|PAGE 262
CHAPITRE VIII Travail, vie, langage 1. LES NOUVELLES EMPIRICITÉS Voilà que nous nous sommes avancés bien loin au-delà de l’événement historique qu’il s’agissait de situer, bien loin au-delà des bords chronologiques de cette rupture qui partage en sa profondeur l’épistémè du monde occidental, et isole pour nous le commencement d’une certaine manière moderne de connaître les empiricités. C’est que la pensée qui nous est contemporaine et avec laquelle, bon gré mal gré, nous pensons, se trouve encore largement dominée par l’impossibilité, mise au jour vers la fin du XVIIIe siècle, de fonder les synthèses dans l’espace de la représentation, et par l’obligation corrélative, simultanée, mais aussitôt partagée contre elle-même, d’ouvrir le champ transcendantal de la subjectivité, et de constituer inversement, au-delà de l’objet, ces «quasi-transcendantaux» que sont pour nous la Vie, le Travail, le Langage. Pour faire surgir cette obligation et cette impossibilité dans l’âpreté de leur irruption historique, il fallait laisser l’analyse courir tout au long de la pensée qui trouve sa source en une pareille béance; il fallait que le propos redouble hâtivement le destin ou la pente de la pensée moderne pour atteindre finalement son point de rebroussement: cette clarté d’aujourd’hui, encore pâle mais peut-être décisive, qui nous permet, sinon de contourner entièrement, du moins de dominer par fragments, et de maîtriser un peu ce qui, de cette pensée formée au seuil de l’âge moderne, vient encore jusqu’à nous, nous investit, et sert de sol continu à notre discours. Cependant l’autre moitié de l’événement la plus importante sans doute car elle concerne en leur être même, en leur enracinement, les positivités sur lesquelles s’accrochent nos connaissances empiriques est restée en suspens; et c’est elle qu’il faut maintenant analyser. |PAGE 263 Dans une phase première celle qui
chronologiquement s’étend de 1775 à 1795 et
dont on peut désigner la configuration à travers
les oeuvres de Smith, de Jussieu et de Wilkins les concepts
de travail, d’organisme et de système grammatical
avaient été introduits ou réintroduits
avec un statut singulier dans l’analyse des représentations
et dans l’espace tabulaire où celle-ci jusqu’à
présent se déployait. Sans doute, leur fonction
n’était-elle encore que d’autoriser cette analyse,
de permettre l’établissement des identités
et des différences, et de fournir l’outil comme
l’aune qualitative d’une mise en ordre. Mais
ni le travail, ni le système grammatical, ni l’organisation
vivante ne pouvaient être définis, ou assurés,
par le simple jeu de la représentation se décomposant,
s’analysant, se recomposant et ainsi se représentant
elle-même en un pur redoublement; l’espace de l’analyse
ne pouvait donc manquer de perdre son autonomie. Désormais
le tableau, cessant d’être le lieu de tous les ordres
possibles, la matrice de tous les rapports, la forme de distribution
de tous les êtres en leur individualité singulière,
ne forme plus pour le savoir qu’une mince pellicule de surface;
les voisinages qu’il manifeste, les identités élémentaires
qu’il circonscrit et dont il montre la répétition,
les ressemblances qu’il dénoue en les étalant,
les constances qu’il permet de parcourir ne sont rien de
plus que les effets de certaines synthèses, ou organisations,
ou systèmes qui siègent bien au-delà de toutes
les répartitions qu’on peut ordonner à partir
du visible L’ordre qui se donne au regard, avec le quadrillage
permanent de ses distinctions, n’est plus qu’un scintillement
superficiel au-dessus d’une profondeur. |PAGE 264 sombres par son obscurité, mais nouées
fortement à elles-mêmes, assemblées ou partagées,
groupées sans recours par la vigueur qui se cache là-bas,
en ce fond. Les figures visibles, leurs liens, les blancs qui
les isolent et cernent leur profil ils ne s’offriront
plus à notre regard que tout composés, déjà
articulés dans cette nuit d’en dessous qui les fomente
avec le temps. |PAGE 265 propre poids, et sous l’effet d’une insistance autonome, imposés de l’extérieur à une connaissance qui trop longtemps les aurait négligés; il n’y faut pas voir non plus des concepts bâtis peu à peu, grâce à de nouvelles méthodes, à travers le progrès de sciences marchant vers leur rationalité propre. Ce sont des modes fondamentaux du savoir qui supportent en leur unité sans fissure la corrélation seconde et dérivée de sciences et de techniques nouvelles avec des objets inédits. La constitution de ces modes fondamentaux, elle est sans doute enfouie loin dans l’épaisseur des couches archéologiques: on peut, cependant, en déceler quelques signes à travers les oeuvres de Ricardo pour l’économie, de Cuvier pour la biologie, de Bopp pour la philologie II. RICARDO Dans l’analyse d’Adam Smith, le travail devait son privilège au pouvoir qui lui était reconnu d’établir entre les valeurs des choses une mesure constante; il permettait de faire équivaloir dans l’échange des objets de besoin dont l’étalonnage, autrement, eût été exposé au changement ou soumis à une essentielle relativité. Mais un tel rôle, il ne pouvait l’assumer qu’au prix d’une condition: il fallait supposer que la quantité de travail indispensable pour produire une chose fût égale à la quantité de travail que cette chose, en retour, pouvait acheter dans le processus de l’échange. Or, cette identité, comment la justifier, sur quoi la fonder sinon sur une certaine assimilation, admise dans l’ombre plus qu’éclairée, entre le travail comme activité de production, et le travail comme marchandise qu’on peut acheter et vendre? En ce second sens, il ne peut pas être utilisé comme mesure constante, car il «éprouve autant de variations que les marchandises ou denrées avec lesquelles on peut le comparer 1». Cette confusion, chez Adam Smith, avait son origine dans la préséance accordée à la représentation: toute marchandise représentait un certain travail, et tout travail pouvait représenter une certaine quantité de marchandise. L’activité des hommes et la valeur des choses communiquaient dans l’élément transparent de la représentation. C’est là que l’analyse de Ricardo trouve son lieu et la raison de son importance décisive. Elle n’est pas la première à 1. Ricardo, Oeuvres complètes (trad. française,
Paris, 1882), p. 5. ménager une place importante au travail
dans le jeu de l’économie; mais elle fait éclater
l’unité de la notion, et distingue, pour la première
fois d’une manière radicale, cette force, cette peine,
ce temps de l’ouvrier qui s’achètent et se
vendent, et cette activité qui est à l’origine
de la valeur des choses. On aura donc d’un côté
le travail qu’offrent les ouvriers, qu’acceptent ou
que demandent les entrepreneurs et qui est rétribué
par les salaires; de l’autre on aura le travail qui extrait
les métaux, produit les denrées, fabrique les objets,
transporte les marchandises, et forme ainsi des valeurs échangeables
qui avant lui n’existaient pas et ne seraient pas apparues
sans lui. 1. Ricardo, loc. cit., p. 3. |PAGE 267 ce pouvoir, elles le tirent d’ailleurs de ce travail plus primitif et plus radical que toute représentation et qui par conséquent ne peut pas se définir par l’échange. Alors que dans la pensée classique le commerce et l’échange servent de fond indépassable à l’analyse des richesses (et ceci même encore chez Adam Smith où la division du travail est commandée par les critères du troc), depuis Ricardo, la possibilité de l’échange est fondée sur le travail; et la théorie de la production désormais devra toujours précéder celle de la circulation. De là, trois conséquences qu’il faut retenir. La première, c’est l’instauration d’une série causale qui est d’une forme radicalement nouvelle. Au XVIIIe siècle, on n’ignorait pas, loin de là, le jeu des déterminations économiques: on expliquait comment la monnaie pouvait fuir ou affluer, les prix monter ou baisser, la production s’accroître, stagner ou diminuer; mais tous ces mouvements étaient définis à partir d’un espace en tableau où les valeurs pouvaient se représenter les unes les autres; les prix augmentaient lorsque les éléments représentants croissaient plus vite que les éléments représentés; la production diminuait lorsque les instruments de représentation diminuaient par rapport aux choses à représenter, etc. Il s’agissait toujours d’une causalité circulaire et de surface puisqu’elle ne concernait jamais que les pouvoirs réciproques de l’analysant et de l’analysé. A partir de Ricardo, le travail, décalé par rapport à la représentation, et s’installant dans une région où elle n’a plus prise, s’organise selon une causalité qui lui est propre. La quantité de travail nécessaire pour la fabrication d’une chose (ou pour sa récolte, ou pour son transport) et déterminant sa valeur dépend des formes de production: selon le degré de division dans le travail, la quantité et la nature des outils, la masse de capital dont dispose l’entrepreneur et celle qu’il a investie dans les installations de son usine, la production sera modifiée; dans certains cas elle sera coûteuse; dans d’autres elle le sera moins 1. Mais comme, dans tous les cas, ce coût (salaires, capital et revenus, profits) est déterminé par du travail déjà accompli et appliqué à cette nouvelle production, on voit naître une grande série linéaire et homogène qui est celle de la production. Tout travail a un résultat qui sous une forme ou sous une autre est appliqué à un nouveau travail dont il définit le coût; et ce nouveau travail à son tour entre dans la formation d’une valeur, etc. Cette accumulation en série rompt pour la première fois avec les déterminations réciproques qui seules jouaient dans l’analyse classique des richesses Elle introduit par le fait même la 1. Ricardo, loc. cit., p. 12. |PAGE 268 possibilité d’un temps historique
continu, même si en fait, comme nous le verrons, Ricardo
ne pense l’évolution à venir que sous la forme
d’un ralentissement et, à la limite, d’un suspens
total de l’histoire. Au niveau des conditions de possibilité
de la pensée, Ricardo, en dissociant formation et représentativité
de la valeur, a permis l’articulation de l’économie
sur l’histoire. Les «richesses», au lieu de
se distribuer en un tableau et de constituer par là un
système d’équivalence, s’organisent
et s’accumulent en une chaîne temporelle: toute valeur
se détermine non pas d’après les instruments
qui permettent de l’analyser, mais d’après
les conditions de production qui l’ont fait naître;
et au-delà encore ces conditions sont déterminées
par des quantités de travail appliquées à
les produire. Avant même que la réflexion économique
soit liée à l’histoire des événements
ou des sociétés en un discours explicite, l’historicité
a pénétré, et pour longtemps sans doute,
le mode d’être de l’économie. Celle-ci,
en sa positivité, n’est plus liée à
un espace simultané de différences et d’identités,
mais au temps de productions successives
ne s’étaient mis à travailler la terre. Et à mesure que la population se multipliait, de nouvelles franges de la forêt devaient Être abattues, défrichées et mises en culture A chaque instant de son histoire, l’humanité ne travaille plus que sous la menace de la mort: toute population, si elle ne trouve pas de ressources nouvelles, est vouée à s’éteindre; et inversement, à mesure que les hommes se multiplient, ils entreprennent des travaux plus nombreux, plus lointains, plus difficiles, moins immédiatement féconds Le surplomb de la mort se faisant plus redoutable dans la proportion où les subsistances nécessaires deviennent plus difficiles d’accès, le travail, inversement, doit croître en intensité et utiliser tous les moyens de se rendre plus prolifique. Ainsi ce qui rend l’économie possible, et nécessaire, c’est une perpétuelle et fondamentale situation de rareté: en face d’une nature qui par elle-même est inerte et, sauf pour une part minuscule, stérile, l’homme risque sa vie. Ce n’est plus dans les jeux de la représentation que l’économie trouve son principe, mais du côté de cette région périlleuse où la vie s’affronte à la mort. Elle renvoie donc à cet ordre de considérations assez ambiguës qu’on peut appeler anthropologiques: elle se rapporte en effet aux propriétés biologiques d’une espèce humaine, dont Malthus, à la même époque que Ricardo, a montré qu’elle tend toujours à croître si on n’y porte remède ou contrainte; elle se rapporte aussi à la situation de ces êtres vivants qui risquent de ne pas trouver dans la nature qui les entoure de quoi assurer leur existence; elle désigne enfin dans le travail, et dans la dureté même de ce travail, le seul moyen de nier la carence fondamentale et de triompher un instant de la mort. La positivité de l’économie se loge dans ce creux anthropologique. L’homo oeconomicus, ce n’est pas celui qui se représente ses propres besoins, et les objets capables de les assouvir; c’est celui qui passe, et use, et perd sa vie à échapper à l’imminence de la mort. C’est un être fini: et tout comme depuis Kant, la question de la finitude est devenue plus fondamentale que l’analyse des représentations (celle-ci ne pouvant plus être que dérivée par rapport à celle-là), depuis Ricardo l’économie repose, d’une façon plus ou moins explicite, sur une anthropologie qui tente d’assigner à la finitude des formes concrètes L’économie du XVIIIe siècle était en rapport à une mathesis comme science générale de tous les ordres possibles; celle du XIXe sera référée à une anthropologie comme discours sur la finitude naturelle de l’homme. Par le fait même, le besoin, le désir, se retirent du côté de la sphère subjective dans cette région qui à la même époque est en train de devenir l’objet de la psychologie C’est là, précisément, que dans la seconde moitié du XIXe siècle, les marginalistes iront |PAGE 270 rechercher la notion d’utilité.
