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CHAPITRE VI

Échanger

I. L'ANALYSE DES RICHESSES


Pas de vie à l'époque classique, ni de science de la vie; pas de philologie non plus. Mais une histoire naturelle, mais une grammaire générale. De même, pas d’économie politique, parce que, dans l’ordre du savoir, la production n’existe pas. En revanche, il existe au XVIIe et au XVIIIe siècles, une notion qui nous est demeurée familière bien qu’elle ait perdu pour nous sa précision essentielle. Encore n'est-ce pas de «notion» qu’il faudrait parler à son sujet, car elle ne prend pas place à l'intérieur d'un jeu de concepts économiques qu’ elle déplacerait légèrement, en leur confisquant un peu de leur sens ou en mordant sur leur extension. Il s'agit plutôt d'un domaine général: d'une couche très cohérente et fort bien stratifiée qui comprend et loge comme autant d'objets partiels les notions de valeur, de prix, de commerce, de circulation, de rente, d'intérêt. Ce domaine, sol et objet de l' «économie» à l'âge classique, c’ est celui de la richesse. Inutile de lui poser des questions venues d'une économie de type différent, organisée, par exemple, autour de la production ou du travail ; inutile également d'analyser ses divers concepts ( même et surtout si leur nom, par la suite, s'est perpétué, avec quelque analogie de sens ), sans tenir compte du système où ils prennent leur positivité. Autant vouloir analyser le genre linnéen en dehors du domaine de l'histoire naturelle, ou la théorie des temps chez Bauzée sans tenir compte du fait que la grammaire générale en était la condition historique de possibilité.
Il faut donc éviter une lecture rétrospective qui ne prêterait à l'analyse classique des richesses que l'unité ultérieure d'une économie politique en train de se constituer à tâtons. C'est sur ce mode, pourtant, que les historiens des idées ont coutume de

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restituer la naissance énigmatique de ce savoir qui, dans la pensée occidentale, aurait surgi tout armé et déjà périlleux à l'époque de Ricardo et de J.-B. Say. Ils supposent qu’ une économie scientifique avait été rendue longtemps impossible par une problématique purement morale du profit et de la rente ( théorie du juste prix, justification ou condamnation de l'intérêt ), puis par une confusion systématique entre monnaie et richesse, valeur et prix de marché: de cette assimilation, le mercantilisme aurait été un des principaux responsables et la manifestation la plus éclatante. Mais peu à peu le XVIIIe siècle aurait assuré les distinctions essentielles et cerné quelques-uns des grands problèmes que l'économie positive n'aurait cessé par la suite de traiter avec des instruments mieux adaptés: la monnaie aurait ainsi découvert son caractère conventionnel, bien que non arbitraire ( et ceci à travers la longue discussion entre les métallistes et les antimétallistes: parmi les premiers il faudrait compter Child, Petty, Locke, Cantillon, Galiani ; parmi les autres, Barbon, Boisguillebert, et surtout Law, puis plus discrètement, après le désastre de 1720, Montesquieu et Melon ) ; on aurait aussi commencé ­ et c'est l'oeuvre de Cantillon ­ à dégager l'une de l'autre la théorie du prix d'échange et celle de la valeur intrinsèque ; on aurait cerné le grand «paradoxe de la valeur» en opposant à l'inutile cherté du diamant le bon marché de cette eau sans laquelle nous ne pouvons vivre ( il est possible en effet de trouver ce problème rigoureusement formulé par Galiani ) ; on aurait commencé, préfigurant ainsi Jevons et Menger, à rattacher la valeur à une théorie générale de l'utilité ( qui est esquissée chez Galiani, chez Graslin, chez Turgot ) ; on aurait compris l'importance des prix élevés pour le développement du commerce ( c'est le «principe de Becher» repris en France par Boisguillevert et par Quesnay ) ; enfin ­ et voilà les Physiocrates ­ on aurait entamé l'analyse du mécanisme de la production. Et ainsi, de pièces et de morceaux, l'économie politique aurait silencieusement mis en place ses thèmes essentiels, jusqu'au moment où, reprenant dans un autre sens l'analyse de la production, Adam Smith aurait mis au jour le processus de la division croissante du travail, Ricardo le rôle joué par le capital, J.-B. Say quelques-unes des lois fondamentales de l'économie de marché. Dès lors l'économie politique se serait mise à exister avec son objet propre et sa cohérence intérieure.
En fait, les concepts de monnaie, de prix, de valeur, de circulation, de marché, n'ont pas été pensés, au XVIIe et au XVIIIe siècle, à partir d'un futur qui les attendait dans l'ombre, mais bien sur le sol d'une disposition épistémologique rigoureuse

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et générale. C'est cette disposition qui soutient dans sa nécessité d'ensemble l'«analyse des richesses». Celle-ci est à l'économie politique ce qu’ est la grammaire générale à la philologie, ce qu’ est à la biologie l'histoire naturelle. Et pas plus qu’ on ne peut comprendre la théorie du verbe et du nom, l'analyse du langage d'action, celle des racines et de leur dérivation, sans se référer, à travers la grammaire générale, à ce réseau archéologique qui les rend possibles et nécessaires, pas plus qu’ on ne peut comprendre, sans cerner le domaine de l'histoire naturelle, ce qu’ ont été la description, la caractérisation et la taxinomie classiques, non plus que l'opposition entre système et méthode, ou «fixisme» et «évolution», de la même façon, il ne serait pas possible de retrouver le lien de nécessité qui enchaîne l'analyse de la monnaie, des prix, de la valeur, du commerce, si on ne portait pas à la lumière ce domaine des richesses qui est le lieu de leur simultanéité.
Sans doute l'analyse des richesses ne s'est pas constituée selon les mêmes détours, ni sur le même rythme que la grammaire générale ou l'histoire naturelle. C'est que la réflexion sur la monnaie, le commerce et les échanges est liée à une pratique et à des institutions. Mais si on peut opposer la pratique à la spéculation pure, l'une et l'autre, de toute façon, reposent sur un seul et même savoir fondamental. Une réforme de la monnaie, un usage bancaire, une pratique commerciale peuvent bien se rationaliser, se développer, se maintenir ou disparaître selon des formes propres ; ils sont toujours fondés sur un certain savoir: savoir obscur qui ne se manifeste pas pour lui-même en un discours, mais dont les nécessités sont identiquement les mêmes que pour les théories abstraites ou les spéculations sans rapport apparent à la réalité. Dans une culture et à un moment donné, il n'y a jamais qu’ une épistémè, qui définit les conditions de possibilité de tout savoir. Que ce soit celui qui se manifeste en une théorie ou celui qui est silencieusement investi dans une pratique. La réforme monétaire prescrite par les Etats généraux de 1575, les mesures mercantilistes ou l'expérience de Law et sa liquidation ont le même socle archéologique que les théories de Davanzatti, de Bouteroue, de Petty ou de Cantillon. Et ce sont ces nécessités fondamentales du savoir qu’ il faut faire parler.

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II. MONNAIE ET PRIX


Au XVIe siècle, la pensée économique est limitée, ou peu s'en faut, au problème des prix et à celui de la substance monétaire. La question des prix concerne le caractère absolu ou relatif de l'enchérissement des denrées et l'effet qu’ ont pu avoir sur les prix les dévaluations successives ou l'afflux des métaux américains. Le problème de la substance monétaire, c'est celui de la nature de l'étalon, du rapport de prix entre les différents métaux utilisés, de la distorsion entre le poids des monnaies et leurs valeurs nominales. Mais ces deux séries de problèmes étaient liées puisque le métal n’ apparaissait comme signe, et comme signe mesurant des richesses, qu’ autant qu’ il était lui-même une richesse. S'il pouvait signifier, c'est qu’ il était une marque réelle. Et tout comme les mots avaient la même réalité que ce qu’ ils disaient, tout comme les marques des êtres vivants étaient inscrites sur leur corps à la manière de marques visibles et positives, de même les signes qui indiquaient les richesses et les mesuraient devaient en porter eux-mêmes la marque réelle. Pour pouvoir dire le prix, il fallait qu’ ils soient précieux. Il fallait qu’ ils fussent rares, utiles, désirables. Et il fallait aussi que toutes ces qualités fussent stables pour que la marque qu’ ils imposaient fût une véritable signature, universellement lisible. De là cette corrélation entre le problème des prix et la nature de la monnaie, qui constitue l'objet privilégié de toute réflexion sur les richesses depuis Copernic jusqu'à Bodin et Davanzatti.
Dans la réalité matérielle de la monnaie se fondent ses deux fonctions de mesure commune entre les marchandises et de substitut dans le mécanisme d'échange. Une mesure est stable, reconnue par tous et valable en tous lieux, si elle a pour étalon une réalité assignable qu’ on puisse comparer à la diversité des choses qu’ on veut mesurer: ainsi, dit Copernic, la toise et le boisseau dont la longueur et le volume matériels servent d'unité 1. Par conséquent, la monnaie ne mesure vraiment que si son unité est une réalité qui existe réellement et à laquelle on peut référer n'importe quelle marchandise. En ce sens le XVIe siècle revient sur la théorie admise au moins

1. Copernic, Discours sur la frappe des monnaies ( in J. -Y. Le Branchu, Ecrits notables sur la monnaie, Paris, 1934, I, p. 15 ).

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pendant une partie du Moyen Age et qui laissait au prince ou encore au consentement populaire le droit de fixer le valor impositus de la monnaie, d'en modifier le taux, de démonétiser une catégorie de pièces ou tout métal qu’ on voudra. Il faut que la valeur de la monnaie soit réglée par la masse métallique qu’ elle contient ; c'est-à-dire qu’elle revienne à ce qu’ elle était autrefois, lorsque les princes n'avaient pas encore imprimé leur effigie ni leur sceau sur des fragments métalliques; à ce moment-là «ni le cuivre, ni l'or, ni l'argent n'étaient monnayés, mais seulement estimés d'après Leur poids 1» ; on ne faisait pas valoir des signes arbitraires pour des marques réelles ; la monnaie était une juste mesure puisqu'elle ne signifiait rien d'autre que son pouvoir d'étalonner les richesses à partir de sa propre réalité matérielle de richesse.
C'est sur ce fond épistémologie que les réformes ont été opérées au XVIe siècle et que les débats ont pris leurs dimensions propres. On cherche à ramener les signes monétaires à leur exactitude de mesure: il faut que les valeurs nominales portées sur les pièces soient conformes à la quantité de métal qu'on a choisi pour étalon et qui s'y trouve incorporé ; la monnaie alors ne signifiera rien de plus que sa valeur mesurante. Dans ce sens, l'auteur anonyme du Compendious demande que «toute la monnaie actuellement courante ne le soit plus à partir d'une certaine date», car les «surhaussements» de la valeur nominale en ont altéré depuis longtemps les fonctions de mesure ; il faudra que les pièces déjà monnayées ne soient plus acceptées que «d'après l'estimation du métal contenu» ; quant à la nouvelle monnaie, elle aura pour valeur nominale son propre poids: «à partir de ce moment seront seules courantes l’ ancienne et la nouvelle monnaie, d'après une même valeur, un même poids, une même dénomination, et ainsi la monnaie sera-t-elle rétablie à son ancien taux et à son ancienne bonté 2». On ne sait pas si le texte du Compendious, qui n'a pas été publié avant 1581, mais qui a certainement existé et circulé en manuscrit une trentaine d'années auparavant, a inspiré la politique monétaire sous le règne d'Elisabeth. Une chose est certaine, c'est qu'après une série de «surhaussements» ( de dévaluations ) entre 1544 et 1559, la proclamation de mars 1561 «abaisse» la valeur nominale des monnaies et la ramène à la quantité de métal qu'elles contiennent. De même en France, les Etats généraux de 1575 demandent et obtiennent la suppression


1. Anonyme, Compendieux ou bref examen de quelques plaintes ( in J.-Y. Le Branchu, op. cit., II, p. 117 ).

2. Id., ibid. p. 155.

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des unités de compte ( qui introduisaient une troisième définition de la monnaie, purement arithmétique et s'ajoutant à la définition du poids et à celle de la valeur nominale: ce rapport supplémentaire cachait aux yeux de ceux qui en étaient mal instruits le sens des manipulations sur la monnaie ) ; l'édit de septembre 1577 établit l'écu d'or à la fois comme pièce réelle et comme unité de compte, décrète la subordination à l'or de tous les autres métaux ­ de l'argent en particulier, qui garde valeur libératoire mais perd son immuabilité de droit. Ainsi les monnaies se trouvent réétalonnées à partir de leur poids métallique. Le signe qu'elles portent ­ le valor impositus ­ n'est que la marque exacte et transparente de la mesure qu'elles constituent.
Mais en même temps que ce retour est exigé, parfois accompli, un certain nombre de phénomènes sont mis au jour qui sont propres à la monnaie-signe et compromettent peut-être définitivement son rôle de mesure. D'abord le fait qu'une monnaie circule d'autant plus vite qu'elle est moins bonne, tandis que les pièces à haute teneur de métal se trouvent cachées et ne figurent pas dans le commerce: c'est la loi dite de Gresham 1, que Copernic 2 et l'auteur du Compendious 3 connaissaient déjà. Ensuite, et surtout, le rapport entre les faits monétaires et le mouvement des prix: c'est par là que la monnaie est apparue comme une marchandise parmi les autres ­ non pas étalon absolu de toutes les équivalences, mais denrée dont la capacité d'échange, et par conséquent la valeur de substitut dans les échanges se modifient selon sa fréquence et sa rareté: la monnaie elle aussi a son prix. Malestroit 4 avait fait remarquer que malgré l'apparence, il n'y avait pas eu augmentation des prix au cours du XVIe siècle: puisque les marchandises sont toujours ce qu'elles sont, et que la monnaie, en sa nature propre, est un étalon constant, le renchérissement des denrées ne peut être dû qu'à l'augmentation des valeurs nominales portées par une même masse métallique: mais, pour une même quantité de blé, on donne toujours un même poids d'or et d'argent. Si bien que «rien n'est enchéri»: comme l'écu d'or valait en monnaie de compte vingt sols tournois sous Philippe VI et qu'il en vaut maintenant cinquante, il est bien nécessaire qu'une aune de velours qui coûtait jadis quatre livres en vaille dix aujourd’hui. «L'enchérissement de

