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CHAPITRE VII


Les limites de la représentation


I. L’AGE DE L’HISTOIRE


Les dernières années du XVIIIe siècle sont rompues par une discontinuité symétrique de celle qui avait brisé, au début du XVIIe, la pensée de la Renaissance; alors, les grandes figures circulaires où s’enfermait la similitude s’étaient disloquées et ouvertes pour que le tableau des identités puisse se déployer; et ce tableau maintenant va se défaire à son tour, le savoir se logeant dans un espace nouveau. Discontinuité aussi énigmatique dans son principe, dans son primitif déchirement que celle qui sépare les cercles de Paracelse de l’ordre cartésien. D’où vient brusquement cette mobilité inattendue des dispositions épistémologiques, la dérive des positivités les unes par rapport aux autres, plus profondément encore l’altération de leur mode d’être? Comment se fait-il que la pensée se détache de ces plages qu’elle habitait jadis ­ grammaire générale, histoire naturelle, richesses ­ et qu’elle laisse basculer dans l’erreur, la chimère, dans le non-savoir cela même qui, moins de vingt ans auparavant, était posé et affirmé dans l’espace lumineux de la connaissance? A quel événement ou à quelle loi obéissent ces mutations qui font que soudain les choses ne sont plus perçues, décrites, énoncées, caractérisées, classées et sues de la même façon, et que dans l’interstice des mots ou sous leur transparence, ce ne sont plus les richesses, les êtres vivants, le discours qui s’offrent au savoir, mais des êtres radicalement différents? Pour une archéologie du savoir, cette ouverture profonde dans la nappe des continuités, si elle doit être analysée, et minutieusement, ne peut être «expliquée» ni même recueillie en une parole unique. Elle est un événement radical qui se répartit sur toute la surface visible du savoir et dont on peut suivre pas à pas les signes, les secousses, les effets. Seule la pensée se ressaisissant

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elle-même à la racine de son histoire pourrait fonder, sans aucun doute, ce qu’a été en elle-même la vérité solitaire de cet événement.
L’archéologie, elle, doit parcourir l’événement selon sa disposition manifeste ; elle dira comment les configurations propres à chaque positivité se sont modifiées ( par exemple elle analysera, pour la grammaire, l’effacement du rôle majeur prêté au nom, et l’importance nouvelle des systèmes de flexion ; ou encore, la subordination, dans le vivant, du caractère à la fonction ) ; elle analysera l’altération des êtres empiriques qui peuplent les positivités ( la substitution des langues au discours, de la production aux richesses ) ; elle étudiera le déplacement des positivités les unes par rapport aux autres ( par exemple, la relation nouvelle entre la biologie, les sciences du langage et l’économie ) ; enfin et surtout, elle montrera que l’espace général du savoir n’est plus celui des identités et des différences, celui des ordres non quantitatifs, celui d’une caractérisation universelle, d’une taxinomia générale, d’une mathesis du non-mesurable, mais un espace fait d’organisations, c’est-à-dire de rapports internes entre des éléments dont l’ensemble assure une fonction ; elle montrera que ces organisations sont discontinues, qu’elles ne forment donc pas un tableau de simultanéités sans ruptures, mais que certaines sont de même niveau tandis que d’autres tracent des séries ou des suites linéaires. De sorte qu’on voit surgir, comme principes organisateurs de cet espace d’empiricités, l’ Analogie et la Succession: d’une organisation à l’autre le lien, en effet, ne peut plus être l’identité d’un ou plusieurs éléments, mais l’identité du rapport entre les éléments ( où la visibilité n’a plus de rôle ) et de la fonction qu’ils assurent ; de plus, s’il arrive à ces organisations de voisiner, par l’effet d’une densité singulièrement grande d’analogies, ce n’est pas qu’elles occupent des emplacements proches dans un espace de classification, c’est parce qu’elles ont été formées l’une en même temps que l’autre, et l’une aussitôt après l’autre dans le devenir des successions. Alors que dans la pensée classique, la suite des chronologies ne faisait que parcourir l’espace préalable et plus fondamental d’un tableau qui en présentait d’avance toutes les possibilités, désormais les ressemblances contemporaines et observables simultanément dans l’espace ne seront que les formes déposées et fixées d’une succession qui procède d’analogie en analogie. L’ordre classique distribuait en un espace permanent les identités et les différences non quantitatives qui séparaient et unissaient les choses: c’était cet ordre qui régnait souverainement, mais chaque fois selon des formes et des lois légèrement différentes, sur le discours des hommes, le tableau

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des êtres naturels et l’échange des richesses. A partir du XIXe siècle, l’Histoire va déployer dans une série temporelle les analogies qui rapprochent les unes des autres les organisations distinctes. C’est cette Histoire qui, progressivement, imposera ses lois à l’analyse de la production, à celle des êtres organisés, à celle enfin des groupes linguistiques. l’Histoire donne lieu aux organisations analogiques, tout comme l’Ordre ouvrait le chemin des identités et des différences successives.
Mais on voit bien qu’Histoire n’est pas à entendre ici comme le recueil des successions de fait, telles qu’elles ont pu être constituées ; c’est le mode d’être fondamental des empiricités, ce à partir de quoi elles sont affirmées, posées, disposées et réparties dans l’espace du savoir pour d’éventuelles connaissances, et pour des sciences possibles. Tout comme l’Ordre dans la pensée classique n’était pas l’harmonie visible des choses, leur ajustement, leur régularité ou leur symétrie constatés, mais l’espace propre de leur être et ce qui, avant toute connaissance effective, les établissait dans le savoir, de même l’Histoire à partir du XIXe siècle, définit le lieu de naissance de ce qui est empirique, ce en quoi, en deçà de toute chronologie établie, il prend l’être qui lui est propre. C’est pour cela sans doute que l’Histoire, si tôt, s’est partagée, selon une équivoque qu’il n’est sans doute pas possible de maîtriser, entre une science empirique des événements et ce mode d’être radical qui prescrit leur destin à tous les êtres empiriques, et à ces êtres singuliers que nous sommes. L’Histoire, on le sait, c’est bien la plage la plus érudite, la plus avertie, la plus éveillée, la plus encombrée peut-être de notre mémoire; mais c’est également le fond d’où tous les êtres viennent à leur existence et à leur scintillement précaire. Mode d’être de tout ce qui nous est donné dans l’expérience, l’Histoire est ainsi devenue l’incontournable de notre pensée: en quoi sans doute elle n’est pas si différente de l’Ordre classique. Lui aussi, on pouvait l’établir dans un savoir concerté, mais il était plus fondamentalement l’espace où tout être venait à la connaissance; et la métaphysique classique se logeait précisément en cette distance de l’ordre à l’Ordre, des classements à l’identité, des êtres naturels à la Nature; bref de la perception (ou de l’imagination) des hommes à l’entendement et à la volonté de Dieu. La philosophie au XIXe siècle se logera dans la distance de l’histoire à l’Histoire, des événements à l’Origine, de l’évolution au premier déchirement de la source, de l’oubli au Retour. Elle ne sera donc plus Métaphysique que dans la mesure où elle sera Mémoire, et nécessairement elle reconduira la pensée à la question de savoir ce que c’est pour la pensée d’avoir une histoire. Cette

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question inlassablement pressera la philosophie de Hegel à Nietzsche et au-delà. N’y voyons pas la fin d’une réflexion philosophique autonome, trop matinale et trop fière pour se pencher, exclusivement, sur ce qui fut dit avant elle et par d’autres; n’en prenons pas prétexte pour dénoncer une pensée impuissante à se tenir toute seule debout, et toujours contrainte à s’enrouler sur une pensée déjà accomplie. Qu’il suffise de reconnaître là une philosophie, déprise d’une certaine métaphysique parce que dégagée de l’espace de l’ordre, mais vouée au Temps, à son flux, à ses retours parce que prise dans le mode d’être de l’Histoire.
Mais il faut revenir avec un peu plus de détail sur ce qui s’est passé au tournant du XVIIIe et du XIXe siècle: sur cette mutation trop rapidement dessinée de l’Ordre à l’Histoire, et sur l’altération fondamentale de ces positivités qui pendant près d’un siècle et demi, avaient donné lieu à tant de savoirs voisins ­ analyse des représentations, grammaire générale, histoire naturelle, réflexions sur les richesses et le commerce. Comment ces manières d’ordonner l’empiricité que furent le discours, le tableau, les échanges, ont-elles été effacées? En quel autre espace et selon quelles figures les mots, les êtres, les objets du besoin ont-ils pris place et se sont-ils distribués les uns par rapport aux autres? Quel nouveau mode d’être ont-ils dû recevoir pour que tous ces changements aient été possibles et pour que soient apparus, au terme de quelques années à peine, ces savoirs maintenant familiers que nous appelons depuis le XIXe siècle philologie, biologie, économie politique? Nous nous imaginons volontiers que si ces nouveaux domaines ont été définis au siècle dernier, c’est qu’un peu plus d’objectivité dans la connaissance, d’exactitude dans l’observation, de rigueur dans le raisonnement, d’organisation dans la recherche et l’information scientifique, ­ tout cela aidé, avec un peu de chance ou de génie, par quelques découvertes heureuses, nous a fait sortir d’un âge préhistorique où le savoir balbutiait encore avec la Grammaire de Port-Royal, les classifications de Linné et les théories du commerce ou de l’agriculture. Mais si, du point de vue de la rationalité des connaissances, on peut bien parler de préhistoire, pour les positivités, on ne peut parler que d’histoire tout court. Et il a bien fallu un événement fondamental ­ un des plus radicaux sans doute qui soit arrivé à la culture occidentale pour que se défasse la positivité du savoir classique, et que se constitue une positivité dont nous ne sommes sans doute pas entièrement sortis.
Cet événement, sans doute parce que nous sommes pris encore dans son ouverture, nous échappe pour une grande part.