On croira alors que Condillac, ou Graslin, ou Fortbonnais, étaient
«déjà» des «psychologistes»
puisqu’ils analysaient la valeur à partir du besoin;
et on croira de même que les Physiocrates étaient
les premiers ancêtres d’une économie qui, à
partir de Ricardo, a analysé la valeur à partir
des coûts de production. En fait, c’est qu’on
sera sorti de la configuration qui rendait simultanément
possibles Quesnay et Condillac; on aura échappé
au règne de cette épistémè qui fondait
la connaissance sur l’ordre des représentations;
et on sera entré dans une autre disposition épistémologique,
celle qui distingue, non sans les référer l’une
à l’autre, une psychologie des besoins représentés
et une anthropologie de la finitude naturelle. 1. Adam Smith, Recherche sur la richesse des nations, I, p. 190.
aussi à croître, afin de couvrir les frais minimums de subsistance; mais pour cette même raison, le salaire réel ne pourra pratiquement pas s’élever au-dessus de ce qui est indispensable pour que l’ouvrier s’habille, se loge, se nourrisse. Et finalement, le profit des entrepreneurs baissera dans la mesure même où la rente foncière augmentera, et où la rétribution ouvrière restera fixe. Il baisserait même indéfiniment au point de disparaître, si on n’allait vers une limite: en effet, à partir d’un certain moment, les profits industriels seront trop bas pour qu’on fasse travailler de nouveaux ouvriers; faute de salaires supplémentaires, la main-d’oeuvre ne pourra plus croître, la population deviendra stagnante; il ne sera plus nécessaire de défricher de nouvelles terres encore plus infécondes que les précédentes: la rente foncière plafonnera et n’exercera plus sa pression coutumière sur les revenus industriels qui pourront alors se stabiliser. L’ Histoire enfin deviendra étale. La finitude de l’homme sera définie une fois pour toutes, c’est-à-dire pour un temps indéfini. Paradoxalement, c’est l’historicité introduite dans l’économie par Ricardo qui permet de penser cette immobilisation de l’Histoire. La pensée classique, elle, concevait pour l’économie, un avenir toujours ouvert et toujours changeant; mais il s’agissait en fait d’une modification de type spatial: le tableau que les richesses étaient censées former en se déployant, en s’échangeant et en s’ordonnant, pouvait bien s’agrandir; il demeurait le même tableau, chaque élément perdant de sa surface relative, mais entrant en relation avec de nouveaux éléments. En revanche, c’est le temps cumulatif de la population et de la production, c’est l’histoire ininterrompue de la rareté, qui à partir du XIXe siècle permet de penser l’appauvrissement de l’Histoire, son inertie progressive, sa pétrification, et bientôt son immobilité rocheuse. On voit quel rôle l’Histoire et l’anthropologie jouent l’une par rapport à l’autre. Il n’y a histoire (travail, production, accumulation, et croissance des coûts réels) que dans la mesure où l’homme comme être naturel est fini: finitude qui se prolonge bien au-delà des limites primitives de l’espèce et des besoins immédiats du corps, mais qui ne cesse d’accompagner, au moins en sourdine, tout le développement des civilisations. Plus l’homme s’installe au coeur du monde, plus il avance dans la possession de la nature, plus fortement aussi il est pressé par la finitude, plus il s’approche de sa propre mort. L’Histoire ne permet pas à l’homme de s’évader de ses limites initiales sauf en apparence, et si on donne à limite le sens le plus superficiel; mais si on considère la finitude fondamentale de l’homme, on s’aperçoit que sa situation anthropologique ne cesse de dramatiser toujours davantage son Histoire, |PAGE 272 de la rendre plus périlleuse, et de l’approcher
pour ainsi dire de sa propre impossibilité. Au moment où
elle touche à de tels confins, l’Histoire ne peut
plus que s’arrêter, vibrer un instant sur son axe,
et s’immobiliser pour toujours. Mais ceci peut se produire
sur deux modes: soit qu’elle rejoigne progressivement et
avec une lenteur toujours plus marquée un état de
stabilité qui sanctionne, dans l’indéfini
du temps, ce vers quoi elle a toujours marché, ce qu’au
fond elle n’a pas cessé d’être depuis
le début; soit au contraire qu’elle atteigne un point
de retournement où elle ne se fixe que dans la mesure où
elle supprime ce qu’elle avait été continûment
jusque-là. |PAGE 273 Dans la seconde solution (représentée
par Marx), le rapport de l’Histoire à la finitude
anthropologique est déchiffré selon la direction
inverse. L’Histoire, alors, joue un rôle négatif:
c’est elle en effet qui accentue les pressions du besoin,
qui fait croître les carences, contraignant les hommes à
travailler et à produire toujours davantage, sans recevoir
plus que ce qui leur est indispensable pour vivre, et quelquefois
un peu moins. Si bien qu’avec le temps, le produit du travail
s’accumule, échappant sans répit à
ceux qui l’accomplissent: ceux-ci produisent infiniment
plus que cette part de la valeur qui leur revient sous forme de
salaire, et donnent ainsi au capital la possibilité d’acheter
à nouveau du travail. Ainsi croît sans cesse le nombre
de ceux que l’Histoire maintient aux limites de leurs conditions
d’existence; et par là même ces conditions
ne cessent de devenir plus précaires et d’approcher
de ce qui rendra l’existence elle-même impossible;
l’accumulation du capital, la croissance des entreprises
et de leur capacité, la pression constante sur les salaires,
l’excès de la production, rétrécissent
le marché du travail, diminuant sa rétribution et
augmentant le chômage. Repoussée par la misère
aux confins de la mort, toute une classe d’hommes fait,
comme à nu, l’expérience de ce que sont le
besoin, la faim et le travail. Ce que les autres attribuent à
la nature ou à l’ordre spontané des choses,
ils savent y reconnaître le résultat d’une
histoire et l’aliénation d’une finitude qui
n’a pas cette forme. C’est cette vérité
de l’essence humaine qu’ils peuvent pour cette raison
et qu’ils sont seuls à pouvoir ressaisir
afin de la restaurer. Ce qui ne pourra être obtenu que par
la suppression ou du moins le renversement de l’Histoire
telle qu’elle s’est déroulée jusqu’à
présent: alors seulement commencera un temps qui n’aura
plus ni la même forme, ni les mêmes lois, ni la même
manière de s’écouler. |PAGE 274 et d’autres pour le second. Mais ce ne
sont là que des différences dérivées,
qui relèvent en tout et pour tout d’une enquête
et d’un traitement doxologique. Au niveau profond du savoir
occidental, le marxisme n’a introduit aucune coupure réelle;
il s’est logé sans difficulté, comme une figure
pleine, tranquille, confortable, et ma foi, satisfaisante pour
un temps (le sien), à l’intérieur d’une
disposition épistémologique qui l’a accueilli
avec faveur (puisque c’est elle justement qui lui faisait
place) et qu’il n’avait en retour ni le propos de
troubler, ni surtout le pouvoir d’altérer, ne fût-ce
que d’un pouce, puisqu’il reposait tout entier sur
elle Le marxisme est dans la pensée du XIXe siècle
comme poisson dans l’eau: c’est-à-dire que
partout ailleurs il cesse de respirer. S’il s’oppose
aux théories «bourgeoises» de l’économie,
et si dans cette opposition il projette contre elles un retournement
radical de l’Histoire, ce conflit et ce projet ont pour
condition de possibilité non pas la reprise en main de
toute l’Histoire, mais un événement que toute
l’archéologie peut situer avec précision et
qui a prescrit simultanément, sur le même mode, l’économie
bourgeoise et l’économie révolutionnaire du
XIXe siècle. Leurs débats ont beau émouvoir
quelques vagues et dessiner des rides à la surface: ce
ne sont tempêtes qu’au bassin des enfants. |PAGE 275 saillir, en son immobilité rocheuse, la
vérité anthropologique de l’homme; le temps
des calendriers pourra bien continuer; il sera comme vide, car
l’historicité se sera superposée exactement
à l’essence humaine. L’écoulement du
devenir, avec toutes ses ressources de drame, d’oubli, d’aliénation,
sera capté dans une finitude anthropologique, qui y trouve
en retour sa manifestation illuminée. La finitude avec
sa vérité se donne dans le temps; et du coup le
temps est fini. La grande songerie d’un terme de l’Histoire,
c’est l’utopie des pensées causales, comme
le rêve des origines, c’était l’utopie
des pensées classificatrices. III. CUVIER Dans son projet d’établir une classification aussi fidèle qu’une méthode et aussi rigoureuse qu’un système, Jussieu avait découvert la règle de subordination des caractères, tout comme Smith avait utilisé la valeur constante du travail pour établir le prix naturel des choses dans le jeu des équivalences. Et de même que Ricardo a affranchi le travail de son rôle de mesure pour le faire entrer, en deçà de tout échange, dans les formes générales de la production, de même Cuvier 1 a affranchi de sa fonction taxinomique la subordination des caractères, pour la faire entrer, en deçà de toute classification éventuelle, dans les 1. Cf. sur Cuvier, l’étude remarquable de Daudin, Les Classes zoologiques (Paris, 1930). |PAGE 276 divers plans d’organisation des êtres
vivants. Le lien interne qui fait dépendre les structures
les unes des autres n’est plus situé au seul niveau
des fréquences, il devient le fondement même des
corrélations C’est ce décalage et cette inversion
que Geoffroy Saint-Hilaire devait traduire un jour en disant:
«L’organisation devient un être abstrait susceptible
de formes nombreuses 1.» L’espace des êtres
vivants pivote autour de cette notion, et tout ce qui avait pu
apparaître jusque-là à travers le quadrillage
de l’histoire naturelle (genres, espèces, individus,
structures, organes), tout ce qui s’était donné
au regard prend désormais un mode d’être nouveau. 1. Cité par Th. Cahn, La Vie et l’oeuvre d’E. Geoffroy Saint-Hilaire (Paris, 1962), p. 138. 2. G. Cuvier, Leçons d’anatomie comparée, t. I, p. 63-44. |PAGE 277 présente aucun point commun 1.»
