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CHAPITRE V

CLASSER


I. CE QUE DISENT LES HISTORIENS


Les histoires des idées ou des sciences ­ elles ne sont désignées ici que sous leur profil moyen ­ font crédit au XVIIe siècle, et au XVIIIe surtout, d’une curiosité nouvelle: celle qui leur fit, sinon découvrir, du moins donner une ampleur et une précision jusque-là insoupçonnées aux sciences de la vie. A ce phénomène, on prête traditionnellement un certain nombre de causes et plusieurs manifestations essentielles.
Du côté des origines ou des motifs, on place les privilèges nouveaux de l’observation: les pouvoirs qui lui seraient attribués depuis Bacon, et les perfectionnements techniques que lui aurait apportés l’invention du microscope. On y range également le prestige alors récent des sciences physiques, qui fournissaient un modèle de rationalité ; puisqu’on avait pu, par l’expérimentation et la théorie, analyser les lois du mouvement ou celles de la réflexion du rayon lumineux, n’était-il pas normal de chercher, par des expériences, des observations ou des calculs, les lois qui pourraient organiser le domaine plus complexe, mais voisin, des êtres vivants? Le mécanisme cartésien, qui fut par la suite un obstacle, aurait été d’abord comme l’instrument d’un transfert, et il aurait conduit, un peu malgré lui, de la rationalité mécanique à la découverte de cette autre rationalité qui est celle du vivant. Du côté des causes encore, les historiens des idées mettent, un peu pêle-mêle, des attentions diverses: intérêt économique pour l’agriculture ; la Physiocratie en fut un témoignage, mais aussi les premiers efforts d’une agronomie ; à mi-chemin de l’économie et de la théorie, curiosité pour les plantes et les animaux exotiques, qu’on essaie d’acclimater, et dont les grands voyages d’enquête ou d’exploration

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­ celui de Tournefort au Moyen-Orient, celui d’Adanson au Sénégal ­ rapportent descriptions, gravures et spécimens ; et puis surtout la valorisation éthique de la nature, avec tout ce mouvement, ambigu en son principe, par lequel on «investit» ­ qu’on soit aristocrate ou bourgeois ­ argent et sentiment dans une terre que longtemps les époques précédentes avaient délaissée. Au coeur du XVIIIe siècle, Rousseau herborise.
Au registre des manifestations, les historiens marquent ensuite les formes variées qu’ont prises ces sciences nouvelles de la vie, et l’«esprit», comme on dit, qui les a dirigées. Elles auraient été mécanistes d’abord, sous l’influence de Descartes, et jusqu’à la fin du XVIIe siècle ; les premiers efforts d’une chimie à peine esquissée les auraient alors marquées, mais tout au long du XVIIIe siècle, les thèmes vitalistes auraient pris ou repris leur privilège pour se formuler enfin dans une doctrine unitaire ­ ce «vitalisme» que sous des formes un peu différentes Bordeu et Barthez professent à Montpellier, Blumenbach en Allemagne, Diderot puis Bichat à Paris. Sous ces différents régimes théoriques, des questions, presque toujours les mêmes, auraient été posées, recevant chaque fois des solutions différentes: possibilité de classer les vivants, ­ les uns, comme Linné, tenant que toute la nature peut entrer dans une taxinomie ; les autres, comme Buffon, qu’elle est trop diverse et trop riche pour s’ajuster à un cadre aussi rigide ; processus de la génération, avec ceux, plus mécanistes, qui sont partisans de la préformation, et les autres qui croient à un développement spécifique des germes ; analyse des fonctionnements ( la circulation après Harvey, la sensation, la motricité et, vers la fin du siècle, la respiration).
A travers ces problèmes et les discussions qu’ils font naître, c’est un jeu pour les historiens de reconstituer les grands débats dont il est dit qu’ils ont partagé l’opinion et les passions des hommes, leur raisonnement aussi. On croit ainsi retrouver trace d’un conflit majeur entre une théologie qui loge, sous chaque forme et dans tous les mouvements, la providence de Dieu, la simplicité, le mystère et la sollicitude de ses voies, et une science qui cherche déjà à définir l’autonomie de la nature. On retrouve aussi la contradiction entre une science trop attachée à la vieille préséance de l’astronomie, de la mécanique et de l’optique, et une autre qui soupçonne déjà ce qu’il peut y avoir d’irréductible et de spécifique dans les domaines de la vie. Enfin les historiens voient se dessiner, comme sous leurs regards, l’opposition entre ceux qui croient à l’immobilité de la nature ­ à la manière de Tournefort et de Linné surtout ­ et ceux qui, avec Bonnet, Benoît de Maillet et Diderot, pressentent déjà la grande

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puissance créatrice de la vie, son inépuisable pouvoir de transformation, sa plasticité et cette dérive par laquelle elle enveloppe toutes ses productions, nous-mêmes compris, dans un temps dont nul n’est maître. Bien avant Darwin et bien avant Lamarck, le grand débat de l’évolutionnisme aurait été ouvert par le Telliamed, la Palingénésie et le Rêve de d’Alembert. Le mécanisme et la théologie, appuyés l’un sur l’autre ou se contestant sans cesse, maintiendraient l’âge classique au plus près de son origine ­ du côté de Descartes et de Malebranche ; en face, l’irréligion, et toute une intuition confuse de la vie, à leur tour en conflit (comme chez Bonnet) ou en complicité (comme chez Diderot) l’attireraient vers son plus proche avenir: vers ce XIXe siècle dont on suppose qu’il a donné aux tentatives, encore obscures et enchaînées du XVIIIe, leur accomplissement positif et rationnel en une science de la vie qui n’a pas eu besoin de sacrifier la rationalité pour maintenir au plus vif de sa conscience la spécificité du vivant, et cette chaleur un peu souterraine qui circule entre lui ­ objet de notre connaissance ­ et nous autres qui sommes là pour le connaître.
Inutile de revenir sur les présupposés d’une telle méthode. Qu’il suffise d’en montrer ici les conséquences: la difficulté à saisir le réseau qui peut relier les unes aux autres des recherches aussi diverses que les tentatives de taxinomie et les observations microscopiques ; la nécessité d’enregistrer comme faits d’observation les conflits entre les fixistes et ceux qui ne le sont pas, ou entre les méthodistes et les partisans du système; l’obligation de partager le savoir en deux trames qui s’enchevêtrent bien qu’elles soient étrangères l’une à l autre: la première étant définie par ce qu’on savait déjà et par ailleurs (l’héritage aristotélicien ou scolastique, le poids du cartésianisme, le prestige de Newton), la seconde par ce qu’on ne savait pas encore (l’évolution, la spécificité de la vie, la notion d’organisme) ; et surtout l’application de catégories qui sont rigoureusement anachroniques par rapport à ce savoir. De toutes la plus importante, c’est évidemment celle de vie. On veut faire des histoires de la biologie au XVIIIe siècle ; mais on ne se rend pas compte que la biologie n’existait pas et que la découpe du savoir, qui nous est familière depuis plus de cent cinquante ans, ne peut pas valoir pour une période antérieure. Et que si la biologie était inconnue, il y avait à cela une raison bien simple: c’est que la vie elle-même n’existait pas. Il existait seulement des êtres vivants, et qui apparaissaient à travers une grille du savoir constituée par l’histoire naturelle.

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II. L’HISTOIRE NATURELLE


Comment l’âge classique a-t-il pu définir ce domaine de l’ «histoire naturelle», dont l’évidence maintenant et l’unité même nous paraissent si lointaines et comme déjà brouillées?
Quel est ce champ où la nature est apparue assez rapprochée d’elle-même pour que les individus qu’elle enveloppe puissent être classés et assez éloignée d’elle-même pour qu’ils doivent l’être par l’analyse et la réflexion?
On a l’impression ­ et on le dit bien souvent ­ que l’histoire de la nature a dû apparaître sur la retombée du mécanisme cartésien. Quand il se fut révélé finalement impossible de faire entrer le monde entier dans les lois du mouvement rectiligne, quand la complexité du végétal et de l’animal eurent assez résisté aux formes simples de la substance étendue, alors il a bien fallu que la nature se manifeste en sa richesse étrange ; et la minutieuse observation des êtres vivants serait née sur cette plage d’où le cartésianisme à peine venait de se retirer. Malheureusement, les choses ne se passent pas avec cette simplicité. Il se peut bien ­ et encore ce serait à examiner ­ qu’une science naisse d’une autre ; mais jamais une science ne peut naître de l’absence d’une autre, ni de l’échec, ni même de l’obstacle rencontré par une autre. En fait la possibilité de l’histoire naturelle, avec Ray Jonston, Christophe Knaut, est contemporaine du cartésianisme et non de son échec. La même épistémè a autorisé et la mécanique depuis Descartes jusqu’à d’Alembert et l’histoire naturelle de Tournefort à Daubenton.
Pour que l’histoire naturelle apparaisse, il n’a pas fallu que la nature s’épaississe, et s’obscurcisse, et multiplie ses mécanismes jusqu’à acquérir le poids opaque d’une histoire qu’on peut seulement retracer et décrire, sans pouvoir la mesurer, la calculer, ni l’expliquer ; il a fallu, ­ et c’est tout le contraire ­ que l’Histoire devienne Naturelle. Ce qui existait au XVIe siècle, et jusqu’au milieu du XVIIe, c’était des histoires: Belon avait écrit une Histoire de la nature des Oiseaux ; Duret, une Histoire admirable des Plantes ; Aldrovandi, une Histoire des Serpents et des Dragons. En 1657, Jonston publie une Histoire naturelle des Quadrupèdes. Bien sûr cette date de naissance n’est pas rigoureuse 1 ; elle n’est là que pour symboliser un repère, et

1. J. Ray, en 1686, écrit encore une Historia plantarum generalis.

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signaler, de loin l’énigme apparente d’un événement. Cet événement, c’est la soudaine décantation, dans le domaine de l’Historia, de deux ordres, désormais différents, de connaissance. Jusqu’à Aldrovandi l’Histoire, c’était le tissu inextricable, et parfaitement unitaire, de ce qu’on voit des choses et de tous les signes qui ont été découverts en elles ou déposés sur elles: faire l’histoire d’une plante ou d’un animal, c’était tout autant dire quels sont ses éléments ou ses organes, que les ressemblances qu’on peut lui trouver, les vertus qu’on lui prête, les légendes et les histoires auxquelles il a été mêlé, les blasons où il figure, les médicaments qu’on fabrique avec sa substance, les aliments qu’il fournit, ce que les anciens en rapportent, ce que les voyageurs peuvent en dire. L’histoire d’un être vivant, c’était cet être même, à l’intérieur de tout le réseau sémantique qui le reliait au monde. Le partage, pour nous évident, entre ce que nous voyons, ce que les autres ont observé et transmis, ce que d’autres enfin imaginent ou croient naïvement, la grande tripartition, si simple en apparence, et tellement immédiate, de l’Observation, du Document et de la Fable, n’existait pas. Et ce n’est pas parce que la science hésitait entre une vocation rationnelle et tout un poids de tradition naïve, mais pour une raison bien plus précise, et bien plus contraignante: c’est que les signes faisaient partie des choses tandis qu’au XVIIe siècle, ils deviennent des modes de la représentation.
Quand Jonston écrit son Histoire naturelle des Quadrupèdes, en sait-il plus qu’Aldrovandi, un demi-siècle plus tôt ? Pas beaucoup, affirment les historiens. Mais là n’est pas la question, ou si on veut la poser en ces termes, il faut répondre que Jonston en sait beaucoup moins qu’Aldrovandi. Celui-ci, à propos de tout animal étudié, déployait, et au même niveau, la description de son anatomie, et les manières de le capturer ; son utilisation allégorique et son mode de génération ; son habitat et les palais de ses légendes ; sa nourriture et la meilleure façon de le mettre en sauce. Jonston subdivise son chapitre du cheval en douze rubriques: nom, parties anatomiques, habitation, âges, génération, voix, mouvements, sympathie et antipathie, utilisations, usages médicinaux 1. Rien de tout cela ne manquait chez Aldrovandi, mais il y avait beaucoup plus. Et la différence essentielle réside dans ce manque. Toute la sémantique animale est tombée, comme une partie morte et inutile. Les mots qui étaient entrelacés à la bête ont été dénoués et soustraits: et l’être vif, en son anatomie, en sa forme, en ses mœurs, en sa naissance et en sa mort, apparaît comme à nu. L’histoire

