|PAGE 137
CLASSER
|PAGE 138 celui de Tournefort au Moyen-Orient, celui
d’Adanson au Sénégal rapportent descriptions,
gravures et spécimens ; et puis surtout la valorisation
éthique de la nature, avec tout ce mouvement, ambigu en
son principe, par lequel on «investit» qu’on
soit aristocrate ou bourgeois argent et sentiment dans une
terre que longtemps les époques précédentes
avaient délaissée. Au coeur du XVIIIe siècle,
Rousseau herborise. |PAGE 139 puissance créatrice de la vie, son inépuisable
pouvoir de transformation, sa plasticité et cette dérive
par laquelle elle enveloppe toutes ses productions, nous-mêmes
compris, dans un temps dont nul n’est maître. Bien
avant Darwin et bien avant Lamarck, le grand débat de l’évolutionnisme
aurait été ouvert par le Telliamed, la Palingénésie
et le Rêve de d’Alembert. Le mécanisme et la
théologie, appuyés l’un sur l’autre
ou se contestant sans cesse, maintiendraient l’âge
classique au plus près de son origine du côté
de Descartes et de Malebranche ; en face, l’irréligion,
et toute une intuition confuse de la vie, à leur tour en
conflit (comme chez Bonnet) ou en complicité (comme chez
Diderot) l’attireraient vers son plus proche avenir: vers
ce XIXe siècle dont on suppose qu’il a donné
aux tentatives, encore obscures et enchaînées du
XVIIIe, leur accomplissement positif et rationnel en une science
de la vie qui n’a pas eu besoin de sacrifier la rationalité
pour maintenir au plus vif de sa conscience la spécificité
du vivant, et cette chaleur un peu souterraine qui circule entre
lui objet de notre connaissance et nous autres qui
sommes là pour le connaître. |PAGE 140 II. L’HISTOIRE NATURELLE
1. J. Ray, en 1686, écrit encore une Historia plantarum generalis. |PAGE 141 signaler, de loin l’énigme apparente
d’un événement. Cet événement,
c’est la soudaine décantation, dans le domaine de
l’Historia, de deux ordres, désormais différents,
de connaissance. Jusqu’à Aldrovandi l’Histoire,
c’était le tissu inextricable, et parfaitement unitaire,
de ce qu’on voit des choses et de tous les signes qui ont
été découverts en elles ou déposés
sur elles: faire l’histoire d’une plante ou d’un
animal, c’était tout autant dire quels sont ses éléments
ou ses organes, que les ressemblances qu’on peut lui trouver,
les vertus qu’on lui prête, les légendes et
les histoires auxquelles il a été mêlé,
les blasons où il figure, les médicaments qu’on
fabrique avec sa substance, les aliments qu’il fournit,
ce que les anciens en rapportent, ce que les voyageurs peuvent
en dire. L’histoire d’un être vivant, c’était
cet être même, à l’intérieur de
tout le réseau sémantique qui le reliait au monde.
Le partage, pour nous évident, entre ce que nous voyons,
ce que les autres ont observé et transmis, ce que d’autres
enfin imaginent ou croient naïvement, la grande tripartition,
si simple en apparence, et tellement immédiate, de l’Observation,
du Document et de la Fable, n’existait pas. Et ce n’est
pas parce que la science hésitait entre une vocation rationnelle
et tout un poids de tradition naïve, mais pour une raison
bien plus précise, et bien plus contraignante: c’est
que les signes faisaient partie des choses tandis qu’au
XVIIe siècle, ils deviennent des modes de la représentation.
1. Jonston, Historia naturalis de quadripedidus (Amsterdam, 1657), p. 1-11. |PAGE 142 naturelle trouve son lieu dans cette distance
maintenant ouverte entre les choses et les mots distance
silencieuse, pure de toute sédimentation verbale et pourtant
articulée selon les éléments de la représentation,
ceux-là même qui pourront de plein droit être
nommés. Les choses abordent jusqu’aux rives du discours
parce qu’elles apparaissent au creux de la représentation.
Ce n’est donc pas au moment où on renonce à
calculer qu’on se met enfin à observer. La constitution
de l’histoire naturelle, avec le climat empirique où
elle se développe, il ne faut pas y voir l’expérience
forçant, bon gré, mal gré, l’accès
d’une connaissance qui guettait ailleurs la vérité
de la nature ; l’histoire naturelle et c’est
pourquoi elle est apparue précisément à ce
moment-là _, c’est l’espace ouvert dans la
représentation par une analyse qui anticipe sur la possibilité
de nommer ; c’est la possibilité de voir ce qu’on
pourra dire, mais qu’on ne pourrait pas dire par la suite
ni voir à distance si les choses et les mots, distincts
les uns des autres, ne communiquaient d’entrée de
jeu en une représentation. L’ordre descriptif que
Linné, bien après Jonston, proposera à l’histoire
naturelle, est très caractéristique. Selon lui,
tout chapitre concernant un animal quelconque doit suivre la démarche
suivante: nom, théorie, genre, espèce, attributs,
usage et, pour terminer, Litteraria. Tout le langage déposé
par le temps sur les choses est repoussé à la dernière
limite, comme un supplément où le discours se raconterait
lui-même et rapporterait les découvertes, les traditions,
les croyances, les figures poétiques. Avant ce langage
du langage, c’est la chose elle-même qui apparaît
dans ses caractères propres mais à l’intérieur
de cette réalité qui a été, d’entrée
de jeu découpée par le nom. L’instauration
à l’âge classique d’une science naturelle
n’est pas l’effet direct ou indirect du transfert
d’une rationalité formée ailleurs (à
propos de la géométrie ou de la mécanique).
Elle est une formation distincte, ayant son archéologie
propre, bien que liée (mais sur le mode de la corrélation
et de la simultanéité) à la théorie
générale des signes et au projet de mathesis universelle.
|PAGE 143 enfouis. Son existence ne se définissait
pas tant par le regard que par la redite, par une parole seconde
qui prononçait à nouveau tant de paroles assourdies.
L’âge classique donne à l’histoire un
tout autre sens: celui de poser pour la première fois un
regard minutieux sur les choses elles-mêmes, et de transcrire
ensuite ce qu’il recueille dans des mots lisses, neutralisés
et fidèles. On comprend que, dans cette «purification»,
la première forme d’histoire qui se soit constituée
ait été l’histoire de la nature. Car elle
n’a besoin pour se bâtir que de mots appliqués
sans intermédiaire aux choses mêmes. Les documents
de cette histoire neuve ne sont pas d’autres mots, des textes
ou des archives, mais des espaces clairs où les choses
se juxtaposent: des herbiers, des collections, des jardins ; le
lieu de cette histoire, c’est un rectangle intemporel, où,
dépouillés de tout commentaire, de tout langage
d’alentour, les êtres se présentent les uns
à côté des autres, avec leurs surfaces visibles,
rapprochés selon leurs traits communs, et par là
déjà virtuellement analysés, et porteurs
de leur seul nom. On dit souvent que la constitution des jardins
botaniques et des collections zoologiques traduisait une nouvelle
curiosité pour les plantes et les bêtes exotiques.
