langage ­ d'abord ésotérique et mystique à l'époque de Saint-Marc, de Reveroni, de Fabre d'Olivet, d'Oegger, puis littéraire lorsque l'énigme du mot resurgit en son être massif, avec Mallarmé, Roussel, Leiris ou Ponge. L'idée qu'en détruisant les mots, ce ne sont ni des bruits ni de purs éléments arbitraires qu'on retrouve, mais d'autres mots qui, à leur tour pulvérisés, en libèrent d'autres, cette idée est à la fois le négatif de toute la science moderne des langues, et le mythe dans lequel mous transcrivons les plus obscurs pouvoirs du langage, et les plus réels. C'est sans doute parce qu'il est arbitraire et qu'on peut définir à quelle condition il est signifiant, que le langage peut devenir objet de science. Mais c'est parce qu'il n'a pas cessé de parler en deçà de lui-même, parce que des valeurs inépuisables le pénètrent aussi loin qu'on peut l'atteindre, que nous pouvons parler en lui dans ce murmure à l'infini où se noue la littérature. Mais à l'époque classique, le rapport n'était point le même ; les deux figures se recouvraient exactement: pour que le langage soit compris tout entier dans la forme générale de la proposition, il fallait que chaque mot en la moindre de ses parcelles soit une nomination méticuleuse.


V. LA DÉSIGNATION


Et pourtant, la théorie de la «nomination généralisée», découvre au bout du langage un certain rapport aux choses qui est d'une tout autre nature que la forme propositionnelle. Si, au fond de lui-même, le langage a pour fonction de nominer, c'est'à'dire de faire lever une représentation ou de la montrer comme du doigt, il est indication et non pas jugement. Il se lie aux choses par une marque, une note, une figure associée, un geste qui désigne: rien qui soit réductible à un rapport de prédiction. Le principe de la nomination première et de l'origine des mots fait équilibre à la primauté formelle du jugement. Comme si, de part et d'autre du langage déployé dans toutes ses articulations, il y avait l'être dans son rôle verbal d'attribution, et l'origine dans son rôle de désignation première. Celle-ci permet de substituer un signe à ce qui est indiqué, celui-là de lier uni contenu à un autre. Et on retrouve ainsi, dans leur opposition, mais aussi dans leur appartenance mutuelle, les deux fonctions de lien et de substitution qui ont été données au

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signe en général avec son pouvoir d'analyser la représentation. Remettre an jour l'origine du langage, c'est retrouver le moment primitif où il était pure désignation. Et par là on doit à la fois expliquer son arbitraire ( puisque ce qui désigne peut être aussi différent de ce que montre qu'un geste de l'objet vers quoi il tend ), et son rapport profond avec ce qu'il nomme ( puisque telle syllabe ou tel mot ont toujours été choisis pour désigner telle chose ). A la première exigence répond l'analyse du langage d'action, à la seconde l'étude des racines. Mais elles ne s'opposent pas comme dans le Cratyle l'explication par la «nature», et celle par la «loi» ; elles sont au contraire absolument indispensables l'une à l'autre, puisque la première rend compte de la substitution du signe au désigné et que la seconde justifie le pouvoir permanent de désignation de ce signe.
Le langage d'action, c'est le corps qui le parle ; et pourtant, il n'est pas donné d'entrée de jeu. Ce que la nature permet, c'est seulement que, dans les diverses situations où il se trouve, l'homme fasse des gestes ; son visage est agité de mouvements ; il poisse des cris inarticulés, ­ c'est-à-dire qui ne sont «frappés ni avec la langue ni avec les lèvres 1». Tout ceci n'est encore ni langage ni même signe, mais effet et suite de notre animalité. Cette manifeste agitation a cependant pour elle d'être universelle, puisqu'elle ne dépend que de la confirmation de nos organes. D'où la possibilité pour l'homme d'en remarquer l'identité chez lui-même et ses compagnons. Il peut donc associer au cri qu'il entend chez l'autre, à la grimace qu'il perçoit sur son visage, les mêmes représentations qui ont, plusieurs fois, doublé ses propres cris et ses mouvements à lui. Il peut recevoir cette mimique comme la marque et le substitut de la pensée de l'autre. Comme un signe. La compréhension commence. Il peut en retour utiliser cette mimique devenue signe pour susciter chez ses partenaires, l'idée qu'il éprouve lui-même, les sensations, les besoins, les peines qui sont associés l'ordinaire à de tels gestes et à de tels sons: cri jeté à dessein en face d'autrui et en direction d'un objet, pure interjection 2. Avec cet usage concerté du signe ( expression déjà ), quelque chose comme un langage est en train de naître.
On voit, par ces analyses communes à Condillac et à Destutt que le langage d'action relie bien par une genèse le langage à la nature. Mais pour l'en détacher plus que pour l'y enraciner.

1. Condillac, Grammaire, p. 8.
2. Toutes les parties du discours ne seraient alors que les fragments décomposés et combinés de cette interjection initiale ( Destutt de Tracy, Eléments d'idéologie, t. II, p. 75 ).

