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CHAPITRE VI Échanger
I. L'ANALYSE DES RICHESSES
|PAGE 178 restituer la naissance énigmatique de
ce savoir qui, dans la pensée occidentale, aurait surgi
tout armé et déjà périlleux à
l'époque de Ricardo et de J.-B. Say. Ils supposent qu’
une économie scientifique avait été rendue
longtemps impossible par une problématique purement morale
du profit et de la rente ( théorie du juste prix, justification
ou condamnation de l'intérêt ), puis par une confusion
systématique entre monnaie et richesse, valeur et prix
de marché: de cette assimilation, le mercantilisme aurait
été un des principaux responsables et la manifestation
la plus éclatante. Mais peu à peu le XVIIIe siècle
aurait assuré les distinctions essentielles et cerné
quelques-uns des grands problèmes que l'économie
positive n'aurait cessé par la suite de traiter avec des
instruments mieux adaptés: la monnaie aurait ainsi découvert
son caractère conventionnel, bien que non arbitraire (
et ceci à travers la longue discussion entre les métallistes
et les antimétallistes: parmi les premiers il faudrait
compter Child, Petty, Locke, Cantillon, Galiani ; parmi les autres,
Barbon, Boisguillebert, et surtout Law, puis plus discrètement,
après le désastre de 1720, Montesquieu et Melon
) ; on aurait aussi commencé et c'est l'oeuvre de
Cantillon à dégager l'une de l'autre la théorie
du prix d'échange et celle de la valeur intrinsèque
; on aurait cerné le grand «paradoxe de la valeur»
en opposant à l'inutile cherté du diamant le bon
marché de cette eau sans laquelle nous ne pouvons vivre
( il est possible en effet de trouver ce problème rigoureusement
formulé par Galiani ) ; on aurait commencé, préfigurant
ainsi Jevons et Menger, à rattacher la valeur à
une théorie générale de l'utilité
( qui est esquissée chez Galiani, chez Graslin, chez Turgot
) ; on aurait compris l'importance des prix élevés
pour le développement du commerce ( c'est le «principe
de Becher» repris en France par Boisguillevert et par Quesnay
) ; enfin et voilà les Physiocrates on aurait
entamé l'analyse du mécanisme de la production.
Et ainsi, de pièces et de morceaux, l'économie politique
aurait silencieusement mis en place ses thèmes essentiels,
jusqu'au moment où, reprenant dans un autre sens l'analyse
de la production, Adam Smith aurait mis au jour le processus de
la division croissante du travail, Ricardo le rôle joué
par le capital, J.-B. Say quelques-unes des lois fondamentales
de l'économie de marché. Dès lors l'économie
politique se serait mise à exister avec son objet propre
et sa cohérence intérieure. |PAGE 179 et générale. C'est cette disposition
qui soutient dans sa nécessité d'ensemble l'«analyse
des richesses». Celle-ci est à l'économie
politique ce qu’ est la grammaire générale
à la philologie, ce qu’ est à la biologie
l'histoire naturelle. Et pas plus qu’ on ne peut comprendre
la théorie du verbe et du nom, l'analyse du langage d'action,
celle des racines et de leur dérivation, sans se référer,
à travers la grammaire générale, à
ce réseau archéologique qui les rend possibles et
nécessaires, pas plus qu’ on ne peut comprendre,
sans cerner le domaine de l'histoire naturelle, ce qu’ ont
été la description, la caractérisation et
la taxinomie classiques, non plus que l'opposition entre système
et méthode, ou «fixisme» et «évolution»,
de la même façon, il ne serait pas possible de retrouver
le lien de nécessité qui enchaîne l'analyse
de la monnaie, des prix, de la valeur, du commerce, si on ne portait
pas à la lumière ce domaine des richesses qui est
le lieu de leur simultanéité. |PAGE 180 II. MONNAIE ET PRIX
1. Copernic, Discours sur la frappe des monnaies ( in J. -Y. Le Branchu, Ecrits notables sur la monnaie, Paris, 1934, I, p. 15 ). |PAGE 181 pendant une partie du Moyen Age et qui laissait
au prince ou encore au consentement populaire le droit de fixer
le valor impositus de la monnaie, d'en modifier le taux, de démonétiser
une catégorie de pièces ou tout métal qu’
on voudra. Il faut que la valeur de la monnaie soit réglée
par la masse métallique qu’ elle contient ; c'est-à-dire
qu’elle revienne à ce qu’ elle était
autrefois, lorsque les princes n'avaient pas encore imprimé
leur effigie ni leur sceau sur des fragments métalliques;
à ce moment-là «ni le cuivre, ni l'or, ni
l'argent n'étaient monnayés, mais seulement estimés
d'après Leur poids 1» ; on ne faisait pas valoir
des signes arbitraires pour des marques réelles ; la monnaie
était une juste mesure puisqu'elle ne signifiait rien d'autre
que son pouvoir d'étalonner les richesses à partir
de sa propre réalité matérielle de richesse.
2. Id., ibid. p. 155. |PAGE 182 des unités de compte ( qui introduisaient
une troisième définition de la monnaie, purement
arithmétique et s'ajoutant à la définition
du poids et à celle de la valeur nominale: ce rapport supplémentaire
cachait aux yeux de ceux qui en étaient mal instruits le
sens des manipulations sur la monnaie ) ; l'édit de septembre
1577 établit l'écu d'or à la fois comme pièce
réelle et comme unité de compte, décrète
la subordination à l'or de tous les autres métaux
de l'argent en particulier, qui garde valeur libératoire
mais perd son immuabilité de droit. Ainsi les monnaies
se trouvent réétalonnées à partir
de leur poids métallique. Le signe qu'elles portent
le valor impositus n'est que la marque exacte et transparente
de la mesure qu'elles constituent. 1. Gresham, Avis de Sir Th. Gresham ( in J.-Y.
Le Branchu, op. cit., t. II, p. 7 et 11 ). toutes choses ne vient pas de plus bailler, mais
de moins recevoir en quantité d'or et d'argent fin que
l'on avait accoutumé.» Mais à partir de cette
identification du rôle de la monnaie à la masse de
métal qu'elle fait circuler, on conçoit bien qu'elle
est soumise aux mêmes variations que toutes les autres marchandises.
