|PAGE 229
CHAPITRE VII
|PAGE 230 elle-même à la racine de son histoire
pourrait fonder, sans aucun doute, ce qu’a été
en elle-même la vérité solitaire de cet événement. |PAGE 231 des êtres naturels et l’échange
des richesses. A partir du XIXe siècle, l’Histoire
va déployer dans une série temporelle les analogies
qui rapprochent les unes des autres les organisations distinctes.
C’est cette Histoire qui, progressivement, imposera ses
lois à l’analyse de la production, à celle
des êtres organisés, à celle enfin des groupes
linguistiques. l’Histoire donne lieu aux organisations analogiques,
tout comme l’Ordre ouvrait le chemin des identités
et des différences successives. |PAGE 232 question inlassablement pressera la philosophie
de Hegel à Nietzsche et au-delà. N’y voyons
pas la fin d’une réflexion philosophique autonome,
trop matinale et trop fière pour se pencher, exclusivement,
sur ce qui fut dit avant elle et par d’autres; n’en
prenons pas prétexte pour dénoncer une pensée
impuissante à se tenir toute seule debout, et toujours
contrainte à s’enrouler sur une pensée déjà
accomplie. Qu’il suffise de reconnaître là
une philosophie, déprise d’une certaine métaphysique
parce que dégagée de l’espace de l’ordre,
mais vouée au Temps, à son flux, à ses retours
parce que prise dans le mode d’être de l’Histoire. |PAGE 233 Son ampleur, les couches profondes qu’il a atteintes, toutes les positivités qu’il a pu bouleverser et recomposer, la puissance souveraine qui lui a permis de traverser, et en quelques années seulement l’espace entier de notre culture, tout ceci ne pourrait être estimé et mesuré qu’au terme d’une enquête quasi infinie qui ne concernerait ni plus ni moins que l’être même de notre modernité. La constitution de tant de sciences positives, l’apparition de la littérature, le repli de la philosophie sur son propre devenir, l’émergence de l’histoire à la fois comme savoir et comme mode d’être de l’empiricité, ne sont qu’autant de signes d’une rupture profonde. Signes dispersés dans l’espace du savoir puisqu’ils se laissent apercevoir dans la formation ici d’une philologie, là d’une économie politique, là encore d’une biologie. Dispersion aussi dans la chronologie: certes, l’ensemble du phénomène se situe entre des dates aisément assignables (les points extrêmes sont les années 1775 et 1825); mais on peut reconnaître, en chacun des domaines étudiés, deux phases successives qui s’articulent l’une sur l’autre à peu près autour des années 1795-1800. Dans la première de ces phases, le mode d’être fondamental des positivités ne change pas; les richesses des hommes, les espèces de la nature, les mots dont les langues sont peuplées demeurent encore ce qu’ils étaient à l’âge classique: des représentations redoublées, des représentations dont le rôle est de désigner des représentations, de les analyser, de les composer et de les décomposer pour faire surgir en elles, avec le système de leurs identités et de leurs différences, le principe général d’un ordre. C’est dans la seconde phase seulement que les mots, les classes et les richesses acquerront un mode d’être qui n’est plus compatible avec celui de la représentation. En revanche ce qui se modifie très tôt, dès les analyses d’Adam Smith, d’A.-L. de Jussieu ou de Vicq d’Azyr, à l’époque de Jones ou d’Anquetil-Duperron, c’est la configuration des positivités: la manière dont à l’intérieur de chacune, les éléments représentatifs fonctionnent les uns par rapport aux autres, dont ils assurent leur double rôle de désignation et d’articulation, dont ils parviennent, par le jeu des comparaisons, à établir un ordre. C’est cette première phase qui sera étudiée dans le présent chapitre.
|PAGE 234 introduisant dans un domaine de réflexion
qui ne le connaissait pas encore le concept de travail: du coup
toutes les vieilles analyses de la monnaie, du commerce et de
l’échange, auraient été renvoyées
à un âge préhistorique du savoir, à
la seule exception peut-être de la Physiocratie à
qui on fait mérite d’avoir tenté au moins
l’analyse de la production agricole. Il est vrai qu’Adam
Smith réfère d’entrée de jeu la notion
de richesse à celle de travail: «Le travail annuel
d’une nation est le fonds primitif qui fournit à
la consommation annuelle toutes les choses nécessaires
et commodes à la vie; et ces choses sont toujours ou le
produit immédiat de ce travail ou achetées des autres
nations avec ce produit 1» ; il est aussi vrai que Smith
rapporte la «valeur en usage» des choses au besoin
des hommes, et la «valeur en échange» à
la quantité de travail appliquée à le produire:
«La valeur d’une denrée quelconque pour celui
qui la possède et qui n’entend pas en user ou la
consommer lui-même, mais qui a l’intention de l’échanger
pour autre chose est égale à la quantité
de travail que cette denrée le met en état d’acheter
ou de commander 2.» En fait la différence entre les
analyses de Smith et celles de Turgot ou de Cantillon est moins
grande qu’on ne croit; ou plutôt elle ne réside
pas là où on l’imagine. Depuis Cantillon,
et avant lui déjà on distinguait parfaitement la
valeur d’usage et la valeur d’échange; depuis
Cantillon également on se servait de la quantité
de travail pour mesurer cette dernière. Mais la quantité
de travail inscrite dans le prix des choses n’était
rien de plus qu’un instrument de mesure, à la fois
relatif et réductible. Le travail d’un homme en effet,
valait la quantité de nourriture qui était nécessaire
à lui et à sa famille, pour les entretenir pendant
le temps que durait l’ouvrage 3. Si bien qu’en dernière
instance, le besoin la nourriture, le vêtement, l’habitation
définissait la mesure absolue du prix de marché.
