|PAGE 92 CHAPITRE IV Parler I. CRITIQUE ET COMMENTAIRE L'existence du langage à l'âge
classique est à la fois souveraine et discrète.
|PAGE 93 qu'on ne croit de la pensée qu'il est chargé de manifester ; mais il ne lui est pas parallèle ; il est pris dans son réseau et tissé dans la trame même qu'elle déroule. Non pas effet extérieur de la pensée, mais pensée elle-même. Et, par là, il se fait invisible ou presque. Il est en tout cas devenu si transparent à la représentation que son être cesse de faire problème. La Renaissance s'arrêtait devant le fait brut qu'il y avait du langage: dans l'épaisseur du monde, un graphisme mêlé aux choses ou courant au-dessous d'elles ; des sigles déposés sur les manuscrits ou sur les feuillets des livres. Et toutes ces marques insistantes appelaient un langage second celui du commentaire, de l'exégèse, de l'érudition , pour faire parler et rendre enfin mobile le langage qui sommeillait en elles ; l'être du langage précédait, comme d'un entêtement muet, ce qu'on pouvait lire en lui et les paroles dont on le faisait résonner. A partir du XVIIe siècle, c'est cette existence massive et intrigante du langage qui se trouve élidée. Elle n'apparaît plus celée dans l'énigme de la marque: elle n'apparaît pas encore déployée dans la théorie de la signification. A la limite, on pourrait dire que le langage classique n'existe pas. Mais qu'il fonction: toute son existence prend place dans son rôle représentatif, s'y limite avec exactitude et finit par s'y épuiser. Le langage n'a plus d'autre lieu que la représentation, ni d'autre valeur qu'en elle: en ce creux qu'elle a pouvoir d'aménager. Par là, le langage classique découvre un certain rapport à lui-même qui jusqu'alors n'avait été ni possible ni même concevable. A l'égard de soi, le langage du XVIe siècle était dans une posture de perpétuel commentaire: or, celui-ci ne peut s'exercer que s'il y a du langage, du langage qui préexiste silencieusement au discours par lequel on essaie de le faire parler ; pour commenter, il faut le préalable absolu du texte ; et inversement, si le monde est un entrelacs de marques et de mots, comment en parler sinon sous la forme du commentaire? A partir de l'âge classique, le langage se déploie à l'intérieur de la représentation et dans ce dédoublement d'elle-même qui la creuse. Désormais, le Texte premier s'efface, et avec lui, tout le fond inépuisable des mots dont l'être muet était inscrit dans les choses ; seule demeure la représentation se déroulant dans les signes verbaux qui la manifestent, et devenant par là discours. A l'énigme d'une parole qu'un second langage doit interpréter s'est substituée la discursivité essentielle de la représentation: possibilité ouverte, encore neutre et indifférente, mais que le discours aura pour tâche d'accomplir et de fixer. Or, quand ce discours devient à son tour objet de langage, on
ne l'interroge pas comme s'il disait quelque chose sans le dire, comme s'il était un langage retenu sur lui-même et une parole close ; on ne cherche plus à faire lever le grand propos énigmatique qui est caché sous ses signes ; on lui demande comment il fonctionne: quelles représentations il désigne, quels éléments il découpe et prélève, comment il analyse et compose, quel jeu de substitutions lui permet d'assurer son rôle de représentation. Le commentaire a fait place à la critique.
chacun, analyse des tropes, c'est-à-dire des différents rapports que les mots peuvent entretenir avec un même contenu représentatif ( désignation par la partie ou le tout, l'essentiel ou l'accessoire, l'événement ou la circonstance, la chose elle-même ou ses analogues ). Enfin la critique, en face du langage existant et déjà écrit, se donne pour tâche de définir le rapport qu'il entretient avec ce qu'il représente: c'est de cette manière que l'exégèse des textes religieux s'est chargée à partir du XVIIe siècle de méthodes critiques: il ne s'agissait plus en effet de redire ce qui avait été déjà dit en eux, mais de définir à travers quelles figures et images, en suivant quel ordre, à quelles fins expressives et pour dire quelle vérité, tel discours avait été tenu par Dieu ou par les Prophètes sous la forme qui nous a été transmise.
|PAGE 96 discours, Celui-ci n'est rien de plus que la
représentation elle-même représentée
par des signes verbaux. Mais quelle est donc la particularité
de ces signes, et cet étrange pouvoir qui leur permet,
mieux que tous les autres, de noter la représentation,
de l'analyser et de la recomposer? Parmi tous les systèmes
de signes, quel est le propre du langage? 1. Hobbes, Logique, loc. cit., p. 607-609. |PAGE 97 «comme il les aperçoit», il ne fait aucun doute qu'«il les prononcerait toutes à la fois 1». Mais c'est cela justement qui n'est pas possible, car, si «la pensée est une opération simple», «son énonciation est une opération successive 2». Là réside le propre du langage, ce qui le distingue à la fois de la représentation ( dont il n'est pourtant à son tour que la représentation ), et des signes ( auxquels il appartient sans autre privilège singulier ). Il ne s'oppose pas à la pensée comme l'extérieur à l'intérieur, ou l'expression à la réflexion ; il ne s'oppose pas aux autres signes gestes, pantomimes, versions, peintures, emblèmes 3 comme l'arbitraire ou le collectif au naturel et au singulier. Mais à tout cela comme le successif au contemporain. Il est à la pensée et aux signes ce qu'est l'algèbre à l'a géométrie: il substitue à la comparaison simultanée des parties ( ou des grandeurs ) un ordre dont on doit parcourir les degrés les uns après les autres. C'est en ce sens strict que le langage est analyse de la pensée: non pas simple découpage, mais instauration profonde de l'ordre dans l'espace.
Pour objet propre, elle n'a donc ni la pensée ni la langue: mais le discours entendu comme suite de signes verbaux.'. Cette suite est artificielle par rapport à la simultanéité des représentations, et dans cette mesure le langage s'oppose à la pensée comme le réfléchi à l'immédiat. Et pourtant cette suite n'est pas la même dans toutes les langues: certaines placent l'action au milieu de la phrase ; d'autres à la fin ; certaines nomment d'abord l'objet principal de la représentation, d'autres les circonstances accessoires; comme le fait remarquer l'Encyclopédie, ce qui rend les langues étrangères opaques les unes aux autres et si difficiles à traduire, plus que la différence des mots, c'est l'incompatibilité de leur succession 4. Par rapport à l'ordre évident, nécessaire, universel, que la science, et singulièrement l'algèbre, introduisent dans la représentation, le langage est spontané, irréfléchi ; il est comme naturel. Il est aussi bien, et 1. Condillac, Grammaire ( Oeuvres, t. V, p. 338
). |PAGE 98 selon le point de vue sous lequel on l'envisage, une représentation déjà analysée qu'une réflexion à l'état sauvage. A vrai dire, il est le lien concret de la représentation à la réflexion. Il n'est pas tant l'instrument de communication des hommes entre eux, que le chemin par lequel, nécessairement, la représentation communique avec la réflexion. C'est pourquoi la Grammaire générale a pris tant d'importance pour la philosophie au cours du XVIIIe siècle: elle était, d'un seul tenant, la forme spontanée de la science, comme une logique incontrôlée de l'esprit 1 et la première décomposition réfléchie de la pensée: une des plus primitives ruptures avec l'immédiat. Elle constituait comme une philosophie inhérente à l'esprit «quelle métaphysique, dit Adam Smith, n'a pas été indispensable pour former le moindre des adjectifs 2». et ce que toute philosophie devait reprendre pour retrouver, à travers tant de choix divers, l'ordre nécessaire et évident de la représentation. Forme initiale de toute réflexion, thème premier de toute critique: tel est le langage. C'est cette chose ambiguë, aussi large que la connaissance, mais toujours intérieure à la représentation, que la Grammaire générale prend pour objet.