Et si Malestroit admettait implicitement que la quantité
et la valeur marchande des métaux restaient stables, Bodin,
bien peu d'années plus tard 1, constate une augmentation
de la masse métallique importée du Nouveau Monde,
et par conséquent un enchérissement réel
des marchandises, puisque les princes, possédant ou recevant
des particuliers des lingots en plus grande quantité, ont
frappé des pièces plus nombreuses et de meilleur
aloi ; pour une même marchandise, on donne donc une quantité
de métal plus importante. La montée des prix a donc
une «cause principale, et presque la seule que personne
jusqu'ici n'a touchée»: c'est «l'abondance
d'or et d'argent», «l'abondance de ce qui donne estimation
et prix aux choses». 1. Bodin, La Réponse aux paradoxes de M. de Malestroit ( 1568 ). |PAGE 184 permettait de fixer la valeur marchande totale des métaux précieux et par suite d'étalonner d'une façon certaine et définitive le prix de toutes les denrées. Ce rapport, c'est celui qui e été établi par la Providence lorsqu'elle a enfoncé dans la terre les mines d'or et d'argent, et qu'elle les fait croître lentement, comme sur la terre poussent les plantes et se multiplient les animaux. Entre toutes les choses dont l'homme peut avoir besoin ou désir, et les veines scintillantes, cachées, où croissent obscurément les métaux, il y a une correspondance absolue. «La nature, dit Davanzatti, a fait bonnes toutes les choses terrestres ; la somme de celles-ci en vertu de l'accord conclu par les hommes vaut tout l'or qui se travaille ; tous les hommes désirent donc tout pour acquérir toutes les choses... Pour constater chaque jour la règle et proportions mathématiques que les choses ont entre elles et avec l'or, il faudrait, du haut du ciel ou de quelque observatoire très élevé, pouvoir contempler les choses qui existent et qui se font sur terre ou bien plutôt leurs images reproduites et réfléchies dans le ciel comme dans un fidèle miroir. Nous abandonnerions alors tous nos calculs et nous dirions: il y a sur la terre tant d'or, tant de choses, tant d'hommes, tant de besoins ; dans la mesure où chaque chose satisfait des besoins, sa valeur sera de tant de choses ou de tant d'or 1.» Ce calcul céleste et exhaustif, nul autre que Dieu ne peut le faire: il correspond à cet autre calcul qui met en rapport chaque élément du microcosme et un élément du macrocosme à cette seule différence près que celui-ci joint le terrestre au céleste, et va des choses, des animaux ou de l'homme jusqu'aux étoiles ; alors que l'autre joint la terre à ses cavernes et à ses mines ; il fait correspondre les choses qui naissent entre les mains des hommes et les trésors enfouis depuis la création du monde. Les marques de la similitude, parce qu'elles guident la connaissance, s'adressent à la perfection du ciel ; les signes de l'échange, parce qu'ils satisfont le désir, s'appuient sur le scintillement noir, dangereux et maudit du métal. Scintillement équivoque, car il reproduit au fond de la terre celui qui chante à l'extrémité de la nuit: il y réside comme une promesse inversée du bonheur, et parce que le métal ressemble aux astres, le savoir de tous ces périlleux trésors est en même temps le savoir du monde. Et la réflexion sur les richesses bascule ainsi dans la grande spéculation sur le cosmos, tout comme à l'inverse la profonde connaissance de l'ordre du monde doit conduire au secret des métaux et à la possession 1. Davanzatti, Leçon sur les monnaies ( in J. -Y. Le Branchu, op. cit., p. 230-231 ). |PAGE 185 des richesses. On voit quel réseau serré de nécessités lie au XVIe siècle les éléments du savoir: comment la cosmologie des signes double et fonde finalement la réflexion sur les prix et la monnaie, comment elle autorise aussi une spéculation théorique et pratique sur les métaux, comment elle fait communiquer les promesses du désir et celles de la connaissance, de la même manière que se répondent et se rapprochent par de secrètes affinités les métaux et les astres. Aux confins du savoir, là où il se fait tout puissant et quasi divin, trois grandes fonctions se rejoignent - celles du Basileus, du Philosophos et du Métallicos. Mais tout comme ce savoir n'est donné que par fragments et dans l'éclair attentif de la divinatio, de même, pour les rapports singuliers et partiels des choses et du métal, du désir et des prix, la connaissance divine, ou celle qu'on pourrait acquérir «de quelque observatoire élevé» n'est pas donnée à l'homme. Sauf par instants et comme par chance aux esprits qui savent guetter: c'est-à-dire aux marchands. Ce que les devins étaient au jeu indéfini des ressemblances et des signes, les marchands le sont au jeu, toujours ouvert lui aussi, des échanges et des monnaies. «D'ici-bas nous découvrons à peine le peu de choses qui nous entourent et nous leur donnons un prix selon que nous les voyons plus ou moins demandées en chaque lieu et en chaque temps. Les marchands en sont promptement et fort bien avertis, et c'est pourquoi ils connaissent admirablement le prix des choses 1.»
1. Davanzatti, Leçon sur les monnaies, p. 231. |PAGE 186 pouvait référer la valeur de chaque
marchandise 1. Le beau métal était, de soi, marque
de la richesse ; son éclat enfoui indiquait assez qu'il
était à la fois présence cachée et
visible signature de toutes les richesses du monde. C'est pour
cette raison qu'il avait un prix ; pour cette raison aussi qu'il
mesurait tous les prix ; pour cette raison enfin qu’ on
pouvait l'échanger contre tout ce qui avait un prix. Il
était le précieux par excellence. Au XVIIe siècle,
on attribue toujours ces trois propriétés à
la monnaie, mais on les fait reposer toutes trois, non plus sur
la première ( avoir du prix ), mais sur la dernière
( se substituer à ce qui a du prix ). Alors que la Renaissance
fondait les deux fonctions du métal monnayé ( mesure
et substitut ) sur le redoublement de son caractère intrinsèque
( le fait qu'il était précieux ), le XVIIe siècle
fait basculer l'analyse ; c'est la fonction d'échange qui
sert de fondement aux deux autres caractères ( l'aptitude
à mesurer et la capacité de recevoir un prix apparaissant
alors comme des qualités dérivant de cette fonction
). 1. Cf. encore au début du XVIIe siècle cette proposition d'Antoine de La Pierre: «La valeur essentielle des espèces des monnaies d'or et d'argent est fondée sur la matière précieuse qu'elles contiennent» ( De la nécessité du pèsement ) ( s. l. n. d. ). |PAGE 187 représentation, parce qu'elle couvre sans résidu l'ensemble de son domaine. Toute richesse est monnayable ; et c'est ainsi qu'elle entre en circulation. C'était de la même façon que tout être naturel était caractérisable, et qu'il pouvait entrer dans une taxinomie ; que tout individu était nommable et qu'il pouvait entrer dans un langage articulé ; que toute représentation était signifiable et qu'elle pouvait entrer, pour être connue, dans un système d’identités et de différences. Mais ceci demande à être examiné de plus près. Parmi toutes les choses qui existent dans le monde, quelles sont celles que le mercantilisme va pouvoir appeler «richesses»? Toutes celles qui, étant représentables, sont de plus objets de désir. C'est-à-dire encore celles qui sont marquées par «la nécessité, ou l'utilité, ou le plaisir ou la rareté 1». Or, peut-on dire que les métaux qui servent à fabriquer des pièces de monnaie ( il ne s'agit pas ici du billon qui ne sert que d'appoint dans certaines contrées, mais de celles qui sont utilisées dans le commerce extérieur ) fassent partie des richesses? D'utilité, l'or et l'argent n'en ont que très peu «autant qu'on pourrait s'en servir pour l'usage de la maison» ; et ils ont beau être rares, leur abondance excède encore ce qui est requis pour ces utilisations. Si on les recherche, si les hommes trouvent qu'ils leur font toujours défaut, s'ils creusent des mines et s'ils se font la guerre pour s'en emparer, c'est que la fabrication des monnaies d'or et d'argent leur ont donné une utilité et une rareté que ces métaux ne détiennent pas par eux-mêmes. «La monnaie n'emprunte point sa valeur de la matière dont elle est composée, mais bien de la forme qui est l'image ou la marque du Prince 2.» C'est parce que l'or est monnaie qu'il est précieux. Non pas l'inverse. Du coup le rapport si étroitement fixé au XVIe siècle est retourné: la monnaie ( et jusqu’ au métal dont elle est faite ) reçoit sa valeur de sa pure fonction de signe. Ce qui entraîne deux conséquences. D'abord ce n'est plus du métal que viendra la valeur des choses. Celle-ci s'établit par elle-même, sans référence à la monnaie, d’après des critères d'utilité, de plaisir ou de rareté ; c'est par rapport les unes aux autres que les choses prennent de la valeur ; le métal permettra seulement de représenter cette valeur, comme un nom représente une image ou une idée, mais ne la constitue pas: «L'or n'est que le signe et l'instrument usuel pour mettre en pratique la valeur des choses ; mais la vraie estimation d'icelle tire sa source du jugement humain et de
|PAGE 188 cette faculté qu'on nomme estimative 1.»