Tout au long de l’âge classique, c’est le besoin
qui mesure les équivalences, la valeur d’usage qui
sert de référence absolue aux valeurs d’échange;
c’est la nourriture qui jauge les prix, donnant à
la production agricole, au blé et à la terre, le
privilège que tous leur ont reconnu. 1. A. Smith, Recherches sur la richesse des nations
(trad. française, Paris, 1843), p. 1.
d’échange: «Le travail est
la mesure réelle de la valeur échangeable de toute
marchandise 1.» Mais il le déplace: il lui conserve
toujours la fonction d’analyse des richesses échangeables
; cette analyse cependant n’est plus un pur et simple moment
pour ramener l’échange au besoin (et le commerce
au geste primitif du troc); elle découvre une unité
de mesure irréductible, indépassable et absolue.
Du coup, les richesses n’établiront plus l’ordre
interne de leurs équivalences par une comparaison des objets
à échanger, ni par une estimation du pouvoir propre
à chacun de représenter un objet de besoin (et en
dernier recours le plus fondamental de tous, la nourriture); elles
se décomposeront selon les unités de travail qui
les ont réellement produites. Les richesses sont toujours
des éléments représentatifs qui fonctionnent:
mais ce qu’ils représentent finalement, ce n’est
plus l’objet du désir, c’est le travail. 1. Adam Smith, Recherches sur la richesse des
nations, p. 38. |PAGE 236 la perfection des manufactures (c’est-à-dire
selon la division du travail qu’on a instaurée),
un labeur plus ou moins long. Mais à dire vrai, ce n’est
pas le travail en lui-même qui a changé; c’est
le rapport du travail à la production dont il est susceptible.
Le travail, entendu comme journée, peine et fatigue, est
un numérateur fixe: seul le dénominateur (le nombre
d’objets produits) est capable de variations. Un ouvrier
qui aurait à faire à lui tout seul les dix-huit
opérations distinctes que nécessite la fabrication
d’une épingle n’en produirait sans doute pas
plus d’une vingtaine dans tout le cours d’une journée.
Mais dix ouvriers qui n’auraient à accomplir chacun
qu’une ou deux opérations pourraient faire entre
eux plus de quarante-huit milliers d’épingles dans
une journée; donc chaque ouvrier faisant une dixième
partie de ce produit peut être considéré comme
faisant dans sa journée quatre mille huit cents épingles
1. La puissance productrice du travail a été multipliée;
dans une même unité (la journée d’un
salarié), les objets fabriqués se sont accrus; leur
valeur d’échange va donc baisser, c’est-à-dire
que chacun d’entre eux ne pourra à son tour acheter
qu’une quantité de travail proportionnellement moindre.
Le travail n’a pas diminué par rapport aux choses;
ce sont les choses qui se sont comme rétrécies par
rapport à l’unité de travail.
|PAGE 237 de ses prédécesseurs, l’analyse
d’Adam Smith représente un décrochage essentiel:
elle distingue la raison de l’échange et la mesure
de l’échangeable, la nature de ce qui est échangé
et les unités qui en permettent la décomposition.