En considérant l’organe dans son rapport à
la fonction, on voit donc apparaître des «ressemblances»
là où il n’y a nul élément «identique»;
ressemblance qui se constitue par le passage à l’évidente
invisibilité de la fonction. Les branchies et les poumons,
peu importe après tout s’ils ont en commun quelques
variables de forme, de grandeur, de nombre: ils se ressemblent
parce qu’ils sont deux variétés de cet organe
inexistant, abstrait, irréel, inassignable, absent de toute
espèce descriptible, présent pourtant dans le règne
animal en son entier et qui sert à respirer en général.
On restaure ainsi dans l’analyse du vivant les analogies
de type aristotélicien: les branchies sont à la
respiration dans l’eau ce que les poumons sont à
la respiration dans l’air. Certes, de pareils rapports étaient
parfaitement connus à l’âge classique; mais
ils servaient seulement à déterminer des fonctions;
on ne les utilisait pas à établir l’ordre
des choses dans l’espace de la nature. A partir de Cuvier,
la fonction, définie sous la forme non perceptible de l’effet
à atteindre, va servir de moyen terme constant et permettre
de rapporter l’un à l’autre des ensembles d’éléments
dépourvus de la moindre identité visible. Ce qui
pour le regard classique n’était que pures et simples
différences juxtaposées à des identités,
doit maintenant s’ordonner et se penser à partir
d’une homogénéité fonctionnelle qui
le supporte en secret Il y a histoire naturelle lorsque le Même
et l’Autre n’appartiennent qu’à un seul
espace; quelque chose comme la biologie devient possible lorsque
cette unité de plan commence à se défaire
et que les différences surgissent sur fond d’une
identité plus profonde et comme plus sérieuse qu’elle. 1. G. Cuvier, Leçons d’anatomie comparée, t I, p 34-35 2. G. Cuver, Rapport historique sur l’état des sciences naturelles, p 330. |PAGE 278 en même temps que «la longueur, les
replis, les dilatations du système alimentaire»;
ou encore, pour donner un exemple de coexistence entre des systèmes
différents, les organes de la digestion ne peuvent pas
varier indépendamment de la morphologie des membres (et
en particulier de la forme des ongles): selon qu’il y aura
griffes ou sabots donc que l’animal pourra ou non
saisir et déchiqueter sa nourriture le canal alimentaire,
les «sucs dissolvants», la forme des dents ne seront
pas les mêmes l. Ce sont là des corrélations
latérales qui établissent entre des éléments
de même niveau des rapports de concomitance fondés
par des nécessités fonctionnelles: puisqu’il
faut que l’animal se nourrisse, la nature de la proie et
son mode de capture ne peuvent pas rester étrangers aux
appareils de mastication et de digestion (et réciproquement). 1. G. Cuvier, Leçons d’anatomie comparée, t. 1, p. 55. 2. G, Cuvier, Second mémoire sur les animaux à sang blanc (Magasin encyclopédique, II, p. 441). |PAGE 279 primaires, ceux-ci les caractères secondaires
1. Puis il a subordonné la circulation à la digestion,
car celle-ci existe chez tous les animaux (le corps du polype
n’est en son entier qu’une sorte d’appareil
digestif), alors que le sang et les vaisseaux ne se trouvent «que
dans les animaux supérieurs et disparaissent successivement
dans ceux des dernières classes 2». Plus tard, c’est
le système nerveux (avec l’existence ou l’inexistence
d’une corde spinale) qui lui est apparu comme déterminant
de toutes les dispositions organiques: «Il est au fond le
tout de l’animal: les autres systèmes ne sont là
que pour le servir et l’entretenir 3.» 1. G. Cuvier, Second mémoire sur les animaux à sang blanc, 1795 (Magasin encyclopédique, II, p. 441). 2. G. Cuvier, Leçons d’anatomie comparée, t. III, p. 4-5. 3. G. Cuvier, Sur un nouveau rapprochement à établir (Annales du Muséum, t. XIX, p. 76). 4. Id., ibid. les caractères secondaires d’après
leur déguisement 1». On comprend comment les espèces
peuvent à la fois se ressembler (pour former des groupes
comme les genres, les classes, et ce que Cuvier appelle les embranchements)
et se distinguer les unes des autres. Ce qui les rapproche, ce
n’est pas une certaine quantité d’éléments
superposables, c’est une sorte de foyer d’identité,
qu’on ne peut analyser en plages visibles parce qu’il
définit l’importance réciproque des fonctions;
à partir de ce coeur imperceptible des identités,
les organes se disposent, et à mesure qu’ils s’en
éloignent, ils gagnent en souplesse, en possibilités
de variations, en caractères distinctifs. Les espèces
animales diffèrent par la périphérie, elles
se ressemblent par le centre; l’inaccessible les relie,
le manifeste les disperse. Elles se généralisent
du côté de ce qui est essentiel à leur vie;
elles se singularisent du côté de ce qui est plus
accessoire. Plus on veut rejoindre des groupes étendus,
plus il faut s’enfoncer dans l’obscur de l’organisme,
vers le peu visible, dans cette dimension qui échappe au
perçu; plus on veut cerner l’individualité,
plus il faut remonter à la surface, et laisser scintiller,
en leur visibilité, les formes que touche la lumière;
car la multiplicité se voit et l’unité se
cache. Bref, les espèces vivantes «échappent»
au fourmillement des individus et des espèces, elles ne
peuvent être classées que parce qu’elles vivent
et à partir de ce qu’elles cachent. 1. G. Cuvier, Second mémoire sur les animaux
à sang blanc (loc. cit.). nature. Ainsi disparaît la «nature»
étant entendu que tout au long de l’âge
classique, elle n’a pas existé d’abord comme
«thème», comme a idée D, comme ressource
indéfinie du savoir, mais comme espace homogène
des identités et des différences ordonnables. |PAGE 282 elle ne se contente pas de chercher à
voir en dessous, et mieux, et de plus près; elle instaure
un espace qui n’est ni celui des caractères visibles
ni celui des éléments microscopiques 1. Là,
elle fait apparaître la disposition réciproque des
organes, leur corrélation, la manière dont se décomposent,
dont se spatialisent, dont s’ordonnent les uns aux autres
les principaux moments d’une fonction. Et ainsi, par opposition
au regard simple, qui en parcourant les organismes intègres,
voit se déployer devant lui le foisonnement des différences,
l’anatomie, en découpant réellement les corps,
en les fractionnant en parcelles distinctes, en les morcelant
dans l’espace, fait surgir les grandes ressemblances qui
seraient demeurées invisibles; elle reconstitue les unités
sous-jacentes aux grandes dispersions visibles. La formation des
vastes unités taxinomiques (classes et ordres) était,
au XVIIe et au XVIIIe siècle, un problème de découpage
linguistique: il fallait trouver un nom qui fût général
et fondé; elle relève maintenant d’une désarticulation
anatomique; il faut isoler le système fonctionnel majeur;
ce Sont les partages réels de l’anatomie qui vont
permettre de nouer les grandes familles du vivant. 1. Sur ce refus du microscope, qui est le même chez Cuvier et chez les anatomo-pathologistes, cf. Leçons d’anatomie comparée, t. V, p. 180, et Le Règne animal, t. I, p. XXVIII. 2. G. Cuvier, Le Règne animal distribué d’après son organisation, t. I, p. XIV. |PAGE 283 l’organisation 1». A vrai dire, cette
technique des indices ne va pas forcément de la périphérie
visible aux formes grises de l’intériorité
organique: elle peut établir des réseaux de nécessité
allant de n’importe quel point du corps à n’importe
quel autre: de sorte qu’un seul élément peut
suffire dans certains cas à suggérer l’architecture
générale d’un organisme; on pourra reconnaître
un animal tout entier «par un seul os, par une seule facette
d’os: méthode qui a donné de si curieux résultats
sur les animaux fossiles 2». Alors que pour la pensée
du XVIIIe siècle le fossile était une préfiguration
des formes actuelles, et qu’il indiquait ainsi la grande
continuité du temps, il sera désormais l’indication
de la figure à laquelle réellement il appartenait
L’anatomie n’a pas seulement brisé l’espace
tabulaire et homogène des identités; elle a rompu
la continuité supposée du temps. 1. G. Cuvier, Lettre à Hartmann, citée par Daudin, Les Classes zoologiques, t. II, p. 20, n. 1. 2. G. Cuvier, Rapport historique sur les sciences naturelles, p. 329-330. 3. G. Cuvier, Tableau élémentaire, p, 6 sq. |PAGE 284 différente 1». On a donc ce qu’on pourrait appeler des «microséries» limitées et partielles, qui portent moins sur les espèces que sur tel ou tel organe; et à l’autre extrémité une «macrosérie», discontinue, relâchée, et qui porte moins sur les organismes eux-mêmes que sur le grand registre fondamental des fonctions. Entre ces deux continuités qui ne se superposent ni ne s’ajustent, on voit se répartir des grandes masses discontinues. Elles obéissent à des plans d’organisation différents, les mêmes fonctions se trouvant ordonnées selon des hiérarchies variées, et réalisées par des organes de type divers. Il est, par exemple, facile de retrouver chez le poulpe «toutes les fonctions qui s’exercent dans les poissons, et cependant, il n’y a nulle ressemblance, nulle analogie de disposition 2». Il faut donc analyser chacun de ces groupes en lui-même, considérer non pas le fil étroit des ressemblances qui peuvent le rattacher à un autre, mais la forte cohésion qui le resserre sur lui-même; on ne cherchera pas à savoir si les animaux à sang rouge sont sur la même ligne que les animaux à sang blanc, avec, seulement, des perfections supplémentaires; on établira que tout animal à sang rouge et c’est en quoi il relève d’un plan autonome possède toujours une tête osseuse, une colonne vertébrale, des membres (à l’exception des serpents), des artères et des veines, un foie, un pancréas, une rate, des reins 3. Vertébrés et invertébrés forment des plages parfaitement isolées, entre lesquelles on ne peut pas trouver de formes intermédiaires assurant le passage dans un sens ou dans l’autre: «Quelque arrangement qu’on donne aux animaux à vertèbres et à ceux qui n’en ont pas, on ne parviendra jamais à trouver à la fin de l’une de ces grandes classes ni à la tête de l’autre, deux animaux qui se ressemblent assez pour servir de lien entre elles 4.» On voit donc que la théorie des embranchements n’ajoute pas un cadre taxinomique supplémentaire aux classements traditionnels; elle est liée à la constitution d’un espace nouveau des identités et des différences. Espace sans continuité essentielle. Espace qui d’entrée de jeu se donne dans la forme du morcellement. Espace traversé de lignes qui parfois divergent et parfois se recoupent. Pour en désigner la forme générale, il faut donc substituer à l’image de l’échelle continue qui avait été traditionnelle au XVIIIe siècle, de Bonnet à 1. G. Cuvier, Leçons d’anatomie comparée, t. I, p. 59. 2. G. Cuvier, Mémoire sur les céphalopodes (1817), p. 42-43. 3. G. Cuvier, Tableau élémentaire d’histoire naturelle, p. 84-85. 4. G. Cuvier, Leçons d’anatomie comparée, t. I, p. 60. |PAGE 285 Lamarck, celle d’un rayonnement, ou plutôt
d’un ensemble de centres à partir desquels se déploie