1. Gresham, Avis de Sir Th. Gresham ( in J.-Y. Le Branchu, op. cit., t. II, p. 7 et 11 ).
2. Copernic, Discours sur la frappe des monnaies, loc. cit., I, p. 12.
3. Compendieux, loc. cit., II, p. 156.
4. Malestroit, Le Paradoxe sur le fait des monnaies ( Paris, 1566 ).
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toutes choses ne vient pas de plus bailler, mais de moins recevoir en quantité d'or et d'argent fin que l'on avait accoutumé.» Mais à partir de cette identification du rôle de la monnaie à la masse de métal qu'elle fait circuler, on conçoit bien qu'elle est soumise aux mêmes variations que toutes les autres marchandises. Et si Malestroit admettait implicitement que la quantité et la valeur marchande des métaux restaient stables, Bodin, bien peu d'années plus tard 1, constate une augmentation de la masse métallique importée du Nouveau Monde, et par conséquent un enchérissement réel des marchandises, puisque les princes, possédant ou recevant des particuliers des lingots en plus grande quantité, ont frappé des pièces plus nombreuses et de meilleur aloi ; pour une même marchandise, on donne donc une quantité de métal plus importante. La montée des prix a donc une «cause principale, et presque la seule que personne jusqu'ici n'a touchée»: c'est «l'abondance d'or et d'argent», «l'abondance de ce qui donne estimation et prix aux choses».
L'étalon des équivalences est pris lui-même dans le système des échanges, et le pouvoir d'achat de la monnaie ne signifie que la valeur marchande du métal. La marque qui distingue la monnaie, la détermine, la rend certaine et acceptable pour tous est donc réversible, et on peut la lire dans les deux sens: elle renvoie à une quantité de métal qui est mesure constante ( c'est ainsi que la déchiffre Malestroit ) ; mais elle renvoie aussi à ces marchandises variables en quantité et en prix qui sont les métaux ( c'est la lecture de Bodin ). On a là une disposition analogue à celle qui caractérise le régime général des signes au XVIe siècle ; les signes, on s'en souvient, étaient constitués par des ressemblances qui à leur tour, pour être reconnues, nécessitaient des siennes. Ici, le signe monétaire ne peut définir sa valeur d'échange, ne peut se fonder comme marque que sur une masse métallique qui à son tour définit sa valeur dans l'ordre des autres marchandises. Si on admet que l'échange, dans le système des besoins, correspond à la similitude dans celui des connaissances, on voit qu'une seule et même configuration de l'épistémè a contrôlé pendant la Renaissance le savoir de la nature, et la réflexion ou les pratiques qui concernaient la monnaie.
Et de même que le rapport du microcosme au macrocosme était indispensable pour arrêter l'oscillation indéfinie de la ressemblance et du signe, de la même façon il a fallu poser un certain rapport entre métal et marchandise qui, à la limite,

1. Bodin, La Réponse aux paradoxes de M. de Malestroit ( 1568 ).

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permettait de fixer la valeur marchande totale des métaux précieux et par suite d'étalonner d'une façon certaine et définitive le prix de toutes les denrées. Ce rapport, c'est celui qui e été établi par la Providence lorsqu'elle a enfoncé dans la terre les mines d'or et d'argent, et qu'elle les fait croître lentement, comme sur la terre poussent les plantes et se multiplient les animaux. Entre toutes les choses dont l'homme peut avoir besoin ou désir, et les veines scintillantes, cachées, où croissent obscurément les métaux, il y a une correspondance absolue. «La nature, dit Davanzatti, a fait bonnes toutes les choses terrestres ; la somme de celles-ci en vertu de l'accord conclu par les hommes vaut tout l'or qui se travaille ; tous les hommes désirent donc tout pour acquérir toutes les choses... Pour constater chaque jour la règle et proportions mathématiques que les choses ont entre elles et avec l'or, il faudrait, du haut du ciel ou de quelque observatoire très élevé, pouvoir contempler les choses qui existent et qui se font sur terre ou bien plutôt leurs images reproduites et réfléchies dans le ciel comme dans un fidèle miroir. Nous abandonnerions alors tous nos calculs et nous dirions: il y a sur la terre tant d'or, tant de choses, tant d'hommes, tant de besoins ; dans la mesure où chaque chose satisfait des besoins, sa valeur sera de tant de choses ou de tant d'or 1.» Ce calcul céleste et exhaustif, nul autre que Dieu ne peut le faire: il correspond à cet autre calcul qui met en rapport chaque élément du microcosme et un élément du macrocosme ­ à cette seule différence près que celui-ci joint le terrestre au céleste, et va des choses, des animaux ou de l'homme jusqu'aux étoiles ; alors que l'autre joint la terre à ses cavernes et à ses mines ; il fait correspondre les choses qui naissent entre les mains des hommes et les trésors enfouis depuis la création du monde. Les marques de la similitude, parce qu'elles guident la connaissance, s'adressent à la perfection du ciel ; les signes de l'échange, parce qu'ils satisfont le désir, s'appuient sur le scintillement noir, dangereux et maudit du métal. Scintillement équivoque, car il reproduit au fond de la terre celui qui chante à l'extrémité de la nuit: il y réside comme une promesse inversée du bonheur, et parce que le métal ressemble aux astres, le savoir de tous ces périlleux trésors est en même temps le savoir du monde. Et la réflexion sur les richesses bascule ainsi dans la grande spéculation sur le cosmos, tout comme à l'inverse la profonde connaissance de l'ordre du monde doit conduire au secret des métaux et à la possession

1. Davanzatti, Leçon sur les monnaies ( in J. -Y. Le Branchu, op. cit., p. 230-231 ).

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des richesses. On voit quel réseau serré de nécessités lie au XVIe siècle les éléments du savoir: comment la cosmologie des signes double et fonde finalement la réflexion sur les prix et la monnaie, comment elle autorise aussi une spéculation théorique et pratique sur les métaux, comment elle fait communiquer les promesses du désir et celles de la connaissance, de la même manière que se répondent et se rapprochent par de secrètes affinités les métaux et les astres. Aux confins du savoir, là où il se fait tout puissant et quasi divin, trois grandes fonctions se rejoignent - celles du Basileus, du Philosophos et du Métallicos. Mais tout comme ce savoir n'est donné que par fragments et dans l'éclair attentif de la divinatio, de même, pour les rapports singuliers et partiels des choses et du métal, du désir et des prix, la connaissance divine, ou celle qu'on pourrait acquérir «de quelque observatoire élevé» n'est pas donnée à l'homme. Sauf par instants et comme par chance aux esprits qui savent guetter: c'est-à-dire aux marchands. Ce que les devins étaient au jeu indéfini des ressemblances et des signes, les marchands le sont au jeu, toujours ouvert lui aussi, des échanges et des monnaies. «D'ici-bas nous découvrons à peine le peu de choses qui nous entourent et nous leur donnons un prix selon que nous les voyons plus ou moins demandées en chaque lieu et en chaque temps. Les marchands en sont promptement et fort bien avertis, et c'est pourquoi ils connaissent admirablement le prix des choses 1.»


III. LE MERCANTILISME


Pour que le domaine des richesses se constitue comme objet de réflexion dans la pensée classique, il a fallu que se dénoue la configuration établie au XVIe siècle. Chez les «économistes» de la Renaissance, et jusqu'à Davanzatti lui-même, l'aptitude de la monnaie à mesurer les marchandises et son échangeabilité reposaient sur sa valeur intrinsèque: on savait bien que les métaux précieux avaient peu d'utilité en dehors du monnayage ; mais s'ils avaient été choisis comme étalons, s'ils étaient utilisés dans l'échange, si par conséquent ils atteignaient un prix élevé, c'est parce que dans l'ordre naturel, et en eux-mêmes, ils avaient un prix absolu, fondamental, plus élevé que tout autre, auquel on

1. Davanzatti, Leçon sur les monnaies, p. 231.

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pouvait référer la valeur de chaque marchandise 1. Le beau métal était, de soi, marque de la richesse ; son éclat enfoui indiquait assez qu'il était à la fois présence cachée et visible signature de toutes les richesses du monde. C'est pour cette raison qu'il avait un prix ; pour cette raison aussi qu'il mesurait tous les prix ; pour cette raison enfin qu’ on pouvait l'échanger contre tout ce qui avait un prix. Il était le précieux par excellence. Au XVIIe siècle, on attribue toujours ces trois propriétés à la monnaie, mais on les fait reposer toutes trois, non plus sur la première ( avoir du prix ), mais sur la dernière ( se substituer à ce qui a du prix ). Alors que la Renaissance fondait les deux fonctions du métal monnayé ( mesure et substitut ) sur le redoublement de son caractère intrinsèque ( le fait qu'il était précieux ), le XVIIe siècle fait basculer l'analyse ; c'est la fonction d'échange qui sert de fondement aux deux autres caractères ( l'aptitude à mesurer et la capacité de recevoir un prix apparaissant alors comme des qualités dérivant de cette fonction ).
Ce renversement, il est l'oeuvre d'un ensemble de réflexions et de pratiques qui se distribuent tout au long du XVIIe siècle ( depuis Scipion de Grammont jusqu'à Nicolas Barbon ) et qu'on groupe sous le terme un peu approximatif de «mercantilisme». Hâtivement, on a coutume de le caractériser par un «monétarisme» absolu, c'est-à-dire par une confusion systématique ( ou obstinée ) des richesses et des espèces monétaires. En fait, ce n'est pas une identité, plus ou moins confuse, que le «mercantilisme» instaure entre les unes et les autres, mais une articulation réfléchie qui fait de la monnaie l'instrument de représentation et d'analyse des richesses, et fait, en retour, des richesses le contenu représenté par la monnaie. Tout comme la vieille configuration circulaire des similitudes et des marques s'était dénouée pour se déployer selon les deux nappes corrélatives de la représentation et des signes, de même le cercle du «précieux» se défait à l'époque du mercantilisme, les richesses se déploient comme objets des besoins et des désirs ; elles se divisent et se substituent les unes aux autres par le jeu des espèces monnayées qui les signifient ; et les rapports réciproques de la monnaie et de la richesse s'établissent sous la forme de la circulation et des échanges. Si on a pu croire que le mercantilisme confondait richesse et monnaie, c'est sans doute parce que la monnaie a pour lui le pouvoir de représenter toute richesse possible, parce qu'elle en est l'instrument universel d'analyse et de

1. Cf. encore au début du XVIIe siècle cette proposition d'Antoine de La Pierre: «La valeur essentielle des espèces des monnaies d'or et d'argent est fondée sur la matière précieuse qu'elles contiennent» ( De la nécessité du pèsement ) ( s. l. n. d. ).

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représentation, parce qu'elle couvre sans résidu l'ensemble de son domaine. Toute richesse est monnayable ; et c'est ainsi qu'elle entre en circulation. C'était de la même façon que tout être naturel était caractérisable, et qu'il pouvait entrer dans une taxinomie ; que tout individu était nommable et qu'il pouvait entrer dans un langage articulé ; que toute représentation était signifiable et qu'elle pouvait entrer, pour être connue, dans un système d’identités et de différences.

Mais ceci demande à être examiné de plus près. Parmi toutes les choses qui existent dans le monde, quelles sont celles que le mercantilisme va pouvoir appeler «richesses»? Toutes celles qui, étant représentables, sont de plus objets de désir. C'est-à-dire encore celles qui sont marquées par «la nécessité, ou l'utilité, ou le plaisir ou la rareté 1». Or, peut-on dire que les métaux qui servent à fabriquer des pièces de monnaie ( il ne s'agit pas ici du billon qui ne sert que d'appoint dans certaines contrées, mais de celles qui sont utilisées dans le commerce extérieur ) fassent partie des richesses? D'utilité, l'or et l'argent n'en ont que très peu ­ «autant qu'on pourrait s'en servir pour l'usage de la maison» ; et ils ont beau être rares, leur abondance excède encore ce qui est requis pour ces utilisations. Si on les recherche, si les hommes trouvent qu'ils leur font toujours défaut, s'ils creusent des mines et s'ils se font la guerre pour s'en emparer, c'est que la fabrication des monnaies d'or et d'argent leur ont donné une utilité et une rareté que ces métaux ne détiennent pas par eux-mêmes. «La monnaie n'emprunte point sa valeur de la matière dont elle est composée, mais bien de la forme qui est l'image ou la marque du Prince 2.» C'est parce que l'or est monnaie qu'il est précieux. Non pas l'inverse. Du coup le rapport si étroitement fixé au XVIe siècle est retourné: la monnaie ( et jusqu’ au métal dont elle est faite ) reçoit sa valeur de sa pure fonction de signe. Ce qui entraîne deux conséquences. D'abord ce n'est plus du métal que viendra la valeur des choses. Celle-ci s'établit par elle-même, sans référence à la monnaie, d’après des critères d'utilité, de plaisir ou de rareté ; c'est par rapport les unes aux autres que les choses prennent de la valeur ; le métal permettra seulement de représenter cette valeur, comme un nom représente une image ou une idée, mais ne la constitue pas: «L'or n'est que le signe et l'instrument usuel pour mettre en pratique la valeur des choses ; mais la vraie estimation d'icelle tire sa source du jugement humain et de


1. Scipion de Grammont, Le Denier royal, traité curieux de l'or et de l'argent ( Paris, 1620 ), p. 48.
2. Id., ibid., p. 13-14.

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cette faculté qu'on nomme estimative 1.» Les richesses sont les richesses parce que nous les estimons, tout comme nos idées sont ce qu'elles sont parce que nous nous les représentons. Les signes monétaires ou verbaux s'y ajoutent de surcroît.
Mais pourquoi l'or et l'argent, qui en eux-mêmes ne sont qu’ à peine des richesses ont-ils reçu ou pris ce pouvoir signifiant? On pourrait bien, sans doute, utiliser une autre marchandise à cet effet «pour si vile et abjecte qu'elle soit 2». Le cuivre qui, dans beaucoup de nations reste à l'état de matière bon marché, ne devient précieux chez certaines que dans la mesure où on le transforme en monnaies. Mais d'une façon générale on se sert de l'or et de l'argent parce qu'ils recèlent en eux-mêmes une «perfection propre». Perfection qui n'est pas de l'ordre du prix ; mais relève de leur capacité indéfinie de représentation. Ils sont durs, impérissables, inaltérables ; ils peuvent se diviser en parcelles minuscules ; ils peuvent rassembler un grand poids sous un volume faible ; ils peuvent être facilement transportés ; ils sont faciles à percer. Tout ceci fait de l'or et de l'argent un instrument privilégié pour représenter toutes les autres richesses et en faire par analyse une comparaison rigoureuse. Ainsi se trouve défini le rapport de la monnaie aux richesses. Rapport arbitraire puisque ce n'est pas la valeur intrinsèque du métal qui donne le prix aux choses ; tout objet même sans prix peut servir de monnaie ; mais il faut encore qu'il ait des qualités propres de représentation et des capacités d'analyse qui permettent d'établir entre les richesses des rapports d'égalité et de différence. Il apparaît alors que l'utilisation de l'or et de l'argent est justement fondée. Comme le dit Bouteroue, la monnaie, «c'est une portion de matière à laquelle l'autorité publique a donné un poids et une valeur certaine pour servir de prix et égaler dans le commerce l'inégalité de toutes choses 4». Le «mercantilisme» a à la fois libéré la monnaie du postulat de la valeur propre du métal ­ «folie de ceux pour qui l'argent est une marchandise comme une autre 5» ­ et établi entre elle et la richesse un rapport rigoureux de représentation et d'analyse. «Ce qu'on regarde

1. Scipion de Grammont, Le Denier royal, traité curieux de l'or et de l'argent ( Paris, 1620 ), p. 46-47.
2. Id., ibid., p. 14.
3. Schroeder, Fürstliche Schatz und Rentkammer, p. 111. Montanari, Della moneta, p. 35.
4. Bouteroue, Recherches curieuses des monnaies de France ( Paris, 1666 ), p. 8.
5. Josuah Gee, Considérations sur le commerce ( trad. 1749 ), p. 13.

