|PAGE 262

CHAPITRE VIII

Travail, vie, langage

1. LES NOUVELLES EMPIRICITÉS

Voilà que nous nous sommes avancés bien loin au-delà de l’événement historique qu’il s’agissait de situer, ­ bien loin au-delà des bords chronologiques de cette rupture qui partage en sa profondeur l’épistémè du monde occidental, et isole pour nous le commencement d’une certaine manière moderne de connaître les empiricités. C’est que la pensée qui nous est contemporaine et avec laquelle, bon gré mal gré, nous pensons, se trouve encore largement dominée par l’impossibilité, mise au jour vers la fin du XVIIIe siècle, de fonder les synthèses dans l’espace de la représentation, et par l’obligation corrélative, simultanée, mais aussitôt partagée contre elle-même, d’ouvrir le champ transcendantal de la subjectivité, et de constituer inversement, au-delà de l’objet, ces «quasi-transcendantaux» que sont pour nous la Vie, le Travail, le Langage. Pour faire surgir cette obligation et cette impossibilité dans l’âpreté de leur irruption historique, il fallait laisser l’analyse courir tout au long de la pensée qui trouve sa source en une pareille béance; il fallait que le propos redouble hâtivement le destin ou la pente de la pensée moderne pour atteindre finalement son point de rebroussement: cette clarté d’aujourd’hui, encore pâle mais peut-être décisive, qui nous permet, sinon de contourner entièrement, du moins de dominer par fragments, et de maîtriser un peu ce qui, de cette pensée formée au seuil de l’âge moderne, vient encore jusqu’à nous, nous investit, et sert de sol continu à notre discours. Cependant l’autre moitié de l’événement ­ la plus importante sans doute ­ car elle concerne en leur être même, en leur enracinement, les positivités sur lesquelles s’accrochent nos connaissances empiriques ­ est restée en suspens; et c’est elle qu’il faut maintenant analyser.

|PAGE 263

Dans une phase première ­ celle qui chronologiquement s’étend de 1775 à 1795 et dont on peut désigner la configuration à travers les oeuvres de Smith, de Jussieu et de Wilkins ­ les concepts de travail, d’organisme et de système grammatical avaient été introduits ­ ou réintroduits avec un statut singulier ­ dans l’analyse des représentations et dans l’espace tabulaire où celle-ci jusqu’à présent se déployait. Sans doute, leur fonction n’était-elle encore que d’autoriser cette analyse, de permettre l’établissement des identités et des différences, et de fournir l’outil ­ comme l’aune qualitative ­ d’une mise en ordre. Mais ni le travail, ni le système grammatical, ni l’organisation vivante ne pouvaient être définis, ou assurés, par le simple jeu de la représentation se décomposant, s’analysant, se recomposant et ainsi se représentant elle-même en un pur redoublement; l’espace de l’analyse ne pouvait donc manquer de perdre son autonomie. Désormais le tableau, cessant d’être le lieu de tous les ordres possibles, la matrice de tous les rapports, la forme de distribution de tous les êtres en leur individualité singulière, ne forme plus pour le savoir qu’une mince pellicule de surface; les voisinages qu’il manifeste, les identités élémentaires qu’il circonscrit et dont il montre la répétition, les ressemblances qu’il dénoue en les étalant, les constances qu’il permet de parcourir ne sont rien de plus que les effets de certaines synthèses, ou organisations, ou systèmes qui siègent bien au-delà de toutes les répartitions qu’on peut ordonner à partir du visible L’ordre qui se donne au regard, avec le quadrillage permanent de ses distinctions, n’est plus qu’un scintillement superficiel au-dessus d’une profondeur.
L’espace du savoir occidental se trouve prêt maintenant à basculer: la taxinomia dont la grande nappe universelle s’étalait en corrélation avec la possibilité d’une mathesis et qui constituait le temps fort du savoir-à la fois sa possibilité première et le terme de sa perfection ­ va s’ordonner à une verticalité obscure: celle-ci définira la loi des ressemblances, prescrira les voisinages et les discontinuités, fondera les dispositions perceptibles et décalera tous les grands déroulements horizontaux de la taxinomia vers la région un peu accessoire des conséquences Ainsi, la culture européenne s’invente une profondeur où il sera question non plus des identités, des caractères distinctifs, des tables permanentes avec tous leurs chemins et parcours possibles, mais des grandes forces cachées développées à partir de leur noyau primitif et inaccessible, mais de l’origine, de la causalité et de l’histoire Désormais, les choses ne viendront plus à la représentation que du fond de cette épaisseur retirée en soi, brouillées peut-être et rendues plus

|PAGE 264

sombres par son obscurité, mais nouées fortement à elles-mêmes, assemblées ou partagées, groupées sans recours par la vigueur qui se cache là-bas, en ce fond. Les figures visibles, leurs liens, les blancs qui les isolent et cernent leur profil ­ ils ne s’offriront plus à notre regard que tout composés, déjà articulés dans cette nuit d’en dessous qui les fomente avec le temps.
Alors ­ et c’est l’autre phase de l’événement ­ le savoir en sa positivité change de nature et de forme. Il serait faux ­ insuffisant surtout ­ d’attribuer cette mutation à la découverte d’objets encore inconnus, comme le système grammatical du sanscrit, ou le rapport, dans le vivant, entre les dispositions anatomiques et les plans fonctionnels, ou encore le rôle économique du capital. Il ne serait pas plus exact d’imaginer que la grammaire générale est devenue philologie, l’histoire naturelle biologie, et l’analyse des richesses économie politique parce que tous ces modes de connaissance ont rectifié leurs méthodes, approché de plus près leur objet, rationalisé leurs concepts, choisi de meilleurs modèles de formalisation ­ bref qu’ils se sont dégagés de leur préhistoire par une sorte d’autoanalyse de la raison elle-même. Ce qui a changé au tournant du siècle, et subi une altération irréparable, c’est le savoir lui-même comme mode d’être préalable et indivis entre le sujet qui connaît et l’objet de la connaissance; si on s’est mis à étudier le coût de la production, et si on n’utilise plus la situation idéale et primitive du troc pour analyser la formation de la valeur, c’est parce qu’au niveau archéologique la production comme figure fondamentale dans l’espace du savoir s’est substituée à l’échange, faisant apparaître d’un côté de nouveaux objets connaissables (comme le capital) et prescrivant de l’autre de nouveaux concepts et de nouvelles méthodes (comme l’analyse des formes de production). De même, si on étudie, à partir de Cuvier, l’organisation interne des êtres vivants, et si on utilise, pour ce faire, les méthodes de l’anatomie comparée, c’est parce que la Vie, comme forme fondamentale du savoir, a fait apparaître de nouveaux objets (comme le rapport du caractère à la fonction) et de nouvelles méthodes (comme la recherche des analogies) Enfin, si Grimm et Bopp essaient de définir les lois de l’alternance vocalique ou de la mutation des consonnes, c’est parce que le Discours comme mode du savoir a été remplacé par le Langage, qui définit des objets jusque-là inapparents (des familles de langues où les systèmes grammaticaux sont analogues) et prescrit des méthodes qui n’avaient pas encore été employées (analyse des règles de transformation des consonnes et des voyelles). La production, la vie, le langage ­ il n’y faut point chercher des objets qui se seraient, comme par leur

|PAGE 265

propre poids, et sous l’effet d’une insistance autonome, imposés de l’extérieur à une connaissance qui trop longtemps les aurait négligés; il n’y faut pas voir non plus des concepts bâtis peu à peu, grâce à de nouvelles méthodes, à travers le progrès de sciences marchant vers leur rationalité propre. Ce sont des modes fondamentaux du savoir qui supportent en leur unité sans fissure la corrélation seconde et dérivée de sciences et de techniques nouvelles avec des objets inédits. La constitution de ces modes fondamentaux, elle est sans doute enfouie loin dans l’épaisseur des couches archéologiques: on peut, cependant, en déceler quelques signes à travers les oeuvres de Ricardo pour l’économie, de Cuvier pour la biologie, de Bopp pour la philologie

II. RICARDO

Dans l’analyse d’Adam Smith, le travail devait son privilège au pouvoir qui lui était reconnu d’établir entre les valeurs des choses une mesure constante; il permettait de faire équivaloir dans l’échange des objets de besoin dont l’étalonnage, autrement, eût été exposé au changement ou soumis à une essentielle relativité. Mais un tel rôle, il ne pouvait l’assumer qu’au prix d’une condition: il fallait supposer que la quantité de travail indispensable pour produire une chose fût égale à la quantité de travail que cette chose, en retour, pouvait acheter dans le processus de l’échange. Or, cette identité, comment la justifier, sur quoi la fonder sinon sur une certaine assimilation, admise dans l’ombre plus qu’éclairée, entre le travail comme activité de production, et le travail comme marchandise qu’on peut acheter et vendre? En ce second sens, il ne peut pas être utilisé comme mesure constante, car il «éprouve autant de variations que les marchandises ou denrées avec lesquelles on peut le comparer 1». Cette confusion, chez Adam Smith, avait son origine dans la préséance accordée à la représentation: toute marchandise représentait un certain travail, et tout travail pouvait représenter une certaine quantité de marchandise. L’activité des hommes et la valeur des choses communiquaient dans l’élément transparent de la représentation. C’est là que l’analyse de Ricardo trouve son lieu et la raison de son importance décisive. Elle n’est pas la première à

1. Ricardo, Oeuvres complètes (trad. française, Paris, 1882), p. 5.
|PAGE 266

ménager une place importante au travail dans le jeu de l’économie; mais elle fait éclater l’unité de la notion, et distingue, pour la première fois d’une manière radicale, cette force, cette peine, ce temps de l’ouvrier qui s’achètent et se vendent, et cette activité qui est à l’origine de la valeur des choses. On aura donc d’un côté le travail qu’offrent les ouvriers, qu’acceptent ou que demandent les entrepreneurs et qui est rétribué par les salaires; de l’autre on aura le travail qui extrait les métaux, produit les denrées, fabrique les objets, transporte les marchandises, et forme ainsi des valeurs échangeables qui avant lui n’existaient pas et ne seraient pas apparues sans lui.
Certes, pour Ricardo comme pour Smith, le travail peut bien mesurer l’équivalence des marchandises qui passent par le circuit des échanges: «Dans l’enfance des sociétés, la valeur échangeable des choses ou la règle qui fixe la quantité que l’on doit donner d’un objet pour un autre ne dépend que de la quantité comparative de travail qui a été employée à la production de chacun d’eux 1.» Mais la différence entre Smith et Ricardo est en ceci: pour le premier, le travail, parce qu’il est analysable en journées de subsistance, peut servir d’unité commune à toutes les autres marchandises (dont les denrées nécessaires à la subsistance se trouvent elles-mêmes faire partie); pour le second, la quantité de travail permet de fixer la valeur d’une chose, non point seulement parce que celle-ci était représentable en unités de travail, mais d’abord et fondamentalement parce que le travail comme activité de production est «la source de toute valeur» Celle-ci ne peut plus être définie, comme à l’âge classique, à partir du système total des équivalences, et de la capacité que peuvent avoir les marchandises de se représenter les unes les autres. La valeur a cessé d’être un signe, elle est devenue un produit. Si les choses valent autant que le travail qu’on y a consacré, ou si du moins leur valeur est en proportion de ce travail, ce n’est pas que le travail soit une valeur fixe, constante, et échangeable sous tous les cieux et en tous les temps, c’est parce que toute valeur quelle qu’elle soit tire son origine du travail. Et la meilleure preuve en est que la valeur des choses augmente avec la quantité de travail qu’il faut leur consacrer si on veut les produire; mais elle ne change pas avec l’augmentation ou la baisse des salaires contre lesquels le travail s’échange comme toute autre marchandise 2. Circulant sur les marchés, s’échangeant les unes contre les autres, les valeurs ont bien encore un pouvoir de représentation. Mais

1. Ricardo, loc. cit., p. 3.
2. Id., ibid., p. 24.

|PAGE 267

ce pouvoir, elles le tirent d’ailleurs ­ de ce travail plus primitif et plus radical que toute représentation et qui par conséquent ne peut pas se définir par l’échange. Alors que dans la pensée classique le commerce et l’échange servent de fond indépassable à l’analyse des richesses (et ceci même encore chez Adam Smith où la division du travail est commandée par les critères du troc), depuis Ricardo, la possibilité de l’échange est fondée sur le travail; et la théorie de la production désormais devra toujours précéder celle de la circulation. De là, trois conséquences qu’il faut retenir. La première, c’est l’instauration d’une série causale qui est d’une forme radicalement nouvelle. Au XVIIIe siècle, on n’ignorait pas, loin de là, le jeu des déterminations économiques: on expliquait comment la monnaie pouvait fuir ou affluer, les prix monter ou baisser, la production s’accroître, stagner ou diminuer; mais tous ces mouvements étaient définis à partir d’un espace en tableau où les valeurs pouvaient se représenter les unes les autres; les prix augmentaient lorsque les éléments représentants croissaient plus vite que les éléments représentés; la production diminuait lorsque les instruments de représentation diminuaient par rapport aux choses à représenter, etc. Il s’agissait toujours d’une causalité circulaire et de surface puisqu’elle ne concernait jamais que les pouvoirs réciproques de l’analysant et de l’analysé. A partir de Ricardo, le travail, décalé par rapport à la représentation, et s’installant dans une région où elle n’a plus prise, s’organise selon une causalité qui lui est propre. La quantité de travail nécessaire pour la fabrication d’une chose (ou pour sa récolte, ou pour son transport) et déterminant sa valeur dépend des formes de production: selon le degré de division dans le travail, la quantité et la nature des outils, la masse de capital dont dispose l’entrepreneur et celle qu’il a investie dans les installations de son usine, la production sera modifiée; dans certains cas elle sera coûteuse; dans d’autres elle le sera moins 1. Mais comme, dans tous les cas, ce coût (salaires, capital et revenus, profits) est déterminé par du travail déjà accompli et appliqué à cette nouvelle production, on voit naître une grande série linéaire et homogène qui est celle de la production. Tout travail a un résultat qui sous une forme ou sous une autre est appliqué à un nouveau travail dont il définit le coût; et ce nouveau travail à son tour entre dans la formation d’une valeur, etc. Cette accumulation en série rompt pour la première fois avec les déterminations réciproques qui seules jouaient dans l’analyse classique des richesses Elle introduit par le fait même la