En fait, depuis bien longtemps déjà, celles-ci avaient
sollicité l’intérêt. Ce qui a changé,
c’est l’espace où on peut les voir et d’où
on peut les décrire. A la Renaissance, l’étrangeté
animale était un spectacle ; elle figurait dans des fêtes,
dans des joutes, dans des combats fictifs ou réels, dans
des reconstitutions légendaires, où le bestiaire
déroulait ses fables sans âge. Le cabinet d’histoire
naturelle et le jardin, tels qu’on les aménage à
l’époque classique, substituent au défilé
circulaire de la «montre» l’étalement
des choses en «tableau». Ce qui s’est glissé
entre ces théâtres et ce catalogue, ce n’est
pas le désir de savoir, mais une nouvelle façon
de nouer les choses à la fois au regard et au discours.
Une nouvelle manière de faire l’histoire. |PAGE 144 bibliothèques, l’établissement de catalogues, de répertoires, d’inventaires représentent, à la fin de l’âge classique, plus qu’une sensibilité nouvelle au temps, à son passé, à l’épaisseur de l’histoire, une manière d’introduire dans le langage déjà déposé et dans les traces qu’il a laissées un ordre qui est du même type que celui qu’on établit entre les vivants. Et c’est dans ce temps classé, dans ce devenir quadrillé et spatialisé que les historiens du XIXe siècle entreprendront d’écrire une histoire enfin «vraie» c’est-à-dire libérée de la rationalité classique, de son ordonnance et de sa théodicée, une histoire restituée à la violence irruptive du temps.
Ainsi disposée et entendue, l’histoire
naturelle a pour condition de possibilité l’appartenance
commune des choses et du langage à la représentation
; mais elle n’existe comme tâche que dans la mesure
où choses et langage se trouvent séparés.
Elle devra donc réduire cette distance pour amener le langage
au plus près du regard et les choses regardées au
plus près des mots. L’histoire naturelle, ce n’est
rien d’autre que la nomination du visible. De là
son apparente simplicité, et cette allure qui de loin paraît
naïve tant elle est simple et imposée par l’évidence
des choses. On a l’impression qu’avec Tournefort,
avec Linné ou Buffon, on s’est enfin mis à
dire ce qui de tout temps avait été visible, mais
était demeuré muet devant une sorte de distraction
invincible des regards. En fait, ce n’est pas une inattention
millénaire qui s’est soudain dissipée, mais
un champ nouveau de visibilité qui s’est constitué
dans toute son épaisseur. |PAGE 145 presque exclusif de la vue, qui est le sens de
l’évidence et de l’étendue, et par conséquent
d’une analyse partes extra partes admise par tout le monde:
l’aveugle du XVIIIe siècle peut bien être géomètre,
il ne sera pas naturaliste 1. Et encore, tout n’est-il pas
utilisable dans ce qui s’offre au regard: les couleurs,
en particulier, ne peuvent guère fonder de comparaisons
utiles. Le champ de visibilité où l’observation
va prendre ses pouvoirs n’est que le résidu de ces
exclusions: une visibilité délivrée de toute
autre charge sensible et passée de plus à la grisaille.
Ce champ, beaucoup plus que l’accueil en fin attentif aux
choses elles-mêmes, définit la condition de possibilité
de l’histoire naturelle, et de l’apparition de ses
objets filtrés : lignes, surfaces, formes, reliefs.
|PAGE 146 s’offrir directement aux sens 1? Et Tournefort
pensait que pour connaître les plantes, «plutôt
que de scruter chacune de leurs variations avec un scrupule religieux»,
il valait mieux les analyser «telles qu’elles tombent
sous les yeux 2». 1. Linné, Systema naturae, p. 214. Sur
l’utilité limitée du microscope, cf. ibid.,
p. 220-221. |PAGE 147 Chaque partie, visiblement distincte, d’une
plante ou d’un animal est donc descriptible dans la mesure
où elle peut prendre quatre séries de valeurs. Ces
quatre valeurs qui affectent un organe ou élément
quelconque et le déterminent, c’est ce que les Botanistes
appellent sa structure. «Par la structure des parties des
plantes, on entend la composition et l’assemblage des pièces
qui en forme le corps 1». Elle permet aussitôt de
décrire ce qu’on voit, et de deux manières
qui ne sont ni contradictoires ni exclusives. Le nombre et la
grandeur peuvent toujours être assignés par un compte
ou par une mesure ; on peut donc les exprimer en termes quantitatifs.
En revanche, les formes et les dispositions doivent être
décrites par d’autres procédés: soit
par l’identification à des formes géométriques,
soit par des analogies qui toutes doivent être «de
la plus grande évidence 2». C’est ainsi qu’on
peut décrire certaines formes assez complexes à
partir de leur très visible ressemblance avec le corps
humain, qui sert comme de réserve aux modèles de
la visibilité, et fait spontanément charnière
entre ce qu’on peut voir et ce qu’on peut dire 3.
|PAGE 148 comme ses noms, sa structure, son ensemble extérieur,
sa nature, son usage». Transposée dans le langage,
la plante vient s’y graver, et, sous les yeux du lecteur,
elle recompose sa pure forme. Le livre devient l’herbier
des structures. Et qu’on ne dise pas que c’est là
rêverie d’un systématicien qui ne représente
pas l’histoire naturelle en toute son extension. Chez Buffon,
qui fut adversaire constant de Linné, la même structure
existe, et elle joue le même rôle : «La méthode
d’inspection se portera sur la forme, sur la grandeur, sur
les différentes parties, sur leur nombre, sur leur position,
sur la substance même de la chose 1». Buffon et Linné
posent la même grille ; leur regard occupe sur les choses
la même surface de contact ; les mêmes cases noires
ménagent l’invisible ; les mêmes plages, claires
et distinctes, s’offrent aux mots. 1. Buffon, Manière de traiter l’histoire naturelle (Oeuvres complètes, t. I, p. 21). |PAGE 149 une description parfaitement claire et toujours
finie. On peut donc, entre les êtres naturels, établir
le système des identités et l’ordre des différences.