1. Condillac, Grammaire ( Oeuvres, t. V, p. 4-5
et 67-73 ). |PAGE 99 représentation et à chaque élément de chaque représentation le signe par lequel ils peuvent être marqués d'une façon univoque ; elle serait capable aussi d'indiquer de quelle manière les éléments se composent dans une représentation et comment ils sont liés les uns aux autres ; possédant les instruments qui permettent d'indiquer toutes les relations éventuelles entre les segments de la représentation, elle sursit par le fait même le pouvoir de parcourir tous les ordres possibles. A la fois Caractéristique et Combinatoire, la Langue universelle ne rétablit pas l'ordre des anciens jours: elle invente des signes, une syntaxe, une grammaire où tout ordre concevable doit trouver son lieu. Quant au Discours universel, il n'est pas non plus le Texte unique qui conserve dans le chiffre de son secret la clef dénouant tout savoir ; il est plutôt la possibilité de définir la marche naturelle et nécessaire de l'esprit depuis les représentations les plus simples jusqu'aux analyses les plus fines ou aux combinaisons les plus complexes: ce discours, c'est le savoir mis dans l'ordre unique que lui prescrit son origine. Il parcourt tout le champ des connaissances, mais d'une manière en quelque sorte souterraine, pour en faire surgir la possibilité à partir de la représentation, pour en montrer la naissance et en mettre à vif le lien naturel, linéaire et universel. Ce dénominateur commun, ce fondement de toutes les connaissances, cette origine manifestée en un discours continu, c'est l'Idéologie, un langage qui redouble sur toute sa longueur le fil spontané de la connaissance: «L'homme par sa nature tend toujours au résultat le plus prochain et le plus pressant. Il pense d'abord à ses besoins, ensuite à ses plaisirs. Il s'occupe d'agriculture, de médecine, de guerre, de politique pratique, puis de poésie et d'arts, avant que de songer à la philosophie ; et lorsqu'il fait retour sur lui-même et qu'il commence à réfléchir, il prescrit des règles à son jugement, c'est la logique, à ses discours, c'est la grammaire, à ses désirs, c'est la morale, Il se croit alors au sommet de la théorie» ; mais il s'aperçoit que toutes ces opérations ont «une source commune», et que «ce centre unique de toutes les vérités est la connaissance de ses facultés intellectuelles 1».
1. Destutt de Tracy. Eléments d'Idéologie, préface, t. I, p. 2. |PAGE 100 langage: celui de donner des signes adéquats à toutes les représentations quelles qu'elles soient, et d'établir entre elles tous les liens possibles. Dans la mesure où le langage peut représenter toutes les représentations, il est de plein droit l'élément de l'universel. Il doit y avoir un langage au moins possible qui recueille entre ses mots la totalité du monde et inversement, le monde, comme totalité du représentable, doit pouvoir devenir, en son ensemble, une Encyclopédie. Et le grand rêve de Charles Bonnet rejoint là ce qu'est le langage dans son lien et son appartenance à la représentation: «Je me plais à envisager la multitude innombrable des Mondes comme autant de livres dont la collection compose l'immense Bibliothèque de l'Univers ou la vraie Encyclopédie universelle. Je conçois que la gradation merveilleuse qui est entre ces différents mondes facilite aux intelligences supérieures à qui il a été donné de les parcourir ou plutôt de les lire, l'acquisition des vérités de tout genre qu'il renferme et met dans leur connaissance cet ordre et cet enchaînement qui en font la principale beauté. Mais ces Encyclopédistes célestes ne possèdent pas tous au même degré l'Encyclopédie de l'Univers ; les uns n'en possèdent que quelques branches ; d'autres en possèdent un plus grand nombre, d'autres en saisissent davantage encore ; mais tous ont l'éternité pour accroître et perfectionner leurs connaissances et développer toutes leurs facultés 1». Sur ce fond d'une Encyclopédie absolue, les humains constituent des formes intermédiaires d'universalité composée et limitée: Encyclopédies alphabétiques qui logent la plus grande quantité possible de connaissances dans l'ordre arbitraire des lettres ; pasigraphies qui permettent de transcrire selon un seul et même système de figures toutes les langues du monde 2, lexiques polyvalents qui établissent les synonymies entre un nombre plus ou moins considérable de langues ; enfin les encyclopédies raisonnées qui prétendent «exposer autant qu'il est possible l'ordre et l'enchaînement des connaissances humaines» en examinant «leur généalogie et leur filiation, les causes qui ont dû les faire naître et les caractères qui les distinguent 3». Quel qu'ait été le caractère partiel de tous ces projets, quelles qu'aient pu être les circonstances empiriques de leur entreprise, le fondement de leur possibilité dans l'épistémè classique, c'est que, si l'être du langage était tout entier ramené à son fonctionnement dans la représentation, 1. Ch. Bonnet, Contemplations de la nature (
Oeuvres complètes, t. IV, p. 136, note ).
celle-ci n'avait en revanche de rapport à
l'universel que par l'intermédiaire du langage. 1. Destutt de Tracy, Eléments d'Idéologie, t. I, p. 24. |PAGE 102 dans leurs mots sans y laisser leur trace, et
comme l'emplacement vide de leur contenu. Les langues, savoir
imparfait, sont la mémoire fidèle de son perfectionnement.
Elles induisent en erreur, mais elles enregistrent ce qu'on a
appris. Dans leur ordre désordonné, elles font naître
de fausses idées ; mais les idées vraies déposent
en elles la marque ineffaçable d'un ordre que le hasard
n'aurait pu à lui seul disposer. Ce que nous laissent les
civilisations et les peuples comme monuments de leur pensée,
ce ne sont pas tellement les textes, que les vocabulaires et les
syntaxes, les sons de leurs langues plutôt que les paroles
qu'ils ont prononcées, moins leurs discours que ce qui
les rendit possibles: la discursivité de leur langage.
«La langue d'un peuple donne son vocabulaire, et son vocabulaire
est une bible assez fidèle de toutes les connaissances
de ce peuple ; sur la seule comparaison du vocabulaire d'une nation
en différents temps, on se formerait une idée de
ses progrès. Chaque science a son nom, chaque notion dans
la science a le sien, tout ce qui est connu dans la nature est
désigné, ainsi que tout ce qu'on invente dans les
arts, et les phénomènes, et les manoeuvres, et les
instruments 1». De là, la possibilité de faire
une histoire de la liberté et de l'esclavage à partir
des langues 2, ou encore une histoire des opinions, des préjugés,
des superstitions, des croyances de tout ordre dont les écrits
témoignent toujours moins bien que les mots eux-mêmes
3. De là aussi le projet de faire une encyclopédie
«des sciences et des arts», qui ne suivra pas l'enchaînement
des connaissances elles-mêmes, mais se logera dans la forme
du langage, à l'intérieur de l'espace ouvert dans
les mots ; c'est là que les temps à venir chercheront
nécessairement ce que nous avons su ou pensé, car
les mots, en leur découpage fruste, sont répartis
sur cette ligne mitoyenne par quoi la science jouxte la perception,
et la réflexion les images. En eux ce qu'on imagine devient
ce qu'on sait, et en revanche, ce qu'on sait devient ce qu'on
se représente tous les jours. Le vieux rapport au texte
par quoi la Renaissance définissait l'érudition
s'est maintenant transformé: il est devenu à l'âge
classique le rapport au pur élément de la langue.