1. Ricardo, loc. cit., p. 12.

|PAGE 268

possibilité d’un temps historique continu, même si en fait, comme nous le verrons, Ricardo ne pense l’évolution à venir que sous la forme d’un ralentissement et, à la limite, d’un suspens total de l’histoire. Au niveau des conditions de possibilité de la pensée, Ricardo, en dissociant formation et représentativité de la valeur, a permis l’articulation de l’économie sur l’histoire. Les «richesses», au lieu de se distribuer en un tableau et de constituer par là un système d’équivalence, s’organisent et s’accumulent en une chaîne temporelle: toute valeur se détermine non pas d’après les instruments qui permettent de l’analyser, mais d’après les conditions de production qui l’ont fait naître; et au-delà encore ces conditions sont déterminées par des quantités de travail appliquées à les produire. Avant même que la réflexion économique soit liée à l’histoire des événements ou des sociétés en un discours explicite, l’historicité a pénétré, et pour longtemps sans doute, le mode d’être de l’économie. Celle-ci, en sa positivité, n’est plus liée à un espace simultané de différences et d’identités, mais au temps de productions successives
Quant à la seconde conséquence, non moins décisive, elle concerne la notion de rareté. Pour l’analyse classique, la rareté était définie par rapport au besoin: on admettait que la rareté s’accentuait ou se déplaçait à mesure que les besoins augmentaient ou prenaient des formes nouvelles; pour ceux qui ont faim, rareté de blé; mais pour les riches qui fréquentent le monde, rareté de diamant Cette rareté, les économistes du XVIIIe siècle ­ qu’ils fussent Physiocrates ou non-pensaient que la terre, ou le travail de la terre, permettait de la surmonter, au moins en partie: c’est que la terre a la merveilleuse propriété de pouvoir couvrir des besoins bien plus nombreux que ceux des hommes qui la cultivent. Dans la pensée classique, il y a rareté parce que les hommes se représentent des objets qu’ils n’ont pas; mais il y a richesse parce que la terre produit en une certaine abondance des objets qui ne sont pas aussitôt consommés et qui peuvent alors en représenter d’autres dans les échanges et dans la circulation. Ricardo inverse les termes de cette analyse: l’apparente générosité de la terre n’est due en fait qu’à son avarice croissante; et ce qui est premier, ce n’est pas le besoin et la représentation du besoin dans l’esprit des hommes, c’est purement et simplement une carence originaire
Le travail en effet ­ c’est-à-dire l’activité économique ­ n’est apparu dans l’histoire du monde que du jour où les hommes se sont trouvés trop nombreux pour pouvoir se nourrir des fruits spontanés de la terre. N’ayant pas de quoi subsister, certains mouraient, et beaucoup d’autres seraient morts s’ils


|PAGE 269

ne s’étaient mis à travailler la terre. Et à mesure que la population se multipliait, de nouvelles franges de la forêt devaient Être abattues, défrichées et mises en culture A chaque instant de son histoire, l’humanité ne travaille plus que sous la menace de la mort: toute population, si elle ne trouve pas de ressources nouvelles, est vouée à s’éteindre; et inversement, à mesure que les hommes se multiplient, ils entreprennent des travaux plus nombreux, plus lointains, plus difficiles, moins immédiatement féconds Le surplomb de la mort se faisant plus redoutable dans la proportion où les subsistances nécessaires deviennent plus difficiles d’accès, le travail, inversement, doit croître en intensité et utiliser tous les moyens de se rendre plus prolifique. Ainsi ce qui rend l’économie possible, et nécessaire, c’est une perpétuelle et fondamentale situation de rareté: en face d’une nature qui par elle-même est inerte et, sauf pour une part minuscule, stérile, l’homme risque sa vie. Ce n’est plus dans les jeux de la représentation que l’économie trouve son principe, mais du côté de cette région périlleuse où la vie s’affronte à la mort. Elle renvoie donc à cet ordre de considérations assez ambiguës qu’on peut appeler anthropologiques: elle se rapporte en effet aux propriétés biologiques d’une espèce humaine, dont Malthus, à la même époque que Ricardo, a montré qu’elle tend toujours à croître si on n’y porte remède ou contrainte; elle se rapporte aussi à la situation de ces êtres vivants qui risquent de ne pas trouver dans la nature qui les entoure de quoi assurer leur existence; elle désigne enfin dans le travail, et dans la dureté même de ce travail, le seul moyen de nier la carence fondamentale et de triompher un instant de la mort. La positivité de l’économie se loge dans ce creux anthropologique. L’homo oeconomicus, ce n’est pas celui qui se représente ses propres besoins, et les objets capables de les assouvir; c’est celui qui passe, et use, et perd sa vie à échapper à l’imminence de la mort. C’est un être fini: et tout comme depuis Kant, la question de la finitude est devenue plus fondamentale que l’analyse des représentations (celle-ci ne pouvant plus être que dérivée par rapport à celle-là), depuis Ricardo l’économie repose, d’une façon plus ou moins explicite, sur une anthropologie qui tente d’assigner à la finitude des formes concrètes L’économie du XVIIIe siècle était en rapport à une mathesis comme science générale de tous les ordres possibles; celle du XIXe sera référée à une anthropologie comme discours sur la finitude naturelle de l’homme. Par le fait même, le besoin, le désir, se retirent du côté de la sphère subjective ­ dans cette région qui à la même époque est en train de devenir l’objet de la psychologie C’est là, précisément, que dans la seconde moitié du XIXe siècle, les marginalistes iront

|PAGE 270

rechercher la notion d’utilité. On croira alors que Condillac, ou Graslin, ou Fortbonnais, étaient «déjà» des «psychologistes» puisqu’ils analysaient la valeur à partir du besoin; et on croira de même que les Physiocrates étaient les premiers ancêtres d’une économie qui, à partir de Ricardo, a analysé la valeur à partir des coûts de production. En fait, c’est qu’on sera sorti de la configuration qui rendait simultanément possibles Quesnay et Condillac; on aura échappé au règne de cette épistémè qui fondait la connaissance sur l’ordre des représentations; et on sera entré dans une autre disposition épistémologique, celle qui distingue, non sans les référer l’une à l’autre, une psychologie des besoins représentés et une anthropologie de la finitude naturelle.
Enfin, la dernière conséquence concerne l’évolution de l’économie. Ricardo montre qu’il ne faut pas interpréter comme fécondité de la nature ce qui marque, et d’une manière toujours plus insistante, son essentielle avarice. La rente foncière oh tous les économistes, jusqu’à Adam Smith lui-même 1, voyaient le signe d’une fécondité propre à la terre, n’existe que dans la mesure exacte où le travail agricole devient de plus en plus dur, de moins en moins «rentable». A mesure qu’on est contraint par la croissance ininterrompue de la population de défricher des terres moins fécondes, la récolte de ces nouvelles unités de blé exige plus de travail: soit que les labours doivent être plus profonds, soit que la surface ensemencée doive Etre plus large, soit qu’il faille plus d’engrais; le coût de la production est donc beaucoup plus élevé pour ces ultimes récoltes que pour les premières qui avaient été obtenues à l’origine sur des terres riches et fécondes. Or, ces denrées, si difficiles à obtenir, ne sont pas moins indispensables que les autres si on ne veut pas qu’une certaine partie de l’humanité meure de faim. C’est donc le coût de production du blé sur les terres les plus stériles qui déterminera le prix du blé en général, même s’il a été obtenu avec deux ou trois fois moins de travail. De là, pour les terres faciles à cultiver un bénéfice accru, qui permet à leurs propriétaires de les louer en prélevant un important fermage. La rente foncière est l’effet non d’une nature prolifique, mais d’une terre avare. Or, cette avarice ne cesse de devenir chaque jour plus sensible: la population, en effet, se développe; on se met à labourer des terres de plus en plus pauvres; les coûts de production augmentent; les prix agricoles augmentent et avec eux les rentes foncières. Sous cette pression, il se peut bien ­ il faut bien ­ que le salaire nominal des ouvriers se mette lui

1. Adam Smith, Recherche sur la richesse des nations, I, p. 190.


|PAGE 271

aussi à croître, afin de couvrir les frais minimums de subsistance; mais pour cette même raison, le salaire réel ne pourra pratiquement pas s’élever au-dessus de ce qui est indispensable pour que l’ouvrier s’habille, se loge, se nourrisse. Et finalement, le profit des entrepreneurs baissera dans la mesure même où la rente foncière augmentera, et où la rétribution ouvrière restera fixe. Il baisserait même indéfiniment au point de disparaître, si on n’allait vers une limite: en effet, à partir d’un certain moment, les profits industriels seront trop bas pour qu’on fasse travailler de nouveaux ouvriers; faute de salaires supplémentaires, la main-d’oeuvre ne pourra plus croître, la population deviendra stagnante; il ne sera plus nécessaire de défricher de nouvelles terres encore plus infécondes que les précédentes: la rente foncière plafonnera et n’exercera plus sa pression coutumière sur les revenus industriels qui pourront alors se stabiliser. L’ Histoire enfin deviendra étale. La finitude de l’homme sera définie ­ une fois pour toutes, c’est-à-dire pour un temps indéfini. Paradoxalement, c’est l’historicité introduite dans l’économie par Ricardo qui permet de penser cette immobilisation de l’Histoire. La pensée classique, elle, concevait pour l’économie, un avenir toujours ouvert et toujours changeant; mais il s’agissait en fait d’une modification de type spatial: le tableau que les richesses étaient censées former en se déployant, en s’échangeant et en s’ordonnant, pouvait bien s’agrandir; il demeurait le même tableau, chaque élément perdant de sa surface relative, mais entrant en relation avec de nouveaux éléments. En revanche, c’est le temps cumulatif de la population et de la production, c’est l’histoire ininterrompue de la rareté, qui à partir du XIXe siècle permet de penser l’appauvrissement de l’Histoire, son inertie progressive, sa pétrification, et bientôt son immobilité rocheuse. On voit quel rôle l’Histoire et l’anthropologie jouent l’une par rapport à l’autre. Il n’y a histoire (travail, production, accumulation, et croissance des coûts réels) que dans la mesure où l’homme comme être naturel est fini: finitude qui se prolonge bien au-delà des limites primitives de l’espèce et des besoins immédiats du corps, mais qui ne cesse d’accompagner, au moins en sourdine, tout le développement des civilisations. Plus l’homme s’installe au coeur du monde, plus il avance dans la possession de la nature, plus fortement aussi il est pressé par la finitude, plus il s’approche de sa propre mort. L’Histoire ne permet pas à l’homme de s’évader de ses limites initiales ­ sauf en apparence, et si on donne à limite le sens le plus superficiel; mais si on considère la finitude fondamentale de l’homme, on s’aperçoit que sa situation anthropologique ne cesse de dramatiser toujours davantage son Histoire,

|PAGE 272

de la rendre plus périlleuse, et de l’approcher pour ainsi dire de sa propre impossibilité. Au moment où elle touche à de tels confins, l’Histoire ne peut plus que s’arrêter, vibrer un instant sur son axe, et s’immobiliser pour toujours. Mais ceci peut se produire sur deux modes: soit qu’elle rejoigne progressivement et avec une lenteur toujours plus marquée un état de stabilité qui sanctionne, dans l’indéfini du temps, ce vers quoi elle a toujours marché, ce qu’au fond elle n’a pas cessé d’être depuis le début; soit au contraire qu’elle atteigne un point de retournement où elle ne se fixe que dans la mesure où elle supprime ce qu’elle avait été continûment jusque-là.
Dans la première solution (représentée par le «pessimisme» de Ricardo), l’Histoire fonctionne en face des déterminations anthropologiques comme une sorte de grand mécanisme compensateur; certes, elle se loge dans la finitude humaine, mais elle y apparaît à la manière d’une figure positive et en relief; elle permet à l’homme de surmonter la rareté à laquelle il est voué. Comme cette carence devient chaque jour plus rigoureuse, le travail devient plus intense; la production augmente en chiffres absolus, mais en même temps qu’elle, et du même mouvement, les coûts de production ­ c’est-à-dire les quantités de travail nécessaire pour produire un même objet. De sorte qu’il doit venir inévitablement un moment où le travail n’est plus sustenté par la denrée qu’il produit (celle-ci ne coûtant plus que la nourriture de l’ouvrier qui l’obtient). La production ne peut plus combler le manque. Alors la rareté va se limiter elle-même (par une stabilisation démographique) et le travail va s’ajuster exactement aux besoins (par une répartition déterminée des richesses). Désormais, la finitude et la production vont se superposer exactement en une figure unique Tout labeur supplémentaire serait inutile; tout excédent de population périrait. La vie et la mort seront ainsi exactement posées l’une contre l’autre, surface contre surface, immobilisées et comme renforcées toutes deux par leur poussée antagoniste. L’Histoire aura conduit la finitude de l’homme jusqu’à ce point-limite où elle apparaîtra enfin en sa pureté; elle n’aura plus de marge qui lui permette d’échapper à elle-même, plus d’effort à faire pour se ménager un avenir, plus de terres nouvelles ouvertes à des hommes futurs; sous la grande érosion de l’Histoire, l’homme sera peu à peu dépouillé de tout ce qui peut le cacher à ses propres yeux; il aura épuisé tous ces possibles qui brouillent un peu et esquivent sous les promesses du temps sa nudité anthropologique; par de longs chemins, mais inévitables, mais contraignants, l’Histoire aura mené l’homme jusqu’à cette vérité qui l’arrête sur lui-même.