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Pour marquer sa différence ineffaçable avec le cri et fonder ce qui constitue son artifice. Tant qu'elle est le simple prolongement du corps, l'action n'a aucun pouvoir pour parler: elle n'est pas langage. Elle le devient, mais au terme d'opérations définies et complexes: notation d'une analogie de rapports ( le cri de l'autre est à ce qu'il éprouve ­ l'inconnue ­ ce que le mien est à mon appétit ou à ma frayeur ) ; inversion du temps et usage volontaire du signe avant la représentation qu’il désigne ( avant d'éprouver une sensation de faim assez forte pour me faire crier, je pousse le cri qui lui est associé ) ; enfin dessein de faire naître chez l'autre la représentation correspondant au cri ou au geste ( mais avec ceci de particulier qu'en poussant un cri, je ne fais pas naître et n'entends pas faire naître la sensation de la faim, mais la représentation du rapport entre ce signe et mon propre désir de manger ). Le langage n'est possible que sur fond de cet enchevêtrement. Il ne repose pas sur un mouvement naturel de compréhension ou d'expression, mais sur les rapports réversibles et analysables des signes et des représentations. Il n'y a pas langage lorsque la représentation s'extériorise mais lorsque, d'une façon concertée, elle détache de soi un signe et se fait représenter par lui. Ce n'est donc pas à titre de sujet parlant, ni de l'intérieur d'un langage déjà fait, que l'homme découvre tout autour de lui des signes qui seraient comme autant de paroles muettes à déchiffrer et à rendre audibles de nouveau ; c'est parce que la représentation se donne des signes, que des mots peuvent naître et avec eux tout un langage qui n'est que l'organisation ultérieure de signes sonores. Malgré son nom, le «langage d'action» fait surgir l'irréductible réseau de signes qui sépare le langage de l'action.
Et par là, il fonde en nature son artifice. C'est que les éléments dont ce langage d'action est composé ( sons, gestes, grimaces ) sont proposés successivement par la nature, et cependant, ils n'ont, pour la plupart, avec ce qu'ils désignent, aucune identité de contenu, mais surtout des rapports de simultanéité ou de succession. Le cri ne ressemble pas à la peur, ni la main tendue à la sensation de faim, Devenus concertés, ces signes resteront sans «fantaisie et sans caprice 1» puisqu'ils ont été une fois pour toutes instaurés par la nature ; mais ils n'exprimeront pas la nature de ce qu'ils désignent, car ils ne sont point à son image. Et à partir de là, les hommes pourront établir un langage conventionnel: ils disposent maintenant d'assez de signes marquant les choses pour en fixer de nouveaux qu'analysent et combinent les premiers. Dans le Discours sur l'origine

1. Condillac, Grammaire, p. 10.

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de l'inégalité 1, Rousseau faisait valoir qu'aucune langue ne peut reposer sur un accord entre les hommes, puisque celui-ci suppose déjà un langage établi, reconnu et pratiqué ; il faut donc l'imaginer reçu et non bâti par les hommes. En fait le langage d'action confirme cette nécessité et rend inutile cette hypothèse. L'homme reçoit de la nature de quoi faire des signes, et ces signes lui servent d'abord à s'entendre avec les autres hommes pour choisir ceux qui vont être retenus, les valeurs qu'on leur reconnaîtra, les règles de leur usage ; et ils servent ensuite à former de nouveaux signes sur le modèle des premiers. La première forme d'accord consiste à choisir les signes sonores ( plus faciles à reconnaître de loin et seuls utilisables la nuit ), la seconde à composer, pour désigner des représentations non encore marquées, des sons proches de ceux qui indiquent des représentations voisines. Ainsi se constitue le langage proprement dit, par une série d'analogies qui prolongent latéralement le langage d'action ou du moins sa partie sonore: il lui ressemble et «c'est cette ressemblance qui en facilitera l'intelligence. On la nomme analogie... Vous voyez que l'analogie qui nous fait la loi ne nous permet pas de choisir les signes au hasard ou arbitrairement 2».
La genèse du langage à partir du langage d'action échappe entièrement à l'alternative entre l'imitation naturelle et la convention arbitraire. Là où il y a nature ­ dans les signes qui naissent spontanément à travers notre corps ­ il n'y a nulle ressemblance ; et là où il y a utilisation des ressemblances, c'est une fois établi l'accord volontaire entre les hommes. La nature juxtapose les différences et les lie de force ; la réflexion découvre les ressemblances, les analyse et les développe. Le premier temps permet l'artifice, mais avec un matériel imposé d'une façon identique à tous les hommes ; le second exclut l'arbitraire mais ouvre à l'analyse des voies qui ne seront pas exactement superposables chez tous les hommes et dans tous les peuples. La loi de nature, c'est la différence des mots et des choses ­ le partage vertical entre le langage et ce qu'au-dessous de lui il est chargé de désigner ; la règle des conventions, c'est la ressemblance des mots entre eux, le grand réseau horizontal qui forme les mots les uns à partir des autres et les propage à l'infini.
On comprend alors pourquoi la théorie des racines ne contredit en aucune manière l'analyse du langage d'action, mais vient

1. Rousseau, Discours sur l'origine de l'inégalité ( cf. Condillac, Grammaire, p. 27, n. l ).
2. Condillac, Grammaire, p. 11-12.