Les richesses sont les richesses parce que nous les estimons,
tout comme nos idées sont ce qu'elles sont parce que nous
nous les représentons. Les signes monétaires ou
verbaux s'y ajoutent de surcroît. 1. Scipion de Grammont, Le Denier royal, traité
curieux de l'or et de l'argent ( Paris, 1620 ), p. 46-47. |PAGE 189 dans la monnaie, dit Barbon, ce n'est pas tellement
la quantité d'argent qu'elle contient, mais le fait qu'elle
ait cours 1.»
|PAGE 190 main en main dans les processus d'échange.
Il faut donc importer du métal en le prenant aux Etats
voisins: «Il n'y a que le commerce seul et tout ce qui en
dépend qui puissent produire ce grand effet 1.» La
législation doit donc veiller à deux choses: «interdire
le transfert du métal à l'étranger ou son
utilisation à d'autres fins que le monnayage, et fixer
des droits de douane tels qu'ils permettent à la balance
commerciale d'être toujours positive, favoriser l'importation
des marchandises brutes, prévenir autant que possible celle
d'objets fabriqués, exporter les produits manufacturés
plutôt que les denrées elles-mêmes dont la
disparition amène la disette et provoque la montée
des prix 2». Or, le métal qui s'accumule n'est pas
destiné à s'engorger ni à dormir ; on ne
l'attire dans un état que pour qu'il y soit consommé
par l’ échange. Comme le disait Becher, tout ce qui
est dépense pour l'un des partenaires est rentrée
pour l'autre 3 ; et Thomas Mun identifiait l'argent comptant avec
la fortune 4. C'est que l'argent ne devient richesse réelle
que dans l'exacte mesure où il accomplit sa fonction représentative:
quand il remplace les marchandises, quand il leur permet de se
déplacer ou d'attendre, quand il donne aux matières
brutes l'occasion de devenir consommables, quand il rétribue
le travail. Il n'y a donc pas à craindre que l'accumulation
d'argent dans un Etat y fasse monter les prix ; et le principe
établi par Bodin que la grande cherté du XVIe siècle
était due à l'afflux de l'or américain n’
est pas valable ; s’ il est vrai que la multiplication du
numéraire fait d'abord monter les prix, il stimule le commerce
et les manufactures ; la quantité de richesses croît
et le nombre d’ éléments entre lesquels se
répartissent les espèces se trouve augmenté
d'autant. La hausse des prix n'est par à redouter: au contraire,
maintenant que les objets précieux se sont multipliés,
maintenant que les bourgeois, comme dit Scipion de Grammont, peuvent
porter «du satin et du velours», la valeur des choses,
même les plus rares, n'a pu que baisser par rapport à
la totalité des autres ; de même chaque fragment
de métal perd de sa valeur en face des autres à
mesure qu'augmente la masse des espèces en circulation
5. 1. Clément, Lettres, instructions et mémoires
de Colbert, t. VII, p. 239. |PAGE 191 ils se multiplient et les richesses augmentent
; quand les espèces deviennent plus nombreuses, par l'effet
d'une bonne circulation et d'une balance favorable, on peut attirer
de nouvelles marchandises et multiplier les cultures et les fabriques.
Il faut donc dire avec Horneck que l'or et l'argent «sont
le plus pur de notre sang, la moelle de nos forces», «les
instruments les plus indispensables de l'activité humaine
et de notre existence 1». On retrouve ici la vieille métaphore
d'une monnaie qui serait à la société ce
que le sang est au corps 2. Mais chez Davanzatti, les espèces
n'avaient pas d'autre rôle que d'irriguer les diverses parties
de la nation. Maintenant que monnaie et richesse sont prises toutes
deux à l ‘intérieur de l'espace des échanges
et de la circulation, le mercantilisme peut ajuster son analyse
sur le modèle récemment donné par Harvey.
Selon Hobbes 3, le circuit veineux de la monnaie, c'est celui
des impôts et des taxes qui prélèvent sur
les marchandises transportées, achetées ou vendues,
une certaine masse métallique ; celle-ci est conduite jusqu'au
coeur de l'Homme-Léviathan, c'est-à-dire jusqu'aux
coffres de l'Etat. C'est là que le métal reçoit
le «principe vital»: l'Etat en effet peut le fondre
ou le remettre en circulation. Seule en tout cas, son autorité
lui donnera cours ; et redistribué aux particuliers ( sous
forme de pensions, de traitements ou de rétribution pour
des fournitures achetées par l’ État ), il
stimulera, dans le second circuit maintenant artériel,
les échanges, les fabrications et les cultures. La circulation
devient ainsi une des catégories fondamentales de l'analyse.
Mais le transfert de ce modèle physiologique n'a été
rendu possible que par l'ouverture plus profonde d'un espace commun
à la monnaie et aux signes, aux richesses et aux représentations.
La métaphore, tellement assidue dans notre Occident, de
la cité et du corps, n'a pris, au XVIIe siècle,
ses pouvoirs imaginaires que sur le fond de nécessités
archéologiques bien plus radicales.
|PAGE 192 richesses ont le pouvoir de s'échanger ; de s'analyser en parties qui autorisent des rapports d'égalité ou d'inégalité ; de se signifier les unes les autres par ces éléments de richesses parfaitement comparables que sont les métaux précieux. Et tout comme le monde entier de la représentation se couvre de représentations au second degré qui les représentent, et ceci en une chaîne ininterrompue, de même toutes les richesses du monde sont en rapport les unes avec les autres, dans la mesure où elles font partie d'un système d'échange. D'une représentation à l'autre, il n'y a pas d'acte autonome de signification, mais une simple et indéfinie possibilité d'échange. Quelles qu'en aient été les déterminations et les conséquences économiques, le mercantilisme, si on l'interroge au niveau de l'épistémè, apparaît comme le lent, le long effort pour mettre la réflexion sur les prix et la monnaie dans le droit fil de l'analyse des représentations. Il a fait surgir un domaine des «richesses» qui est connexe de celui qui, vers la même époque, s'est ouvert devant l'histoire naturelle, de celui également qui s’est déployé devant la grammaire générale. Mais alors que dans ces deux derniers cas, la mutation s'est faite brusquement ( un certain mode d’être du langage se dresse soudain dans la Grammaire de Port-Royal, un certain mode d'être des individus naturels se manifeste presque d'un coup avec Jonston et Tournefort ), en revanche le mode d'être de la monnaie et de la richesse, parce qu'il était lié à toute une praxis, à tout un ensemble institutionnel, avait un indice de viscosité historique beaucoup plus élevé. Les êtres naturels et le langage n'ont pas eu besoin de l'équivalent de la longue opération mercantiliste pour entrer dans le domaine de la représentation, se soumettre à ses lois, recevoir d'elle ses signes et ses principes d’ ordre. IV. LE GAGE ET LE PRIX
|PAGE 193 peuvent être négligés? En
tout cas, on fait l'expérience, à la fin du siècle,
que le métal monnayé est trop rare: régression
du commerce, hausse des prix, difficultés pour payer les
dettes, les rentes et les impôts, dévalorisation
de la terre. D'où la grande série des dévaluations
qui ont lieu en France pendant les quinze premières années
du XVIIIe siècle pour multiplier le numéraire ;
les onze «diminutions» ( réévaluations
) qui sont échelonnées du 1er décembre 1713
au 1er septembre 1715, et qui sont destinées mais
c'est un échec à remettre en circulation le
métal qui se cache ; toute une suite de mesures qui diminuent
le taux des rentes et en réduisent le capital nominal;
l'apparition des billets de monnaie en 1701, bientôt remplacés
par des rentes d'Etat. Parmi bien d'autres conséquences,
l'expérience de Law a permis la réapparition des
métaux, l'augmentation des prix, la réévaluation
de la terre, la reprise du commerce. Les édits de janvier