On échange parce qu’on a besoin, et les objets précisément
dont on a besoin, mais l’ordre des échanges, leur
hiérarchie et les différences qui s’y manifestent
sont établis par les unités de travail qui ont été
déposées dans les objets en question. Si pour l’expérience
des hommes au niveau de ce qui va incessamment s’appeler
la psychologie ce qu’ils échangent, c’est
ce qui leur est «indispensable, commode ou agréable»,
pour l’économiste ce qui circule sous la forme de
choses, c’est du travail. Non plus des objets de besoin
qui se représentent les uns les autres, mais du temps et
de la peine, transformés, cachés, oubliés. |PAGE 238 assigné à l’âge classique; on la logeait alors à l’intérieur de l’ «idéologie» de l’analyse de la représentation; désormais elle se réfère comme de biais à deux domaines qui échappent l’un comme l’autre aux formes et aux lois de la décomposition des idées: d’un côté, elle pointe déjà vers une anthropologie qui met en question l’essence de l’homme (sa finitude, son rapport au temps, l’imminence de la mort) et l’objet dans lequel il investit les journées de son temps et de sa peine sans pouvoir y reconnaître l’objet de son besoin immédiat; et de l’autre, elle indique encore à vide, la possibilité d’une économie politique qui n’aurait plus pour objet l’échange des richesses (et le jeu des représentations qui le fonde), mais leur production réelle: formes du travail et du capital. On comprend comment entre ces positivités nouvellement formées une anthropologie qui parle d’un homme rendu étranger à lui-même et une économie qui parle de mécanismes extérieurs à la conscience humaine l’idéologie ou l’Analyse des représentations se réduira à n’être plus, bientôt, qu’une psychologie, tandis que s’ouvre en face d’elle, et contre elle, et la dominant bientôt de toute sa hauteur la dimension d’une histoire possible. A partir de Smith le temps de l’économie ne sera plus celui, cyclique, des appauvrissements et des enrichissements; ce ne sera pas non plus l’accroissement linéaire des politiques habiles qui en augmentant toujours légèrement les espèces en circulation accélèrent la production plus vite qu’ils n’élèvent les prix; ce sera le temps intérieur d’une organisation qui croît selon sa propre nécessité et se développe selon des lois autochtones le temps du capital et du régime de production. III. L’ORGANISATION DES ETRES
constituer un ordre ; les principes généraux
de la taxinomia ceux mêmes qui avaient commandé
les systèmes de Tournefort et de Linné, la méthode
d’Adanson continuent à valoir de la même
façon pour A.-L. de Jussieu, pour Vicq d’Azyr, pour
Lamarck, pour Candolle. Et pourtant la technique qui permet d’établir
le caractère, le rapport entre structure visible et critères
de l’identité sont modifiés tout comme ont
été modifiés par Adam Smith les rapports
du besoin ou du prix. Tout au long du XVIIIe siècle, les
classificateurs avaient établi le caractère par
la comparaison des structures visibles, c’est-à-dire
par la mise en rapport d’éléments qui étaient
homogènes puisque chacun pouvait, selon le principe ordinateur
qui était choisi, servir à représenter tous
les autres: la seule différence résidait en ceci
que pour les systématiciens les éléments
représentatifs étaient fixés d’entrée
de jeu, pour les méthodistes, ils se dégageaient
peu à peu d’une confrontation progressive. Mais le
passage de la structure décrite au caractère classificateur
se faisait entièrement au niveau des fonctions représentatives
que le visible exerçait à l’égard de
lui-même. A partir de Jussieu, de Lamarck et de Vicq d’Azyr
le caractère, ou plutôt la transformation de la structure
en caractère, va se fonder sur un principe étranger
au domaine du visible un principe interne irréductible
au jeu réciproque des représentations. Ce principe
(auquel correspond, dans l’ordre de l’économie,
le travail ), c’est l’organisation. Comme fondement
des taxinomies, l’organisation apparaît de quatre
façons différentes. |PAGE 240 constants et tantôt variables (structure
monophylle ou polyphylle du calice, nombre de loges dans le fruit,
situation des fleurs et des feuilles, nature de la tige): avec
ces caractères semi-uniformes, il n’est pas possible
de définir des familles ou des ordres non pas qu’ils
ne soient point capables, si on les appliquait à toutes
les espèces, de former des entités générales,
mais parce qu’ils ne concernent pas ce qu’il y a d’essentiel
dans un groupe d’êtres vivants. Chaque grande famille
naturelle a des réquisits qui la définissent, et
les caractères qui permettent de la reconnaître sont
les plus proches de ces conditions fondamentales: ainsi la reproduction
étant la fonction majeure de la plante, l’embryon
en sera la partie la plus importante, et on pourra répartir
les végétaux en trois classes: acotylédones,
monocotylédones et dicotylédones. Sur le fond de
ces caractères essentiels et «primaires», les
autres pourront apparaître et introduire des distinctions
plus fines. On voit que le caractère n’est plus prélevé
directement sur la structure visible, et sans autre critère
que sa présence ou son absence; il se fonde sur l’existence
de fonctions essentielles à l’être vivant,
et sur des rapports d’importance qui ne relèvent
plus seulement de la description.
|PAGE 241 qu’un caractère est important; c’est
parce qu’il est fonctionnellement important qu’on
le rencontre souvent. Comme le fera remarquer Cuvier, résumant
l’oeuvre des derniers grands méthodistes du siècle,
à mesure qu’on s’élève vers les
classes les plus générales, «plus aussi les
propriétés qui restent communes sont constantes;
et comme les rapports les plus constants sont ceux qui appartiennent
aux parties les plus importantes, les caractères des divisions
supérieures se trouveront tirées des parties les
plus importantes... C’est ainsi que la méthode sera
naturelle puisqu’elle tient compte de l’importance
des organes 1». I. G. Cuvier, Tableau élémentaire
de l’histoire naturelle, Paris, an VI, p. 20-21. |PAGE 242 1.» Classer ne sera donc plus référer
le visible à lui-même, en chargeant l’un de
ses éléments de représenter les autres; ce
sera, dans un mouvement qui fait pivoter l’analyse, rapporter
le visible à l’invisible, comme à sa raison
profonde, puis remonter de cette secrète architecture vers
les signes manifestes qui en sont donnés à la surface
des corps. Comme le disait Pinel, dans son oeuvre de naturaliste,
«s’en tenir aux caractères extérieurs
qu’assignent les nomenclatures, n’est-ce point se
fermer la source la plus féconde en instructions, et refuser
pour ainsi dire d’ouvrir le grand livre de la nature qu’on
se propose cependant de connaître 2». Désormais,
le caractère reprend son vieux rôle de signe visible
pointant vers une profondeur enfouie; mais ce qu’il indique,
ce n’est pas un texte secret, une parole enveloppée
ou une ressemblance trop précieuse pour être exposée;
c’est l’ensemble cohérent d’une organisation,
qui reprend dans la trame unique de sa souveraineté le
visible comme l’invisible. 1. Lamarck, Système des animaux sans vertèbres
(Paris, 1801), p. 143-144. |PAGE 243 de Lamarck qu’on la doit: dans le Discours
préliminaire de la Flore française, il a opposé
comme radicalement distinctes les deux tâches de la botanique:
la «détermination» qui applique les règles
de l’analyse, et permet de retrouver le nom par le simple
jeu d’une méthode binaire (ou tel caractère
est présent dans l’individu qu’on examine,
et il faut chercher à le situer dans la partie droite du
tableau; ou il n’est pas présent et il faut chercher
dans la partie gauche; ceci jusqu’à la détermination
dernière); et la découverte des rapports réels
de ressemblance, qui suppose l’examen de l’organisation
entière des espèces 1. Le nom et les genres, la
désignation et la classification, le langage et la nature
cessent d’être entrecroisés de plein droit.