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très exactement se loger en elle. Les racines, ce sont des mots rudimentaires qu'on trouve, identiques, dans un grand nombre de langues ­ dans toutes peut-être ; elles ont été imposées par la nature comme cris involontaires et utilisées spontanément par le langage d'action. C'est là que les hommes sont allés les chercher pour les faire figurer dans leurs langues conventionnelles. Et si, tous les peuples, dans tous les climats, ont choisi, parmi le matériau du langage d'action, ces sonorités élémentaires, c'est qu'ils y découvraient mais d'une manière seconda et réfléchie, une ressemblance avec l'objet qu'ils désignaient, ou la possibilité de l'appliquer à un objet analogue. La ressemblance de la racine à ce qu'elle nomme ne prend sa valeur de signe verbal que par la convention qui a uni les hommes et réglé en une langue leur langage d'action. C'est ainsi que, da l'intérieur de la représentation, les signes rejoignent la nature même de ce qu'ils désignent, et que s'impose, de façon identique, à toutes les langues, le trésor primitif des vocables.
Les racines peuvent se former de plusieurs façons. Par l'onomatopée, bien sûr, qui n'est pas expression spontanée, mais articulation volontaire d'un signe ressemblant: «faire avec sa voix le même bruit que fait l'objet qu'on veut nommer 1». Par l'utilisation d'une ressemblance éprouvée dans les sensations: «l'impression de la couleur rouge, qui est vive, rapide, dure à la vue, sera très bien rendue par le son R qui fait une impression analogue sur l'ouïe 2». En imposant aux organes de la voix des mouvements analogues à ceux qu'on a le dessein de signifier: «de sorte que le son qui résulte de la forme et du mouvement naturel de l'organe mis en cet état devient le nom de l'objet» : la gorge racle pour désigner le frottement d'un corps contre un autre, elle se creuse intérieurement pour indiquer une surface concave 3. Enfin en utilisant pour désigner un organe les sons qu'il produit naturellement: l'articulation ghen a donné son nom à la gorge d'où elle provient, et on se sert des dentales ( d et t ) pour désigner les dents 4. Avec ces articulations conventionnelles de la ressemblance, chaque langue peut se donner son jeu de racines primitives. Jeu restreint, puisqu'elles sont presque toutes monosyllabiques et qu'elles existent en très petit nombre ­ deux cents pour la langue hébraïque selon les estimations de Bergier 5; encore plus restreint

1. De Brosses, Traité de la formation mécanique des langues ( Paris, 1765 ), p. 9.
2. Abbé Copineau, Essai synthétique sur l'origine et la formation des langues ( Paris, 1774 ), p. 34-35.
3. De Brosses, Traité de la formation mécanique des langues, p. 16-18.
4. Id., ibid., t. I, p. 14.
5. Bergier, Les Eléments primitifs des langues ( Paris. 1764 ), p. 7-8.

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si l'on songe qu'elles sont ( à cause de ces rapports de ressemblance qu'elles instituent ) communes à la plupart des langues: de Brosses pense que, pour tous les dialectes d'Europa et d'Orient, elles ne remplissant pas à elles toutes «une page de papier de lettres». Mais c'est à partir d'elles que chaque langue en sa particularité vient à se former: «leur développement est prodigieux. Telle une graine d'orme produit un grand arbre qui poussant de nouveaux jets de chaque racine produit à la longue une véritable forêt 1».
Le langage peut se déployer maintenant dans sa généalogie. C'est elle que de Brosses voulait étaler dans un espace de filiations continues qu'il appelait l'«Archéologue universel 2». En Haut de cet espace, on écrirait les racines ­ bien peu nombreuses qu'utilisent les langues d'Europe et d'Orient ; au-dessous de chacune on placerait les mots plus compliqués qui en dérivent mais en prenant soin de mettre d'abord ceux qui en sont les plus proches, et de suivre un ordre assez serré pour qu'il y ait entre les mots successifs la plus petite distance possible. On constituerait ainsi des séries parfaites et exhaustives, des chaînes absolument continues où les ruptures, si elles existaient, indiqueraient incidemment la place d'un mot, d'un dialecte ou d'une langue aujourd'hui disparus 3. Cette grande nappe sans couture une fois constituée, on aurait un espace à deux dimensions qu'on pourrait parcourir en abscisses ou en ordonnées: à la verticale on aurait la filiation complète de chaque racine, à l'horizontale les mots qui sont utilisés par une langue donnée ; plus on s'éloignerait des racines primitives, plus compliquées, et, sains doute, plus récentes seraient les langues définies par une ligne transversale, mais en même temps, plus les mots auraient d'efficacité et de finesse pour l'analyse des représentations. Ainsi l'espace historique et le quadrillage de la pensée seraient exactement superposés.
Cette recherche des racines peut bien apparaître comme un retour à l'histoire et à la théorie des langues-mères que le classicisme, un instant, avant paru tenir en suspens. En réalité, l'analyse des racines ne replace pas le langage dans une histoire qui serait comme son milieu de naissance et de transformation. Elle fait plutôt de l'histoire le parcours, par étapes successives, du découpage simultané de la représentation et des mots. Le langage, à l'époque classique, ce n'est pas un fragment d'histoire qui autorise à tel ou tel moment un mode défini de pensée


1. De Brosses, Traité de la formation mécanique des langues, t. I, p. 18.
2. Id., ibid., p. II, p. 490-499.
3. Id., ibid., t, I, préface, p. 1.

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et de réflexion ; c'est un espace d'analyse sur lequel le temps et le savoir des hommes déroulent leur parcours. Et que le langage ne soit pas devenu ­ ou redevenu ­ , par la théorie des racines, un être historique, on en trouverait bien aisément la preuve dans la manière dont, au XVIIIe siècle, on a recherché les étymologies. On ne prenait pas comme fil directeur l'étude des transformations matérielles du mot, mais la constance des significations.
Cette recherche avait deux aspects: définition de la racine, isolement des désinences et des préfixes. Définir la racine, c'est faire une étymologie. Art qui a ses règles codifiées 1; il faut dépouiller le mot de toutes les traces qu'ont pu déposer sur lui les combinaisons et les flexions ; arriver à un élément monosyllabique ; suivre cet élément dans tout le passé de la langue, à travers les anciennes «chartes et glossaires» ; remonter à d'autres langues plus primitives. Et tout au long de cette filière il faut bien admettre que le monosyllabe se transforme: toutes les voyelles peuvent se substituer les unes aux autres dans l'histoire d'une racine, car les voyelles, c'est la voix elle-même, qui est sans discontinuité ni rupture ; les consonnes en revancha se modifient selon des voies privilégiées: gutturales, linguales, palatales, dentales, labiales, nasales forment des familles de consonnes homophones à l'intérieur desquelles se font, de préférence mais sans aucune obligation, les changements de prononciation 2. La seule constante ineffaçable qui assure la continuité de la racine tout au long de son histoire, c'est l'unité de sens: la plage représentative qui persiste indéfiniment. C'est que «rien peut-être ne peut borner les inductions et tout peut leur servir de fondement depuis la ressemblance totale jusqu'aux ressemblances les plus légères» : le sens des mots est «la lumière la plus sûre qu'on puisse consulter 3».