1. Jonston, Historia naturalis de quadripedidus (Amsterdam, 1657), p. 1-11.

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naturelle trouve son lieu dans cette distance maintenant ouverte entre les choses et les mots ­ distance silencieuse, pure de toute sédimentation verbale et pourtant articulée selon les éléments de la représentation, ceux-là même qui pourront de plein droit être nommés. Les choses abordent jusqu’aux rives du discours parce qu’elles apparaissent au creux de la représentation. Ce n’est donc pas au moment où on renonce à calculer qu’on se met enfin à observer. La constitution de l’histoire naturelle, avec le climat empirique où elle se développe, il ne faut pas y voir l’expérience forçant, bon gré, mal gré, l’accès d’une connaissance qui guettait ailleurs la vérité de la nature ; l’histoire naturelle ­ et c’est pourquoi elle est apparue précisément à ce moment-là _, c’est l’espace ouvert dans la représentation par une analyse qui anticipe sur la possibilité de nommer ; c’est la possibilité de voir ce qu’on pourra dire, mais qu’on ne pourrait pas dire par la suite ni voir à distance si les choses et les mots, distincts les uns des autres, ne communiquaient d’entrée de jeu en une représentation. L’ordre descriptif que Linné, bien après Jonston, proposera à l’histoire naturelle, est très caractéristique. Selon lui, tout chapitre concernant un animal quelconque doit suivre la démarche suivante: nom, théorie, genre, espèce, attributs, usage et, pour terminer, Litteraria. Tout le langage déposé par le temps sur les choses est repoussé à la dernière limite, comme un supplément où le discours se raconterait lui-même et rapporterait les découvertes, les traditions, les croyances, les figures poétiques. Avant ce langage du langage, c’est la chose elle-même qui apparaît dans ses caractères propres mais à l’intérieur de cette réalité qui a été, d’entrée de jeu découpée par le nom. L’instauration à l’âge classique d’une science naturelle n’est pas l’effet direct ou indirect du transfert d’une rationalité formée ailleurs (à propos de la géométrie ou de la mécanique). Elle est une formation distincte, ayant son archéologie propre, bien que liée (mais sur le mode de la corrélation et de la simultanéité) à la théorie générale des signes et au projet de mathesis universelle.
Le vieux mot d’histoire change alors de valeur, et peut-être retrouve-t-il une de ses significations archaïques. En tout cas, s’il est vrai que l’historien, dans la pensée grecque, a bien été celui qui voit et qui raconte à partir de son regard, il n’en a pas toujours été ainsi dans notre culture. C’est même assez tard, au seuil de l’âge classique, qu’il a pris ou repris ce rôle. Jusqu’au milieu du XVIIe siècle, l’historien avait pour tâche d’établir le grand recueil des documents et des signes, ­ de tout ce qui, à travers le monde, pouvait former comme une marque. C’était lui qui était chargé de redonner langage à tous les mots

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enfouis. Son existence ne se définissait pas tant par le regard que par la redite, par une parole seconde qui prononçait à nouveau tant de paroles assourdies. L’âge classique donne à l’histoire un tout autre sens: celui de poser pour la première fois un regard minutieux sur les choses elles-mêmes, et de transcrire ensuite ce qu’il recueille dans des mots lisses, neutralisés et fidèles. On comprend que, dans cette «purification», la première forme d’histoire qui se soit constituée ait été l’histoire de la nature. Car elle n’a besoin pour se bâtir que de mots appliqués sans intermédiaire aux choses mêmes. Les documents de cette histoire neuve ne sont pas d’autres mots, des textes ou des archives, mais des espaces clairs où les choses se juxtaposent: des herbiers, des collections, des jardins ; le lieu de cette histoire, c’est un rectangle intemporel, où, dépouillés de tout commentaire, de tout langage d’alentour, les êtres se présentent les uns à côté des autres, avec leurs surfaces visibles, rapprochés selon leurs traits communs, et par là déjà virtuellement analysés, et porteurs de leur seul nom. On dit souvent que la constitution des jardins botaniques et des collections zoologiques traduisait une nouvelle curiosité pour les plantes et les bêtes exotiques. En fait, depuis bien longtemps déjà, celles-ci avaient sollicité l’intérêt. Ce qui a changé, c’est l’espace où on peut les voir et d’où on peut les décrire. A la Renaissance, l’étrangeté animale était un spectacle ; elle figurait dans des fêtes, dans des joutes, dans des combats fictifs ou réels, dans des reconstitutions légendaires, où le bestiaire déroulait ses fables sans âge. Le cabinet d’histoire naturelle et le jardin, tels qu’on les aménage à l’époque classique, substituent au défilé circulaire de la «montre» l’étalement des choses en «tableau». Ce qui s’est glissé entre ces théâtres et ce catalogue, ce n’est pas le désir de savoir, mais une nouvelle façon de nouer les choses à la fois au regard et au discours. Une nouvelle manière de faire l’histoire.
Et on sait l’importance méthodologique qu’ont prise ces espaces et ces distributions «naturelles» pour le classement, à la fin du XVIIIe siècle, des mots, des langues, des racines, des documents, des archives, bref pour la constitution de tout un milieu d’histoire (au sens maintenant familier du mot) où le XIXe siècle retrouvera, après ce pur tableau des choses, la possibilité renouvelée de parler sur des mots. Et d’en parler non plus dans le style du commentaire, mais sur un mode qu’on estimera aussi positif, aussi objectif que celui de l’histoire naturelle.
La conservation de plus en plus complète de l’écrit, l’instauration d’archives, leur classement, la réorganisation des

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bibliothèques, l’établissement de catalogues, de répertoires, d’inventaires représentent, à la fin de l’âge classique, plus qu’une sensibilité nouvelle au temps, à son passé, à l’épaisseur de l’histoire, une manière d’introduire dans le langage déjà déposé et dans les traces qu’il a laissées un ordre qui est du même type que celui qu’on établit entre les vivants. Et c’est dans ce temps classé, dans ce devenir quadrillé et spatialisé que les historiens du XIXe siècle entreprendront d’écrire une histoire enfin «vraie» ­ c’est-à-dire libérée de la rationalité classique, de son ordonnance et de sa théodicée, une histoire restituée à la violence irruptive du temps.


III. LA STRUCTURE

Ainsi disposée et entendue, l’histoire naturelle a pour condition de possibilité l’appartenance commune des choses et du langage à la représentation ; mais elle n’existe comme tâche que dans la mesure où choses et langage se trouvent séparés. Elle devra donc réduire cette distance pour amener le langage au plus près du regard et les choses regardées au plus près des mots. L’histoire naturelle, ce n’est rien d’autre que la nomination du visible. De là son apparente simplicité, et cette allure qui de loin paraît naïve tant elle est simple et imposée par l’évidence des choses. On a l’impression qu’avec Tournefort, avec Linné ou Buffon, on s’est enfin mis à dire ce qui de tout temps avait été visible, mais était demeuré muet devant une sorte de distraction invincible des regards. En fait, ce n’est pas une inattention millénaire qui s’est soudain dissipée, mais un champ nouveau de visibilité qui s’est constitué dans toute son épaisseur.
L’histoire naturelle n’est pas devenue possible parce qu’on a regardé mieux et de plus près. Au sens strict, on peut dire que l’âge classique s’est ingénié, sinon à voir le moins possible, du moins à restreindre volontairement le champ de son expérience. L’observation, à partir du XVIIe siècle, est une connaissance sensible assortie de conditions systématiquement négatives. Exclusion, bien sûr, du ouï-dire ; mais exclusion aussi du goût et de la saveur, parce qu’avec leur incertitude, avec leur variabilité, ils ne permettent pas une analyse en éléments distincts qui soit universellement acceptable. Limitation très étroite du toucher à la désignation de quelques oppositions assez évidentes (comme celles du lisse et du rugueux) ; privilège

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presque exclusif de la vue, qui est le sens de l’évidence et de l’étendue, et par conséquent d’une analyse partes extra partes admise par tout le monde: l’aveugle du XVIIIe siècle peut bien être géomètre, il ne sera pas naturaliste 1. Et encore, tout n’est-il pas utilisable dans ce qui s’offre au regard: les couleurs, en particulier, ne peuvent guère fonder de comparaisons utiles. Le champ de visibilité où l’observation va prendre ses pouvoirs n’est que le résidu de ces exclusions: une visibilité délivrée de toute autre charge sensible et passée de plus à la grisaille. Ce champ, beaucoup plus que l’accueil en fin attentif aux choses elles-mêmes, définit la condition de possibilité de l’histoire naturelle, et de l’apparition de ses objets filtrés : lignes, surfaces, formes, reliefs.
On dira peut-être que l’usage du microscope compense ces restrictions ; et que si l’expérience sensible se restreignait du côté de ses marges les plus douteuses, elle s’étendait vers les objets nouveaux d’une observation techniquement contrôlée. En fait, c’est le même ensemble de conditions négatives qui a limité le domaine de l’expérience et rendu possible l’utilisation des instruments d’optique. Pour entreprendre de mieux observer à travers une lentille, il faut renoncer à connaître par les autres sens ou par le ouï-dire. Un changement d’échelle au niveau du regard doit avoir plus de valeur que les corrélations entre les divers témoignages que peuvent apporter les impressions, les lectures ou les leçons. Si l’emboîtement indéfini du visible dans sa propre étendue s’offre mieux au regard par le microscope, il n’en est pas affranchi. Et la meilleure preuve en est sans doute que les instruments d’optique ont surtout été utilisés pour résoudre les problèmes de la génération: c’est-à-dire pour découvrir comment les formes, les dispositions, les proportions caractéristiques des individus adultes et de leur espèce peuvent se transmettre à travers les âges, en conservant leur rigoureuse identité. Le microscope n’a pas été appelé pour dépasser les limites du domaine fondamental de visibilité, mais pour résoudre un des problèmes qu’il posait, ­ le maintien au fil des générations des formes visibles. L’usage du microscope s’est fondé sur un rapport non instrumental entre les choses et les yeux. Rapport qui définit l’histoire naturelle. Linné, ne disait-il pas que les Naturalia, par opposition aux Caelestia et aux Elementa, étaient destinés à


1. Diderot, Lettre sur les aveugles. Cf. Linné: «On doit rejeter... toutes notes accidentelles qui n’existent dans la Plante ni pour l’oeil, ni pour le tact» (Philosophie botanique, p. 258).

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s’offrir directement aux sens 1? Et Tournefort pensait que pour connaître les plantes, «plutôt que de scruter chacune de leurs variations avec un scrupule religieux», il valait mieux les analyser «telles qu’elles tombent sous les yeux 2».
Observer, c’est donc se contenter de voir. De voir systématiquement peu de choses. De voir ce qui, dans la richesse un peu confuse de la représentation, peut s’analyser, être reconnu par tous, et recevoir ainsi un nom que chacun pourra entendre: «Toutes les similitudes obscures, dit Linné, ne sont introduites qu’à la honte de l’art 3». Déployées elles-mêmes, évidées de toutes ressemblances, nettoyées même de leurs couleurs, les représentations visuelles vont enfin donner à l’histoire naturelle ce qui constitue son objet propre: cela même qu’elle fera passer dans cette langue bien faite qu’elle entend bâtir. Cet objet, c’est l’étendue dont sont constitués les êtres de la nature, ­ étendue qui peut être affectée de quatre variables. Et de quatre variables seulement: forme des éléments, quantité de ces éléments, manière dont ils se distribuent dans l’espace les uns par rapport aux autres, grandeur relative de chacun. Comme le disait Linné, dans un texte capital, «toute note doit être tirée du nombre, de la figure, de la proportion, de la situation 4». Par exemple, quand on étudiera les organes sexuels de la plante, il sera suffisant, mais indispensable de dénombrer étamines et pistil (ou éventuellement de constater leur absence), de définir la forme qu’ils affectent, selon quelle figure géométrique ils sont répartis dans la fleur (cercle, hexagone, triangle), quelle est leur taille par rapport aux autres organes. Ces quatre variables, qu’on peut appliquer de la même manière aux cinq parties de la plante ­ racines, tiges, feuilles, fleurs, fruits ­ spécifient assez l’étendue qui s’offre à la représentation pour qu’on puisse l’articuler en une description acceptable pour tous: devant le même individu, chacun pourra faire la même description ; et inversement, à partir d’une telle description, chacun pourra reconnaître les individus qui y correspondent. En cette articulation fondamentale du visible, le premier affrontement du langage et des choses pourra s’établir d’une manière qui exclut toute incertitude.