|PAGE 273

Dans la seconde solution (représentée par Marx), le rapport de l’Histoire à la finitude anthropologique est déchiffré selon la direction inverse. L’Histoire, alors, joue un rôle négatif: c’est elle en effet qui accentue les pressions du besoin, qui fait croître les carences, contraignant les hommes à travailler et à produire toujours davantage, sans recevoir plus que ce qui leur est indispensable pour vivre, et quelquefois un peu moins. Si bien qu’avec le temps, le produit du travail s’accumule, échappant sans répit à ceux qui l’accomplissent: ceux-ci produisent infiniment plus que cette part de la valeur qui leur revient sous forme de salaire, et donnent ainsi au capital la possibilité d’acheter à nouveau du travail. Ainsi croît sans cesse le nombre de ceux que l’Histoire maintient aux limites de leurs conditions d’existence; et par là même ces conditions ne cessent de devenir plus précaires et d’approcher de ce qui rendra l’existence elle-même impossible; l’accumulation du capital, la croissance des entreprises et de leur capacité, la pression constante sur les salaires, l’excès de la production, rétrécissent le marché du travail, diminuant sa rétribution et augmentant le chômage. Repoussée par la misère aux confins de la mort, toute une classe d’hommes fait, comme à nu, l’expérience de ce que sont le besoin, la faim et le travail. Ce que les autres attribuent à la nature ou à l’ordre spontané des choses, ils savent y reconnaître le résultat d’une histoire et l’aliénation d’une finitude qui n’a pas cette forme. C’est cette vérité de l’essence humaine qu’ils peuvent pour cette raison ­ et qu’ils sont seuls à pouvoir ­ ressaisir afin de la restaurer. Ce qui ne pourra être obtenu que par la suppression ou du moins le renversement de l’Histoire telle qu’elle s’est déroulée jusqu’à présent: alors seulement commencera un temps qui n’aura plus ni la même forme, ni les mêmes lois, ni la même manière de s’écouler.
Mais peu importe sans doute l’alternative entre le «pessimisme» de Ricardo et la promesse révolutionnaire de Marx. Un tel système d’options ne représente rien de plus que les deux manières possibles de parcourir les rapports de l’anthropologie et de l’Histoire, tels que l’économie les instaure à travers les notions de rareté et de travail. Pour Ricardo, l’Histoire remplit le creux ménagé par la finitude anthropologique et manifesté par une perpétuelle carence, jusqu’au moment où se trouve atteint le point d’une stabilisation définitive; selon la lecture marxiste, l’Histoire, en dépossédant l’homme de son travail, fait surgir en relief la forme positive de sa finitude ­ sa vérité matérielle enfin libérée. Certes, on comprend sans difficulté, comment, au niveau de l’opinion, les choix réels se sont distribués, pourquoi certains ont opte pour le premier type d’analyse,

|PAGE 274

et d’autres pour le second. Mais ce ne sont là que des différences dérivées, qui relèvent en tout et pour tout d’une enquête et d’un traitement doxologique. Au niveau profond du savoir occidental, le marxisme n’a introduit aucune coupure réelle; il s’est logé sans difficulté, comme une figure pleine, tranquille, confortable, et ma foi, satisfaisante pour un temps (le sien), à l’intérieur d’une disposition épistémologique qui l’a accueilli avec faveur (puisque c’est elle justement qui lui faisait place) et qu’il n’avait en retour ni le propos de troubler, ni surtout le pouvoir d’altérer, ne fût-ce que d’un pouce, puisqu’il reposait tout entier sur elle Le marxisme est dans la pensée du XIXe siècle comme poisson dans l’eau: c’est-à-dire que partout ailleurs il cesse de respirer. S’il s’oppose aux théories «bourgeoises» de l’économie, et si dans cette opposition il projette contre elles un retournement radical de l’Histoire, ce conflit et ce projet ont pour condition de possibilité non pas la reprise en main de toute l’Histoire, mais un événement que toute l’archéologie peut situer avec précision et qui a prescrit simultanément, sur le même mode, l’économie bourgeoise et l’économie révolutionnaire du XIXe siècle. Leurs débats ont beau émouvoir quelques vagues et dessiner des rides à la surface: ce ne sont tempêtes qu’au bassin des enfants.
L’essentiel, c’est qu’au début du XIXe siècle se soit constituée une disposition du savoir où figurent à la fois l’historicité de l’économie (en rapport avec les formes de production), la finitude de l’existence humaine (en rapport avec la rareté et le travail) et l’échéance d’une fin de l’Histoire ­ qu’elle soit ralentissement indéfini ou renversement radical. Histoire, anthropologie et suspens du devenir s’appartiennent selon une figure qui définit pour la pensée du XIXe siècle un de ses réseaux majeurs. On sait, par exemple, le rôle que cette disposition a joué pour ranimer le bon vouloir fatigué des humanismes; on sait comment il a fait renaître les utopies d’achèvement Dans la pensée classique, l’utopie fonctionnait plutôt comme une rêverie d’origine: c’est que la fraîcheur du monde devait assurer le déploiement idéal d’un tableau où chaque chose serait présente en sa place, avec ses voisinages, ses différences propres, ses équivalences immédiates; en cette prime lumière, les représentations ne devaient pas encore être détachées de la vive, aiguë et sensible présence de ce qu’elles représentent. Au XIXe siècle l’utopie concerne la chute du temps plutôt que son matin: c’est que le savoir n’est plus constitué sur le mode du tableau, mais sur celui de la série, de l’enchaînement, et du devenir: quand viendra, avec le soir promis, l’ombre du dénouement, l’érosion lente ou la violence de l’Histoire feront

|PAGE 275

saillir, en son immobilité rocheuse, la vérité anthropologique de l’homme; le temps des calendriers pourra bien continuer; il sera comme vide, car l’historicité se sera superposée exactement à l’essence humaine. L’écoulement du devenir, avec toutes ses ressources de drame, d’oubli, d’aliénation, sera capté dans une finitude anthropologique, qui y trouve en retour sa manifestation illuminée. La finitude avec sa vérité se donne dans le temps; et du coup le temps est fini. La grande songerie d’un terme de l’Histoire, c’est l’utopie des pensées causales, comme le rêve des origines, c’était l’utopie des pensées classificatrices.
Cette disposition a été longtemps contraignante; et à la fin du XIXe siècle, Nietzsche l’a fait une dernière fois scintiller en l’incendiant. Il a repris la fin des temps pour en faire la mort de Dieu et l’errance du dernier homme; il a repris la finitude anthropologique, mais pour faire jaillir le bond prodigieux du surhomme; il a repris la grande chaîne continue de l’Histoire, mais pour la courber dans l’infini du retour. La mort de Dieu, l’imminence du surhomme, la promesse et l’épouvante de la grande année ont beau reprendre comme terme à terme les éléments qui se disposent dans la pensée du XIXe siècle et en forment le réseau archéologique, il n’en demeure pas moins qu’elles enflamment toutes ces formes stables, qu’elles dessinent de leurs restes calcinés des visages étranges, impossibles peut-être; et dans une lumière dont on ne sait pas encore au juste si elle ranime le dernier incendie, ou si elle indique l’aurore, on voit s’ouvrir ce qui peut être l’espace de la pensée contemporaine. C’est Nietzsche, en tout cas, qui a brûlé pour nous et avant même que nous fussions nés les promesses mêlées de la dialectique et de l’anthropologie.

III. CUVIER

Dans son projet d’établir une classification aussi fidèle qu’une méthode et aussi rigoureuse qu’un système, Jussieu avait découvert la règle de subordination des caractères, tout comme Smith avait utilisé la valeur constante du travail pour établir le prix naturel des choses dans le jeu des équivalences. Et de même que Ricardo a affranchi le travail de son rôle de mesure pour le faire entrer, en deçà de tout échange, dans les formes générales de la production, de même Cuvier 1 a affranchi de sa fonction taxinomique la subordination des caractères, pour la faire entrer, en deçà de toute classification éventuelle, dans les

1. Cf. sur Cuvier, l’étude remarquable de Daudin, Les Classes zoologiques (Paris, 1930).

|PAGE 276

divers plans d’organisation des êtres vivants. Le lien interne qui fait dépendre les structures les unes des autres n’est plus situé au seul niveau des fréquences, il devient le fondement même des corrélations C’est ce décalage et cette inversion que Geoffroy Saint-Hilaire devait traduire un jour en disant: «L’organisation devient un être abstrait susceptible de formes nombreuses 1.» L’espace des êtres vivants pivote autour de cette notion, et tout ce qui avait pu apparaître jusque-là à travers le quadrillage de l’histoire naturelle (genres, espèces, individus, structures, organes), tout ce qui s’était donné au regard prend désormais un mode d’être nouveau.
Et au premier rang, ces éléments ou ces groupes d’éléments distincts que le regard peut articuler quand il parcourt le corps des individus, et qu’on appelle les organes, Dans l’analyse des classiques, l’organe se définissait à la fois par sa structure et par sa fonction; il était comme un système à double entrée qu’on pouvait lire exhaustivement soit à partir du rôle qu’il jouait (par exemple la reproduction) soit à partir de ses variables morphologiques (forme, grandeur, disposition et nombre): les deux modes de déchiffrement se recouvraient au plus juste, mais ils étaient indépendants l’un de l’autre ­ le premier énonçant l’utilisable, le second l’identifiable, C’est cette disposition que Cuvier bouleverse; levant aussi bien le postulat de l’ajustement que celui de l’indépendance, il fait déborder ­ et largement ­ la fonction par rapport à l’organe, et soumet la disposition de l’organe à la souveraineté de la fonction. Il dissout, sinon l’individualité, du moins l’indépendance de l’organe: erreur de croire que «tout est important dans un organe important»; il faut diriger l’attention «plutôt sur les fonctions elles-mêmes que sur les organes 2»; avant de définir ceux-ci par leurs variables, il faut les rapporter à la fonction qu’ils assurent. Or, ces fonctions sont en nombre relativement peu élevé: respiration, digestion, circulation, locomotion... Si bien que la diversité visible des structures n’émerge plus sur fond d’un tableau de variables, mais sur fond de grandes unités fonctionnelles susceptibles de se réaliser et d’accomplir leur but de manières diverses: «Ce qui est commun à chaque genre d’organes considéré dans tous les animaux se réduit à très peu de chose et ils ne se ressemblent souvent que par l’effet qu’ils produisent. Cela a dû frapper surtout à l’égard de la respiration qui s’opère dans les différentes classes par des organes si variés que leur structure ne

1. Cité par Th. Cahn, La Vie et l’oeuvre d’E. Geoffroy Saint-Hilaire (Paris, 1962), p. 138.

2. G. Cuvier, Leçons d’anatomie comparée, t. I, p. 63-44.

|PAGE 277

présente aucun point commun 1.» En considérant l’organe dans son rapport à la fonction, on voit donc apparaître des «ressemblances» là où il n’y a nul élément «identique»; ressemblance qui se constitue par le passage à l’évidente invisibilité de la fonction. Les branchies et les poumons, peu importe après tout s’ils ont en commun quelques variables de forme, de grandeur, de nombre: ils se ressemblent parce qu’ils sont deux variétés de cet organe inexistant, abstrait, irréel, inassignable, absent de toute espèce descriptible, présent pourtant dans le règne animal en son entier et qui sert à respirer en général. On restaure ainsi dans l’analyse du vivant les analogies de type aristotélicien: les branchies sont à la respiration dans l’eau ce que les poumons sont à la respiration dans l’air. Certes, de pareils rapports étaient parfaitement connus à l’âge classique; mais ils servaient seulement à déterminer des fonctions; on ne les utilisait pas à établir l’ordre des choses dans l’espace de la nature. A partir de Cuvier, la fonction, définie sous la forme non perceptible de l’effet à atteindre, va servir de moyen terme constant et permettre de rapporter l’un à l’autre des ensembles d’éléments dépourvus de la moindre identité visible. Ce qui pour le regard classique n’était que pures et simples différences juxtaposées à des identités, doit maintenant s’ordonner et se penser à partir d’une homogénéité fonctionnelle qui le supporte en secret Il y a histoire naturelle lorsque le Même et l’Autre n’appartiennent qu’à un seul espace; quelque chose comme la biologie devient possible lorsque cette unité de plan commence à se défaire et que les différences surgissent sur fond d’une identité plus profonde et comme plus sérieuse qu’elle.
Cette référence à la fonction, ce décrochage entre le plan des identités et celui des différences font surgir des rapports nouveaux: ceux de coexistence, de hiérarchie interne, de dépendance à l’égard du plan d’organisation La coexistence désigne le fait qu’un organe ou un système d’organes ne peuvent pas être présents dans un vivant, sans qu’ un autre organe ou un autre système, d’une nature et d’une forme déterminées, le soient également: «Tous les organes d’un même animal forment un système unique dont toutes les parties se tiennent, agissent et réagissent les unes sur les autres; et il ne peut y avoir de modifications dans l’une d’elles qui n’en amènent d’analogues dans toutes 2» A l’intérieur du système de la digestion, la forme des dents (le fait qu’elles soient tranchantes ou masticatrices) varie