VI. LA Dérivation

Comment se fait-il que les mots qui, en leur essence première sont noms et désignations et qui s'articulent comme s'analyse

1. Cf. surtout Turgot, article «Etymologie» de l'Encyclopédie.
2. Ce sont, avec quelques variantes, accessoires, les seules lois de variations phonétiques reconnues par De Brosses ( De la formation mécanique des langues, p. 108-123, Bergier ( Eléments primitifs des langues, p. 45-62 ), Court de Gébelin ( Histoire naturelle de la parole, p. 59-64 ), Turgot ( Article «Etymologie» ).
3. Turgot, article «Etymologie» de l'Encyclopédie, Cf. De Brosses, p. 420.

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la représentation elle-même, puissent s'éloigner irrésistiblement de leur signification d'origine, acquérir un sens voisin, ou plus large, ou plus limité ? Changer non seulement de forme, mais d'extension ? Acquérir de nouvelles sonorités, et aussi de nouveaux contenus, si bien qu'à partir d'un équipement probablement identique de racines, les diverses langues ont formé des sonorités différentes, et en outre des mots dont le sens ne se recouvre pas ?
Les modifications de forme sont sans règle, à peu près indéfinies, et jamais stables. Toutes leurs causes sont externes: facilité de prononciation, modes, habitudes, climat ­ le froid favorise «le sifflement labial», la chaleur «les aspirations gutturales 1». En revanche, les altérations de sens, puisqu'elles sont limitées au point d'autoriser une science étymologique, sinon absolument certaine, du moins «probable» 2 ­ obéissent à des principes qu'on peut assigner. Ces principes qui fomentent l'histoire intérieure des langues sont tous d'ordre spatial. Les uns concernent la ressemblance visible ou le voisinage des choses entre elles ; les autres concernent le lieu où se déposent le langage et la forme selon laquelle il se conserve. Les figures et l'écriture.
On connaît deux grands types d'écriture: celle qui retrace le sens des mots ; celle qui analyse et restitue les sons. Entre elles, il y a un partage rigoureux, soit qu'on admette que la seconde a pris chez certains peuples la relève da la première à la suite d'un véritable «coup de génie 3», soit qu'on admette, tant elles sont différentes l'une de l'autre, qu'elles sont apparues à peu près simultanément, la première chez les peuples dessinateurs, la seconde chez les peuples chanteurs 4. Représenter graphiquement la sens des mots, c'est à l'origine faire le dessin exact de la chose qu'il désigne: à vrai dire, c'est à peine une écriture, tout au plus une reproduction picturale grâce à quoi on ne peut guère transcrire que les récits les plus concrets. Selon Warburton, les Mexicains ne connaissaient guère que ce procédé 5. L'écriture véritable a commencé lorsqu'on s'est mis à représenter non plus la chose elle-même, mais un des éléments qui la constituent, ou bien une des circonstances habituelles qui la marquent, ou bien encore une autre chose à quoi elle ressemble. De là trois techniques: l'écriture curiologique des

1. De Brosses, Traité de la formation mécanique des langues, T. I, p. 66-67.
2. Turgot, article «Etymologie» de l'Encyclopédie.
3. Duclos, Remarques sur la grammaire générale, p. 43-44.
4. Destutt de Tracy Eléments d'Idéologie, II, p. 307-312.
5. Warburton, Essai sur les hiéroglyphes des Egyptiens ( traduction française, Paris, 1744 ), p. 15.

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Egyptiens, la plus grossière, qui utilise «la principale circonstance d'un sujet pour tenir lieu de tout» ( un arc pour une bataille, une échelle pour le siège des cités ) ; puis les hiéroglyphes «tropiques» un peu plus perfectionnés qui utilisent une circonstance remarquable ( puisque Dieu est tout-puissant, il sait tout et il peut surveiller les hommes: on le représentera par un oeil ) ; enfin l'écriture symbolique qui se sert de ressemblances plus ou moins cachées ( le soleil qui se lève est figuré par la tête d'un crocodile dont les yeux ronds affleurent juste à la surface de l'eau ) 1. On reconnaît là les trois grandes figures de la rhétorique: synecdoque, métonymie, catachrèse. Et c'est en suivant la nervure qu'elles prescrivent que ces langages doublés d'une écriture symbolique vont pouvoir évoluer. Ils se chargent peu à peu de pouvoirs poétiques ; les premières nominations deviennent le point de départ de longues métaphores: celles-ci se compliquent progressivement et sont bientôt si loin de leur point d'origine qu'il devient difficile de le retrouver. Ainsi naissent les superstitions qui laissent croire que le soleil est un crocodile ou Dieu un grand oeil qui surveille le monde ; ainsi naissent également les savoirs ésotériques chez ceux ( les prêtres ) qui se transmettent de génération en génération des métaphores ; ainsi naissent les allégories du discours ( si fréquentes dans les littératures les plus archaïques ), et aussi cette illusion que le savoir consiste à connaître les ressemblances.
Mais l'histoire du langage doté d'une écriture figurée est vite arrêtée. C'est qu'il n'est guère possible d'y accomplir des progrès. Les signes ne se multiplient pas avec l'analyse méticuleuse des représentations, mais avec les analogies les plus lointaines: de sorte que c'est l'imagination des peuples qui est favorisée plus que leur réflexion. La crédulité, non la science. De plus la connaissance nécessite deux apprentissages: celui des mots d'abord ( comme pour tous les langages ), celui des sigles ensuite qui n'ont pas de rapport avec la prononciation des mots ; une vie humaine n'est pas trop longue pour cette double éducation ; et si on a eu, de surcroît, le loisir de faire quelque découverte, on ne dispose pas de signes pour la transmettre. Inversement, un signe transmis, puisqu'il n'entretient pas de rapport intrinsèque avec le mot qu'il figure, demeure toujours douteux: d'âge en âge on ne peut jamais être sûr que le même son habite la même figure. Les nouveautés, sont donc impossibles et les traditions compromises. Si bien que le seul souci des savants est de garder «un respect superstitieux» pour les lumières reçues des ancêtres, et pour les institutions qui en gardent l'héritage:

1. Warburton, Essais sur les hiéroglyphes des Egyptiens, p. 9-23.

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«ils sentent que tout changement dans les moeurs en apporte dans la langue et que tout changement dans la langue confond et anéantit toute leur science 1». Quand un peuple ne possède qu'une écriture figurée, sa politique doit exclure l'histoire, ou du moins toute histoire qui ne serait pas pure et simple conservation. C'est là, dans ce rapport de l'espace au langage, que se situe, selon Volney 2, l'essentielle différence entre l'Orient et l'Occident. Comme si la disposition spatiale du langage prescrivait la loi du temps ; comme si leur langue ne venait pas aux hommes à travers l'histoire, mais qu'inversement ils n'accédaient à l'histoire qu'à travers le système de leurs signes. C'est dans ce noeud de la représentation, des mots, et de l'espace ( les mots représentant l'espace de la représentation, et se représentant à leur tour dans le temps ) que se forme, silencieusement, le destin des peuples.
Avec l'écriture alphabétique, en effet, l'histoire des hommes change entièrement. Ils transcrivent dans l'espace non pas leurs idées mais les sons, et de ceux-ci ils extraient les éléments communs pour former un petit nombre de signes uniques dont la combinaison permettra de former toutes les syllabes et tous les mots possibles. Alors que l'écriture symbolique, en voulant spatialiser les représentations elles-mêmes, suit la loi confuse des similitudes, et fait glisser le langage hors des formes de la pensée réfléchie, l'écriture alphabétique, en renonçant à dessiner la représentation, transpose dans l'analyse des sons les règles qui valent pour la raison elle-même. Si bien que les lettres ont beau ne pas représenter des idées, elles se combinent entre elles comme les idées, et les idées se nuouent et se dénouent comme les lettres de l'alphabet 3. La rupture du parallélisme exact entre représentation et graphisme permet de loger la totalité du langage, même écrit, dans le domaine général de l'analyse, et d'appuyer l'un sur l'autre le progrès de l'écriture et celui de la pensée 4. Les mêmes signes graphiques pourront décomposer tous les mots nouveaux, et transmettre, sans crainte d'oubli, chaque découverte, dès qu'elle aura été faite ; on pourra se servir du même alphabet pour transcrire différentes langues, et faire passer ainsi à un peuple les idées d'un autre. L'apprentissage de cet alphabet étant très facile à cause du tout petit nombre de ses éléments, chacun pourra consacrer à la réflexion et à l'analyse des idées le temps que les autres peuples gaspillent

1. Destutt de Tracy, Eléments d'Idéologie, t. II, p. 264-300.
2. Volney, Les Ruines ( Paris 1791 ), chap. XIV.
3. Condillac, Grammaire, chap. 2.
4. Adam Smith, Considérations sur l'origine et la formation des langues, p. 424.

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à apprendre los lettres. Et c'est ainsi qu'à l'intérieur du langage, très exactement en cette pliure des mots où l'analyse et l'espace se rejoignent, naît la possibilité première mais indéfinie du progrès. En sa racine, le progrès, tel qu'il est défini au XVIIIe siècle, n'est pas un mouvement intérieur à l'histoire, il est le résultat d'un rapport fondamental de l'espace et du langage: «Les signes arbitraires du langage et de l'écriture, donnent aux hommes le moyen de s'assurer la possession de leurs idées et de les communiquer aux autres ainsi qu'un héritage toujours augmenté des découvertes de chaque siècle ; et le genre humain considéré depuis son origine paraît aux yeux d'un philosophe un tout immense qui lui-même a, comme chaque individu, son enfance et ses progrès 1.» Le langage donne à la perpétuelle rupture du temps la continuité de l'espace, et c'est dans la mesure où il analyse, articule et découpe la représentation, qu'il a le pouvoir de lier à travers le temps la connaissance des choses. Avec le langage, la monotonie confuse de l'espace se fragmente, tandis que s'unifie la diversité des successions.
Il reste cependant un dernier problème. Car l'écriture est bien le support et le gardien toujours éveillé de ces analyses progressivement plus fines. Elle n'en est pas le principe. Ni le mouvement premier. Celui-ci, c'est un glissement commun à l'attention, aux signes et aux mots. Dans une représentation, l'esprit peut s'attacher, et attacher un signe verbal, à un élément qui en fait partie, à une circonstance qui l'accompagne, à une autre chose, absente, qui lui est semblable et revient à causa d'elle à la mémoire 2. C'est bien ainsi que le langage s'est développé et, petit à petit, a poursuivi sa dérive à partir des désignations premières. A l'origine, tout avait un nom ­ nom propre ou singulier. Puis le nom s'est attaché à un seul élément de cotte chose, et s'est appliqué à tous les autres individus qui le contenaient également: ce n'est plus tel chêne qu'on a nommé arbre, mais tout ce qui contenait au moins tronc et branches. Le nom s'est aussi attaché à une circonstance marquante: la nuit a désigné non pas la fin de ce jour-ci, mais la tranche d'obscurité qui sépare tous les couchers de soleil de toutes les aurores. Il s'est attaché enfin à des analogies: on a appelé feuille tout ce qui était mince et lisse comme une feuille d'arbre 3. L'analyse progressive et l'articulation plus poussée du langage qui permettent de donner un seul nom à plusieurs choses se sont faites en suivant le fil de ces figures fondamentales que

1. Turgot, Tableau des progrès successifs de l'esprit humain, 1750 ( Oeuvres, éd. Schelle, p. 215 ).
2. Condillac, Essai sur l'origine des connaissances ( Oeuvres, t. I ), p. 75-87.
3. Du Marsais, Traité des tropes ( édition de 1811 ), p. 150-151.