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Son ampleur, les couches profondes qu’il a atteintes, toutes les positivités qu’il a pu bouleverser et recomposer, la puissance souveraine qui lui a permis de traverser, et en quelques années seulement l’espace entier de notre culture, tout ceci ne pourrait être estimé et mesuré qu’au terme d’une enquête quasi infinie qui ne concernerait ni plus ni moins que l’être même de notre modernité. La constitution de tant de sciences positives, l’apparition de la littérature, le repli de la philosophie sur son propre devenir, l’émergence de l’histoire à la fois comme savoir et comme mode d’être de l’empiricité, ne sont qu’autant de signes d’une rupture profonde. Signes dispersés dans l’espace du savoir puisqu’ils se laissent apercevoir dans la formation ici d’une philologie, là d’une économie politique, là encore d’une biologie. Dispersion aussi dans la chronologie: certes, l’ensemble du phénomène se situe entre des dates aisément assignables (les points extrêmes sont les années 1775 et 1825); mais on peut reconnaître, en chacun des domaines étudiés, deux phases successives qui s’articulent l’une sur l’autre à peu près autour des années 1795-1800. Dans la première de ces phases, le mode d’être fondamental des positivités ne change pas; les richesses des hommes, les espèces de la nature, les mots dont les langues sont peuplées demeurent encore ce qu’ils étaient à l’âge classique: des représentations redoublées, ­ des représentations dont le rôle est de désigner des représentations, de les analyser, de les composer et de les décomposer pour faire surgir en elles, avec le système de leurs identités et de leurs différences, le principe général d’un ordre. C’est dans la seconde phase seulement que les mots, les classes et les richesses acquerront un mode d’être qui n’est plus compatible avec celui de la représentation. En revanche ce qui se modifie très tôt, dès les analyses d’Adam Smith, d’A.-L. de Jussieu ou de Vicq d’Azyr, à l’époque de Jones ou d’Anquetil-Duperron, c’est la configuration des positivités: la manière dont à l’intérieur de chacune, les éléments représentatifs fonctionnent les uns par rapport aux autres, dont ils assurent leur double rôle de désignation et d’articulation, dont ils parviennent, par le jeu des comparaisons, à établir un ordre. C’est cette première phase qui sera étudiée dans le présent chapitre.


II. LA MESURE DU TRAVAIL


On assure volontiers qu’Adam Smith a fondé l’économie politique moderne ­ on pourrait dire l’économie tout court ­ en

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introduisant dans un domaine de réflexion qui ne le connaissait pas encore le concept de travail: du coup toutes les vieilles analyses de la monnaie, du commerce et de l’échange, auraient été renvoyées à un âge préhistorique du savoir, ­ à la seule exception peut-être de la Physiocratie à qui on fait mérite d’avoir tenté au moins l’analyse de la production agricole. Il est vrai qu’Adam Smith réfère d’entrée de jeu la notion de richesse à celle de travail: «Le travail annuel d’une nation est le fonds primitif qui fournit à la consommation annuelle toutes les choses nécessaires et commodes à la vie; et ces choses sont toujours ou le produit immédiat de ce travail ou achetées des autres nations avec ce produit 1» ; il est aussi vrai que Smith rapporte la «valeur en usage» des choses au besoin des hommes, et la «valeur en échange» à la quantité de travail appliquée à le produire: «La valeur d’une denrée quelconque pour celui qui la possède et qui n’entend pas en user ou la consommer lui-même, mais qui a l’intention de l’échanger pour autre chose est égale à la quantité de travail que cette denrée le met en état d’acheter ou de commander 2.» En fait la différence entre les analyses de Smith et celles de Turgot ou de Cantillon est moins grande qu’on ne croit; ou plutôt elle ne réside pas là où on l’imagine. Depuis Cantillon, et avant lui déjà on distinguait parfaitement la valeur d’usage et la valeur d’échange; depuis Cantillon également on se servait de la quantité de travail pour mesurer cette dernière. Mais la quantité de travail inscrite dans le prix des choses n’était rien de plus qu’un instrument de mesure, à la fois relatif et réductible. Le travail d’un homme en effet, valait la quantité de nourriture qui était nécessaire à lui et à sa famille, pour les entretenir pendant le temps que durait l’ouvrage 3. Si bien qu’en dernière instance, le besoin ­ la nourriture, le vêtement, l’habitation ­ définissait la mesure absolue du prix de marché. Tout au long de l’âge classique, c’est le besoin qui mesure les équivalences, la valeur d’usage qui sert de référence absolue aux valeurs d’échange; c’est la nourriture qui jauge les prix, donnant à la production agricole, au blé et à la terre, le privilège que tous leur ont reconnu.
Adam Smith n’a donc pas inventé le travail comme concept économique, puisqu’on le trouve déjà chez Cantillon, chez Quesnay, chez Condillac; il ne lui fait même pas jouer un rôle nouveau, car il s’en sert lui aussi comme mesure de la valeur

1. A. Smith, Recherches sur la richesse des nations (trad. française, Paris, 1843), p. 1.
2. Id., ibid., p. 38.
3. Cantillon, Essai sur le commerce en général, p. 17-18.


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d’échange: «Le travail est la mesure réelle de la valeur échangeable de toute marchandise 1.» Mais il le déplace: il lui conserve toujours la fonction d’analyse des richesses échangeables ; cette analyse cependant n’est plus un pur et simple moment pour ramener l’échange au besoin (et le commerce au geste primitif du troc); elle découvre une unité de mesure irréductible, indépassable et absolue. Du coup, les richesses n’établiront plus l’ordre interne de leurs équivalences par une comparaison des objets à échanger, ni par une estimation du pouvoir propre à chacun de représenter un objet de besoin (et en dernier recours le plus fondamental de tous, la nourriture); elles se décomposeront selon les unités de travail qui les ont réellement produites. Les richesses sont toujours des éléments représentatifs qui fonctionnent: mais ce qu’ils représentent finalement, ce n’est plus l’objet du désir, c’est le travail.
Mais aussitôt deux objections se présentent: comment le travail peut-il être mesure fixe du prix naturel des choses alors que lui-même a un prix ­ et qui est variable? Comment le travail peut-il être une unité indépassable, alors qu’il change de forme et que le progrès des manufactures le rend sans cesse plus productif en le divisant toujours davantage? Or, c’est justement à travers ces objections et comme par leur truchement qu’on peut mettre au jour l’irréductibilité du travail et son caractère premier. Il y a, en effet, dans le monde des contrées et dans une même contrée des moments où le travail est cher: les ouvriers sont peu nombreux, les salaires élevés; ailleurs ou en d’autres moments, la main-d’oeuvre abonde, on la rétribue mal, le travail est à bon marché. Mais ce qui se modifie dans ces alternances, c’est la quantité de nourriture qu’on peut se procurer avec une journée de travail; s’il y a peu de denrées, et beaucoup de consommateurs, chaque unité de travail ne sera récompensée que par une faible quantité de subsistance; elle sera en revanche bien payée si les denrées se trouvent en abondance. Ce ne sont là que les conséquences d’une situation de marché; le travail lui-même, les heures passées, la peine et la fatigue sont de toute façon les mêmes; et plus il faudra de ces unités, plus les produits seront coûteux. «Les quantités égales de travail sont toujours égales pour celui qui travaille 2.»
Et pourtant on pourrait dire que cette unité n’est pas fixe puisque pour produire un seul et même objet, il faudra, selon

1. Adam Smith, Recherches sur la richesse des nations, p. 38.
2. Id., ibid., p. 42.

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la perfection des manufactures (c’est-à-dire selon la division du travail qu’on a instaurée), un labeur plus ou moins long. Mais à dire vrai, ce n’est pas le travail en lui-même qui a changé; c’est le rapport du travail à la production dont il est susceptible. Le travail, entendu comme journée, peine et fatigue, est un numérateur fixe: seul le dénominateur (le nombre d’objets produits) est capable de variations. Un ouvrier qui aurait à faire à lui tout seul les dix-huit opérations distinctes que nécessite la fabrication d’une épingle n’en produirait sans doute pas plus d’une vingtaine dans tout le cours d’une journée. Mais dix ouvriers qui n’auraient à accomplir chacun qu’une ou deux opérations pourraient faire entre eux plus de quarante-huit milliers d’épingles dans une journée; donc chaque ouvrier faisant une dixième partie de ce produit peut être considéré comme faisant dans sa journée quatre mille huit cents épingles 1. La puissance productrice du travail a été multipliée; dans une même unité (la journée d’un salarié), les objets fabriqués se sont accrus; leur valeur d’échange va donc baisser, c’est-à-dire que chacun d’entre eux ne pourra à son tour acheter qu’une quantité de travail proportionnellement moindre. Le travail n’a pas diminué par rapport aux choses; ce sont les choses qui se sont comme rétrécies par rapport à l’unité de travail.
Il est vrai on échange parce qu’on a des besoins; sans eux, le commerce n’existerait pas, ni non plus le travail, ni surtout cette division qui le rend plus productif. Inversement, ce sont les besoins, quand ils sont satisfaits, qui bornent le travail et son perfectionnement: «Puisque c’est la faculté d’échanger qui donne lieu à la division du travail, l’accroissement de cette division doit par conséquent toujours être limité par l’étendue de la faculté d’échanger, ou en d’autres termes par l’étendue du marché 2.» Les besoins et l’échange des produits qui peuvent y répondre sont toujours le principe de l’économie: ils en sont le premier moteur et ils la circonscrivent; le travail et la division qui l’organise n’en sont que des effets. Mais à l’intérieur de l’échange, dans l’ordre des équivalences, la mesure qui établit les égalités et les différences est d’une autre nature que le besoin. Elle n’est pas liée au seul désir des individus, modifiée avec lui, et variable comme lui. C’est une mesure absolue, si on entend par là qu’elle ne dépend pas du coeur des hommes ou de leur appétit; elle s’impose à eux de l’extérieur: c’est leur temps et c’est leur peine. Par rapport à celle