1. Linné, Systema naturae, p. 214. Sur l’utilité limitée du microscope, cf. ibid., p. 220-221.
2. Tournefort, Isagoge in rem herbariam (1719), traduction in Becker-Tournefort (Paris, 1956), p. 295. Buffon reproche à la méthode linnéenne de reposer sur des caractères si ténus qu’elle oblige à utiliser le microscope. D’un naturaliste à l’autre, le reproche de se servir d’un instrument d’optique a valeur d’objection théorique.
3. Linné, Philosophie botanique, § 299.
4. Id., ibid., § 167, cf. aussi 327.

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Chaque partie, visiblement distincte, d’une plante ou d’un animal est donc descriptible dans la mesure où elle peut prendre quatre séries de valeurs. Ces quatre valeurs qui affectent un organe ou élément quelconque et le déterminent, c’est ce que les Botanistes appellent sa structure. «Par la structure des parties des plantes, on entend la composition et l’assemblage des pièces qui en forme le corps 1». Elle permet aussitôt de décrire ce qu’on voit, et de deux manières qui ne sont ni contradictoires ni exclusives. Le nombre et la grandeur peuvent toujours être assignés par un compte ou par une mesure ; on peut donc les exprimer en termes quantitatifs. En revanche, les formes et les dispositions doivent être décrites par d’autres procédés: soit par l’identification à des formes géométriques, soit par des analogies qui toutes doivent être «de la plus grande évidence 2». C’est ainsi qu’on peut décrire certaines formes assez complexes à partir de leur très visible ressemblance avec le corps humain, qui sert comme de réserve aux modèles de la visibilité, et fait spontanément charnière entre ce qu’on peut voir et ce qu’on peut dire 3.
La structure, en limitant et en filtrant le visible, lui permet de se transcrire dans le langage. Par elle, la visibilité de l’animal ou de la plante passe tout entière dans le discours qui la recueille. Et peut-être, à la limite, lui arrive-t-il de se restituer elle-même au regard à travers les mots, comme dans ces calligrammes botaniques dont rêvait Linné 4. Il voulait que l’ordre de la description, sa répartition en paragraphes, et jusqu’à ses modules typographiques reproduisent la figure de la plante elle-même. Que le texte, dans ses variables de forme, de disposition et de quantité, ait une structure végétale. «Il est beau de suivre la nature: de passer de la Racine aux Tiges, aux Pétioles, aux Feuilles, aux Pédoncules, aux Fleurs». Il faudrait qu’on sépare la description en autant d’alinéas qu’il existe de parties dans la plante, qu’on imprime en gros caractères ce qui concerne les parties principales, en petites lettres, l’analyse des «parties de parties». On ajoutera ce que par ailleurs on connaît de la plante, à la manière d’un dessinateur qui complète son esquisse par des jeux d’ombre et de lumière: «l’Adombration contiendra exactement toute l’histoire de la plante
1. Tournefort, Eléments de botanique, p. 558.
2. Linné, Philosophie botanique, § 299.
3. Linné ( Philosophie botanique, § 331) énumère les parties du corps humain qui peuvent servir d’archétypes, soit pour les dimensions, soit surtout pour les formes: cheveux, ongles, pouces, palmes, œil, oreilles, doigt, nombril, pénis, vulve, mamelle.
4. Id., ibid., 328-329.

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comme ses noms, sa structure, son ensemble extérieur, sa nature, son usage». Transposée dans le langage, la plante vient s’y graver, et, sous les yeux du lecteur, elle recompose sa pure forme. Le livre devient l’herbier des structures. Et qu’on ne dise pas que c’est là rêverie d’un systématicien qui ne représente pas l’histoire naturelle en toute son extension. Chez Buffon, qui fut adversaire constant de Linné, la même structure existe, et elle joue le même rôle : «La méthode d’inspection se portera sur la forme, sur la grandeur, sur les différentes parties, sur leur nombre, sur leur position, sur la substance même de la chose 1». Buffon et Linné posent la même grille ; leur regard occupe sur les choses la même surface de contact ; les mêmes cases noires ménagent l’invisible ; les mêmes plages, claires et distinctes, s’offrent aux mots.
Par la structure, ce que la représentation donne confusément et dans la forme de la simultanéité, se trouve analysé et offert par là au déroulement linéaire du langage. La description, en effet, est à l’objet qu’on regarde ce que la proposition est à la représentation qu’elle exprime: sa mise en série, éléments après éléments. Mais on se souvient que le langage sous sa forme empirique impliquait une théorie de la proposition et une autre de l’articulation. En elle-même, la proposition demeurait vide ; quant à l’articulation, elle ne formait véritablement discours qu’à la condition d’être liée par la fonction apparente ou secrète du verbe être. L’histoire naturelle est une science, c’est-à-dire une langue, mais fondée et bien faite: son déroulement propositionnel est de plein droit une articulation ; la mise en série linéaire des éléments découpe la représentation sur un mode qui est évident et universel. Alors qu’une même représentation peut donner lieu à un nombre considérable de propositions, car les noms qui la remplissent l’articulent sur des modes différents, un seul et même animal, une seule et même plante, seront décrits de la même façon, dans la mesure où de la représentation au langage règne la structure. La théorie de la structure qui parcourt, dans toute son étendue, l’histoire naturelle à l’âge classique, superpose, dans une seule et même fonction, les rôles que jouent dans le langage la proposition et l’articulation.
Et c’est par là qu’elle lie la possibilité d’une histoire naturelle à la mathesis. Elle ramène, en effet, tout le champ du visible à un système de variables, dont toutes les valeurs peuvent être assignées, sinon par une quantité, du moins par

1. Buffon, Manière de traiter l’histoire naturelle (Oeuvres complètes, t. I, p. 21).

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une description parfaitement claire et toujours finie. On peut donc, entre les êtres naturels, établir le système des identités et l’ordre des différences. Adanson estimait qu’un jour on pourrait traiter la Botanique comme une science rigoureusement mathématique, et qu’il serait loisible d’y poser des problèmes comme on fait en algèbre ou en géométrie: «trouver le point le plus sensible qui établit la ligne de séparation ou de discussion entre la famille des scabieuses et celle du chèvrefeuilles» ; ou encore trouver un genre de plantes connu (naturel ou artificiel, n’importe) qui tient le juste milieu entre la famille des Apocins et celle des Bourraches 1. La grande prolifération des êtres à la surface du globe peut entrer, par la vertu de la structure, à la fois dans la succession d’un langage descriptif, et dans le champ d’une mathesis qui serait science générale de l’ordre. Et ce rapport constitutif, si complexe, s’instaure dans la simplicité apparente d’un visible décrit.
Tout ceci est d’une grande importance pour la définition de l’histoire naturelle dans son objet. Celui-ci est donné par des surfaces et des lignes, non par des fonctionnements ou d’invisibles tissus. La plante et l’animal se voient moins en leur unité organique que par la découpe visible de leurs organes. Ils sont pattes et sabots, fleurs et fruits, avant d’être respiration ou liquides internes. L’histoire naturelle parcourt un espace de variables visibles, simultanées, concomitantes, sans rapport interne de subordination ou d’organisation. L’anatomie, au XVIIe et au XVIIIe siècle, a perdu le rôle recteur qu’elle avait à la Renaissance et qu’elle retrouvera à l’époque de Cuvier ; ce n’est pas que la curiosité ait diminué entre-temps, ni le savoir régressé, mais la disposition fondamentale du visible et de l’énonçable ne passe plus par l’épaisseur du corps. De là la préséance épistémologique de la botanique: c’est que l’espace commun aux mots et aux choses constituait pour les plantes une grille beaucoup plus accueillante, beaucoup moins «noire» que pour les animaux ; dans la mesure où beaucoup d’organes constitutifs sont visibles sur la plante qui ne le sont pas chez les animaux, la connaissance taxinomique à partir de variables immédiatement perceptibles a été plus riche et plus cohérente dans l’ordre botanique que dans l’ordre zoologique. Il faut donc retourner ce qu’on dit d’ordinaire: ce n’est pas parce qu’au XVIIe et au XVIIIe siècle on s’est intéressé à la botanique, qu’on a porté l’examen sur les méthodes de classification. Mais parce qu’on ne pouvait savoir et dire que dans


1. Adanson, Famille des plantes, I, préface, p. CCI

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un espace taxinomique de visibilité, la connaissance des plantes devait bien l’emporter sur celle des animaux.
Jardins botaniques et cabinets d’histoire naturelle étaient, au niveau des institutions, les corrélatifs nécessaires de ce découpage. Et leur importance, pour la culture classique, ne tient pas essentiellement à ce qu’ils permettent de voir, mais à ce qu’ils cachent et à ce que, par cette oblitération, ils laissent surgir: ils dérobent l’anatomie et le fonctionnement, ils occultent l’organisme, pour susciter devant des yeux qui en attendent la vérité, le visible relief des formes, avec leurs éléments, leur mode de dispersion et leurs mesures. Ils sont le livre aménagé des structures, l’espace où se combinent les caractères, et où se déploient les classements. Un jour, à la fin du XVIIIe siècle, Cuvier fera main basse sur les bocaux du Muséum, il les cassera et disséquera toute la grande conserve classique de la visibilité animale. Ce geste iconoclaste, auquel Lamarck, jamais, ne se résoudra, ne traduit pas une curiosité nouvelle pour un secret qu’on n’aurait eu ni le souci, ni le courage, ni la possibilité de connaître. C’est, bien plus gravement, une mutation dans l’espace naturel de la culture occidentale: la fin de l’histoire, au sens de Tournefort, de Linné, de Buffon, d’Adanson, au sens également où Boissier de Sauvages l’entendait quand il opposait la connaissance historique du visible à celle philosophique de l’invisible, du caché et des causes 1 ; et ce sera aussi le début de ce qui permet, en substituant l’anatomie au classement, l’organisme à la structure, la subordination interne au caractère visible, la série au tableau, de précipiter dans le vieux monde plat, et gravé noir sur blanc, des animaux et des plantes toute une masse profonde de temps à laquelle on donnera le nom renouvelé d’histoire.


IV. LE CARACTÈRE


La structure, c’est cette désignation du visible qui, par une sorte de tri prélinguistique, lui permet de se transcrire dans le langage. Mais la description ainsi obtenue n’est rien de plus qu’une manière de nom propre: elle laisse à chaque être son individualité stricte et n’énonce ni le tableau auquel il appartient, ni le voisinage qui l’entoure, ni la place qu’il occupe. Elle

1. Boissier de Sauvages, Nosologie méthodique (trad. française, Lyon, 1772), t. I, p. 91-92.

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est pure et simple désignation. Et pour que l’histoire naturelle devienne langage, il faut que la description devienne «nom commun». On a vu comment, dans le langage spontané, les premières désignations qui ne concernaient que des représentations singulières, après avoir pris leur origine dans le langage d’action et dans les racines primitives, avaient acquis peu à peu, par la force de la dérivation, des valeurs plus générales.
Mais l’histoire naturelle est une langue bien faite: elle ne doit pas accepter la contrainte de la dérivation et de sa figure ; elle ne doit prêter crédit à aucune étymologie 1. Il faut qu’elle réunisse en une seule et même opération ce que le langage de tous les jours tient séparé: elle doit à la fois désigner très précisément tous les êtres naturels, et les situer en même temps dans le système d’identités et de différences qui les rapproche et les distingue des autres. L’histoire naturelle doit assurer, d’un seul tenant, une désignation certaine et une dérivation maîtrisée. Et comme la théorie de la structure rabattait l’une sur l’autre l’articulation et la proposition, de la même façon, la théorie du caractère doit identifier les valeurs qui désignent et l’espace dans lequel elles dérivent. «Connaître les plantes, dit Tournefort, c’est savoir précisément les noms qu’on leur a donnés par rapport à la structure de quelques-unes de leurs parties... L’idée du caractère qui distingue essentiellement les plantes les unes des autres, doit être invariablement unie au nom de chaque plante 2».
L’établissement du caractère est à la fois aisé et difficile. Aisé, puisque l’histoire naturelle n’a pas à établir un système de noms à partir de représentations difficiles à analyser, mais à le fonder sur un langage qui s’est déjà déroulé dans la description. On nommera, non pas à partir de ce qu’on voit, mais à partir des éléments que la structure a déjà fait passer à l’intérieur du discours. Il s’agit de bâtir un langage second à partir de ce langage premier, mais certain et universel. Mais aussitôt apparaît une difficulté majeure. Pour établir les identités et les différences entre tous les êtres naturels, il faudrait tenir compte de chaque trait qui a pu être mentionné dans une description. Tâche infinie qui reculerait l’avènement de l’histoire naturelle dans un lointain inaccessible, s’il n’existait des techniques pour tourner la difficulté, et limiter le travail de comparaison. Ces techniques, on peut, à priori, constater qu’elles sont de deux types. Ou bien faire des comparaisons totales, mais à l’intérieur de groupes empiriquement constitués où le nombre