L’ordre des mots et l’ordre des êtres ne se
recoupent plus qu’en une ligne artificiellement définie.
Leur vieille appartenance qui avait fondé l’histoire
naturelle à l’âge classique, et qui avait conduit
d’un seul mouvement la structure jusqu’au caractère,
la représentation jusqu’au nom et l’individu
visible jusqu’au genre abstrait, commence à se défaire.
On se met à parler sur des choses qui ont lieu dans un
autre espace que les mots. En faisant, et très tôt,
une pareille distinction, Lamarck a clos l’âge de
l’histoire naturelle, il a entrouvert celui de la biologie
beaucoup mieux, d’une façon bien plus certaine et
radicale qu’en reprenant, quelque vingt ans plus tard, le
thème déjà connu de la série unique
des espèces et de leur transformation progressive. 1. Lamarck, La Flore française (Paris,
1778), Discours préliminaire, p. XC-CII. |PAGE 244 les caractères les uns aux autres; il
les lie à des fonctions; il les dispose selon une architecture
aussi bien interne qu’externe et non moins invisible que
visible; il les répartit dans un espace autre que celui
des noms, du discours et du langage. Il ne se contente donc plus
de désigner une catégorie d’êtres parmi
les autres; il n’indique plus seulement une coupure dans
l’espace taxinomique; il définit pour certains êtres
la loi intérieure qui permet à telle de leurs structures
de prendre la valeur de caractère. L’organisation
s’insère entre les structures qui articulent et les
caractères qui désignent, introduisant entre
eux un espace profond, intérieur, essentiel.
|PAGE 245 tous les êtres vivants deux forces puissantes, très distinctes et toujours en opposition entre elles, de telle sorte que chacune d’elles détruit perpétuellement les effets que l’autre parvient à produire 1.» On voit comment, fracturant en profondeur le grand tableau de l’histoire naturelle, quelque chose comme une biologie va devenir possible; et comment aussi va pouvoir émerger dans les analyses de Bichat l’opposition fondamentale de la vie et de la mort. Ce ne sera pas le triomphe, plus ou moins précaire, d’un vitalisme sur un mécanisme; le vitalisme et son effort pour définir la spécificité de la vie ne sont que les effets de surface de ces événements archéologiques. IV. LA FLEXION DES MOTS
1. Lamarck, Mémoires de physique et d’histoire
naturelle (année 1797), p. 248. que sur le tard au moment où la représentation
elle-même se modifie au niveau le plus profond de son régime
archéologique.
|PAGE 247 racine comme élément constant à
travers des formes légèrement variées, on
détermine l’éventail des sens qu’elle
peut prendre (ce sont les premiers essais de Lexicographie, comme
celle de Buthet de La Sarthe). Toutes ces analyses renvoient toujours
à deux principes qui étaient déjà
ceux de la grammaire générale: celui d’une
langue primitive et commune qui aurait fourni le lot initial des
racines; et celui d’une série d’événements
historiques, étrangers au langage, et qui, de l’extérieur
le ploient, l’usent, l’affinent, l’assouplissent,
en multiplient ou en mêlent les formes (invasions, migrations,
progrès des connaissances, liberté ou esclavage
politique, etc.).