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dans la monnaie, dit Barbon, ce n'est pas tellement la quantité d'argent qu'elle contient, mais le fait qu'elle ait cours 1.»
On est d'ordinaire injuste, et deux fois, avec ce qu'il est convenu d'appeler le «mercantilisme» : soit qu'on dénonce en lui ce qu'il n'a cessé de critiquer ( la valeur intrinsèque du métal comme principe de richesse ), soit qu'on découvre en lui une série d'immédiates contradictions: n'a-t-il pas défini la monnaie dans sa pure fonction de signe, alors qu'il en demandait l'accumulation comme d'une marchandise? n'a-t-il pas reconnu l'importance des fluctuations quantitatives du numéraire, et méconnu leur action sur les prix ? n'a-t-il pas été protectionniste, tout en fondant sur l'échange le mécanisme d'accroissement des richesses ? En fait ces contradictions ou ces hésitations n'existent que si on pose au mercantilisme un dilemme qui me pouvait pas avoir de sens pour lui: celui de la monnaie marchandise ou signe. Pour la pensée classique en train de se constituer, la monnaie, c'est ce qui permet de représenter les richesses. Sans de tels signes, les richesses resteraient immobiles, inutiles et comme silencieuses ; l’or et l’argent sont en ce sens créateurs de tout ce que l'homme peut convoiter. Mais pour pouvoir jouer ce rôle de représentation, il faut que la monnaie présente des propriétés ( physiques et non pas économiques ) qui la rendent adéquate à sa tâche, et partant précieuse. C'est à titre de signe universel qu'elle devient marchandise rare et inégalement répartie: «Le cours et valeur imposés à toute monnaie est la vraie bonté intrinsèque d'icelle 2.» Tout comme dans l'ordre des représentations, les signes qui les remplacent et les analysent doivent être eux aussi des représentations, la monnaie ne peut signifier les richesses sans être elle-même une richesse. Mais elle devient richesse parce qu'elle est signe ; alors qu'une représentation doit être d'abord représentée pour ensuite devenir signe.
De là, les apparentes contradictions entre les principes de l'accumulation et les règles de la circulation. En un moment donné du temps, le nombre d'espèces qui existent est déterminé ; Colbert pensait même, malgré l'exploitation des mines, malgré le métal américain, que «la quantité d'argent qui roule en Europe est constante». Or c'est de cet argent qu'on a besoin pour représenter les richesses, c'est-à-dire les attirer, les faire apparaître en les amenant de l'étranger ou en les fabricant sur place ; c'est de lui aussi qu'on a besoin pour les faire passer de


1. N. Barbon, A discourse concerning coining the new money ligther ( Londres, 1696), non paginé.
2. Dumoulin ( cité par Gonnard, Histoire des théories monétaires, I, p. 173 ).

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main en main dans les processus d'échange. Il faut donc importer du métal en le prenant aux Etats voisins: «Il n'y a que le commerce seul et tout ce qui en dépend qui puissent produire ce grand effet 1.» La législation doit donc veiller à deux choses: «interdire le transfert du métal à l'étranger ou son utilisation à d'autres fins que le monnayage, et fixer des droits de douane tels qu'ils permettent à la balance commerciale d'être toujours positive, favoriser l'importation des marchandises brutes, prévenir autant que possible celle d'objets fabriqués, exporter les produits manufacturés plutôt que les denrées elles-mêmes dont la disparition amène la disette et provoque la montée des prix 2». Or, le métal qui s'accumule n'est pas destiné à s'engorger ni à dormir ; on ne l'attire dans un état que pour qu'il y soit consommé par l’ échange. Comme le disait Becher, tout ce qui est dépense pour l'un des partenaires est rentrée pour l'autre 3 ; et Thomas Mun identifiait l'argent comptant avec la fortune 4. C'est que l'argent ne devient richesse réelle que dans l'exacte mesure où il accomplit sa fonction représentative: quand il remplace les marchandises, quand il leur permet de se déplacer ou d'attendre, quand il donne aux matières brutes l'occasion de devenir consommables, quand il rétribue le travail. Il n'y a donc pas à craindre que l'accumulation d'argent dans un Etat y fasse monter les prix ; et le principe établi par Bodin que la grande cherté du XVIe siècle était due à l'afflux de l'or américain n’ est pas valable ; s’ il est vrai que la multiplication du numéraire fait d'abord monter les prix, il stimule le commerce et les manufactures ; la quantité de richesses croît et le nombre d’ éléments entre lesquels se répartissent les espèces se trouve augmenté d'autant. La hausse des prix n'est par à redouter: au contraire, maintenant que les objets précieux se sont multipliés, maintenant que les bourgeois, comme dit Scipion de Grammont, peuvent porter «du satin et du velours», la valeur des choses, même les plus rares, n'a pu que baisser par rapport à la totalité des autres ; de même chaque fragment de métal perd de sa valeur en face des autres à mesure qu'augmente la masse des espèces en circulation 5.
Les rapports entre richesse et monnaie s'établissent donc dans la circulation et l'échange, non plus dans la «préciosité» du métal. Quand les biens peuvent circuler ( et ceci grâce à la monnaie),

1. Clément, Lettres, instructions et mémoires de Colbert, t. VII, p. 239.
2. Id., ibid., p. 284. Cf. aussi Bouteroue, Recherches curieuses, p. 10-11.
3. J. Becher, Politischer Diskurs ( 1668 ).
4. Th. Mun, England Treasure by foreing trade ( 1664 ), chap. II.
5. Scipion de Grammont, Le Denier royal, p. 116-119.

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ils se multiplient et les richesses augmentent ; quand les espèces deviennent plus nombreuses, par l'effet d'une bonne circulation et d'une balance favorable, on peut attirer de nouvelles marchandises et multiplier les cultures et les fabriques. Il faut donc dire avec Horneck que l'or et l'argent «sont le plus pur de notre sang, la moelle de nos forces», «les instruments les plus indispensables de l'activité humaine et de notre existence 1». On retrouve ici la vieille métaphore d'une monnaie qui serait à la société ce que le sang est au corps 2. Mais chez Davanzatti, les espèces n'avaient pas d'autre rôle que d'irriguer les diverses parties de la nation. Maintenant que monnaie et richesse sont prises toutes deux à l ‘intérieur de l'espace des échanges et de la circulation, le mercantilisme peut ajuster son analyse sur le modèle récemment donné par Harvey. Selon Hobbes 3, le circuit veineux de la monnaie, c'est celui des impôts et des taxes qui prélèvent sur les marchandises transportées, achetées ou vendues, une certaine masse métallique ; celle-ci est conduite jusqu'au coeur de l'Homme-Léviathan, ­ c'est-à-dire jusqu'aux coffres de l'Etat. C'est là que le métal reçoit le «principe vital»: l'Etat en effet peut le fondre ou le remettre en circulation. Seule en tout cas, son autorité lui donnera cours ; et redistribué aux particuliers ( sous forme de pensions, de traitements ou de rétribution pour des fournitures achetées par l’ État ), il stimulera, dans le second circuit maintenant artériel, les échanges, les fabrications et les cultures. La circulation devient ainsi une des catégories fondamentales de l'analyse. Mais le transfert de ce modèle physiologique n'a été rendu possible que par l'ouverture plus profonde d'un espace commun à la monnaie et aux signes, aux richesses et aux représentations. La métaphore, tellement assidue dans notre Occident, de la cité et du corps, n'a pris, au XVIIe siècle, ses pouvoirs imaginaires que sur le fond de nécessités archéologiques bien plus radicales.
A travers l'expérience mercantiliste, le domaine des richesses se constitue sur le même mode que celui des représentations. On a vu que celles-ci avaient le pouvoir de se représenter à partir d'elles-mêmes: d'ouvrir en soi un espace où elles s'analysaient et déformer avec leurs propres éléments des substituts qui permettaient à la fois d'établir un système de signes et un tableau des identités et des différences. De la même façon, les


1. Horneck, Oesterreich über alles, wenn es will ( 1684 ), p. 8 et 188.
2. Cf. Davanzatti, Leçon sur la monnaie ( cité par J. -Y. Le Branchu, op. cit., t. II, p. 230 ).
3. Th. Hobbes, Leviathan ( éd. 1904, Cambridge ), p. 179-180.

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richesses ont le pouvoir de s'échanger ; de s'analyser en parties qui autorisent des rapports d'égalité ou d'inégalité ; de se signifier les unes les autres par ces éléments de richesses parfaitement comparables que sont les métaux précieux. Et tout comme le monde entier de la représentation se couvre de représentations au second degré qui les représentent, et ceci en une chaîne ininterrompue, de même toutes les richesses du monde sont en rapport les unes avec les autres, dans la mesure où elles font partie d'un système d'échange. D'une représentation à l'autre, il n'y a pas d'acte autonome de signification, mais une simple et indéfinie possibilité d'échange. Quelles qu'en aient été les déterminations et les conséquences économiques, le mercantilisme, si on l'interroge au niveau de l'épistémè, apparaît comme le lent, le long effort pour mettre la réflexion sur les prix et la monnaie dans le droit fil de l'analyse des représentations. Il a fait surgir un domaine des «richesses» qui est connexe de celui qui, vers la même époque, s'est ouvert devant l'histoire naturelle, de celui également qui s’est déployé devant la grammaire générale. Mais alors que dans ces deux derniers cas, la mutation s'est faite brusquement ( un certain mode d’être du langage se dresse soudain dans la Grammaire de Port-Royal, un certain mode d'être des individus naturels se manifeste presque d'un coup avec Jonston et Tournefort ), ­ en revanche le mode d'être de la monnaie et de la richesse, parce qu'il était lié à toute une praxis, à tout un ensemble institutionnel, avait un indice de viscosité historique beaucoup plus élevé. Les êtres naturels et le langage n'ont pas eu besoin de l'équivalent de la longue opération mercantiliste pour entrer dans le domaine de la représentation, se soumettre à ses lois, recevoir d'elle ses signes et ses principes d’ ordre.

IV. LE GAGE ET LE PRIX


La théorie classique de la monnaie et des prix s'est élaborée à travers des expériences historiques qu'on connaît bien. C'est d'abord la grande prise des signes monétaires qui a commencé assez tôt en Europe au XVIIe siècle ; faut-il en voir une première prise de conscience, encore marginale et allusive, dans l'affirmation de Colbert que la masse métallique est stable en Europe et que les apports américains

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peuvent être négligés? En tout cas, on fait l'expérience, à la fin du siècle, que le métal monnayé est trop rare: régression du commerce, hausse des prix, difficultés pour payer les dettes, les rentes et les impôts, dévalorisation de la terre. D'où la grande série des dévaluations qui ont lieu en France pendant les quinze premières années du XVIIIe siècle pour multiplier le numéraire ; les onze «diminutions» ( réévaluations ) qui sont échelonnées du 1er décembre 1713 au 1er septembre 1715, et qui sont destinées ­ mais c'est un échec ­ à remettre en circulation le métal qui se cache ; toute une suite de mesures qui diminuent le taux des rentes et en réduisent le capital nominal; l'apparition des billets de monnaie en 1701, bientôt remplacés par des rentes d'Etat. Parmi bien d'autres conséquences, l'expérience de Law a permis la réapparition des métaux, l'augmentation des prix, la réévaluation de la terre, la reprise du commerce. Les édits de janvier et de mai 1726 instaurent, pour tout le XVIIIe siècle, une monnaie métallique stable: ils ordonnent la fabrication d'un louis d'or qui vaut, et vaudra jusqu’ à la Révolution, vingt-quatre livres tournois.
On a l'habitude de voir dans ces expériences, dans leur contexte théorique, dans les discussions auxquelles elles ont donné lieu, l'affrontement des partisans d'une monnaie-signe contre ceux d'une monnaie-marchandise. D'un côté on met Law, bien entendu, avec Terrasson 1, Dutot 2, Montesquieu 3, le chevalier de Jaucourt 4 ; en face, on range, outre Paris-Duverney 5, le chancelier d'Aguesseau 6, Condillac, Destutt ; entre les deux groupes, et comme sur une ligne mitoyenne, il faudrait mettre Melon 7 et Graslin 8. Certes, il serait intéressant de faire le décompte exact des opinions et de déterminer comment elles se sont distribuées dans les différents groupes sociaux. Mais si on interroge le savoir qui les a, les unes et les autres, rendues possibles en même temps, on s'aperçoit que l'opposition est superficielle ; et que si elle est nécessaire, c'est à partir d'une disposition unique qui ménage seulement, en un point déterminé, la fourche d'un choix indispensable.

1. Terrasson, Trois lettres sur le nouveau système des finances ( Paris, 1720 ).
2. Dutot, Réflexions sur le commerce et les finances ( Paris, 1738 ).
3. Montesquieu, L'Esprit des lois, liv. XXII, chap. II.
4. Encyclopédie, article «Monnaie».
5. Paris-Duverney, Examen des réflexions politiques sur les finances ( La Haye, 1740).
6. D'Aguesseau, Considérations sur la monnaie, 1718 ( Oeuvres Paris, 1777, t. X ).
7. Melon, Essai politique sur le commerce ( Paris, 1734 ).
8. Graslin, Essai analytique sur les richesses ( Londres, 1767 ).

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Cette disposition unique, c'est celle qui définit la monnaie comme un gage. Définition qu'on trouve chez Locke, et un peu avant lui chez Vaughan 1 ; puis chez Melon ­ «l'or et l'argent sont, de convention générale, le gage, l'équivalent, ou la commune mesure de tout ce qui sert à l'usage des hommes 2» , ­ chez Dutot ­ «les richesses de confiance ou d'opinion ne sont que représentatives, comme l'or, l'argent, le bronze, le cuivre 3» ­ chez Fortbonnais ­ «le point important» dans les richesses de convention consiste «dans l'assurance où sont les propriétaires de l'argent et des denrées de les échanger quand ils le voudront... sur le pied établi par l’ usage 4». Dire que la monnaie est un gage, c'est dire qu'elle n'est rien de plus qu’ un jeton reçu de consentement commun ­ pure fiction par conséquent ; mais c'est dire aussi qu'elle vaut exactement ce contre quoi on l'a donnée, puisqu'à son tour elle pourra être échangée contre cette même quantité de marchandise ou son équivalent. La monnaie peut toujours ramener entre les mains de son propriétaire ce qui vient d'être échangé contre elle, tout comme, dans la représentation, un signe doit pouvoir ramener à la pensée ce qu'il représente. La monnaie, c'est une solide mémoire, une représentation qui se dédouble, un échange différé. Comme le dit Le Trosne, le commerce qui se sert de la monnaie est un perfectionnement dans la mesure même où il est «un commerce imparfait 5», un acte auquel manque, pendant un temps, celui qui le compense, une demi-opération qui promet et attend l'échange inverse par lequel le gage se trouvera reconverti en son contenu effectif.
Mais comment le gage monétaire peut-il donner cette assurance? Comment peut-il échapper au dilemme du signe sans valeur ou de la marchandise analogue à toutes les autres? C'est là que se situe pour l'analyse classique de la monnaie le point d'hérésie, ­ le choix qui oppose aux partisans de Law ses adversaires. On peut concevoir, en effet, que l'opération qui gage la monnaie est assurée par la valeur marchande de la matière dont elle est faite ; ou au contraire par une autre marchandise, à elle extérieure, mais qui lui serait liée par le consentement collectif ou la volonté du prince. C'est cette seconde
1. Vaughan, A discourse of coin and coinage ( Londres, 1675 ), p. 1. Locke, Considerations of the lowering of interests ( Works, Londres, 1801, t. V, p. 21-23.
2. Melon, Essai politique sur le commerce ( in Daire, Economistes et financiers du XVIIIe siècle, p. 761 ).
3. Dutot, Réflexions sur le commerce et les finances, ibid,. p. 905-906.
4. Véron de Fortbonnais, Eléments de commerce, t. II, p. 91. Cf. aussi Recherches et considérations sur les richesses de la France, II, p. 582.
5. Le Trosne, De l'intérêt social ( in Daire, Les Physiocrates, p. 908 ).