1. Diderot, Article «Encyclopédie»
de l'Encyclopédie, t. V, p. 637. |PAGE 103 de plein droit langage et connaissance, discours bien fait et savoir, langue universelle et analyse de la pensée, histoire des hommes et sciences du langage. Même lorsqu'il était destiné à la publication, le savoir de la Renaissance se disposait selon un espace clos. L' «Académie» était un cercle fermé qui projetait à la surface des configurations sociales la forme essentiellement secrète du savoir. C'est que ce savoir avait pour tâche première de faire parler des sigles muets: il lui fallait en reconnaître les formes, les interpréter et les retranscrire en d'autres traces qui à leur tour devaient être déchiffrées ; de sorte que même la découverte du secret n'échappait pas à cette disposition en chicane qui l'avait rendue à la fois si difficile et si précieuse. A l'âge classique, connaître et parler s'enchevêtrent dans la même trame: il s'agit pour le savoir et pour le langage, de donner à la représentation des signes par lesquels on puisse la dérouler selon un ordre nécessaire et visible. Quand il était énoncé, le savoir du XVIe siècle était un secret mais partagé. Quand il est caché, celui du XVIIe et du XVIIIe siècle est un discours au-dessus duquel on a ménagé un voile. C'est qu'il est de la nature la plus originaire de la science d'entrer dans le système des communications verbales 1, et de celle du langage d'être connaissance dès son premier mot. Parler, éclairer et savoir sont, au sens strict du terme, du même ordre. L'intérêt que l'âge classique porte à la science, la publicité de ses débats, son caractère fortement exotérique, son ouverture au profane, l'astronomie fontenellisée, Newton lu par Voltaire, tout ceci n'est sans doute rien de plus qu'un phénomène sociologique. Il n'a pas provoqué la plus petite altération dans l'histoire de la pensée, pas modifié d'un pouce le devenir du savoir. Il n'explique rien, sauf bien sûr au niveau doxographique où en effet il faut le situer ; mais sa condition de possibilité, elle est là, dans cette appartenance réciproque du savoir et du langage. Le XIXe siècle, plus tard, la dénouera, et il lui arrivera de laisser l'un en face de l'autre un savoir refermé sur lui-même, et un pur langage, devenu, en son être et sa fonction, énigmatique, quelque chose qu'on appelle, depuis cette époque Littérature. Entre les deux se déploieront à l'infini les langages intermédiaires, dérivés ou si l'on veut déchus, du savoir aussi bien que des Oeuvres. 1. On considère ( cf. par exemple Warburton, Essai sur les hiéroglyphes, que le savoir des Anciens et surtout des égyptiens n'a pas été d'abord secret puis public, mais que d'abord bâti en commun, il fut ensuite confisqué masqué et travesti parles prêtres. L'ésotérisme, loin d'être la forme première du savoir, n'en est que la perversion. |PAGE 104 4. Parce qu'il est devenu analyse et ordre, le langage noue avec le temps des rapports jusque-là inédits. Le XVIe siècle admettait que les langues se succédaient dans l'histoire et pouvaient s'y engendrer l'une l'autre. Les plus anciennes étaient les langues mères. De toutes la plus archaïque puisque c'était la langue de l'Eternel quand il s'adressait aux hommes, l'hébreu passait pour avoir donné naissance au syriaque et à l'arabe ; puis venait le grec dont le copte était issu ainsi que l'égyptien ; le latin avait dans sa filiation l'italien, l'espagnol et le français ; enfin du «teutonique», dérivaient l'allemand, l'anglais et le flamand 1. A partir du XVIIe siècle, le rapport du langage au temps s'inverse: celui-ci ne dépose plus les parlers à tour de rôle dans l'histoire du monde ; ce sont les langages qui déroulent les représentations et les mots selon une succession dont eux-mêmes définissent la loi. C'est par cet ordre interne et l'emplacement qu'elle réserve aux mots que chaque langue définit sa spécificité. Et non plus par sa place dans une série historique. Le temps est pour le langage son mode intérieur d'analyse ; ce n'est pas son lieu de naissance. De là le peu d'intérêt que l'âge classique a porté à la filiation chronologique, au point de nier, contre toute «évidence» c'est de la nôtre qu'il s'agit la parenté de l'italien ou du français avec le latin 2. A de telles séries qui existaient au XVIe siècle et réapparaîtront au XIXe, on substitue des typologies. Et ce sont celles de l'ordre. Il y a le groupe des langues qui placent d'abord le sujet dont on parle ; puis l'action qui est entreprise ou subie par lui ; enfin l'agent sur lequel il l'exerce: témoins, le français, l'anglais, l'espagnol. En face, le groupe des langues qui font «précéder tantôt l'action, tantôt l'objet, tantôt la modification ou la circonstance» : le latin par exemple ou l' «esclavon» dans lesquels la fonction du mot n'est pas indiquée par sa place mais sa flexion. Enfin, le troisième groupe est formé par les langues mixtes ( comme le grec ou le teutonique ), «qui tiennent des deux autres ayant un article et des cas 3». Mais il faut bien comprendre que ce n'est pas la présence ou l'absence des flexions qui définit pour chaque langue l'ordre possible ou nécessaire de ses mots. C'est l'ordre comme analyse et alignement successif des représentations qui forme le préalable et prescrit 1. E. Guichard, Harmonie étymologique
( 1606 ). Cf. des classifications de même type dans Scaliger
( Diatribe de Europaeorum linguis ) ou Wilkins, An essay towards
real character ( Londres, 1668 ), p. 3 sq. |PAGE 105 d'utiliser des déclinassions ou des articles.
Les langues qui suivent l'ordre «de l'imagination et de
l'intérêt» ne déterminent pas de place
constante pour les mots: elles doivent les marquer par des flexions
( ce sont les langues «transpositives» ). Si en revanche
elles suivent l'ordre uniforme de la réflexion, il leur
suffit d'indiquer par un article le nombre et le genre des substantifs
; la place dans l'ordonnance analytique a en elle-même une
valeur fonctionnelle: ce sont les langages «analogues 1».
Les langues s'apparentent et se distinguent sur le tableau des
types possibles de succession. Tableau qui est simultané,
mais qui suggère quelles ont été les langues
les plus anciennes: on peut admettre en effet que l'ordre le plus
spontané ( celui des images et des passions ) a dû
précéder le plus réfléchi ( celui
de la logique ) : la datation externe est commandée par
les formes internes de l'analyse et de l'ordre. Le temps est devenu
intérieur au langage.
|PAGE 106 du XVIIe siècle et s'est effacé
dans les dernières années du siècle suivant.