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la rhétorique connaît bien: synecdoque, métonymie et catachrèse ( ou métaphore si l'analogie est moins immédiatement sensible ). C'est qu'elles ne sont point l'effet d'un raffinement de style ; elles trahissent, au contraire, la mobilité propre à tout langage dès qu'il est spontané: «il se fait plus de figures un jour de marché à la Halle qu'il ne s'en fait en plusieurs jours d'assemblées académiques 1». Il est bien probable que cette mobilité était même beaucoup plus grande à l'origine que maintenant: de nos jours, l'analyse est si fine, le quadrillage si serré, les rapports de coordination et de subordination si bien établis, que les mots n'ont guère l'occasion de bouger de leur place. Mais aux commencements de l'humanité, quand les mots étaient rares, que les représentations étaient encore confuses et mal analysées, que les passions les modifiaient ou les fondaient ensemble, les mots avaient un grand pouvoir de déplacement. On peut même dire que les mots ont été figurés avant d'être propres: c'est-à-dire qu'ils avaient à peine leur statut de noms singuliers qu'ils s'étaient déjà répandus sur les représentations par la force d'une rhétorique spontanée. Comme le dit Rousseau, on a sans doute parlé de géants avant de désigner des hommes 2. On a d'abord désigné les bateaux par leurs voiles, et l'âme, la «Psyché», reçut primitivement la figure d'un papillon 3.
Si bien qu'au fond du langage parlé comme de l'écriture, ce qu'on découvre, c'est l'espace rhétorique des mots: cette liberté du signe de venir se poser, selon l'analyse de la représentation, sur un élément interne, sur un point de son voisinage, sur une figure analogue. Et si les langues ont la diversité que nous constatons, si à partir de désignations primitives, qui ont sans doute été communes à cause de l'universalité de la nature humaine, elles n'ont cessé de se déployer selon des formes différentes, si elles ont eu chacune leur histoire, leurs modes, leurs habitudes, leurs oublis, c'est parce que les mots ont leur lieu, non dans le temps, mais dans un espace où ils peuvent trouver leur site originaire, se déplacer, se retourner sur eux-mêmes, et déployer lentement toute une courbe: un espace tropologique. Et on rejoint ainsi cela même qui avait servi de point de départ à la réflexion sur le langage. Parmi tous les signes, un langage avait la propriété d'être successif: non parce qu'il aurait appartenu lui-même à une chronologie, mais parce qu'il étalait en sonorités successives le simultané de la représentation. Mais cette succession qui analyse, et fait apparaître les uns après les autres des éléments discontinus, parcourt l'espace que
1. Du Marsais, Traité des tropes, p. 2.
2. Rousseau, Essai sur l'origine des langues, p. 152-153.
3. De Brosses, Traité de la prononciation mécanique, p. 267.

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la représentation offre au regard de l'esprit. Si bien que le langage ne fait que mettre dans un ordre linéaire les dispersions représentées. La proposition déroule et fait entendre la figure que la rhétorique rend sensible au regard. Sans cet espace tropologique, le langage ne serait pas formé de tous ces noms communs qui permettent d'établir un rapport d'attribution. Et sans cette analyse des mots, les figures seraient restées muettes, instantanées et, aperçues dans l'incandescence de l'instant, elles seraient tombées aussitôt dans une nuit où il n'y a même pas de temps.
Depuis la théorie de la proposition jusqu'à celle de la dérivation, toute la réflexion classique du langage ­ tout ce qui s'est appelé la «grammaire générale» n'est que le commentaire serré de cette simple phrase: «le langage analyse». C'est là qu'a basculé, au XVIIe siècle, toute l'expérience occidentale du langage, ­ elle qui avait toujours cru jusqu'alors que le langage parlait.


VII. Le quadrilatère du langage


Quelques remarques pour terminer. Les quatre théories de la proposition, de l'articulation, de la désignation et da la dérivation ­ forment comme les segments d'un quadrilatère. Elles s'opposent deux à deux et deux à deux sa prêtent appui. L'articulation, c'est ce qui donne contenu à la pure forme verbale, vide encore, de la proposition ; elle la remplit, mais s'oppose à elle comme une nomination qui différencie les choses s'opposa à l'attribution qui les relie. La théorie de la désignation manifeste le point d'attache de toutes les formes nominales que l'articulation découpe ; mais elle s'oppose à celle-ci, comme la désignation instantanée, gestuelle, perpendiculaire s'oppose au découpage des généralités. La théorie de la dérivation montre le mouvement continu des mots à partir de leur origine, mais le glissement à la surface de la représentation s'oppose au lien unique et stable qui attache une racine à une représentation. Enfin la dérivation fait retour à la proposition, puisque sans elle la désignation demeurerait repliée sur soi et ne pourrait pas acquérir cette généralité qui autorise un lien d'attribution ; pourtant la dérivation se fait selon une figure spatiale, alors que la proposition se déroula selon un ordre successif.
Il faut noter qu'entre les sommets opposés de ce rectangle