1. G. Cuvier, Leçons d’anatomie comparée, t I, p 34-35

2. G. Cuver, Rapport historique sur l’état des sciences naturelles, p 330.

|PAGE 278

en même temps que «la longueur, les replis, les dilatations du système alimentaire»; ou encore, pour donner un exemple de coexistence entre des systèmes différents, les organes de la digestion ne peuvent pas varier indépendamment de la morphologie des membres (et en particulier de la forme des ongles): selon qu’il y aura griffes ou sabots ­ donc que l’animal pourra ou non saisir et déchiqueter sa nourriture ­ le canal alimentaire, les «sucs dissolvants», la forme des dents ne seront pas les mêmes l. Ce sont là des corrélations latérales qui établissent entre des éléments de même niveau des rapports de concomitance fondés par des nécessités fonctionnelles: puisqu’il faut que l’animal se nourrisse, la nature de la proie et son mode de capture ne peuvent pas rester étrangers aux appareils de mastication et de digestion (et réciproquement).
Il y a toutefois des étagements hiérarchiques. On sait comment l’analyse classique avait été amenée à suspendre le privilège des organes les plus importants, pour ne considérer que leur efficacité taxinomique Maintenant qu’on ne traite plus de variables indépendantes, mais de systèmes commandés les uns par les autres, le problème de l’importance réciproque se trouve de nouveau posé. Ainsi le canal alimentaire des mammifères n’est pas simplement dans un rapport de covariation éventuelle avec les organes de la locomotion et de la préhension; il est au moins en partie prescrit par le mode de reproduction. Celle-ci, en effet, sous sa forme vivipare, n’implique pas simplement la présence des organes qui lui sont immédiatement liés; elle exige aussi l’existence d’organes de la lactation, la présence de lèvres, celle également d’une langue charnue; elle prescrit d’autre part la circulation d’un sang chaud et la bilocularité du coeur 2. L’analyse des organismes, et la possibilité d’établir entre eux des ressemblances et des distinctions suppose donc qu’on ait fixé la table, non pas des éléments qui peuvent varier d’espèce à espèce, mais des fonctions qui, dans les vivants en général, se commandent, se coiffent et s’ordonnent les unes les autres: non plus le polygone des modifications possibles, mais la pyramide hiérarchique des importances. Cuvier a d’abord pensé que les fonctions d’existence passaient avant celles de relations («car l’animal est d’abord, puis il sent et agit»): il supposait donc que la génération et la circulation devaient déterminer d’abord un certain nombre d’organes auxquels la disposition des autres se trouverait soumise; ceux-là formeraient les caractères

1. G. Cuvier, Leçons d’anatomie comparée, t. 1, p. 55.

2. G, Cuvier, Second mémoire sur les animaux à sang blanc (Magasin encyclopédique, II, p. 441).

|PAGE 279

primaires, ceux-ci les caractères secondaires 1. Puis il a subordonné la circulation à la digestion, car celle-ci existe chez tous les animaux (le corps du polype n’est en son entier qu’une sorte d’appareil digestif), alors que le sang et les vaisseaux ne se trouvent «que dans les animaux supérieurs et disparaissent successivement dans ceux des dernières classes 2». Plus tard, c’est le système nerveux (avec l’existence ou l’inexistence d’une corde spinale) qui lui est apparu comme déterminant de toutes les dispositions organiques: «Il est au fond le tout de l’animal: les autres systèmes ne sont là que pour le servir et l’entretenir 3.»
Cette prééminence d’une fonction sur les autres implique que l’organisme dans ses dispositions visibles obéisse à un plan. Un tel plan garantit le règne des fonctions essentielles et il y rattache, mais avec un degré plus grand de liberté, les organes qui assurent des fonctionnements moins capitaux. Comme principe hiérarchique, ce plan définit les fonctions prééminentes, distribue les éléments anatomiques qui lui permettent de s’effectuer et les installe aux emplacements privilégiés du corps: ainsi dans le vaste groupe des Articulés, la classe des Insectes laisse apparaître l’importance primordiale des fonctions locomotrices et des organes du mouvement; chez les trois autres, ne sont les fonctions vitales, en revanche, qui l’emportent 4. Dans le contrôle régional qu’il exerce sur les organes moins fondamentaux, le plan d’organisation ne joue pas un rôle aussi déterminant; il se libéralise, en quelque sorte, à mesure qu’on s’éloigne du centre, autorisant des modifications, des altérations, des changements dans la forme ou l’utilisation possible. On le retrouve, mais devenu plus souple, et plus perméable à d’autres formes de détermination. C’est ce qu’il est facile de constater chez les Mammifères à propos du système de locomotion. Les quatre membres moteurs font partie du plan d’organisation, mais à titre seulement de caractère secondaire; ils ne sont donc jamais supprimés, ni absents ni remplacés, mais «masqués quelquefois comme dans les ailes des chauves-souris et les nageoires postérieures des phoques»; il arrive même qu’ils soient «dénaturés dans l’usage comme dans les nageoires pectorales des cétacés... La nature a fait une nageoire avec un bras. Vous voyez qu’il y a toujours une sorte de constance dans

1. G. Cuvier, Second mémoire sur les animaux à sang blanc, 1795 (Magasin encyclopédique, II, p. 441).

2. G. Cuvier, Leçons d’anatomie comparée, t. III, p. 4-5.

3. G. Cuvier, Sur un nouveau rapprochement à établir (Annales du Muséum, t. XIX, p. 76).

4. Id., ibid.
|PAGE 280

les caractères secondaires d’après leur déguisement 1». On comprend comment les espèces peuvent à la fois se ressembler (pour former des groupes comme les genres, les classes, et ce que Cuvier appelle les embranchements) et se distinguer les unes des autres. Ce qui les rapproche, ce n’est pas une certaine quantité d’éléments superposables, c’est une sorte de foyer d’identité, qu’on ne peut analyser en plages visibles parce qu’il définit l’importance réciproque des fonctions; à partir de ce coeur imperceptible des identités, les organes se disposent, et à mesure qu’ils s’en éloignent, ils gagnent en souplesse, en possibilités de variations, en caractères distinctifs. Les espèces animales diffèrent par la périphérie, elles se ressemblent par le centre; l’inaccessible les relie, le manifeste les disperse. Elles se généralisent du côté de ce qui est essentiel à leur vie; elles se singularisent du côté de ce qui est plus accessoire. Plus on veut rejoindre des groupes étendus, plus il faut s’enfoncer dans l’obscur de l’organisme, vers le peu visible, dans cette dimension qui échappe au perçu; plus on veut cerner l’individualité, plus il faut remonter à la surface, et laisser scintiller, en leur visibilité, les formes que touche la lumière; car la multiplicité se voit et l’unité se cache. Bref, les espèces vivantes «échappent» au fourmillement des individus et des espèces, elles ne peuvent être classées que parce qu’elles vivent et à partir de ce qu’elles cachent.
On mesure l’immense renversement que tout cela suppose par rapport à la taxinomie classique. Celle-ci se bâtissait entièrement à partir des quatre variables de description (formes, nombre, disposition, grandeur) qui étaient parcourues, comme d un seul mouvement, par le langage et le regard; et dans cet étalement du visible, la vie apparaissait comme l’effet d’un découpage ­ simple frontière classificatrice. A partir de Cuvier, c est la vie dans ce qu’elle a de non-perceptible, de purement fonctionnel qui fonde la possibilité extérieure d’un classement Il n’y a plus, sur la grande nappe de l’ordre, la classe de ce qui peut vivre; mais venant de la profondeur de la vie, de ce qu’il y a de plus lointain pour le regard, la possibilité de classer. L’être vivant était une localité du classement naturel; le fait d’être classable est maintenant une propriété du vivant. Ainsi disparaît le projet d’une taxinomia générale; ainsi disparaît la possibilité de dérouler un grand ordre naturel qui irait sans discontinuité du plus simple et du plus inerte au plus vivant et au plus complexe; ainsi disparaît la recherche de l’ordre comme sol et fondement d’une science générale de la

1. G. Cuvier, Second mémoire sur les animaux à sang blanc (loc. cit.).
|PAGE 281

nature. Ainsi disparaît la «nature» ­ étant entendu que tout au long de l’âge classique, elle n’a pas existé d’abord comme «thème», comme a idée D, comme ressource indéfinie du savoir, mais comme espace homogène des identités et des différences ordonnables.
Cet espace est maintenant dissocié et comme ouvert en son épaisseur. Au lieu d’un champ unitaire de visibilité et d’ordre, dont les éléments ont valeur distinctive les uns par rapport aux autres, on a une série d’oppositions, dont les deux termes ne sont pas de même niveau: d’un côté, il y a les organes secondaires, qui sont visibles à la surface du corps et se donnent sans intervention à l’immédiate perception, et les organes primaires, qui sont essentiels, centraux, cachés, et qu’on ne peut atteindre que par la dissection, c’est-à-dire en effaçant matériellement l’enveloppe colorée des organes secondaires. Il y a, plus profondément aussi, l’opposition entre les organes en général qui sont spatiaux, solides, directement ou indirectement visibles, et les fonctions, qui ne se donnent pas à la perception, mais prescrivent comme par en dessous la disposition de ce qu’on perçoit. Il y a enfin, à la limite, l’opposition entre identités et différences: elles ne sont plus de même grain, elles ne s’établissent plus les unes par rapport aux autres sur un plan homogène; mais les différences prolifèrent à la surface, cependant qu’en profondeur, elles s’effacent, se confondent, se nouent les unes avec les autres, et se rapprochent de la grande, mystérieuse, invisible unité focale, dont le multiple semble dériver comme par une dispersion incessante La vie n’est plus ce qui peut se distinguer d’une façon plus ou moins certaine du mécanique; elle est ce en quoi se fondent toutes les distinctions possibles entre les vivants. C’est ce passage de la notion taxinomique à la notion synthétique de vie qui est signalé, dans la chronologie des idées et des sciences, par le regain, au début du XIXe siècle, des thèmes vitalistes. Du point de vue de l’archéologie, ce qui s’instaure à ce moment-là, ce sont les conditions de possibilité d’une biologie.
En tout cas, cette série d’oppositions, dissociant l’espace de l’histoire naturelle, a eu des conséquences d’un grand poids. Pour la pratique, c’est l’apparition de deux techniques corrélatives, qui s’appuient et se relaient l’une l’autre. La première de ces techniques est constituée par l’anatomie comparée: celle-ci fait surgir un espace intérieur, limité d’un côté par la couche superficielle des téguments et des coquilles, et de l’autre par la quasi-invisibilité de ce qui est infiniment petit. Car l’anatomie comparée n’est pas l’approfondissement pur et simple des techniques descriptives qu’on utilisait à l’âge classique;

|PAGE 282

elle ne se contente pas de chercher à voir en dessous, et mieux, et de plus près; elle instaure un espace qui n’est ni celui des caractères visibles ni celui des éléments microscopiques 1. Là, elle fait apparaître la disposition réciproque des organes, leur corrélation, la manière dont se décomposent, dont se spatialisent, dont s’ordonnent les uns aux autres les principaux moments d’une fonction. Et ainsi, par opposition au regard simple, qui en parcourant les organismes intègres, voit se déployer devant lui le foisonnement des différences, l’anatomie, en découpant réellement les corps, en les fractionnant en parcelles distinctes, en les morcelant dans l’espace, fait surgir les grandes ressemblances qui seraient demeurées invisibles; elle reconstitue les unités sous-jacentes aux grandes dispersions visibles. La formation des vastes unités taxinomiques (classes et ordres) était, au XVIIe et au XVIIIe siècle, un problème de découpage linguistique: il fallait trouver un nom qui fût général et fondé; elle relève maintenant d’une désarticulation anatomique; il faut isoler le système fonctionnel majeur; ce Sont les partages réels de l’anatomie qui vont permettre de nouer les grandes familles du vivant.
La seconde technique repose sur l’anatomie (puisqu’elle en est le résultat), mais s’oppose à elle (parce qu’elle permet de s’en dispenser); elle consiste à établir des rapports d’indication entre des éléments superficiels, donc visibles, et d’autres qui sont celés dans la profondeur du corps. C’est que, par la loi de solidarité de l’organisme, on peut savoir que tel organe périphérique et accessoire implique telle structure dans un organe plus essentiel; ainsi, il est permis «d’établir la correspondance des formes extérieures et intérieures qui les unes et les autres font partie intégrante de l’essence de l’animal 2», Chez les insectes, par exemple, la disposition des antennes n’a pas de valeur distinctive parce qu’elle n’est en corrélation avec aucune des grandes organisations internes; en revanche, la forme de la mâchoire inférieure peut jouer un rôle capital pour les distribuer selon leurs ressemblances et leurs différences; car elle est liée à l’alimentation, à la digestion et par là aux fonctions essentielles de l’animal: «les organes de la mastication devront être en rapport avec ceux de la nourriture, conséquemment avec tout le genre de vie et conséquemment avec toute

1. Sur ce refus du microscope, qui est le même chez Cuvier et chez les anatomo-pathologistes, cf. Leçons d’anatomie comparée, t. V, p. 180, et Le Règne animal, t. I, p. XXVIII.