Grammaire générale n'est point grammaire comparée:
les rapprochements entre les langues, elle ne les prend pas pour
objet, elle ne les utilise pas comme méthode. C'est que
sa généralité ne consiste pas à trouver
des lois proprement grammaticales qui seraient communes à
tous les domaines linguistiques, et feraient apparaître,
en une unité idéale et contraignante, la structure
de toute langue possible ; si elle est générale,
c'est dans la mesure où elle entend faire apparaître,
au-dessous des règles de la grammaire, mais au niveau de
leur fondement, la fonction représentative du discours,
que ce soit la fonction verticale qui désigne un
représenté ou celle, horizontale, qui le lie sur
le même mode que la pensée. Puisqu'elle fait apparaître
le langage comme une représentation qui en articule une
autre, elle est de plein droit «générale»
: ce dont elle traite, c'est du dédoublement intérieur
de la représentation. Mais puisque cette articulation peut
se faire de bien des manières différentes, il y
aura, paradoxalement, diverses grammaires générales:
celle du français, de l'anglais, du latin, de l'allemand,
etc 1. La grammaire générale ne vise pas à
définir les lois de toutes les langues, mais à traiter,
à tour de rôle, chaque langue particulière,
comme un mode d'articulation de la pensée sur elle-même.
En toute langue prise isolément la représentation
se donne des «caractères». La grammaire générale
définira le système d'identités et de différences
que supposent et qu'utilisent ces caractères spontanés.
Elle établira la taxinomie de chaque langue. C'est-à-dire
ce qui fonde en chacune d'elle la possibilité de tenir
un discours.
|PAGE 107 manière dont les mots désignent ce qu'ils disent, d'abord dans leur valeur primitive ( théorie de l'origine et de la racine ), puis dans leur capacité permanente de glissement, d'extension, de réorganisation ( théorie de l'espace rhétorique et de la dérivation ).
La proposition est au langage ce que la représentation est à la pensée: sa forme à la fois la plus générale et la plus élémentaire, puisque, dès qu'on la décompose, on ne rencontre plus le discours, mais ses éléments comme autant de matériaux dispersés. Au-dessous de la proposition, on trouve bien des mots, mais ce n'est pas en eux que le langage s'accomplit. Il est vrai qu'à l'origine, l'homme n’a poussé que de simples cris, mais ceux-ci n'ont commencé à être du langage que du jour où ils ont enfermé ne fût-ce qu'à l'intérieur de leur monosyllabe un rapport qui était de l'ordre de la proposition. Le hurlement du primitif qui se débat ne se fait mot véritable que s'il n'est plus l'expression latérale de sa souffrance, et s'il vaut pour un jugement ou une déclaration du type: «j'étouffe 1». Ce qui érige le mot comme mot et le dresse debout au-dessus des cris et des bruits, c'est la proposition cachée en lui. Le sauvage de l'Aveyron, s'il n'est pas parvenu à parler, c'est que les mots sont restés pour lui comme les marques sonores des choses et des impressions qu'elles faisaient en son esprit ; ils n'avaient point reçu valeur de proposition. Il pouvait bien prononcer le mot «lait» devant le bol qu'on lui offrait ; ce n'était là que «l'expression confuse de ce liquide alimentaire, du vase qui le contenait et du désir qui en était l'objet 2» ; jamais le mot n'est devenu signe représentatif de la chose car jamais il n'a voulu dire que le lait était chaud, ou prêt, ou attendu. C'est la proposition en effet qui détache le signe sonore de ses immédiates valeurs d'expression, et l'instaure souverainement dans sa possibilité linguistique. Pour la pensée classique, le langage commence là où il y a, non pas expression, mais discours. Quand on dit «non», on ne traduit pas son refus par un cri ; on resserre en un mot
|PAGE 108 «une proposition tout entière:... je ne sens pas cela, ou je ne crois pas cela 1». «Allons droit à la proposition,
objet essentiel de la grammaire 2». Là, toutes les
fonctions du langage sont reconduites aux trois seuls éléments
qui sont indispensables pour former une proposition: le sujet,
l'attribut et leur lien. Encore le sujet et l'attribut sont-ils
de même nature puisque la proposition affirme que l'un est
identique ou appartient à l'autre: il leur est donc possible
sous certaines conditions d'échanger leurs fonctions. La
seule différence, mais elle est décisive, c'est
celle que manifeste l'irréductibilité du verbe:
«dans toute proposition», dit Hobbes 3, «il
y a trois choses à considérer: savoir les deux noms,
sujet et prédicat et le lien ou la copule. Les deux noms
excitent dans l'esprit l'idée d'une seule et même
chose, mais la copule fait naître l'idée de la cause
par laquelle ces noms ont été imposés à
cette choses». Le verbe est la condition indispensable à
tout discours: et là où il n'existe pas, au moins
de façon virtuelle, il n'est pas possible de dire qu'il
y a du langage. Les propositions nominales recèlent toutes
la présence invisible d'un verbe, et Adam Smith 4 pense
que, sous sa forme primitive, le langage n'était composé
que de verbes impersonnels ( du type: «il pleut»,
ou «il tonne» ), et qu'à partir de ce noyau
verbal toutes les autres parties du discours se sont détachées,
comme autant de précisions dérivées et secondes.
Le seuil du langage, il est là où le verbe surgit.
Il faut donc traiter ce verbe comme un être mixte, à
la fois mot parmi les mots, pris dans les mêmes règles,
obéissant comme eux aux lois de régime et de concordance
; et puis en retrait d'eux tous, dans une région qui n'est
pas celle du parlé, mais celle d'où on parle. Il
est au bord du discours, à la couture de ce qui est dit
et de ce qui se dit, là exactement où les signes
sont en train de devenir langage. |PAGE 109 Ne pas attacher d'importance, comme le faisait
Buxtorf, aux différentes personnes du verbe, car certains
pronoms eux aussi ont la propriété de les désigner.
Mais faire venir tout de suite en pleine lumière ce qui
le constitue: le verbe affirme, c'est-à-dire qu'il indique
«que le discours où ce mot est employé est
le discours d'un homme qui ne conçoit pas seulement les
noms, mais qui les juge 1». Il y a proposition et
discours lorsqu'on affirme entre deux choses un lien d'attribution,
lorsqu'on dit que ceci est cela 2. L'espèce entière
du verbe se ramène au seul qui signifie: être. Tous
les autres se servent secrètement de cette fonction unique,
mais ils l'ont recouverte de déterminations qui la cachent:
on y a ajouté des attributs, et au lieu de dire «je
suis chantant» on dit «je chante» ; on y a ajouté
des indications de temps, et au lieu de dire: autrefois, je suis
chantant, on a dit: je chantais ; enfin certaines langues ont
intégré aux verbes le sujet lui-même, et c'est
ainsi que les Latins ne disent pas: ego vivit, mais vivo. Tout
ceci n'est que dépôt et sédimentation autour
et au-dessus d'une fonction verbale absolument mince mais essentielle,
«il n'y a que le verbe être... qui soit demeuré
dans cette simplicité 3». L'essence entière
du langage se recueille en ce mot singulier. Sans lui, tout serait
demeuré silencieux, et les hommes, comme certains animaux,
auraient bien pu faire usage de leur voix, aucun de ces cris lancés
dans la forêt n'aurait jamais noué la grande chaîne
du langage. 1. Logique de Port-Royal, p, 106-107. |PAGE 110 ou non à ce qu'ils désignent, mais
ne sont jamais vrais ou faux. Le langage est, de fond en comble,
discours, par ce singulier pouvoir d'un mot qui enjambe le système
des signes vers l'être de ce qui est signifié. 1. Cf. Logique de Port-Royal, p. 107 et Abbé
Girard, Les Vrais Principes de la langue française, p.