Adanson estimait qu’un jour on pourrait traiter la Botanique
comme une science rigoureusement mathématique, et qu’il
serait loisible d’y poser des problèmes comme on
fait en algèbre ou en géométrie: «trouver
le point le plus sensible qui établit la ligne de séparation
ou de discussion entre la famille des scabieuses et celle du chèvrefeuilles»
; ou encore trouver un genre de plantes connu (naturel ou artificiel,
n’importe) qui tient le juste milieu entre la famille des
Apocins et celle des Bourraches 1. La grande prolifération
des êtres à la surface du globe peut entrer, par
la vertu de la structure, à la fois dans la succession
d’un langage descriptif, et dans le champ d’une mathesis
qui serait science générale de l’ordre. Et
ce rapport constitutif, si complexe, s’instaure dans la
simplicité apparente d’un visible décrit.
|PAGE 150 un espace taxinomique de visibilité, la
connaissance des plantes devait bien l’emporter sur celle
des animaux.
1. Boissier de Sauvages, Nosologie méthodique (trad. française, Lyon, 1772), t. I, p. 91-92. |PAGE 151 est pure et simple désignation. Et pour
que l’histoire naturelle devienne langage, il faut que la
description devienne «nom commun». On a vu comment,
dans le langage spontané, les premières désignations
qui ne concernaient que des représentations singulières,
après avoir pris leur origine dans le langage d’action
et dans les racines primitives, avaient acquis peu à peu,
par la force de la dérivation, des valeurs plus générales.
|PAGE 152 des ressemblances est manifestement si élevé
que l’énumération des différences ne
sera pas longue à parachever ; et ainsi de proche en proche,
l’établissement des identités et des distinctions
pourra être assuré. Ou bien choisir un ensemble fini,
et relativement limité, de traits dont on étudiera,
chez tous les individus qui se présentent, les constances
et les variations. Ce dernier procédé, c’est
ce qu’on a appelé le Système. L’autre,
la Méthode. On les oppose, comme on oppose Linné
à Buffon, à Andanson, à Antoine-Laurent de
Jussieu. Comme on oppose une conception rigide et claire de la
nature, à la perception fine et immédiate de ses
parentés. Comme on oppose l’idée d’une
nature immobile, à celle d’une continuité
fourmillante des êtres qui communiquent entre eux, se confondent
et peut être se transforment les uns dans les autres...
Pourtant, l’essentiel n’est pas dans ce conflit des
grandes intuitions de la nature. Il est plutôt dans le réseau
de nécessité qui en ce point a rendu possible et
indispensable le choix entre deux manières de constituer
l’histoire naturelle comme une langue. Tout le reste n’est
que conséquence logique et inévitable. 1. Linné, Philosophie botanique, §
192. |PAGE 153 découvrir un système qui serait
naturel ; à toutes les différences dans le caractère
correspondraient les différences de même valeur dans
la structure générale de la plante ; et inversement
tous les individus ou toutes les espèces réunis
sous un caractère commun auraient bien en chacune de leurs
parties le même rapport de ressemblance. Mais on ne peut
accéder au système naturel qu’après
avoir établi avec certitude un système artificiel,
au moins en certains domaines du monde végétal ou
animal. C’est pourquoi Linné ne cherche pas dans
l’immédiat à établir un système
naturel «avant que soit parfaitement connu tout ce qui est
pertinent 1» pour son système. Certes, la méthode
naturelle constitue «le premier et le dernier vœu des
botanistes», et tous ses «fragments doivent être
recherchés avec le plus grand soin 2», comme Linné
l’a fait lui-même dans ses Classes Plantarum ; mais
à défaut de cette méthode naturelle encore
à venir dans sa forme certaine et achevée, «les
systèmes artificiels sont absolument nécessaires
3».
|PAGE 154 veut obtenir des groupes plus nombreux que les
genres, il faut faire appel à des caractères plus
restreints («caractères factices convenus entre les
botanistes»), comme par exemple les seules étamines
ou le seul pistil: on pourra ainsi distinguer les classes ou les
ordres 1. 1. Linné, Système sexuel des végétaux,
p. 21. |PAGE 155 doit être répété dans
la seconde. Seules sont mentionnées les différences.
Ainsi pour la troisième par rapport aux deux autres, et
ceci indéfiniment. Si bien qu’au bout du compte tous
les traits différents de tous les végétaux
ont été mentionnés une fois, mais jamais
plus d’une fois. Et en groupant autour des premières
descriptions celles qui ont été faites par la suite
et qui s’allègent à mesure qu’on progresse,
on voit se dessiner à travers le chaos primitif le tableau
général des parentés. Le caractère
qui distingue chaque espèce ou chaque genre est le seul
trait mentionné sur le fond des identités silencieuses.
En fait une pareille technique serait sans doute la plus sûre,
mais le nombre des espèces existantes est tel qu’il
ne serait pas possible d’en venir à bout. Cependant
l’examen des espèces rencontrées révèle
l’existence de grandes «familles», c’est-à-dire
de très larges groupes dans lesquels les espèces
et les genres ont un nombre considérable d’identités.
Et si considérable, qu’ils se signalent par des traits
fort nombreux, même au regard le moins analytique ; la ressemblance
entre toutes les espèces de Renoncules, ou celle entre
toutes les espèces d’Aconit tombe immédiatement
sous le sens. A ce point, il faut, pour que la tâche ne
soit pas infinie, renverser la démarche. On admet les grandes
familles qui sont évidement reconnues, et dont les premières
descriptions ont, comme à l’aveugle, défini
les grands traits. Ce sont ces traits communs qu’on établit
maintenant d’une façon positive ; puis chaque fois
qu’on rencontrera un genre ou une espèce qui en relève
manifestement, il suffira d’indiquer par quelle différence
ils se distinguent des autres qui leur servent comme d’un
entourage naturel. La connaissance de chaque espèce pourra
être acquise facilement à partir de cette caractérisation
générale: «Nous diviserons chacun des trois
règnes en plusieurs familles qui rassembleront tous les
êtres qui ont entre eux des rapports frappants, nous passerons
en revue tous les caractères généraux et
particuliers aux êtres contenus dans ces familles»
; de cette manière «on pourra être assuré
de rapporter tous ces êtres à leurs familles naturelles
; c’est ainsi qu’en commençant par la fouine
et le loup, le chien et l’ours, on connaîtra suffisamment
le lion, le tigre, l’hyène qui sont des animaux de
la même famille 1». 1. Adanson, Cours d’histoire naturelle,
1772 (édition de 1845), p. 17.