et de mai 1726 instaurent, pour tout le XVIIIe siècle,
une monnaie métallique stable: ils ordonnent la fabrication
d'un louis d'or qui vaut, et vaudra jusqu’ à la Révolution,
vingt-quatre livres tournois. 1. Terrasson, Trois lettres sur le nouveau système
des finances ( Paris, 1720 ). |PAGE 194 Cette disposition unique, c'est celle qui définit
la monnaie comme un gage. Définition qu'on trouve chez
Locke, et un peu avant lui chez Vaughan 1 ; puis chez Melon
«l'or et l'argent sont, de convention générale,
le gage, l'équivalent, ou la commune mesure de tout ce
qui sert à l'usage des hommes 2» , chez Dutot
«les richesses de confiance ou d'opinion ne sont que
représentatives, comme l'or, l'argent, le bronze, le cuivre
3» chez Fortbonnais «le point important»
dans les richesses de convention consiste «dans l'assurance
où sont les propriétaires de l'argent et des denrées
de les échanger quand ils le voudront... sur le pied établi
par l’ usage 4». Dire que la monnaie est un gage,
c'est dire qu'elle n'est rien de plus qu’ un jeton reçu
de consentement commun pure fiction par conséquent
; mais c'est dire aussi qu'elle vaut exactement ce contre quoi
on l'a donnée, puisqu'à son tour elle pourra être
échangée contre cette même quantité
de marchandise ou son équivalent. La monnaie peut toujours
ramener entre les mains de son propriétaire ce qui vient
d'être échangé contre elle, tout comme, dans
la représentation, un signe doit pouvoir ramener à
la pensée ce qu'il représente. La monnaie, c'est
une solide mémoire, une représentation qui se dédouble,
un échange différé. Comme le dit Le Trosne,
le commerce qui se sert de la monnaie est un perfectionnement
dans la mesure même où il est «un commerce
imparfait 5», un acte auquel manque, pendant un temps, celui
qui le compense, une demi-opération qui promet et attend
l'échange inverse par lequel le gage se trouvera reconverti
en son contenu effectif. |PAGE 195 solution que choisit Law, à cause de la rareté du métal et des oscillations de sa valeur marchande. Il pense qu'on peut faire circuler une monnaie de papier qui serait gagée par la propriété foncière: il ne s'agit alors que d'émettre «des billets hypothéqués sur les terres et qui doivent s'éteindre par des paiements annuels..., ces billets circuleront comme de l'argent monnayé pour la valeur qu'ils expriment 1». On sait que Law fut obligé de renoncer à cette technique dans son expérience française et qu'il fit assurer le gage de la monnaie par une compagnie de commerce. L'échec de l'entreprise n'a entamé en rien la théorie de la monnaie-gage qui l'avait rendue possible mais qui rendait également possible toute réflexion sur la monnaie, même opposée aux conceptions de Law. Et lorsqu'une monnaie métallique stable sera instaurée en 1726, le gage sera demandé à la substance même de l'espèce. Ce qui assure à la monnaie son échangeabilité, ce sera la valeur marchande du métal qui s'y trouve présent ; et Turgot critiquera Law d'avoir cru que «la monnaie n'est qu'une richesse de signe dont le crédit est fondé sur la marque du prince. Cette marque n'est là que pour en certifier le poids et le titre... C'est donc comme marchandise que l'argent est non pas le signe, mais la commune mesure des autres marchandises... L'or tire son prix de sa rareté, et bien loin que ce soit un mal qu'il soit employé en même temps et comme marchandise et comme mesure, ces deux emplois soutiennent son prix 2». Law, avec ses partisans, ne s'oppose pas à son siècle comme le génial ou imprudent précurseur des monnaies fiduciaires. Sur le même mode que ses adversaires, il définit la monnaie comme gage. Mais il pense que le fondement en sera mieux assuré ( à la fois plus abondant et plus stable ) par une marchandise extérieure à l'espèce monétaire elle-même ; ses adversaires, en revanche, pensent qu'il sera mieux assuré ( plus certain et moins soumis aux spéculations ) par la substance métallique qui constitue la réalité matérielle de la monnaie. Entre Law et ceux qui le critiquent, l'opposition ne concerne que la distance du gageant au gagé. Dans un cas, la monnaie, allégée en elle-même de toute valeur marchande, mais assurée par une valeur qui lui est extérieure, est ce «par quoi» on échange les marchandises 3 ; dans l'autre cas la monnaie ayant en soi un prix est à la fois ce «par quoi» et ce «pour quoi» on échange les richesses. Mais dans un cas 1. Law, Considérations sur le numéraire
( in Daire, Economistes et financiers du XVIIIe siècle,
p. 519 ). |PAGE 196 comme dans l'autre, la monnaie permet de fixer
le prix des choses grâce à un certain rapport de
proportion avec les richesses et un certain pouvoir de les faire
circuler. 1. Locke, Considerations of lowering of interests, p. 73. |PAGE 197 l'une sera à la partie de l'autre... S
‘il n'y avait qu’ une marchandise divisible comme
l'or, la moitié de cette marchandise répondra à
la moitié du total de l'autre côté 1.»
A supposer qu'il n'y eût qu'un bien au monde, tout l’
or de la terre serait là pour le représenter ; et
inversement si les hommes ne disposaient à eux tous que
d'une pièce de monnaie, toutes les richesses qui naissent
de la nature ou sortent de leurs mains devraient s'en partager
les subdivisions. A partir de cette situation-limite, si l'argent
se met à affluer les denrées restant égales
«la valeur de chaque partie de l'espèce diminuera
d'autant» ; en revanche «si l'industrie, les arts
et les sciences introduisent dans le cercle des échanges
de nouveaux objets... il faudra appliquer, à la nouvelle
valeur de ces nouvelles productions, une portion des signes représentatifs
des valeurs ; cette portion étant prise sur la masse des
signes diminuera sa quantité relative et augmentera d’
autant sa valeur représentative pour faire face à
plus de valeurs, sa fonction étant de les représenter
toutes, dans les proportions qui leur conviennent 2». 1. Montesquieu, L'Esprit des lois, liv. XXII,
chap. VII. |PAGE 198 couvre une généralité plus
grande qu'en devenant plus simple, la monnaie ne représente
plus de richesses qu'en circulant plus vite. L'extension du caractère
se définit par le nombre d'espèces qu'il groupe
( donc par l'espace qu'il occupe dans le tableau ) ; la vitesse
de circulation de la monnaie par le nombre de mains entre lesquelles
il passe avant de revenir à son point de départ
( c'est pourquoi on choisit comme origine le paiement à
l'agriculture des produits de sa récolte, parce qu’
on a là des cycles annuels absolument certains ). On voit
donc qu'à l'extension taxinomique du caractère dans
l'espace simultané du tableau correspond la vitesse du
mouvement monétaire pendant un temps défini. |PAGE 199 ni distribuée ni rétribuée
par le système du troc doit être, à un moment
quelconque de son parcours, représentée par de la
monnaie; la quantité de métal à laquelle
peut se substituer le papier écrit; enfin le rythme auquel
doivent s'effectuer les paiements: il n'est pas indifférent,
comme le fait remarquer Cantillon 1, que les ouvriers soient payés
à la semaine ou à la journée, que les rentes
soient versées au terme de l'année, ou plutôt,
comme c'est la coutume, à la fin de chaque trimestre. Les
valeurs de ces quatre variables étant définies pour
un pays donné, on peut définir la quantité
optima d’ espèces métalliques. Pour faire
un calcul de ce genre, Cantillon part de la production de la terre,
dont toutes les richesses sont issues directement ou indirectement.
Cette production se divise en trois rentes entre les mains du
fermier: la rente payée au propriétaire ; celle
qui est utilisée à l'entretien du fermier, à
celui des hommes et des chevaux ; enfin «une troisième
qui doit lui demeurer pour faire profiter son entreprise 2».