56. |PAGE 111 du langage, le fait qu'il ait son lieu dans la
pensée, et que le seul mot qui puisse franchir la limite
des signes et les fonder en vérité, n'atteigne jamais
que la représentation elle-même. Si bien que la fonction
du verbe se trouve identifiée avec le mode d'existence
du langage, qu'elle parcourt en toute sa longueur: parler, c'est
tout à la fois représenter par des signes, et donner
à des signes une forme synthétique commandée
par le verbe. Comme le dit Destutt, le verbe, c'est l'attribution:
le support et la forme de tous les attributs: «le verbe
être se trouve dans toutes les propositions, parce qu'on
ne peut pas dire qu'une chose est de telle manière sans
dire pour autant qu'elle est... Mais ce mot est qui est dans toutes
les propositions y fait toujours partie de l'attribut, il en est
toujours le début et la base, il est l'attribut général
et commun 1».
|PAGE 112 autour de ce «judicateur», comme
la chose à juger le judicande, et la chose jugée
le judicat 1. Comment ce pur dessin de la proposition peut-il
se transformer en phrases distinctes? Comment le discours peut-il
énoncer tout le contenu d'une représentation ? 1. U. Domergue, Grammaire générale
analytique, p. 11. |PAGE 113 articulation verticale liée à
la première, car elles sont indispensables l'une à
l'antre ; cette seconde articulation distingue les choses qui
subsistent par elles-mêmes et celles modifications,
traits, accidents, ou caractères qu'on ne peut jamais
rencontrer à l'état indépendant: en profondeur,
les substances ; à la superficie, les qualités ;
cette coupure cette métaphysique, comme disait Adam
Smith 1 elle est manifestée dans le discours par
la présence d'adjectifs qui désignent dans la représentation
tout ce qui ne peut pas subsister par soi. L'articulation première
du langage ( si on met à part le verbe être qui est
condition autant que partie du discours ) se fait donc selon deux
axes orthogonaux: l'un qui va de l'individu singulier au général
; l'autre qui va de la substance à la qualité. A
leur croisement réside le nom commun ; à une extrémité
le nom propre, à l'autre l'adjectif. 1. A. Smith, loc. cit., p. 410. |PAGE 114 le discours, encore même qu'ils signifient
des accidents. Et au contraire, on a appelé adjectifs ceux
qui signifient des substances, lorsque, en leur manière
de signifier ils doivent être joints à d'autres noms
dans le discours 1». Les éléments de la proposition
ont entre eux des rapports identiques à ceux de la représentation
; mais cette identité n'est pas assurée point par
point de sorte que toute substance serait désignée
par un substantif et tout accident par un adjectif. Il s'agit
d'une identité globale et de nature: la proposition est
une représentation ; elle s'articule sur les mêmes
modes qu'elle ; mais il lui appartient de pouvoir articuler d'une
façon ou d'une autre la représentation qu'elle transforme
en discours. Elle est en elle-même, une représentation
qui en articule une autre, avec une possibilité de décalage
qui constitue à la fois la liberté du discours et
la différence des langues. 1. Logique de Port-Royal, p. 59-60. |PAGE 115 sont des «significatifs absolus»,
ils n'ont eux, de signification que sur un mode relatif 1. Sans
doute s'adressent-ils à la représentation ; ils
n'existent que dans la mesure où celle-ci, en s'analysant,
laisse voir le réseau intérieur de ces relations
; mais eux-mêmes n'ont de valeur que par l'ensemble grammatical
dont ils font partie. Ils établissent dans le langage une
articulation nouvelle et de nature mixte, à la fois représentative
et grammaticale, sans qu'aucun de ces deux ordres puisse se rabattre
exactement sur l'autre.
|PAGE 116 ainsi les plus rudimentaires des machines supposent
des principes de mouvement qui diffèrent pour chacun de
leurs organes. Mais lorsqu'elles se perfectionnent, elles soumettent
à un seul et même principe tous leurs organes, qui
n'en sont plus alors que les intermédiaires les moyens
de transformation, les points d'application ; du même, en
se perfectionnant, les langues font passer le sens d'une proposition
par des organes grammaticaux qui n'ont pas en eux-mêmes
de valeur représentative, mais ont pour rôle de la
préciser, d'en relier les éléments, d'en
indiquer les déterminations actuelles. En une phrase, et
d'un seul tenant, on peut marquer des rapports de temps, de conséquence,
de possession, de localisation, qui entrent bien dans la série
sujet-verbe-attribut, mais ne peuvent être cernés
par une distinction aussi vaste. De là l'importance prise
depuis Bauzée 1 par les théories du complément,
de la subordination, De là aussi le rôle croissant
de la syntaxe ; à l'époque de Port-Royal, celle-ci
était identifiée avec la construction et l'ordre
des mots, donc avec le déroulement intérieur de
la proposition 2; avec Sicard elle est devenue indépendante:
c'est elle «qui commande à chaque mot sa forme propre
3». Et ainsi l'autonomie du grammatical s'esquisse, telle
qu'elle sera définie, tout à fait à la fin
du siècle, par Sylvestre de Saci, lorsque, le premier avec
Sicard, il distingue l'analyse logique de la proposition, et celle,
grammaticale, de la phrase 4.
|PAGE 117 se développer une réflexion, qui, pour nous et la science du langage que nous avons bâtie depuis le XIXe siècle, est dépourvue de valeur, mais qui permettait alors de maintenir toute l'analyse des signes verbaux à l'intérieur du discours. Et qui par ce recouvrement exact faisait partie des figures positives du savoir. On recherchait l'obscure fonction nominale qu'on pensait investie et cachée dans ces mots, dans ces syllabes, dans ces flexions, dans ces lettres que l'analyse trop lâche de la proposition laissait passer à travers sa grille. C'est qu'après tout, comme le remarquaient les auteurs de Port-Royal, toutes les particules de liaison ont bien un certain contenu puisqu'elles représentent la manière dont les objets sont liés et celle dont ils s'enchaînent dans nos représentations 1. Ne peut-on pas supposer qu'ils ont été des noms comme tous les autres? Mais au lieu de se substituer aux objets, ils auraient pris la placé des gestes par quoi les hommes les indiquaient ou simulaient leurs liens et leur succession 2. Ce sont ces mots qui ou bien ont perdu peu à peu leur sens propre ( celui-ci, en effet, n'était pas toujours visible, puisqu'il était lié aux gestes, au corps et à la situation du locuteur ) ou bien se sont incorporés aux autres mots en qui ils trouvaient un support stable, et à qui ils fournissaient en retour tout un système de modifications 3. Si bien que tous les mots, quels qu'ils soient, sont des noms endormis: les verbes ont joint des noms adjectifs au verbe être ; les conjonctions et les prépositions sont les noms de gestes désormais immobiles ; les déclinaisons et les conjugaisons ne sont rien de plus que des noms absorbés. Les mots, maintenant, peuvent s'ouvrir et libérer le vol de tous les noms qui s'étaient déposés en eux. Comme le disait Le Bel à titre de principe fondamental de l'analyse, «il n'y a pas d'assemblage dont les parties n'aient existé séparément avant d'être assemblées 4», ce qui lui permettait de réduire tous les mots à des éléments syllabiques où réapparaissaient enfin les vieux noms oubliés, les seuls vocables qui eurent la possibilité d'exister à côté du verbe être: Romulus, par exemple 5, vient de Roma et moliri ( bâtir ) ; et Roma vient de Ro qui désignait la force ( Robur ) et de Ma qui indiquait la grandeur ( magnus ). De la même façon Thiébault découvre dans «abandonner» trois significations latentes: a qui «présente l'idée de la tendance ou de la destination d'une chose vers quelque autre chose» ; ban 1. Logique de Port-Royal, p. 59. |PAGE 118 qui «donne l'idée de la totalité