|PAGE 248 fonctions grammaticales, de valeurs syntactiques
ou de modifications de sens. 1. Helwag, De formatione loquelae (1781). |PAGE 249 des premières esquisses de grammaire comparée: on ne prend plus comme objet de comparaison dans les diverses langues le couple formé par un groupe de lettres et par un sens, mais des ensembles de modifications à valeur grammaticale (conjugaisons, déclinaisons et affixations). Les langues sont confrontées non plus par ce que désignent les mots, mais par ce qui les lient les uns aux autres; elles vont communiquer maintenant, non par l’intermédiaire de cette pensée anonyme et générale qu’elles ont à représenter, mais directement de l’une à l’autre, grâce à ces minces instruments d’apparence si fragile, mais si constants si irréductibles qui disposent les mots les uns par rapport aux autres. Comme le disait Monboddo: «Le mécanisme des langues étant moins arbitraire et mieux réglé que la prononciation des mots, nous y trouvons un excellent critérium pour déterminer l’affinité des langues entre elles. C’est pourquoi, quand nous voyons deux langues employer de la même manière ces grands procédés du langage, la dérivation, la composition, l’inflexion, nous pouvons en conclure que l’une dérive de l’autre ou qu’elles sont toutes deux des dialectes d’une même langue primitive 1». Tant que la langue avait été définie comme discours, elle ne pouvait avoir d’autre histoire que celle de ses représentations: les idées, les choses, les connaissances, les sentiments venaient-ils à changer, alors et seulement la langue se modifiait et dans l’exacte proportion de ses changements. Mais il y a désormais un «mécanisme» intérieur des langues qui détermine non seulement l’individualité de chacune, mais ses ressemblances aussi avec les autres: c’est lui qui, porteur d’identité et de différence, signe de voisinage, marque de la parenté, va devenir support de l’histoire. Par lui, l’historicité pourra s’introduire dans l’épaisseur de la parole elle-même. V. IDÉOLOGIE ET CRITIQUE
1. Lord Monboddo, Ancient metaphysics, vol. IV, p. 326. |PAGE 250 foisonnement des similitudes, l’ordre défini parmi les multiplicités empiriques, ne peuvent plus désormais se fonder sur le seul redoublement de la représentation par rapport à elle-même. A partir de cet événement, ce qui valorise les objets du désir, ce ne sont plus seulement les autres objets que le désir peul sa représenter, mais un élément irréductible à cette représentation: le travail; ce qui permet de caractériser un être naturel, ce ne sont plus les éléments qu’on peut analyser sur les représentations qu’on se fait de lui et des autres, c’est un certain rapport intérieur à cet être et qu’on appelle son organisation; ce qui permet de définir une langue, ce n’est pas la manière dont elle représente les représentations, mais une certaine architecture interne, une certaine manière de modifier les mots eux-mêmes selon la posture grammaticale qu’ils occupent les uns par rapport aux autres: c’est son système flexionnel. Dans tous les cas, le rapport de la représentation à elle-même et les relations d’ordre qu’il permet de déterminer hors de toute mesure quantitative, passent maintenant par des conditions extérieures à la représentation elle-même dans son actualité. Pour lier la représentation d’un sens avec celle d’un mot, il faut se référer, et avoir recours aux lois purement grammaticales d’un langage qui, hors de tout pouvoir de représenter les représentations, est soumis au système rigoureux de ses modifications phonétiques et de ses subordinations synthétiques; à l’âge classique, les langues avaient une grammaire parce qu’elles avaient puissance de représenter; maintenant elles représentent à partir de cette grammaire qui est pour elles comme un envers historique, un volume intérieur et nécessaire dont les valeurs représentatives ne sont plus que la face externe, scintillante et visible. Pour lier dans un caractère défini une structure partielle et la visibilité d’ensemble d’un être vivant, il faut maintenant se référer aux lois purement biologiques, qui, hors de toutes les marques signalétiques et comme en retrait par rapport à elles, organisent les rapports entre fonctions et organes; les êtres vivants ne définissent plus leurs ressemblances, leurs affinités et leurs familles à partir de leur descriptibilité déployée; ils ont des caractères que le langage peut parcourir et définir, parce qu’ils ont une structure qui est comme l’envers sombre, volumineux et intérieur de leur visibilité: c’est à la surface claire et discursive de cette masse secrète mais souveraine que les caractères émergent, sorte de dépôt extérieur à la périphérie d’organismes maintenant noués sur eux-mêmes. En fin, lorsqu’il s’agit de lier la représentation d’un objet de besoin à tous ceux qui peuvent figurer en face de lui dans l’acte de l’échange, il faut avoir recours à la forme et à la quantité d’un travail qui en |PAGE 251 déterminent la valeur; ce qui hiérarchise
les choses dans les mouvements continus du marché, ce ne
sont pas les autres objets ni les autres besoins; c’est
l’activité qui les a produites et qui, silencieusement,
s’est déposée en elles; ce sont les journées
et les heures nécessaires à les fabriquer, à
les extraire, ou à les transporter qui constituent leur
pesanteur propre, leur solidité marchande, leur loi intérieure
et par là ce qu’on peut appeler leur prix réel;
à partir de ce noyau essentiel les échanges pourront
s’accomplir et les prix de marché, après avoir