une multiplicité de rayons; on pourrait ainsi replacer
chaque être «dans cet immense réseau qui constitue
la nature organisée... mais dix ou vingt rayons ne suffiraient
pas à exprimer ces innombrables rapports 1». 1. G. Cuvier, Histoire des poissons (Paris, 1828), t. 1, p. 669, |PAGE 286 son essence, saisissable seulement dans les efforts qu’elle fait ici et là pour se manifester et se maintenir. Bref, tout au long de l’âge classique la vie relevait d’une ontologie qui concernait de la même façon tous les êtres matériels, soumis à l’étendue, à la pesanteur, au mouvement; et c’était en ce sens que toutes les sciences de la nature et singulièrement du vivant avaient une profonde vocation mécaniste; à partir de Cuvier, le vivant échappe, au moins en première instance, aux lois générales de l’être étendu; l’être biologique se régionalise et s’autonomise; la vie est, aux confins de l’être, ce qui lui est extérieur et ce qui pourtant se manifeste en lui. Et si on pose la question de ses rapports avec le non-vivant, ou celle de ses déterminations physico-chimiques, ce n’est pas du tout dans la ligne d’un «mécanisme» qui s’obstinait en ses modalités classiques, c’est, d’une manière toute nouvelle pour articuler l’une sur l’autre deux natures. Mais puisque les discontinuités doivent être expliquées par maintien de la vie et par ses conditions, on voit s’esquisser une continuité imprévue ou du moins un jeu d’interactions non encore analysées entre l’organisme et ce qui lui permet de vivre. Si les Ruminants se distinguent des Rongeurs, et par tout un système de différences massives qu’il n’est pas question d’atténuer, c’est parce qu’ils ont une autre dentition, un autre appareil digestif, une autre disposition des doigts et des ongles; n’est qu’ils ne peuvent pas capturer la même nourriture, qu’ils ne peuvent pas la traiter de la même façon; c’est qu’ils n’ont pas à digérer la même nature d’aliments. Le vivant ne doit donc plus être compris seulement comme une certaine combinaison de molécules portant des caractères définis; il dessine une organisation qui se tient en rapports ininterrompus avec des éléments extérieurs qu’elle utilise (par la respiration, par la nourriture) pour maintenir ou développer sa propre structure. Autour du vivant, ou plutôt à travers lui et par le filtre de sa surface, s’effectue «une circulation continuelle du dehors au dedans, et du dedans au dehors, constamment entretenue et cependant fixée entre certaines limites Ainsi les corps vivants doivent être considérés comme des espèces de foyers dans lesquels les substances mortes sont portées successivement pour s’y combiner entre elles de diverses manières 1». Le vivant, par le jeu et la souveraineté de cette même force qui le maintient la discontinuité avec lui-même, se trouve soumis à un rapport continu avec ce qui l’entoure. Pour que le vivant puisse vivre, il faut qu’il y ait plusieurs organisations irréductibles 1. G. Cuvier, Leçons d’anatomie comparée, t. 1, p, 4-5. |PAGE 287 les unes aux autres, et, aussi bien, un mouvement ininterrompu entre chacune et l’air qu’elle respire, l’eau qu’elle boit, la nourriture qu’elle absorbe. Rompant l’ancienne continuité classique de l’être et de la nature, la force divisée de la vie va faire apparaître des formes dispersées, mais toutes liées à des conditions d’existence. En quelques années, au tournant du XVIIIe et du XIXe siècle, la culture européenne a modifié entièrement la spatialisation fondamentale du vivant: pour l’expérience classique, le vivant était une case ou une série de cases dans la taxinomia universelle de l’être; si sa localisation géographique avait un rôle (comme chez Buffon), c’était pour faire apparaître des variations qui étaient déjà possibles. A partir de Cuvier, le vivant s’enveloppe sur lui-même, rompt ses voisinages taxinomiques, s’arrache au vaste plan contraignant des continuités, et se constitue un nouvel espace: espace double à vrai dire puisque c’est celui, intérieur, des cohérences anatomiques et des compatibilités physiologiques, et celui, extérieur, des éléments où il réside pour en faire son corps propre. Mais ces deux espaces ont une commande unitaire: ce n’est plus celui des possibilités de l’être, c’est celle des conditions de vie. Tout l’a priori historique d’une science des vivants se trouve par là bouleversé et renouvelé. Envisagée dans sa profondeur archéologique et non pas au niveau plus apparent des découvertes, des discussions, théories, ou des options philosophiques, l’oeuvre de Cuvier surplombe de loin ce qui allait être l’avenir de la biologie. On oppose souvent les intuitions «transformistes» de Lamarck qui ont l’air de «préfigurer» ce qui sera l’évolutionnisme, et le vieux fixisme, tout imprégné de préjugés traditionnels et de postulats théologiques, dans lequel s’obstinait Cuvier. Et par tout un jeu d’amalgames, de métaphores, d’analogies mal contrôlées, on dessine le profil d’une pensée «réactionnaire», qui tient passionnément à l’immobilité des choses, pour garantir l’ordre précaire des hommes; telle serait la philosophie de Cuvier, homme de tous les pouvoirs; en face, on retrace le destin difficile d’une pensée progressiste, qui croit à la force du mouvement, à l’incessante nouveauté, à la vivacité des adaptations: Lamarck, le révolutionnaire, serait là. On donne ainsi, sous le prétexte de faire de l’histoire des idées en un sens rigoureusement historique, un bel exemple de naïveté. Car dans l’historicité du savoir, ce qui compte, ce ne sont pas les opinions, ni les ressemblances qu’à travers les âges on peut établir entre elles (il y a en effet une «ressemblance» entre Lamarck et un certain évolutionnisme, comme entre celui-ci et les idées de Diderot, de Robinet ou de Benoît de Maillet); ce qui est important, ce qui permet d’articuler en |PAGE 288 elle-même l’histoire de la pensée,
ce sont ses conditions internes de possibilité. Or, il
suffit d’en essayer l’analyse pour s’apercevoir
aussitôt que Lamarck ne pensait les transformations des
espèces qu’à partir de la continuité
ontologique qui était celle de l’histoire naturelle
des classiques. Il supposait une gradation progressive, un perfectionnement
non interrompu, une grande nappe incessante des êtres qui
pourraient se former les uns à partir des autres. Ce qui
rend possible la pensée de Lamarck, ce n’est pas
l’appréhension lointaine d’un évolutionnisme
à venir, c’est la continuité des êtres,
telle que la découvraient et la supposaient les «méthodes»
naturelles Lamarck est contemporain d’A.-L. de Jussieu.
Non de Cuvier. Celui-ci a introduit dans l’échelle
classique des êtres une discontinuité radicale; et
par le fait même, il a fait surgir des notions comme celles
d’incompatibilité biologique, de rapports aux éléments
extérieurs, de conditions d’existence; il a fait
surgir aussi une certaine force qui doit maintenir la vie et une
certaine menace qui la sanctionne de mort; là se trouvent
réunies plusieurs des conditions qui rendent possible quelque
chose comme la pensée de l’évolution. La discontinuité
des formes vivantes a permis de concevoir une grande dérive
temporelle, que n’autorisait pas, malgré des analogies
de surface, la continuité des structures et des caractères.
On a pu substituer une «histoire» de la nature à
l’histoire naturelle, grâce au discontinu spatial,
grâce à la rupture du tableau, grâce au fractionnement
de cette nappe où tous les êtres naturels venaient
en ordre trouver leur place. Certes, l’espace classique,
on l’a vu, n’excluait pas la possibilité d’un
devenir, mais ce devenir ne faisait rien de plus que d’assurer
un parcours sur la table discrètement préalable
des variations possibles. La rupture de cet espace a permis de
découvrir une historicité propre à la vie:
celle de son maintien dans ses conditions d’existence. Le
«fixisme» de Cuvier, comme analyse d’un tel
maintien, a été la manière initiale de réfléchir
cette historicité, au moment où elle assurait, pour
la première fois, dans le savoir occidental. |PAGE 289 revenus industriels, de la population et de la
rente telle que l’avait prévue Ricardo, la fixité
des espèces affirmée par Cuvier peuvent passer,
après un examen superficiel, pour un refus de l’histoire;
en fait, Ricardo et Cuvier ne récusaient que les modalités
de la succession chronologique, telles qu’elles avaient
été pensées au XVIIe siècle; ils dénouaient
l’appartenance du temps à l’ordre hiérarchique
ou classificateur des représentations. En revanche, cette
immobilité actuelle ou future qu’ils décrivaient
ou qu’ils annonçaient, ils ne pouvaient la concevoir
qu’à partir de la possibilité d’une
histoire; et celle-ci leur était donnée soit par
les conditions d’existence du vivant, soit par les conditions
de production de la valeur. Paradoxalement, le pessimisme de Ricardo,
le fixisme de Cuvier n’apparaissent que sur un fond historique:
ils définissent la stabilité d’êtres
qui ont droit désormais, au niveau de leur modalité
profonde, à avoir une histoire; l’idée classique
que les richesses pouvaient croître selon un progrès
continu, ou que les espèces pouvaient avec le temps se
transformer les unes dans les autres, définissait au contraire
la mobilité d’êtres qui, avant même toute
histoire, obéissaient déjà à un système
de variables, d’identités ou d’équivalences.
Il a fallu le suspens et comme la mise entre parenthèses
de cette histoire-là pour que les êtres de la nature
et les produits du travail reçoivent une historicité
qui permette à la pensée moderne d’avoir prise
sur eux, et de déployer ensuite la science discursive de
leur succession. Pour la pensée du XVIIIe siècle,
les suites chronologiques ne sont qu’une propriété
et une manifestation plus ou moins brouillée de l’ordre
des êtres; à partir du XIXe siècle, elles
expriment, d’une façon plus ou moins directe et jusque
dans leur interruption, le mode d’être profondément
historique des choses et des hommes. |PAGE 290 moment où caractères et structures
s’étagent en profondeur vers la vie ce point
de fuite souverain, indéfiniment éloigné
mais constituant alors, c’est l’animal qui devient
figure privilégiée, avec ses charpentes occultes,
ses organes enveloppés, tant de fonctions invisibles, et
cette force lointaine, au fond de tout, qui le maintient en vie.
Si le vivant est une classe d’êtres, l’herbe
mieux que tout énonce sa limpide essence; mais si le vivant
est une manifestation de la vie, l’animal laisse mieux apercevoir
ce qu’est son énigme. Plus que l’image calme
des caractères, il montre le passage incessant de l’inorganique
à l’organique par la respiration ou la nourriture
et la transformation inverse, sous l’effet de la mort, des
grandes architectures fonctionnelles en poussière sans
vie: «Les substances mortes sont portées vers les
corps vivants, disait Cuvier, pour y tenir une place, et y exercer
une action déterminées par la nature des combinaisons
où elles sont entrées, et pour s’en échapper
un jour afin de rentrer sous les lois de la nature morte 1.»