1. Linné, Philosophie botanique, § 258.
2. Tournefort, Eléments de botanique, p. 1-2.

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des ressemblances est manifestement si élevé que l’énumération des différences ne sera pas longue à parachever ; et ainsi de proche en proche, l’établissement des identités et des distinctions pourra être assuré. Ou bien choisir un ensemble fini, et relativement limité, de traits dont on étudiera, chez tous les individus qui se présentent, les constances et les variations. Ce dernier procédé, c’est ce qu’on a appelé le Système. L’autre, la Méthode. On les oppose, comme on oppose Linné à Buffon, à Andanson, à Antoine-Laurent de Jussieu. Comme on oppose une conception rigide et claire de la nature, à la perception fine et immédiate de ses parentés. Comme on oppose l’idée d’une nature immobile, à celle d’une continuité fourmillante des êtres qui communiquent entre eux, se confondent et peut être se transforment les uns dans les autres... Pourtant, l’essentiel n’est pas dans ce conflit des grandes intuitions de la nature. Il est plutôt dans le réseau de nécessité qui en ce point a rendu possible et indispensable le choix entre deux manières de constituer l’histoire naturelle comme une langue. Tout le reste n’est que conséquence logique et inévitable.
Le Système délimite, parmi les éléments que sa description juxtapose avec minutie, tels ou tels d’entre eux. Ils définissent la structure privilégiée et à vrai dire exclusive, à propos de laquelle on étudiera l’ensemble des identités ou des différences. Toute différence qui ne portera pas sur un de ces éléments sera réputée indifférente. Si, comme Linné, on choisit pour note caractéristique «toutes les parties différentes de la fructification 1», une différence de feuille, ou de tige ou de racine ou de pétiole, devra être systématiquement négligée. De même toute identité qui ne sera pas celle de l’un de ces éléments n’aura pas de valeur pour la définition du caractère. En revanche lorsque, chez deux individus, ces éléments sont semblables, ils reçoivent une dénomination commune. La structure choisie pour être le lieu des identités et des différences pertinentes, c’est ce qu’on appelle le caractère. Selon Linné, le caractère se composera de «la description la plus soignée de la fructification de la première espèce. Toutes les autres espèces du genre sont comparées à la première, en bannissant toutes les notes discordantes ; enfin, après ce travail, le caractère se produit 2».
Le système est arbitraire en son point de départ puisqu’il néglige, d’une façon concertée toute différence et toute identité qui ne porte pas sur la structure privilégiée. Mais rien n’empêche en droit qu’on puisse un jour, à travers cette technique,

1. Linné, Philosophie botanique, § 192.
2. Linné, Philosophie botanique, § 198.

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découvrir un système qui serait naturel ; à toutes les différences dans le caractère correspondraient les différences de même valeur dans la structure générale de la plante ; et inversement tous les individus ou toutes les espèces réunis sous un caractère commun auraient bien en chacune de leurs parties le même rapport de ressemblance. Mais on ne peut accéder au système naturel qu’après avoir établi avec certitude un système artificiel, au moins en certains domaines du monde végétal ou animal. C’est pourquoi Linné ne cherche pas dans l’immédiat à établir un système naturel «avant que soit parfaitement connu tout ce qui est pertinent 1» pour son système. Certes, la méthode naturelle constitue «le premier et le dernier vœu des botanistes», et tous ses «fragments doivent être recherchés avec le plus grand soin 2», comme Linné l’a fait lui-même dans ses Classes Plantarum ; mais à défaut de cette méthode naturelle encore à venir dans sa forme certaine et achevée, «les systèmes artificiels sont absolument nécessaires 3».
De plus le système est relatif: il peut fonctionner avec la précision qu’on désire. Si le caractère choisi est formé d’une structure large, avec un nombre de variables élevées, les différences apparaîtront très tôt, dès qu’on passe d’ un individu à un autre, même s’il lui est tout à fait voisin: le caractère est alors tout proche de la pure et simple description 4. Si au contraire la structure privilégiée est étroite, et comporte peu de variables, les différences seront rares et les individus seront groupés en masses compactes. On choisira le caractère en fonction de la finesse du classement qu’on veut obtenir. Pour fonder les genres, Tournefort a choisi comme caractère la combinaison de la fleur et du fruit. Non pas comme Césalpin, parce que c’étaient les parties les plus utiles de la plante, mais parce qu’ils permettaient une combinatoire qui était numériquement satisfaisante: les éléments empruntés aux trois autres parties (racines, tiges et feuilles) étaient en effet ou trop nombreux si on les traitait ensemble ou trop peu nombreux si on les envisageait séparément 5. Linné a calculé que les 38 organes de la génération, comportant chacun les quatre variables du nombre, de la figure, de la situation et de la proposition, autorisaient 5776 configurations qui suffisent à définir les genres 6. Si on


1. Linné, Systema naturae, § 12.
2. Linné, Philosophie botanique, § 77.
3. Linné, Systema naturae, § 12.
4. "Le caractère naturel de l’espèce est la description" (Linné, Philosophie botanique, § 193.)
5. Tournefort, Eléments de botanique, p. 27.
6. Linné, Philosophie botanique, § 167.

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veut obtenir des groupes plus nombreux que les genres, il faut faire appel à des caractères plus restreints («caractères factices convenus entre les botanistes»), comme par exemple les seules étamines ou le seul pistil: on pourra ainsi distinguer les classes ou les ordres 1.
Ainsi le domaine entier du règne végétal ou animal pourra être quadrillé. Chaque groupe pourra recevoir un nom. Si bien qu’une espèce, sans avoir à être décrite, pourra être désignée avec la plus grande précision par les noms des différents ensembles dans lesquels elle est emboîtée. Son nom complet traverse tout le réseau des caractères qu’on établit jusqu’aux classes les plus élevées. Mais, comme le fait remarquer Linné, ce nom, pour la commodité, doit rester en partie «silencieux» (on ne nomme pas la classe et l’ordre ), mais l’autre part doit être «sonore»: il faut nommer le genre, l’espèce, et la variété 2. La plante ainsi reconnue dans son caractère essentiel et désignée à partir de lui énoncera en même temps que ce qui la désigne précisément, la parenté qui la lie à celles qui lui ressemblent et appartiennent au même genre (donc à la même famille et au même ordre). Elle aura reçu à la fois son nom propre, et toute la série (manifeste ou cachée) des noms communs dans lesquels elle se loge. «Le nom générique est pour ainsi dire la monnaie de bon aloi de notre république botanique 3». L’histoire naturelle aura accompli sa tâche fondamentale qui est «la disposition et la dénomination 4».
La Méthode est une autre technique pour résoudre le même problème. Au lieu de découper dans la totalité décrite, les éléments ­ rares ou nombreux ­ qui serviront de caractères, la méthode consiste à les déduire progressivement. Déduire est ici à prendre au sens de soustraire. On part ­ c’est ce qu’a fait Adanson dans l’examen des plantes du Sénégal 5 ­ d’une espèce arbitrairement choisie ou donnée d’abord par le hasard de la rencontre. On la décrit entièrement selon toutes ses parties et en fixant toutes les valeurs que les variables ont prises en elle. Travail qu’on recommence pour l’espèce suivante, elle aussi donnée par l’arbitraire de la représentation ; la description doit être aussi totale que la première fois, à ceci près cependant que rien de ce qui a été mentionné dans la description première ne

1. Linné, Système sexuel des végétaux, p. 21.
2. Linné, Philosophie botanique, § 212.
3. Id., ibid., § 284.
4. Id., ibid., § 151. ­ Ces deux fonctions, qui sont garanties par le caractère, correspondent exactement aux fonctions de désignation et de dérivation qui sont assurées, dans le langage, par le nom commun.
5. Adanson, Histoire naturelle du Sénégal (Paris, 1757).

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doit être répété dans la seconde. Seules sont mentionnées les différences. Ainsi pour la troisième par rapport aux deux autres, et ceci indéfiniment. Si bien qu’au bout du compte tous les traits différents de tous les végétaux ont été mentionnés une fois, mais jamais plus d’une fois. Et en groupant autour des premières descriptions celles qui ont été faites par la suite et qui s’allègent à mesure qu’on progresse, on voit se dessiner à travers le chaos primitif le tableau général des parentés. Le caractère qui distingue chaque espèce ou chaque genre est le seul trait mentionné sur le fond des identités silencieuses. En fait une pareille technique serait sans doute la plus sûre, mais le nombre des espèces existantes est tel qu’il ne serait pas possible d’en venir à bout. Cependant l’examen des espèces rencontrées révèle l’existence de grandes «familles», c’est-à-dire de très larges groupes dans lesquels les espèces et les genres ont un nombre considérable d’identités. Et si considérable, qu’ils se signalent par des traits fort nombreux, même au regard le moins analytique ; la ressemblance entre toutes les espèces de Renoncules, ou celle entre toutes les espèces d’Aconit tombe immédiatement sous le sens. A ce point, il faut, pour que la tâche ne soit pas infinie, renverser la démarche. On admet les grandes familles qui sont évidement reconnues, et dont les premières descriptions ont, comme à l’aveugle, défini les grands traits. Ce sont ces traits communs qu’on établit maintenant d’une façon positive ; puis chaque fois qu’on rencontrera un genre ou une espèce qui en relève manifestement, il suffira d’indiquer par quelle différence ils se distinguent des autres qui leur servent comme d’un entourage naturel. La connaissance de chaque espèce pourra être acquise facilement à partir de cette caractérisation générale: «Nous diviserons chacun des trois règnes en plusieurs familles qui rassembleront tous les êtres qui ont entre eux des rapports frappants, nous passerons en revue tous les caractères généraux et particuliers aux êtres contenus dans ces familles» ; de cette manière «on pourra être assuré de rapporter tous ces êtres à leurs familles naturelles ; c’est ainsi qu’en commençant par la fouine et le loup, le chien et l’ours, on connaîtra suffisamment le lion, le tigre, l’hyène qui sont des animaux de la même famille 1».
On voit tout de suite ce qui oppose méthode et système. Il ne peut y avoir qu’une méthode ; on peut inventer et appliquer un nombre considérable de systèmes: Adanson en a défini soixante-cinq 2. Le système est arbitraire dans tout son

1. Adanson, Cours d’histoire naturelle, 1772 (édition de 1845), p. 17.
2. Adanson, Familles des plantes (Paris, 1763).


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déroulement, mais une fois que le système des variables ­ le caractère ­ a été défini au départ, il n’est plus possible de le modifier, d’y ajouter ou d’en retrancher même un élément. La méthode est imposée du dehors, par les ressemblances globales qui apparentent les choses ; elle transcrit immédiatement la perception dans le discours ; elle demeure, en son point de départ, au plus près de la description ; mais il lui est toujours possible d’apporter au caractère général qu’elle a défini empiriquement les modifications qui s’imposent: un trait qu’on croyait essentiel à un groupe de plantes ou d’animaux peut très bien n’être qu’une particularité de quelques-uns si on en découvre qui, sans le posséder, appartiennent d’une manière évidente à la même famille ; la méthode doit toujours être prête à se rectifier elle-même. Comme le dit Adanson, le système est comme «la règle de fausse position dans le calcul»: il résulte d’une décision, mais il doit être absolument cohérent ; la méthode au contraire est «un arrangement quelconque d’objets ou de faits rapprochés par des convenances ou des ressemblances quelconques, que l’on exprime par une notion générale et applicable à tous ces objets, sans cependant regarder cette notion fondamentale ou ce principe comme absolu ni invariable, ni si général qu’il ne puisse souffrir d’exception... La méthode ne diffère du système que par l’idée que l’auteur attache à ses principes, en les regardant comme variables dans la méthode, et comme absolus dans le système 1».
De plus, le système ne peut reconnaître entre les structures de l’animal ou du végétal que des rapports de coordination: puisque le caractère est choisi, non pas à raison de son importance fonctionnelle, mais à raison de son efficacité combinatoire, rien ne prouve que dans la hiérarchie intérieure de l’individu, telle forme de pistil, telle disposition des étamines entraîne telle structure: si le germe de l’Adoxa est entre le calice et la corolle, si dans l’arum, les étamines sont disposées entre les pistils, ce ne sont là ni plus ni moins que des «structures singulières 2»: leur peu d’importance ne vient que de leur rareté, alors que l’égale division du calice et de la corolle n’a d’autre valeur que sa fréquence 3. En revanche la méthode, parce qu’elle va des identités et des différences les plus générales à celles qui le sont moins, est susceptible de faire apparaître des rapports verticaux de subordination. Elle permet, en effet, de voir quels sont les caractères assez importants pour n’être jamais démentis dans