oscillé, trouveront leur point fixe. |PAGE 252 entre elles; l’ordre, le tableau dans lequel il se spatialise, les voisinages qu’il définit, les successions qu’il autorise comme autant de parcours possibles entre les points de sa surface ne sont plus en pouvoir de lier entre elles les représentations ou entre eux les éléments de chacune. La condition de ces liens, elle réside désormais à l’extérieur de la représentation, au-delà se son immédiate visibilité, dans une sorte d’arrière-monde plus profond qu’elle-même et plus épais. Pour rejoindre le point où se nouaient les formes visibles des êtres la structure des vivants, la valeur des richesses, la syntaxe des mots il faut se diriger vers ce sommet, vers cette pointe nécessaire mais jamais accessible qui s’enfonce, hors de notre regard, vers le coeur même des choses. Retirées vers leur essence propre, siégeant enfin dans la force qui les anime, dans l’organisation qui les maintient, dans la genèse qui n’a cessé de les produire, les choses échappent, en leur vérité fondamentale, à l’espace du tableau; au lieu de n’être rien de plus que la constance qui distribue selon les mêmes formes leurs représentations, elles s’enroulent sur elles-mêmes, se donnent en volume propre, se définissent un espace interne qui, pour notre représentation, est à l’extérieur. C’est à partir de l’architecture qu’elles cachent, de la cohésion qui maintient son règne souverain et secret sur chacune de leurs parties, c’est du fond de cette force qui les fait naître et demeure en elles comme immobile mais encore vibrante, que les choses par fragments, profils, morceaux, écailles, viennent se donner, bien partiellement, à la représentation. De leur inaccessible réserve, celle-ci ne détache que pièce à pièce des minces éléments dont l’unité reste toujours nouée là-bas. L’espace d’ordre qui servait de lieu commun à la représentation et aux choses, à la visibilité empirique et aux règles essentielles, qui unissaient les régularités de la nature et les ressemblances de l’imagination dans le quadrillage des identités et des différences, qui étalait la suite empirique des représentations dans un tableau simultané, et permettait de parcourir pas à pas selon une suite logique l’ensemble des éléments de la nature rendue contemporains d’eux-mêmes cet espace d’ordre va être désormais rompu: il y aura les choses, avec leur organisation propre, leurs secrètes nervures, l’espace qui les articule, le temps qui les produit; et puis la représentation, pure succession temporelle, où elles s’annoncent toujours partiellement à une subjectivité, à une conscience, à l’effort singulier d’une connaissance, à l’individu «psychologique» qui du fond de sa propre histoire, ou à partir de la tradition qu’on lui a transmise, essaie de savoir. La représentation est en voie de ne plus pouvoir définir le mode d’être commun aux choses et |PAGE 253 à la connaissance. L’être
même de ce qui est représenté va tomber maintenant
hors de la représentation elle-même. Cette proposition,
cependant, est imprudente. Elle anticipe en tout cas sur une disposition
du savoir qui n’est pas encore définitivement établie
à la fin du XVIIIe siècle. Il ne faut pas oublier
que si Smith, Jussieu et W. Jones se sont servis des notions de
travail, d’organisation, et de système grammatical,
ce n’était point pour sortir de l’espace tabulaire
défini par la pensée classique, ce n’était
point pour contourner la visibilité des choses et échapper
au jeu de la représentation se représentant elle-même;
c’était seulement pour y instaurer une forme de liaison
qui fut à la fois analysable, constante et fondée.
Il s’agissait toujours de trouver l’ordre général
des identités et des différences. Le grand détour
qui ira quérir, de l’autre côté de la
représentation, l’être même de ce qui
est représenté, n’est pas encore accompli;
seul est déjà instauré le lieu; partir duquel
il sera possible. Mais ce lieu figure toujours dans les dispositions
intérieures de la représentation. Sans doute, à
cette configuration épistémologique ambiguë
correspond une dualité philosophique qui en indique le
prochain dénouement. |PAGE 254 rabattre tout savoir sur une représentation
à l’immédiateté de laquelle on n’échappe
jamais: «Vous êtes-vous jamais rendu compte un peu
précisément de ce que c’est que penser, de
ce que vous éprouvez quand vous pensez, n’importe
à quoi?... Vous dites-vous: je pense cela, quand vous avez
une opinion, quand vous formez un jugement. Effectivement porter
un jugement vrai ou faux est un acte de la pensée; cet
acte consiste à sentir qu’il existe un rapport, une
relation... Penser, comme vous voyez, c’est toujours sentir,
et ce n’est rien que sentir 1.» Il faut noter cependant
qu’en définissant la pensée d’un rapport
par la sensation de ce rapport ou, plus brièvement, la
pensée en général par la sensation, Destutt
couvre bien, sans en sortir, le domaine entier de la représentation;
mais il rejoint la frontière où la sensation, comme
forme première, absolument simple de la représentation,
comme contenu minimum de ce qui peut être donné à
la pensée, bascule dans l’ordre des conditions physiologiques
qui peuvent en rendre compte. Ce qui, lu dans un sens, apparaît
comme la généralité la plus mince de la pensée,
apparaît, déchiffré dans une autre direction,
comme le résultat complexe d’une singularité
zoologique: «On n’a qu’une connaissance incomplète
d’un animal, si l’on ne connaît pas ses facultés
intellectuelles. L’idéologie est une partie de la
zoologie, et c’est surtout dans l’homme que cette
partie est importante et qu’elle mérite d’être
approfondie 2.» L’analyse de la représentation,
au moment où elle atteint sa plus grande extension, touche
par son bord le plus extérieur un domaine qui serait à
peu près ou plutôt qui sera, car il n’existe
pas encore celui d’une science naturelle de l’homme. 1. Destutt de Tracy, Eléments d’Idéologie,
1, p. 33-35. |PAGE 255 toute représentation, quelle qu’elle