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solution que choisit Law, à cause de la rareté du métal et des oscillations de sa valeur marchande. Il pense qu'on peut faire circuler une monnaie de papier qui serait gagée par la propriété foncière: il ne s'agit alors que d'émettre «des billets hypothéqués sur les terres et qui doivent s'éteindre par des paiements annuels..., ces billets circuleront comme de l'argent monnayé pour la valeur qu'ils expriment 1». On sait que Law fut obligé de renoncer à cette technique dans son expérience française et qu'il fit assurer le gage de la monnaie par une compagnie de commerce. L'échec de l'entreprise n'a entamé en rien la théorie de la monnaie-gage qui l'avait rendue possible mais qui rendait également possible toute réflexion sur la monnaie, même opposée aux conceptions de Law. Et lorsqu'une monnaie métallique stable sera instaurée en 1726, le gage sera demandé à la substance même de l'espèce. Ce qui assure à la monnaie son échangeabilité, ce sera la valeur marchande du métal qui s'y trouve présent ; et Turgot critiquera Law d'avoir cru que «la monnaie n'est qu'une richesse de signe dont le crédit est fondé sur la marque du prince. Cette marque n'est là que pour en certifier le poids et le titre... C'est donc comme marchandise que l'argent est non pas le signe, mais la commune mesure des autres marchandises... L'or tire son prix de sa rareté, et bien loin que ce soit un mal qu'il soit employé en même temps et comme marchandise et comme mesure, ces deux emplois soutiennent son prix 2». Law, avec ses partisans, ne s'oppose pas à son siècle comme le génial ­ ou imprudent ­ précurseur des monnaies fiduciaires. Sur le même mode que ses adversaires, il définit la monnaie comme gage. Mais il pense que le fondement en sera mieux assuré ( à la fois plus abondant et plus stable ) par une marchandise extérieure à l'espèce monétaire elle-même ; ses adversaires, en revanche, pensent qu'il sera mieux assuré ( plus certain et moins soumis aux spéculations ) par la substance métallique qui constitue la réalité matérielle de la monnaie. Entre Law et ceux qui le critiquent, l'opposition ne concerne que la distance du gageant au gagé. Dans un cas, la monnaie, allégée en elle-même de toute valeur marchande, mais assurée par une valeur qui lui est extérieure, est ce «par quoi» on échange les marchandises 3 ; dans l'autre cas la monnaie ayant en soi un prix est à la fois ce «par quoi» et ce «pour quoi» on échange les richesses. Mais dans un cas

1. Law, Considérations sur le numéraire ( in Daire, Economistes et financiers du XVIIIe siècle, p. 519 ).
2. Turgot, Seconde lettre à l’abbé de Cice, 1749 ( Oeuvres, éd. Schelle, t. I, p. 146-147 ).
3. Law, Considérations sur le numéraire, p. 472 sq.

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comme dans l'autre, la monnaie permet de fixer le prix des choses grâce à un certain rapport de proportion avec les richesses et un certain pouvoir de les faire circuler.
En tant que gage, la monnaie désigne une certaine richesse ( actuelle ou non ) : elle en établit le prix. Mais le rapport entre la monnaie et les marchandises, donc le système des prix, se trouve modifié dès que la quantité de monnaie ou la quantité de marchandises en un point du temps sont, elles aussi, altérées. Si la monnaie est en petite quantité par rapport aux biens, elle aura une grande valeur, et les prix seront bas ; si sa quantité augmente au point de devenir abondante en face des richesses, alors elle aura peu de valeur et les prix seront hauts. Le pouvoir de représentation et d'analyse de la monnaie varie avec la quantité d'espèces d'une part, et avec la quantité de richesses de l'autre: il ne serait constant que si les deux quantités étaient stables ou variaient ensemble dans une même proportion.
La «loi quantitative» n'a pas été «inventée» par Locke. Bodin et Davanzatti savaient bien au XVIe siècle déjà que l'accroissement des masses métalliques en circulation faisait monter le prix des marchandises ; mais ce mécanisme apparaissait lié à une dévalorisation intrinsèque du métal. A la fin du XVIIe siècle, ce même mécanisme est défini à partir de la fonction représentative de la monnaie, «la quantité de la monnaie étant en proportion avec tout le commerce». Davantage de métal ­ et du coup chaque marchandise existant au monde pourra disposer d'un peu plus d'éléments représentatifs ; davantage de marchandises et chaque unité métallique sera un peu plus fortement gagée. Il suffit de prendre une denrée quelconque comme repère stable, et le phénomène de variation apparaît en toute clarté: «Si nous prenons, dit Locke, le blé pour mesure fixe, nous trouverons que l'argent a essuyé dans sa valeur les mêmes variations que les autres marchandises... La raison en est sensible. Depuis la découverte des Indes, il y a dix fois plus d'argent dans le monde qu'il y en avait alors ; il vaut aussi 9/10 de moins, c'est-à-dire qu'il faut en donner 10 fois plus qu'on en donnait il y a 200 ans, pour acheter la même quantité de marchandises 1.» La baisse de la valeur du métal qui est ici invoquée ne concerne pas une certaine qualité précieuse qui lui appartiendrait en propre, mais son pouvoir général de représentation. Il faut considérer les monnaies et les richesses comme deux masses jumelles qui se correspondent nécessairement: «Comme le total de l'une est au total de l'autre, la partie de

1. Locke, Considerations of lowering of interests, p. 73.

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l'une sera à la partie de l'autre... S ‘il n'y avait qu’ une marchandise divisible comme l'or, la moitié de cette marchandise répondra à la moitié du total de l'autre côté 1.» A supposer qu'il n'y eût qu'un bien au monde, tout l’ or de la terre serait là pour le représenter ; et inversement si les hommes ne disposaient à eux tous que d'une pièce de monnaie, toutes les richesses qui naissent de la nature ou sortent de leurs mains devraient s'en partager les subdivisions. A partir de cette situation-limite, si l'argent se met à affluer ­ les denrées restant égales ­ «la valeur de chaque partie de l'espèce diminuera d'autant» ; en revanche «si l'industrie, les arts et les sciences introduisent dans le cercle des échanges de nouveaux objets... il faudra appliquer, à la nouvelle valeur de ces nouvelles productions, une portion des signes représentatifs des valeurs ; cette portion étant prise sur la masse des signes diminuera sa quantité relative et augmentera d’ autant sa valeur représentative pour faire face à plus de valeurs, sa fonction étant de les représenter toutes, dans les proportions qui leur conviennent 2».
Il n'y a donc pas de juste prix: rien dans une marchandise quelconque n'indique par quelque caractère intrinsèque la quantité de monnaie par quoi il faudrait la rétribuer. Le bon marché n'est ni plus ni moins exact que la cherté. Pourtant il existe des règles de commodité, qui permettent de fixer la quantité de monnaie par laquelle il est souhaitable de représenter les richesses. A la limite chaque chose échangeable devrait avoir son équivalent ­ «sa désignation» ­ en espèces; ce qui serait sans inconvénient dans le cas où la monnaie utilisée serait de papier ( on en fabriquerait et on en détruirait, selon l'idée de Law, à mesure des besoins de l'échange ) ; mais ce qui serait gênant ou même impossible si la monnaie est métallique. Or, une seule et même unité monétaire acquiert en circulant le pouvoir de représenter plusieurs choses ; quand elle change de main, elle est tantôt le paiement d'un objet à l'entrepreneur, tantôt celui d'un salaire à l'ouvrier, celui d'une denrée au marchand, celui d'un produit au fermier, ou encore celui de la rente au propriétaire. Une seule masse métallique peut au fil du temps et selon les individus qui la reçoivent représenter plusieurs choses équivalentes ( un objet, un travail, une mesure de blé, une part de revenu ), ­ comme un nom commun a le pouvoir de représenter plusieurs choses, ou un caractère taxinomique celui de représenter plusieurs individus, plusieurs espèces, plusieurs genres, etc. Mais alors que le caractère ne

1. Montesquieu, L'Esprit des lois, liv. XXII, chap. VII.
2. Graslin, Essai analytique sur les richesses, p. 54-55.

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couvre une généralité plus grande qu'en devenant plus simple, la monnaie ne représente plus de richesses qu'en circulant plus vite. L'extension du caractère se définit par le nombre d'espèces qu'il groupe ( donc par l'espace qu'il occupe dans le tableau ) ; la vitesse de circulation de la monnaie par le nombre de mains entre lesquelles il passe avant de revenir à son point de départ ( c'est pourquoi on choisit comme origine le paiement à l'agriculture des produits de sa récolte, parce qu’ on a là des cycles annuels absolument certains ). On voit donc qu'à l'extension taxinomique du caractère dans l'espace simultané du tableau correspond la vitesse du mouvement monétaire pendant un temps défini.
Cette vitesse a deux limites: une vitesse infiniment rapide qui serait celle d'un échange immédiat où la monnaie n'aurait pas de rôle à jouer, et une vitesse infiniment lente où chaque élément de richesse aurait son double monétaire. Entre ces deux extrêmes, il y a des vitesses variables, auxquelles correspondent les quantités de monnaies qui les rendent possibles. Or, les cycles de la circulation sont commandés par l'annuité des récoltes: il est donc possible, à partir de celles-ci et en tenant compte du nombre d'individus qui peuple un État, de définir la quantité de monnaie nécessaire et suffisante pour qu'elle passe entre toutes les mains et qu'elle y représente au moins la subsistance de chacun. On comprend comment se sont trouvées liées, au XVIIIe siècle, les analyses de la circulation à partir des revenus agricoles, le problème du développement de la population, et le calcul de la quantité optima d'espèces monnayées. Triple question qui se pose sous une forme normative: car le problème n’ est pas de savoir par quels mécanismes l'argent circule ou stagne, comment il se dépense ou s'accumule ( de telles questions ne sont possibles que dans une économie qui poserait les problèmes de la production et du capital ), mais quelle est la quantité nécessaire de monnaie pour que dans un pays donné la circulation se fasse assez vite en passant par un assez grand nombre de mains. Alors les prix seront non pas intrinsèquement «justes», mais exactement ajustés: les divisions de la masse monétaire analyseront les richesses selon une articulation qui ne sera ni trop lâche ni trop serrée. Le «tableau» sera bien fait.
Cette proportion optima n'est pas la même si on envisage un pays isolé ou le jeu de son commerce extérieur. En supposant un État qui soit capable de vivre sur lui-même, la quantité de monnaie qu'il faut mettre en circulation dépend de plusieurs variables: la quantité de marchandises qui entre dans le système des échanges ; la part de ces marchandises qui n'étant

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ni distribuée ni rétribuée par le système du troc doit être, à un moment quelconque de son parcours, représentée par de la monnaie; la quantité de métal à laquelle peut se substituer le papier écrit; enfin le rythme auquel doivent s'effectuer les paiements: il n'est pas indifférent, comme le fait remarquer Cantillon 1, que les ouvriers soient payés à la semaine ou à la journée, que les rentes soient versées au terme de l'année, ou plutôt, comme c'est la coutume, à la fin de chaque trimestre. Les valeurs de ces quatre variables étant définies pour un pays donné, on peut définir la quantité optima d’ espèces métalliques. Pour faire un calcul de ce genre, Cantillon part de la production de la terre, dont toutes les richesses sont issues directement ou indirectement. Cette production se divise en trois rentes entre les mains du fermier: la rente payée au propriétaire ; celle qui est utilisée à l'entretien du fermier, à celui des hommes et des chevaux ; enfin «une troisième qui doit lui demeurer pour faire profiter son entreprise 2». Or, seule la première rente et une moitié environ de la troisième doivent être versées en espèces ; les autres peuvent être payées sous la forme d'échanges directs. En tenant compte du fait qu'une moitié de la population réside dans les villes et a des dépenses d'entretien plus élevées que les paysans, on voit que la masse monétaire en circulation devrait être presque égale aux 2/3 de la production. Si du moins tous les paiements se faisaient une fois par an ; mais en fait la rente foncière est acquittée chaque trimestre ; il suffit donc d'une quantité d'espèces équivalent à 1/6 de la production. De plus beaucoup de paiements se font à la journée ou à la semaine ; la quantité de monnaie requise est donc de l'ordre de la neuvième partie de la production, ­ c'est-à-dire du 1/3 de la rente des propriétaires 3.
Mais ce calcul n'est exact qu'à la condition d'imaginer une nation isolée. Or, la plupart des États entretiennent les uns avec les autres un commerce où les seuls moyens de paiement sont le troc, le métal estimé d'après son poids ( et non pas les espèces avec leur valeur nominale ) et éventuellement les effets bancaires. Dans ce cas, on peut calculer aussi la quantité relative de monnaie qu'il est souhaitable de mettre en circulation: toutefois cette estimation ne doit pas prendre pour référence la production foncière, mais un certain rapport des salaires et


1. Cantillon, Essai sur la nature du commerce en général ( édition de 1952 ), p. 73.
2. Id., ibid., p. 68-69.
3. Id., ibid. Petty donnait la proportion analogue d'1/10 ( Anatomie politique de l'Irlande ).

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des prix avec ceux qui sont pratiqués dans les pays étrangers. En effet dans une contrée où les prix sont relativement peu élevés ( à raison d'une faible quantité de monnaie ), l'argent étranger est attiré par de larges possibilités d'achat: la quantité de métal s’ accroît. L'État comme on dit, devient «riche et puissant» ; il peut entretenir une flotte et une armée, achever des conquêtes, s'enrichir encore. La quantité d'espèces en circulation fait monter les prix, tout en donnant aux particuliers la faculté d’ acheter à l'étranger, là où les prix sont inférieurs ; peu à peu le métal disparaît, et l’ État de nouveau s'appauvrit. Tel est le cycle que décrit Cantillon et qu'il formule en un principe général: «La trop grande abondance d'argent, qui fait, tandis qu'elle dure la puissance des États, les rejette insensiblement et naturellement dans l'indigence 1.»
Il ne serait sans doute pas possible d'éviter ces oscillations, s'il n'existait dans l'ordre des choses une tendance inverse qui aggrave sans cesse la misère des nations déjà pauvres et accroît au contraire la prospérité des États riches. C'est que les mouvements de la population se dirigent dans un sens opposé au numéraire. Celui-ci va des États prospères aux régions de bas prix ; les hommes, eux, sont attirés vers les salaires élevés, donc vers les pays qui disposent d'un numéraire abondant. Les pays pauvres ont donc tendance à se dépeupler ; l'agriculture et l'industrie s'y détériorent et la misère augmente. Dans les pays riches, au contraire, l'afflux de la main-d'oeuvre permet d'exploiter de nouvelles richesses, dont la vente accroît en proportion la quantité de métal qui circule 2. La politique doit donc chercher à composer ces deux mouvements inverses de la population et du numéraire. Il faut que le nombre des habitants croisse peu à peu, mais sans arrêt, pour que les manufactures puissent trouver une main-d’ oeuvre toujours abondante ; alors les salaires n'augmenteront pas plus vite que les richesses, ni les prix avec eux, et la balance commerciale pourra rester favorable: on reconnaît là le fondement des thèses populationnistes 3. Mais d'autre part, il faut aussi que la quantité du numéraire soit toujours en légère augmentation: seul moyen pour que les productions de la terre ou de l'industrie soient bien rétribuées, pour que les salaires soient suffisants, pour que la population ne soit pas misérable au milieu des richesses


1. Cantillon, loc. cit., p. 76.
2. Dutot, Réflexions sur le commerce et les finances, p. 862 et 906.
3. Cf. Véron de Fortbonnais, Eléments du commerce, t. I, p. 45, et surtout Tucker, Questions importantes sur le commerce ( trad. Turgot, Oeuvres, I. p. 335 ).