La plante régnait aux confins du mouvement et de l’immobilité,
du sensible et de l’insensible; l’animal, lui, se
maintient aux confins de la vie et de la mort. Celle-ci, de toutes
parts, l’assiège; bien plus, elle le menace aussi
de l’intérieur, car seul l’organisme peut mourir,
et c’est du fond de leur vie que la mort survient aux vivants.
De là, sans doute, les valeurs ambiguës prises vers
la fin du XVIIIe siècle, par l’animalité:
la bête apparaît comme porteuse de cette mort à
laquelle, en même temps, elle est soumise; il y a, en elle,
une dévoration perpétuelle de la vie par elle-même.
Elle n’appartient à la nature qu’en enfermant
en soi un noyau de contre-nature. Ramenant sa plus secrète
essence du végétal à l’animal, la vie
quitte l’espace de l’ordre, et redevient sauvage.
Elle se révèle meurtrière dans ce même
mouvement qui la voue à la mort. Elle tue parce qu’elle
vit. La nature ne sait plus être bonne. Que la vie ne puisse
plus être séparée du meurtre, la nature du
mal, ni les désirs de la contre-nature, Sade l’annonçait
au XVIIIe siècle, dont il tarissait le langage, et à
l’âge moderne qui a voulu longtemps le condamner au
mutisme. Qu’on excuse l’insolence (pour qui?): Les
120 Journées sont l’envers veloute, merveilleux des
Leçons d’anatomie comparée. En tout cas, au
calendrier de notre archéologie, elles ont le même
âge. 1. G. Cuvier, Cours d’anatomie pathologique, t. 1, p. 6. |PAGE 291 occidentale, la vie échappe aux lois générales
de l’être, tel qu’il se donne et s’analyse
dans la représentation. De l’autre côté
de toutes les choses qui sont en deçà même
de celles qui peuvent être, les supportant pour les faire
apparaître, et les détruisant sans cesse par la violence
de la mort, la vie devient une force fondamentale, et qui s’oppose
à l’être comme le mouvement à l’immobilité,
le temps à l’espace, le vouloir secret à la
manifestation visible. La vie est la racine de toute existence,
et le non-vivant, la nature inerte, ne sont rien de plus que de
la vie retombée; l’être pur et simple, c’est
le non-être de la vie. Car celle-ci, et c’est pourquoi
elle a dans la pensée du XIXe siècle, une valeur
radicale, est à la fois le noyau de l’être
et du non-être: il n’y a d’être que parce
qu’il y a vie et dans ce mouvement fondamental qui les voue
à la mort, les êtres dispersés et stables
un instant se forment, s’arrêtent, la figent
et en un sens la tuent _, mais sont à leur tour détruits
par cette force inépuisable. L’expérience
de la vie se donne donc comme la loi la plus générale
des Etres, la mise à jour de cette force primitive à
partir de quoi ils sont; elle fonctionne comme une ontologie sauvage,
qui chercherait à dire l’être et le non-être
indissociables de tous les êtres. Mais cette ontologie dévoile
moins ce qui fonde les êtres que ce qui les porte un instant
à une forme précaire et secrètement déjà
les mine de l’intérieur pour les détruire
Par rapport à la vie, les êtres ne sont que des figures
transitoires et l’être qu’ils maintiennent,
pendant l’épisode de leur existence, n’est
rien de plus que leur présomption, leur volonté
de subsister Si bien que, pour la connaissance, l’être
des choses est illusion, voile qu’il faut déchirer
pour retrouver la violence muette et invisible qui les dévore
dans la nuit L’ontologie de l’anéantissement
des êtres vaut donc comme critique de la connaissance: mais
il ne s’agit pas tant de fonder le phénomène,
d’en dire à la fois la limite et la loi, de le rapporter
à la finitude qui le rend possible, que de le dissiper
et de le détruire comme la vie elle-même détruit
les êtres: car tout son être n’est qu’apparence |PAGE 292 n’est qu’apparence, chimère de la perception, illusion qu’il faut dissiper et rendre à la pure volonté sans phénomène qui les a fait naître et les a supportés un instant; une pensée enfin pour laquelle le recommencement de la vie, ses reprises incessantes, son obstination excluent qu’on lui pose une limite dans la durée, d’autant plus que le temps lui-même, avec ses divisions chronologiques et son calendrier quasi spatial n’est sans doute pas autre chose qu’une illusion de la connaissance. Là où une pensée prévoit la fin de l’histoire, l’autre annonce l’infini de la vie; où l’une reconnaît la production réelle des choses par le travail, l’autre dissipe les chimères de la conscience; où l’une affirme avec les limites de l’individu les exigences de sa vie, l’autre les efface dans le murmure de la mort. Cette opposition est-elle le signe qu’à partir du XIXe siècle le champ du savoir ne peut plus donner lieu à une réflexion homogène et uniforme en tous ses points? Faut-il admettre que désormais, chaque forme de positivité a la «philosophie» qui lui revient: l’économie, celle d’un travail marqué au signe du besoin, mais promis finalement à la grande récompense du temps? la biologie, celle d’une vie marquée par cette continuité qui ne forme les êtres que pour les dénouer, et se trouve affranchie par là de toutes les limites de l’Histoire? Et les sciences du langage, une philosophie des cultures, de leur relativité et de leur pouvoir singulier de manifestation? IV. BOPP «Mais le point décisif qui éclairera tout, c’est la structure interne des langues ou la grammaire comparée, laquelle nous donnera des solutions toutes nouvelles sur la généalogie des langues, de la même manière que l’anatomie comparée a répandu un grand jour sur l’histoire naturelle 1.» Schlegel le savait bien: la constitution de l’historicité dans l’ordre de la grammaire s’est faite selon le même modèle que dans la science du vivant. Et à vrai dire, il n’y a à cela rien de surprenant puisque, tout au long de l’âge classique les mots dont on pensait que les langues étaient composées, et les caractères par lesquels on essayait de constituer un ordre naturel, avaient reçu, identiquement, le même statut: ils n’existaient que par la valeur 1. Fr. Schlegel, La langue et la philosophie des Indiens (trad. française, Paris, 1837), p. 35. |PAGE 293 représentative qu’ils détenaient,
et le pouvoir d’analyse, de redoublement, de composition
et de mise en ordre qu’on leur reconnaissait à l’égard
des choses représentées. Avec Jussieu et Lamarck
d’abord, avec Cuvier ensuite, le caractère avait
perdu sa fonction représentative, ou plutôt, s’il
pouvait encore «représenter» et permettre d’établir
des relations de voisinage ou de parenté, ce n’était
pas par la vertu propre de sa structure visible ni des éléments
descriptibles dont il était composé, mais parce
qu’il avait d’abord été rapporté
à une organisation d’ensemble et à une fonction
qu’il assure de façon directe ou indirecte, majeure
ou collatérale, «primaire» ou «secondaire».
Dans le domaine du langage, le mot subit, à peu près
à la même époque, une transformation analogue:
bien sûr, il ne cesse pas d avoir un sens et de pouvoir
«représenter» quelque chose dans l’esprit
de qui l’utilise ou l’entend; mais ce rôle n’est
plus constitutif du mot dans son être même, dans son
architecture essentielle, dans ce qui lui permet de prendre place
à l’intérieur d’une phrase et de s’y
lier avec d’autres mots plus ou moins différents
Si le mot peut figurer dans un discours où il veut dire
quelque chose, ce ne sera pas par la vertu d’une discursivité
immédiate qu’il détiendrait en propre et par
droit de naissance, mais parce que dans sa forme même, dans
les sonorités qui le composent, dans les changements qu’il
subit selon la fonction grammaticale qu’il occupe, dans
les modifications enfin auxquelles il se trouve soumis à
travers le temps, il obéit à un certain nombre de
lois strictes qui régissent de façon semblable tous
les autres éléments de la même langue; si
bien que le mot n’est plus attaché à une représentation
que dans la mesure où il fait partie d’abord de l’organisation
grammaticale par laquelle la langue définit et assure sa
cohérence propre. Pour que le mot puisse dire ce qu’il
dit, il faut qu’il appartienne à une totalité
grammaticale qui, par rapport à lui, est première,
fondamentale et déterminante. |PAGE 294 on valorise Lamarck aux dépens de Cuvier,
s’il est vrai qu’on se rend mal compte que la «vie»
atteint pour la première fois avec les Leçons d’anatomie
comparée son seuil de positivité, on a cependant
la conscience au moins diffuse que la culture occidentale s’est
mise à porter, de ce moment-là, un regard neuf sur
le monde du vivant. En revanche, l’isolement des langues
indo-européennes, la constitution d’une grammaire
comparée, l’étude des flexions, la formulation
des lois d’alternance vocalique et de mutation consonantique
bref toute l’oeuvre philologique de Grimm, de Schlegel,
de Rask et de Bopp demeure dans les marges de notre conscience
historique, comme si elle avait seulement fondé une discipline
un peu latérale et ésotérique comme
si, en fait, ce n’était pas tout le mode d’être
du langage (et du nôtre) qui s’était modifié
à travers eux. Sans doute, ne faut-il pas chercher à
justifier un tel oubli en dépit de l’importance du
changement, mais au contraire à partir d’elle et
de l’aveugle proximité que cet événement
conserve toujours pour nos yeux mal détachés encore
de leurs lumières accoutumées. C’est qu’à
l’époque même où il s’est produit,
il était déjà enveloppé sinon de secret,
du moins d’une certaine discrétion. Peut-être
les changements dans le mode d’être du langage sont-ils
comme les altérations qui affectent la prononciation, la
grammaire ou la sémantique: aussi rapides qu’ils
soient, ils ne sont jamais clairement saisis par ceux qui parlent
et dont le langage pourtant véhicule déjà
ces mutations; on n’en prend conscience que de biais, par
moments; et puis la décision n’est finalement indiquée
que sur le mode négatif: par la désuétude
radicale et immédiatement perceptible du langage qu’on
employait. Il n’est sans doute pas possible à une
culture de prendre conscience d’une manière thématique
et positive que son langage cesse d’être transparent
à ses représentations pour s’épaissir
et recevoir une pesanteur propre. Quand on continue à discourir,
comment saurait-on sinon à travers quelques indices
obscurs qu’on interprète à peine et mal
que le langage (celui-là même dont on se sert) est
en train d’acquérir une dimension irréductible
à la pure discursivité? Pour toutes ces raisons,
sans doute, la naissance de la philologie est restée dans
la conscience occidentale beaucoup plus discrète que celle
de la biologie et de l’économie politique. Alors
qu’elle faisait partie du même bouleversement archéologique.