1. Adanson, Familles des plantes, t. I, préface.
2. Linné, Philosophie botanique, § 105.
3. Id., ibid., § 94.

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une famille donnée. Par rapport au système, le renversement est très important: les caractères les plus essentiels permettent de distinguer les familles les plus larges et les plus visiblement distinctes, alors que pour Tournefort ou Linné, le caractère essentiel définissait le genre ; et il suffisait à la «convention» de naturalistes de choisir un caractère factice pour distinguer les classes ou les ordres. Dans la méthode, l’organisation générale et ses dépendances internes l’emportent sur la translation latérale d’un équipement constant de variables.
Malgré ces différences, système et méthode reposent sur le même socle épistémologique. On peut le définir d’un mot, en disant que dans le savoir classique, la connaissance des individus empiriques ne peut être acquise que sur le tableau continu, ordonné et universel de toutes les différences possibles. Au XVIe siècle, l’identité des plantes et des animaux était assurée par la marque positive (souvent visible mais cachée parfois) dont ils étaient porteurs: ce qui, par exemple, distinguait les diverses espèces d’oiseaux, ce n’étaient point les différences qui étaient entre elles, mais le fait que celle-ci chassait la nuit, que celle-là vivait sur l’eau, que telle autre se nourrissait de chair vivante 1. Tout être portait une marque et l’espèce se mesurait à l’étendue d’un blason commun. Si bien que chaque espèce se signalait par elle-même, énonçait son individualité, indépendamment de toutes les autres: celles-ci auraient très bien pu ne pas exister, les critères de définition n’en auraient pas été modifiés pour les seules qui seraient demeurées visibles. Mais à partir du XVIIe siècle, il ne peut plus y avoir de signes que dans l’analyse des représentations selon les identités et les différences. C’est-à-dire que toute désignation doit se faire par un certain rapport à toutes les autres désignations possibles. Connaître ce qui appartient en propre à un individu, c’est avoir par devers soi le classement ou la possibilité de classer l’ensemble des autres. L’identité et ce qui la marque se définissent par le résidu des différences. Un animal ou une plante n’est pas ce qu’indique ­ ou trahit ­ le stigmate qu’on découvre imprimé en lui ; il est ce que ne sont pas les autres ; il n’existe en lui-même qu’à la limite de ce qui s’en distingue. Méthode et système ne sont que les deux manières de définir les identités par le réseau général des différences. Plus tard, à partir de Cuvier, l’identité des espèces se fixera aussi par un jeu de différences, mais celles-ci apparaîtront sur le fond des grandes unités organiques ayant leurs systèmes internes de dépendances (squelette, respiration, circulation): les invertébrés ne seront

1. Cf. P. Belon, Histoire de la nature des oiseaux.

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pas définis seulement par l’absence de vertèbres, mais par un certain mode de respiration, par l’existence d’un type de circulation et par toute une cohésion organique qui dessine une unité positive. Les lois internes de l’organisme deviendront, à la place des caractères différentiels, l’objet des sciences de la nature. La classification, comme problème fondamental et constitutif de l’histoire naturelle, s’est logée historiquement, et d’une façon nécessaire, entre une théorie de la marque et une théorie de l’organisme.


V. LE CONTINU ET LA CATASTROPHE

Au coeur de cette langue bien faite qu’est devenue l’histoire naturelle, un problème demeure. Il se pourrait après tout que la transformation de la structure en caractère ne soit jamais possible, et que le nom commun, jamais, ne puisse naître du nom propre. Qui peut garantir que les descriptions ne vont pas déployer des éléments si divers d’un individu au suivant ou d’une espèce à l’autre que toute tentative pour fonder un nom commun serait ruinée à l’avance ? Qui peut assurer que chaque structure n’est pas rigoureusement isolée de toute autre et qu’elle ne fonctionne pas comme une marque individuelle ? Pour que le caractère le plus simple puisse apparaître, il faut qu’un élément au moins de la structure d’abord envisagée se répète dans une autre. Car l’ordre général des différences qui permet d’établir la disposition des espèces implique un certain jeu de similitudes. Problème qui est isomorphe à celui qu’on a rencontré déjà à propos du langage 1: pour qu’un nom commun fût possible, il fallait qu’il y eût entre les choses cette ressemblance immédiate qui permettait aux éléments signifiants de courir le long des représentations, de glisser à leur surface, de s’accrocher à leurs similitudes pour former finalement des désignations collectives. Mais pour dessiner cet espace rhétorique où les noms peu à peu prenaient leur valeur générale, il n’était pas besoin de déterminer le statut de cette ressemblance ni si elle était fondée en vérité ; il suffisait qu’elle prête assez de force à l’imagination. Cependant pour l’histoire naturelle, langue bien faite, ces analogies de l’imagination ne peuvent valoir comme des garanties ; et le doute radical que

1. Cf. supra, p. 142.

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Hume faisait porter sur la nécessité de la répétition dans l’expérience, il faut bien que l’histoire naturelle, qui en est menacée au même titre que tout langage, trouve le moyen de le contourner. Il doit y avoir continuité dans la nature.
Cette exigence d’une nature continue n’a pas tout à fait la même forme dans les systèmes et dans les méthodes. Pour les systématiciens, la continuité n’est faite que de la juxtaposition sans faille des différentes régions que les caractères permettent de distinguer clairement ; il suffit d’une gradation ininterrompue des valeurs que peut prendre, dans le domaine entier des espèces, la structure choisie comme caractère ; à partir de ce principe, il apparaîtra que toutes ces valeurs seront occupées par des êtres réels, même si on ne les connaît pas encore. «Le système indique les plantes, même celles dont il n’a pas fait mention ; ce que ne peut jamais faire l’énumération d’un catalogue 1». Et sur cette continuité de juxtaposition, les catégories ne seront pas simplement des conventions arbitraires ; elles pourront correspondre (si elles sont établies comme il faut) à des régions qui existent distinctement sur cette nappe ininterrompue de la nature ; elles seront des plages plus vastes mais aussi réelles que les individus. C’est ainsi que le système sexuel a permis, selon Linné, de découvrir des genres indubitablement fondés : «Sache que ce n’est pas le caractère qui constitue le genre, mais le genre qui constitue le caractère, que le caractère découle du genre, non le genre du caractère 2». En revanche, dans les méthodes pour qui les ressemblances, sous leur forme massive et évidente, sont données d’abord, la continuité de la nature ne sera pas ce postulat purement négatif (pas d’espace blanc entre les catégories distinctes ), mais une exigence positive: toute la nature forme une grande trame où les êtres se ressemblent de proche en proche, où les individus voisins sont infiniment semblables entre eux ; si bien que toute coupure qui n’indique pas l’infime différence de l’individu, mais des catégories plus larges, est toujours irréelle. Continuité de fusion où toute généralité est nominale. Nos idées générales, dit Buffon, «sont relatives à une échelle continue d’objets, de laquelle nous n’apercevons nettement que les milieux et dont les extrémités fuient et échappent toujours de plus en plus à nos considérations... Plus on augmentera le nombre des divisions des productions naturelles, plus on approchera du vrai, puisqu’il n’existe réellement dans la nature que des individus, et que les genres, les ordres, les classes

1. Linné, Philosophie botanique, § 156.
2. Id., ibid., § 169.

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n’existent que dans notre imagination 1». Et Bonnet disait dans le même sens qu’ «il n’y a pas de sauts dans la nature: tout y est gradué, nuancé. Si entre deux êtres quelconques, il existait un vide, quelle serait la raison du passage de l’un à l’autre ? Il n’est donc point d’être au-dessus et au-dessous duquel il n’y en ait qui s’en rapprochent par quelques caractères, et qui s’en éloignent par d’autres». On peut donc toujours découvrir des «productions moyennes», comme le polype entre le végétal et l’animal, l’écureuil volant entre l’oiseau et le quadrupède, le singe entre le quadrupède et l’homme. Par conséquent, nos distributions en espèces et en classes «sont purement nominales» ; elles ne représentent rien de plus que des «moyens relatifs à nos besoins et aux bornes de nos connaissances 2».
Au XVIIIe siècle, la continuité de la nature est exigée par toute histoire naturelle, c’est-à-dire par tout effort pour instaurer dans la nature un ordre et y découvrir des catégories générales, qu’elles soient réelles et prescrites par des distinctions manifestes, ou commodes et simplement découpées par notre imagination. Seul le continu peut garantir que la nature se répète et que la structure, par conséquent, peut devenir caractère. Mais aussitôt cette exigence se dédouble. Car s’il était donné à l’expérience, dans son mouvement ininterrompu, de parcourir exactement pas après pas le continu des individus, des variétés, des espèces, des genres, des classes, il ne serait pas besoin de constituer une science ; les désignations descriptives se généraliseraient de plein droit, et le langage des choses, par un mouvement spontané, se constituerait en discours scientifique. Les identités de la nature s’offriraient comme en toutes lettres à l’imagination et le glissement spontané des mots dans leur espace rhétorique reproduirait en lignes pleines l’identité des êtres dans leur généralité croissante. L’histoire naturelle deviendrait inutile, ou plutôt, elle serait déjà faite par le langage quotidien des hommes ; la grammaire générale serait en même temps la taxinomie universelle des êtres. Mais si une histoire naturelle, parfaitement distincte de l’analyse des mots, est indispensable, c’est que l’expérience ne nous livre pas, tel quel, le continu de la nature. Elle le donne à la fois déchiqueté ­ puisqu’il y a bien des lacunes dans la série des valeurs effectivement occupées par les variables (il y a des êtres possibles dont on constate la place mais qu’on n’a jamais eu l’occasion

1. Buffon, Discours sur la manière de traiter l’histoire naturelle (Oeuvres complètes, t. I, p. 36 et 39).
2. Ch. Bonnet, Contemplation de la nature, Ire partie (Oeuvres complètes, t. IV, p. 35-36).

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d’observer ) ­ et brouillé, puisque l’espace réel, géographique et terrestre, où nous nous trouvons, nous montre les êtres enchevêtrés les uns avec les autres, dans un ordre qui, par rapport à la grande nappe des taxinomies, n’est rien de plus que hasard, désordre ou perturbation. Linné faisait remarquer qu’en associant sur les mêmes lieux le lerne (qui est un animal) et la conserve (qui est une algue), ou encore l’éponge, et le corail, la nature ne joint pas, comme le voudrait l’ordre des classifications, «les plantes les plus parfaites avec les animaux appelés très imparfaits, mais elle combine les animaux imparfaits avec les plantes imparfaites 1». Et Adanson constatait que la nature «est un mélange confus d’êtres que le hasard semble avoir rapprochés: ici l’or est mêlé avec un autre métal, avec une pierre, avec une terre ; là la violette croît à côté du chêne. Parmi ces plantes errent également le quadrupède, le reptile et l’insecte ; les poissons se confondent pour ainsi dire avec l’élément aqueux dans lequel ils nagent et avec les plantes qui croissent au fond des eaux... Ce mélange est même si général et si multiplié qu’il paraît être une des lois de la nature 2».
Or cet enchevêtrement est le résultat d’une série chronologique d’événements. Ceux-ci ont leur point d’origine et leur premier lieu d’application, non pas dans les espèces vivantes elles-mêmes, mais dans l’espace où elles se logent. Ils se produisent dans le rapport de la Terre au Soleil, dans le régime des climats, dans les avatars de l’écorce terrestre ; ce qu’ils atteignent d’abord, ce sont les mers et les continents, c’est la surface du globe ; les vivants ne sont touchés que par contrecoup et d’une manière seconde: la chaleur les attire ou les chasse, les volcans les détruisent ; ils disparaissent avec les terres qui s’effondrent. Il se peut, par exemple comme le supposait Buffon 3, que la terre ait été incandescente à l’origine, avant de se refroidir peu à peu ; les animaux, habitués à vivre dans les températures les plus élevées, se sont regroupés dans la seule région aujourd’hui torride, tandis que les terres tempérées ou froides se peuplaient d’espèces qui n’avaient pas eu l’occasion d’apparaître jusqu’alors. Avec les révolutions dans l’histoire de la terre, l’espace taxinomique (où les voisinages sont de l’ordre du caractère et non du mode de vie ) s’est trouvé réparti dans un espace concret qui le bouleversait. Bien plus: il a sans doute été morcelé, et beaucoup d’espèces, voisines de celles que nous connaissons


1. Linné, Philosophie botanique.
2. Adanson. Cours d’histoire naturelle, 1772 (éd. Paris, 1845), p. 4-5.
3. Buffon, Histoire de la Terre.