2. G. Cuvier, Le Règne animal distribué d’après son organisation, t. I, p. XIV.

|PAGE 283

l’organisation 1». A vrai dire, cette technique des indices ne va pas forcément de la périphérie visible aux formes grises de l’intériorité organique: elle peut établir des réseaux de nécessité allant de n’importe quel point du corps à n’importe quel autre: de sorte qu’un seul élément peut suffire dans certains cas à suggérer l’architecture générale d’un organisme; on pourra reconnaître un animal tout entier «par un seul os, par une seule facette d’os: méthode qui a donné de si curieux résultats sur les animaux fossiles 2». Alors que pour la pensée du XVIIIe siècle le fossile était une préfiguration des formes actuelles, et qu’il indiquait ainsi la grande continuité du temps, il sera désormais l’indication de la figure à laquelle réellement il appartenait L’anatomie n’a pas seulement brisé l’espace tabulaire et homogène des identités; elle a rompu la continuité supposée du temps.
C’est que, du point de vue théorique, les analyses de Cuvier recomposent entièrement le régime des continuités et des discontinuités naturelles. L’anatomie comparée permet en effet d’établir, dans le monde vivant, deux formes de continuité parfaitement distinctes La première concerne les grandes fonctions qui se retrouvent dans la plupart des espèces (la respiration, la digestion, la circulation, la reproduction, le mouvement...); elle établit dans tout le vivant une vaste ressemblance qu’on peut distribuer selon une échelle de complexité décroissante, allant de l’homme jusqu’au zoophyte; dans les espèces supérieures toutes les fonctions sont présentes, puis on les voit disparaître les unes après les autres, et chez le zoophyte finalement, il n’y a «plus de centre de circulation, plus de nerfs, plus de centre de sensation; chaque point semble se nourrir par succion 3». Mais cette continuité est faible, relativement lâche, formant, par le nombre restreint des fonctions essentielles, un simple tableau de présences et d’absences L’autre continuité est beaucoup plus serrée: elle concerne la plus ou moins grande perfection des organes. Mais on ne peut établir à partir de là que des séries limitées, des continuités régionales vite interrompues, et qui, de plus, s’enchevêtrent les unes les autres dans des directions différentes; c’est que dans les diverses espèces «les organes ne suivent pas tous le même ordre de dégradation: tel est à son plus haut degré de perfection dans son espèce ; tel autre l’est dans une espèce

1. G. Cuvier, Lettre à Hartmann, citée par Daudin, Les Classes zoologiques, t. II, p. 20, n. 1.

2. G. Cuvier, Rapport historique sur les sciences naturelles, p. 329-330.

3. G. Cuvier, Tableau élémentaire, p, 6 sq.

|PAGE 284

différente 1». On a donc ce qu’on pourrait appeler des «microséries» limitées et partielles, qui portent moins sur les espèces que sur tel ou tel organe; et à l’autre extrémité une «macrosérie», discontinue, relâchée, et qui porte moins sur les organismes eux-mêmes que sur le grand registre fondamental des fonctions. Entre ces deux continuités qui ne se superposent ni ne s’ajustent, on voit se répartir des grandes masses discontinues. Elles obéissent à des plans d’organisation différents, les mêmes fonctions se trouvant ordonnées selon des hiérarchies variées, et réalisées par des organes de type divers. Il est, par exemple, facile de retrouver chez le poulpe «toutes les fonctions qui s’exercent dans les poissons, et cependant, il n’y a nulle ressemblance, nulle analogie de disposition 2». Il faut donc analyser chacun de ces groupes en lui-même, considérer non pas le fil étroit des ressemblances qui peuvent le rattacher à un autre, mais la forte cohésion qui le resserre sur lui-même; on ne cherchera pas à savoir si les animaux à sang rouge sont sur la même ligne que les animaux à sang blanc, avec, seulement, des perfections supplémentaires; on établira que tout animal à sang rouge ­ et c’est en quoi il relève d’un plan autonome ­ possède toujours une tête osseuse, une colonne vertébrale, des membres (à l’exception des serpents), des artères et des veines, un foie, un pancréas, une rate, des reins 3. Vertébrés et invertébrés forment des plages parfaitement isolées, entre lesquelles on ne peut pas trouver de formes intermédiaires assurant le passage dans un sens ou dans l’autre: «Quelque arrangement qu’on donne aux animaux à vertèbres et à ceux qui n’en ont pas, on ne parviendra jamais à trouver à la fin de l’une de ces grandes classes ni à la tête de l’autre, deux animaux qui se ressemblent assez pour servir de lien entre elles 4.» On voit donc que la théorie des embranchements n’ajoute pas un cadre taxinomique supplémentaire aux classements traditionnels; elle est liée à la constitution d’un espace nouveau des identités et des différences. Espace sans continuité essentielle. Espace qui d’entrée de jeu se donne dans la forme du morcellement. Espace traversé de lignes qui parfois divergent et parfois se recoupent. Pour en désigner la forme générale, il faut donc substituer à l’image de l’échelle continue qui avait été traditionnelle au XVIIIe siècle, de Bonnet à

1. G. Cuvier, Leçons d’anatomie comparée, t. I, p. 59.

2. G. Cuvier, Mémoire sur les céphalopodes (1817), p. 42-43.

3. G. Cuvier, Tableau élémentaire d’histoire naturelle, p. 84-85.

4. G. Cuvier, Leçons d’anatomie comparée, t. I, p. 60.

|PAGE 285

Lamarck, celle d’un rayonnement, ou plutôt d’un ensemble de centres à partir desquels se déploie une multiplicité de rayons; on pourrait ainsi replacer chaque être «dans cet immense réseau qui constitue la nature organisée... mais dix ou vingt rayons ne suffiraient pas à exprimer ces innombrables rapports 1».
C’est toute l’expérience classique de la différence qui bascule alors, et avec elle le rapport de l’être et de la nature. Au XVIIe et au XVIIIe siècle, la différence avait pour fonction de relier les espèces les unes aux autres et de combler ainsi l’écart entre les extrémités de l’être; elle jouait un rôle a «caténaire»: elle était aussi limitée, aussi mince que possible; elle se logeait dans le quadrillage le plus étroit; elle était toujours divisible, et pouvait tomber même au-dessous du seuil de la perception. A partir de Cuvier, au contraire, elle se multiplie elle-même, additionne des formes diverses, diffuse et retentit à travers l’organisme, l’isolant de tous les autres de diverses manières simultanées; c’est qu’elle ne se loge pas dans l’interstice des êtres pour les relier entre eux; elle fonctionne par rapport à l’organisme, pour qu’il puisse «faire corps» avec lui-même et se maintenir en vie; elle ne comble pas l’entre-deux des êtres par des ténuités successives; elle le creuse en s’approfondissant elle-même, pour définir en leur isolement les grands types de compatibilité. La nature du XIXe siècle est discontinue dans sa mesure même où elle est vivante.
On mesure l’importance du bouleversement; à l’époque classique, les êtres naturels formaient un ensemble continu parce qu’ils étaient des êtres et qu’il n’y avait pas de raison à l’interruption de leur déploiement. Il n’était pas possible de représenter ce qui séparait l’être de lui-même; le continu de la représentation (des signes et des caractères) et le continu des êtres (I’extrême proximité des structures) étaient donc corrélatifs. C’est cette trame, ontologique et représentative à la fois, qui se déchire définitivement avec Cuvier: les vivants, parce qu’ils vivent, ne peuvent plus former un tissu de différences progressives et graduées; ils doivent se resserrer autour de noyaux de cohérence parfaitement distincts les uns des autres, et qui sont comme autant de plans différents pour entretenir la vie L’être classique était sans défaut; la vie, elle, est sans frange ni dégradé. L’être s’épanchait dans un immense tableau; la vie isole des formes qui se nouent sur elles-mêmes. L’être se donnait dans l’espace toujours analysable de la représentation; la vie se retire dans l’énigme d’une force inaccessible en

1. G. Cuvier, Histoire des poissons (Paris, 1828), t. 1, p. 669,

|PAGE 286

son essence, saisissable seulement dans les efforts qu’elle fait ici et là pour se manifester et se maintenir. Bref, tout au long de l’âge classique la vie relevait d’une ontologie qui concernait de la même façon tous les êtres matériels, soumis à l’étendue, à la pesanteur, au mouvement; et c’était en ce sens que toutes les sciences de la nature et singulièrement du vivant avaient une profonde vocation mécaniste; à partir de Cuvier, le vivant échappe, au moins en première instance, aux lois générales de l’être étendu; l’être biologique se régionalise et s’autonomise; la vie est, aux confins de l’être, ce qui lui est extérieur et ce qui pourtant se manifeste en lui. Et si on pose la question de ses rapports avec le non-vivant, ou celle de ses déterminations physico-chimiques, ce n’est pas du tout dans la ligne d’un «mécanisme» qui s’obstinait en ses modalités classiques, c’est, d’une manière toute nouvelle pour articuler l’une sur l’autre deux natures. Mais puisque les discontinuités doivent être expliquées par maintien de la vie et par ses conditions, on voit s’esquisser une continuité imprévue ­ ou du moins un jeu d’interactions non encore analysées ­ entre l’organisme et ce qui lui permet de vivre. Si les Ruminants se distinguent des Rongeurs, et par tout un système de différences massives qu’il n’est pas question d’atténuer, c’est parce qu’ils ont une autre dentition, un autre appareil digestif, une autre disposition des doigts et des ongles; n’est qu’ils ne peuvent pas capturer la même nourriture, qu’ils ne peuvent pas la traiter de la même façon; c’est qu’ils n’ont pas à digérer la même nature d’aliments. Le vivant ne doit donc plus être compris seulement comme une certaine combinaison de molécules portant des caractères définis; il dessine une organisation qui se tient en rapports ininterrompus avec des éléments extérieurs qu’elle utilise (par la respiration, par la nourriture) pour maintenir ou développer sa propre structure. Autour du vivant, ou plutôt à travers lui et par le filtre de sa surface, s’effectue «une circulation continuelle du dehors au dedans, et du dedans au dehors, constamment entretenue et cependant fixée entre certaines limites Ainsi les corps vivants doivent être considérés comme des espèces de foyers dans lesquels les substances mortes sont portées successivement pour s’y combiner entre elles de diverses manières 1». Le vivant, par le jeu et la souveraineté de cette même force qui le maintient la discontinuité avec lui-même, se trouve soumis à un rapport continu avec ce qui l’entoure. Pour que le vivant puisse vivre, il faut qu’il y ait plusieurs organisations irréductibles

1. G. Cuvier, Leçons d’anatomie comparée, t. 1, p, 4-5.

|PAGE 287

les unes aux autres, et, aussi bien, un mouvement ininterrompu entre chacune et l’air qu’elle respire, l’eau qu’elle boit, la nourriture qu’elle absorbe. Rompant l’ancienne continuité classique de l’être et de la nature, la force divisée de la vie va faire apparaître des formes dispersées, mais toutes liées à des conditions d’existence. En quelques années, au tournant du XVIIIe et du XIXe siècle, la culture européenne a modifié entièrement la spatialisation fondamentale du vivant: pour l’expérience classique, le vivant était une case ou une série de cases dans la taxinomia universelle de l’être; si sa localisation géographique avait un rôle (comme chez Buffon), c’était pour faire apparaître des variations qui étaient déjà possibles. A partir de Cuvier, le vivant s’enveloppe sur lui-même, rompt ses voisinages taxinomiques, s’arrache au vaste plan contraignant des continuités, et se constitue un nouvel espace: espace double à vrai dire ­ puisque c’est celui, intérieur, des cohérences anatomiques et des compatibilités physiologiques, et celui, extérieur, des éléments où il réside pour en faire son corps propre. Mais ces deux espaces ont une commande unitaire: ce n’est plus celui des possibilités de l’être, c’est celle des conditions de vie. Tout l’a priori historique d’une science des vivants se trouve par là bouleversé et renouvelé. Envisagée dans sa profondeur archéologique et non pas au niveau plus apparent des découvertes, des discussions, théories, ou des options philosophiques, l’oeuvre de Cuvier surplombe de loin ce qui allait être l’avenir de la biologie. On oppose souvent les intuitions «transformistes» de Lamarck qui ont l’air de «préfigurer» ce qui sera l’évolutionnisme, et le vieux fixisme, tout imprégné de préjugés traditionnels et de postulats théologiques, dans lequel s’obstinait Cuvier. Et par tout un jeu d’amalgames, de métaphores, d’analogies mal contrôlées, on dessine le profil d’une pensée «réactionnaire», qui tient passionnément à l’immobilité des choses, pour garantir l’ordre précaire des hommes; telle serait la philosophie de Cuvier, homme de tous les pouvoirs; en face, on retrace le destin difficile d’une pensée progressiste, qui croit à la force du mouvement, à l’incessante nouveauté, à la vivacité des adaptations: Lamarck, le révolutionnaire, serait là. On donne ainsi, sous le prétexte de faire de l’histoire des idées en un sens rigoureusement historique, un bel exemple de naïveté. Car dans l’historicité du savoir, ce qui compte, ce ne sont pas les opinions, ni les ressemblances qu’à travers les âges on peut établir entre elles (il y a en effet une «ressemblance» entre Lamarck et un certain évolutionnisme, comme entre celui-ci et les idées de Diderot, de Robinet ou de Benoît de Maillet); ce qui est important, ce qui permet d’articuler en