Alors que peut-être ses conséquences se sont étendues
beaucoup plus loin encore dans notre culture, au moins dans les
couches souterraines qui la parcourent et la soutiennent. la Langue et la philosophie des Indiens (1808), de la Deutsche Grammatik de Grimm (1818) et du livre de Bopp sur le Système de conjugaison du sanskrit (1816). 1. Le premier de ces segments concerne la manière dont une langue peut se caractériser de l’intérieur et se distinguer des autres. A l’époque classique, on pouvait définir l’individualité d’une langue à partir de plusieurs critères: proportion entre les différents sons utilisés pour former des mots (il y Q des langues à majorité vocalique et d’autres à majorité consonantique), privilège accordé à certaines catégories de mots (langues à substantifs concrets, langues à substantifs abstraits, etc.), manière de représenter les relations (par des prépositions ou par des déclinaisons), disposition choisie pour mettre les mots en ordre (soit qu’on place d’abord, comme les Français, le sujet logique, ou qu’on donne la préséance aux mots les plus importants, comme en latin); ainsi on distinguait les langues du Nord et celles du Midi, celles du sentiment et celles du besoin, celles de la liberté et celles de l’esclavage, celles de la barbarie et celles de la civilisation, celles du raisonnement logique et celles de l’argumentation rhétorique: toutes ces distinctions entre les langues ne concernaient jamais que la manière dont elles pouvaient analyser la représentation, puis en composer les éléments. Mais à partir de Schlegel, les langues, au moins dans leur typologie la plus générale, se définissent par la manière dont elles lient les uns aux autres les éléments proprement verbaux qui la composent; parmi ces éléments, certains, bien sûr, sont représentatifs; ils possèdent en tout cas une valeur de représentation qui est visible mais d’autres ne détiennent aucun sens, et servent seulement par une certaine composition à déterminer le sens d’un autre élément dans l’unité du discours. C’est ce matériau fait de noms, de verbes, de mots en général, mais aussi de syllabes, de sons que les langues unissent entre eux pour former des propositions et des phrases. Mais l’unité matérielle constituée par l’arrangement des sons, des syllabes et des mots n’est pas régie par la pure et simple combinatoire des éléments de la représentation. Elle a ses principes propres, et qui diffèrent dans les diverses langues: la composition grammaticale a des régularités qui ne sont pas transparentes à la signification du discours. Or comme la signification peut passer, à peu près intégralement, d’une langue dans une autre, ce sont ces régularités qui vont permettre de définir l’individualité d’une langue. Chacune a un espace grammatical autonome; on peut comparer ces espaces latéralement, c’est-à-dire d’une langue à l’autre, sans avoir à passer par un «milieu» |PAGE 296 commun qui serait le champ de la représentation
avec toutes ses subdivisions possibles. 1. Fr. Schlegel, Essai sur la langue et la philosophie
des Indiens (trad. française, Paris, 1837), p. 57. |PAGE 297 chacune aura nécessairement une organisation qui la rapprochera de l’un des deux, ou qui la tiendra à égale distance, au milieu du champ ainsi défini. Au plus près du chinois, on trouve le basque, le copte, les langues américaines; elles lient les uns avec les autres des éléments séparables; mais ceux-ci, au lieu de demeurer toujours à l’état libre, et comme autant d’atomes verbaux irréductibles, «commencent déjà à se fondre dans le mot»; l’arabe se définit par un mélange entre le système des affixations et celui des flexions; le celtique est presque exclusivement une langue à flexion, mais on y trouve encore des a vestiges de langues affixes». On dira peut-être que cette opposition était déjà connue au XVIIe siècle, et qu’on savait depuis longtemps distinguer la combinatoire des mots chinois aux déclinaisons et conjugaisons de langues comme le latin et le grec On objectera aussi que l’opposition absolue établie par Schlegel fut très tôt critiquée par Bopp: là où Schlegel voyait deux types de langues radicalement inassimilables l’un à l’autre, Bopp a cherché une origine commune; il essaie d’établir 1 que les flexions ne sont pas une sorte de développement intérieur et spontané de l’élément primitif, mais des particules qui se sont agglomérées à la syllabe radicale: le m de la première personne en sanskrit (bhavâmi) ou le t de la troisième (bhavâti) sont l’effet de l’adjonction du radical du verbe du pronom mâm (je) et tâm (il) Mais l’important pour la constitution de la philologie n’est pas tellement de savoir si les éléments de la conjugaison ont pu bénéficier, dans un passé plus ou moins lointain, d’une existence isolée avec une valeur autonome L’essentiel, et ce qui distingue les analyses de Schlegel et de Bopp de celles qui, au XVIIIe siècle, peuvent anticiper apparemment sur elles 2, c’est que les syllabes primitives ne croissent pas (par adjonction ou prolifération internes) sans un certain nombre de modifications réglées dans le radical. Dans une langue comme le chinois, il n’y a que des lois de juxtaposition; mais dans des langues où les radicaux sont soumis à croissance (qu’ils soient monosyllabiques comme dans le sanskrit ou polysyllabiques comme l’hébreu), on trouve toujours des formes régulières de variations internes. On comprend que la nouvelle philologie, ayant maintenant pour caractériser les langues ces critères d’organisation intérieure, ait abandonné les classements hiérarchiques que le XVIIIe siècle pratiquait: on admettait alors qu’il y avait des langues plus importantes que les autres, parce que l’analyse des représentations 1, Bopp, Ueber das Konjugationssystem der Sanskritsprache,
p, 147, |PAGE 298 y était plus précise ou plus fine.
Désormais, toutes les langues se valent: elles ont seulement
des organisations internes qui sont différentes. De là
cette curiosité pour des langues rares, peu parlées,
mal «civilisées», dont Rask a donné
le témoignage dans sa grande enquête à travers
la Scandinavie, la Russie, le Caucase, la Perse et l’Inde.
|PAGE 299 ou moins lointain, ressemblant et arbitraire
auquel la Logique de Port-Royal proposait comme modèle
immédiat et évident le portrait d’un homme
ou une carte de géographie. Il a acquis une nature vibratoire
qui le détache du signe visible pour l’approcher
de la note de musique Et il a fallu justement que Saussure contourne
ce moment de la parole qui fut majeur pour toute la philologie
du XIXe siècle, pour restaurer, au-delà des formes
historiques, la dimension de la langue en général,
et rouvrir par-delà tant d’oubli, le vieux problème
du signe, qui avait animé toute la pensée sans interruption
depuis Port-Royal jusqu’aux derniers Idéologues. 1. On a fait souvent reproche à Grimm
d’avoir confondu lettres et sons (il analyse Schrift en
huit éléments parce qu’il divise t en p et
en h). Tant il était difficile de traiter le langage comme
pur élément sonore. |PAGE 300 pour cause une loi physique.» D’autres
définissent le mode d’action d’une terminaison
sur les sonorités du radical: «Par lois mécaniques,
j’entends principalement les lois de la pesanteur et en
particulier l’influence que le poids des désinences
personnelles exerce sur la syllabe précédente 1.»
Enfin la dernière forme d’analyse porte sur la constance
des transformations à travers l’Histoire. Grimm a
ainsi établi une table de correspondance pour les labiales,
les dentales et les gutturales entre le grec, le «gothique»
et le haut allemand: le p, le b, le f des Grecs deviennent respectivement
f, p, b en gothique et b ou v, f et p en haut allemand; t, d,
th, en grec, deviennent en gothique th, t, d, et en haut allemand
d, z, t. Par cet ensemble de relations, les chemins de l’histoire
se trouvent prescrits; et au lieu que les langues soient soumises
à cette mesure extérieure, à ces choses de
l’histoire humaine qui devaient, pour la pensée classique,
expliquer leurs changements, elles détiennent elles-mêmes
un principe d’évolution. Là comme ailleurs,
c’est l’ «anatomie 2» qui fixe le destin. 1. Bopp, Grammaire comparée (trad. française,
Paris, 1866), p. 1, note. |PAGE 301 d’établir leur composition constante
et la table de leurs modifications possibles. L’étymologie
va donc cesser d’être une démarche indéfiniment
régressive vers une langue primitive toute peuplée
des premiers cris de la nature; elle devient une méthode
d’analyse certaine et limitée pour retrouver dans
un mot le radical à partir duquel il a été
formé: «Les racines des mots ne furent mises en évidence
qu’après le succès de l’analyse des
flexions et des dérivations 1» 1 J. Grimm, L’Origine du langage, p. 37.
Cf. aussi Deutsche Grammatik, 1, p. 588. |PAGE 302 se retrouve dans le sigma de l’aoriste grec, dans le er du plus-que-parfait ou du futur antérieur latin; le bhu sanskrit se retrouve dans le b du futur et de l’imparfait latins. De plus, cette adjonction du verbe être permet essentiellement d’attribuer au radical un temps et une personne (la désinence constituée par le radical du verbe être apportant en outre celui du pronom personnel, comme dans script-s-i 1). Par suite, ce n’est pas l’adjonction de être qui transforme une épithète en verbe; le radical lui-même détient une signification verbale, à laquelle les désinences dérivées de la conjugaison de être ajoutent seulement des modifications de personne et de temps. Les racines des verbes ne désignent donc pas à l’origine des «choses», mais des actions, des processus, des désirs, des volontés; et ce sont elles qui, recevant certaines désinences issues du verbe être et des pronoms personnels, deviennent susceptibles de conjugaison; tandis que, recevant d’autres suffixes, eux-mêmes modifiables, elles deviendront des noms susceptibles de déclinaison. A la bipolarité noms-verbe être qui caractérisait l’analyse classique, il faut donc substituer une disposition plus complexe: des racines à signification verbale, qui peuvent recevoir des désinences de types différents et donner ainsi naissance à des verbes conjugables ou à des substantifs. Les verbes (et les pro noms personnels) deviennent ainsi l’élément primordial du langage celui à partir duquel il peut se développer. «Le verbe et les pronoms personnels semblent être les véritables leviers du langage 2.» Les analyses de Bopp devaient avoir une importance capitale non seulement pour la décomposition interne d’une langue, mais encore pour définir ce que peut être le langage en son essence. Il n’est plus un système de représentations qui a pouvoir de découper et de recomposer d’autres représentations; il désigne en ses racines les plus constantes des actions, des états, des volontés; plutôt que ce qu’on voit, il veut dire originairement ce qu’on fait ou ce qu’on subit; et s’il finit par montrer les choses comme du doigt, c’est dans la mesure où elles sont le résultat, ou l’objet, ou l’instrument de cette action; les noms ne découpent pas tellement le tableau complexe d’une représentation; ils découpent et arrêtent et figent le processus d’une action. Le langage «s’enracine» non pas du côté des choses perçues, mais du côté du sujet en son activité. Et Peut-être alors est-il issu du vouloir et de la force, plutôt que de cette mémoire qui redouble la représentation. On parle parce qu’on 1. Bopp, loc. cit., p. 147 sq.