du corps social», et de qui indique «l'acte par lequel
on se dessaisit d'une chose 1». Dans toute son épaisseur, et jusqu'aux sons les plus archaïques qui pour la première fois l'ont arraché au cri, le langage conserve sa fonction représentative ; en chacune de ses articulations du fond du temps, il a toujours nommé. Il n'est en lui-même qu'un immense bruissement de dénominations qui se couvrent, se resserrent, se cachent, se maintiennent cependant pour permettre d'analyser ou de composer les représentations les plus complexes. A l'intérieur des phrases, là même où la signification paraît prendre un appui muet sur des syllabes insignifiantes, y a toujours une nomination en sommeil, une forme qui tient enclos entre ses parois sonores le reflet d'une représentation invisible et pourtant ineffaçable. Pour le philologie du XIXe siècle, de pareilles 1. p. Thiébault, Grammaire philosophique ( Paris, 1802 ), p. 172-173. 2. Court de Gébelin, Histoire naturelle
de la parole ( ed. 1816 ), p. 98-104. |PAGE 119 analyses sont restées, au sens strict du terme, «lettre morte». Mais non point pour toute une expérience du langage d'abord ésotérique et mystique à l'époque de Saint-Marc, de Reveroni, de Fabre d'Olivet, d'Oegger, puis littéraire lorsque l'énigme du mot resurgit en son être massif, avec Mallarmé, Roussel, Leiris ou Ponge. L'idée qu'en détruisant les mots, ce ne sont ni des bruits ni de purs éléments arbitraires qu'on retrouve, mais d'autres mots qui, à leur tour pulvérisés, en libèrent d'autres, cette idée est à la fois le négatif de toute la science moderne des langues, et le mythe dans lequel mous transcrivons les plus obscurs pouvoirs du langage, et les plus réels. C'est sans doute parce qu'il est arbitraire et qu'on peut définir à quelle condition il est signifiant, que le langage peut devenir objet de science. Mais c'est parce qu'il n'a pas cessé de parler en deçà de lui-même, parce que des valeurs inépuisables le pénètrent aussi loin qu'on peut l'atteindre, que nous pouvons parler en lui dans ce murmure à l'infini où se noue la littérature. Mais à l'époque classique, le rapport n'était point le même ; les deux figures se recouvraient exactement: pour que le langage soit compris tout entier dans la forme générale de la proposition, il fallait que chaque mot en la moindre de ses parcelles soit une nomination méticuleuse.
|PAGE 120 signe en général avec son pouvoir
d'analyser la représentation. Remettre an jour l'origine
du langage, c'est retrouver le moment primitif où il était
pure désignation. Et par là on doit à la
fois expliquer son arbitraire ( puisque ce qui désigne
peut être aussi différent de ce que montre qu'un
geste de l'objet vers quoi il tend ), et son rapport profond avec
ce qu'il nomme ( puisque telle syllabe ou tel mot ont toujours
été choisis pour désigner telle chose ).
A la première exigence répond l'analyse du langage
d'action, à la seconde l'étude des racines. Mais
elles ne s'opposent pas comme dans le Cratyle l'explication par
la «nature», et celle par la «loi» ; elles
sont au contraire absolument indispensables l'une à l'autre,
puisque la première rend compte de la substitution du signe
au désigné et que la seconde justifie le pouvoir
permanent de désignation de ce signe. 1. Condillac, Grammaire, p. 8. |PAGE 121 Pour marquer sa différence ineffaçable
avec le cri et fonder ce qui constitue son artifice. Tant qu'elle
est le simple prolongement du corps, l'action n'a aucun pouvoir
pour parler: elle n'est pas langage. Elle le devient, mais au
terme d'opérations définies et complexes: notation
d'une analogie de rapports ( le cri de l'autre est à ce
qu'il éprouve l'inconnue ce que le mien est
à mon appétit ou à ma frayeur ) ; inversion
du temps et usage volontaire du signe avant la représentation
qu’il désigne ( avant d'éprouver une sensation
de faim assez forte pour me faire crier, je pousse le cri qui
lui est associé ) ; enfin dessein de faire naître
chez l'autre la représentation correspondant au cri ou
au geste ( mais avec ceci de particulier qu'en poussant un cri,
je ne fais pas naître et n'entends pas faire naître
la sensation de la faim, mais la représentation du rapport
entre ce signe et mon propre désir de manger ). Le langage
n'est possible que sur fond de cet enchevêtrement. Il ne
repose pas sur un mouvement naturel de compréhension ou
d'expression, mais sur les rapports réversibles et analysables
des signes et des représentations. Il n'y a pas langage
lorsque la représentation s'extériorise mais lorsque,
d'une façon concertée, elle détache de soi
un signe et se fait représenter par lui. Ce n'est donc
pas à titre de sujet parlant, ni de l'intérieur
d'un langage déjà fait, que l'homme découvre
tout autour de lui des signes qui seraient comme autant de paroles
muettes à déchiffrer et à rendre audibles
de nouveau ; c'est parce que la représentation se donne
des signes, que des mots peuvent naître et avec eux tout
un langage qui n'est que l'organisation ultérieure de signes
sonores. Malgré son nom, le «langage d'action»
fait surgir l'irréductible réseau de signes qui
sépare le langage de l'action. 1. Condillac, Grammaire, p. 10. |PAGE 122 de l'inégalité 1, Rousseau faisait
valoir qu'aucune langue ne peut reposer sur un accord entre les
hommes, puisque celui-ci suppose déjà un langage
établi, reconnu et pratiqué ; il faut donc l'imaginer
reçu et non bâti par les hommes. En fait le langage
d'action confirme cette nécessité et rend inutile
cette hypothèse. L'homme reçoit de la nature de
quoi faire des signes, et ces signes lui servent d'abord à
s'entendre avec les autres hommes pour choisir ceux qui vont être
retenus, les valeurs qu'on leur reconnaîtra, les règles
de leur usage ; et ils servent ensuite à former de nouveaux
signes sur le modèle des premiers. La première forme
d'accord consiste à choisir les signes sonores ( plus faciles
à reconnaître de loin et seuls utilisables la nuit
), la seconde à composer, pour désigner des représentations
non encore marquées, des sons proches de ceux qui indiquent
des représentations voisines. Ainsi se constitue le langage
proprement dit, par une série d'analogies qui prolongent
latéralement le langage d'action ou du moins sa partie
sonore: il lui ressemble et «c'est cette ressemblance qui
en facilitera l'intelligence. On la nomme analogie... Vous voyez
que l'analogie qui nous fait la loi ne nous permet pas de choisir
les signes au hasard ou arbitrairement 2». 1. Rousseau, Discours sur l'origine de l'inégalité
( cf. Condillac, Grammaire, p. 27, n. l ). |PAGE 123 très exactement se loger en elle. Les
racines, ce sont des mots rudimentaires qu'on trouve, identiques,
dans un grand nombre de langues dans toutes peut-être
; elles ont été imposées par la nature comme
cris involontaires et utilisées spontanément par
le langage d'action. C'est là que les hommes sont allés
les chercher pour les faire figurer dans leurs langues conventionnelles.