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qu'elle fait naître: de là toutes les mesures pour favoriser le commerce extérieur et maintenir une balance positive.
Ce qui assure l'équilibre, et empêche les profondes oscillations entre la richesse et la pauvreté, ce n'est donc pas un certain statut définitivement acquis, mais une composition ­ à la fois naturelle et concertée ­ de deux mouvements. Il y a prospérité dans un État, non pas quand les espèces y sont nombreuses ou les prix élevés ; mais quand les espèces en sont à ce stade d'augmentation ­ qu'il faut pouvoir prolonger indéfiniment ­ qui permet de soutenir les salaires sans augmenter encore les prix: alors la population croît régulièrement, son travail produit toujours davantage, et l'augmentation consécutive des espèces se répartissant ( selon la loi de représentativité ) entre des richesses peu nombreuses, les prix n'augmentent pas par rapport à ceux qui sont pratiqués à l'étranger. C'est seulement «entre l'accroissement de la quantité d'or et la hausse des prix que l'accroissement de la quantité d'or et d'argent est favorable à l'industrie. Une nation dont le numéraire est en voie de diminution est, au moment où on fait la comparaison, plus faible et plus misérable qu'une autre qui n’ en possède pas davantage, mais dont le numéraire est en voie d'accroissement 1». C’ est ainsi que s'explique le désastre espagnol: la possession des mines en effet avait augmenté massivement le numéraire ­ et par voie de conséquence, les prix ­ sans que l'industrie, l'agriculture et la population aient eu le temps, entre cause et effet, de se développer en proportion: il était fatal que l'or américain se répande sur l’ Europe, y achète des denrées, y fasse croître les manufactures, y enrichisse les fermes, laissant l'Espagne plus misérable qu'elle n'avait jamais été. L'Angleterre, en revanche, si elle a attiré le métal, ce fut toujours pour en faire profiter le travail, et non le seul luxe de ses habitants, c'est-à-dire pour accroître, avant toute hausse des prix, le nombre de ses ouvriers et la quantité de ses produits 2.
De telles analyses sont importantes parce qu'elles introduisent la notion de progrès dans l'ordre de l'activité humaine. Mais plus encore parce qu'elles affectent le jeu des signes et des représentations d'un indice temporel qui définit pour le progrès la condition de sa possibilité. Indice qu'on ne trouve dans aucune autre région de la théorie de l'ordre. La monnaie, en effet, telle que la conçoit la pensée classique, ne peut pas représenter


1. Hume, De la circulation monétaire ( Oeuvres économiques trad. française, p. 29-30 ).
2. Véron de Fortbonnais, dans les Eléments du commerce ( t. I, p. 51-52 ), donne les huit règles fondamentales du commerce anglais.

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la richesse sans que ce pouvoir ne se trouve, de l'intérieur, modifié par le temps ­ soit qu'un cycle spontané augmente, après l'avoir diminuée, sa capacité de représenter les richesses, soit qu'un politique maintienne, à coups d'efforts concertés, la constance de sa représentativité. Dans l’ ordre de l'histoire naturelle, les caractères ( les faisceaux d'identités choisis pour représenter et distinguer plusieurs espèces ou plusieurs genres ) se logeaient à l'intérieur de l'espace continu de la nature qu'ils découpaient en un tableau taxinomique ; le temps n'intervenait que de l'extérieur, pour bouleverser la continuité des plus petites différences, et les disperser selon les lieux déchiquetés de la géographie. Ici, au contraire, le temps appartient à la loi intérieure des représentations, il fait corps avec elle ; il suit et altère sans interruption le pouvoir que détiennent les richesses de se représenter elles-mêmes et de s'analyser dans un système monétaire. Là où l'histoire naturelle découvrait des plages d’ identités séparées par des différences, l'analyse des richesses découvre des «différentielles», ­ des tendances à l'accroissement et à la diminution.
Cette fonction du temps dans la richesse, il était nécessaire qu'elle apparaisse dès le moment ( c'était à la fin du XVIIe siècle ) où la monnaie était définie comme gage et assimilée au crédit: il fallait bien alors que la durée de la créance, la rapidité avec laquelle elle venait à échoir, le nombre de mains entre lesquelles elle passait pendant un temps donné, deviennent des variables caractéristiques de son pouvoir représentatif. Mais tout cela n'était que la conséquence d'une forme de réflexion qui plaçait le signe monétaire, par rapport à la richesse, dans une posture de représentation au sens plein du terme. C'est par conséquent le même réseau archéologique qui soutient, dans l'analyse des richesses, la théorie de la monnaie-représentation, et dans l'histoire naturelle, la théorie du caractère-représentation. Le caractère désigne les êtres tout en les situant dans leur voisinage ; le prix monétaire désigne les richesses mais dans le mouvement de leur croissance ou de leur diminution.


V. LA FORMATION DE LA VALEUR


La théorie de la monnaie et du commerce répond à la question: comment, dans le mouvement des échanges, les prix peuvent-ils caractériser les choses, ­ comment la monnaie peut-

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elle établir entre les richesses un système de signes et de désignation? La théorie de la valeur répond à une question qui croise celle-ci, interrogeant comme en profondeur et à la verticale la plage horizontale où les échanges s’ accomplissent indéfiniment: pourquoi y a-t-il des choses que les hommes cherchent à échanger, pourquoi les unes valent-elles plus que les autres, pourquoi certaines, qui sont inutiles, ont-elles une valeur élevée, alors que d'autres, indispensables, sont de valeur nulle? Il ne s'agit donc plus de savoir selon quel mécanisme les richesses peuvent se représenter entre elles ( et par cette richesse universellement représentative qu'est le métal précieux ), mais pourquoi les objets du désir et du besoin ont à être représentés, comment on pose la valeur d'une chose et pourquoi on peut affirmer qu'elle vaut tant ou tant.
Valoir, pour la pensée classique, c'est d'abord valoir quelque chose, être substituable à cette chose dans un processus d'échange. La monnaie n'a été inventée, les prix ne se sont fixés et ne se modifient que dans la mesure où cet échange existe. Or l'échange n'est un phénomène simple qu'en apparence. En effet, on n'échange dans le troc que si chacun des deux partenaires reconnaît une valeur à ce que détient l’ autre. En un sens, il faut donc que ces choses échangeables, avec leur valeur propre, existent à l'avance entre les mains de chacun pour que la double cession et la double acquisition se produisent enfin. Mais d'un autre côté, ce que chacun mange et boit, ce dont il a besoin pour vivre, n'a pas de valeur tant qu'il ne le cède pas ; et ce dont il n'a pas besoin est également dépourvu de valeur tant qu'il ne s'en sert pas pour acquérir quelque chose dont il aurait besoin. Autrement dit, pour qu'une chose puisse en représenter une autre dans un échange, il faut qu'elles existent déjà chargées de valeur ; et pourtant la valeur n'existe qu'à l'intérieur de la représentation ( actuelle ou possible ), c'est-à-dire à l'intérieur de l’ échange ou de l'échangeabilité. De là deux possibilités simultanées de lecture: l'une analyse la valeur dans l'acte même de l'échange, au point de croisement du donné et du reçu; l'autre l'analyse comme antérieure à l'échange et comme condition première pour qu'il puisse avoir lieu. Ces deux lectures correspondent, la première à une analyse qui place et enferme toute l'essence du langage à l'intérieur de la proposition ; l'autre à une analyse qui découvre cette même essence du langage du côté des désignations primitives ­ langage d'action ou racine ; dans le premier cas, en effet, le langage trouve son lieu de possibilité dans une attribution assurée par le verbe ­ , c'est-à-dire par cet élément de langage en retrait de tous les mots mais qui les rapporte les uns aux

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autres ; le verbe, rendant possibles tous les mots du langage à partir de leur lien propositionnel, correspond à l'échange qui fonde, comme un acte plus primitif que les autres, la valeur des choses échangées et le prix contre lequel on les cède ; dans l'autre forme d'analyse, le langage est enraciné hors de lui-même et comme dans la nature ou les analogies des choses ; la racine, le premier cri qui donnait naissance aux mots avant même que le langage soit né correspond à la formation immédiate de la valeur avant l'échange et les mesures réciproques du besoin.
Mais pour la grammaire, ces deux formes d'analyse ­ à partir de la proposition ou à partir des racines ­ sont parfaitement distinctes, parce qu'elle a affaire au langage ­ c'est-à-dire à un système de représentations qui est chargé à la fois de désigner et de juger, ou encore qui a rapport à la fois à un objet et à une vérité. Dans l'ordre de l'économie, cette distinction n'existe pas, car pour le désir, le rapport à son objet et l’ affirmation qu'il est désirable ne font qu'une seule et même chose ; le désigner, c'est déjà poser le lien. De sorte que là où la grammaire disposait de deux segments théoriques séparés et ajustés l'un à l'autre, formant d'abord une analyse de la proposition ( ou du jugement ) puis une analyse de la désignation ( du geste ou de la racine ), l'économie ne connaît qu'un seul segment théorique, mais qui est susceptible simultanément de deux lectures faites en sens inverse. L'une analyse la valeur à partir de l'échange des objets du besoin, ­ des objets utiles, l'autre à partir de la formation et de la naissance des objets dont l'échange définira ensuite la valeur, ­ à partir de la prolixité de la nature. On reconnaît, entre ces deux lectures possibles, un point d'hérésie qui nous est familier: il sépare ce qu'on appelle la «théorie psychologique» de Condillac, de Galiani, de Graslin, de celle des Physiocrates, avec Quesnay et son école. La Physiocratie n'a sans doute pas l'importance que lui ont attribuée les économistes dans la première partie du XIXe siècle, quand ils cherchaient en elle l'acte de fondation de l'économie politique ; mais il serait aussi vain sans doute de prêter le même rôle ­ comme l'ont fait les marginalistes à l'«école psychologique». Entre ces deux modes d'analyse, il n'y a d'autres différences que le point d'origine et la direction choisis pour parcourir un réseau de nécessité qui demeure identique.
Pour qu'il y ait valeurs et richesses, il faut, disent les Physiocrates, qu'un échange soit possible: c'est-à-dire que l'on ait à sa disposition un superflu dont l’ autre se trouve avoir besoin. Le fruit dont j'ai faim, que je cueille et que je mange, c’ est un

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bien que m'offre la nature ; il n'y aura richesse que si les fruits sur mon arbre sont assez nombreux pour excéder mon appétit. Encore faut-il qu'un autre ait faim et me les demande. «L'air que nous respirons, dit Quesnay, l'eau que nous puisons à la rivière et tous les autres biens ou richesses surabondantes et communes à tous les hommes, ne sont pas commerçables: ce sont des biens, non des richesses 1.» Avant l'échange, il n'y a que cette réalité, rare ou abondante, que fournit la nature; seules, la demande de l'un et la renonciation de l'autre sont capables de faire apparaître des valeurs. Or, les échanges ont précisément pour fin de répartir les excédents de manière qu'ils soient distribués à ceux à qui ils font défaut. Ils ne sont donc «richesses» qu'à titre provisoire, pendant le temps où, présents chez les uns et absents chez les autres, ils commencent et accomplissent le trajet qui les amenant chez les consommateurs les restituera à leur nature primitive de biens. «Le but de l'échange, dit Mercier de La Rivière, est la jouissance, la consommation, de sorte que le commerce peut être défini sommairement: l'échange des choses usuelles pour parvenir à leur distribution entre les mains de leurs consommateurs 2.» Or cette constitution de la valeur par le commerce 3 ne peut pas se faire sans une soustraction de biens: en effet, le commerce transporte les choses, entraîne des frais de voiturage, de conservation, de transformation, de mise en vente 4: bref, il en coûte une certaine consommation de biens pour que les biens eux-mêmes soient transformés en richesses. Le seul commerce qui ne coûterait rien serait le troc pur et simple ; les biens n'y sont richesses et valeurs que le temps d'un éclair, pendant l’ instant de l'échange: «Si l'échange pouvait être fait immédiatement et sans frais, il ne pourrait être que plus avantageux aux deux échangeurs: aussi se trompe-t-on bien lourdement quand on prend pour le commerce même les opérations intermédiaires qui servent à faire le commerce 5.» Les Physiocrates ne se donnent que la réalité matérielle des biens: et la formation de la valeur dans l'échange devient alors coûteuse, et s'inscrit en déduction des biens existants. Former de la valeur, ce n'est donc pas satisfaire des besoins plus nombreux ; c'est sacrifier

1. Quesnay, article «Hommes» ( in Daire, Les Physiocrates, p. 42 ).
2. Mercier de La Rivière, L'Ordre naturel et essentiel des sociétés politiques ( in Daire, les Physiocrates, p. 709 ).
3. «En les considérant comme des richesses commerçables, le blé, le fer, le vitriol, le diamant sont également des richesses don la valeur ne consiste que dans le prix» ( Quesnay, article «Hommes», loc. cit., p. 138 ).
4. Dupont de Nemours, Réponse demandée, p. 16.
5. Saint-Péravy, Journal d'agriculture, décembre 1765.