Or, seule la première rente et une moitié environ
de la troisième doivent être versées en espèces
; les autres peuvent être payées sous la forme d'échanges
directs. En tenant compte du fait qu'une moitié de la population
réside dans les villes et a des dépenses d'entretien
plus élevées que les paysans, on voit que la masse
monétaire en circulation devrait être presque égale
aux 2/3 de la production. Si du moins tous les paiements se faisaient
une fois par an ; mais en fait la rente foncière est acquittée
chaque trimestre ; il suffit donc d'une quantité d'espèces
équivalent à 1/6 de la production. De plus beaucoup
de paiements se font à la journée ou à la
semaine ; la quantité de monnaie requise est donc de l'ordre
de la neuvième partie de la production, c'est-à-dire
du 1/3 de la rente des propriétaires 3.
|PAGE 200 des prix avec ceux qui sont pratiqués
dans les pays étrangers. En effet dans une contrée
où les prix sont relativement peu élevés
( à raison d'une faible quantité de monnaie ), l'argent
étranger est attiré par de larges possibilités
d'achat: la quantité de métal s’ accroît.
L'État comme on dit, devient «riche et puissant»
; il peut entretenir une flotte et une armée, achever des
conquêtes, s'enrichir encore. La quantité d'espèces
en circulation fait monter les prix, tout en donnant aux particuliers
la faculté d’ acheter à l'étranger,
là où les prix sont inférieurs ; peu à
peu le métal disparaît, et l’ État de
nouveau s'appauvrit. Tel est le cycle que décrit Cantillon
et qu'il formule en un principe général: «La
trop grande abondance d'argent, qui fait, tandis qu'elle dure
la puissance des États, les rejette insensiblement et naturellement
dans l'indigence 1.»
qu'elle fait naître: de là toutes
les mesures pour favoriser le commerce extérieur et maintenir
une balance positive.
|PAGE 202 la richesse sans que ce pouvoir ne se trouve,
de l'intérieur, modifié par le temps soit
qu'un cycle spontané augmente, après l'avoir diminuée,
sa capacité de représenter les richesses, soit qu'un
politique maintienne, à coups d'efforts concertés,
la constance de sa représentativité. Dans l’
ordre de l'histoire naturelle, les caractères ( les faisceaux
d'identités choisis pour représenter et distinguer
plusieurs espèces ou plusieurs genres ) se logeaient à
l'intérieur de l'espace continu de la nature qu'ils découpaient
en un tableau taxinomique ; le temps n'intervenait que de l'extérieur,
pour bouleverser la continuité des plus petites différences,
et les disperser selon les lieux déchiquetés de
la géographie. Ici, au contraire, le temps appartient à
la loi intérieure des représentations, il fait corps
avec elle ; il suit et altère sans interruption le pouvoir
que détiennent les richesses de se représenter elles-mêmes
et de s'analyser dans un système monétaire. Là
où l'histoire naturelle découvrait des plages d’
identités séparées par des différences,
l'analyse des richesses découvre des «différentielles»,
des tendances à l'accroissement et à la diminution.
|PAGE 203 elle établir entre les richesses un système
de signes et de désignation? La théorie de la valeur
répond à une question qui croise celle-ci, interrogeant
comme en profondeur et à la verticale la plage horizontale
où les échanges s’ accomplissent indéfiniment:
pourquoi y a-t-il des choses que les hommes cherchent à
échanger, pourquoi les unes valent-elles plus que les autres,
pourquoi certaines, qui sont inutiles, ont-elles une valeur élevée,
alors que d'autres, indispensables, sont de valeur nulle? Il ne
s'agit donc plus de savoir selon quel mécanisme les richesses
peuvent se représenter entre elles ( et par cette richesse
universellement représentative qu'est le métal précieux
), mais pourquoi les objets du désir et du besoin ont à
être représentés, comment on pose la valeur
d'une chose et pourquoi on peut affirmer qu'elle vaut tant ou
tant. |PAGE 204 autres ; le verbe, rendant possibles tous les
mots du langage à partir de leur lien propositionnel, correspond
à l'échange qui fonde, comme un acte plus primitif
que les autres, la valeur des choses échangées et
le prix contre lequel on les cède ; dans l'autre forme
d'analyse, le langage est enraciné hors de lui-même
et comme dans la nature ou les analogies des choses ; la racine,
le premier cri qui donnait naissance aux mots avant même
que le langage soit né correspond à la formation
immédiate de la valeur avant l'échange et les mesures
réciproques du besoin. |PAGE 205 bien que m'offre la nature ; il n'y aura richesse que si les fruits sur mon arbre sont assez nombreux pour excéder mon appétit. Encore faut-il qu'un autre ait faim et me les demande. «L'air que nous respirons, dit Quesnay, l'eau que nous puisons à la rivière et tous les autres biens ou richesses surabondantes et communes à tous les hommes, ne sont pas commerçables: ce sont des biens, non des richesses 1.» Avant l'échange, il n'y a que cette réalité, rare ou abondante, que fournit la nature; seules, la demande de l'un et la renonciation de l'autre sont capables de faire apparaître des valeurs. Or, les échanges ont précisément pour fin de répartir les excédents de manière qu'ils soient distribués à ceux à qui ils font défaut. Ils ne sont donc «richesses» qu'à titre provisoire, pendant le temps où, présents chez les uns et absents chez les autres, ils commencent et accomplissent le trajet qui les amenant chez les consommateurs les restituera à leur nature primitive de biens. «Le but de l'échange, dit Mercier de La Rivière, est la jouissance, la consommation, de sorte que le commerce peut être défini sommairement: l'échange des choses usuelles pour parvenir à leur distribution entre les mains de leurs consommateurs 2.» Or cette constitution de la valeur par le commerce 3 ne peut pas se faire sans une soustraction de biens: en effet, le commerce transporte les choses, entraîne des frais de voiturage, de conservation, de transformation, de mise en vente 4: bref, il en coûte une certaine consommation de biens pour que les biens eux-mêmes soient transformés en richesses. Le seul commerce qui ne coûterait rien serait le troc pur et simple ; les biens n'y sont richesses et valeurs que le temps d'un éclair, pendant l’ instant de l'échange: «Si l'échange pouvait être fait immédiatement et sans frais, il ne pourrait être que plus avantageux aux deux échangeurs: aussi se trompe-t-on bien lourdement quand on prend pour le commerce même les opérations intermédiaires qui servent à faire le commerce 5.» Les Physiocrates ne se donnent que la réalité matérielle des biens: et la formation de la valeur dans l'échange devient alors coûteuse, et s'inscrit en déduction des biens existants. Former de la valeur, ce n'est donc pas satisfaire des besoins plus nombreux ; c'est sacrifier 1. Quesnay, article «Hommes» ( in
Daire, Les Physiocrates, p. 42 ). |PAGE 206 des biens pour en échanger d'autres. Les
valeurs forment le négatif des biens.
|PAGE 207 niveau de ce qui est juste indispensable pour
leur subsistance 1; quant aux bénéfices des entrepreneurs,
il est vrai que les prix de monopole les font croître, dans
la mesure où augmente la valeur des objets mis sur le marché,
mais cette augmentation n'est rien d'autre que la baisse proportionnelle
de la valeur d'échange des autres marchandises: «Tous
ces entrepreneurs ne font des fortunes que parce que d'autres
font des dépenses 2.» Apparemment, l'industrie augmente
les valeurs ; en fait, elle prélève sur l'échange
lui-même le prix d'une ou de plusieurs subsistances. La
valeur ne se forme ni ne s'accroît par la production, mais
par la consommation. Que ce soit celle de l'ouvrier qui assure
sa subsistance, de l'entrepreneur qui retire des bénéfices,
de l'oisif qui achète: «L'accroissement de la valeur
vénale qui est dû à la classe stérile
est l'effet de la dépense de l'ouvrier, et non pas celui
de son travail. Car l'homme oisif qui dépense sans travailler
produit à cet égard le même effet 3.»