|PAGE 288

elle-même l’histoire de la pensée, ce sont ses conditions internes de possibilité. Or, il suffit d’en essayer l’analyse pour s’apercevoir aussitôt que Lamarck ne pensait les transformations des espèces qu’à partir de la continuité ontologique qui était celle de l’histoire naturelle des classiques. Il supposait une gradation progressive, un perfectionnement non interrompu, une grande nappe incessante des êtres qui pourraient se former les uns à partir des autres. Ce qui rend possible la pensée de Lamarck, ce n’est pas l’appréhension lointaine d’un évolutionnisme à venir, c’est la continuité des êtres, telle que la découvraient et la supposaient les «méthodes» naturelles Lamarck est contemporain d’A.-L. de Jussieu. Non de Cuvier. Celui-ci a introduit dans l’échelle classique des êtres une discontinuité radicale; et par le fait même, il a fait surgir des notions comme celles d’incompatibilité biologique, de rapports aux éléments extérieurs, de conditions d’existence; il a fait surgir aussi une certaine force qui doit maintenir la vie et une certaine menace qui la sanctionne de mort; là se trouvent réunies plusieurs des conditions qui rendent possible quelque chose comme la pensée de l’évolution. La discontinuité des formes vivantes a permis de concevoir une grande dérive temporelle, que n’autorisait pas, malgré des analogies de surface, la continuité des structures et des caractères. On a pu substituer une «histoire» de la nature à l’histoire naturelle, grâce au discontinu spatial, grâce à la rupture du tableau, grâce au fractionnement de cette nappe où tous les êtres naturels venaient en ordre trouver leur place. Certes, l’espace classique, on l’a vu, n’excluait pas la possibilité d’un devenir, mais ce devenir ne faisait rien de plus que d’assurer un parcours sur la table discrètement préalable des variations possibles. La rupture de cet espace a permis de découvrir une historicité propre à la vie: celle de son maintien dans ses conditions d’existence. Le «fixisme» de Cuvier, comme analyse d’un tel maintien, a été la manière initiale de réfléchir cette historicité, au moment où elle assurait, pour la première fois, dans le savoir occidental.
L’historicité s’est donc introduite maintenant dans la nature ­ ou plutôt dans le vivant; mais elle y est bien plus qu’une forme probable de succession; elle constitue comme un mode d’être fondamental. Sans doute à l’époque de Cuvier, il n’existe pas encore d’histoire du vivant, comme celle que décrira l’évolutionnisme; mais le vivant est pensé d’entrée de jeu avec les conditions qui lui permettent d’avoir une histoire. C’est de la même façon que les richesses avaient reçu à l’époque de Ricardo un statut d’historicité qui lui non plus ne s’était pas encore formulé comme histoire économique. La stabilité prochaine des

|PAGE 289

revenus industriels, de la population et de la rente telle que l’avait prévue Ricardo, la fixité des espèces affirmée par Cuvier peuvent passer, après un examen superficiel, pour un refus de l’histoire; en fait, Ricardo et Cuvier ne récusaient que les modalités de la succession chronologique, telles qu’elles avaient été pensées au XVIIe siècle; ils dénouaient l’appartenance du temps à l’ordre hiérarchique ou classificateur des représentations. En revanche, cette immobilité actuelle ou future qu’ils décrivaient ou qu’ils annonçaient, ils ne pouvaient la concevoir qu’à partir de la possibilité d’une histoire; et celle-ci leur était donnée soit par les conditions d’existence du vivant, soit par les conditions de production de la valeur. Paradoxalement, le pessimisme de Ricardo, le fixisme de Cuvier n’apparaissent que sur un fond historique: ils définissent la stabilité d’êtres qui ont droit désormais, au niveau de leur modalité profonde, à avoir une histoire; l’idée classique que les richesses pouvaient croître selon un progrès continu, ou que les espèces pouvaient avec le temps se transformer les unes dans les autres, définissait au contraire la mobilité d’êtres qui, avant même toute histoire, obéissaient déjà à un système de variables, d’identités ou d’équivalences. Il a fallu le suspens et comme la mise entre parenthèses de cette histoire-là pour que les êtres de la nature et les produits du travail reçoivent une historicité qui permette à la pensée moderne d’avoir prise sur eux, et de déployer ensuite la science discursive de leur succession. Pour la pensée du XVIIIe siècle, les suites chronologiques ne sont qu’une propriété et une manifestation plus ou moins brouillée de l’ordre des êtres; à partir du XIXe siècle, elles expriment, d’une façon plus ou moins directe et jusque dans leur interruption, le mode d’être profondément historique des choses et des hommes.
En tout cas, cette constitution d’une historicité vivante a eu pour la pensée européenne de vastes conséquences. Aussi vastes sans doute que celles entraînées par la formation d’une historicité économique Au niveau superficiel des grandes valeurs imaginaires, la vie, désormais vouée à l’histoire, se dessine sous la forme de l’animalité La bête dont la grande menace ou l’étrangeté radicale étaient restées suspendues et comme désarmées à la fin du Moyen Age ou du moins au terme de la Renaissance, trouve au XIXe siècle de nouveaux pouvoirs fantastiques Entre-temps, la nature classique avait privilégié les valeurs végétales ­ la plante portant sur son blason visible la marque sans réticence de chaque ordre éventuel; avec toutes ses figures déployées de la tige à la graine, de la racine au fruit, le végétal formait, pour une pensée en tableau, un pur objet transparent aux secrets généreusement retournés A partir du

|PAGE 290

moment où caractères et structures s’étagent en profondeur vers la vie ­ ce point de fuite souverain, indéfiniment éloigné mais constituant ­ alors, c’est l’animal qui devient figure privilégiée, avec ses charpentes occultes, ses organes enveloppés, tant de fonctions invisibles, et cette force lointaine, au fond de tout, qui le maintient en vie. Si le vivant est une classe d’êtres, l’herbe mieux que tout énonce sa limpide essence; mais si le vivant est une manifestation de la vie, l’animal laisse mieux apercevoir ce qu’est son énigme. Plus que l’image calme des caractères, il montre le passage incessant de l’inorganique à l’organique par la respiration ou la nourriture et la transformation inverse, sous l’effet de la mort, des grandes architectures fonctionnelles en poussière sans vie: «Les substances mortes sont portées vers les corps vivants, disait Cuvier, pour y tenir une place, et y exercer une action déterminées par la nature des combinaisons où elles sont entrées, et pour s’en échapper un jour afin de rentrer sous les lois de la nature morte 1.» La plante régnait aux confins du mouvement et de l’immobilité, du sensible et de l’insensible; l’animal, lui, se maintient aux confins de la vie et de la mort. Celle-ci, de toutes parts, l’assiège; bien plus, elle le menace aussi de l’intérieur, car seul l’organisme peut mourir, et c’est du fond de leur vie que la mort survient aux vivants. De là, sans doute, les valeurs ambiguës prises vers la fin du XVIIIe siècle, par l’animalité: la bête apparaît comme porteuse de cette mort à laquelle, en même temps, elle est soumise; il y a, en elle, une dévoration perpétuelle de la vie par elle-même. Elle n’appartient à la nature qu’en enfermant en soi un noyau de contre-nature. Ramenant sa plus secrète essence du végétal à l’animal, la vie quitte l’espace de l’ordre, et redevient sauvage. Elle se révèle meurtrière dans ce même mouvement qui la voue à la mort. Elle tue parce qu’elle vit. La nature ne sait plus être bonne. Que la vie ne puisse plus être séparée du meurtre, la nature du mal, ni les désirs de la contre-nature, Sade l’annonçait au XVIIIe siècle, dont il tarissait le langage, et à l’âge moderne qui a voulu longtemps le condamner au mutisme. Qu’on excuse l’insolence (pour qui?): Les 120 Journées sont l’envers veloute, merveilleux des Leçons d’anatomie comparée. En tout cas, au calendrier de notre archéologie, elles ont le même âge.
Mais ce statut imaginaire de l’animalité toute chargée de pouvoirs inquiétants et nocturnes renvoie plus profondément aux fonctions multiples et simultanées de la vie dans la pensée du XIXe siècle. Pour la première fois peut-être dans la culture

1. G. Cuvier, Cours d’anatomie pathologique, t. 1, p. 6.

|PAGE 291

occidentale, la vie échappe aux lois générales de l’être, tel qu’il se donne et s’analyse dans la représentation. De l’autre côté de toutes les choses qui sont en deçà même de celles qui peuvent être, les supportant pour les faire apparaître, et les détruisant sans cesse par la violence de la mort, la vie devient une force fondamentale, et qui s’oppose à l’être comme le mouvement à l’immobilité, le temps à l’espace, le vouloir secret à la manifestation visible. La vie est la racine de toute existence, et le non-vivant, la nature inerte, ne sont rien de plus que de la vie retombée; l’être pur et simple, c’est le non-être de la vie. Car celle-ci, et c’est pourquoi elle a dans la pensée du XIXe siècle, une valeur radicale, est à la fois le noyau de l’être et du non-être: il n’y a d’être que parce qu’il y a vie et dans ce mouvement fondamental qui les voue à la mort, les êtres dispersés et stables un instant se forment, s’arrêtent, la figent ­ et en un sens la tuent _, mais sont à leur tour détruits par cette force inépuisable. L’expérience de la vie se donne donc comme la loi la plus générale des Etres, la mise à jour de cette force primitive à partir de quoi ils sont; elle fonctionne comme une ontologie sauvage, qui chercherait à dire l’être et le non-être indissociables de tous les êtres. Mais cette ontologie dévoile moins ce qui fonde les êtres que ce qui les porte un instant à une forme précaire et secrètement déjà les mine de l’intérieur pour les détruire Par rapport à la vie, les êtres ne sont que des figures transitoires et l’être qu’ils maintiennent, pendant l’épisode de leur existence, n’est rien de plus que leur présomption, leur volonté de subsister Si bien que, pour la connaissance, l’être des choses est illusion, voile qu’il faut déchirer pour retrouver la violence muette et invisible qui les dévore dans la nuit L’ontologie de l’anéantissement des êtres vaut donc comme critique de la connaissance: mais il ne s’agit pas tant de fonder le phénomène, d’en dire à la fois la limite et la loi, de le rapporter à la finitude qui le rend possible, que de le dissiper et de le détruire comme la vie elle-même détruit les êtres: car tout son être n’est qu’apparence
On voit se constituer ainsi une pensée qui s’oppose, presque en chacun de ses termes, à celle qui était liée à la formation d’une historicité économique Cette dernière, nous avons vu qu’elle prenait appui sur une triple théorie des besoins irréductibles, de l’objectivité du travail et de la fin de l’histoire. Ici nous voyons au contraire se développer une pensée où l’individualité, avec ses formes, ses limites et ses besoins, n’est qu’un moment précaire, promis à la destruction, formant en tout et pour tout un simple obstacle qu’il s’agit d’écarter sur la voie de cet anéantissement; une pensée où l’objectivité des choses

|PAGE 292

n’est qu’apparence, chimère de la perception, illusion qu’il faut dissiper et rendre à la pure volonté sans phénomène qui les a fait naître et les a supportés un instant; une pensée enfin pour laquelle le recommencement de la vie, ses reprises incessantes, son obstination excluent qu’on lui pose une limite dans la durée, d’autant plus que le temps lui-même, avec ses divisions chronologiques et son calendrier quasi spatial n’est sans doute pas autre chose qu’une illusion de la connaissance. Là où une pensée prévoit la fin de l’histoire, l’autre annonce l’infini de la vie; où l’une reconnaît la production réelle des choses par le travail, l’autre dissipe les chimères de la conscience; où l’une affirme avec les limites de l’individu les exigences de sa vie, l’autre les efface dans le murmure de la mort. Cette opposition est-elle le signe qu’à partir du XIXe siècle le champ du savoir ne peut plus donner lieu à une réflexion homogène et uniforme en tous ses points? Faut-il admettre que désormais, chaque forme de positivité a la «philosophie» qui lui revient: l’économie, celle d’un travail marqué au signe du besoin, mais promis finalement à la grande récompense du temps? la biologie, celle d’une vie marquée par cette continuité qui ne forme les êtres que pour les dénouer, et se trouve affranchie par là de toutes les limites de l’Histoire? Et les sciences du langage, une philosophie des cultures, de leur relativité et de leur pouvoir singulier de manifestation?

IV. BOPP

«Mais le point décisif qui éclairera tout, c’est la structure interne des langues ou la grammaire comparée, laquelle nous donnera des solutions toutes nouvelles sur la généalogie des langues, de la même manière que l’anatomie comparée a répandu un grand jour sur l’histoire naturelle 1.» Schlegel le savait bien: la constitution de l’historicité dans l’ordre de la grammaire s’est faite selon le même modèle que dans la science du vivant. Et à vrai dire, il n’y a à cela rien de surprenant puisque, tout au long de l’âge classique les mots dont on pensait que les langues étaient composées, et les caractères par lesquels on essayait de constituer un ordre naturel, avaient reçu, identiquement, le même statut: ils n’existaient que par la valeur