Et si, tous les peuples, dans tous les climats, ont choisi, parmi
le matériau du langage d'action, ces sonorités élémentaires,
c'est qu'ils y découvraient mais d'une manière seconda
et réfléchie, une ressemblance avec l'objet qu'ils
désignaient, ou la possibilité de l'appliquer à
un objet analogue. La ressemblance de la racine à ce qu'elle
nomme ne prend sa valeur de signe verbal que par la convention
qui a uni les hommes et réglé en une langue leur
langage d'action. C'est ainsi que, da l'intérieur de la
représentation, les signes rejoignent la nature même
de ce qu'ils désignent, et que s'impose, de façon
identique, à toutes les langues, le trésor primitif
des vocables. 1. De Brosses, Traité de la formation
mécanique des langues ( Paris, 1765 ), p. 9. |PAGE 124 si l'on songe qu'elles sont ( à cause
de ces rapports de ressemblance qu'elles instituent ) communes
à la plupart des langues: de Brosses pense que, pour tous
les dialectes d'Europa et d'Orient, elles ne remplissant pas à
elles toutes «une page de papier de lettres». Mais
c'est à partir d'elles que chaque langue en sa particularité
vient à se former: «leur développement est
prodigieux. Telle une graine d'orme produit un grand arbre qui
poussant de nouveaux jets de chaque racine produit à la
longue une véritable forêt 1».
|PAGE 125 et de réflexion ; c'est un espace d'analyse
sur lequel le temps et le savoir des hommes déroulent leur
parcours. Et que le langage ne soit pas devenu ou redevenu
, par la théorie des racines, un être historique,
on en trouverait bien aisément la preuve dans la manière
dont, au XVIIIe siècle, on a recherché les étymologies.
On ne prenait pas comme fil directeur l'étude des transformations
matérielles du mot, mais la constance des significations.
VI. LA Dérivation Comment se fait-il que les mots qui, en leur essence première sont noms et désignations et qui s'articulent comme s'analyse 1. Cf. surtout Turgot, article «Etymologie»
de l'Encyclopédie. |PAGE 126 la représentation elle-même, puissent
s'éloigner irrésistiblement de leur signification
d'origine, acquérir un sens voisin, ou plus large, ou plus
limité ? Changer non seulement de forme, mais d'extension
? Acquérir de nouvelles sonorités, et aussi de nouveaux
contenus, si bien qu'à partir d'un équipement probablement
identique de racines, les diverses langues ont formé des
sonorités différentes, et en outre des mots dont
le sens ne se recouvre pas ? 1. De Brosses, Traité de la formation
mécanique des langues, T. I, p. 66-67. |PAGE 127 Egyptiens, la plus grossière, qui utilise
«la principale circonstance d'un sujet pour tenir lieu de
tout» ( un arc pour une bataille, une échelle pour
le siège des cités ) ; puis les hiéroglyphes
«tropiques» un peu plus perfectionnés qui utilisent
une circonstance remarquable ( puisque Dieu est tout-puissant,
il sait tout et il peut surveiller les hommes: on le représentera
par un oeil ) ; enfin l'écriture symbolique qui se sert
de ressemblances plus ou moins cachées ( le soleil qui
se lève est figuré par la tête d'un crocodile
dont les yeux ronds affleurent juste à la surface de l'eau
) 1. On reconnaît là les trois grandes figures de
la rhétorique: synecdoque, métonymie, catachrèse.
Et c'est en suivant la nervure qu'elles prescrivent que ces langages
doublés d'une écriture symbolique vont pouvoir évoluer.
Ils se chargent peu à peu de pouvoirs poétiques
; les premières nominations deviennent le point de départ
de longues métaphores: celles-ci se compliquent progressivement
et sont bientôt si loin de leur point d'origine qu'il devient
difficile de le retrouver. Ainsi naissent les superstitions qui
laissent croire que le soleil est un crocodile ou Dieu un grand
oeil qui surveille le monde ; ainsi naissent également
les savoirs ésotériques chez ceux ( les prêtres
) qui se transmettent de génération en génération
des métaphores ; ainsi naissent les allégories du
discours ( si fréquentes dans les littératures les
plus archaïques ), et aussi cette illusion que le savoir
consiste à connaître les ressemblances. 1. Warburton, Essais sur les hiéroglyphes des Egyptiens, p. 9-23. |PAGE 128 «ils sentent que tout changement dans les
moeurs en apporte dans la langue et que tout changement dans la
langue confond et anéantit toute leur science 1».
Quand un peuple ne possède qu'une écriture figurée,
sa politique doit exclure l'histoire, ou du moins toute histoire
qui ne serait pas pure et simple conservation. C'est là,
dans ce rapport de l'espace au langage, que se situe, selon Volney
2, l'essentielle différence entre l'Orient et l'Occident.
Comme si la disposition spatiale du langage prescrivait la loi
du temps ; comme si leur langue ne venait pas aux hommes à
travers l'histoire, mais qu'inversement ils n'accédaient
à l'histoire qu'à travers le système de leurs
signes. C'est dans ce noeud de la représentation, des mots,
et de l'espace ( les mots représentant l'espace de la représentation,
et se représentant à leur tour dans le temps ) que
se forme, silencieusement, le destin des peuples. 1. Destutt de Tracy, Eléments d'Idéologie,
t. II, p. 264-300. |PAGE 129 à apprendre los lettres. Et c'est ainsi
qu'à l'intérieur du langage, très exactement
en cette pliure des mots où l'analyse et l'espace se rejoignent,
naît la possibilité première mais indéfinie
du progrès. En sa racine, le progrès, tel qu'il
est défini au XVIIIe siècle, n'est pas un mouvement
intérieur à l'histoire, il est le résultat
d'un rapport fondamental de l'espace et du langage: «Les
signes arbitraires du langage et de l'écriture, donnent
aux hommes le moyen de s'assurer la possession de leurs idées
et de les communiquer aux autres ainsi qu'un héritage toujours
augmenté des découvertes de chaque siècle
; et le genre humain considéré depuis son origine
paraît aux yeux d'un philosophe un tout immense qui lui-même
a, comme chaque individu, son enfance et ses progrès 1.»
Le langage donne à la perpétuelle rupture du temps
la continuité de l'espace, et c'est dans la mesure où
il analyse, articule et découpe la représentation,
qu'il a le pouvoir de lier à travers le temps la connaissance
des choses. Avec le langage, la monotonie confuse de l'espace
se fragmente, tandis que s'unifie la diversité des successions.
1. Turgot, Tableau des progrès successifs
de l'esprit humain, 1750 ( Oeuvres, éd. Schelle, p. 215
). |PAGE 130 la rhétorique connaît bien: synecdoque,
métonymie et catachrèse ( ou métaphore si
l'analogie est moins immédiatement sensible ). C'est qu'elles
ne sont point l'effet d'un raffinement de style ; elles trahissent,
au contraire, la mobilité propre à tout langage
dès qu'il est spontané: «il se fait plus de
figures un jour de marché à la Halle qu'il ne s'en
fait en plusieurs jours d'assemblées académiques
1». Il est bien probable que cette mobilité était
même beaucoup plus grande à l'origine que maintenant:
de nos jours, l'analyse est si fine, le quadrillage si serré,
les rapports de coordination et de subordination si bien établis,
que les mots n'ont guère l'occasion de bouger de leur place.
Mais aux commencements de l'humanité, quand les mots étaient
rares, que les représentations étaient encore confuses
et mal analysées, que les passions les modifiaient ou les
fondaient ensemble, les mots avaient un grand pouvoir de déplacement.