soit, peut être donnée. Ce ne sont donc pas les représentations
elles-mêmes, selon les lois d’un jeu leur appartenant
en propre, qui pourraient se déployer à partir de
soi et d’un seul mouvement se décomposer (par l’analyse)
et se recomposer (par la synthèse): seuls des jugements
d’expérience ou des constatations empiriques peuvent
se fonder sur les contenus de la représentation. Toute
autre liaison, si elle doit être universelle, doit se fonder
au-delà de toute expérience, dans l’a priori
qui la rend possible. Non qu’il s’agisse d’un
autre monde, mais des conditions sous lesquelles peut exister
toute représentation du monde en général. |PAGE 256 elle-même, qui se serait posée dans un dogmatisme non averti, et n’aurait jamais fait venir en pleine lumière la question de son droit. En ce sens, la Critique fait ressortir la dimension métaphysique que la philosophie du XVIIIe siècle avait voulu réduire par la seule analyse de la représentation Mais elle ouvre en même temps la possibilité d’une autre métaphysique qui aurait pour propos d’interroger hors de la représentation tout ce qui en est la source et l’origine; elle permet ces philosophies de la Vie, de la Volonté, de la Parole que le XIXe siècle va déployer dans le sillage de la critique. VI. LES SYNTHÈSES OBJECTIVES
|PAGE 257 à elle, une autre forme de pensée
interroge les conditions d’un rapport entre les représentations
du côté de l’être même qui s’y
trouve représenté: ce qui, à l’horizon
de toutes les représentations actuelles, s’indique
de soi-même comme le fondement de leur unité, ce
sont ces objets jamais objectivables, ces représentations
jamais entièrement représentables, ces visibilités
à la fois manifestes et invisibles, ces réalités
qui sont en retrait dans la mesure même où elles
sont fondatrices de ce qui se donne et s’avance jusqu’à
nous: la puissance de travail, la force de la vie, le pouvoir
de parler. C’est à partir de ces formes qui rôdent
aux limites extérieures de notre expérience que
la valeur des choses, l’organisation des vivants, la structure
grammaticale et l’affinité historique des langues
viennent jusqu’à nos représentations et sollicitent
de nous la tâche peut-être infinie de la connaissance.
On cherche ainsi les conditions de possibilité de l’expérience
dans les conditions de possibilité de l’objet et
de son existence, alors que, dans la réflexion transcendantale,
on identifie les conditions de possibilité des objets de
l’expérience aux conditions de possibilité
de l’expérience elle-même. La positivité
nouvelle des sciences de la vie, du langage et de l’économie
est en correspondance avec l’instauration d’une philosophie
transcendantale. |PAGE 258 dans la mesure où le domaine de la représentation
se trouve préalablement limité; elles ont donc le
même sol archéologique que la Critique elle-même.
La seconde différence (le fait que ces transcendantaux
concernent les synthèses a posteriori) explique l’apparition
d’un «positivisme»: toute une couche de phénomènes
est donnée à l’expérience dont la rationalité
et l’enchaînement reposent sur un fondement objectif
qu’il n’est pas possible de mettre au jour; on peut
connaître non pas les substances, mais les phénomènes;
non pas les essences mais les lois; non pas les êtres mais
leurs régularités. Ainsi s’instaure à
partir de la critique ou plutôt à partir de
ce décalage de l’être par rapport à
la représentation dont le kantisme est le premier constat
philosophique une corrélation fondamentale: d’un
côté des métaphysiques de l’objet, plus
exactement des métaphysiques de ce fond jamais objectivable
d’où viennent les objets à notre connaissance
superficielle; et de l’autre des philosophies qui se donnent
pour tâche la seule observation de cela même qui est
donné à une connaissance positive. On voit comment
les deux termes de cette opposition se prêtent appui et
se renforcent l’un l’autre; c’est dans le trésor
des connaissances positives (et surtout de celles que peuvent
délivrer la biologie, l’économie ou la philologie)
que les métaphysiques des «fonds» ou des «transcendantaux»
objectifs trouveront leur point d’attaque; et c’est
inversement dans le partage entre le fond inconnaissable et la
rationalité du connaissable que les positivismes trouveront
leur justification. Le triangle critique-positivisme-métaphysique
de l’objet est constitutif de la pensée européenne
depuis le début du XIXe siècle jusqu’à
Bergson. |PAGE 259 maintenant que le lien des représentations
ne s’établit plus dans le mouvement même qui
les décompose, les disciplines analytiques se trouvent
épistémologiquement distinctes de celles qui doivent
avoir recours à la synthèse. On aura donc un champ
de sciences a priori, de sciences formelles et pures, de sciences
déductives qui relèvent de la logique et des mathématiques;
d’autre part, on voit se détacher un domaine de sciences
a posteriori, de sciences empiriques qui n’utilisent les
formes déductives que par fragments et dans des régions
étroitement localisées. Or, ce partage a pour conséquence
le souci épistémologique de retrouver à un
autre niveau l’unité qui a été perdue
avec la dissociation de la mathesis et de la science universelle
de l’ordre. De là un certain nombre d’efforts
qui caractérisent la réflexion moderne sur les sciences:
la classification des domaines du savoir à partir des mathématiques,
et la hiérarchie qu’on instaure pour aller progressivement
vers le plus complexe et le moins exact; la réflexion sur
les méthodes empiriques de l’induction, et l’effort
à la fois pour les fonder philosophiquement et les justifier
d’un point de vue formel; la tentative pour purifier, formaliser
et peut-être mathématiser les domaines de l’économie,
de la biologie et finalement de la linguistique elle-même.