agit, et non point parce qu’en reconnaissant on connaît. Comme l’action, le langage exprime une volonté profonde. Ce qui a deux conséquences La première est paradoxale pour un regard hâtif: c’est qu’au moment où la philologie se constitue par la découverte d’une dimension de la grammaire pure, on se remet à attribuer au langage de profonds pouvoirs d’expression (Humboldt n’est pas seulement le contemporain de Bopp; il connaissait son oeuvre et par le détail): alors qu’à l’époque classique, la fonction expressive du langage n’était requise qu’au point d’origine et pour expliquer seulement qu’un son puisse représenter une chose, au XIXe siècle, le langage va avoir, tout au long de son parcours et dans ses formes les plus complexes, une valeur expressive qui est irréductible; aucun arbitraire, aucune convention grammaticale ne peuvent l’oblitérer, car, si le langage exprime, ce n’est pas dans la mesure où il imiterait et redoublerait les choses, mais dans la mesure où il manifeste et traduit le vouloir fondamental de ceux qui parlent. La seconde conséquence, c’est que le langage n’est plus lié aux civilisations par le niveau de connaissances qu’elles ont atteint (la finesse du réseau représentatif, la multiplicité des liens qui peuvent s’établir entre les éléments), mais par l’esprit du peuple qui les a fait naître, les anime et peut se reconnaître en elles. Tout comme l’organisme vivant manifeste par sa cohérence les fonctions qui le maintiennent en vie, le langage, et dans toute l’architecture de sa grammaire, rend visible la volonté fondamentale qui maintient un peuple en vie et lui donne le pouvoir de parler un langage n’appartenant qu’à lui Du coup, les conditions de l’historicité du langage sont changées; les mutations ne viennent plus d’en haut (de l’élite des savants, du petit groupe des marchands et des voyageurs, des armées victorieuses, de l’aristocratie d’invasion), mais elles naissent obscurément d’en bas, car le langage n’est pas un instrument, ou un produit un ergon comme disait Humboldt _, mais une incessante activité une energeïa, Dans une langue, celui qui parle, et qui ne cesse de parler dans un murmure qu’on n’entend pas mais d’où vient pourtant tout l’éclat, c’est le peuple. Un tel murmure, Grimm pensait le surprendre en écoutant le altdeutsche Meistergesang, et Raynouard en transcrivant les Poésies originales des troubadours, Le langage est lié non plus à la connaissance des choses, mais à la liberté des hommes: «Le langage est humain: il doit à notre pleine liberté son origine et ses progrès; il est notre histoire, notre héritage 1.» Au moment où on définit les lois internes de la grammaire, on noue une profonde 1. J. Grimm, L’Origine du langage, p. 50. |PAGE 304 parenté entre le langage et le libre destin
des hommes Tout au long du XIXe siècle la philologie aura
de profondes résonances politiques. 1. Fr. Schlegel, Essai sur la langue et la philosophie des Indiens, p. 11. |PAGE 305 nature sont déterminables; les modes d’affixation
répondent à quelques modèles parfaitement
fixes; tandis que dans les langues à radicaux polysyllabiques,
toutes les modifications et compositions obéiront à
d’autres lois. Entre deux systèmes comme ceux-là
(l’un étant caractéristique des langues indo-européennes,
l’autre des langues sémitiques), on ne trouve pas
de type intermédiaire ni de formes de transition. D’une
famille à l’autre, il y a discontinuité Mais,
d’autre part, les systèmes grammaticaux puisqu’ils
prescrivent un certain nombre de lois d’évolution
et de mutation permettent de fixer, jusqu’à un certain
point, l’indice de vieillissement d’une langue; pour
que telle forme apparaisse à partir d’un certain
radical, il a fallu telle et telle transformation. A l’âge
classique, lorsque deux langues se ressemblaient, il fallait ou
bien les rattacher toutes deux à la langue absolument primitive,
ou bien admettre que l’une venait de l’autre (mais
le critère était externe, la langue la plus dérivée
était tout simplement celle qui était apparue dans
l’histoire à la date la plus récente) ou bien
encore admettre des échanges (dus à des événements
extra-linguistiques: invasion, commerce, migration). Maintenant,
lorsque deux langues présentent des systèmes analogues,
on doit pouvoir décider soit que l’une est dérivée
de l’autre, soit encore qu’elles sont toutes deux
issues d’une troisième, à partir de laquelle
elles ont chacune développé des systèmes
différents pour une part, mais pour une part aussi analogues.
C’est ainsi qu’à propos du sanskrit et du grec,
on a successivement abandonné l’hypothèse
de Coeurdoux qui croyait à des traces de la langue primitive
et celle d’Anquetil qui supposait un mélange à
l’époque du royaume de Bactriane; et Bopp a pu aussi
réfuter Schlegel pour qui «la langue indienne était
la plus ancienne, et les autres (latin, grec, langues germaniques
et persanes) étaient plus modernes et dérivées
de la première 1» Il a montré qu’entre
le sanskrit, le latin et le grec, les langues germaniques, il
y avait un rapport de «fraternité», le sanskrit
n’étant pas la langue mère des autres, mais
plutôt leur soeur aînée, la plus proche d’une
langue qui aurait été à l’origine de
toute cette famille. 1. Fr. Schlegel, Essai sur la langue et la philosophie des Indiens, p. 12. |PAGE 306 s’ordonnent aux dispositions fonctionnelles
qu’ils doivent assurer et que se nouent ainsi les rapports
du vivant avec ce qui lui permet d’exister. De la même
façon, il a fallu, pour que l’histoire des langues
puisse être pensée, qu’on les détache
de cette grande continuité chronologique qui les reliait
sans rupture jusqu’à l’origine; il a fallu
aussi les libérer de la nappe commune des représentations
où elles étaient prises; à la faveur de cette
double rupture, l’hétérogénéité
des systèmes grammaticaux est apparue avec ses découpes
propres, les lois qui en chacun prescrivent le changement, et
les chemins qui fixent les possibilités de l’évolution
Une fois suspendue l’histoire des espèces comme suite
chronologique de toutes les formes possibles, alors, et seulement
alors, le vivant a pu recevoir une historicité; de la même
façon, si on n’avait pas suspendu, dans l’ordre
du langage, l’analyse de ces dérivations indéfinies
et de ces mélanges sans limites que la grammaire générale
supposait toujours, le langage n’aurait jamais été
affecté d’une historicité interne Il a fallu
traiter le sanskrit, le grec, le latin, l’allemand dans
une simultanéité systématique; on a dû,
en rupture de toute chronologie, les installer dans un temps fraternel,
pour que leurs structures deviennent transparentes et qu’une
histoire des langues s’y laisse lire. Ici comme ailleurs,
les mises en série chronologiques ont dû être
effacées, leurs éléments redistribués,
et une histoire nouvelle s’est alors constituée qui
n’énonce pas seulement le mode de succession des
êtres et leur enchaînement dans le temps, mais les
modalités de leur formation. L’empiricité
il s’agit aussi bien des individus naturels que des
mots par quoi on peut les nommer est désormais traversée
par l’Histoire et dans toute l’épaisseur de
son être L’ordre du temps commence. |PAGE 307 est immédiatement diachronique. Comment en aurait-il été autrement, puisque sa positivité ne pouvait être instaurée que par une rupture entre le langage et la représentation? L’organisation intérieure des langues, ce qu’elles autorisent et ce qu’elles excluent pour pouvoir fonctionner ne pouvait plus être ressaisi que dans la forme des mots; mais, en elle-même, cette forme ne peut énoncer sa propre loi que si on la rapporte à ses états antérieurs, aux changements dont elle est susceptible, aux modifications qui ne se produisent jamais. En coupant le langage de ce qu’il représente, on le faisait certes apparaître pour la première fois dans sa légalité propre et du même coup on se vouait à ne pouvoir le ressaisir que dans l’histoire. On sait bien que Saussure n’a pu échapper à cette vocation diachronique de la philologie, qu’en restaurant le rapport du langage à la représentation, quitte à reconstituer une «sémiologie» qui, à la manière de la grammaire générale, définit le signe par la liaison entre deux idées. Le même événement archéologique s’est donc manifesté de façon partiellement différente pour l’histoire naturelle et pour le langage. En détachant les caractères du vivant ou les règles de la grammaire des lois d’une représentation qui s’analyse, on a rendu possible l’historicité de la vie et du langage Mais cette historicité, dans l’ordre de la biologie, a eu besoin d’une histoire supplémentaire qui devait énoncer les rapports de l’individu et du milieu; en un sens l’histoire de la vie est extérieure à l’historicité du vivant; c’est pourquoi l’évolutionnisme constitue une théorie biologique, dont la condition de possibilité fut une biologie sans évolution celle de Cuvier. Au contraire, l’historicité du langage découvre aussitôt, et sans intermédiaire, son histoire; elles communiquent l’une avec l’autre de l’intérieur Alors que la biologie du XIXe siècle s’avancera de plus en plus vers l’extérieur du vivant, vers son autre côté, rendant toujours plus perméable cette surface du corps à laquelle le regard du naturaliste s’arrêtait autrefois, la philologie dénouera les rapports que le grammairien avait établis entre le langage et l’histoire externe pour définir une histoire intérieure. Et celle-ci, une fois assurée dans son objectivité, pourra servir de fil directeur pour reconstituer, au profit de l’Histoire proprement dite, des événements tombés hors de toute mémoire V. LE LANGAGE DEVENU OBJET On peut remarquer que les quatre segments théoriques qui viennent d’être analysés, parce qu’ils constituent sans doute le
sol archéologique de la philologie, correspondent
terme à terme et s’opposent à ceux qui permettaient
de définir la grammaire générale 1 En remontant
du dernier au premier de ces quatre segments, on voit que la théorie
de la parenté entre les langues (discontinuité entre
les grandes familles, et analogies internes dans le régime
des changements) fait face à la théorie de la dérivation
qui supposait d’incessants facteurs d’usure et de
mélange, agissant de la même façon sur toutes
les langues quelles qu’elles soient, à partir d’un
principe externe et avec des effets illimités. La théorie
du radical s’oppose à celle de la désignation:
car le radical est une individualité linguistique isolable,
intérieure à un groupe de langues et qui sert avant
tout de noyau aux formes verbales; alors que la racine, enjambant
le langage du côté de la nature et du cri, s’épuisait
jusqu’à n’être plus qu’une sonorité
indéfiniment transformable qui avait pour fonction une
première découpe nominale des choses L’étude
des variations intérieures de la langue s’oppose
également à la théorie de l’articulation
représentative: celle-ci définissait les mots et
les individualisait les uns en face des autres en les rapportant
au contenu qu’ils pouvaient signifier; l’articulation
du langage était l’analyse visible de la représentation;
maintenant les mots se caractérisent d’abord par
leur morphologie et l’ensemble des mutations que chacune
de leur sonorité peut éventuellement subir Enfin
et surtout l’analyse intérieure de la langue fait
face au primat que la pensée classique accordait au verbe
être: celui-ci régnait aux limites du langage, à
la fois parce qu’il était le lien premier des mots
et parce qu’il détenait le pouvoir fondamental de
l’affirmation; il marquait le seuil du langage, indiquait
sa spécificité, et le rattachait, d’une façon
qui ne pouvait être effacée, aux formes de la pensée.