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il existe comme des rapports diagonaux. D'abord entre articulation et dérivation: s'il peut y avoir un langage articulé, avec des mots qui se juxtaposent, oui s'emboîtent, ou s'ordonnent les uns aux autres, c'est dans la mesure où, à partir de leur valeur d'origine et de l'acte simple de désignation qui les a fondés, les mots n'ont cessé de dériver, acquérant une extension variable ; de là un axe qui traverse tout le quadrilatère du langage ; c'est le long de cette ligne que se fixe l'état d'une langue: ses capacités d'articulation sont prescrites par le point de dérivation auquel elle est parvenue ; là se définissent à la fois sa posture historique et son pouvoir de discrimination. L'autre diagonale va de la proposition à l'origine, c'est-à-dire de l'affirmation enveloppée en tout acte de juger à la désignation impliquée par tout l'acte de nommer ; c'est le long de cet axe que s'établit le rapport des mots à ce qu'ils représentent: il apparaît là que les mots ne disent jamais que l'être de la représentation, mais qu'ils nomment toujours quelque chose de représenté. La première diagonale marque le progrès du langage dans son pouvoir de spécification ; la seconde, l'enroulement indéfini du langage et de la représentation ­ le dédoublement qui fait que le signe verbal représente toujours une représentation. Sur cette dernière ligne, le mot fonctionna comme substitut ( avec son pouvoir de représenter ) ; sur la première, comme élément ( avec son pouvoir de composer et da décomposer ).
Au point de croisement de ces deux diagonales, au centre du quadrilatère, là où le dédoublement de la représentation se découvre comme analyse, et où le substitut a pouvoir de répartir, là où se logent par conséquent la possibilité et le principe d'une taxinomie générale de la représentation, il y a le nom. Nommer, c'est, tout à la fois, donner la représentation verbale d'une représentation, et la placer dans un tableau général. Toute la théorie classique du langage s'organise autour de cet être privilégié et central. En lui se croisent toutes les fonctions du langage, puisque c'est par lui que les représentations peuvent venir figurer dans une proposition. C'est donc par lui aussi que le discours s'articule sur la connaissance. Bien entendu, seul le jugement peut être vrai ou faux. Mais si tous les noms étaient exacts, si l'analyse sur laquelle ils reposent avait été parfaitement réfléchie, si la langue était «bien faite», il n'y aurait aucune difficulté à prononcer des jugements vrais, et l'erreur, dans le cas où elle se produirait, serait aussi facile à déceler et aussi évidente que dans un calcul algébrique. Mais l'imperfection de l'analyse, et tous les glissements de la dérivation, ont imposé des noms à des analyses, à des abstractions

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ou à des combinaisons illégitimes. Ce qui serait sans inconvénient ( comme de prêter un nom aux monstres de la fable ) si le mot ne se donnait comme représentation d'une représentation: si bien qu'on ne peut penser un mot ­ aussi abstrait, général et vide qu'il soit ­ sans affirmer la possibilité de ce qu'il représente. C'est pourquoi, au milieu du quadrilatère du langage, le nom apparaît à la fois comme le point vers lequel convergent toutes les structures de la langue ( il est sa figure la plus intime, la mieux protégée, le pur résultat intérieur de toutes ses conventions, de toutes ses règles, de toute son histoire ), et comme le point à partir duquel tout le langage peut entrer dans un rapport à la vérité d'où il sera jugé.
Là se noue toute l'expérience classique du langage: le caractère réversible de l'analyse grammaticale qui est d'un seul tenant, science et prescription, étude des mots et règle pour les bâtir, les utiliser, les réformer dans leur fonction représentative ; le nominalisme fondamental de la philosophie depuis Hobbes jusqu'à l'Idéologie, nominalisme qui n'est pas séparable d'une critique du langage et de toute cette méfiance à l'égard des mots généraux et abstraits qu'on trouve chez Malebranche, chez Berkeley, chez Condillac et chez Hume ; la grande utopie d'un langage parfaitement transparent où les choses elles-mêmes seraient nommées sans brouillage, soit par un système totalement arbitraire, mais exactement réfléchi ( langue artificielle ), soit par un langage si naturel qu'il traduirait la pensée comme le visage quand il exprime une passion ( c'est de ce langage fait de signes immédiats que Rousseau a rêvé au premier de ces Dialogues ). On peut dire que c'est le Nom qui organise tout le discours classique ; parler ou écrire, ce n'est pas dire les choses ou s'exprimer, ce n'est pas jouer avec le langage, c'est s'acheminer vers l'acte souverain de nomination, aller, à travers le langage, jusque vers le lieu où les choses et les mots se nouent en leur essence commune, et qui permet de leur donner un nom. Mais ce nom, une fois énoncés tout le langage qui a conduit jusqu'à lui ou qu'on a traversé pour l'atteindre, se résorbe en lui et s'efface. De sorte qu'en son essence profonde le discours classique tend toujours à cette limite ; mais il ne subsiste que de la reculer. Il chemine dans le suspens sans cesse maintenu du Nom. C'est pourquoi, dans sa possibilité même, il y est lié à la rhétorique, c'est-à-dire à tout cet espace qui entoure le nom, le fait osciller autour de ce qu'il représente, laisse apparaître les éléments ou le voisinage ou les analogues de ce qu'il nomme. Les figures que traverse le discours assurent le retard du nom qui vient au dernier moment les combler et les abolir. Le nom, c'est le terme du discours.