La valeur n'apparaît que là où des biens ont
disparu ; et le travail fonctionne comme une dépense: il
forme un prix de la subsistance qu'il a lui-même consommée.
|PAGE 208 magasins 1». L'agriculture, c'est le seul
domaine où l'accroissement de valeur dû à
la production n'est pas équivalent à l'entretien
du producteur. C'est qu'à vrai dire, il y a un producteur
invisible qui n'a besoin d'aucune rétribution ; c'est à
lui que l'agriculteur se trouve associé sans le savoir
; et au moment où le laboureur consomme autant qu'il travaille,
ce même travail, par la vertu de son Co-Auteur, produit
tous les biens sur lesquels sera prélevée la formation
des valeurs: «L'Agriculture est une manufacture d'institution
divine où le fabricant a pour associé l'Auteur de
la nature, le Producteur même de tous les biens et de toutes
les richesses 2.» 1. Mirabeau, Philosophie rurale, p. 37. |PAGE 209 la nature produit spontanément des valeurs ; mais elle est la source inlassable des biens que l'échange transforme en valeurs, non sans dépenses ni consommation. Quesnay et ses disciples analysent les richesses à partir de ce qui se donne dans l'échange c’ est-à-dire de ce superflu qui existe sans valeur aucune, mais qui devient valeur en entrant dans un circuit de substitutions, où il devra rétribuer chacun de ses déplacements, chacune de ses transformations par des salaires, de la nourriture, de la subsistance, bref par une partie de cet excédent auquel il appartient lui-même. Les Physiocrates commencent leur analyse par la chose elle-même qui se trouve désignée dans la valeur, mais qui préexiste au système des richesses. Il en est de même des grammairiens lorsqu'ils analysent les mots à partir de la racine, du rapport immédiat qui unit un son et une chose, et des abstractions successives par quoi cette racine devient un nom dans une langue.
1. Cantillon, Essai sur le commerce en général, p. 68, 69 et 73. |PAGE 210 Supposons la plus rudimentaire des situations
d'échange: un homme qui n'a que du maïs ou du blé,
et en face de lui, un autre qui n'a que du vin ou du bois. Il
n’ y a encore aucun prix fixé, ni aucune équivalence,
ni aucune commune mesure. Pourtant si ces hommes ont ramassé
ce bois, s'ils ont semé et récolté le maïs
ou le blé, c'est qu'ils portaient sur ces choses un certain
jugement ; sans avoir à le comparer à quoi que ce
soit, ils jugeaient que ce blé ou ce bois pouvait satisfaire
un de leurs besoins, qu'il leur serait utile: «Dire
qu'une chose vaut, c'est dire qu'elle est ou que nous l'estimons
bonne à quelque usage. La valeur des choses est donc fondée
sur leur utilité, ou ce qui revient encore au même,
sur l'usage que nous pouvons en faire 1.» Ce jugement fonde
ce que Turgot appelle «valeur estimative» des choses
2. Valeur qui est absolue puisqu'elle concerne chaque denrée
individuellement et sans comparaison avec aucune autre; elle est
pourtant relative et changeante puisqu’ elle se modifie
avec l'appétit, les désirs ou le besoin des hommes.
1. Condillac, Le Commerce et le gouvernement
( Oeuvres, t. IV, p. 10 ). |PAGE 211 de blé contre le trop de vin, mais à
la suite d'une altercation, on donne tant de muids de vin contre
tant de setiers de blé. Dira t'on que celui qui donne le
plus perd dans l'échange sur la valeur de ce qu'il possédait?
Non point, car ce superflu est pour lui sans utilité, ou
en tout cas, puisqu'il a accepté d'en faire l'échange,
c'est bien parce qu’ il accorde plus de valeur à
ce qu'il reçoit qu'à ce qu'il abandonne. Enfin,
troisième hypothèse, rien n'est absolument superflu
pour personne, car chacun des deux partenaires sait qu'il peut
utiliser, à plus ou moins longue échéance,
la totalité de ce qu'il possède: l'état de
besoin est général et chaque parcelle de propriété
devient richesse. Dès lors, les deux partenaires peuvent
très bien ne rien échanger; mais chacun peut également
estimer qu'une part de la marchandise de l'autre lui serait plus
utile qu’ une part de la sienne propre. L'un et l'autre
établissent et chacun pour soi, donc selon un calcul
différent une inégalité minima: tant
de mesures de maïs que je n'ai pas, dit l'un, vaudront pour
moi un peu plus que tant de mesures de mon bois ; telle quantité
de bois, dit l'autre, me sera plus précieuse que tant de
maïs. Ces deux inégalités estimatives définissent
pour chacun la valeur relative qu'il accorde à ce qu'il
possède et à ce qu'il ne détient pas. Pour
ajuster ces deux inégalités, il n'y a pas d'autre
moyen que d'établir entre elles l'égalité
de deux rapports: l'échange se fera lorsque le rapport
du maïs au bois pour l'un devient égal au rapport
pour l'autre du bois au maïs. Alors que la valeur estimative
se définit par le seul jeu d'un besoin et d'un objet
donc par un intérêt unique chez un individu isolé
, dans la valeur appréciative, telle qu'elle apparaît
maintenant, «il y a deux hommes qui comparent et il y a
quatre intérêts comparés ; mais les deux intérêts
particuliers de chacun des deux contractants ont d'abord été
comparés entre eux à part et ce sont les résultats
qui sont ensuite comparés ensemble, pour former une valeur
estimative moyenne» ; cette égalité du rapport
permet de dire par exemple que quatre mesures de maïs et
cinq brasses de bois ont une valeur échangeable égale
1. Mais cette égalité ne veut pas dire qu'on échange
utilité contre utilité par portions identiques ;
on échange des inégalités, c'est-à-dire
que des deux côtés et bien que chaque élément
du marché ait eu une utilité intrinsèque
on acquiert plus de valeur qu'on n'en possédait.
Au lieu de deux utilités immédiates, on en a deux
autres qui sont censées satisfaire des besoins plus grands.
1. Turgot, Valeur et monnaie ( Oeuvres, t. III, p. 91-93 ). |PAGE 212 immédiates c'est-à-dire s'il
n'existait dans les choses «un attribut qui leur est accidentel
et qui dépend uniquement des besoins de l'homme, comme
l'effet dépend de sa cause 1». Mais l'échange
à son tour crée de la valeur. Et ceci de deux manières.
Il rend d'abord utiles des choses qui sans lui seraient d'utilité
faible ou peut-être nulle: un diamant, que peut-il valoir
pour les hommes qui ont faim ou besoin de se vêtir? Mais
il suffit qu'il existe au monde une femme qui désire plaire,
et un commerce susceptible de l'apporter entre ses mains, pour
que la pierre devienne «richesse indirecte pour son propriétaire
qui n'en a pas besoin... la valeur de cet objet est pour lui une
valeur d'échange 2» ; et il pourra se nourrir en
vendant ce qui ne sert qu'à briller: de là l'importance
du luxe 3, de là le fait qu'il n'y a pas, du point de vue
des richesses, de différence entre besoin, commodité
et agrément 4. D'autre part, l'échange fait naître
un nouveau type de valeur, qui est «appréciative»:
il organise entre les utilités un rapport réciproque
qui double le rapport au simple besoin. Et surtout qui le modifie:
c'est que, dans l'ordre de l'appréciation, donc de la comparaison
de chaque valeur avec toutes, la moindre création nouvelle
d'utilité diminue la valeur relative de celles qui existent
déjà. Le total des richesses n'augmente pas, malgré
l'apparition de nouveaux objets qui peuvent satisfaire les besoins
; toute production fait naître seulement «un nouvel
ordre de valeurs relativement à la masse des richesses
; les premiers objets du besoin auront diminué de valeur
pour faire place dans la masse à la nouvelle valeur des
objets de commodité ou d'agrément 5». L'échange,
c'est donc ce qui augmente les valeurs ( en faisant apparaître
de nouvelles utilités qui, au moins indirectement, satisfont
des besoins ) ; mais c'est également ce qui diminue les
valeurs ( les unes par rapport aux autres dans l'appréciation
qu'on porte à chacune ). Par lui, le non-utile devient
utile, et dans la même proportion, le plus utile devient
moins utile. Tel est le rôle constitutif de l'échange
dans le jeu de valeur: il donne un prix à toute chose,
et abaisse le prix de chacune.