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ou intermédiaires entre des plages taxinomiques qui nous sont familières, ont dû disparaître, ne laissant derrière elles que des traces difficiles à déchiffrer. En tout cas, cette série historique d’événements s’ajoute à la nappe des êtres: elle ne lui appartient pas en propre ; elle se déroule dans l’espace réel du monde, non dans celui, analytique, des classifications ; ce qu’elle met en question, c’est le monde comme lieu des êtres, et non pas les êtres en tant qu’il sont la propriété d’être vivants. Une historicité, que symbolisent les récits bibliques, affecte directement notre système astronomique, indirectement le réseau taxinomique des espèces ; et outre la Genèse et le Déluge, il se pourrait bien que «notre globe ait subi d’autres révolutions qui ne nous ont pas été révélées. Il tient à tout le système astronomique et les liaisons qui unissent ce globe aux autres corps célestes et en particulier au Soleil et aux comètes peuvent avoir été la source de beaucoup de révolutions dont il ne reste aucune trace sensible pour nous et dont les habitants des mondes voisins ont eu peut-être quelques connaissances 1».
L’histoire naturelle suppose donc, pour pouvoir exister comme science deux ensembles: l’un d’entre eux est constitué par le réseau continu des êtres ; cette continuité peut prendre diverses formes spatiales ; Charles Bonnet la pense tantôt sous la forme d’une grande échelle linéaire dont les extrémités sont l’une très simple, l’autre très compliquée, avec au centre une étroite région médiane, la seule qui nous soit dévoilée, tantôt sous la forme d’un tronc central dont partiraient d’un côté une branche (celle des coquillages avec les crabes et les écrevisses comme ramifications supplémentaires) et de l’autre la série des insectes sur quoi s’embranchent insectes et grenouilles 2 ; Buffon définit cette même continuité «comme une large trame ou plutôt un faisceau qui d’intervalle en intervalle jette des branches de côté pour se réunir avec des faisceaux d’un autre ordre 3» ; Pallas songe à une figure polyédrique 4 ; J. Hermann voudrait constituer un modèle à trois dimensions, composé de fils qui partant tous d’un point commun, se séparent les uns des autres «se répandent par un très grand nombre de rameaux latéraux», puis se rassemblent de nouveau 5. De ces configurations spatiales qui décrivent chacune à sa manière la continuité taxinomique, se distingue la série des événements ; celle-ci est discontinue et différente en chacun de ses épisodes,

1. Ch. Bonnet, Palingénésie philosophique (Oeuvres, t. VII, p. 122.)
2. Ch. Bonnet, Contemplation de la nature, chap. XX, p. 130-138.
3. Buffon, Histoire naturelle des Oiseaux (1770), t. I, p. 396.
4. Pallas, Elenchus Zoophytorum (1786).
5. J. Hermann, Tabulae affinitatun animalium (Strasbourg, 1783), p. 24.

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mais son ensemble ne peut dessiner qu’une ligne simple qui est celle du temps (et qu’on peut concevoir comme droite, brisée ou circulaire ). Sous sa forme concrète et dans l’épaisseur qui lui est propre, la nature se loge tout entière entre la nappe de la taxinomia et la ligne des révolutions. Les «tableaux» qu’elle forme sous les yeux des hommes et que le discours de la science est chargé de parcourir sont les fragments de la grande surface des espèces vivantes, tel qu’il est découpé, bouleversé et figé entre deux révoltes du temps.
On voit combien il est superficiel d’opposer, comme deux opinions différentes et affrontées dans leurs options fondamentales, un «fixisme» qui se contente de classer les êtres de la nature en un tableau permanent et une sorte d’«évolutionnisme» qui croirait à une histoire immémoriale de la nature et à une profonde poussée des êtres à travers sa continuité. La solidité sans lacunes d’un réseau des espèces et des genres et la série des événements qui l’ont brouillé font partie, et à un même niveau, du socle épistémologique à partir duquel un savoir comme l’histoire naturelle a été possible à l’âge classique. Ce ne sont pas deux manières de percevoir la nature radicalement opposées parce qu'engagées dans des choix philosophiques plus vieux et plus fondamentaux que toute science ; ce sont deux exigences simultanées dans le réseau archéologique qui définit à l’âge classique le savoir de la nature. Mais ces deux exigences sont complémentaires. Donc irréductibles. La série temporelle ne peut pas s’intégrer à la gradation des êtres. Les époques de la nature ne prescrivent pas le temps intérieur des êtres et de leur continuité ; elles dictent les intempéries qui n’ont cessé de les disperser, de les détruire, de les mêler, de les séparer, de les entrelacer. Il n’y a pas et il ne peut y avoir même le soupçon d’un évolutionnisme ou d’un transformisme dans la pensée classique ; car le temps n’est jamais conçu comme principe de développement pour les êtres vivants dans leur organisation interne ; il n’est perçu qu’à titre de révolution possible dans l’espace extérieur où ils vivent.

VI. MONSTRES ET FOSSILES

On objectera qu’il y eut, bien avant Lamarck, toute une pensée de type évolutionniste. Que son importance fut grande au milieu du XVIIIe siècle et jusqu’au coup d’arrêt qui fut marqué par Cuvier. Que Bonnet, Maupertuis, Diderot, Robinet,

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Benoit de Maillet ont fort clairement articulé l’idée que les formes vivantes peuvent passer les unes dans les autres, que les espèces actuelles sont sans doute le résultat de transformations anciennes et que tout le monde vivant se dirige peut-être vers un point futur, si bien qu’on ne pourrait assurer d’aucune forme vivante qu’elle est définitivement acquise et stabilisée pour toujours. En fait, de telles analyses sont incompatibles avec ce que nous entendons aujourd’hui par la pensée de l’évolution. Elles ont en effet pour propos le tableau des identités et des différences à la série des événements successifs. Et pour penser l’unité de ce tableau et de cette série, elles n’ont à leur disposition que deux moyens.
L’un consiste à intégrer à la continuité des êtres et à leur distribution en tableau la série des successions. Tous les êtres que la taxinomie a disposés dans une simultanéité ininterrompue sont alors soumis au temps. Non pas en ce sens que la série temporelle ferait naître une multiplicité d’espèces qu’un regard horizontal pourrait ensuite disposer selon un quadrillage classificateur, mais en ce sens que tous les points de la taxinomie sont affectés d’un indice temporel, de sorte que l’«évolution» n’est pas autre chose que le déplacement solidaire et général de l’échelle depuis le premier jusqu’au dernier de ses éléments. Ce système est celui de Charles Bonnet. Il implique d’abord que la chaîne des êtres, tendue par une série innombrable d’anneaux vers la perfection absolue de Dieu, ne la rejoigne pas actuellement 1 ; que la distance soit encore infinie entre Dieu et la moins défectueuse des créatures ; et que, dans cette distance peut-être infranchissable, toute la trame ininterrompue des êtres ne cesse de s’avancer vers une plus grande perfection. Il implique aussi que cette «évolution» maintienne intact le rapport qui existe entre les différentes espèces: si l’une en se perfectionnant atteint le degré de complexité que possédait par avance celle du degré immédiatement supérieur, celle-ci n’est pas rejointe pour autant, car, emportée par le même mouvement, elle n’a pas pu ne pas se perfectionner dans une proportion équivalente: «Il y aura un progrès continuel et plus ou moins lent de toutes les espèces vers une perfection supérieure, en sorte que tous les degrés de l’échelle seront continuellement variables dans un rapport déterminé et constant... L’homme, transporté dans un séjour plus assorti à l’éminence de ses facultés laissera au singe et à l’éléphant cette première place qu’il occupait parmi les animaux


1. Ch. Bonnet, Contemplation de la nature, Ire partie (Oeuvres complètes t. IV, p. 34 sq. ).

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de notre planète... Il y aura des Newton parmi les singes et des Vauban parmi les castors. Les huîtres et les polypes seront par rapport aux espèces les plus élevées ce que les oiseaux et les quadrupèdes sont à l’homme 1». Cet «évolutionnisme» n’est pas une manière de concevoir l’apparition des êtres les uns à partir des autres ; il est, en réalité, une manière de généraliser le principe de continuité et la loi qui veut que les êtres forment une nappe sans interruption. Il ajoute, dans un style leibnizien 2, le continu du temps au continu de l’espace et à l’infinie multiplicité des êtres, l’infini de leur perfectionnement. Il ne s’agit pas d’une hiérarchisation progressive, mais de la poussée constante et globale d’une hiérarchie tout instaurée. Ce qui suppose finalement que le temps, loin d’être un principe de la taxinomia, n’en soit qu’un des facteurs. Et qu’il soit préétabli comme toutes les autres valeurs prises par toutes les autres variables. Il faut donc que Bonnet soit préformationniste ­ et ceci au plus loin de ce que nous entendons, depuis le XIXe siècle, par «évolutionnisme» ; il est obligé de supposer que les avatars ou les catastrophes du globe ont été disposés à l’avance comme autant d’occasions pour que la chaîne infinie des êtres s’achemine dans le sens d’une infinie amélioration: «Ces évolutions ont été prévues et inscrites dans les germes des animaux dès le premier jour de la création. Car ces évolutions sont liées avec des révolutions dans tout le système solaire que Dieu a aménagées à l’avance». Le monde en son entier a été larve ; le voici chrysalide ; un jour, sans doute, il deviendra papillon 3. Et toutes les espèces seront emportées de la même façon par cette grande mue. Un tel système, on le voit, ce n’est pas un évolutionnisme commençant à bouleverser le vieux dogme de la fixité ; c’est une taxinomia qui enveloppe, de plus, le temps. Une classification généralisée.
L’autre forme d’«évolutionnisme» consiste à faire jouer au temps un rôle tout opposé. Il ne sert plus à déplacer sur la ligne finie ou infinie du perfectionnement l’ensemble du tableau classificateur, mais à faire apparaître les unes après les autres toutes les cases qui, ensemble, formeront le réseau continu des espèces. Il fait prendre successivement aux variables du vivant toutes les valeurs possibles: il est l’instance d’une caractérisation qui se fait petit à petit et comme éléments après

1. Ch. Bonnet, Palingénésie philosophique ( Oeuvres complètes, t. VII, p. 149-150).
2. Ch. Bonnet ( Oeuvres complètes, t. III, p. 173 ) cite une lettre de Leibniz à Herman sur la chaîne des êtres.
3. Ch. Bonnet, Palingénésie philosophique ( Oeuvres complètes, t. VII p. 193 ).

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éléments. Les ressemblances ou les identités partielles qui soutiennent la possibilité d’une taxinomia seraient alors les marques étalées dans le présent d’un seul et même être vivant, persistant à travers les avatars de la nature et remplissant par là toutes les possibilités qu’offre à vide le tableau taxinomique. Si les oiseaux, fait remarquer Benoît de Maillet, ont des ailes comme les poissons ont des nageoires, c’est qu’ils ont été, à l’époque du grand reflux des eaux premières, des daurades asséchées ou des dauphins passés pour toujours à une patrie aérienne. «La semence de ces poissons, portée dans des marais, peut avoir donné lieu à la première transmigration de l’espèce du séjour de la mer en celui de la terre. Que cent millions aient péri sans avoir pu en contracter l’habitude, il suffit que deux y soient parvenus pour avoir donné lieu à l’espèce 1». Les changements dans les conditions de vie des êtres vivants semblent, là comme dans certaines formes de l’évolutionnisme, entraîner l’apparition d’espèces nouvelles. Mais le mode d’action de l’air, de l’eau, du climat, de la terre sur les animaux n’est pas celui d’un milieu sur une fonction et sur les organes dans lesquels elle s’accomplit ; les éléments extérieurs n’interviennent qu’à titre d’occasion pour faire apparaître un caractère. Et cette apparition, si elle est chronologiquement conditionnée par tel événement du globe, est rendue a priori possible par le tableau général des variables qui définit toutes les formes éventuelles du vivant. Le quasi-évolutionnisme du XVIIIe siècle semble présager aussi bien la variation spontanée du caractère, telle qu’on la trouvera chez Darwin, que l’action positive du milieu telle que la décrira Lamarck. Mais c’est une illusion rétrospective: pour cette forme de pensée, en effet, la suite du temps ne peut jamais dessiner que la ligne le long de laquelle se succèdent toutes les valeurs possibles des variables préétablies. Et par conséquent il faut définir un principe de modification intérieur à l’être vivant, lui permettant, à l’occasion d’une péripétie naturelle, de prendre un nouveau caractère.
On se trouve alors devant un nouveau point de choix: soit supposer chez le vivant une aptitude spontanée à changer de forme ( ou du moins à acquérir avec les générations un caractère légèrement différent de celui qui était donné à l’origine, si bien que de proche en proche il finira par devenir méconnaissable ), soit encore lui attribuer la recherche obscure d’une espèce terminale qui posséderait les caractères de toutes celles qui l’ont précédée, mais à un plus haut degré de complexité et de perfection.