déroulement, mais une fois que le système
des variables le caractère a été
défini au départ, il n’est plus possible de
le modifier, d’y ajouter ou d’en retrancher même
un élément. La méthode est imposée
du dehors, par les ressemblances globales qui apparentent les
choses ; elle transcrit immédiatement la perception dans
le discours ; elle demeure, en son point de départ, au
plus près de la description ; mais il lui est toujours
possible d’apporter au caractère général
qu’elle a défini empiriquement les modifications
qui s’imposent: un trait qu’on croyait essentiel à
un groupe de plantes ou d’animaux peut très bien
n’être qu’une particularité de quelques-uns
si on en découvre qui, sans le posséder, appartiennent
d’une manière évidente à la même
famille ; la méthode doit toujours être prête
à se rectifier elle-même. Comme le dit Adanson, le
système est comme «la règle de fausse position
dans le calcul»: il résulte d’une décision,
mais il doit être absolument cohérent ; la méthode
au contraire est «un arrangement quelconque d’objets
ou de faits rapprochés par des convenances ou des ressemblances
quelconques, que l’on exprime par une notion générale
et applicable à tous ces objets, sans cependant regarder
cette notion fondamentale ou ce principe comme absolu ni invariable,
ni si général qu’il ne puisse souffrir d’exception...
La méthode ne diffère du système que par
l’idée que l’auteur attache à ses principes,
en les regardant comme variables dans la méthode, et comme
absolus dans le système 1». 1. Adanson, Familles des plantes, t. I, préface.
|PAGE 157 une famille donnée. Par rapport au système,
le renversement est très important: les caractères
les plus essentiels permettent de distinguer les familles les
plus larges et les plus visiblement distinctes, alors que pour
Tournefort ou Linné, le caractère essentiel définissait
le genre ; et il suffisait à la «convention»
de naturalistes de choisir un caractère factice pour distinguer
les classes ou les ordres. Dans la méthode, l’organisation
générale et ses dépendances internes l’emportent
sur la translation latérale d’un équipement
constant de variables. 1. Cf. P. Belon, Histoire de la nature des oiseaux. |PAGE 158 pas définis seulement par l’absence de vertèbres, mais par un certain mode de respiration, par l’existence d’un type de circulation et par toute une cohésion organique qui dessine une unité positive. Les lois internes de l’organisme deviendront, à la place des caractères différentiels, l’objet des sciences de la nature. La classification, comme problème fondamental et constitutif de l’histoire naturelle, s’est logée historiquement, et d’une façon nécessaire, entre une théorie de la marque et une théorie de l’organisme.
Au coeur de cette langue bien faite qu’est devenue l’histoire naturelle, un problème demeure. Il se pourrait après tout que la transformation de la structure en caractère ne soit jamais possible, et que le nom commun, jamais, ne puisse naître du nom propre. Qui peut garantir que les descriptions ne vont pas déployer des éléments si divers d’un individu au suivant ou d’une espèce à l’autre que toute tentative pour fonder un nom commun serait ruinée à l’avance ? Qui peut assurer que chaque structure n’est pas rigoureusement isolée de toute autre et qu’elle ne fonctionne pas comme une marque individuelle ? Pour que le caractère le plus simple puisse apparaître, il faut qu’un élément au moins de la structure d’abord envisagée se répète dans une autre. Car l’ordre général des différences qui permet d’établir la disposition des espèces implique un certain jeu de similitudes. Problème qui est isomorphe à celui qu’on a rencontré déjà à propos du langage 1: pour qu’un nom commun fût possible, il fallait qu’il y eût entre les choses cette ressemblance immédiate qui permettait aux éléments signifiants de courir le long des représentations, de glisser à leur surface, de s’accrocher à leurs similitudes pour former finalement des désignations collectives. Mais pour dessiner cet espace rhétorique où les noms peu à peu prenaient leur valeur générale, il n’était pas besoin de déterminer le statut de cette ressemblance ni si elle était fondée en vérité ; il suffisait qu’elle prête assez de force à l’imagination. Cependant pour l’histoire naturelle, langue bien faite, ces analogies de l’imagination ne peuvent valoir comme des garanties ; et le doute radical que 1. Cf. supra, p. 142. |PAGE 159 Hume faisait porter sur la nécessité
de la répétition dans l’expérience,
il faut bien que l’histoire naturelle, qui en est menacée
au même titre que tout langage, trouve le moyen de le contourner.
Il doit y avoir continuité dans la nature. 1. Linné, Philosophie botanique, §
156. |PAGE 160 n’existent que dans notre imagination 1».
Et Bonnet disait dans le même sens qu’ «il n’y
a pas de sauts dans la nature: tout y est gradué, nuancé.
Si entre deux êtres quelconques, il existait un vide, quelle
serait la raison du passage de l’un à l’autre
? Il n’est donc point d’être au-dessus et au-dessous
duquel il n’y en ait qui s’en rapprochent par quelques
caractères, et qui s’en éloignent par d’autres».
On peut donc toujours découvrir des «productions
moyennes», comme le polype entre le végétal
et l’animal, l’écureuil volant entre l’oiseau
et le quadrupède, le singe entre le quadrupède et
l’homme. Par conséquent, nos distributions en espèces
et en classes «sont purement nominales» ; elles ne
représentent rien de plus que des «moyens relatifs
à nos besoins et aux bornes de nos connaissances 2».
1. Buffon, Discours sur la manière de
traiter l’histoire naturelle (Oeuvres complètes,
t. I, p. 36 et 39). |PAGE 161 d’observer ) et brouillé,
puisque l’espace réel, géographique et terrestre,
où nous nous trouvons, nous montre les êtres enchevêtrés
les uns avec les autres, dans un ordre qui, par rapport à
la grande nappe des taxinomies, n’est rien de plus que hasard,
désordre ou perturbation. Linné faisait remarquer
qu’en associant sur les mêmes lieux le lerne (qui
est un animal) et la conserve (qui est une algue), ou encore l’éponge,
et le corail, la nature ne joint pas, comme le voudrait l’ordre
des classifications, «les plantes les plus parfaites avec
les animaux appelés très imparfaits, mais elle combine
les animaux imparfaits avec les plantes imparfaites 1».