On peut même dire que les mots ont été figurés
avant d'être propres: c'est-à-dire qu'ils avaient
à peine leur statut de noms singuliers qu'ils s'étaient
déjà répandus sur les représentations
par la force d'une rhétorique spontanée. Comme le
dit Rousseau, on a sans doute parlé de géants avant
de désigner des hommes 2. On a d'abord désigné
les bateaux par leurs voiles, et l'âme, la «Psyché»,
reçut primitivement la figure d'un papillon 3. |PAGE 131 la représentation offre au regard de l'esprit.
Si bien que le langage ne fait que mettre dans un ordre linéaire
les dispersions représentées. La proposition déroule
et fait entendre la figure que la rhétorique rend sensible
au regard. Sans cet espace tropologique, le langage ne serait
pas formé de tous ces noms communs qui permettent d'établir
un rapport d'attribution. Et sans cette analyse des mots, les
figures seraient restées muettes, instantanées et,
aperçues dans l'incandescence de l'instant, elles seraient
tombées aussitôt dans une nuit où il n'y a
même pas de temps.
|PAGE 132 il existe comme des rapports diagonaux. D'abord
entre articulation et dérivation: s'il peut y avoir un
langage articulé, avec des mots qui se juxtaposent, oui
s'emboîtent, ou s'ordonnent les uns aux autres, c'est dans
la mesure où, à partir de leur valeur d'origine
et de l'acte simple de désignation qui les a fondés,
les mots n'ont cessé de dériver, acquérant
une extension variable ; de là un axe qui traverse tout
le quadrilatère du langage ; c'est le long de cette ligne
que se fixe l'état d'une langue: ses capacités d'articulation
sont prescrites par le point de dérivation auquel elle
est parvenue ; là se définissent à la fois
sa posture historique et son pouvoir de discrimination. L'autre
diagonale va de la proposition à l'origine, c'est-à-dire
de l'affirmation enveloppée en tout acte de juger à
la désignation impliquée par tout l'acte de nommer
; c'est le long de cet axe que s'établit le rapport des
mots à ce qu'ils représentent: il apparaît
là que les mots ne disent jamais que l'être de la
représentation, mais qu'ils nomment toujours quelque chose
de représenté. La première diagonale marque
le progrès du langage dans son pouvoir de spécification
; la seconde, l'enroulement indéfini du langage et de la
représentation le dédoublement qui fait que
le signe verbal représente toujours une représentation.
Sur cette dernière ligne, le mot fonctionna comme substitut
( avec son pouvoir de représenter ) ; sur la première,
comme élément ( avec son pouvoir de composer et
da décomposer ). |PAGE 133 ou à des combinaisons illégitimes.
Ce qui serait sans inconvénient ( comme de prêter
un nom aux monstres de la fable ) si le mot ne se donnait comme
représentation d'une représentation: si bien qu'on
ne peut penser un mot aussi abstrait, général
et vide qu'il soit sans affirmer la possibilité de
ce qu'il représente. C'est pourquoi, au milieu du quadrilatère
du langage, le nom apparaît à la fois comme le point
vers lequel convergent toutes les structures de la langue ( il
est sa figure la plus intime, la mieux protégée,
le pur résultat intérieur de toutes ses conventions,
de toutes ses règles, de toute son histoire ), et comme
le point à partir duquel tout le langage peut entrer dans
un rapport à la vérité d'où il sera
jugé. |PAGE 134 Et peut-être toute la littérature
classique se loge-t-elle en cet espace, dans ce mouvement pour
atteindre un nom toujours redoutable parce qu'il tue, en l'épuisant,
la possibilité de parler. C'est ce mouvement qui a emporté
l'expérience du langage depuis l'aveu si retenu de la Princesse
de Clèves jusqu'à l'immédiate violence de
Juliette. Ici, la nomination se donne enfin dans sa nudité
la plus simple, et les figures de la rhétorique, qui jusqu'alors
la tenaient en suspens, basculent et deviennent les figures indéfinies
du désir que les mêmes noms toujours répétés
s'épuisent à parcourir sans qu'il leur soit jamais
donné d'en atteindre la limite. |PAGE 135 ( proposition, articulation, désignation
et dérivation ) définissent la bordure de ce qui
fut alors l'expérience du langage. En les analysant pas
à pas, il ne s'agissait point de faire une histoire des
conceptions grammaticales du XVIIe et du XVIIIe siècle,
ni d'établir le profil général de ce que
les hommes avaient pu penser à propos du langage. Il s'agissait
de déterminer à quelles conditions le langage pouvait
devenir objet d'un savoir et entre quelles limites se déployait
ce domaine épistémologique. Non pas calculer le
dénominateur commun des opinions, mais définir à
partir de quoi il était possible qu'il eût des opinions
telles ou telles sur le langage. C'est pourquoi ce
rectangle dessine une périphérie plus qu'une figure
intérieure, et il montre comment le langage s'enchevêtre
avec ce qui lui est extérieur et indispensable. On a vu
qu'il n'y avait langage que par la vertu de la proposition: sans
la présence, au moins implicite, du verbe être et
du rapport d'attribution qu'il autorise, ce n'est pas à
du langage qu'on aurait affaire, mais à des signes comme
les autres. La forme propositionnelle pose comme condition du
langage l'affirmation d'un rapport d'identité ou de différence:
on ne parle que dans la mesure où ce rapport est possible.
Mais les trois autres segments théoriques enveloppent une
tout autre exigence: pour qu'il y ait dérivation des mots
à partir de leur origine, pour qu'il y ait déjà
appartenance originaire d'une racine à sa signification,
pour qu'il y ait enfin un découpage articulé des
représentations, il faut qu'il y ait, dès l'expérience
la plus immédiate, une rumeur analogique des choses, des
ressemblances qui se donnent d'entrée de jeu. Si tout était
absolue diversité, la pensée serait vouée
à la singularité, et comme la statue de Condillac
avant qu'elle ait commencé à se souvenir et à
comparer, elle serait vouée à la dispersion absolue
et à l'absolue monotonie. Il n'y aurait ni mémoire
ni imagination possible, ni réflexion, par conséquent.
Et il serait impossible de comparer les choses entre elles, d'en
définir les traits identiques, et de fonder un nom commun.
Il n'y aurait pas de langage. Si le langage existe, c'est qu'au-dessous
des identités et des différences, il y a le fond
des continuités, des ressemblances, des répétitions,
des entrecroisements naturels. La ressemblance, qui est exclue
du savoir depuis le début du XVIIe siècle, constitue
toujours le bord extérieur du langage: l'anneau qui entoure
le domaine de ce qu'on peut analyser, mettre en ordre et connaître.
C'est la murmura que le discours dissipe, mais sans lequel il
ne pourrait parler. |PAGE 136 dans le rapport propositionnel. C'est-à-dire
dans un système d'identités et de différences,
tel qu'il est fondé par le verbe être et manifesté
par le réseau des noms. La tâche fondamentale du
«discours» classique, c'est d'attribuer un nom aux
choses, et en ce nom de nommer leur être. Pendant deux siècles,
le discours occidental fut le lieu de l'ontologie. Quand il nommait
l'être de toute représentation en général,
il était philosophie: théorie de la connaissance
et analyse des idées. Quand il attribuait à chaque
chose représentée le nom qui convenait et que, sur
tout le champ de la représentation, il disposait le réseau
d'une langue bien faite, il était science nomenclature
et taxinomie. |
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