L’analyse indépendante des structures grammaticales,
telle qu’on la pratique à partir du XIXe siècle,
isole au contraire le langage, le traite comme une organisation
autonome, rompt ses liens avec les jugements, l’attribution
et l’affirmation. Le passage ontologique que le verbe être
assurait entre parler et penser se trouve rompu; le langage, du
coup, acquiert un être propre Et c’est cet être
qui détient les lois qui le régissent 1. cf. supra, p. 131. |PAGE 309 des rapports d’identité ou d’attribution; le langage était une connaissance et la connaissance était de plein droit un discours. Par rapport à toute connaissance, il se trouvait donc dans une situation fondamentale: on ne pouvait connaître les choses du monde qu’en passant par lui. Non parce qu’il faisait partie du monde dans un enchevêtrement ontologique (comme à la Renaissance) mais parce qu’il était la première ébauche d’un ordre dans les représentations du monde; parce qu’il était la manière initiale, inévitable, de représenter les représentations. C’est en lui que toute généralité se formait. La connaissance classique était profondément nominaliste. A partir du XIXe siècle, le langage se replie sur soi, acquiert son épaisseur propre, déploie une histoire, des lois et une objectivité qui n’appartiennent qu’à lui. Il est devenu un objet de la connaissance parmi tant d’autres: à côté des êtres vivants, à côté des richesses et de la valeur, à côté de l’histoire des événements et des hommes. Il relève peut-être de concepts propres, mais les analyses qui portent sur lui sont enracinées au même niveau que toutes celles qui concernent les connaissances empiriques. Ce surhaussement qui permettait à la grammaire générale d’être en même temps Logique et de s’entrecroiser avec elle, est désormais rabattu. Connaître le langage n’est plus s’approcher au plus près de la connaissance elle-même, c’est appliquer seulement les méthodes du savoir en général à un domaine singulier de l’objectivité. Ce nivellement du langage qui le ramène au pur statut d’objet se trouve cependant compensé de trois manières. D’abord par le fait qu’il est une médiation nécessaire pour toute connaissance scientifique qui veut se manifester comme discours. Il a beau être lui-même disposé, déployé et analysé sous le regard d’une science, il resurgit toujours du côté du sujet qui connaît dès qu’il s’agit pour lui d’énoncer ce qu’il sait. De là, deux soucis qui ont été constants au XIXe siècle L’un consiste à vouloir neutraliser et comme polir le langage scientifique, au point que, désarmé de toute singularité propre, purifié de ses accidents et de ses impropriétés comme s’ils n’appartenaient point à son essence , il puisse devenir le reflet exact, le double méticuleux, le miroir sans buée d’une connaissance qui, elle, n’est pas verbale. C’est le rave positiviste d’un langage qui serait maintenu au ras de ce qu’on sait: un langage-tableau, comme celui sans doute auquel rêvait Cuvier, quand il donnait à la science le projet d’être une «copie» de la nature; en face des choses, le discours scientifique en serait le «tableau»; mais tableau a ici un sens fondamentalement différent de celui qu’il avait au XVIIIe siècle; il s’agissait alors de répartir la nature |PAGE 310 par une table constante des identités
et des différences pour laquelle le langage fournissait
une grille première, approximative et rectifiable; maintenant
le langage est tableau, mais en ce sens que, dégagé
de cette intrication qui lui donne un rôle immédiatement
classificateur, il se tient à une certaine distance de
la nature pour en incanter par sa propre docilité et en
recueillir finalement le portrait fidèle 1. L’autre
souci entièrement différent du premier bien
qu’il en soit le corrélatif a consisté
à chercher une logique indépendante des grammaires,
des vocabulaires, des formes synthétiques, des mots: une
logique qui pût mettre au jour et utiliser les implications
universelles de la pensée en les tenant à l’abri
des singularités d’un langage constitué où
elles pourraient être masquées. Il était nécessaire
qu’une logique symbolique naisse, avec Boole, à l’époque
même où les langages devenaient objets pour la philologie:
c’est que malgré des ressemblances de surface et
quelques analogies techniques, il n’était pas question
de constituer un langage universel comme à l’époque
classique; mais de représenter les formes et les enchaînements
de la pensée hors de tout langage; puisque celui-ci devenait
objet de sciences, il fallait inventer une langue qui fût
plutôt symbolisme que langage, et qui à ce titre
fût transparente à la pensée dans le mouvement
même qui lui permet de connaître. On pourrait dire
en un sens que l’algèbre logique et les langues indo-européennes
sont deux produits de dissociation de la grammaire générale:
celles-ci montrant le glissement du langage du côté
de l’objet connu, celle-là, le mouvement qui le fait
basculer du côté de l’acte de connaître,
en le dépouillant alors de toute forme déjà
constituée. Mais il serait insuffisant d’énoncer
le fait sous cette forme purement négative: au niveau archéologique,
les conditions de possibilité d’une logique non verbale
et celle d’une grammaire historique sont les mêmes.
Leur sol de positivité est identique. 1. Cf. G. Cuvier, Rapport historique sur les progrès des sciences naturelles, p. 4. |PAGE 311 d’une langue sont l’a priori de ce que peut s’y énoncer. La vérité du discours est piégée par la philologie. De là, cette nécessité de remonter des opinions, des philosophies, et Peut-être même des sciences jusqu’aux mots qui les ont rendu possibles, et, par-delà, jusqu’à une pensée dont la vivacité ne serait pas encore prise dans le réseau des grammaires. On comprend ainsi le renouveau, très marqué au XIXe siècle, de toutes les techniques de l’exégèse. Cette réapparition est due au fait que le langage a repris la densité énigmatique qui était la sienne à la Renaissance. Mais il ne s’agira pas maintenant de retrouver une parole première qu’on y aurait enfouie, mais d’inquiéter les mots que nous parlons, de dénoncer le pli grammatical de nos idées, de dissiper les mythes qui animent nos mots, de rendre à nouveau bruyant et audible la part de silence que tout discours emporte avec soi lorsqu’il s’énonce. Le premier livre du Capital est une exégèse de la «valeur»; tout Nietzsche, une exégèse de quelques mots grecs; Freud, l’exégèse de toutes ces phrases muettes qui soutiennent et creusent en même temps nos discours apparents, nos fantasmes, nos rêves, notre corps. La philologie comme analyse de ce qui se dit dans la profondeur du discours est devenue la forme moderne de la critique. Là où il s’agissait, à la fin du XVIIIe siècle, de fixer les limites de la connaissance, on cherchera à dénouer les syntaxes, à rompre les façons contraignantes de parler, à retourner les mots du côté de tout ce qui se dit à travers eux et malgré eux. Dieu est peut-être moins un au-delà du savoir qu’un certain en deçà de nos phrases; et si l’homme occidental est inséparable de lui, ce n’est pas par une propension invincible à franchir les frontières de l’expérience, mais parce que son langage le fomente sans cesse dans l’ombre de ses lois: «Je crains bien que nous ne nous débarrassions jamais de Dieu, puisque nous croyons encore à la grammaire 1» L’interprétation, au XVIe siècle, allait du monde (choses et textes à la fois) à la Parole divine qui se déchiffrait en lui; la nôtre, celle en tout cas qui s’est formée au XIXe siècle, va des hommes, de Dieu, des connaissances ou des chimères, aux mots qui les rendent possibles; et ce qu’elle découvre, ce n’est pas la souveraineté d’un discours premier, c’est le fait que nous sommes, avant la moindre de nos paroles, déjà dominés et transis par le langage. Étrange commentaire que celui auquel se voue la critique moderne: puisqu’il ne va pas de la constatation qu’il y a du langage à la découverte de ce qu’il veut dire, mais du déploiement du discours manifeste à la mise au jour du langage en son être brut. 1. Nietzsche, Le Crépuscule des idoles (trad. française, 1911), p. 130. |PAGE 312 Les méthodes d’interprétation font donc face, dans la pensée moderne, aux techniques de formalisation: les premières avec la prétention de faire parler le langage au-dessous de lui-même, et au plus près de ce qui se dit en lui, sans lui; les secondes avec la prétention de contrôler tout langage éventuel, et de le surplomber par la loi de ce qu’il est possible de dire. Interpréter et formaliser sont devenues les deux grandes formes d’analyse de notre âge: à vrai dire, nous n’en connaissons pas d’autres. Mais connaissons-nous les rapports de l’exégèse et de la formalisation, sommes-nous capables de les contrôler et de les maîtriser? Car si l’exégèse nous conduit moins à un discours premier qu’à l’existence nue de quelque chose comme un langage, ne va-t-elle pas être contrainte de dire seulement les formes pures du langage avant même qu’il ait pris un sens? Mais pour formaliser ce qu’on suppose être un langage, ne faut-il pas avoir pratiqué un minimum d’exégèse, et interprété au moins toutes ces figures muettes comme voulant dire quelque chose? Le partage entre l’interprétation et la formalisation il est vrai qu’il nous presse aujourd’hui et nous domine. Mais il n’est pas assez rigoureux, la fourche qu’il dessine ne s’enfonce pas assez loin dans notre culture, ses deux branches sont trop contemporaines pour que nous puissions dire seulement qu’il prescrit un choix simple ou qu’il nous invite à opter entre le passé qui croyait au sens, et le présent (I’avenir) qui a découvert le signifiant. Il s’agit en fait de deux techniques corrélatives dont le sol commun de possibilité est formé par l’être du langage, tel qu’il s’est constitué au seuil de l’âge moderne. La surélévation critique du langage, qui compensait son nivellement dans l’objet, impliquait qu’il soit rapproché à la fois d’un acte de connaître pur de toute parole, et de cela qui ne se connaît pas en chacun de nos discours. Il fallait ou le rendre transparent aux formes de la connaissance, ou l’enfoncer dans les contenus de l’inconscient. Ce qui explique bien la double marche du XIXe siècle vers le formalisme de la pensée et vers la découverte de l’inconscient vers Russel et vers Freud. Et ce qui explique aussi les tentations pour infléchir l’une vers l’autre et entrecroiser ces deux directions: tentative pour mettre au jour par exemple les formes pures, qui avant tout contenu s’imposent à notre inconscient; ou encore effort pour faire venir jusqu’à notre discours le sol d’expérience, le sens d’être, l’horizon vécu de toutes nos connaissances. Le structuralisme et la phénoménologie trouvent ici, avec leur disposition propre, l’espace général qui définit leur lieu commun. Enfin la dernière des compensations au nivellement du langage, la plus importante, la plus inattendue aussi, c’est l’apparition |PAGE 313 de la littérature. De la littérature comme telle, car depuis Dante, depuis Homère, il a bien existé dans le monde occidental une forme de langage que nous autres maintenant nous appelons «littérature». Mais le mot est de fraîche date, comme est récent aussi dans notre culture l’isolement d’un langage singulier dont la modalité propre est d’être «littéraire». C’est qu’au début du XIXe siècle, à l’époque où le langage s’enfonçait dans son épaisseur d’objet et se laissait, de part en part, traverser par un savoir, il se reconstituait ailleurs, sous une forme indépendante, difficile d’accès, repliée sur l’énigme de sa naissance et tout entière référée à l’acte pur d’écrire. La littérature, c’est la contestation de la philologie (dont elle est pourtant la figure jumelle): elle ramène le langage de la grammaire au pouvoir dénudé de parler, et là elle rencontre l’être sauvage et impérieux des mots. De la révolte romantique contre un discours immobilisé dans sa cérémonie, jusqu’à la découverte mallarméenne du mot en son pouvoir impuissant, on voit bien quelle fut, au XIXe siècle, la fonction de la littérature par rapport au mode d’être moderne du langage. Sur le fond de ce jeu essentiel, le reste est effet: la littérature se distingue de plus en plus du discours d’idées, et s’enferme dans une intransitivité radicale; elle se détache de toutes les valeurs qui pouvaient à l’âge classique la faire circuler (le goût, le plaisir, le naturel, le vrai), et elle fait naître dans son propre espace tout ce qui peut en assurer la dénégation ludique (le scandaleux, le laid, l’impossible); elle rompt avec toute définition de «genres» comme formes ajustées à un ordre de représentations, et devient pure et simple manifestation d’un langage qui n’a pour loi que d’affirmer contre tous les autres discours son existence escarpée; elle n’a plus alors qu’à se recourber dans un perpétuel retour sur soi; comme si son discours ne pouvait avoir pour contenu que de dire sa propre forme: elle s’adresse à soi comme subjectivité écrivante, ou elle cherche à ressaisir, dans le mouvement qui la fait naître, l’essence de toute littérature; et ainsi tous ses fils convergent vers la pointe la plus fine singulière, instantanée, et pourtant absolument universelle , vers le simple acte d’écrire. Au moment où le langage, comme parole répandue, devient objet de connaissance, voilà qu’il réapparaît sous une modalité strictement opposée: silencieuse, précautionneuse déposition du mot sur la blancheur d’un papier, où il ne peut avoir ni sonorité ni interlocuteur, où il n’a rien d’autre à dire que soi, rien d’autre à faire que scintiller dans l’éclat de son être. |
![]() |