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des biens pour en échanger d'autres. Les valeurs forment le négatif des biens.
Mais d'où vient que la valeur puisse ainsi se former? Quelle est l'origine de cet excédent qui permet aux biens de se transformer en richesses sans pour autant s'effacer et disparaître à force d'échanges successifs et de circulation? Comment se fait-il que le coût de cette formation incessante de valeur n'épuise pas les biens qui sont à la disposition des hommes?
Est-ce que le commerce peut trouver en lui-même ce supplément nécessaire? Certainement pas, puisqu'il se propose d'échanger valeur pour valeur et selon la plus grande égalité possible. «Pour recevoir beaucoup, il faut donner beaucoup; et pour donner beaucoup, il faut recevoir beaucoup. Voilà tout l'art du commerce. Le commerce, de sa nature, ne fait qu'échanger ensemble des choses de valeur égale 1.» Sans doute une marchandise, en gagnant un marché éloigné peut s'échanger pour un prix supérieur à celui qu'elle obtiendrait sur place: mais cette augmentation correspond aux dépenses réelles de transport ; et si elle ne perd rien de ce fait, c'est que la marchandise stagnante contre quoi elle s'est échangée a perdu ces frais de voiturage sur son propre prix. On a beau promener les marchandises d'un bout du monde à l'autre, le coût de l'échange est toujours prélevé sur les biens échangés. Ce n'est pas le commerce qui a produit ce superflu. Il a fallu que cette pléthore existe pour que le commerce soit possible.
L'industrie, elle non plus, n'est pas capable de rétribuer le coût de formation de la valeur. En effet, les produits des manufactures peuvent être mis en vente selon deux régimes. Si les prix sont libres, la concurrence tend à la faire baisser de sorte qu’ outre la matière première, ils couvrent au plus juste le travail de l'ouvrier qui l'a transformée ; conformément à la définition de Cantillon, ce salaire correspond à la subsistance de l'ouvrier pendant le temps où il travaille ; sans doute faut-il ajouter encore la subsistance et les bénéfices de l'entrepreneur ; mais de toute façon l'accroissement de valeur dû à la manufacture représente la consommation de ceux qu'elle rétribue ; pour fabriquer des richesses, il a fallu sacrifier des biens: «L'artisan détruit autant en subsistance qu'il produit par son travail 2.» Quand il y a un prix de monopole, les prix de vente des objets peuvent s'élever considérablement. Mais ce n’ est pas alors que le travail des ouvriers soit mieux rétribué: la concurrence qui joue entre eux tend à maintenir leurs salaires au


1. Saint-Péravy, Journal d'agriculture, décembre 1765.
2. Maximes de gouvernement ( in Daire, op. cit., p. 289 ).

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niveau de ce qui est juste indispensable pour leur subsistance 1; quant aux bénéfices des entrepreneurs, il est vrai que les prix de monopole les font croître, dans la mesure où augmente la valeur des objets mis sur le marché, mais cette augmentation n'est rien d'autre que la baisse proportionnelle de la valeur d'échange des autres marchandises: «Tous ces entrepreneurs ne font des fortunes que parce que d'autres font des dépenses 2.» Apparemment, l'industrie augmente les valeurs ; en fait, elle prélève sur l'échange lui-même le prix d'une ou de plusieurs subsistances. La valeur ne se forme ni ne s'accroît par la production, mais par la consommation. Que ce soit celle de l'ouvrier qui assure sa subsistance, de l'entrepreneur qui retire des bénéfices, de l'oisif qui achète: «L'accroissement de la valeur vénale qui est dû à la classe stérile est l'effet de la dépense de l'ouvrier, et non pas celui de son travail. Car l'homme oisif qui dépense sans travailler produit à cet égard le même effet 3.» La valeur n'apparaît que là où des biens ont disparu ; et le travail fonctionne comme une dépense: il forme un prix de la subsistance qu'il a lui-même consommée.
Ceci est vrai du travail agricole lui-même. L'ouvrier qui laboure n'a pas un statut différent de celui qui tisse ou qui transporte ; il n'est qu'un «des outils du travail ou de la cultivation 4» ­ outil qui a besoin d'une subsistance et la prélève sur les produits de la terre. Comme dans tous les autres cas, la rétribution du travail agricole tend à s'ajuster exactement à cette subsistance. Pourtant, il a un privilège, non pas économique ­ dans le système des échanges ­ mais physique, dans l'ordre de la production des biens: c'est que la terre, lorsqu'elle est travaillée, fournit une quantité de subsistance possible bien supérieure à ce qui est nécessaire au cultivateur. En tant que travail rétribué, le labeur de l'ouvrier agricole est donc tout aussi négatif et dispendieux que celui des ouvriers de manufacture ; mais en tant que «commerce physique» avec la nature 5, il suscite chez elle une fécondité immense. Et s'il est vrai que cette prolixité est rétribuée à l'avance par les prix de labour, de semailles, de nourriture pour les animaux, on sait bien qu'on trouvera un épi là où on a semé une graine ; et les troupeaux «s'engraissent chaque jour au temps même de leur repos, ce qui ne peut être dit d'un ballot de soie ou de laine dans les


1. Turgot, Réflexions sur la formation des richesses, § 6.
2. Maximes de gouvernement ( in Daire, op. cit., p. 289 ).
3. Mirabeau, Philosophie rurale, p. 56.
4. Id., ibid., p. 8.
5. Dupont de Nemours, Journal agricole, mai 1766.

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magasins 1». L'agriculture, c'est le seul domaine où l'accroissement de valeur dû à la production n'est pas équivalent à l'entretien du producteur. C'est qu'à vrai dire, il y a un producteur invisible qui n'a besoin d'aucune rétribution ; c'est à lui que l'agriculteur se trouve associé sans le savoir ; et au moment où le laboureur consomme autant qu'il travaille, ce même travail, par la vertu de son Co-Auteur, produit tous les biens sur lesquels sera prélevée la formation des valeurs: «L'Agriculture est une manufacture d'institution divine où le fabricant a pour associé l'Auteur de la nature, le Producteur même de tous les biens et de toutes les richesses 2.»
On comprend l'importance théorique et pratique que les Physiocrates ont accordée à la rente foncière ­ et non pas au travail agricole. C'est que celui-ci est rétribué par une consommation, alors que la rente foncière représente, ou doit représenter, le produit net: la quantité de biens que la nature fournit, en sus de la subsistance qu'elle assure au travailleur, et de la rétribution qu'elle demande elle-même pour continuer à produire. C'est cette rente qui permet de transformer les biens en valeurs, ou en richesses. Elle fournit de quoi rétribuer tous les autres travaux et toutes les consommations qui leur correspondent. De là deux soucis majeurs: mettre à sa disposition me grande quantité de numéraire pour qu'elle puisse alimenter le travail, le commerce et l’ industrie ; veiller à ce que soit protégée absolument la part d'avance qui doit revenir à la terre pour lui permettre de produire encore. Le programme économique et politique des Physiocrates comportera donc, de toute nécessité: une augmentation des prix agricoles, mais non pas des salaires à ceux qui travaillent la terre; le prélèvement de tous les impôts sur la rente foncière elle-même; une abolition des prix de monopole et de tous les privilèges commerciaux ( afin que l'industrie et le commerce, contrôlés par la concurrence, maintiennent forcément le juste prix ) ; un vaste retour de l'argent à la terre pour les avances qui sont nécessaires aux récoltes futures.
Tout le système des échanges, toute la formation coûteuse des valeurs sont reportés à cet échange déséquilibré, radical et primitif qui s'établit entre les avances du propriétaire et la générosité de la nature. Seul cet échange est absolument bénéficiaire, et c'est à l'intérieur de ce profit net que peuvent être prélevés les frais que nécessite chaque échange, donc l'apparition de chaque élément de richesse. Il serait faux de dire que

1. Mirabeau, Philosophie rurale, p. 37.
2. Id., ibid., p. 33.

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la nature produit spontanément des valeurs ; mais elle est la source inlassable des biens que l'échange transforme en valeurs, non sans dépenses ni consommation. Quesnay et ses disciples analysent les richesses à partir de ce qui se donne dans l'échange ­ c’ est-à-dire de ce superflu qui existe sans valeur aucune, mais qui devient valeur en entrant dans un circuit de substitutions, où il devra rétribuer chacun de ses déplacements, chacune de ses transformations par des salaires, de la nourriture, de la subsistance, bref par une partie de cet excédent auquel il appartient lui-même. Les Physiocrates commencent leur analyse par la chose elle-même qui se trouve désignée dans la valeur, mais qui préexiste au système des richesses. Il en est de même des grammairiens lorsqu'ils analysent les mots à partir de la racine, du rapport immédiat qui unit un son et une chose, et des abstractions successives par quoi cette racine devient un nom dans une langue.


VI. L'UTILITÉ


L'analyse de Condillac, de Galiani, de Graslin, de Destutt correspond à la théorie grammaticale de la proposition. Elle choisit pour point de départ, non pas ce qui est donné dans un échange, mais ce qui est reçu: la même chose, à vrai dire, mais envisagée du point de vue de celui qui en a besoin, qui la demande, et qui accepte de renoncer à ce qu'il possède pour obtenir cette autre chose qu'il estime plus utile et à laquelle il attache plus de valeur. Les Physiocrates et leurs adversaires parcourent en fait le même segment théorique, mais dans un sens opposé: les uns se demandent à quelle condition ­ et à quel coût ­ un bien peut devenir une valeur dans un système d’ échanges, les autres, à quelle condition un jugement d'appréciation peut se transformer en prix dans ce même système d'échanges. On comprend pourquoi les analyses des Physiocrates et celles des utilitaristes sont souvent si proches, et parfois complémentaires ; pourquoi Cantillon a pu être revendiqué par les uns ­ pour sa théorie des trois revenus fonciers et l'importance qu'il accorde à la terre ­ et par les autres pour son analyse des circuits et le rôle qu'il fait jouer à la monnaie 1 ; pourquoi Turgot a pu être fidèle à la Physiocratie dans La Formation et la distribution des richesses, et fort proche de Galiani dans Valeur et Monnaie.

1. Cantillon, Essai sur le commerce en général, p. 68, 69 et 73.

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Supposons la plus rudimentaire des situations d'échange: un homme qui n'a que du maïs ou du blé, et en face de lui, un autre qui n'a que du vin ou du bois. Il n’ y a encore aucun prix fixé, ni aucune équivalence, ni aucune commune mesure. Pourtant si ces hommes ont ramassé ce bois, s'ils ont semé et récolté le maïs ou le blé, c'est qu'ils portaient sur ces choses un certain jugement ; sans avoir à le comparer à quoi que ce soit, ils jugeaient que ce blé ou ce bois pouvait satisfaire un de leurs besoins, ­ qu'il leur serait utile: «Dire qu'une chose vaut, c'est dire qu'elle est ou que nous l'estimons bonne à quelque usage. La valeur des choses est donc fondée sur leur utilité, ou ce qui revient encore au même, sur l'usage que nous pouvons en faire 1.» Ce jugement fonde ce que Turgot appelle «valeur estimative» des choses 2. Valeur qui est absolue puisqu'elle concerne chaque denrée individuellement et sans comparaison avec aucune autre; elle est pourtant relative et changeante puisqu’ elle se modifie avec l'appétit, les désirs ou le besoin des hommes.
Cependant, l'échange qui s'accomplit sur le fond de ces utilités premières n'en est pas la simple réduction à un commun dénominateur. Il est en lui-même créateur d'utilité, puisqu'il offre à l'appréciation de l'un ce qui jusqu'alors n'avait pour l'autre que peu d'utilité. Il y a, à ce moment-là, trois possibilités. Ou bien le «surabondant de chacun», comme dit Condillac 3 ­ ce qu'il n'a pas utilisé ou ne compte pas utiliser immédiatement ­ correspond en qualité et en quantité aux besoins de l'autre: tout le surplus du propriétaire de blé se révèle, dans la situation d'échange, utile au propriétaire de vin, et réciproquement ; dès lors, ce qui était inutile devient totalement utile, par une création de valeurs simultanées et égales de chaque côté ; ce qui dans l'estimation de l'un était nul, devient positif dans celle de l'autre ; et comme la situation est symétrique, les valeurs estimatives ainsi créées se trouvent être automatiquement équivalentes ; utilité et prix se correspondent sans résidu ; l'appréciation s'ajustant de plein droit à l'estimation. Ou bien le surabondant de l'un ne suffit pas aux besoins de l'autre, et celui-ci se gardera de donner tout ce qu'il possède ; il en réservera une part pour obtenir d'un tiers le complément indispensable à son besoin ; cette part prélevée ­ et que le partenaire cherche à réduire le plus possible puisqu'il a besoin de tout le superflu du premier ­ fait apparaître le prix: on n'échange plus le trop

1. Condillac, Le Commerce et le gouvernement ( Oeuvres, t. IV, p. 10 ).
2. Turgot, Valeur et monnaie ( Oeuvres complètes, éd. Schelle, t. III, p. 91-92).
3. Condillac, Le Commerce et le gouvernement ( Oeuvres, t. IV, p. 28 ).

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de blé contre le trop de vin, mais à la suite d'une altercation, on donne tant de muids de vin contre tant de setiers de blé. Dira t'on que celui qui donne le plus perd dans l'échange sur la valeur de ce qu'il possédait? Non point, car ce superflu est pour lui sans utilité, ou en tout cas, puisqu'il a accepté d'en faire l'échange, c'est bien parce qu’ il accorde plus de valeur à ce qu'il reçoit qu'à ce qu'il abandonne. Enfin, troisième hypothèse, rien n'est absolument superflu pour personne, car chacun des deux partenaires sait qu'il peut utiliser, à plus ou moins longue échéance, la totalité de ce qu'il possède: l'état de besoin est général et chaque parcelle de propriété devient richesse. Dès lors, les deux partenaires peuvent très bien ne rien échanger; mais chacun peut également estimer qu'une part de la marchandise de l'autre lui serait plus utile qu’ une part de la sienne propre. L'un et l'autre établissent ­ et chacun pour soi, donc selon un calcul différent ­ une inégalité minima: tant de mesures de maïs que je n'ai pas, dit l'un, vaudront pour moi un peu plus que tant de mesures de mon bois ; telle quantité de bois, dit l'autre, me sera plus précieuse que tant de maïs. Ces deux inégalités estimatives définissent pour chacun la valeur relative qu'il accorde à ce qu'il possède et à ce qu'il ne détient pas. Pour ajuster ces deux inégalités, il n'y a pas d'autre moyen que d'établir entre elles l'égalité de deux rapports: l'échange se fera lorsque le rapport du maïs au bois pour l'un devient égal au rapport pour l'autre du bois au maïs. Alors que la valeur estimative se définit par le seul jeu d'un besoin et d'un objet ­ donc par un intérêt unique chez un individu isolé ­ , dans la valeur appréciative, telle qu'elle apparaît maintenant, «il y a deux hommes qui comparent et il y a quatre intérêts comparés ; mais les deux intérêts particuliers de chacun des deux contractants ont d'abord été comparés entre eux à part et ce sont les résultats qui sont ensuite comparés ensemble, pour former une valeur estimative moyenne» ; cette égalité du rapport permet de dire par exemple que quatre mesures de maïs et cinq brasses de bois ont une valeur échangeable égale 1. Mais cette égalité ne veut pas dire qu'on échange utilité contre utilité par portions identiques ; on échange des inégalités, c'est-à-dire que des deux côtés ­ et bien que chaque élément du marché ait eu une utilité intrinsèque ­ on acquiert plus de valeur qu'on n'en possédait. Au lieu de deux utilités immédiates, on en a deux autres qui sont censées satisfaire des besoins plus grands.
De telles analyses montrent l'entrecroisement de la valeur et de l'échange: on n'échangerait pas, s'il n'existait des valeurs

1. Turgot, Valeur et monnaie ( Oeuvres, t. III, p. 91-93 ).

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immédiates ­ c'est-à-dire s'il n'existait dans les choses «un attribut qui leur est accidentel et qui dépend uniquement des besoins de l'homme, comme l'effet dépend de sa cause 1». Mais l'échange à son tour crée de la valeur. Et ceci de deux manières. Il rend d'abord utiles des choses qui sans lui seraient d'utilité faible ou peut-être nulle: un diamant, que peut-il valoir pour les hommes qui ont faim ou besoin de se vêtir? Mais il suffit qu'il existe au monde une femme qui désire plaire, et un commerce susceptible de l'apporter entre ses mains, pour que la pierre devienne «richesse indirecte pour son propriétaire qui n'en a pas besoin... la valeur de cet objet est pour lui une valeur d'échange 2» ; et il pourra se nourrir en vendant ce qui ne sert qu'à briller: de là l'importance du luxe 3, de là le fait qu'il n'y a pas, du point de vue des richesses, de différence entre besoin, commodité et agrément 4. D'autre part, l'échange fait naître un nouveau type de valeur, qui est «appréciative»: il organise entre les utilités un rapport réciproque qui double le rapport au simple besoin. Et surtout qui le modifie: c'est que, dans l'ordre de l'appréciation, donc de la comparaison de chaque valeur avec toutes, la moindre création nouvelle d'utilité diminue la valeur relative de celles qui existent déjà. Le total des richesses n'augmente pas, malgré l'apparition de nouveaux objets qui peuvent satisfaire les besoins ; toute production fait naître seulement «un nouvel ordre de valeurs relativement à la masse des richesses ; les premiers objets du besoin auront diminué de valeur pour faire place dans la masse à la nouvelle valeur des objets de commodité ou d'agrément 5». L'échange, c'est donc ce qui augmente les valeurs ( en faisant apparaître de nouvelles utilités qui, au moins indirectement, satisfont des besoins ) ; mais c'est également ce qui diminue les valeurs ( les unes par rapport aux autres dans l'appréciation qu'on porte à chacune ). Par lui, le non-utile devient utile, et dans la même proportion, le plus utile devient moins utile. Tel est le rôle constitutif de l'échange dans le jeu de valeur: il donne un prix à toute chose, et abaisse le prix de chacune.
On voit que les éléments théoriques sont les mêmes chez les Physiocrates et chez leurs adversaires. Le corps des propositions fondamentales leur est commun: toute richesse naît de la terre ; la valeur des choses est liée à l'échange ; la monnaie vaut comme


1. Graslin, Essai analytique sur la richesse, p. 33.
2. Id., ibid., p. 45.
3. Hume, De la circulation monétaire ( Oeuvre économique, p. 41 ).
4. Graslin entend par besoin «la nécessité, l'utilité, le goût et l'agrément» ( Essai analytique sur la richesse, p. 24 ).
5. Graslin, op. cit.. p. 36.