|PAGE 213 la représentation des richesses en circulation:
la circulation doit être aussi simple et complète
que possible. Mais ces segments théoriques sont disposés
par les Physiocrates et chez les «utilitaristes» dans
un ordre qui est inverse; et par suite de ce jeu des dispositions,
ce qui pour les uns a un rôle positif devient négatif
pour les autres. Condillac, Galiani, Graslin partent de l'échange
des utilités comme fondement subjectif et positif de toutes
les valeurs ; tout ce qui satisfait le besoin a donc une valeur,
et toute transformation ou tout transport qui permet de satisfaire
de plus nombreux besoins constitue une augmentation de valeur:
c'est cette augmentation qui permet de rétribuer les ouvriers,
en leur donnant, prélevé sur cet accroissement,
l'équivalent de leur subsistance. Mais tous ces éléments
positifs qui constituent la valeur reposent sur un certain état
de besoin chez les hommes, donc sur le caractère fini de
la fécondité de la nature. Pour les Physiocrates,
la même série doit être parcourue à
l'envers: toute transformation et tout travail sur les produits
de la terre sont rétribués par la subsistance de
l'ouvrier ; ils s'inscrivent donc en diminution du total des biens
; la valeur ne naît que là où il y a consommation.
Il faut donc, pour que la valeur apparaisse, que la nature soit
douée d'une fécondité indéfinie. Tout
ce qui est perçu positivement et comme en relief dans une
des deux lectures, est perçu en creux, négativement,
dans l'autre. Les «utilitaristes» fondent sur l'articulation
des échanges l'attribution aux choses d'une certaine valeur
; les Physiocrates expliquent par l'existence des richesses le
découpage progressif des valeurs. Mais chez les uns et
les autres, la théorie de la valeur, comme celle de la
structure dans l'histoire naturelle, lie le moment qui attribue
et celui qui articule. |PAGE 214 un groupe social peut toujours expliquer que tel ou tel ait choisi un système de pensée plutôt que l'autre, la condition pour que ce système ait été pensé ne réside jamais dans l'existence de ce groupe. Il faut distinguer avec soin deux formes et deux niveaux d'études. L'une serait une enquête d'opinions pour savoir qui au XVIIIe siècle a été Physiocrate, et qui a été Antiphysiocrate ; quels étaient les intérêts en jeu ; quels furent les points et les arguments de la polémique ; comment s'est déroulée la lutte pour le pouvoir. L'autre consiste, sans tenir compte des personnages ni de leur histoire, à définir les conditions à partir desquelles il a été possible de penser dans des formes cohérentes et simultanées, le savoir «physiocratique» et le savoir «utilitariste». La première analyse relèverait d'une doxologie. L'archéologie ne peut reconnaître et pratiquer que la seconde.
1. cf. schéma, p. 225. |PAGE 215 à tous les éléments non
verbaux de la proposition ( c'est-à-dire aux noms et à
chacun des mots qui, visiblement ou en secret, détiennent
une fonction nominale ). Dans le système des échanges,
dans le jeu qui permet à chaque part de richesse de signifier
les autres ou d'être signifiée par elles, la valeur
est à la fois verbe et nom, pouvoir de lier et principe
d'analyse, attribution et découpe. La valeur, dans l'analyse
des richesses, occupe donc exactement la même position que
la structure dans l'histoire naturelle ; comme celle-ci, elle
joint en une seule et même opération la fonction
qui permet d'attribuer un signe à un autre signe, une représentation
à une autre et celle qui permet d'articuler les éléments
qui composent l'ensemble des représentations ou les signes
qui les décomposent. |PAGE 216 par une autre et la possibilité de faire
glisser un signe par rapport à ce qu'il désigne.
|PAGE 217 avec les peuples, et qui expliquent sans doute,
outre la diversité des langues, la relative instabilité
de chacune. En un moment donné de cette dérivation,
et à l'intérieur d'une langue singulière,
les hommes ont à leur disposition un ensemble de mots,
de noms qui s'articulent les uns sur les autres et découpent
leurs représentations ; mais cette analyse est si imparfaite,
elle laisse subsister tant d'imprécisions et tant de chevauchements
qu'avec les mêmes représentations les hommes utilisent
des mots divers et formulent des propositions différentes:
leur réflexion n'est pas à l'abri de l'erreur. Entre
la désignation et la dérivation, les glissements
de l'imagination se multiplient ; entre l'articulation et l'attribution,
prolifère l'erreur de la réflexion. C'est pourquoi
à l'horizon peut-être indéfiniment reculé
du langage, on projette l'idée d'une langue universelle
où la valeur représentative des mots serait assez
nettement fixée, assez bien fondée, assez évidemment
reconnue pour que la réflexion puisse décider en
toute clarté de la vérité de n'importe quelle
proposition par le moyen de cette langue «les paysans
pourraient mieux juger de la vérité des choses que
ne font maintenant les philosophes 1» ; un langage parfaitement
distinct permettrait un discours entièrement clair: cette
langue serait en elle-même une Ars combinatoria. C'est pourquoi
également l'exercice de toute langue réelle doit
être doublé d'une Encyclopédie qui définit
le parcours des mots, prescrit les voies les plus naturelles,
dessine les glissements légitimes du savoir, codifie les
relations de voisinage et de ressemblance. Le Dictionnaire est
fait pour contrôler le jeu des dérivations à
partir de la désignation première des mots, tout
comme la Langue universelle est faite pour contrôler, à
partir d'une articulation bien établie, les erreurs de
la réflexion quand elle formule un jugement. L'Ars combinatoria
et l'Encyclopédie se répondent de part et d'autre
de l'imperfection des langes réelles. 1. Descartes, Lettre à Mersenne, 20 novembre 1629 ( A. T., I, p. 76 ). |PAGE 218 caractère assurent, dans l'histoire naturelle,
la fermeture théorique de ce qui reste ouvert dans le langage
et fait naître sur ses frontières les projets d'arts
essentiellement inachevés. De même la valeur qui
d'estimative devient automatiquement appréciative, la monnaie
qui par sa quantité croissante ou décroissante provoque
mais limite toujours l'oscillation des prix, garantissent dans
l'ordre des richesses l'ajustement de l'attribution et de l'articulation,
celui de la désignation et de la dérivation. La
valeur et les prix assurent la fermeture pratique des segments
qui demeurent ouverts dans le langage. La structure permet à
l'histoire naturelle de se trouver tout de suite dans l'élément
d'une combinatoire, et le caractère lui permet d'établir
à propos des êtres et de leurs ressemblances une
poétique exacte et définitive. La valeur combine
les richesses les unes avec les autres, la monnaie permet leur
échange réel. Là où l'ordre désordonné
du langage implique le rapport continu à un art et à
ses tâches infinies, l'ordre de la nature et celui des richesses
se manifestent dans l'existence pure et simple de la structure
et du caractère, de la valeur et de la monnaie. |PAGE 219 prix pour la théorie des richesses ) se
rapportent l'un à l'autre et autorisent ainsi un langage,
un système de la nature et le mouvement ininterrompu des
richesses? C'est là qu'il faut bien supposer que les représentations
se ressemblent entre elles et se rappellent les unes les autres
dans l'imagination ; que les êtres naturels sont dans un
rapport de voisinage et de ressemblance, que les besoins des hommes
se correspondent et trouvent à se satisfaire. L'enchaînement
des représentations, la nappe sans rupture des êtres,
la prolifération de la nature sont toujours requis pour
qu'il y ait du langage, pour qui'il y ait une histoire naturelle,
et pour qu'il puisse y avoir richesses et pratique des richesses.