Et Adanson constatait que la nature «est un mélange
confus d’êtres que le hasard semble avoir rapprochés:
ici l’or est mêlé avec un autre métal,
avec une pierre, avec une terre ; là la violette croît
à côté du chêne. Parmi ces plantes errent
également le quadrupède, le reptile et l’insecte
; les poissons se confondent pour ainsi dire avec l’élément
aqueux dans lequel ils nagent et avec les plantes qui croissent
au fond des eaux... Ce mélange est même si général
et si multiplié qu’il paraît être une
des lois de la nature 2».
|PAGE 162 ou intermédiaires entre des plages taxinomiques
qui nous sont familières, ont dû disparaître,
ne laissant derrière elles que des traces difficiles à
déchiffrer. En tout cas, cette série historique
d’événements s’ajoute à la nappe
des êtres: elle ne lui appartient pas en propre ; elle se
déroule dans l’espace réel du monde, non dans
celui, analytique, des classifications ; ce qu’elle met
en question, c’est le monde comme lieu des êtres,
et non pas les êtres en tant qu’il sont la propriété
d’être vivants. Une historicité, que symbolisent
les récits bibliques, affecte directement notre système
astronomique, indirectement le réseau taxinomique des espèces
; et outre la Genèse et le Déluge, il se pourrait
bien que «notre globe ait subi d’autres révolutions
qui ne nous ont pas été révélées.
Il tient à tout le système astronomique et les liaisons
qui unissent ce globe aux autres corps célestes et en particulier
au Soleil et aux comètes peuvent avoir été
la source de beaucoup de révolutions dont il ne reste aucune
trace sensible pour nous et dont les habitants des mondes voisins
ont eu peut-être quelques connaissances 1». 1. Ch. Bonnet, Palingénésie philosophique
(Oeuvres, t. VII, p. 122.) VI. MONSTRES ET FOSSILES On objectera qu’il y eut, bien avant Lamarck, toute une pensée de type évolutionniste. Que son importance fut grande au milieu du XVIIIe siècle et jusqu’au coup d’arrêt qui fut marqué par Cuvier. Que Bonnet, Maupertuis, Diderot, Robinet, |PAGE 164 Benoit de Maillet ont fort clairement articulé
l’idée que les formes vivantes peuvent passer les
unes dans les autres, que les espèces actuelles sont sans
doute le résultat de transformations anciennes et que tout
le monde vivant se dirige peut-être vers un point futur,
si bien qu’on ne pourrait assurer d’aucune forme vivante
qu’elle est définitivement acquise et stabilisée
pour toujours. En fait, de telles analyses sont incompatibles
avec ce que nous entendons aujourd’hui par la pensée
de l’évolution. Elles ont en effet pour propos le
tableau des identités et des différences à
la série des événements successifs. Et pour
penser l’unité de ce tableau et de cette série,
elles n’ont à leur disposition que deux moyens.
|PAGE 165 de notre planète... Il y aura des Newton
parmi les singes et des Vauban parmi les castors. Les huîtres
et les polypes seront par rapport aux espèces les plus
élevées ce que les oiseaux et les quadrupèdes
sont à l’homme 1». Cet «évolutionnisme»
n’est pas une manière de concevoir l’apparition
des êtres les uns à partir des autres ; il est, en
réalité, une manière de généraliser
le principe de continuité et la loi qui veut que les êtres
forment une nappe sans interruption. Il ajoute, dans un style
leibnizien 2, le continu du temps au continu de l’espace
et à l’infinie multiplicité des êtres,
l’infini de leur perfectionnement. Il ne s’agit pas
d’une hiérarchisation progressive, mais de la poussée
constante et globale d’une hiérarchie tout instaurée.
Ce qui suppose finalement que le temps, loin d’être
un principe de la taxinomia, n’en soit qu’un des facteurs.
Et qu’il soit préétabli comme toutes les autres
valeurs prises par toutes les autres variables. Il faut donc que
Bonnet soit préformationniste et ceci au plus loin
de ce que nous entendons, depuis le XIXe siècle, par «évolutionnisme»
; il est obligé de supposer que les avatars ou les catastrophes
du globe ont été disposés à l’avance
comme autant d’occasions pour que la chaîne infinie
des êtres s’achemine dans le sens d’une infinie
amélioration: «Ces évolutions ont été
prévues et inscrites dans les germes des animaux dès
le premier jour de la création. Car ces évolutions
sont liées avec des révolutions dans tout le système
solaire que Dieu a aménagées à l’avance».
Le monde en son entier a été larve ; le voici chrysalide
; un jour, sans doute, il deviendra papillon 3. Et toutes les
espèces seront emportées de la même façon
par cette grande mue. Un tel système, on le voit, ce n’est
pas un évolutionnisme commençant à bouleverser
le vieux dogme de la fixité ; c’est une taxinomia
qui enveloppe, de plus, le temps. Une classification généralisée.
1. Ch. Bonnet, Palingénésie philosophique
( Oeuvres complètes, t. VII, p. 149-150). |PAGE 166 éléments. Les ressemblances ou
les identités partielles qui soutiennent la possibilité
d’une taxinomia seraient alors les marques étalées
dans le présent d’un seul et même être
vivant, persistant à travers les avatars de la nature et
remplissant par là toutes les possibilités qu’offre
à vide le tableau taxinomique. Si les oiseaux, fait remarquer
Benoît de Maillet, ont des ailes comme les poissons ont
des nageoires, c’est qu’ils ont été,
à l’époque du grand reflux des eaux premières,
des daurades asséchées ou des dauphins passés
pour toujours à une patrie aérienne. «La semence
de ces poissons, portée dans des marais, peut avoir donné
lieu à la première transmigration de l’espèce
du séjour de la mer en celui de la terre. Que cent millions
aient péri sans avoir pu en contracter l’habitude,
il suffit que deux y soient parvenus pour avoir donné lieu
à l’espèce 1». Les changements dans
les conditions de vie des êtres vivants semblent, là
comme dans certaines formes de l’évolutionnisme,
entraîner l’apparition d’espèces nouvelles.
Mais le mode d’action de l’air, de l’eau, du
climat, de la terre sur les animaux n’est pas celui d’un
milieu sur une fonction et sur les organes dans lesquels elle
s’accomplit ; les éléments extérieurs
n’interviennent qu’à titre d’occasion
pour faire apparaître un caractère. Et cette apparition,
si elle est chronologiquement conditionnée par tel événement
du globe, est rendue a priori possible par le tableau général
des variables qui définit toutes les formes éventuelles
du vivant. Le quasi-évolutionnisme du XVIIIe siècle
semble présager aussi bien la variation spontanée
du caractère, telle qu’on la trouvera chez Darwin,
que l’action positive du milieu telle que la décrira
Lamarck. Mais c’est une illusion rétrospective: pour
cette forme de pensée, en effet, la suite du temps ne peut
jamais dessiner que la ligne le long de laquelle se succèdent
toutes les valeurs possibles des variables préétablies.