1. Adam Smith, loc. cit., p. 7-8.
2. Id., ibid., p. 22-23.

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de ses prédécesseurs, l’analyse d’Adam Smith représente un décrochage essentiel: elle distingue la raison de l’échange et la mesure de l’échangeable, la nature de ce qui est échangé et les unités qui en permettent la décomposition. On échange parce qu’on a besoin, et les objets précisément dont on a besoin, mais l’ordre des échanges, leur hiérarchie et les différences qui s’y manifestent sont établis par les unités de travail qui ont été déposées dans les objets en question. Si pour l’expérience des hommes ­ au niveau de ce qui va incessamment s’appeler la psychologie ­ ce qu’ils échangent, c’est ce qui leur est «indispensable, commode ou agréable», pour l’économiste ce qui circule sous la forme de choses, c’est du travail. Non plus des objets de besoin qui se représentent les uns les autres, mais du temps et de la peine, transformés, cachés, oubliés.
Ce décrochage est d’une grande importance. Certes, Adam Smith analyse encore, comme ses prédécesseurs, ce champ de positivité que le XVIIIe siècle a appelé les «richesses» ; et par là, il entendait, lui aussi, des objets de besoin ­ donc les objets d’une certaine forme de représentation ­ se représentant eux-mêmes dans les mouvements et les processus de l’échange. Mais à l’intérieur de ce redoublement, et pour en régler la loi, les unités et les mesures de l’échange, il formule un principe d’ordre qui est irréductible à l’analyse de la représentation: il met à jour le travail, c’est-à-dire la peine et le temps, cette journée qui à la fois découpe et use la vie d’un homme. L’équivalence des objets du désir n’est plus établie par l’intermédiaire d’autres objets et d’autres désirs, mais par un passage à ce qui leur est radicalement hétérogène; s’il y a un ordre dans les richesses, si ceci peut acheter cela, si l’or vaut deux fois plus que l’argent, ce n’est plus parce que les hommes ont des désirs comparables; ce n’est pas parce qu’à travers leur corps ils éprouvent la même faim ou parce que leur coeur à tous obéit aux mêmes prestiges; c’est parce qu’ils sont tous soumis au temps, à la peine, à la fatigue et, en passant à la limite, à la mort elle-même. Les hommes échangent parce qu’ils éprouvent des besoins et des désirs; mais ils peuvent échanger et ordonner ces échanges parce qu’ils sont soumis au temps et à la grande fatalité extérieure. Quant à la fécondité de ce travail, elle n’est pas due tellement à l’habileté personnelle ou au calcul des intérêts; elle se fonde sur des conditions, elles aussi, extérieures à sa représentation: progrès de l’industrie, accroissement de la division des tâches, accumulation du capital, partage du travail productif et du travail non productif. On voit de quelle manière la réflexion sur les richesses commence, avec Adam Smith, à déborder l’espace qui lui était

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assigné à l’âge classique; on la logeait alors à l’intérieur de l’ «idéologie» ­ de l’analyse de la représentation; désormais elle se réfère comme de biais à deux domaines qui échappent l’un comme l’autre aux formes et aux lois de la décomposition des idées: d’un côté, elle pointe déjà vers une anthropologie qui met en question l’essence de l’homme (sa finitude, son rapport au temps, l’imminence de la mort) et l’objet dans lequel il investit les journées de son temps et de sa peine sans pouvoir y reconnaître l’objet de son besoin immédiat; et de l’autre, elle indique encore à vide, la possibilité d’une économie politique qui n’aurait plus pour objet l’échange des richesses (et le jeu des représentations qui le fonde), mais leur production réelle: formes du travail et du capital. On comprend comment entre ces positivités nouvellement formées ­ une anthropologie qui parle d’un homme rendu étranger à lui-même et une économie qui parle de mécanismes extérieurs à la conscience humaine ­ l’idéologie ou l’Analyse des représentations se réduira à n’être plus, bientôt, qu’une psychologie, tandis que s’ouvre en face d’elle, et contre elle, et la dominant bientôt de toute sa hauteur la dimension d’une histoire possible. A partir de Smith le temps de l’économie ne sera plus celui, cyclique, des appauvrissements et des enrichissements; ce ne sera pas non plus l’accroissement linéaire des politiques habiles qui en augmentant toujours légèrement les espèces en circulation accélèrent la production plus vite qu’ils n’élèvent les prix; ce sera le temps intérieur d’une organisation qui croît selon sa propre nécessité et se développe selon des lois autochtones ­ le temps du capital et du régime de production.

III. L’ORGANISATION DES ETRES


Dans le domaine de l’histoire naturelle, les modifications qu’on peut constater entre les années 1775 et 1795 sont de même type. On ne remet pas en question ce qui est au principe des classifications: celles-ci ont toujours pour fin de déterminer le «caractère» qui groupe les individus et les espèces dans des unités plus générales, qui distingue ces unités les unes des autres, et qui leur permet enfin de s’emboîter de manière à former un tableau où tous les individus et tous les groupes, connus ou inconnus, pourront trouver leur place. Ces caractères sont prélevés sur la représentation totale des individus; ils en sont l’analyse et permettent, en représentant ces représentations, de


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constituer un ordre ; les principes généraux de la taxinomia ­ ceux mêmes qui avaient commandé les systèmes de Tournefort et de Linné, la méthode d’Adanson ­ continuent à valoir de la même façon pour A.-L. de Jussieu, pour Vicq d’Azyr, pour Lamarck, pour Candolle. Et pourtant la technique qui permet d’établir le caractère, le rapport entre structure visible et critères de l’identité sont modifiés tout comme ont été modifiés par Adam Smith les rapports du besoin ou du prix. Tout au long du XVIIIe siècle, les classificateurs avaient établi le caractère par la comparaison des structures visibles, c’est-à-dire par la mise en rapport d’éléments qui étaient homogènes puisque chacun pouvait, selon le principe ordinateur qui était choisi, servir à représenter tous les autres: la seule différence résidait en ceci que pour les systématiciens les éléments représentatifs étaient fixés d’entrée de jeu, pour les méthodistes, ils se dégageaient peu à peu d’une confrontation progressive. Mais le passage de la structure décrite au caractère classificateur se faisait entièrement au niveau des fonctions représentatives que le visible exerçait à l’égard de lui-même. A partir de Jussieu, de Lamarck et de Vicq d’Azyr le caractère, ou plutôt la transformation de la structure en caractère, va se fonder sur un principe étranger au domaine du visible ­ un principe interne irréductible au jeu réciproque des représentations. Ce principe (auquel correspond, dans l’ordre de l’économie, le travail ), c’est l’organisation. Comme fondement des taxinomies, l’organisation apparaît de quatre façons différentes.
1. D’abord, sous la forme d’une hiérarchie des caractères. Si en effet on n’étale pas les espèces les unes à côté des autres et dans leur plus grande diversité, mais si on accepte, pour délimiter tout de suite le champ d’investigation, les larges groupements qu’impose l’évidence ­ comme les graminées, les composées, les crucifères, les légumineuses, pour les plantes ; ou pour les animaux, les vers, les poissons, les oiseaux, les quadrupèdes _, on voit que certains caractères sont absolument constants et ne manquent dans aucun des genres, aucune des espèces qu’on peut y reconnaître: par exemple, l’insertion des étamines, leur situation par rapport au pistil, l’insertion de la corolle quand elle porte les étamines, le nombre de lobes qui accompagnent l’embryon dans la semence. D’autres caractères sont très fréquents dans une famille, mais n’atteignent pas le même degré de constance; c’est qu’ils sont formés par des organes moins essentiels (nombre de pétales, présence ou absence de la corolle, situation respective du calice ou du pistil): ce sont les caractères «secondaires subuniformes». Enfin les caractères «tertiaires semi-uniformes» sont tantôt

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constants et tantôt variables (structure monophylle ou polyphylle du calice, nombre de loges dans le fruit, situation des fleurs et des feuilles, nature de la tige): avec ces caractères semi-uniformes, il n’est pas possible de définir des familles ou des ordres ­ non pas qu’ils ne soient point capables, si on les appliquait à toutes les espèces, de former des entités générales, mais parce qu’ils ne concernent pas ce qu’il y a d’essentiel dans un groupe d’êtres vivants. Chaque grande famille naturelle a des réquisits qui la définissent, et les caractères qui permettent de la reconnaître sont les plus proches de ces conditions fondamentales: ainsi la reproduction étant la fonction majeure de la plante, l’embryon en sera la partie la plus importante, et on pourra répartir les végétaux en trois classes: acotylédones, monocotylédones et dicotylédones. Sur le fond de ces caractères essentiels et «primaires», les autres pourront apparaître et introduire des distinctions plus fines. On voit que le caractère n’est plus prélevé directement sur la structure visible, et sans autre critère que sa présence ou son absence; il se fonde sur l’existence de fonctions essentielles à l’être vivant, et sur des rapports d’importance qui ne relèvent plus seulement de la description.
2. Les caractères sont donc liés à des fonctions. En un sens, on revient à la vieille théorie des signatures ou des marques qui supposaient que les êtres portaient, au point le plus visible de leur surface, le signe de ce qui était en eux le plus essentiel. Mais ici les rapports d’importance sont des rapports de subordination fonctionnelle. Si le nombre de cotylédons est décisif pour classer les végétaux, c’est parce qu’ils jouent un rôle déterminé dans la fonction de reproduction, et qu’ils sont liés, par là même, à toute l’organisation interne de la plante ; ils indiquent une fonction qui commande toute la disposition de l’individu 1. Ainsi, pour les animaux, Vicq d’Azyr a montré que les fonctions alimentaires sont sans doute les plus importantes; c’est pour cette raison que «des rapports constants existent entre la structure des dents des carnivores et celle de leurs muscles, de leurs doigts, de leurs ongles, de leur langue, de leur estomac, de leurs intestins 2». Le caractère n’est donc pas établi par un rapport du visible à lui-même; il n’est en lui-même que la pointe visible d’une organisation complexe et hiérarchisée où la fonction joue un rôle essentiel de commande et de détermination. Ce n’est pas parce qu’il est fréquent dans les structures observées


1. A.-L. de Jussieu, Genera plantarum, p. XVIII.
2. Vicq d’Azyr, Système anatomique des quadrupèdes, 1792, Discours préliminaire, p. LXXXVII.

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qu’un caractère est important; c’est parce qu’il est fonctionnellement important qu’on le rencontre souvent. Comme le fera remarquer Cuvier, résumant l’oeuvre des derniers grands méthodistes du siècle, à mesure qu’on s’élève vers les classes les plus générales, «plus aussi les propriétés qui restent communes sont constantes; et comme les rapports les plus constants sont ceux qui appartiennent aux parties les plus importantes, les caractères des divisions supérieures se trouveront tirées des parties les plus importantes... C’est ainsi que la méthode sera naturelle puisqu’elle tient compte de l’importance des organes 1».
3. On comprend dans ces conditions comment la notion de vie a pu devenir indispensable à la mise en ordre des êtres naturels. Elle l’est devenue pour deux raisons: d’abord, il fallait pouvoir saisir dans la profondeur du corps les rapports qui lient les organes superficiels à ceux dont l’existence et la forme cachée assurent les fonctions essentielles; ainsi Storr propose de classer les mammifères d’après la disposition de leurs sabots; c’est que celle-ci est liée aux modes de déplacement et aux possibilités motrices de l’animal; or, ces modes à leur tour sont en corrélation avec la forme de l’alimentation et les différents organes du système digestif 2. De plus, il peut se faire que les caractères les plus importants soient les plus cachés; déjà dans l’ordre végétal, on a pu constater que ce ne sont pas les fleurs et les fruits ­ parties les mieux visibles de la plante ­ qui sont les éléments significatifs, mais l’appareil embryonnaire et des organes comme les cotylédons. Ce phénomène est plus fréquent encore chez les animaux. Storr pensait qu’il fallait définir les grandes classes par les formes de la circulation; et Lamarck, qui pourtant ne pratiquait pas lui-même la dissection, récuse pour les animaux inférieurs un principe de classement qui ne se fonderait que sur la forme visible: «La considération des articulations du corps et des membres des crustacés les a fait regarder par tous les naturalistes comme de véritables insectes, et j’ai moi-même longtemps suivi l’opinion commune à cet égard. Mais comme il est reconnu que l’organisation est de toutes les considérations la plus essentielle pour guider dans une distribution méthodique et naturelle des animaux ainsi que pour déterminer parmi eux les véritables rapports, il en résulte que les crustacés, respirant uniquement par des branchies à la manière des mollusques, et ayant comme eux un coeur musculaire doivent être placés immédiatement après eux avant les arachnides et les insectes qui n’ont pas une semblable organisation

I. G. Cuvier, Tableau élémentaire de l’histoire naturelle, Paris, an VI, p. 20-21.
2. Storr, Prodromus methodi mammalium (Tübingen, 1780) p. 7-20.