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Et peut-être toute la littérature classique se loge-t-elle en cet espace, dans ce mouvement pour atteindre un nom toujours redoutable parce qu'il tue, en l'épuisant, la possibilité de parler. C'est ce mouvement qui a emporté l'expérience du langage depuis l'aveu si retenu de la Princesse de Clèves jusqu'à l'immédiate violence de Juliette. Ici, la nomination se donne enfin dans sa nudité la plus simple, et les figures de la rhétorique, qui jusqu'alors la tenaient en suspens, basculent et deviennent les figures indéfinies du désir que les mêmes noms toujours répétés s'épuisent à parcourir sans qu'il leur soit jamais donné d'en atteindre la limite.
Toute la littérature classique sa loge dans le mouvement qui va de la figure du nom au nom lui-même, passant de la tâche de nommer encore la même chose par de nouvelles figures ( c'est la préciosité ) à celle de nommer par des mots enfin justes, ce qui ne l'a jamais été ou est demeuré en sommeil dans les plis de mots lointains: tels ces secrets de l'âme, ces impressions nées à la limite des choses et du corps pour lesquels le langage de la Cinquième Promenade s'est rend spontanément limpide. Le romantisme croira avoir rompu avec l'âge précédent par ce qu'il aura appris à nommer les choses par leur nom. A dira vrai tout le classicisme y tendait: Hugo accomplit la promesse de Voiture. Mais du fait même, le nom cesse d'être la récompense du langage ; il en devient l'énigmatique matière. Le seul moment ­ intolérable et longtemps enfoui dans le secret ­ où le nom fut à la fois accomplissement et substance du langage, promesse et matière brute, ce fut lorsque, avec Sade, il fut traversé dans toute son étendue par le désir, dont il était le lien d'apparition, l'assouvissement et l'indéfini recommencement. De là le lait que l'oeuvre de Sade joue dans notre culture le rôle d'un incessant murmure primordial. Avec cette violence du nom enfin prononcé pour lui-même, le langage émerge dans sa brutalité de chose ; les autres «parties de l'oraison» prennent à leur tour leur autonomie, elles échappent à la souveraineté du nom, cessent de former autour de lui une ronde accessoire d'ornements. Et puisqu'il n'y a plus de beauté singulière à «retenir» le langage autour et du bord du nom, à lui faire montrer ce qu'il ne dit pas, il y aura un discours non discursif dont le rôle sera de manifester le langage en son être brut. Cet être propre du langage, c'est ce que le XIXe siècle appellera le Verbe ( par opposition au «verbe» des classiques dont la fonction est d'épingler, discrètement mais continûment, le langage à l'être de la représentation ). Et le discours qui détient cet être et la libère pour lui-même, c'est la littérature.
Autour de ce privilège classique du nom, les segments théoriques

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( proposition, articulation, désignation et dérivation ) définissent la bordure de ce qui fut alors l'expérience du langage. En les analysant pas à pas, il ne s'agissait point de faire une histoire des conceptions grammaticales du XVIIe et du XVIIIe siècle, ni d'établir le profil général de ce que les hommes avaient pu penser à propos du langage. Il s'agissait de déterminer à quelles conditions le langage pouvait devenir objet d'un savoir et entre quelles limites se déployait ce domaine épistémologique. Non pas calculer le dénominateur commun des opinions, mais définir à partir de quoi il était possible qu'il eût des opinions ­ telles ou telles ­ sur le langage. C'est pourquoi ce rectangle dessine une périphérie plus qu'une figure intérieure, et il montre comment le langage s'enchevêtre avec ce qui lui est extérieur et indispensable. On a vu qu'il n'y avait langage que par la vertu de la proposition: sans la présence, au moins implicite, du verbe être et du rapport d'attribution qu'il autorise, ce n'est pas à du langage qu'on aurait affaire, mais à des signes comme les autres. La forme propositionnelle pose comme condition du langage l'affirmation d'un rapport d'identité ou de différence: on ne parle que dans la mesure où ce rapport est possible. Mais les trois autres segments théoriques enveloppent une tout autre exigence: pour qu'il y ait dérivation des mots à partir de leur origine, pour qu'il y ait déjà appartenance originaire d'une racine à sa signification, pour qu'il y ait enfin un découpage articulé des représentations, il faut qu'il y ait, dès l'expérience la plus immédiate, une rumeur analogique des choses, des ressemblances qui se donnent d'entrée de jeu. Si tout était absolue diversité, la pensée serait vouée à la singularité, et comme la statue de Condillac avant qu'elle ait commencé à se souvenir et à comparer, elle serait vouée à la dispersion absolue et à l'absolue monotonie. Il n'y aurait ni mémoire ni imagination possible, ni réflexion, par conséquent. Et il serait impossible de comparer les choses entre elles, d'en définir les traits identiques, et de fonder un nom commun. Il n'y aurait pas de langage. Si le langage existe, c'est qu'au-dessous des identités et des différences, il y a le fond des continuités, des ressemblances, des répétitions, des entrecroisements naturels. La ressemblance, qui est exclue du savoir depuis le début du XVIIe siècle, constitue toujours le bord extérieur du langage: l'anneau qui entoure le domaine de ce qu'on peut analyser, mettre en ordre et connaître. C'est la murmura que le discours dissipe, mais sans lequel il ne pourrait parler.
On peut saisir maintenant quelle est l'unité solide et resserrée du langage dans l'expérience classique. C'est lui qui par le jeu d'une désignation articulée fait entrer la ressemblance

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dans le rapport propositionnel. C'est-à-dire dans un système d'identités et de différences, tel qu'il est fondé par le verbe être et manifesté par le réseau des noms. La tâche fondamentale du «discours» classique, c'est d'attribuer un nom aux choses, et en ce nom de nommer leur être. Pendant deux siècles, le discours occidental fut le lieu de l'ontologie. Quand il nommait l'être de toute représentation en général, il était philosophie: théorie de la connaissance et analyse des idées. Quand il attribuait à chaque chose représentée le nom qui convenait et que, sur tout le champ de la représentation, il disposait le réseau d'une langue bien faite, il était science ­ nomenclature et taxinomie.

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