Et par conséquent il faut définir un principe de
modification intérieur à l’être vivant,
lui permettant, à l’occasion d’une péripétie
naturelle, de prendre un nouveau caractère.
|PAGE 167 Le premier système, c’est celui
des erreurs à l’infini tel qu’on le trouve
chez Maupertuis. Le tableau des espèces que l’histoire
naturelle peut établir, aurait été acquis
pièce à pièce par l’équilibre,
constant dans la nature, entre une mémoire qui assure le
continu ( maintien des espèces dans le temps et ressemblance
de l’une à l’autre ) et un penchant à
la déviation qui assure à la fois l’histoire,
les différences et la dispersion. Maupertuis suppose que
les particules de la matière sont douées d’activité
et de mémoire. Attirées les unes par les autres,
les moins actives forment les substances minérales ; les
plus actives dessinent le corps plus complexe des animaux. Ces
formes, qui sont dues à l’attraction et au hasard,
disparaissent si elles ne peuvent subsister. Celles qui se maintiennent
donnent naissance à de nouveaux individus dont la mémoire
maintient les caractères du couple parent. Et ceci jusqu’à
ce qu’une déviation des particules un hasard
fasse naître une nouvelle espèce que la force
obstinée du souvenir maintient à son tour: «A
force d’écarts répétés, serait
venue la diversité infinie des animaux 1». Ainsi,
de proche en proche, les êtres vivants acquièrent
par variations successives tous les caractères que nous
leur connaissons, et la nappe cohérente et solide qu’ils
forment n’est, lorsqu’on les regarde dans la dimension
du temps, que le résultat fragmentaire d’un continu
beaucoup plus serré, beaucoup plus fin: un continu qui
a été tissé d’un nombre incalculable
de petites différences oubliées ou avortées.
Les espèces visibles qui s’offrent à notre
analyse ont été découpées sur le fond
incessant de monstruosités qui apparaissent, scintillent,
vont à l’abîme, et parfois se maintiennent.
Et c’est là le point fondamental: la nature n’a
une histoire que dans la mesure où elle est susceptible
du continu. C’est parce qu’elle prend à tour
de rôle tous les caractères possibles ( chaque valeur
de toutes les variables ) qu’elle se présente sous
la forme de la succession. 1. Maupertuis, Essai sur la formation des corps organisés ( Berlin, 1754 ), p. 41. |PAGE 168 nature» ne cesse d’augmenter «jusqu’aux
êtres qui se promènent sur la surface du globe»
; «la variation des organes en nombre, en grandeur, en finesse,
en texture interne, en figure externe donne des espèces
qui se divisent et se subdivisent à l’infini par
de nouveaux arrangements 1». Et ainsi de suite jusqu’à
l’arrangement le plus complexe que nous connaissions. De
sorte que la continuité entière de la nature se
loge entre un prototype, absolument archaïque, enfoui plus
profondément que toute histoire, et l’extrême
complication de ce modèle, telle qu’on peut, au moins
sur le globe terrestre, l’observer en la personne de l’être
humain 2. Entre ces deux extrêmes, il y a tous les degrés
possibles de complexité et de combinaison: comme une immense
série d’essais, dont certains ont persisté
sous la forme d’espèces constantes et dont les autres
ont été engloutis. Les monstres ne sont pas d’une
autre «nature» que les espèces elles-mêmes:
«Croyons que les formes les plus bizarres en apparence...
appartiennent nécessairement et essentiellement au plan
universel de l’être ; que ce sont des métamorphoses
du prototype aussi naturelles que les autres, quoiqu’elles
nous offrent des phénomènes différents, qu’elles
servent de passage aux formes voisines ; qu’elles préparent
et aménagent les combinaisons qui les suivent, comme elles
sont amenées par celles qui les précèdent
; qu’elles contribuent à l’ordre des choses,
loin de le troubler. Ce n’est peut-être qu’à
force d’êtres que la nature parvient à produire
des êtres plus réguliers et d’une organisation
plus symétrique 3». Chez Robinet comme chez Maupertuis,
la succession et l’histoire ne sont pour la nature que des
moyens de parcourir la trame des variations infinies dont elle
est susceptible. Ce n’est donc pas le temps ni la durée
qui à travers la diversité des milieux assure la
continuité et la spécification des vivants, mais
sur le fond continu de toutes les variations possibles, le temps
dessine un parcours où les climats et la géographie
prélèvent seulement des régions privilégiées
et destinées à se maintenir. Le continu, ce n’est
pas le sillage visible d’une histoire fondamentale où
un même principe vivant se débattrait avec un milieu
variable. Car le continu précède le temps. Il en
est la condition. Et par rapport à lui, l’histoire
ne peut jouer qu’un rôle négatif: elle prélève
et fait subsister, ou elle néglige et laisse disparaître.
|PAGE 169 les monstres qui sont comme le bruit de
fond, le murmure ininterrompu de la nature. S’il faut en
effet que le temps, qui est limité, parcoure ait
déjà parcouru peut-être tout le continu
de la nature, on doit admettre qu’un nombre considérable
de variations possibles ont été croisées,
puis biffées ; tout comme la catastrophe géologique
était nécessaire pour qu’on puisse remonter
du tableau taxinomique au continu à travers une expérience
brouillée, chaotique et déchiquetée, de même
la prolifération de monstres sans lendemain est nécessaire
pour qu’on puisse redescendre du continu au tableau à
travers une série temporelle. Autrement dit ce qui dans
un sens doit être lu comme drame de la terre et des eaux,
doit être lu, dans l’autre sens, comme aberration
apparente des formes. Le monstre assure dans le temps et pour
notre savoir théorique une continuité que les déluges,
les volcans et les continents effondrés brouillent dans
l’espace pour notre expérience quotidienne. L’autre
conséquence, c’est qu’au long d’une pareille
histoire, les signes de la continuité ne sont plus que
de l’ordre de la ressemblance. Puisque nul rapport du milieu
à l’organisme 1 ne définit cette histoire,
les formes vivantes y subiront toutes les métamorphoses
possibles, et ne laisseront derrière elles comme marque
du trajet parcouru que les repères des similitudes. A quoi
peut-on reconnaître, par exemple, que la nature n’a
cessé d’ébaucher, à partir du prototype
primitif, la figure, provisoirement terminale, de l’homme
? A ce qu’elle a abandonné sur son parcours mille
formes qui en dessinent le modèle rudimentaire. Combien
de fossiles sont, pour l’oreille, le crâne ou les
parties sexuelles de l’homme, comme des statues de plâtre
façonnées un jour et délaissées pour
une forme plus perfectionnée ? «L’espèce
qui ressemble au coeur humain, et qu’on nomme à cause
de cela Anthropocardite... mérite une attention particulière.
Sa substance est un caillou au-dedans. La forme d’un coeur
est aussi bien imitée qu’elle puisse l’être.