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1.» Classer ne sera donc plus référer le visible à lui-même, en chargeant l’un de ses éléments de représenter les autres; ce sera, dans un mouvement qui fait pivoter l’analyse, rapporter le visible à l’invisible, comme à sa raison profonde, puis remonter de cette secrète architecture vers les signes manifestes qui en sont donnés à la surface des corps. Comme le disait Pinel, dans son oeuvre de naturaliste, «s’en tenir aux caractères extérieurs qu’assignent les nomenclatures, n’est-ce point se fermer la source la plus féconde en instructions, et refuser pour ainsi dire d’ouvrir le grand livre de la nature qu’on se propose cependant de connaître 2». Désormais, le caractère reprend son vieux rôle de signe visible pointant vers une profondeur enfouie; mais ce qu’il indique, ce n’est pas un texte secret, une parole enveloppée ou une ressemblance trop précieuse pour être exposée; c’est l’ensemble cohérent d’une organisation, qui reprend dans la trame unique de sa souveraineté le visible comme l’invisible.
4. Le parallélisme entre classification et nomenclature se trouve dénoué par le fait même. Tant que le classement consistait en un découpage progressivement emboîté de l’espace visible, il était très concevable que la délimitation et la dénomination de ces ensembles puissent s’accomplir de pair. Le problème du nom et le problème du genre étaient isomorphes. Mais maintenant que le caractère ne peut plus classer qu’en se référant d’abord à l’organisation des individus, «distinguer» ne se fait plus selon les mêmes critères et les mêmes opérations que «dénommer». Pour trouver les ensembles fondamentaux qui regroupent les êtres naturels, il faut parcourir cet espace en profondeur qui mène des organes superficiels aux plus secrets, et de ceux-ci aux grandes fonctions qu’ils assurent. Une bonne nomenclature en revanche continuera à se déployer dans l’espace plat du tableau: à partir des caractères visibles de l’individu, il faudra parvenir à la case précise où se trouve le nom de ce genre et de son espèce. Il y a une distorsion fondamentale entre l’espace de l’organisation et celui de la nomenclature: ou plutôt, au lieu de se recouvrir exactement, ils sont désormais perpendiculaires l’un à l’autre; et à leur point de jonction se trouve le caractère manifeste, qui indique en profondeur une fonction, et permet à la surface de retrouver un nom. Cette distinction qui en quelques années va rendre caduques l’histoire naturelle et la prééminence de la taxinomia, c’est au génie

1. Lamarck, Système des animaux sans vertèbres (Paris, 1801), p. 143-144.
2. Ph. Pinel, Nouvelle méthode de classification des quadrumanes (Actes de la Société d’histoire naturelle. t. I, p. 52, cité in Daudin, Les Classes zoologiques, p. 18).

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de Lamarck qu’on la doit: dans le Discours préliminaire de la Flore française, il a opposé comme radicalement distinctes les deux tâches de la botanique: la «détermination» qui applique les règles de l’analyse, et permet de retrouver le nom par le simple jeu d’une méthode binaire (ou tel caractère est présent dans l’individu qu’on examine, et il faut chercher à le situer dans la partie droite du tableau; ou il n’est pas présent et il faut chercher dans la partie gauche; ceci jusqu’à la détermination dernière); et la découverte des rapports réels de ressemblance, qui suppose l’examen de l’organisation entière des espèces 1. Le nom et les genres, la désignation et la classification, le langage et la nature cessent d’être entrecroisés de plein droit. L’ordre des mots et l’ordre des êtres ne se recoupent plus qu’en une ligne artificiellement définie. Leur vieille appartenance qui avait fondé l’histoire naturelle à l’âge classique, et qui avait conduit d’un seul mouvement la structure jusqu’au caractère, la représentation jusqu’au nom et l’individu visible jusqu’au genre abstrait, commence à se défaire. On se met à parler sur des choses qui ont lieu dans un autre espace que les mots. En faisant, et très tôt, une pareille distinction, Lamarck a clos l’âge de l’histoire naturelle, il a entrouvert celui de la biologie beaucoup mieux, d’une façon bien plus certaine et radicale qu’en reprenant, quelque vingt ans plus tard, le thème déjà connu de la série unique des espèces et de leur transformation progressive.
Le concept d’organisation existait déjà dans l’histoire naturelle du XVIIIe siècle ­ tout comme, dans l’analyse des richesses, la notion de travail qui elle non plus n’a pas été inventée au sortir de l’âge classique; mais il servait alors à définir un certain mode de composition des individus complexes à partir de matériaux plus élémentaires; Linné, par exemple, distinguait la «juxtaposition» qui fait croître le minéral et l’ «intussusception» par laquelle le végétal se développe en se nourrissant 2. Bonnet opposait l’ «agrégat» des «solides bruts» à la «composition des solides organisés» qui «entrelace un nombre presque infini de parties, les unes fluides, les autres solides 3». Or, ce concept d’organisation n’avait jamais servi avant la fin du siècle à fonder l’ordre de la nature, à définir son espace ni en à limiter les figures. C’est à travers les oeuvres de Jussieu, de Vicq d’Azyr et de Lamarck qu’il commence à fonctionner pour la première fois comme méthode de la caractérisation: il subordonne

1. Lamarck, La Flore française (Paris, 1778), Discours préliminaire, p. XC-CII.
2. Linné, Système sexuel des végétaux (trad. française, Paris, an VI), p. 1.
3. Bonnet, Contemplation de la nature (Oeuvres complètes, t. IV, p. 40).

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les caractères les uns aux autres; il les lie à des fonctions; il les dispose selon une architecture aussi bien interne qu’externe et non moins invisible que visible; il les répartit dans un espace autre que celui des noms, du discours et du langage. Il ne se contente donc plus de désigner une catégorie d’êtres parmi les autres; il n’indique plus seulement une coupure dans l’espace taxinomique; il définit pour certains êtres la loi intérieure qui permet à telle de leurs structures de prendre la valeur de caractère. L’organisation s’insère entre les structures qui articulent et les caractères qui désignent, ­ introduisant entre eux un espace profond, intérieur, essentiel.
Cette mutation importante se joue encore dans l’élément de l’histoire naturelle; elle modifie les méthodes et les techniques d’une taxinomia; elle n’en récuse pas les conditions fondamentales de possibilité; elle ne touche pas encore au mode d’être d’un ordre naturel. Elle entraîne cependant une conséquence majeure: la radicalisation du partage entre organique et inorganique. Dans le tableau des êtres que déployait l’histoire naturelle, l’organisé et le non-organisé ne définissaient rien de plus que deux catégories; celles-ci s’entrecroisaient, sans coïncider nécessairement, avec l’opposition du vivant et du non-vivant. A partir du moment où l’organisation devient concept fondateur de la caractérisation naturelle, et permet de passer de la structure visible à la désignation, elle doit bien cesser de n’être elle-même qu’un caractère; elle contourne l’espace taxinomique où elle était logée, et c’est elle à son tour qui donne lieu à une classification possible. Par le fait même, l’opposition de l’organique et de l’inorganique devient fondamentale. C’est, en effet, à partir des années 1775-1795 que la vieille articulation des trois ou quatre règnes disparaît; l’opposition des deux règnes ­ organique et inorganique ­ ne la remplace pas exactement; elle la rend plutôt impossible en imposant un autre partage, à un autre niveau et dans un autre espace. Pallas et Lamarck 1 formulent cette grande dichotomie, avec laquelle vient coïncider l’opposition du vivant et du non-vivant. «Il n’y a que deux règnes dans la nature, écrit Vicq d’Azyr en 1786, l’un jouit et l’autre est privé de la vie 2.» L’organique devient le vivant et le vivant, c’est ce qui produit, croissant et se reproduisant; l’inorganique, c’est le non-vivant, c’est ce qui ne se développe ni ne se reproduit; c’est aux limites de la vie, l’inerte et l’infécond, ­ la mort. Et s’il est mêlé à la vie, c’est comme ce qui en elle, tend à la détruire et à la tuer. «Il existe dans


1. Lamarck, La Flore française, p. 1-2.
2. Vicq d’Azyr, Premiers discours anatomiques, 1786 p. 17-18.

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tous les êtres vivants deux forces puissantes, très distinctes et toujours en opposition entre elles, de telle sorte que chacune d’elles détruit perpétuellement les effets que l’autre parvient à produire 1.» On voit comment, fracturant en profondeur le grand tableau de l’histoire naturelle, quelque chose comme une biologie va devenir possible; et comment aussi va pouvoir émerger dans les analyses de Bichat l’opposition fondamentale de la vie et de la mort. Ce ne sera pas le triomphe, plus ou moins précaire, d’un vitalisme sur un mécanisme; le vitalisme et son effort pour définir la spécificité de la vie ne sont que les effets de surface de ces événements archéologiques.