1. Benoît de Maillet, Telliamed ou les entretiens d’un philosophe chinois avec un missionnaire français ( Amsterdam, 1748 ), p. 142.

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Le premier système, c’est celui des erreurs à l’infini ­ tel qu’on le trouve chez Maupertuis. Le tableau des espèces que l’histoire naturelle peut établir, aurait été acquis pièce à pièce par l’équilibre, constant dans la nature, entre une mémoire qui assure le continu ( maintien des espèces dans le temps et ressemblance de l’une à l’autre ) et un penchant à la déviation qui assure à la fois l’histoire, les différences et la dispersion. Maupertuis suppose que les particules de la matière sont douées d’activité et de mémoire. Attirées les unes par les autres, les moins actives forment les substances minérales ; les plus actives dessinent le corps plus complexe des animaux. Ces formes, qui sont dues à l’attraction et au hasard, disparaissent si elles ne peuvent subsister. Celles qui se maintiennent donnent naissance à de nouveaux individus dont la mémoire maintient les caractères du couple parent. Et ceci jusqu’à ce qu’une déviation des particules ­ un hasard ­ fasse naître une nouvelle espèce que la force obstinée du souvenir maintient à son tour: «A force d’écarts répétés, serait venue la diversité infinie des animaux 1». Ainsi, de proche en proche, les êtres vivants acquièrent par variations successives tous les caractères que nous leur connaissons, et la nappe cohérente et solide qu’ils forment n’est, lorsqu’on les regarde dans la dimension du temps, que le résultat fragmentaire d’un continu beaucoup plus serré, beaucoup plus fin: un continu qui a été tissé d’un nombre incalculable de petites différences oubliées ou avortées. Les espèces visibles qui s’offrent à notre analyse ont été découpées sur le fond incessant de monstruosités qui apparaissent, scintillent, vont à l’abîme, et parfois se maintiennent. Et c’est là le point fondamental: la nature n’a une histoire que dans la mesure où elle est susceptible du continu. C’est parce qu’elle prend à tour de rôle tous les caractères possibles ( chaque valeur de toutes les variables ) qu’elle se présente sous la forme de la succession.
Il n’en va pas autrement pour le système inverse du prototype et de l’espèce terminale. Dans ce cas, il faut supposer, avec J. B. Robinet, que la continuité n’est pas assurée par la mémoire, mais par un projet. Projet d’un être complexe vers lequel la nature s’achemine en partant d’éléments simples qu’elle compose et arrange peu à peu: «D’abord les éléments se combinent. Un petit nombre de principes simples sert de base à tous les corps» ; ce sont eux qui président exclusivement à l’organisation des minéraux ; puis «la magnificence de la

1. Maupertuis, Essai sur la formation des corps organisés ( Berlin, 1754 ), p. 41.

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nature» ne cesse d’augmenter «jusqu’aux êtres qui se promènent sur la surface du globe» ; «la variation des organes en nombre, en grandeur, en finesse, en texture interne, en figure externe donne des espèces qui se divisent et se subdivisent à l’infini par de nouveaux arrangements 1». Et ainsi de suite jusqu’à l’arrangement le plus complexe que nous connaissions. De sorte que la continuité entière de la nature se loge entre un prototype, absolument archaïque, enfoui plus profondément que toute histoire, et l’extrême complication de ce modèle, telle qu’on peut, au moins sur le globe terrestre, l’observer en la personne de l’être humain 2. Entre ces deux extrêmes, il y a tous les degrés possibles de complexité et de combinaison: comme une immense série d’essais, dont certains ont persisté sous la forme d’espèces constantes et dont les autres ont été engloutis. Les monstres ne sont pas d’une autre «nature» que les espèces elles-mêmes: «Croyons que les formes les plus bizarres en apparence... appartiennent nécessairement et essentiellement au plan universel de l’être ; que ce sont des métamorphoses du prototype aussi naturelles que les autres, quoiqu’elles nous offrent des phénomènes différents, qu’elles servent de passage aux formes voisines ; qu’elles préparent et aménagent les combinaisons qui les suivent, comme elles sont amenées par celles qui les précèdent ; qu’elles contribuent à l’ordre des choses, loin de le troubler. Ce n’est peut-être qu’à force d’êtres que la nature parvient à produire des êtres plus réguliers et d’une organisation plus symétrique 3». Chez Robinet comme chez Maupertuis, la succession et l’histoire ne sont pour la nature que des moyens de parcourir la trame des variations infinies dont elle est susceptible. Ce n’est donc pas le temps ni la durée qui à travers la diversité des milieux assure la continuité et la spécification des vivants, mais sur le fond continu de toutes les variations possibles, le temps dessine un parcours où les climats et la géographie prélèvent seulement des régions privilégiées et destinées à se maintenir. Le continu, ce n’est pas le sillage visible d’une histoire fondamentale où un même principe vivant se débattrait avec un milieu variable. Car le continu précède le temps. Il en est la condition. Et par rapport à lui, l’histoire ne peut jouer qu’un rôle négatif: elle prélève et fait subsister, ou elle néglige et laisse disparaître.
A cela deux conséquences. D’abord la nécessité de faire intervenir


1. J. -B. Robinet, De la nature ( 3e éd., 1766 ), p. 25-28.
2. J. -B. Robinet, Considérations philosophiques sur la gradation naturelle des formes de l'être ( Paris, 1768 ), p. 4-5.
3. Id., ibid., p. 198.

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les monstres ­ qui sont comme le bruit de fond, le murmure ininterrompu de la nature. S’il faut en effet que le temps, qui est limité, parcoure ­ ait déjà parcouru peut-être ­ tout le continu de la nature, on doit admettre qu’un nombre considérable de variations possibles ont été croisées, puis biffées ; tout comme la catastrophe géologique était nécessaire pour qu’on puisse remonter du tableau taxinomique au continu à travers une expérience brouillée, chaotique et déchiquetée, de même la prolifération de monstres sans lendemain est nécessaire pour qu’on puisse redescendre du continu au tableau à travers une série temporelle. Autrement dit ce qui dans un sens doit être lu comme drame de la terre et des eaux, doit être lu, dans l’autre sens, comme aberration apparente des formes. Le monstre assure dans le temps et pour notre savoir théorique une continuité que les déluges, les volcans et les continents effondrés brouillent dans l’espace pour notre expérience quotidienne. L’autre conséquence, c’est qu’au long d’une pareille histoire, les signes de la continuité ne sont plus que de l’ordre de la ressemblance. Puisque nul rapport du milieu à l’organisme 1 ne définit cette histoire, les formes vivantes y subiront toutes les métamorphoses possibles, et ne laisseront derrière elles comme marque du trajet parcouru que les repères des similitudes. A quoi peut-on reconnaître, par exemple, que la nature n’a cessé d’ébaucher, à partir du prototype primitif, la figure, provisoirement terminale, de l’homme ? A ce qu’elle a abandonné sur son parcours mille formes qui en dessinent le modèle rudimentaire. Combien de fossiles sont, pour l’oreille, le crâne ou les parties sexuelles de l’homme, comme des statues de plâtre façonnées un jour et délaissées pour une forme plus perfectionnée ? «L’espèce qui ressemble au coeur humain, et qu’on nomme à cause de cela Anthropocardite... mérite une attention particulière. Sa substance est un caillou au-dedans. La forme d’un coeur est aussi bien imitée qu’elle puisse l’être. On y distingue le tronc de la veine cave, avec une portion de ses deux tranches. On voit aussi sortir du ventricule gauche le tronc de la grande artère avec sa partie inférieure ou descendante 2». Le fossile, avec sa nature mixte d’animal et de minéral est le lieu privilégié d’une ressemblance que l’historien du continu exige, alors que l’espace de la taxinomia la décomposait rigoureusement.
Le monstre et le fossile jouent tous deux un rôle très précis


1. Sur l’inexistence de la notion biologique de «milieu» au XVIIIe siècle, Cf. G. Canguilhem, La Connaissance de la vie ( Paris, 2 éd., 1965 ), p. 129-154.
2. J. -B. Robinet, Considérations philosophiques sur la gradation naturelle des formes de l’être, p. 19.

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dans cette configuration. A partir du pouvoir du continu que détient la nature, le monstre fait apparaître la différence: celle-ci est encore sans loi, et sans structure bien définie ; le monstre, c’est la souche de la spécification, mais ce n’est qu’une sous-espèce, dans l’obstination lente de l’histoire. Le fossile, c’est ce qui laisse subsister les ressemblances à travers toutes les déviations que la nature a parcourues ; il fonctionne comme une forme lointaine et approximative de l’identité ; il marque un quasi-caractère dans le bougé du temps. C’est que le monstre et le fossile ne sont rien d’autre que la projection en arrière de ces différences et de ces identités qui définissent pour la taxinomia la structure puis le caractère. Ils forment, entre le tableau et le continu, la région ombreuse, mobile, tremblée où ce que l’analyse définira comme identité n’est encore que muette analogie ; et ce qu’elle définira comme différence assignable et constante n’est encore que libre et hasardeuse variation. Mais à vrai dire l’histoire de la nature est si impossible à penser pour l’histoire naturelle, la disposition épistémologique dessinée par le tableau et le continu est si fondamentale, que le devenir ne peut avoir qu’une place intermédiaire et mesurée par les seules exigences de l’ensemble. C’est pourquoi il n’intervient que pour le passage nécessaire de l’un à l’autre. Soit comme un ensemble d’intempéries étrangères aux vivants et qui ne leur adviennent jamais que de l’extérieur. Soit comme un mouvement sans cesse ébauché mais arrêté dès son esquisse, et perceptible seulement sur les bords du tableau, dans ses marges négligées: et ainsi sur le fond du continu, le monstre raconte, comme en caricature, la genèse des différences, et le fossile rappelle, dans l’incertitude de ses ressemblances, les premiers entêtements de l’identité.