Le continuum de la représentation et de l'être, une
ontologie définie négativement comme absence de
néant, une représentabilité générale
de l’être, et l'être manifesté par la
présence de la représentation, tout ceci fait
partie de la configuration d'ensemble de l'épistémè
classique. On pourra reconnaître, dans ce principe du continu,
le moment métaphysiquement fort de la pensée des
XVIIe et XVIIIe siècles ( ce qui permet à la forme
de la proposition d'avoir un sens effectif, à la structure
de s'ordonner en caractère, à la valeur des choses
de se calculer en prix ) ; tandis que les rapports entre articulation
et attribution, désignation et dérivation ( ce qui
fonde le jugement d'une part et le sens de l'autre, la structure
et le caractère, la valeur et les prix ) définissent
pour cette pensée le moment scientifiquement fort ( ce
qui rend possibles la grammaire, l'histoire naturelle, la science
des richesses ). La mise en ordre de l'empiricité se trouve
ainsi liée à l'ontologie qui caractérise
la pensée classique, celle-ci se trouve en effet d'entrée
de jeu à l'intérieur d'une ontologie rendue transparente
par le fait que l'être est donné sans rupture à
la représentation ; et à l'intérieur d'une
représentation illuminée par le fait qu'elle délivre
le continu de l'être. |PAGE 220 des individus peuvent valoir à titre de
caractères généraux pour des genres, des
familles, des embranchements ; enfin pour unifier les dispositions
formelles d'un langage ( sa capacité à constituer
des propositions ) et le sens qui appartient à ses mots,
la «philologie» étudiera non plus les fonctions
représentatives du discours, mais un ensemble de constantes
morphologiques soumises à une histoire. Philologie, biologie
et économie politique se constituent non pas à la
place de la Grammaire générale, de l’ Histoire
naturelle et de l'Analyse des richesses, mais là où
ces savoirs n'existaient pas, dans l'espace qu'ils laissaient
blanc, dans la profondeur du sillon qui séparait leurs
grands segments théoriques et que remplissait la rumeur
du continu ontologique. L'objet du savoir au XIXe siècle
se forme là même où vient de se taire la plénitude
classique de l'être. |PAGE 221 la forme de la vérité et la forme de l'être: au ciel de notre réflexion, règne un discours un discours peut-être inaccessible qui serait d'un seul tenant une ontologie et une sémantique. Le structuralisme n'est pas une méthode nouvelle ; il est la conscience éveillée et inquiète du savoir moderne. VIII LE DÉSIR ET LA REPRÉSENTATION
|PAGE 222 à l'intérieur de soi par la représentation
quand elle se représente elle-même: l'être
et le même y ont leur lieu. Le langage n'est que la représentation
des mots ; la nature n'est que la représentation des êtres;
le besoin n'est que la représentation du besoin. La fin
de la pensée classique et de cette épistémè
qui a rendu possibles grammaire générale, histoire
naturelle et science des richesses coïncidera avec
le retrait de la représentation, ou plutôt avec l'affranchissement,
à l'égard de la représentation, du langage,
du vivant et du besoin. L'esprit obscur mais entêté
d'un peuple qui parle, la violence et l'effort incessant de la
vie, la force sourde des besoins échapperont au mode d'être
de la représentation. Et celle-ci sera doublée,
limitée, bordée, mystifiée peut-être,
régie en tout cas de l'extérieur par l'énorme
poussée d'une liberté, ou d'un désir, ou
d'une volonté qui se donneront comme l'envers métaphysique
de la conscience. Quelque chose comme un vouloir ou une force
va surgir dans l'expérience moderne, la constituant
peut-être, signalant en tout cas que l’ âge
classique vient de se terminer et avec lui le règne du
discours représentatif, la dynastie d'une représentation
se signifiant elle-même et énonçant dans la
suite de ses mots l'ordre dormant des choses. |PAGE 223 savoir dans le mode de la pure représentation
; mais puisque cette représentation n'avait pour loi que
la similitude, elle ne pouvait manquer d'apparaître sous
la forme dérisoire du délire. Or, dans la seconde
partie du roman, Don Quichotte recevait de ce monde représenté
sa vérité et sa loi ; il n'avait plus qu'à
attendre de ce livre où il était né, qu’
il n'avait pas lu mais dont il devait suivre le cours, un destin
qui lui était désormais imposé par les autres.
Il lui suffisait de se laisser vivre en un château où
lui-même, qui avait pénétré par sa
folie dans le monde de la pure représentation, devenait
finalement pur et simple personnage dans l'artifice d'une représentation.
Les personnages de Sade lui répondent à l'autre
bout de l'âge classique, c'est-à-dire au moment du
déclin. Ce n'est plus le triomphe ironique de la représentation
sur la ressemblance; c'est l'obscure violence répétée
du désir qui vient battre les limites de la représentation.
Justine correspondrait à la seconde partie de Don Quichotte
; elle est objet indéfini du désir dont elle est
la pure origine, comme Don Quichotte est malgré lui l'objet
de la représentation qu'il est lui-même en son être
profond. En Justine, le désir et la représentation
ne communiquent que par la présence d'un Autre qui se représente
l'héroïne comme objet de désir, cependant qu'elle-même
ne connaît du désir que la forme légère,
lointaine, extérieure et glacée de la représentation.
Tel est son malheur: son innocence demeure toujours en tiers entre
le désir et la représentation. Juliette, elle, n'est
rien de plus que le sujet de tous les désirs possibles
; mais ces désirs sont repris sans résidu dans la
représentation qui les fonde raisonnablement en discours
et les transforme volontairement en scènes. De sorte que
le grand récit de la vie de Juliette déploie, tout
au long des désirs, des violences, des sauvageries et de
la mort, le tableau scintillant de la représentation. Mais
ce tableau est si mince, si transparent à toutes les figures
du désir qui inlassablement s'accumulent en lui et se multiplient
par la seule force de leur combinatoire qu'il est aussi déraisonnable
que celui de Don Quichotte, quand de similitude en similitude
il croyait avancer à travers les chemins mixtes du monde
et des livres, mais s'enfonçait dans le labyrinthe de ses
propres représentations. Juliette exténue cette
épaisseur du représenté pour qu'y affleure
sans le moindre défaut, la moindre réticence, le
moindre voile, toutes les possibilités du désir.
|PAGE 224 cérémonie au plus juste ( il appelle les choses par leur nom strict, défaisant ainsi tout l'espace rhétorique ) et il l'allonge à l'infini ( en nommant tout, et sans oublier la moindre des possibilités, car elles sont toutes parcourues selon la Caractéristique universelle du Désir ). Sade parvient au bout du discours et de la pensée classiques. Il règne exactement à leur limite. A partir de lui, la violence, la vie et la mort, le désir, la sexualité vont étendre, au-dessous de la représentation, une immense nappe d’ ombre que nous essayons maintenant de reprendre comme nous pouvons, en notre discours, en notre liberté, en notre pensée. Mais notre pensée est si courte, notre liberté si soumise, notre discours si ressassant qu'il faut bien nous rendre compte qu'au fond, cette ombre d'en dessous, c'est la mer à boire. Les prospérités de Juliette sont toujours plus solitaires. Et elles n'ont pas de terme. |PAGE 225 XVIIe XVIIIe siècle ars combinatoria G.G. Noms Continuité des êtres G.G. Noms primitifs Encyclopédies G.G. Tropes Représentabilité des êtres G.G. Verbe Articulation Désignation Dérivation Attribution Nomenclature Taxinomie XIXe siècle Champ philosophique Formalisation
ontologie formelle apophantique |
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