IV. LA FLEXION DES MOTS


De ces événements, on trouve la réplique exacte du côté des analyses du langage. Mais sans doute y ont-elles une forme plus discrète, et aussi une chronologie plus lente. Il y a à cela une raison aisée à découvrir; c’est que durant tout l’âge classique, le langage a été posé et réfléchi comme discours, c’est-à-dire comme analyse spontanée de la représentation. De toutes les formes d’ordre non quantitatif, il était le plus immédiat, le moins concerté, le plus profondément lié au mouvement propre de la représentation. Et dans cette mesure, il était mieux enraciné en elle et en son mode d’être que ces ordres réfléchis ­ savants ou intéressés ­ que fondaient la classification des êtres ou l’échange des richesses. Des modifications techniques comme celles qui ont affecté la mesure des valeurs d’échange ou les procédés de la caractérisation ont suffi à altérer considérablement l’analyse des richesses ou l’histoire naturelle. Pour que la science du langage subisse des mutations aussi importantes, il a fallu des événements plus profonds, capables de changer, dans la culture occidentale, jusqu’à l’être même des représentations. Tout comme la théorie du nom au XVIIe et au XVIIIe siècle se logeait au plus près de la représentation et par là commandait, jusqu’à un certain point, l’analyse des structures et du caractère dans les êtres vivants, celle du prix et de la valeur dans les richesses, de la même façon, à la fin de l’âge classique, c’est elle qui subsiste le plus longtemps, ne se défaisant

1. Lamarck, Mémoires de physique et d’histoire naturelle (année 1797), p. 248.
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que sur le tard au moment où la représentation elle-même se modifie au niveau le plus profond de son régime archéologique.
Jusqu’au début du XIXe siècle, les analyses du langage ne manifestent encore que peu de changements. Les mots sont toujours interrogés à partir de leurs valeurs représentatives, comme éléments virtuels du discours qui leur prescrit à tous un même mode d’être. Pourtant, ces contenus représentatifs ne sont plus analysés seulement dans la dimension qui la rapproche d’une origine absolue, qu’elle soit mythique ou non. Dans la grammaire générale sous sa forme la plus pure, tous les mots d’une langue étaient porteurs d’une signification plus ou moins cachée, plus ou moins dérivée, mais dont la primitive raison d’être résidait dans une désignation initiale. Toute langue, aussi complexe qu’elle fût, se trouvait placée dans l’ouverture, ménagée une fois pour toutes, par les cris archaïques. Les ressemblances latérales avec les autres langues ­ sonorités voisines recouvrant des significations analogues ­ n’étaient notées et recueillies que pour confirmer le rapport vertical de chacune à ces valeurs profondes, ensablées, presque muettes. Dans le dernier quart du XVIIIe siècle, la comparaison horizontale entre les langues acquiert une autre fonction: elle ne permet plus de savoir ce que chacune peut emporter de mémoire ancestrale, quelles marques d’avant Babel sont déposées dans la sonorité de leurs mots; mais elle doit permettre de mesurer jusqu’à quel point elles se ressemblent, quelle est la densité de leurs similitudes, dans quelles limites elles sont l’une à l’autre transparentes. De là ces grandes confrontations de langues diverses qu’on voit apparaître à la fin du siècle ­ et parfois sous la pression de motifs politiques comme les tentatives faites en Russie 1 pour établir un relevé des langues de l’Empire; en 1787 paraît à Pétrograd le premier volume du Glossarium comparativum totius orbis; il doit porter référence à 279 langues: 171 pour l’Asie, 55 pour l’Europe, 30 pour l’Afrique, 23 pour l’Amérique 2. Ces comparaisons se font exclusivement encore à partir et en fonction des contenus représentatifs; on confronte un même noyau de signification ­ qui sert d’invariant ­ avec les mots par quoi les diverses langues peuvent le désigner (Adelung 3 donne 500 versions du Pater dans des langues et des dialectes différents); ou bien encore, en choisissant une


1. Bachmeister, Idea et desideria de colligendis linguarum specimenibus (Pétrograd, 1773); Güldenstadt, Voyage dans le Caucase.
2. La seconde édition en quatre volumes paraît en 1790-1791.
3. F. Adelung, Mithridates (4 vol., Berlin, 1806-1817).

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racine comme élément constant à travers des formes légèrement variées, on détermine l’éventail des sens qu’elle peut prendre (ce sont les premiers essais de Lexicographie, comme celle de Buthet de La Sarthe). Toutes ces analyses renvoient toujours à deux principes qui étaient déjà ceux de la grammaire générale: celui d’une langue primitive et commune qui aurait fourni le lot initial des racines; et celui d’une série d’événements historiques, étrangers au langage, et qui, de l’extérieur le ploient, l’usent, l’affinent, l’assouplissent, en multiplient ou en mêlent les formes (invasions, migrations, progrès des connaissances, liberté ou esclavage politique, etc.).
Or, la confrontation des langues à la fin du XVIIIe siècle met au jour une figure intermédiaire entre l’articulation des contenus et la valeur des racines: il s’agit de la flexion. Certes, les grammairiens connaissaient depuis longtemps les phénomènes flexionnels (tout comme, en histoire naturelle, on connaissait le concept d’organisation avant Pallas ou Lamarck; et en économie le concept de travail avant Adam Smith); mais les flexions n’étaient analysées que pour leur valeur représentative ­ soit qu’on les ait considérées comme des représentations annexes, soit qu’on y ait vu une manière de lier entre elles les représentations (quelque chose comme un autre ordre des mots). Mais lorsqu’on fait, comme Coeurdoux 1 et William Jones 2, la comparaison entre les différentes formes du verbe être en sanscrit et en latin ou en grec, on découvre un rapport de constance qui est inverse de celui qu’on admettait couramment: c’est la racine qui est altérée, et ce sont les flexions qui sont analogues. La série sanscrite asmi, asi, asti, smas, stha, santi correspond exactement, mais par l’analogie flexionnelle, à la série latine sum, es, est, sumus, estis, sunt. Sans doute Coeurdoux et Anquetil-Duperron restaient au niveau des analyses de la grammaire générale quand le premier voyait dans ce parallélisme les restes d’une langue primitive; et le second le résultat du mélange historique qui a pu se faire entre Hindous et Méditerranéens à l’époque du royaume de Bactriane. Mais ce qui était en jeu dans cette conjugaison comparée, ce n’était déjà plus le lien entre syllabe primitive et sens premier, c’était un rapport plus complexe entre les modifications du radical et les fonctions de la grammaire; on découvrait que dans deux langues différentes il y avait un rapport constant entre une série déterminée d’altérations formelles et une série également déterminée de


1. R.-P. Coeurdoux, Mémoires de l’Académie des inscriptions, t. XLIX, p. 647-697.
2. W. Jones, Works (Londres 1807, 13 vol.).

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fonctions grammaticales, de valeurs syntactiques ou de modifications de sens.
Par le fait même, la grammaire générale commence à changer de configuration: ses divers segments théoriques ne s’enchaînent plus tout à fait de la même façon les uns sur les autres; et le réseau qui les unit dessine un parcours déjà légèrement différent. A l’époque de Bauzée ou de Condillac, le rapport entre les racines de forme si labile et le sens découpé dans les représentations, ou encore le lien entre le pouvoir de désigner et celui d’articuler, était assuré par la souveraineté du Nom. Maintenant un nouvel élément intervient: du côté du sens ou de la représentation, il n’indique qu’une valeur accessoire, nécessairement seconde (il s’agit du rôle de sujet ou de complément joué par l’individu ou la chose désignée; il s’agit du temps de l’action); mais du côté de la forme, il constitue l’ensemble solide, constant, inaltérable ou presque, dont la loi souveraine s’impose aux racines représentatives jusqu’à les modifier elles-mêmes. Bien plus, cet élément, second par la valeur significative, premier par la consistance formelle, n’est pas lui-même une syllabe isolée, comme une sorte de racine constante; c’est un système de modifications dont les divers segments sont solidaires les uns des autres: la lettre s ne signifie pas la seconde personne, comme la lettre e signifie selon Court de Gébelin la respiration, la vie et l’existence; c’est l’ensemble des modifications m, s, t, qui donne à la racine verbale les valeurs de la première, deuxième et troisième personne.
Cette nouvelle analyse, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, se loge dans la recherche des valeurs représentatives du langage. C’est encore du discours qu’il s’agit. Mais déjà apparaît, à travers le système des flexions, la dimension du grammatical pur: le langage n’est plus constitué seulement de représentations et de sons qui à leur tour les représentent et s’ordonnent entre eux comme l’exigent les liens de la pensée; il est de plus constitué d’éléments formels, groupés en système, et qui imposent aux sons, aux syllabes, aux racines, un régime qui n’est pas celui de la représentation. On a ainsi introduit dans l’analyse du langage un élément qui lui est irréductible (comme on introduit le travail dans l’analyse de l’échange ou l’organisation dans celle des caractères). A titre de conséquence première on peut noter l’apparition à la fin du XVIIIe siècle d’une phonétique qui n’est plus recherche des premières valeurs expressives, mais analyse des sons, de leurs rapports et de leur transformation possible les uns dans les autres; Helwag en 1781 définit le triangle vocalique 1. On peut noter aussi l’apparition

1. Helwag, De formatione loquelae (1781).

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des premières esquisses de grammaire comparée: on ne prend plus comme objet de comparaison dans les diverses langues le couple formé par un groupe de lettres et par un sens, mais des ensembles de modifications à valeur grammaticale (conjugaisons, déclinaisons et affixations). Les langues sont confrontées non plus par ce que désignent les mots, mais par ce qui les lient les uns aux autres; elles vont communiquer maintenant, non par l’intermédiaire de cette pensée anonyme et générale qu’elles ont à représenter, mais directement de l’une à l’autre, grâce à ces minces instruments d’apparence si fragile, mais si constants si irréductibles qui disposent les mots les uns par rapport aux autres. Comme le disait Monboddo: «Le mécanisme des langues étant moins arbitraire et mieux réglé que la prononciation des mots, nous y trouvons un excellent critérium pour déterminer l’affinité des langues entre elles. C’est pourquoi, quand nous voyons deux langues employer de la même manière ces grands procédés du langage, la dérivation, la composition, l’inflexion, nous pouvons en conclure que l’une dérive de l’autre ou qu’elles sont toutes deux des dialectes d’une même langue primitive 1». Tant que la langue avait été définie comme discours, elle ne pouvait avoir d’autre histoire que celle de ses représentations: les idées, les choses, les connaissances, les sentiments venaient-ils à changer, alors et seulement la langue se modifiait et dans l’exacte proportion de ses changements. Mais il y a désormais un «mécanisme» intérieur des langues qui détermine non seulement l’individualité de chacune, mais ses ressemblances aussi avec les autres: c’est lui qui, porteur d’identité et de différence, signe de voisinage, marque de la parenté, va devenir support de l’histoire. Par lui, l’historicité pourra s’introduire dans l’épaisseur de la parole elle-même.