En contrepoint de ces tentatives pour reconstituer un champ épistémologique
unitaire, on trouve à intervalles réguliers l’affirmation
d’une impossibilité: celle-ci serait due soit à
une spécificité irréductible de la vie (qu’on
essaie de cerner surtout au début du XIXe siècle),
soit au caractère singulier des sciences humaines qui résisteraient
à toute réduction méthodologique (cette résistance,
on essaie de la définir et de la mesurer surtout dans la
seconde moitié du XIXe siècle). Sans doute en cette
double affirmation, alternée ou simultanée, de pouvoir
et de ne pas pouvoir formaliser l’empirique, faut-il reconnaître
le tracé de cet événement profond qui, vers
la fin du XVIIIe siècle, a détaché de l’espace
des représentations la possibilité de la synthèse.
C’est cet événement qui place la formalisation,
ou la mathématisation, au coeur de tout projet scientifique
moderne; c’est lui également qui explique pour quoi
toute mathématisation hâtive ou toute formalisation
naïve de l’empirique prend l’allure d’un
dogmatisme «précritique» et résonne
dans la pensée comme un retour aux platitudes de l’Idéologie. |PAGE 260 tour à tour, mais sans que son fondement ait été modifié, l’allure soit d’une science générale du mouvement, soit d’une caractéristique universelle, soit d’une langue réfléchie et reconstituée dans toutes ses valeurs d’analyse et dans toutes ses possibilités de syntaxe, soit enfin d’une Encyclopédie alphabétique ` ou analytique du savoir; peu importe que ces tentatives n’aient pas reçu d’achèvement ou qu’elles n’aient pas accompli entièrement le dessein qui les avait fait naître: elles manifestaient toutes, à la surface visible des événements ou des textes, la profonde unité que l’âge classique avait instaurée en donnant pour socle archéologique au savoir l’analyse des identités et des différences et la possibilité universelle d’une mise en ordre. De sorte que Descartes, Leibniz, Diderot et d’Alembert, en ce qu’on peut appeler leur échec, en leur oeuvre suspendue ou déviée, demeuraient au plus près de ce qui était constitutif de la pensée classique. A partir du XIXe siècle, l’unité de la mathesis est rompue. Deux fois rompue: d’abord, selon la ligne qui partage les formes pures de l’analyse et les lois de la synthèse, d’autre part, selon la ligne qui sépare, lorsqu’il s’agit de fonder les synthèses, la subjectivité transcendantale et le mode d’être des objets. Ces deux formes de rupture font naître deux séries de tentatives qu’une certaine visée d’universalité semble placer en écho des entreprises cartésienne ou leibnizienne. Mais à regarder d’un peu plus près, l’unification du champ de la connaissance n’a et ne peut avoir au XIXe siècle ni les mêmes formes, ni les mêmes prétentions, ni les mêmes fondements qu’à l’époque classique. A l’époque de Descartes ou de Leibniz, la transparence réciproque du savoir et de la philosophie était entière, à ce point que l’universalisation du savoir en une pensée philosophique n’exigeait pas un mode de réflexion spécifique. A partir de Kant, le problème est tout différent; le savoir ne peut plus se déployer sur le fond unifié et unificateur d’une mathesis. D’un côté se pose le problème des rapports entre le champ formel et le champ transcendantal (et à ce niveau tous les contenus empiriques du savoir sont mis entre parenthèses et demeurent en suspens de toute validité); et, d’autre part, se pose le problème des rapports entre le domaine de l’empiricité et le fondement transcendantal de la connaissance (alors l’ordre pur du formel est mis de côté comme non pertinent pour rendre compte de cette région où se fonde toute expérience même celle des formes pures de la pensée). Mais dans un cas comme dans l’autre, la pensée philosophique de l’universalité n’est pas de même niveau que le champ du savoir réel; elle se constitue soit comme une réflexion pure susceptible de fonder, soit comme une reprise capable de dévoiler. La première forme de philosophie |PAGE 261 s’est manifestée d’abord dans
l’entreprise fichtéenne où la totalité
du domaine transcendantal est génétiquement déduite
des lois pures, universelles et vides de la pensée: par
là s’est ouvert un champ de recherches ou l’on
essaie soit de ramener toute réflexion transcendantale
à l’analyse des formalismes, soit de découvrir
dans la subjectivité transcendantale le sol de possibilité
de tout formalisme. Quant à l’autre ouverture philosophique,
elle est apparue d’abord avec la phénoménologie
hégélienne, quand la totalité du domaine
empirique a été reprise à l’intérieur
d’une conscience se révélant à elle-même
comme esprit, c’est-à-dire comme champ à la
fois empirique et transcendantal. |
![]() |