1. Fr. Schlegel, La langue et la philosophie des Indiens (trad. française, Paris, 1837), p. 35.

|PAGE 293

représentative qu’ils détenaient, et le pouvoir d’analyse, de redoublement, de composition et de mise en ordre qu’on leur reconnaissait à l’égard des choses représentées. Avec Jussieu et Lamarck d’abord, avec Cuvier ensuite, le caractère avait perdu sa fonction représentative, ou plutôt, s’il pouvait encore «représenter» et permettre d’établir des relations de voisinage ou de parenté, ce n’était pas par la vertu propre de sa structure visible ni des éléments descriptibles dont il était composé, mais parce qu’il avait d’abord été rapporté à une organisation d’ensemble et à une fonction qu’il assure de façon directe ou indirecte, majeure ou collatérale, «primaire» ou «secondaire». Dans le domaine du langage, le mot subit, à peu près à la même époque, une transformation analogue: bien sûr, il ne cesse pas d avoir un sens et de pouvoir «représenter» quelque chose dans l’esprit de qui l’utilise ou l’entend; mais ce rôle n’est plus constitutif du mot dans son être même, dans son architecture essentielle, dans ce qui lui permet de prendre place à l’intérieur d’une phrase et de s’y lier avec d’autres mots plus ou moins différents Si le mot peut figurer dans un discours où il veut dire quelque chose, ce ne sera pas par la vertu d’une discursivité immédiate qu’il détiendrait en propre et par droit de naissance, mais parce que dans sa forme même, dans les sonorités qui le composent, dans les changements qu’il subit selon la fonction grammaticale qu’il occupe, dans les modifications enfin auxquelles il se trouve soumis à travers le temps, il obéit à un certain nombre de lois strictes qui régissent de façon semblable tous les autres éléments de la même langue; si bien que le mot n’est plus attaché à une représentation que dans la mesure où il fait partie d’abord de l’organisation grammaticale par laquelle la langue définit et assure sa cohérence propre. Pour que le mot puisse dire ce qu’il dit, il faut qu’il appartienne à une totalité grammaticale qui, par rapport à lui, est première, fondamentale et déterminante.
Ce décalage du mot, cette sorte de saut en arrière hors des fonctions représentatives, a été certainement vers la fin du XVIIIe siècle un des événements importants de la culture occidentale. Un de ceux aussi qui est passé le plus inaperçu. On porte volontiers attention aux premiers moments de l’économie politique, à l’analyse par Ricardo de la rente foncière et du coût de production: on reconnaît ici que l’événement a eu de grandes dimensions puisque, de proche en proche, il a non seulement permis le développement d’une science, mais aussi entraîné un certain nombre de mutations économiques et politiques. On ne néglige pas trop non plus les formes nouvelles prises par les sciences de la nature; et s’il est vrai que par une illusion rétrospective

|PAGE 294

on valorise Lamarck aux dépens de Cuvier, s’il est vrai qu’on se rend mal compte que la «vie» atteint pour la première fois avec les Leçons d’anatomie comparée son seuil de positivité, on a cependant la conscience au moins diffuse que la culture occidentale s’est mise à porter, de ce moment-là, un regard neuf sur le monde du vivant. En revanche, l’isolement des langues indo-européennes, la constitution d’une grammaire comparée, l’étude des flexions, la formulation des lois d’alternance vocalique et de mutation consonantique ­ bref toute l’oeuvre philologique de Grimm, de Schlegel, de Rask et de Bopp demeure dans les marges de notre conscience historique, comme si elle avait seulement fondé une discipline un peu latérale et ésotérique ­ comme si, en fait, ce n’était pas tout le mode d’être du langage (et du nôtre) qui s’était modifié à travers eux. Sans doute, ne faut-il pas chercher à justifier un tel oubli en dépit de l’importance du changement, mais au contraire à partir d’elle et de l’aveugle proximité que cet événement conserve toujours pour nos yeux mal détachés encore de leurs lumières accoutumées. C’est qu’à l’époque même où il s’est produit, il était déjà enveloppé sinon de secret, du moins d’une certaine discrétion. Peut-être les changements dans le mode d’être du langage sont-ils comme les altérations qui affectent la prononciation, la grammaire ou la sémantique: aussi rapides qu’ils soient, ils ne sont jamais clairement saisis par ceux qui parlent et dont le langage pourtant véhicule déjà ces mutations; on n’en prend conscience que de biais, par moments; et puis la décision n’est finalement indiquée que sur le mode négatif: par la désuétude radicale et immédiatement perceptible du langage qu’on employait. Il n’est sans doute pas possible à une culture de prendre conscience d’une manière thématique et positive que son langage cesse d’être transparent à ses représentations pour s’épaissir et recevoir une pesanteur propre. Quand on continue à discourir, comment saurait-on ­ sinon à travers quelques indices obscurs qu’on interprète à peine et mal ­ que le langage (celui-là même dont on se sert) est en train d’acquérir une dimension irréductible à la pure discursivité? Pour toutes ces raisons, sans doute, la naissance de la philologie est restée dans la conscience occidentale beaucoup plus discrète que celle de la biologie et de l’économie politique. Alors qu’elle faisait partie du même bouleversement archéologique. Alors que peut-être ses conséquences se sont étendues beaucoup plus loin encore dans notre culture, au moins dans les couches souterraines qui la parcourent et la soutiennent.
Cette positivité philologique, comment s’est-elle formée? Quatre segments théoriques nous en signalent la constitution au début du XIXe siècle ­ à l’époque de l’essai de Schlegel sur
|PAGE 295

la Langue et la philosophie des Indiens (1808), de la Deutsche Grammatik de Grimm (1818) et du livre de Bopp sur le Système de conjugaison du sanskrit (1816). 1. Le premier de ces segments concerne la manière dont une langue peut se caractériser de l’intérieur et se distinguer des autres. A l’époque classique, on pouvait définir l’individualité d’une langue à partir de plusieurs critères: proportion entre les différents sons utilisés pour former des mots (il y Q des langues à majorité vocalique et d’autres à majorité consonantique), privilège accordé à certaines catégories de mots (langues à substantifs concrets, langues à substantifs abstraits, etc.), manière de représenter les relations (par des prépositions ou par des déclinaisons), disposition choisie pour mettre les mots en ordre (soit qu’on place d’abord, comme les Français, le sujet logique, ou qu’on donne la préséance aux mots les plus importants, comme en latin); ainsi on distinguait les langues du Nord et celles du Midi, celles du sentiment et celles du besoin, celles de la liberté et celles de l’esclavage, celles de la barbarie et celles de la civilisation, celles du raisonnement logique et celles de l’argumentation rhétorique: toutes ces distinctions entre les langues ne concernaient jamais que la manière dont elles pouvaient analyser la représentation, puis en composer les éléments. Mais à partir de Schlegel, les langues, au moins dans leur typologie la plus générale, se définissent par la manière dont elles lient les uns aux autres les éléments proprement verbaux qui la composent; parmi ces éléments, certains, bien sûr, sont représentatifs; ils possèdent en tout cas une valeur de représentation qui est visible mais d’autres ne détiennent aucun sens, et servent seulement par une certaine composition à déterminer le sens d’un autre élément dans l’unité du discours. C’est ce matériau ­ fait de noms, de verbes, de mots en général, mais aussi de syllabes, de sons ­ que les langues unissent entre eux pour former des propositions et des phrases. Mais l’unité matérielle constituée par l’arrangement des sons, des syllabes et des mots n’est pas régie par la pure et simple combinatoire des éléments de la représentation. Elle a ses principes propres, et qui diffèrent dans les diverses langues: la composition grammaticale a des régularités qui ne sont pas transparentes à la signification du discours. Or comme la signification peut passer, à peu près intégralement, d’une langue dans une autre, ce sont ces régularités qui vont permettre de définir l’individualité d’une langue. Chacune a un espace grammatical autonome; on peut comparer ces espaces latéralement, c’est-à-dire d’une langue à l’autre, sans avoir à passer par un «milieu»

|PAGE 296

commun qui serait le champ de la représentation avec toutes ses subdivisions possibles.
Il est facile de distinguer tout de suite deux grands modes de combinaison entre les éléments grammaticaux L’un consiste à les juxtaposer de manière qu’ils se déterminent les uns les autres; dans ce cas, la langue est faite d’une poussière d’éléments ­ en général fort brefs ­ qui peuvent se combiner de différentes manières, mais chacune de ces unités gardant son autonomie, donc la possibilité de rompre le lien transitoire qu’à l’intérieur d’une phrase ou d’une proposition, elle vient d’instaurer avec une autre. La langue se définit alors par le nombre de ses unités, et par toutes les combinaisons possibles qui peuvent dans le discours s’établir entre elles; il s’agit alors d’un «assemblage d’atomes», d’une «agrégation mécanique opérée par un rapprochement extérieur 1». Il existe un autre mode de liaison entre les éléments d’une langue: c’est le système des flexions qui altère de l’intérieur les syllabes ou les mots essentiels ­ les formes radicales. Chacune de ces formes emporte avec soi un certain nombre de variations possibles, déterminées à l’avance; et selon les autres mots de la phrase, selon les relations de dépendance ou de corrélation entre ces mots, selon les voisinages et les associations, telle variable sera utilisée ou telle autre En apparence, ce mode de liaison est moins riche que le premier puisque le nombre des possibilités combinatoires est beaucoup plus restreint; mais, en réalité, le système de la flexion n’existe jamais sous sa forme pure et la plus décharnée; la modification interne du radical lui permet de recevoir par addition des éléments eux-mêmes modifiables de l’intérieur, si bien que «chaque racine est véritablement une sorte de germe vivant; car les rapports étant indiqués par une modification intérieure et un libre champ étant donné au développement du mot, ce mot peut s’étendre d’une manière illimitée 2».
A ces deux grands types d’organisation linguistique correspondent d’une part le chinois, où «les particules qui désignent les idées successives sont des monosyllabes ayant leur existence à part» et, de l’autre, le sanskrit dont «la structure est tout à fait organique, se ramifiant pour ainsi dire à l’aide des flexions, des modifications intérieures et d’entrelacements variés du radical 3». Entre ces modèles majeurs et extrêmes, on peut répartir toutes les autres langues quelles qu’elles soient;

1. Fr. Schlegel, Essai sur la langue et la philosophie des Indiens (trad. française, Paris, 1837), p. 57.
2. Id., ibid. p. 56.
3.- Id., ibid., p. 47.

|PAGE 297

chacune aura nécessairement une organisation qui la rapprochera de l’un des deux, ou qui la tiendra à égale distance, au milieu du champ ainsi défini. Au plus près du chinois, on trouve le basque, le copte, les langues américaines; elles lient les uns avec les autres des éléments séparables; mais ceux-ci, au lieu de demeurer toujours à l’état libre, et comme autant d’atomes verbaux irréductibles, «commencent déjà à se fondre dans le mot»; l’arabe se définit par un mélange entre le système des affixations et celui des flexions; le celtique est presque exclusivement une langue à flexion, mais on y trouve encore des a vestiges de langues affixes». On dira peut-être que cette opposition était déjà connue au XVIIe siècle, et qu’on savait depuis longtemps distinguer la combinatoire des mots chinois aux déclinaisons et conjugaisons de langues comme le latin et le grec On objectera aussi que l’opposition absolue établie par Schlegel fut très tôt critiquée par Bopp: là où Schlegel voyait deux types de langues radicalement inassimilables l’un à l’autre, Bopp a cherché une origine commune; il essaie d’établir 1 que les flexions ne sont pas une sorte de développement intérieur et spontané de l’élément primitif, mais des particules qui se sont agglomérées à la syllabe radicale: le m de la première personne en sanskrit (bhavâmi) ou le t de la troisième (bhavâti) sont l’effet de l’adjonction du radical du verbe du pronom mâm (je) et tâm (il) Mais l’important pour la constitution de la philologie n’est pas tellement de savoir si les éléments de la conjugaison ont pu bénéficier, dans un passé plus ou moins lointain, d’une existence isolée avec une valeur autonome L’essentiel, et ce qui distingue les analyses de Schlegel et de Bopp de celles qui, au XVIIIe siècle, peuvent anticiper apparemment sur elles 2, c’est que les syllabes primitives ne croissent pas (par adjonction ou prolifération internes) sans un certain nombre de modifications réglées dans le radical. Dans une langue comme le chinois, il n’y a que des lois de juxtaposition; mais dans des langues où les radicaux sont soumis à croissance (qu’ils soient monosyllabiques comme dans le sanskrit ou polysyllabiques comme l’hébreu), on trouve toujours des formes régulières de variations internes. On comprend que la nouvelle philologie, ayant maintenant pour caractériser les langues ces critères d’organisation intérieure, ait abandonné les classements hiérarchiques que le XVIIIe siècle pratiquait: on admettait alors qu’il y avait des langues plus importantes que les autres, parce que l’analyse des représentations

1, Bopp, Ueber das Konjugationssystem der Sanskritsprache, p, 147,
2. J. Horne Tooke, Paroles volantes (Londres, 1798).

|PAGE 298

y était plus précise ou plus fine. Désormais, toutes les langues se valent: elles ont seulement des organisations internes qui sont différentes. De là cette curiosité pour des langues rares, peu parlées, mal «civilisées», dont Rask a donné le témoignage dans sa grande enquête à travers la Scandinavie, la Russie, le Caucase, la Perse et l’Inde.
2. L’étude de ces variations internes constitue le second segment théorique important. Dans ses recherches étymologiques, la grammaire générale étudiait bien les transformations des mots et des syllabes à travers le temps. Mais cette étude était limitée pour trois raisons. Elle portait plutôt sur la métamorphose des lettres de l’alphabet que sur la manière dont les sons effectivement prononcés pouvaient être modifiés. De plus ces transformations étaient considérées comme l’effet, toujours possible, en tout temps et sous toutes conditions, d’une certaine affinité des lettres entre elles; on admettait que le p et le b, le m et le n étaient assez voisins pour que l’un pût se substituer à l’autre; de tels changements n’étaient provoqués ou déterminés que par cette douteuse proximité et la confusion qui pouvait s’ensuivre dans la prononciation ou dans l’audition. Enfin, les voyelles étaient traitées comme l’élément le plus fluide et le plus instable du langage, alors que les consonnes passaient pour en former l’architecture solide (I’hébreu, par exemple, ne dispense-t-il pas d’écrire les voyelles?).
Pour la première fois, avec Rask, Grimm et Bopp, le langage (bien qu’on ne cherche plus à le ramener à ses cris originaires) est traité comme un ensemble d’éléments phonétiques. Alors que, pour la grammaire générale, le langage naissait lorsque le bruit de la bouche ou des lèvres était devenu lettre, on admet désormais qu’il y a langage lorsque ces bruits se sont articulés et divisés en une série de sons distincts. Tout l’être du langage est maintenant sonore. Ce qui explique l’intérêt nouveau, manifesté par les frères Grimm et par Raynouard, pour la littérature non écrite, les récits populaires et les dialectes parlés. On cherche le langage au plus près de ce qu’il est: dans la parole ­ cette parole que l’écriture dessèche et fige sur place. Toute une mystique est en train de naître: celle du verbe, du pur éclat poétique qui passe sans trace, ne laissant derrière soi qu’une vibration un instant suspendue. En sa sonorité passagère et profonde, la parole devient souveraine. Et ses secrets pouvoirs, ranimés du souffle des prophètes, s’opposent fondamentalement (même s’ils tolèrent quelques entrecroisements) à l’ésotérisme de l’écriture qui, lui, suppose la permanence recroquevillée d’un secret au centre de labyrinthes visibles. Le langage n’est plus tellement ce signe ­ plus