V. IDÉOLOGIE ET CRITIQUE


Dans la grammaire générale, dans l’histoire naturelle, dans l’analyse des richesses, il s’est donc produit, vers les dernières années du XVIIIe siècle, un événement qui est partout de même type. Les signes dont les représentations étaient affectées, l’analyse des identités et des différences qui pouvait alors s’établir, le tableau à la fois continu et articulé qu’on instaurait dans le

1. Lord Monboddo, Ancient metaphysics, vol. IV, p. 326.

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foisonnement des similitudes, l’ordre défini parmi les multiplicités empiriques, ne peuvent plus désormais se fonder sur le seul redoublement de la représentation par rapport à elle-même. A partir de cet événement, ce qui valorise les objets du désir, ce ne sont plus seulement les autres objets que le désir peul sa représenter, mais un élément irréductible à cette représentation: le travail; ce qui permet de caractériser un être naturel, ce ne sont plus les éléments qu’on peut analyser sur les représentations qu’on se fait de lui et des autres, c’est un certain rapport intérieur à cet être et qu’on appelle son organisation; ce qui permet de définir une langue, ce n’est pas la manière dont elle représente les représentations, mais une certaine architecture interne, une certaine manière de modifier les mots eux-mêmes selon la posture grammaticale qu’ils occupent les uns par rapport aux autres: c’est son système flexionnel. Dans tous les cas, le rapport de la représentation à elle-même et les relations d’ordre qu’il permet de déterminer hors de toute mesure quantitative, passent maintenant par des conditions extérieures à la représentation elle-même dans son actualité. Pour lier la représentation d’un sens avec celle d’un mot, il faut se référer, et avoir recours aux lois purement grammaticales d’un langage qui, hors de tout pouvoir de représenter les représentations, est soumis au système rigoureux de ses modifications phonétiques et de ses subordinations synthétiques; à l’âge classique, les langues avaient une grammaire parce qu’elles avaient puissance de représenter; maintenant elles représentent à partir de cette grammaire qui est pour elles comme un envers historique, un volume intérieur et nécessaire dont les valeurs représentatives ne sont plus que la face externe, scintillante et visible. Pour lier dans un caractère défini une structure partielle et la visibilité d’ensemble d’un être vivant, il faut maintenant se référer aux lois purement biologiques, qui, hors de toutes les marques signalétiques et comme en retrait par rapport à elles, organisent les rapports entre fonctions et organes; les êtres vivants ne définissent plus leurs ressemblances, leurs affinités et leurs familles à partir de leur descriptibilité déployée; ils ont des caractères que le langage peut parcourir et définir, parce qu’ils ont une structure qui est comme l’envers sombre, volumineux et intérieur de leur visibilité: c’est à la surface claire et discursive de cette masse secrète mais souveraine que les caractères émergent, sorte de dépôt extérieur à la périphérie d’organismes maintenant noués sur eux-mêmes. En fin, lorsqu’il s’agit de lier la représentation d’un objet de besoin à tous ceux qui peuvent figurer en face de lui dans l’acte de l’échange, il faut avoir recours à la forme et à la quantité d’un travail qui en

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déterminent la valeur; ce qui hiérarchise les choses dans les mouvements continus du marché, ce ne sont pas les autres objets ni les autres besoins; c’est l’activité qui les a produites et qui, silencieusement, s’est déposée en elles; ce sont les journées et les heures nécessaires à les fabriquer, à les extraire, ou à les transporter qui constituent leur pesanteur propre, leur solidité marchande, leur loi intérieure et par là ce qu’on peut appeler leur prix réel; à partir de ce noyau essentiel les échanges pourront s’accomplir et les prix de marché, après avoir oscillé, trouveront leur point fixe.
Cet événement un peu énigmatique, cet événement d’en dessous qui vers la fin du XVIIIe siècle s’est produit dans ces trois domaines, les soumettant d’un seul trait à une même rupture, on peut donc maintenant l’assigner dans l’unité qui fonde ses formes diverses. Cette unité, on voit combien il serait superficiel de la chercher du côté d’un progrès dans la rationalité ou de la découverte d’un thème culturel nouveau. Dans les dernières années du XVIIIe siècle, on n’a pas fait entrer les phénomènes complexes de la biologie, ou de l’histoire des langues ou de la production industrielle dans des formes d’analyse rationnelle auxquelles jusqu’alors elles étaient demeurées étrangères; on ne s’est pas mis non plus ­ sous l’«influence» d’on ne sait quel «romantisme» naissant ­ à s’intéresser soudain aux figures complexes de la vie, de l’histoire et de la société; on ne s’est pas détaché, sous l’instance de ses problèmes, d’un rationalisme soumis au modèle de la mécanique, aux règles l’analyse et aux lois de l’entendement. Ou plutôt tout ceci s’est bien produit, mais comme mouvement de surface: altération et glissement des intérêts culturels, redistribution des opinions et des jugements, apparition de nouvelles formes dans le discours scientifique, rides tracées pour la première fois sur la face éclairée du savoir. D’une façon plus fondamentale, et à ce niveau où les connaissances s’enracinent dans leur positivité, l’événement concerne non pas les objets visés, analysés et expliqués dans la connaissance, non pas même la manière de les connaître ou de les rationaliser, mais le rapport de la représentation à ce qui est donné en elle. Ce qui s’est produit avec Adam Smith, avec les premiers philologues, avec Jussieu, Vicq d’Azyr ou Lamarck, c’est un décalage infime, mais absolument essentiel et qui a fait basculer toute la pensée occidentale: la représentation a perdu le pouvoir de fonder, à partir d’elle-même, dans son déploiement propre et par le jeu qui la redouble sur soi, les liens qui peuvent unir ses divers éléments. Nulle composition, nulle décomposition, nulle analyse en identités et en différences ne peut plus justifier le lien des représentations

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entre elles; l’ordre, le tableau dans lequel il se spatialise, les voisinages qu’il définit, les successions qu’il autorise comme autant de parcours possibles entre les points de sa surface ne sont plus en pouvoir de lier entre elles les représentations ou entre eux les éléments de chacune. La condition de ces liens, elle réside désormais à l’extérieur de la représentation, au-delà se son immédiate visibilité, dans une sorte d’arrière-monde plus profond qu’elle-même et plus épais. Pour rejoindre le point où se nouaient les formes visibles des êtres ­ la structure des vivants, la valeur des richesses, la syntaxe des mots ­ il faut se diriger vers ce sommet, vers cette pointe nécessaire mais jamais accessible qui s’enfonce, hors de notre regard, vers le coeur même des choses. Retirées vers leur essence propre, siégeant enfin dans la force qui les anime, dans l’organisation qui les maintient, dans la genèse qui n’a cessé de les produire, les choses échappent, en leur vérité fondamentale, à l’espace du tableau; au lieu de n’être rien de plus que la constance qui distribue selon les mêmes formes leurs représentations, elles s’enroulent sur elles-mêmes, se donnent en volume propre, se définissent un espace interne qui, pour notre représentation, est à l’extérieur. C’est à partir de l’architecture qu’elles cachent, de la cohésion qui maintient son règne souverain et secret sur chacune de leurs parties, c’est du fond de cette force qui les fait naître et demeure en elles comme immobile mais encore vibrante, que les choses par fragments, profils, morceaux, écailles, viennent se donner, bien partiellement, à la représentation. De leur inaccessible réserve, celle-ci ne détache que pièce à pièce des minces éléments dont l’unité reste toujours nouée là-bas. L’espace d’ordre qui servait de lieu commun à la représentation et aux choses, à la visibilité empirique et aux règles essentielles, qui unissaient les régularités de la nature et les ressemblances de l’imagination dans le quadrillage des identités et des différences, qui étalait la suite empirique des représentations dans un tableau simultané, et permettait de parcourir pas à pas selon une suite logique l’ensemble des éléments de la nature rendue contemporains d’eux-mêmes ­ cet espace d’ordre va être désormais rompu: il y aura les choses, avec leur organisation propre, leurs secrètes nervures, l’espace qui les articule, le temps qui les produit; et puis la représentation, pure succession temporelle, où elles s’annoncent toujours partiellement à une subjectivité, à une conscience, à l’effort singulier d’une connaissance, à l’individu «psychologique» qui du fond de sa propre histoire, ou à partir de la tradition qu’on lui a transmise, essaie de savoir. La représentation est en voie de ne plus pouvoir définir le mode d’être commun aux choses et

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à la connaissance. L’être même de ce qui est représenté va tomber maintenant hors de la représentation elle-même. Cette proposition, cependant, est imprudente. Elle anticipe en tout cas sur une disposition du savoir qui n’est pas encore définitivement établie à la fin du XVIIIe siècle. Il ne faut pas oublier que si Smith, Jussieu et W. Jones se sont servis des notions de travail, d’organisation, et de système grammatical, ce n’était point pour sortir de l’espace tabulaire défini par la pensée classique, ce n’était point pour contourner la visibilité des choses et échapper au jeu de la représentation se représentant elle-même; c’était seulement pour y instaurer une forme de liaison qui fut à la fois analysable, constante et fondée. Il s’agissait toujours de trouver l’ordre général des identités et des différences. Le grand détour qui ira quérir, de l’autre côté de la représentation, l’être même de ce qui est représenté, n’est pas encore accompli; seul est déjà instauré le lieu; partir duquel il sera possible. Mais ce lieu figure toujours dans les dispositions intérieures de la représentation. Sans doute, à cette configuration épistémologique ambiguë correspond une dualité philosophique qui en indique le prochain dénouement.
La coexistence à la fin du XVIIIe siècle de l’Idéologie et de la philosophie critique ­ de Destutt de Tracy et de Kant ­ partage dans la forme de deux pensées extérieures l’une à l’autre mais simultanées, ce que les réflexions scientifiques, elles, maintiennent dans une unité promise à se dissocier bientôt. Chez Destutt ou Gerando, l’Idéologie se donne à la fois comme la seule forme rationnelle et scientifique que la philosophie puisse revêtir et unique fondement philosophique qui puisse être proposé aux sciences en général et à chaque domaine singulier de la connaissance. Science des idées, l’Idéologie doit être une connaissance de même type que celles qui se donnent pour objet les êtres de la nature, ou les mots du langage, ou les lois de la société. Mais dans la mesure même où elle a pour objet les idées, la manière de les exprimer dans des mots, et de les lier dans des raisonnements, elle vaut comme la Grammaire et la Logique de toute science possible. L’Idéologie n’interroge pas le fondement, les limites ou la racine de la représentation; elle parcourt le domaine des représentations en général; elle fixe les successions nécessaires qui y apparaissent; elle définit les liens qui s’y nouent; elle manifeste les lois de composition et de décomposition qui peuvent y régner. Elle loge tout savoir dans l’espace des représentations, et en parcourant cet espace, elle formule le savoir des lois qui l’organise. Elle est en un sens le savoir de tous les savoirs. Mais ce redoublement fondateur ne la fait pas sortir du champ de la représentation; il a pour fin de