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la représentation des richesses en circulation: la circulation doit être aussi simple et complète que possible. Mais ces segments théoriques sont disposés par les Physiocrates et chez les «utilitaristes» dans un ordre qui est inverse; et par suite de ce jeu des dispositions, ce qui pour les uns a un rôle positif devient négatif pour les autres. Condillac, Galiani, Graslin partent de l'échange des utilités comme fondement subjectif et positif de toutes les valeurs ; tout ce qui satisfait le besoin a donc une valeur, et toute transformation ou tout transport qui permet de satisfaire de plus nombreux besoins constitue une augmentation de valeur: c'est cette augmentation qui permet de rétribuer les ouvriers, en leur donnant, prélevé sur cet accroissement, l'équivalent de leur subsistance. Mais tous ces éléments positifs qui constituent la valeur reposent sur un certain état de besoin chez les hommes, donc sur le caractère fini de la fécondité de la nature. Pour les Physiocrates, la même série doit être parcourue à l'envers: toute transformation et tout travail sur les produits de la terre sont rétribués par la subsistance de l'ouvrier ; ils s'inscrivent donc en diminution du total des biens ; la valeur ne naît que là où il y a consommation. Il faut donc, pour que la valeur apparaisse, que la nature soit douée d'une fécondité indéfinie. Tout ce qui est perçu positivement et comme en relief dans une des deux lectures, est perçu en creux, négativement, dans l'autre. Les «utilitaristes» fondent sur l'articulation des échanges l'attribution aux choses d'une certaine valeur ; les Physiocrates expliquent par l'existence des richesses le découpage progressif des valeurs. Mais chez les uns et les autres, la théorie de la valeur, comme celle de la structure dans l'histoire naturelle, lie le moment qui attribue et celui qui articule.
Peut-être aurait-il été plus simple de dire que les Physiocrates représentaient les propriétaires fonciers, et les «utilitaristes», les commerçants et les entrepreneurs. Que ceux-ci, par conséquent, croyaient à l'augmentation de la valeur lorsque les productions naturelles se transformaient ou se déplaçaient ; qu'ils étaient, par la force des choses, préoccupés par une économie de marché, où les besoins et les désirs faisaient la loi. Que les Physiocrates en revanche ne croyaient qu'à la production agricole et qu'ils revendiquaient pour elle une rétribution meilleure ; qu'étant propriétaires, ils attribuaient à la rente foncière un fondement naturel, et que, revendiquant le pouvoir politique, ils souhaitaient être les seuls sujets soumis à l'impôt, donc porteurs des droits qu'il confère. Et sans doute à travers la cohérence des intérêts, on retrouverait les grandes options économiques des uns et des autres. Mais si l'appartenance à

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un groupe social peut toujours expliquer que tel ou tel ait choisi un système de pensée plutôt que l'autre, la condition pour que ce système ait été pensé ne réside jamais dans l'existence de ce groupe. Il faut distinguer avec soin deux formes et deux niveaux d'études. L'une serait une enquête d'opinions pour savoir qui au XVIIIe siècle a été Physiocrate, et qui a été Antiphysiocrate ; quels étaient les intérêts en jeu ; quels furent les points et les arguments de la polémique ; comment s'est déroulée la lutte pour le pouvoir. L'autre consiste, sans tenir compte des personnages ni de leur histoire, à définir les conditions à partir desquelles il a été possible de penser dans des formes cohérentes et simultanées, le savoir «physiocratique» et le savoir «utilitariste». La première analyse relèverait d'une doxologie. L'archéologie ne peut reconnaître et pratiquer que la seconde.


VII. TABLEAU GÉNÉRAL


L'organisation générale des ordres empiriques peut être maintenant dessinée dans son ensemble 1.
On constate d'abord que l'analyse des richesses obéit à la même configuration que l'histoire naturelle et la grammaire générale. La théorie de la valeur permet, en effet, d'expliquer ( soit par la carence et le besoin, soit par la prolixité de la nature ) comment certains objets peuvent être introduits dans le système des échanges, comment, par le geste primitif du troc, une chose peut être donnée pour équivalente à une autre, comment l'estimation de la première peut être rapportée à l'estimation de la seconde selon un rapport d'égalité ( A et B ont la même valeur ) ou d'analogie ( la valeur de A, détenu par mon partenaire, est à mon besoin ce qu'est pour lui la valeur de B que je possède ). La valeur correspond donc à la fonction attributive qui, pour la grammaire générale, est assurée par le verbe, et qui, faisant apparaître la proposition, constitue le seuil premier à partir duquel il y a langage. Mais lorsque la valeur appréciative devient valeur d'estimation, c'est-à-dire lorsqu'elle se définit et se limite à l'intérieur du système constitué par tous les échanges possibles, alors chaque valeur se trouve posée et découpée par toutes les autres: de ce moment, la valeur assure le rôle articulatoire que la grammaire générale reconnaissait

1. cf. schéma, p. 225.

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à tous les éléments non verbaux de la proposition ( c'est-à-dire aux noms et à chacun des mots qui, visiblement ou en secret, détiennent une fonction nominale ). Dans le système des échanges, dans le jeu qui permet à chaque part de richesse de signifier les autres ou d'être signifiée par elles, la valeur est à la fois verbe et nom, pouvoir de lier et principe d'analyse, attribution et découpe. La valeur, dans l'analyse des richesses, occupe donc exactement la même position que la structure dans l'histoire naturelle ; comme celle-ci, elle joint en une seule et même opération la fonction qui permet d'attribuer un signe à un autre signe, une représentation à une autre et celle qui permet d'articuler les éléments qui composent l'ensemble des représentations ou les signes qui les décomposent.
De son côté, la théorie de la monnaie et du commerce explique comment une matière quelconque peut prendre une fonction signifiante en se rapportant à un objet et en lui servant de signe permanent ; elle explique aussi ( par le jeu du commerce, de l’ augmentation et de la diminution du numéraire ) comment ce rapport de signe à signifié peut s'altérer sans disparaître jamais, comment un même élément monétaire peut signifier plus ou moins de richesses, comment il peut glisser, s'étendre, se rétrécir par rapport aux valeurs qu'il est chargé de représenter. La théorie du prix monétaire correspond donc à ce qui dans la grammaire générale apparaît sous la forme d'une analyse des racines et du langage d'action ( fonction de désignation) et à ce qui apparaît sous la forme des tropes et des glissements de sens ( fonction de dérivation). La monnaie, comme les mots, a pour rôle de désigner, mais ne cesse d'osciller autour de cet axe vertical: les variations de prix sont à l'instauration première du rapport entre métal et richesses ce que sont les déplacements rhétoriques à la valeur primitive des signes verbaux. Mais il y a plus: en assurant à partir de ses propres possibilités la désignation des richesses, l'établissement des prix, la modification des valeurs nominales, l'appauvrissement et l'enrichissement des nations, la monnaie fonctionne par rapport aux richesses comme le caractère par rapport aux êtres naturels: elle permet à la fois de leur imposer une marque singulière et de leur indiquer une place sans doute provisoire dans l'espace actuellement défini par l'ensemble des choses et des signes dont on dispose. La théorie de la monnaie et des prix occupe dans l'analyse des richesses la même position que la théorie du caractère dans l'histoire naturelle. Comme cette dernière, elle joint en une seule et même fonction la possibilité de donner un signe aux choses, de faire représenter une chose

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par une autre et la possibilité de faire glisser un signe par rapport à ce qu'il désigne.
Les quatre fonctions qui définissent en ses propriétés singulières le signe verbal et le distinguent de tous les autres signes que la représentation peut se donner à elle-même, se retrouvent donc dans la signalisation théorique de l'histoire naturelle et dans l'utilisation pratique des signes monétaires. L'ordre des richesses, l'ordre des êtres naturels s'instaurent et se découvrent dans la mesure où on établit entre les objets de besoin, entre les individus visibles, des systèmes de signes qui permettent la désignation des représentations les unes par les autres, la dérivation des représentations signifiantes par rapport aux signifiées, l'articulation de ce qui est représenté, l'attribution de certaines représentations à certaines autres. En ce sens, on peut dire que, pour la pensée classique, les systèmes de l'histoire naturelle et les théories de la monnaie ou du commerce ont les mêmes conditions de possibilité que le langage lui-même. Ce qui veut dire deux choses: d'abord que l'ordre dans la nature et l'ordre dans les richesses ont, pour l'expérience classique, le même mode d'être que l'ordre des représentations tel qu'il est manifesté par les mots; ensuite que les mots forment un système de signes suffisamment privilégié, quand il s'agit de faire apparaître l'ordre des choses, pour que l'histoire naturelle si elle est bien faite, et pour que la monnaie si elle est bien réglée, fonctionnent à la manière du langage. Ce que l'algèbre est à la mathesis, les signes, et singulièrement les mots, le sont à la taxinomia: constitution et manifestation évidente de l'ordre des choses.
Il existe cependant une différence majeure qui empêche la classification d'être le langage spontané de la nature et les prix d'être le discours naturel des richesses. Ou plutôt il existe deux différences, dont l'une permet de distinguer les domaines des signes verbaux de celui des richesses ou des êtres naturels, et dont l'autre permet de distinguer la théorie de l'histoire naturelle et celle de la valeur ou des prix.
Les quatre moments qui définissent les fonctions essentielles du langage ( attribution, articulation, désignation, dérivation ) sont solidement liés entre eux puisqu’ ils sont requis les uns par les autres à partir du moment où on a franchi, avec le verbe, le seuil d'existence du langage. Mais dans la genèse réelle des langues, le parcours ne se fait pas dans le même sens ni avec la même rigueur: à partir des désignations primitives, l'imagination des hommes ( selon les climats où ils vivent, les conditions de leur existence, leurs sentiments et leurs passions, les expériences qu'ils font ) suscite des dérivations qui sont différentes

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avec les peuples, et qui expliquent sans doute, outre la diversité des langues, la relative instabilité de chacune. En un moment donné de cette dérivation, et à l'intérieur d'une langue singulière, les hommes ont à leur disposition un ensemble de mots, de noms qui s'articulent les uns sur les autres et découpent leurs représentations ; mais cette analyse est si imparfaite, elle laisse subsister tant d'imprécisions et tant de chevauchements qu'avec les mêmes représentations les hommes utilisent des mots divers et formulent des propositions différentes: leur réflexion n'est pas à l'abri de l'erreur. Entre la désignation et la dérivation, les glissements de l'imagination se multiplient ; entre l'articulation et l'attribution, prolifère l'erreur de la réflexion. C'est pourquoi à l'horizon peut-être indéfiniment reculé du langage, on projette l'idée d'une langue universelle où la valeur représentative des mots serait assez nettement fixée, assez bien fondée, assez évidemment reconnue pour que la réflexion puisse décider en toute clarté de la vérité de n'importe quelle proposition ­ par le moyen de cette langue «les paysans pourraient mieux juger de la vérité des choses que ne font maintenant les philosophes 1» ; un langage parfaitement distinct permettrait un discours entièrement clair: cette langue serait en elle-même une Ars combinatoria. C'est pourquoi également l'exercice de toute langue réelle doit être doublé d'une Encyclopédie qui définit le parcours des mots, prescrit les voies les plus naturelles, dessine les glissements légitimes du savoir, codifie les relations de voisinage et de ressemblance. Le Dictionnaire est fait pour contrôler le jeu des dérivations à partir de la désignation première des mots, tout comme la Langue universelle est faite pour contrôler, à partir d'une articulation bien établie, les erreurs de la réflexion quand elle formule un jugement. L'Ars combinatoria et l'Encyclopédie se répondent de part et d'autre de l'imperfection des langes réelles.
L'histoire naturelle, puisqu'il faut bien qu'elle soit une science, la circulation des richesses, puisqu'elle est une institution créée par les hommes et contrôlée par eux, doivent échapper à ces périls inhérents aux langages spontanés. Pas d'erreur possible entre articulation et attribution dans l'ordre de l'histoire naturelle puisque la structure se donne dans une visibilité immédiate ; pas non plus de glissements imaginaires, pas de fausses ressemblances, de voisinages incongrus qui placeraient un être naturel correctement désigné dans un espace qui ne serait pas le sien, puisque le caractère est établi soit par la cohérence du système, soit par l'exactitude de la méthode. La structure et le

1. Descartes, Lettre à Mersenne, 20 novembre 1629 ( A. T., I, p. 76 ).

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caractère assurent, dans l'histoire naturelle, la fermeture théorique de ce qui reste ouvert dans le langage et fait naître sur ses frontières les projets d'arts essentiellement inachevés. De même la valeur qui d'estimative devient automatiquement appréciative, la monnaie qui par sa quantité croissante ou décroissante provoque mais limite toujours l'oscillation des prix, garantissent dans l'ordre des richesses l'ajustement de l'attribution et de l'articulation, celui de la désignation et de la dérivation. La valeur et les prix assurent la fermeture pratique des segments qui demeurent ouverts dans le langage. La structure permet à l'histoire naturelle de se trouver tout de suite dans l'élément d'une combinatoire, et le caractère lui permet d'établir à propos des êtres et de leurs ressemblances une poétique exacte et définitive. La valeur combine les richesses les unes avec les autres, la monnaie permet leur échange réel. Là où l'ordre désordonné du langage implique le rapport continu à un art et à ses tâches infinies, l'ordre de la nature et celui des richesses se manifestent dans l'existence pure et simple de la structure et du caractère, de la valeur et de la monnaie.
Il faut pourtant noter que l'ordre naturel se formule dans une théorie qui vaut comme la juste lecture d'une série ou d'un tableau réel: aussi bien la structure des êtres est-elle à la fois la forme immédiate du visible et son articulation ; de même le caractère désigne et localise d'un seul et même mouvement. En revanche, la valeur estimative ne devient appréciative que par une transformation; et le rapport initial entre le métal et la marchandise ne devient que peu à peu un prix sujet à variations. Dans le premier cas, il s’ agit d'une superposition exacte de l'attribution et de l'articulation, de la désignation et de la dérivation ; dans l'autre cas, d'un passage qui est lié à la nature des choses et à l'activité des hommes. Avec le langage, le système des signes est reçu passivement en son imperfection et seul un art peut le rectifier: la théorie du langage est immédiatement prescriptive. L'histoire naturelle instaure d'elle-même pour désigner les êtres un système de signes et c'est pourquoi elle est une théorie. Les richesses sont des signes qui sont produits, multipliés, modifiés par les hommes ; la théorie des richesses est liée de part en part avec une politique.
Cependant les deux autres côtés du quadrilatère fondamental demeurent ouverts. Comment peut-il se faire que la désignation ( acte singulier et ponctuel ) permette une articulation de la nature, des richesses, des représentations? Comment peut-il se faire d'une façon générale que les deux segments opposés ( du jugement et de la signification pour le langage, de la structure et du caractère pour l'histoire naturelle, de la valeur et des