VII. LE DISCOURS DE LA NATURE

La théorie de l’histoire naturelle n’est pas dissociable de celle du langage. Et pourtant, il ne s’agit pas, de l’une à l’autre, d’un transfert de méthode. Ni d’une communication de concepts, ou des prestiges d’un modèle qui, pour avoir «réussi» d’un côté serait essayé dans le domaine voisin. Il ne s’agit pas non plus d’une rationalité plus générale qui imposerait des formes identiques à la réflexion sur la grammaire et à la taxinomia. Mais d’une disposition fondamentale du savoir qui ordonne la connaissance des êtres à la possibilité de les représenter dans un système de noms. Sans doute, il y eut, dans cette région que

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nous appelons maintenant la vie, bien d’autres recherches que les efforts de classification, bien d’autres analyses que celle des identités et des différences. Mais toutes reposaient sur une sorte d’ a priori historique qui les autorisait en leur dispersion, en leurs projets singuliers et divergents, qui rendait également possibles tous les débats d’opinions dont elles étaient le lieu. Cet a priori, il n’est pas constitué par un équipement de problèmes constants que les phénomènes concrets ne cesseraient de présenter comme autant d’énigmes à la curiosité des hommes ; il n’est pas fait non plus d’un certain état des connaissances sédimenté au cours des âges précédents et servant de sol aux progrès plus ou moins inégaux ou rapides de la rationalité ; il n’est même pas sans doute déterminé par ce qu’on appelle la mentalité ou les «cadres de pensée» d’une époque donnée, s’il faut entendre par là le profil historique des intérêts spéculatifs, des crédulités ou des grandes options théoriques. Cet a priori, c'est ce qui, à une époque donnée, découpe dans l’expérience un champ de savoir possible, définit le mode d’être des objets qui y apparaissent, arme le regard quotidien de pouvoirs théoriques, et définit les conditions dans lesquelles on peut tenir sur les choses un discours reconnu pour vrai. L’a priori historique, qui, au XVIIIe siècle, a fondé les recherches ou les débats sur l’existence des genres, la stabilité des espèces, la transmission des caractères à travers les générations, c’est l’existence d’une histoire naturelle: organisation d’un certain visible comme domaine du savoir, définition des quatre variables de la description, constitution d’un espace de voisinages où tout individu quel qu’il soit peut venir se placer. L’histoire naturelle à l’âge classique ne correspond pas à la pure et simple découverte d’un nouvel objet de curiosité ; elle recouvre une série d’opérations complexes, qui introduisent dans un ensemble de représentations la possibilité d’un ordre constant. Elle constitue comme descriptible et ordonnable à la fois tout un domaine d’ empiricité. Ce qui l’apparente aux théories du langage, la distingue de ce que nous entendons, depuis le XIXe siècle, par biologie, et lui fait jouer dans la pensée classique un certain rôle critique.
L’histoire naturelle est contemporaine du langage: elle est de même niveau que le jeu spontané qui analyse les représentations dans le souvenir, fixe leurs éléments communs, établit des signes à partir d’eux, et impose finalement des noms. Classer et parler trouvent leur lieu d’origine dans ce même espace que la représentation ouvre à l’intérieur de soi parce qu’elle est vouée au temps, à la mémoire, à la réflexion, à la continuité. Mais l’histoire naturelle ne peut et ne doit exister comme langue

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indépendante de toutes les autres que si elle est langue bien faite. Et universellement valable. Dans le langage spontané et «mal fait», les quatre éléments ( proposition, articulation, désignation, dérivation ) laissent entre eux des interstices ouverts: les expériences de chacun, les besoins ou les passions, les habitudes, les préjugés, une attention plus au moins éveillée ont constitué des centaines de langues différentes, et qui ne se distinguent pas seulement par la forme des mots, mais avant tout par la manière dont ces mots découpent la représentation. L'histoire naturelle ne sera une langue bien faite que si le jeu est fermé: si l’exactitude descriptive fait de toute proposition un découpage constant du réel ( si on peut toujours attribuer à la représentation ce qu’on y articule ) et si la désignation de chaque être indique de plein droit la place qu’il occupe dans la disposition générale de l’ensemble. Dans le langage, la fonction du verbe est universelle et vide ; elle prescrit seulement la forme la plus générale de la proposition ; et c’est à l’intérieur de celle-ci que les noms font jouer leur système d’articulation ; l’histoire naturelle regroupe ces deux fonctions dans l’unité de la structure qui articule les unes aux autres toutes les variables qui peuvent être attribuées à un être. Et alors que dans le langage, la désignation, en son fonctionnement individuel est exposée au hasard des dérivations qui donnent leur ampleur et leur extension aux noms communs, le caractère, tel que l’établit l’histoire naturelle, permet à la fois de marquer l’individu et de le situer dans un espace de généralités qui s’emboîtent les unes les autres. Si bien qu’au-dessus des mots de tous les jours ( et à travers eux puisqu’on doit bien les utiliser pour les descriptions premières ) se bâtit l’édifice d’une langue au second degré où règnent enfin les Noms exacts des choses: «La méthode, âme de la science, désigne à première vue n’importe quel corps de la nature de telle sorte que ce corps énonce le nom qui lui est propre, et que ce nom rappelle toutes les connaissances qui ont pu être acquises au cours du temps, sur le corps ainsi nommé: si bien que dans l’extrême confusion se découvre l’ordre souverain de la nature 1».
Mais cette nomination essentielle ­ ce passage de la structure visible au caractère taxinomique ­ renvoie à une exigence coûteuse. Le langage spontané, pour accomplir et boucler la figure qui va de la fonction monotone du verbe être à la dérivation et au parcours de l’espace rhétorique, n’avait besoin que du jeu de l’imagination: c’est-à-dire des ressemblances


1. Linné, Systema naturae ( 1766 ), p. 13.

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immédiates. En revanche, pour que la taxinomie soit possible, il faut que la nature soit réellement continue, et dans sa plénitude même. Là où le langage demandait la similitude des impressions, la classification demande le principe de la plus petite différence possible entre les choses. Or, ce continuum, qui apparaît ainsi au fond de la nomination, dans l’ouverture laissée entre la description et la disposition, il est supposé bien avant le langage, et comme sa condition. Et non pas seulement parce qu’il peut fonder un langage bien fait, mais parce qu’il rend compte de tout langage en général. C’est la continuité de la nature sans doute qui donne à la mémoire l’occasion de s’exercer, lorsqu’une représentation, par quelque identité confuse et mal perçue, en rappelle une autre et permet d’appliquer à toutes deux le signe arbitraire d’un nom commun. Ce qui dans l’imagination se donnait comme une similitude aveugle n’était que la trace irréfléchie et brouillée de la grande trame ininterrompue des identités et des différences. L’imagination ( celle qui, en permettant de comparer, autorise le langage ) formait, sans qu’on le sache alors, le lieu ambigu où la continuité ruinée, mais insistante, de la nature rejoignait la continuité vide, mais attentive, de la conscience. Si bien qu’il n’aurait pas été possible de parler, il n’y aurait pas eu place pour le moindre nom, si au fond des choses, avant toute représentation, la nature n’avait pas été continue. Pour établir le grand tableau sans faille des espèces, des genres, et des classes, il a fallu que l’histoire naturelle utilise, critique, classe et finalement reconstitue à nouveaux frais un langage, dont la condition de possibilité résidait justement dans ce continu. Les choses et les mots sont très rigoureusement entrecroisés: la nature ne se donne qu’à travers la grille des dénominations, et elle qui, sans de tels noms, resterait muette et invisible, scintille au loin derrière eux, continûment présente au-delà de ce quadrillage qui l’offre pourtant au savoir et ne la rend visible que toute traversée de langage.
C’est pourquoi sans doute l’histoire naturelle, à l’époque classique, ne peut pas se constituer comme biologie. Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, en effet, la vie n’existe pas. Mais seulement des êtres vivants. Ceux-ci forment une, ou plutôt plusieurs classes dans la série de toutes les choses du monde: et si on peut parler de la vie, c’est seulement comme d’un caractère - au sens taxinomique du mot ­ dans l’universelle distribution des êtres. On a l’habitude de répartir les choses de la nature en trois classes: les minéraux, auxquels on reconnaît la croissance, mais sans mouvement ni sensibilité ; les végétaux qui peuvent croître et qui sont susceptibles de sensation ; les

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animaux qui se déplacent spontanément 1. Quant à la vie et au seuil qu’elle instaure, on peut, selon les critères qu’on adopte, les faire glisser tout au long de cette échelle. Si, avec Maupertuis, on la définit par la mobilité et les relations d’affinité qui attirent les éléments les uns vers les autres et les maintiennent attachés, il faut loger la vie dans les particules les plus simples de la matière. On est obligé de la situer beaucoup plus haut dans la série si on la définit par un caractère chargé et complexe, comme le faisait Linné quand il lui fixait comme critères la naissance ( par semence ou bourgeon ), la nutrition ( par intussusception ), le vieillissement, le mouvement extérieur, la propulsion interne des liqueurs, les maladies, la mort, la présence de vaisseaux, de glandes, d’épidermes et d’utricules 2. La vie ne constitue pas un seuil manifeste à partir duquel des formes entièrement nouvelles du savoir sont requises. Elle est une catégorie de classement, relative comme toutes les autres aux critères qu’on se fixe. Et comme toutes les autres, soumise à certaines imprécisions dès qu’il s’agit d’en fixer les frontières. De même que le zoophyte est à la frange ambiguë des animaux et des plantes, de même les fossiles, de même les métaux se logent à cette limite incertaine où on ne sait s’il faut ou non parler de la vie. Mais la coupure entre le vivant et le non vivant n’est jamais un problème décisif 3. Comme le dit Linné, le naturaliste ­ celui qu’il appelle Historiens naturalis ­ «distingue par la vue les parties des corps naturels, il les décrit convenablement selon le nombre, la figure, la position et la proportion, et il les nomme 4». Le naturaliste, c’est homme du visible structuré et de la dénomination caractéristique. Non de la vie.
Il ne faut donc pas rattacher l’histoire naturelle, telle qu’elle s’est déployée pendant l’époque classique, à une philosophie, même obscure, même encore balbutiante, de la vie. Elle est, en réalité, entrecroisée avec une théorie des mots. L’histoire naturelle est située à la fois avant et après le langage ; elle défait celui de tous les jours, mais pour le refaire et découvrir ce qui l’a rendu possible à travers les ressemblances aveugles de l’imagination ; elle le critique, mais pour en découvrir le

1. Cf., par exemple, Linné, Systema naturae ( 1756 ), p. 215.
2. Linné Philosophie botanique, § 133. Cf. aussi Système sexuel des végétaux, p. 1.
3. Bonnet admettait une division quadripartite dans la nature: êtres bruts inorganisés, êtres organisés inanimés ( végétaux ), êtres organisés animés ( animaux ), êtres organisés animés et raisonnables ( hommes ). Cf. Contemplation de la nature, IIe partie, chap. I.
4. Linné, Systema naturae, p. 215.

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fondement. Si elle le reprend et veut l'accomplir dans sa perfection, c’ est qu’ aussi bien elle retourne à son origine. Elle enjambe ce vocabulaire quotidien qui lui sert de sol immédiat et, en deçà de lui, elle va chercher ce qui a pu constituer sa raison d'être ; mais inversement elle se loge tout entière dans l'espace du langage, puisqu’ elle est essentiellement un usage concerté des noms, et qu’ elle a pour fin dernière de donner aux choses leur vraie dénomination. Entre le langage et la théorie de la nature, il existe donc un rapport qui est de type critique ; connaître la nature, c'est en effet bâtir à partir du langage un langage vrai mais qui découvrira à quelles conditions tout langage est possible et dans quelles limites il peut avoir un domaine de validité. La question critique a bien existé au XVIIIe siècle, mais liée à la forme d'un savoir déterminé. Pour cette raison, elle ne pouvait acquérir autonomie et valeur d'interrogation radicale: elle n'a cessé de rôder dans une région où il était question de la ressemblance, de la force de l'imagination, de la nature et de la nature humaine, de la valeur des idées générales et abstraites, bref des rapports entre la perception de la similitude et la validité du concept. A l'âge classique ­ Locke et Linné, Buffon et Hume en portent témoignage ­ , la question critique, c'est celle du fondement de la ressemblance et de l'existence du genre.
A la fin du XVIIIe siècle, une nouvelle configuration apparaîtra qui brouillera définitivement pour des yeux modernes le vieil espace de l'histoire naturelle. D'un côté la critique se déplace et se détache du sol où elle avait pris naissance. Alors que Hume faisait du problème de la causalité un cas de l'interrogation générale sur les ressemblances 1, Kant, en isolant la causalité, renverse la question ; là où il s'agissait d'établir les relations d'identité et de distinction sur le fond continu des similitudes, il fait apparaître le problème inverse de la synthèse du divers. Du même coup la question critique se trouve reportée du concept au jugement, de l'existence du genre ( obtenue par l'analyse des représentations ) à la possibilité de lier entre elles les représentations, du droit de nommer au fondement de l'attribution, de l'articulation nominale à la proposition elle-même et au verbe être qui l'établit. Elle se trouve alors absolument généralisée. Au lieu de valoir à propos des seuls rapports de la nature et de la nature humaine, elle interroge la possibilité même de toute connaissance.
Mais d'un autre côté, à la même époque, la vie prend son autonomie par rapport aux concepts de la classification. Elle

1. Hume, Essai sur la nature humaine ( trad. Leroy ), t. I, p. 80 et 239 sq.

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échappe à ce rapport critique qui, au XVIIIe siècle, était constitutif du savoir de la nature. Elle échappe, ce qui veut dire deux choses: la vie devient objet de connaissance parmi les autres, et à ce titre elle relève de toute critique en général ; mais elle résiste aussi à cette juridiction critique, qu'elle reprend à son compte, et qu'elle reporte, en son propre nom, sur toute connaissance possible. Si bien que tout au long du XIXe siècle, de Kant à Dilthey et à Bergson, les pensées critiques et les philosophies de la vie se trouveront dans une position de reprise et de contestation réciproques.

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