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rabattre tout savoir sur une représentation à l’immédiateté de laquelle on n’échappe jamais: «Vous êtes-vous jamais rendu compte un peu précisément de ce que c’est que penser, de ce que vous éprouvez quand vous pensez, n’importe à quoi?... Vous dites-vous: je pense cela, quand vous avez une opinion, quand vous formez un jugement. Effectivement porter un jugement vrai ou faux est un acte de la pensée; cet acte consiste à sentir qu’il existe un rapport, une relation... Penser, comme vous voyez, c’est toujours sentir, et ce n’est rien que sentir 1.» Il faut noter cependant qu’en définissant la pensée d’un rapport par la sensation de ce rapport ou, plus brièvement, la pensée en général par la sensation, Destutt couvre bien, sans en sortir, le domaine entier de la représentation; mais il rejoint la frontière où la sensation, comme forme première, absolument simple de la représentation, comme contenu minimum de ce qui peut être donné à la pensée, bascule dans l’ordre des conditions physiologiques qui peuvent en rendre compte. Ce qui, lu dans un sens, apparaît comme la généralité la plus mince de la pensée, apparaît, déchiffré dans une autre direction, comme le résultat complexe d’une singularité zoologique: «On n’a qu’une connaissance incomplète d’un animal, si l’on ne connaît pas ses facultés intellectuelles. L’idéologie est une partie de la zoologie, et c’est surtout dans l’homme que cette partie est importante et qu’elle mérite d’être approfondie 2.» L’analyse de la représentation, au moment où elle atteint sa plus grande extension, touche par son bord le plus extérieur un domaine qui serait à peu près ­ ou plutôt qui sera, car il n’existe pas encore ­ celui d’une science naturelle de l’homme.
Aussi différentes qu’elles soient par leur forme, leur style et leur visée, la question kantienne et celle des Idéologues ont le même point d’application: le rapport des représentations entre elles. Mais ce rapport ­ ce qui le fonde et le justifie ­ , Kant ne le requiert pas au niveau de la représentation, même atténuée en son contenu jusqu’à n’être plus, aux confins de la passivité et de la conscience, que pure et simple sensation; il l’interroge dans la direction de ce qui le rend possible dans sa généralité. Au lieu de fonder le lien entre les représentations par une sorte de creusement interne qui l’évide peu à peu jusqu’à la pure impression, il l’établit sur les conditions qui en définissent la forme universellement valable. En dirigeant ainsi sa question, Kant contourne la représentation et ce qui est donné en elle, pour s’adresser à cela même à partir de quoi

1. Destutt de Tracy, Eléments d’Idéologie, 1, p. 33-35.
2. Id., ibid., préface, p. 1.

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toute représentation, quelle qu’elle soit, peut être donnée. Ce ne sont donc pas les représentations elles-mêmes, selon les lois d’un jeu leur appartenant en propre, qui pourraient se déployer à partir de soi et d’un seul mouvement se décomposer (par l’analyse) et se recomposer (par la synthèse): seuls des jugements d’expérience ou des constatations empiriques peuvent se fonder sur les contenus de la représentation. Toute autre liaison, si elle doit être universelle, doit se fonder au-delà de toute expérience, dans l’a priori qui la rend possible. Non qu’il s’agisse d’un autre monde, mais des conditions sous lesquelles peut exister toute représentation du monde en général.
Il y a donc une correspondance certaine entre la critique kantienne et ce qui à la même époque se donnait comme la première forme à peu près complète d’analyse idéologique. Mais l’Idéologie, en étendant sa réflexion sur tout le champ de la connaissance ­ depuis les impressions originaires jus qu’à l’économie politique en passant par la logique, l’arithmétique, les sciences de la nature et la grammaire _, essayait de reprendre dans la forme de la représentation cela même qui était en train de se constituer et de se reconstituer en dehors de celle-ci. Cette reprise ne pouvait se faire que sous la forme quasi mythique d’une genèse à la fois singulière et universelle: une conscience, isolée, vide et abstraite, devait, à partir de la représentation la plus mince, développer peu à peu le grand tableau de tout ce qui est représentable. En ce sens, l’Idéologie est la dernière des philosophies classiques ­ un peu comme Juliette est le dernier des récits classiques. Les scènes et les raisonnements de Sade reprennent toute la neuve violence du désir dans le déploiement d’une représentation transparente et sans défaut; les analyses de l’Idéologie reprennent dans le récit d’une naissance toutes les formes et jusqu’aux plus complexes de la représentation. En face de l’ Idéologie, la critique kantienne marque en revanche le seuil de notre modernité; elle interroge la représentation non pas selon le mouvement indéfini qui va de l’élément simple à toutes ses combinaisons possibles, mais à partir de ses limites de droit. Elle sanctionne ainsi pour la première fois cet événement de la culture européenne qui est contemporain de la fin du XVIIIe siècle: le retrait du savoir et de la pensée hors de l’espace de la représentation. Celui-ci est mis alors en question dans son fondement, son origine, et ses bornes: par le fait même, le champ illimité de la représentation, que la pensée classique avait instauré, que l’ Idéologie avait voulu parcourir selon un pas à pas discursif et scientifique, apparaît comme une métaphysique. Mais comme une métaphysique qui ne se serait jamais contournée

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elle-même, qui se serait posée dans un dogmatisme non averti, et n’aurait jamais fait venir en pleine lumière la question de son droit. En ce sens, la Critique fait ressortir la dimension métaphysique que la philosophie du XVIIIe siècle avait voulu réduire par la seule analyse de la représentation Mais elle ouvre en même temps la possibilité d’une autre métaphysique qui aurait pour propos d’interroger hors de la représentation tout ce qui en est la source et l’origine; elle permet ces philosophies de la Vie, de la Volonté, de la Parole que le XIXe siècle va déployer dans le sillage de la critique.

VI. LES SYNTHÈSES OBJECTIVES


De là une série presque infinie de conséquences. De conséquences, en tout cas, illimitées puisque notre pensée aujourd’hui appartient encore à leur dynastie. Au premier rang, il faut sans doute placer l’émergence simultanée d’un thème transcendantal et de champs empiriques nouveaux ­ ou du moins distribués et fondés d’une manière nouvelle. On a vu comment, au XVIIe siècle, l’apparition de la mathesis comme science générale de l’ordre n’avait pas eu seulement un rôle fondateur dans les disciplines mathématiques, mais qu’elle avait été corrélative de la formation de domaines divers et purement empiriques comme la grammaire générale, l’histoire naturelle et l’analyse des richesses; ceux-ci n’ont pas été construits selon un «modèle» que leur aurait prescrit la mathématisation ou la mécanisation de la nature; ils se sont constitués et disposés sur le fond d’une possibilité générale: celle qui permettait d’établir entre les représentations un tableau ordonné des identités et des différences. C’est la dissolution, dans les dernières années du XVIIIe siècle, de ce champ homogène des représentations ordonnables, qui fait apparaître, corrélativement, deux formes nouvelles de pensées L’une interroge les conditions d’un rapport entre les représentations du côté de ce qui les rend en général possibles: elle met ainsi à découvert un champ transcendantal où le sujet, qui n’est jamais donné à l’expérience (puisqu’il n’est pas empirique), mais qui est fini (puisqu’il n’y a pas d’intuition intellectuelle), détermine dans son rapport à un objet = x toutes les conditions formelles de l’expérience en général; c’est l’analyse du sujet transcendantal qui dégage le fondement d’une synthèse possible entre les représentations. En face de cette ouverture sur le transcendantal, et symétriquement

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à elle, une autre forme de pensée interroge les conditions d’un rapport entre les représentations du côté de l’être même qui s’y trouve représenté: ce qui, à l’horizon de toutes les représentations actuelles, s’indique de soi-même comme le fondement de leur unité, ce sont ces objets jamais objectivables, ces représentations jamais entièrement représentables, ces visibilités à la fois manifestes et invisibles, ces réalités qui sont en retrait dans la mesure même où elles sont fondatrices de ce qui se donne et s’avance jusqu’à nous: la puissance de travail, la force de la vie, le pouvoir de parler. C’est à partir de ces formes qui rôdent aux limites extérieures de notre expérience que la valeur des choses, l’organisation des vivants, la structure grammaticale et l’affinité historique des langues viennent jusqu’à nos représentations et sollicitent de nous la tâche peut-être infinie de la connaissance. On cherche ainsi les conditions de possibilité de l’expérience dans les conditions de possibilité de l’objet et de son existence, alors que, dans la réflexion transcendantale, on identifie les conditions de possibilité des objets de l’expérience aux conditions de possibilité de l’expérience elle-même. La positivité nouvelle des sciences de la vie, du langage et de l’économie est en correspondance avec l’instauration d’une philosophie transcendantale.
Le travail, la vie et le langage apparaissent comme autant de «transcendantaux» qui rendent possible la connaissance objective des êtres vivants, des lois de la production, des formes du langage. En leur être, ils sont hors connaissance, mais ils sont, par cela même, conditions de connaissances; ils correspondent à la découverte par Kant d’un champ transcendantal et pourtant ils en diffèrent sur deux points essentiels: ils se logent du côté de l’objet, et en quelque sorte au-delà; comme l’Idée dans la Dialectique transcendantale, ils totalisent les phénomènes et disent la cohérence a priori des multiplicités empiriques; mais ils les fondent dans un être dont la réalité énigmatique constitue avant toute connaissance l’ordre et le lien de ce qu’elle a à connaître; de plus, ils concernent le domaine des vérités a posteriori et les principes de leur synthèse ­ et non pas la synthèse a priori de toute expérience possible. La première différence (le fait que les transcendantaux soient logés du côté de l’objet) explique la naissance de ces métaphysiques qui, malgré leur chronologie post-kantienne apparaissent comme «précritiques»: en effet, elles se détournent de l’analyse des conditions de la connaissance telles qu’elles peuvent se dévoiler au niveau de la subjectivité transcendantale; mais ces métaphysiques se développent à partir des transcendantaux objectifs (la Parole de Dieu, la Volonté, la Vie) qui ne sont possibles que