On y distingue le tronc de la veine cave, avec une portion de
ses deux tranches. On voit aussi sortir du ventricule gauche le
tronc de la grande artère avec sa partie inférieure
ou descendante 2». Le fossile, avec sa nature mixte d’animal
et de minéral est le lieu privilégié d’une
ressemblance que l’historien du continu exige, alors que
l’espace de la taxinomia la décomposait rigoureusement.
|PAGE 170 dans cette configuration. A partir du pouvoir du continu que détient la nature, le monstre fait apparaître la différence: celle-ci est encore sans loi, et sans structure bien définie ; le monstre, c’est la souche de la spécification, mais ce n’est qu’une sous-espèce, dans l’obstination lente de l’histoire. Le fossile, c’est ce qui laisse subsister les ressemblances à travers toutes les déviations que la nature a parcourues ; il fonctionne comme une forme lointaine et approximative de l’identité ; il marque un quasi-caractère dans le bougé du temps. C’est que le monstre et le fossile ne sont rien d’autre que la projection en arrière de ces différences et de ces identités qui définissent pour la taxinomia la structure puis le caractère. Ils forment, entre le tableau et le continu, la région ombreuse, mobile, tremblée où ce que l’analyse définira comme identité n’est encore que muette analogie ; et ce qu’elle définira comme différence assignable et constante n’est encore que libre et hasardeuse variation. Mais à vrai dire l’histoire de la nature est si impossible à penser pour l’histoire naturelle, la disposition épistémologique dessinée par le tableau et le continu est si fondamentale, que le devenir ne peut avoir qu’une place intermédiaire et mesurée par les seules exigences de l’ensemble. C’est pourquoi il n’intervient que pour le passage nécessaire de l’un à l’autre. Soit comme un ensemble d’intempéries étrangères aux vivants et qui ne leur adviennent jamais que de l’extérieur. Soit comme un mouvement sans cesse ébauché mais arrêté dès son esquisse, et perceptible seulement sur les bords du tableau, dans ses marges négligées: et ainsi sur le fond du continu, le monstre raconte, comme en caricature, la genèse des différences, et le fossile rappelle, dans l’incertitude de ses ressemblances, les premiers entêtements de l’identité.
La théorie de l’histoire naturelle n’est pas dissociable de celle du langage. Et pourtant, il ne s’agit pas, de l’une à l’autre, d’un transfert de méthode. Ni d’une communication de concepts, ou des prestiges d’un modèle qui, pour avoir «réussi» d’un côté serait essayé dans le domaine voisin. Il ne s’agit pas non plus d’une rationalité plus générale qui imposerait des formes identiques à la réflexion sur la grammaire et à la taxinomia. Mais d’une disposition fondamentale du savoir qui ordonne la connaissance des êtres à la possibilité de les représenter dans un système de noms. Sans doute, il y eut, dans cette région que |PAGE 171 nous appelons maintenant la vie, bien d’autres
recherches que les efforts de classification, bien d’autres
analyses que celle des identités et des différences.
Mais toutes reposaient sur une sorte d’ a priori historique
qui les autorisait en leur dispersion, en leurs projets singuliers
et divergents, qui rendait également possibles tous les
débats d’opinions dont elles étaient le lieu.
Cet a priori, il n’est pas constitué par un équipement
de problèmes constants que les phénomènes
concrets ne cesseraient de présenter comme autant d’énigmes
à la curiosité des hommes ; il n’est pas fait
non plus d’un certain état des connaissances sédimenté
au cours des âges précédents et servant de
sol aux progrès plus ou moins inégaux ou rapides
de la rationalité ; il n’est même pas sans
doute déterminé par ce qu’on appelle la mentalité
ou les «cadres de pensée» d’une époque
donnée, s’il faut entendre par là le profil
historique des intérêts spéculatifs, des crédulités
ou des grandes options théoriques. Cet a priori, c'est
ce qui, à une époque donnée, découpe
dans l’expérience un champ de savoir possible, définit
le mode d’être des objets qui y apparaissent, arme
le regard quotidien de pouvoirs théoriques, et définit
les conditions dans lesquelles on peut tenir sur les choses un
discours reconnu pour vrai. L’a priori historique, qui,
au XVIIIe siècle, a fondé les recherches ou les
débats sur l’existence des genres, la stabilité
des espèces, la transmission des caractères à
travers les générations, c’est l’existence
d’une histoire naturelle: organisation d’un certain
visible comme domaine du savoir, définition des quatre
variables de la description, constitution d’un espace de
voisinages où tout individu quel qu’il soit peut
venir se placer. L’histoire naturelle à l’âge
classique ne correspond pas à la pure et simple découverte
d’un nouvel objet de curiosité ; elle recouvre une
série d’opérations complexes, qui introduisent
dans un ensemble de représentations la possibilité
d’un ordre constant. Elle constitue comme descriptible et
ordonnable à la fois tout un domaine d’ empiricité.
Ce qui l’apparente aux théories du langage, la distingue
de ce que nous entendons, depuis le XIXe siècle, par biologie,
et lui fait jouer dans la pensée classique un certain rôle
critique. |PAGE 172 indépendante de toutes les autres que
si elle est langue bien faite. Et universellement valable. Dans
le langage spontané et «mal fait», les quatre
éléments ( proposition, articulation, désignation,
dérivation ) laissent entre eux des interstices ouverts:
les expériences de chacun, les besoins ou les passions,
les habitudes, les préjugés, une attention plus
au moins éveillée ont constitué des centaines
de langues différentes, et qui ne se distinguent pas seulement
par la forme des mots, mais avant tout par la manière dont
ces mots découpent la représentation. L'histoire
naturelle ne sera une langue bien faite que si le jeu est fermé:
si l’exactitude descriptive fait de toute proposition un
découpage constant du réel ( si on peut toujours
attribuer à la représentation ce qu’on y articule
) et si la désignation de chaque être indique de
plein droit la place qu’il occupe dans la disposition générale
de l’ensemble. Dans le langage, la fonction du verbe est
universelle et vide ; elle prescrit seulement la forme la plus
générale de la proposition ; et c’est à
l’intérieur de celle-ci que les noms font jouer leur
système d’articulation ; l’histoire naturelle
regroupe ces deux fonctions dans l’unité de la structure
qui articule les unes aux autres toutes les variables qui peuvent
être attribuées à un être. Et alors
que dans le langage, la désignation, en son fonctionnement
individuel est exposée au hasard des dérivations
qui donnent leur ampleur et leur extension aux noms communs, le
caractère, tel que l’établit l’histoire
naturelle, permet à la fois de marquer l’individu
et de le situer dans un espace de généralités
qui s’emboîtent les unes les autres. Si bien qu’au-dessus
des mots de tous les jours ( et à travers eux puisqu’on
doit bien les utiliser pour les descriptions premières
) se bâtit l’édifice d’une langue au
second degré où règnent enfin les Noms exacts
des choses: «La méthode, âme de la science,
désigne à première vue n’importe quel
corps de la nature de telle sorte que ce corps énonce le
nom qui lui est propre, et que ce nom rappelle toutes les connaissances
qui ont pu être acquises au cours du temps, sur le corps
ainsi nommé: si bien que dans l’extrême confusion
se découvre l’ordre souverain de la nature 1».