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prix pour la théorie des richesses ) se rapportent l'un à l'autre et autorisent ainsi un langage, un système de la nature et le mouvement ininterrompu des richesses? C'est là qu'il faut bien supposer que les représentations se ressemblent entre elles et se rappellent les unes les autres dans l'imagination ; que les êtres naturels sont dans un rapport de voisinage et de ressemblance, que les besoins des hommes se correspondent et trouvent à se satisfaire. L'enchaînement des représentations, la nappe sans rupture des êtres, la prolifération de la nature sont toujours requis pour qu'il y ait du langage, pour qui'il y ait une histoire naturelle, et pour qu'il puisse y avoir richesses et pratique des richesses. Le continuum de la représentation et de l'être, une ontologie définie négativement comme absence de néant, une représentabilité générale de l’être, et l'être manifesté par la présence de la représentation, ­ tout ceci fait partie de la configuration d'ensemble de l'épistémè classique. On pourra reconnaître, dans ce principe du continu, le moment métaphysiquement fort de la pensée des XVIIe et XVIIIe siècles ( ce qui permet à la forme de la proposition d'avoir un sens effectif, à la structure de s'ordonner en caractère, à la valeur des choses de se calculer en prix ) ; tandis que les rapports entre articulation et attribution, désignation et dérivation ( ce qui fonde le jugement d'une part et le sens de l'autre, la structure et le caractère, la valeur et les prix ) définissent pour cette pensée le moment scientifiquement fort ( ce qui rend possibles la grammaire, l'histoire naturelle, la science des richesses ). La mise en ordre de l'empiricité se trouve ainsi liée à l'ontologie qui caractérise la pensée classique, celle-ci se trouve en effet d'entrée de jeu à l'intérieur d'une ontologie rendue transparente par le fait que l'être est donné sans rupture à la représentation ; et à l'intérieur d'une représentation illuminée par le fait qu'elle délivre le continu de l'être.
Quant à la mutation qui s'est produite vers la fin du XVIIIe siècle dans toute l'épistémè occidentale, il est possible dès maintenant de la caractériser de loin en disant qu'un moment scientifiquement fort s'est constitué là où l'épistémè classique connaissait un temps métaphysiquement fort ; et qu'en revanche un espace philosophique s'est dégagé là où le classicisme avait établi ses serrures épistémologiques les plus solides. En effet, l'analyse de la production, comme projet nouveau de la nouvelle «économie politique» a essentiellement pour rôle d'analyser le rapport entre la valeur et les prix ; les concepts d'organismes et d'organisation, les méthodes de l'anatomie comparée, bref tous les thèmes de la «biologie» naissante expliquent comment des structures observables sur

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des individus peuvent valoir à titre de caractères généraux pour des genres, des familles, des embranchements ; enfin pour unifier les dispositions formelles d'un langage ( sa capacité à constituer des propositions ) et le sens qui appartient à ses mots, la «philologie» étudiera non plus les fonctions représentatives du discours, mais un ensemble de constantes morphologiques soumises à une histoire. Philologie, biologie et économie politique se constituent non pas à la place de la Grammaire générale, de l’ Histoire naturelle et de l'Analyse des richesses, mais là où ces savoirs n'existaient pas, dans l'espace qu'ils laissaient blanc, dans la profondeur du sillon qui séparait leurs grands segments théoriques et que remplissait la rumeur du continu ontologique. L'objet du savoir au XIXe siècle se forme là même où vient de se taire la plénitude classique de l'être.
Inversement, un espace philosophique nouveau va se libérer là où se défont les objets du savoir classique. Le moment de l'attribution ( comme forme du jugement ) et celui de l'articulation ( comme découpe générale des êtres ) se séparent, faisant naître le problème des rapports entre une apophantique et une ontologie formelles ; le moment de la désignation primitive et celui de la dérivation à travers le temps se séparent, ouvrant un espace où se pose la question des rapports entre le sens originaire et l'histoire. Ainsi se trouvent mises en place les deux grandes formes de la réflexion philosophique moderne. L'une interroge les rapports entre la logique et l'ontologie ; elle procède par les chemins de la formalisation et rencontre sous un nouvel aspect le problème de la mathesis. L'autre interroge les rapports de la signification et du temps; elle entreprend un dévoilement qui n'est et ne sera sans doute jamais achevé, et elle remet au jour les thèmes et les méthodes de l'interprétation. Sans doute la question la plus fondamentale qui puisse alors se poser à la philosophie concerne-t-elle le rapport entre ces deux formes de réflexion. Certes, il n'appartient pas à l'archéologie de dire si ce rapport est possible ni comment il peut se fonder ; mais elle peut désigner la région où il cherche à se nouer, en quel lieu de l'épistémè la philosophie moderne essaie de trouver son unité, en quel point du savoir elle découvre son domaine le plus large: ce lieu, c'est celui où le formel ( de l'apophantique et de l'ontologie ) rejoindrait le significatif tel qu'il s'éclaire dans l'interprétation. Le problème essentiel de la pensée classique se logeait dans les rapports entre le nom et l'ordre: découvrir une nomenclature qui fût une taxinomie, ou encore instaurer un système de signes qui fût transparent à la continuité de l'être. Ce que la pensée moderne va mettre fondamentalement en question, c'est le rapport du sens avec

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la forme de la vérité et la forme de l'être: au ciel de notre réflexion, règne un discours ­ un discours peut-être inaccessible ­ qui serait d'un seul tenant une ontologie et une sémantique. Le structuralisme n'est pas une méthode nouvelle ; il est la conscience éveillée et inquiète du savoir moderne.

VIII LE DÉSIR ET LA REPRÉSENTATION


Les hommes du XVIIe et du XVIIIe siècle ne pensent pas la richesse, la nature ou les langues avec ce que leur avait laissé les âges précédents et dans la ligne de ce qui allait être bientôt découvert ; ils les pensent à partir d'une disposition générale, qui ne leur prescrit pas seulement concepts et méthodes, mais qui, plus fondamentalement, définit un certain mode d'être pour le langage, les individus de la nature, les objets du besoin et du désir ; ce mode d'être, c'est celui de la représentation. Dès lors tout un sol commun apparaît, où l'histoire des sciences figure comme un effet de surface. Ce qui ne veut pas dire qu'on peut la laisser désormais de côté ; mais qu'une réflexion sur l'historique d'un savoir ne peut plus se contenter de suivre à travers la suite des temps la filière des connaissances ; celles-ci, en effet, ne sont pas des phénomènes d'hérédité et de tradition ; et on ne dit pas ce qui les a rendues possibles en énonçant ce qui était connu avant elles, et ce qu'elles ont, comme on dit, «apporté de nouveau». L'histoire du savoir ne peut être faite qu'à partir de ce qui lui a été contemporain, et non pas certes en termes d'influence réciproque, mais en termes de conditions et d'a priori constitués dans le temps. C'est en ce sens que l'archéologie peut rendre compte de l'existence d'une grammaire générale, d'une histoire naturelle et d'une analyse des richesses, et libérer ainsi un espace sans fissure où l'histoire des sciences, celle des idées et des opinions, pourront prendre, si elles le veulent, leurs ébats.
Si les analyses de la représentation, du langage, des ordres naturels et des richesses sont parfaitement cohérentes et homogènes entre elles, il existe toutefois un déséquilibre profond. C'est que la représentation commande le mode d’être du langage, des individus, de la nature et du besoin lui-même. L'analyse de la représentation a donc valeur déterminante pour tous les domaines empiriques. Tout le système classique de l'ordre, toute cette grande taxinomia qui permet de connaître les choses par le système de leurs identités se déploie dans l'espace ouvert

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à l'intérieur de soi par la représentation quand elle se représente elle-même: l'être et le même y ont leur lieu. Le langage n'est que la représentation des mots ; la nature n'est que la représentation des êtres; le besoin n'est que la représentation du besoin. La fin de la pensée classique ­ et de cette épistémè qui a rendu possibles grammaire générale, histoire naturelle et science des richesses ­ coïncidera avec le retrait de la représentation, ou plutôt avec l'affranchissement, à l'égard de la représentation, du langage, du vivant et du besoin. L'esprit obscur mais entêté d'un peuple qui parle, la violence et l'effort incessant de la vie, la force sourde des besoins échapperont au mode d'être de la représentation. Et celle-ci sera doublée, limitée, bordée, mystifiée peut-être, régie en tout cas de l'extérieur par l'énorme poussée d'une liberté, ou d'un désir, ou d'une volonté qui se donneront comme l'envers métaphysique de la conscience. Quelque chose comme un vouloir ou une force va surgir dans l'expérience moderne, ­ la constituant peut-être, signalant en tout cas que l’ âge classique vient de se terminer et avec lui le règne du discours représentatif, la dynastie d'une représentation se signifiant elle-même et énonçant dans la suite de ses mots l'ordre dormant des choses.
Ce renversement, il est contemporain de Sade. Ou plutôt, cette oeuvre inlassable manifeste le précaire équilibre entre la loi sans loi du désir et l'ordonnance méticuleuse d'une représentation discursive. L'ordre du discours y trouve sa Limite et sa Loi ; mais il a encore la force de demeurer coexistensif à cela même qui le régit. Là sans doute est le principe de ce «libertinage» qui fut le dernier du monde occidental ( après lui commence l'âge de la sexualité ): le libertin, c'est celui qui, en obéissant à toutes les fantaisies du désir et à chacune de ses fureurs, peut mais doit aussi en éclairer le moindre mouvement par une représentation lucide et volontairement mise en oeuvre. Il y a un ordre strict de la vie libertine: toute représentation doit s'animer aussitôt dans le corps vivant du désir, tout désir doit s’ énoncer dans la pure lumière d’ un discours représentatif. De là cette succession rigide de «scènes» ( la scène, chez Sade, c'est le dérèglement ordonné à la représentation ) et, à l’ intérieur des scènes, l'équilibre soigneux entre la combinatoire des corps et l'enchaînement des raisons. Peut-être Justine et Juliette, à la naissance de la culture moderne, sont-elles dans la même position que Don Quichotte entre la Renaissance et le classicisme. Le héros de Cervantes, lisant les rapports du monde et du langage comme on le faisait au XVIe siècle, déchiffrant par le seul jeu de la ressemblance des châteaux dans les auberges et des dames dans les filles de ferme, s'emprisonnait sans le

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savoir dans le mode de la pure représentation ; mais puisque cette représentation n'avait pour loi que la similitude, elle ne pouvait manquer d'apparaître sous la forme dérisoire du délire. Or, dans la seconde partie du roman, Don Quichotte recevait de ce monde représenté sa vérité et sa loi ; il n'avait plus qu'à attendre de ce livre où il était né, qu’ il n'avait pas lu mais dont il devait suivre le cours, un destin qui lui était désormais imposé par les autres. Il lui suffisait de se laisser vivre en un château où lui-même, qui avait pénétré par sa folie dans le monde de la pure représentation, devenait finalement pur et simple personnage dans l'artifice d'une représentation. Les personnages de Sade lui répondent à l'autre bout de l'âge classique, c'est-à-dire au moment du déclin. Ce n'est plus le triomphe ironique de la représentation sur la ressemblance; c'est l'obscure violence répétée du désir qui vient battre les limites de la représentation. Justine correspondrait à la seconde partie de Don Quichotte ; elle est objet indéfini du désir dont elle est la pure origine, comme Don Quichotte est malgré lui l'objet de la représentation qu'il est lui-même en son être profond. En Justine, le désir et la représentation ne communiquent que par la présence d'un Autre qui se représente l'héroïne comme objet de désir, cependant qu'elle-même ne connaît du désir que la forme légère, lointaine, extérieure et glacée de la représentation. Tel est son malheur: son innocence demeure toujours en tiers entre le désir et la représentation. Juliette, elle, n'est rien de plus que le sujet de tous les désirs possibles ; mais ces désirs sont repris sans résidu dans la représentation qui les fonde raisonnablement en discours et les transforme volontairement en scènes. De sorte que le grand récit de la vie de Juliette déploie, tout au long des désirs, des violences, des sauvageries et de la mort, le tableau scintillant de la représentation. Mais ce tableau est si mince, si transparent à toutes les figures du désir qui inlassablement s'accumulent en lui et se multiplient par la seule force de leur combinatoire qu'il est aussi déraisonnable que celui de Don Quichotte, quand de similitude en similitude il croyait avancer à travers les chemins mixtes du monde et des livres, mais s'enfonçait dans le labyrinthe de ses propres représentations. Juliette exténue cette épaisseur du représenté pour qu'y affleure sans le moindre défaut, la moindre réticence, le moindre voile, toutes les possibilités du désir.
En quoi ce récit referme l'âge classique sur lui-même, comme Don Quichotte l'avait ouvert. Et s'il est vrai qu'il est le dernier langage encore contemporain de Rousseau et de Racine, s'il est le dernier discours qui entreprend de «représenter», c'est-à-dire de nommer, on sait bien que tout à la fois il réduit cette

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cérémonie au plus juste ( il appelle les choses par leur nom strict, défaisant ainsi tout l'espace rhétorique ) et il l'allonge à l'infini ( en nommant tout, et sans oublier la moindre des possibilités, car elles sont toutes parcourues selon la Caractéristique universelle du Désir ). Sade parvient au bout du discours et de la pensée classiques. Il règne exactement à leur limite. A partir de lui, la violence, la vie et la mort, le désir, la sexualité vont étendre, au-dessous de la représentation, une immense nappe d’ ombre que nous essayons maintenant de reprendre comme nous pouvons, en notre discours, en notre liberté, en notre pensée. Mais notre pensée est si courte, notre liberté si soumise, notre discours si ressassant qu'il faut bien nous rendre compte qu'au fond, cette ombre d'en dessous, c'est la mer à boire. Les prospérités de Juliette sont toujours plus solitaires. Et elles n'ont pas de terme.

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XVIIe XVIIIe siècle

ars combinatoria
structure des êtres
valeur des choses

G.G. Noms
H.N. Descriptions
A.R. Échanges

Continuité des êtres

G.G. Noms primitifs
H.N. Désignation des espèces
A.R.: Gage monétaire

Encyclopédies
Cratères génériques
Prix des marchandises

G.G. Tropes
H.N. Voisinage des êtres
A.R. Circulation et commerce

Représentabilité des êtres

G.G. Verbe
H.N. Visibilité des êtres
A.R. Objets du besoin

Articulation Désignation Dérivation Attribution Nomenclature Taxinomie

XIXe siècle Champ philosophique Formalisation ontologie formelle apophantique
Champ épistémologique Phonétique Anatomie comparée Analyse de la production
Interprétation sens histoire
Syntaxe physiologie analyse de la distribution
Articulation Désignation Dérivation Attribution

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