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dans la mesure où le domaine de la représentation se trouve préalablement limité; elles ont donc le même sol archéologique que la Critique elle-même. La seconde différence (le fait que ces transcendantaux concernent les synthèses a posteriori) explique l’apparition d’un «positivisme»: toute une couche de phénomènes est donnée à l’expérience dont la rationalité et l’enchaînement reposent sur un fondement objectif qu’il n’est pas possible de mettre au jour; on peut connaître non pas les substances, mais les phénomènes; non pas les essences mais les lois; non pas les êtres mais leurs régularités. Ainsi s’instaure à partir de la critique ­ ou plutôt à partir de ce décalage de l’être par rapport à la représentation dont le kantisme est le premier constat philosophique ­ une corrélation fondamentale: d’un côté des métaphysiques de l’objet, plus exactement des métaphysiques de ce fond jamais objectivable d’où viennent les objets à notre connaissance superficielle; et de l’autre des philosophies qui se donnent pour tâche la seule observation de cela même qui est donné à une connaissance positive. On voit comment les deux termes de cette opposition se prêtent appui et se renforcent l’un l’autre; c’est dans le trésor des connaissances positives (et surtout de celles que peuvent délivrer la biologie, l’économie ou la philologie) que les métaphysiques des «fonds» ou des «transcendantaux» objectifs trouveront leur point d’attaque; et c’est inversement dans le partage entre le fond inconnaissable et la rationalité du connaissable que les positivismes trouveront leur justification. Le triangle critique-positivisme-métaphysique de l’objet est constitutif de la pensée européenne depuis le début du XIXe siècle jusqu’à Bergson.
Une telle organisation est liée, dans sa possibilité archéologique, à l’émergence de ces champs empiriques dont la pure et simple analyse interne de la représentation ne peut plus désormais rendre compte. Elle est donc corrélative d’un certain nombre de dispositions propres à l’épistémè moderne.
Tout d’abord un thème vient au jour qui jusque-là était resté informulé, et à vrai dire inexistant. Il peut sembler étrange qu’à l’époque classique, on n’ait pas essayé de mathématiser les sciences d’observation, ou les connaissances grammaticales, ou l’expérience économique. Comme si la mathématisation galiléenne de la nature et le fondement de la mécanique avaient, eux seuls suffi à accomplir le projet d’une mathesis. Il n’y a à cela rien de paradoxal: l’analyse des représentations selon leurs identités et leurs différences, leur mise en ordre dans des tableaux permanents situaient de plein droit les sciences du qualitatif dans le champ d’une mathesis universelle. A la fin du XVIIe siècle, un partage fondamental et nouveau se produit;

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maintenant que le lien des représentations ne s’établit plus dans le mouvement même qui les décompose, les disciplines analytiques se trouvent épistémologiquement distinctes de celles qui doivent avoir recours à la synthèse. On aura donc un champ de sciences a priori, de sciences formelles et pures, de sciences déductives qui relèvent de la logique et des mathématiques; d’autre part, on voit se détacher un domaine de sciences a posteriori, de sciences empiriques qui n’utilisent les formes déductives que par fragments et dans des régions étroitement localisées. Or, ce partage a pour conséquence le souci épistémologique de retrouver à un autre niveau l’unité qui a été perdue avec la dissociation de la mathesis et de la science universelle de l’ordre. De là un certain nombre d’efforts qui caractérisent la réflexion moderne sur les sciences: la classification des domaines du savoir à partir des mathématiques, et la hiérarchie qu’on instaure pour aller progressivement vers le plus complexe et le moins exact; la réflexion sur les méthodes empiriques de l’induction, et l’effort à la fois pour les fonder philosophiquement et les justifier d’un point de vue formel; la tentative pour purifier, formaliser et peut-être mathématiser les domaines de l’économie, de la biologie et finalement de la linguistique elle-même. En contrepoint de ces tentatives pour reconstituer un champ épistémologique unitaire, on trouve à intervalles réguliers l’affirmation d’une impossibilité: celle-ci serait due soit à une spécificité irréductible de la vie (qu’on essaie de cerner surtout au début du XIXe siècle), soit au caractère singulier des sciences humaines qui résisteraient à toute réduction méthodologique (cette résistance, on essaie de la définir et de la mesurer surtout dans la seconde moitié du XIXe siècle). Sans doute en cette double affirmation, alternée ou simultanée, de pouvoir et de ne pas pouvoir formaliser l’empirique, faut-il reconnaître le tracé de cet événement profond qui, vers la fin du XVIIIe siècle, a détaché de l’espace des représentations la possibilité de la synthèse. C’est cet événement qui place la formalisation, ou la mathématisation, au coeur de tout projet scientifique moderne; c’est lui également qui explique pour quoi toute mathématisation hâtive ou toute formalisation naïve de l’empirique prend l’allure d’un dogmatisme «précritique» et résonne dans la pensée comme un retour aux platitudes de l’Idéologie.
Il faudrait évoquer encore un second caractère de l’épistémè moderne. Durant l’âge classique, le rapport constant et fondamental du savoir, même empirique, à une mathesis universelle justifiait le projet, sans cesse repris sous des formes diverses, d’un corpus enfin unifié des connaissances; ce projet, il a pris

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tour à tour, mais sans que son fondement ait été modifié, l’allure soit d’une science générale du mouvement, soit d’une caractéristique universelle, soit d’une langue réfléchie et reconstituée dans toutes ses valeurs d’analyse et dans toutes ses possibilités de syntaxe, soit enfin d’une Encyclopédie alphabétique ` ou analytique du savoir; peu importe que ces tentatives n’aient pas reçu d’achèvement ou qu’elles n’aient pas accompli entièrement le dessein qui les avait fait naître: elles manifestaient toutes, à la surface visible des événements ou des textes, la profonde unité que l’âge classique avait instaurée en donnant pour socle archéologique au savoir l’analyse des identités et des différences et la possibilité universelle d’une mise en ordre. De sorte que Descartes, Leibniz, Diderot et d’Alembert, en ce qu’on peut appeler leur échec, en leur oeuvre suspendue ou déviée, demeuraient au plus près de ce qui était constitutif de la pensée classique. A partir du XIXe siècle, l’unité de la mathesis est rompue. Deux fois rompue: d’abord, selon la ligne qui partage les formes pures de l’analyse et les lois de la synthèse, d’autre part, selon la ligne qui sépare, lorsqu’il s’agit de fonder les synthèses, la subjectivité transcendantale et le mode d’être des objets. Ces deux formes de rupture font naître deux séries de tentatives qu’une certaine visée d’universalité semble placer en écho des entreprises cartésienne ou leibnizienne. Mais à regarder d’un peu plus près, l’unification du champ de la connaissance n’a et ne peut avoir au XIXe siècle ni les mêmes formes, ni les mêmes prétentions, ni les mêmes fondements qu’à l’époque classique. A l’époque de Descartes ou de Leibniz, la transparence réciproque du savoir et de la philosophie était entière, à ce point que l’universalisation du savoir en une pensée philosophique n’exigeait pas un mode de réflexion spécifique. A partir de Kant, le problème est tout différent; le savoir ne peut plus se déployer sur le fond unifié et unificateur d’une mathesis. D’un côté se pose le problème des rapports entre le champ formel et le champ transcendantal (et à ce niveau tous les contenus empiriques du savoir sont mis entre parenthèses et demeurent en suspens de toute validité); et, d’autre part, se pose le problème des rapports entre le domaine de l’empiricité et le fondement transcendantal de la connaissance (alors l’ordre pur du formel est mis de côté comme non pertinent pour rendre compte de cette région où se fonde toute expérience même celle des formes pures de la pensée). Mais dans un cas comme dans l’autre, la pensée philosophique de l’universalité n’est pas de même niveau que le champ du savoir réel; elle se constitue soit comme une réflexion pure susceptible de fonder, soit comme une reprise capable de dévoiler. La première forme de philosophie

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s’est manifestée d’abord dans l’entreprise fichtéenne où la totalité du domaine transcendantal est génétiquement déduite des lois pures, universelles et vides de la pensée: par là s’est ouvert un champ de recherches ou l’on essaie soit de ramener toute réflexion transcendantale à l’analyse des formalismes, soit de découvrir dans la subjectivité transcendantale le sol de possibilité de tout formalisme. Quant à l’autre ouverture philosophique, elle est apparue d’abord avec la phénoménologie hégélienne, quand la totalité du domaine empirique a été reprise à l’intérieur d’une conscience se révélant à elle-même comme esprit, c’est-à-dire comme champ à la fois empirique et transcendantal.
On voit comment la tâche phénoménologique que Husserl se fixera bien plus tard est liée, du plus profond de ses possibilités et de ses impossibilités, au destin de la philosophie occidentale tel qu’il est établi depuis le XIXe siècle. Elle essaie, en effet, d’ancrer les droits et les limites d’une logique formelle dans une réflexion de type transcendantal, et de lier d’autre part la subjectivité transcendantale à l’horizon implicite des contenus empiriques, qu’elle seule a la possibilité de constituer, de maintenir et d’ouvrir par des explicitations infinies. Mais peut-être n’échappe-t-elle pas au danger qui menace, avant même la phénoménologie, toute entreprise dialectique et la fait toujours basculer de gré ou de force dans une anthropologie. Il n’est sans doute pas possible de donner valeur transcendantale aux contenus empiriques ni de les déplacer du côté d’une subjectivité constituante, sans donner lieu, au moins silencieusement, à une anthropologie, c’est-à-dire à un mode de pensée ou les limites de droit de la connaissance (et par conséquent de tout savoir empirique) sont en même temps les formes concrètes de l’existence, telles qu’elles se donnent précisément dans ce même savoir empirique.
Les conséquences les plus lointaines, et pour nous les plus difficiles à contourner, de l’événement fondamental qui est survenu à l’épistémè occidentale vers la fin du XVIIIe siècle, peuvent se résumer ainsi: négativement, le domaine des formes pures de la connaissance s’isole, prenant à la fois autonomie et souveraineté par rapport à tout savoir empirique, faisant naître et renaître indéfiniment le projet de formaliser le concret et de constituer envers et contre tout des sciences pures; positivement, les domaines empiriques se lient à des réflexions sur la subjectivité, l’être humain et la finitude, prenant valeur et fonction de philosophie, aussi bien que de réduction de la philosophie ou de contre-philosophie.

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