|PAGE 173 immédiates. En revanche, pour que la taxinomie
soit possible, il faut que la nature soit réellement continue,
et dans sa plénitude même. Là où le
langage demandait la similitude des impressions, la classification
demande le principe de la plus petite différence possible
entre les choses. Or, ce continuum, qui apparaît ainsi au
fond de la nomination, dans l’ouverture laissée entre
la description et la disposition, il est supposé bien avant
le langage, et comme sa condition. Et non pas seulement parce
qu’il peut fonder un langage bien fait, mais parce qu’il
rend compte de tout langage en général. C’est
la continuité de la nature sans doute qui donne à
la mémoire l’occasion de s’exercer, lorsqu’une
représentation, par quelque identité confuse et
mal perçue, en rappelle une autre et permet d’appliquer
à toutes deux le signe arbitraire d’un nom commun.
Ce qui dans l’imagination se donnait comme une similitude
aveugle n’était que la trace irréfléchie
et brouillée de la grande trame ininterrompue des identités
et des différences. L’imagination ( celle qui, en
permettant de comparer, autorise le langage ) formait, sans qu’on
le sache alors, le lieu ambigu où la continuité
ruinée, mais insistante, de la nature rejoignait la continuité
vide, mais attentive, de la conscience. Si bien qu’il n’aurait
pas été possible de parler, il n’y aurait
pas eu place pour le moindre nom, si au fond des choses, avant
toute représentation, la nature n’avait pas été
continue. Pour établir le grand tableau sans faille des
espèces, des genres, et des classes, il a fallu que l’histoire
naturelle utilise, critique, classe et finalement reconstitue
à nouveaux frais un langage, dont la condition de possibilité
résidait justement dans ce continu. Les choses et les mots
sont très rigoureusement entrecroisés: la nature
ne se donne qu’à travers la grille des dénominations,
et elle qui, sans de tels noms, resterait muette et invisible,
scintille au loin derrière eux, continûment présente
au-delà de ce quadrillage qui l’offre pourtant au
savoir et ne la rend visible que toute traversée de langage.
|PAGE 174 animaux qui se déplacent spontanément
1. Quant à la vie et au seuil qu’elle instaure, on
peut, selon les critères qu’on adopte, les faire
glisser tout au long de cette échelle. Si, avec Maupertuis,
on la définit par la mobilité et les relations d’affinité
qui attirent les éléments les uns vers les autres
et les maintiennent attachés, il faut loger la vie dans
les particules les plus simples de la matière. On est obligé
de la situer beaucoup plus haut dans la série si on la
définit par un caractère chargé et complexe,
comme le faisait Linné quand il lui fixait comme critères
la naissance ( par semence ou bourgeon ), la nutrition ( par intussusception
), le vieillissement, le mouvement extérieur, la propulsion
interne des liqueurs, les maladies, la mort, la présence
de vaisseaux, de glandes, d’épidermes et d’utricules
2. La vie ne constitue pas un seuil manifeste à partir
duquel des formes entièrement nouvelles du savoir sont
requises. Elle est une catégorie de classement, relative
comme toutes les autres aux critères qu’on se fixe.
Et comme toutes les autres, soumise à certaines imprécisions
dès qu’il s’agit d’en fixer les frontières.
De même que le zoophyte est à la frange ambiguë
des animaux et des plantes, de même les fossiles, de même
les métaux se logent à cette limite incertaine où
on ne sait s’il faut ou non parler de la vie. Mais la coupure
entre le vivant et le non vivant n’est jamais un problème
décisif 3. Comme le dit Linné, le naturaliste
celui qu’il appelle Historiens naturalis «distingue
par la vue les parties des corps naturels, il les décrit
convenablement selon le nombre, la figure, la position et la proportion,
et il les nomme 4». Le naturaliste, c’est homme du
visible structuré et de la dénomination caractéristique.
Non de la vie. 1. Cf., par exemple, Linné, Systema naturae
( 1756 ), p. 215. |PAGE 175 fondement. Si elle le reprend et veut l'accomplir
dans sa perfection, c’ est qu’ aussi bien elle retourne
à son origine. Elle enjambe ce vocabulaire quotidien qui
lui sert de sol immédiat et, en deçà de lui,
elle va chercher ce qui a pu constituer sa raison d'être
; mais inversement elle se loge tout entière dans l'espace
du langage, puisqu’ elle est essentiellement un usage concerté
des noms, et qu’ elle a pour fin dernière de donner
aux choses leur vraie dénomination. Entre le langage et
la théorie de la nature, il existe donc un rapport qui
est de type critique ; connaître la nature, c'est en effet
bâtir à partir du langage un langage vrai mais qui
découvrira à quelles conditions tout langage est
possible et dans quelles limites il peut avoir un domaine de validité.
La question critique a bien existé au XVIIIe siècle,
mais liée à la forme d'un savoir déterminé.
Pour cette raison, elle ne pouvait acquérir autonomie et
valeur d'interrogation radicale: elle n'a cessé de rôder
dans une région où il était question de la
ressemblance, de la force de l'imagination, de la nature et de
la nature humaine, de la valeur des idées générales
et abstraites, bref des rapports entre la perception de la similitude
et la validité du concept. A l'âge classique
Locke et Linné, Buffon et Hume en portent témoignage
, la question critique, c'est celle du fondement de la ressemblance
et de l'existence du genre. 1. Hume, Essai sur la nature humaine ( trad. Leroy ), t. I, p. 80 et 239 sq. |PAGE 176 échappe à ce rapport critique qui,
au XVIIIe siècle, était constitutif du savoir de
la nature. Elle échappe, ce qui veut dire deux choses:
la vie devient objet de connaissance parmi les autres, et à
ce titre elle relève de toute critique en général
; mais elle résiste aussi à cette juridiction critique,
qu'elle reprend à son compte, et qu'elle reporte, en son
propre nom, sur toute connaissance possible. Si bien que tout
au long du XIXe siècle, de Kant à Dilthey et à
Bergson, les pensées critiques et les philosophies de la
vie se trouveront dans une position de reprise et de contestation
réciproques. |
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