|PAGE 299

ou moins lointain, ressemblant et arbitraire ­ auquel la Logique de Port-Royal proposait comme modèle immédiat et évident le portrait d’un homme ou une carte de géographie. Il a acquis une nature vibratoire qui le détache du signe visible pour l’approcher de la note de musique Et il a fallu justement que Saussure contourne ce moment de la parole qui fut majeur pour toute la philologie du XIXe siècle, pour restaurer, au-delà des formes historiques, la dimension de la langue en général, et rouvrir par-delà tant d’oubli, le vieux problème du signe, qui avait animé toute la pensée sans interruption depuis Port-Royal jusqu’aux derniers Idéologues.
Au XIXe siècle commence donc une analyse du langage traité comme un ensemble de sons affranchis des lettres qui peuvent les transcrire 1. Elle a été faite dans trois directions. D’abord la typologie des diverses sonorités qui sont utilisées dans une langue: pour les voyelles, par exemple, opposition entre les simples et les doubles (allongées comme dans a, w; ou diphtonguées comme dans fie, ai); parmi les voyelles simples, opposition entre les pures (a, i, o, u) et les fléchies (e, ö, ü); parmi les pures, il y a celles qui peuvent avoir plusieurs prononciations (comme le o), et celles qui n’en ont qu’une (a, i, u); enfin parmi ces dernières, les unes sont sujettes au changement et peuvent recevoir l’Umlaut (a et u); le i, lui, reste toujours fixe 2. La seconde forme d’analyse porte sur les conditions qui peuvent déterminer un changement dans une sonorité: sa place dans le mot est en elle-même un facteur important: une syllabe, si elle est terminale, protège moins facilement sa permanence que si elle constitue la racine; les lettres du radical, dit Grimm, ont la vie longue; les sonorités de la désinence ont une vie plus brève. Mais il y a en outre des déterminations positives, car «le maintien ou le changement» d’une sonorité quelconque «n’est jamais arbitraire 3», Cette absence d’arbitraire était pour Grimm la détermination d’un sens (dans le radical d’un grand nombre de verbes allemands le a s’oppose au i comme le prétérit au présent). Pour Bopp, elle est l’effet d’un certain nombre de lois. Les unes définissent les règles de changement lorsque deux consonnes se trouvent en contact: «Ainsi quand on dit en sanskrit at-ti (il mange) au lieu de ad-ti (de la racine ad, manger), le changement du d et t a

1. On a fait souvent reproche à Grimm d’avoir confondu lettres et sons (il analyse Schrift en huit éléments parce qu’il divise t en p et en h). Tant il était difficile de traiter le langage comme pur élément sonore.
2. J. Grimm, Deutsche Grammatik (26 éd., 1822), t. I, p. 5. Ces analyses ne se trouvent pas dans la première édition (1818).
3. Id., ibid., p. 5.

|PAGE 300

pour cause une loi physique.» D’autres définissent le mode d’action d’une terminaison sur les sonorités du radical: «Par lois mécaniques, j’entends principalement les lois de la pesanteur et en particulier l’influence que le poids des désinences personnelles exerce sur la syllabe précédente 1.» Enfin la dernière forme d’analyse porte sur la constance des transformations à travers l’Histoire. Grimm a ainsi établi une table de correspondance pour les labiales, les dentales et les gutturales entre le grec, le «gothique» et le haut allemand: le p, le b, le f des Grecs deviennent respectivement f, p, b en gothique et b ou v, f et p en haut allemand; t, d, th, en grec, deviennent en gothique th, t, d, et en haut allemand d, z, t. Par cet ensemble de relations, les chemins de l’histoire se trouvent prescrits; et au lieu que les langues soient soumises à cette mesure extérieure, à ces choses de l’histoire humaine qui devaient, pour la pensée classique, expliquer leurs changements, elles détiennent elles-mêmes un principe d’évolution. Là comme ailleurs, c’est l’ «anatomie 2» qui fixe le destin.
3. Cette définition d’une loi des modifications consonantiques ou vocaliques permet d’établir une théorie nouvelle du radical A l’époque classique, les racines se repéraient par un double système de constantes: les constantes alphabétiques qui portaient sur un nombre arbitraire de lettres (le cas échéant, il n’y en avait qu’une) et les constantes significatives qui regroupaient sous un thème général une quantité indéfiniment extensible de sens voisins; au croisement de ces deux constantes, là où un même sens se faisait jour par une même lettre ou une même syllabe, on individualisait une racine. La racine, c’était un noyau expressif transformable à l’infini à partir d’une sonorité première. Mais si voyelles et consonnes ne se transforment que selon certaines lois et sous certaines conditions, alors le radical doit être une individualité linguistique stable (entre certaines limites), qu’on peut isoler avec ses variations éventuelles, et qui constitue avec ses différentes formes possibles un élément de langage. Pour déterminer les éléments premiers et absolument simples d’une langue, la grammaire générale devait remonter jusqu’au point de contact imaginaire où le son, non encore verbal, touchait en quelque sorte à la vivacité même de la représentation Désormais les éléments d’une langue lui sont intérieurs (même s’ils appartiennent aussi aux autres): il existe des moyens purement linguistiques

1. Bopp, Grammaire comparée (trad. française, Paris, 1866), p. 1, note.
2. J. Grimm, L’Origine du langage (trad. française, Paris, 1859), p. 7

|PAGE 301

d’établir leur composition constante et la table de leurs modifications possibles. L’étymologie va donc cesser d’être une démarche indéfiniment régressive vers une langue primitive toute peuplée des premiers cris de la nature; elle devient une méthode d’analyse certaine et limitée pour retrouver dans un mot le radical à partir duquel il a été formé: «Les racines des mots ne furent mises en évidence qu’après le succès de l’analyse des flexions et des dérivations 1»
On peut ainsi établir que, dans certaines langues comme les sémitiques, les racines sont bisyllabiques (en général de trois lettres); que dans d’autres (les indo-germaniques) elles sont régulièrement monosyllabiques; quelques-unes sont constituées d’une seule et unique voyelle (i est le radical des verbes qui veulent dire aller, u de ceux qui signifient retentir); mais la plupart du temps la racine, dans ces langues, comporte au moins une consonne et une voyelle ­ la consonne pouvant être terminale ou initiale; dans le premier cas, la voyelle est nécessairement initiale; dans l’autre cas, il arrive qu’elle soit suivie d’une seconde consonne qui lui sert d’appui (comme dans la racine ma, mad qui donne en latin metiri, en allemand messen 2). Il arrive aussi que ces racines monosyllabiques soient redoublées, comme do se redouble dans le sanskrit dadami, et le grec didomi, ou sta dans tishtami et istémi 3. Enfin et surtout la nature de la racine et son rôle constituant dans le langage sont conçus sur un mode absolument nouveau: au XVIIIe siècle, la racine était un nom rudimentaire qui désignait, en son origine, une chose concrète, une représentation immédiate, un objet qui se donnait au regard ou à l’un quelconque des sens. Le langage se bâtissait à partir du jeu de ses caractérisations nominales: la dérivation en étendait la portée; l’abstraction faisait naître les adjectifs; et il suffisait alors d’ajouter à ceux-ci l’autre élément irréductible, la grande fonction monotone du verbe être, pour que se constitue la catégorie des mots conjugables ­ sorte de resserrement en une forme verbale de l’être et de l’épithète Bopp admet lui aussi que les verbes sont des mixtes obtenus par la coagulation du verbe avec une racine. Mais son analyse diffère sur plusieurs points essentiels du schéma classique: il ne s’agit pas de l’addition virtuelle, sous-jacente et invisible de la fonction attributive et du sens propositionnel qu’on prête au verbe être; il s’agit d’abord d’une jonction matérielle entre un radical et les formes du verbe être: le as sanskrit

1 J. Grimm, L’Origine du langage, p. 37. Cf. aussi Deutsche Grammatik, 1, p. 588.
2. J. Grimm, L’Origine du langage, p. 41
3 Bopp, Ueber das Konjugationssystem der Sanskritsprache.

|PAGE 302

se retrouve dans le sigma de l’aoriste grec, dans le er du plus-que-parfait ou du futur antérieur latin; le bhu sanskrit se retrouve dans le b du futur et de l’imparfait latins. De plus, cette adjonction du verbe être permet essentiellement d’attribuer au radical un temps et une personne (la désinence constituée par le radical du verbe être apportant en outre celui du pronom personnel, comme dans script-s-i 1). Par suite, ce n’est pas l’adjonction de être qui transforme une épithète en verbe; le radical lui-même détient une signification verbale, à laquelle les désinences dérivées de la conjugaison de être ajoutent seulement des modifications de personne et de temps. Les racines des verbes ne désignent donc pas à l’origine des «choses», mais des actions, des processus, des désirs, des volontés; et ce sont elles qui, recevant certaines désinences issues du verbe être et des pronoms personnels, deviennent susceptibles de conjugaison; tandis que, recevant d’autres suffixes, eux-mêmes modifiables, elles deviendront des noms susceptibles de déclinaison. A la bipolarité noms-verbe être qui caractérisait l’analyse classique, il faut donc substituer une disposition plus complexe: des racines à signification verbale, qui peuvent recevoir des désinences de types différents et donner ainsi naissance à des verbes conjugables ou à des substantifs. Les verbes (et les pro noms personnels) deviennent ainsi l’élément primordial du langage ­ celui à partir duquel il peut se développer. «Le verbe et les pronoms personnels semblent être les véritables leviers du langage 2.» Les analyses de Bopp devaient avoir une importance capitale non seulement pour la décomposition interne d’une langue, mais encore pour définir ce que peut être le langage en son essence. Il n’est plus un système de représentations qui a pouvoir de découper et de recomposer d’autres représentations; il désigne en ses racines les plus constantes des actions, des états, des volontés; plutôt que ce qu’on voit, il veut dire originairement ce qu’on fait ou ce qu’on subit; et s’il finit par montrer les choses comme du doigt, c’est dans la mesure où elles sont le résultat, ou l’objet, ou l’instrument de cette action; les noms ne découpent pas tellement le tableau complexe d’une représentation; ils découpent et arrêtent et figent le processus d’une action. Le langage «s’enracine» non pas du côté des choses perçues, mais du côté du sujet en son activité. Et Peut-être alors est-il issu du vouloir et de la force, plutôt que de cette mémoire qui redouble la représentation. On parle parce qu’on

1. Bopp, loc. cit., p. 147 sq.
2. J. Grimm, L’Origine du langage, p. 89.


|PAGE 303

agit, et non point parce qu’en reconnaissant on connaît. Comme l’action, le langage exprime une volonté profonde. Ce qui a deux conséquences La première est paradoxale pour un regard hâtif: c’est qu’au moment où la philologie se constitue par la découverte d’une dimension de la grammaire pure, on se remet à attribuer au langage de profonds pouvoirs d’expression (Humboldt n’est pas seulement le contemporain de Bopp; il connaissait son oeuvre et par le détail): alors qu’à l’époque classique, la fonction expressive du langage n’était requise qu’au point d’origine et pour expliquer seulement qu’un son puisse représenter une chose, au XIXe siècle, le langage va avoir, tout au long de son parcours et dans ses formes les plus complexes, une valeur expressive qui est irréductible; aucun arbitraire, aucune convention grammaticale ne peuvent l’oblitérer, car, si le langage exprime, ce n’est pas dans la mesure où il imiterait et redoublerait les choses, mais dans la mesure où il manifeste et traduit le vouloir fondamental de ceux qui parlent. La seconde conséquence, c’est que le langage n’est plus lié aux civilisations par le niveau de connaissances qu’elles ont atteint (la finesse du réseau représentatif, la multiplicité des liens qui peuvent s’établir entre les éléments), mais par l’esprit du peuple qui les a fait naître, les anime et peut se reconnaître en elles. Tout comme l’organisme vivant manifeste par sa cohérence les fonctions qui le maintiennent en vie, le langage, et dans toute l’architecture de sa grammaire, rend visible la volonté fondamentale qui maintient un peuple en vie et lui donne le pouvoir de parler un langage n’appartenant qu’à lui Du coup, les conditions de l’historicité du langage sont changées; les mutations ne viennent plus d’en haut (de l’élite des savants, du petit groupe des marchands et des voyageurs, des armées victorieuses, de l’aristocratie d’invasion), mais elles naissent obscurément d’en bas, car le langage n’est pas un instrument, ou un produit ­ un ergon comme disait Humboldt _, mais une incessante activité ­ une energeïa, Dans une langue, celui qui parle, et qui ne cesse de parler dans un murmure qu’on n’entend pas mais d’où vient pourtant tout l’éclat, c’est le peuple. Un tel murmure, Grimm pensait le surprendre en écoutant le altdeutsche Meistergesang, et Raynouard en transcrivant les Poésies originales des troubadours, Le langage est lié non plus à la connaissance des choses, mais à la liberté des hommes: «Le langage est humain: il doit à notre pleine liberté son origine et ses progrès; il est notre histoire, notre héritage 1.» Au moment où on définit les lois internes de la grammaire, on noue une profonde

1. J. Grimm, L’Origine du langage, p. 50.

|PAGE 304

parenté entre le langage et le libre destin des hommes Tout au long du XIXe siècle la philologie aura de profondes résonances politiques.
4. L’analyse des racines a rendu possible une nouvelle définition des systèmes de parenté entre les langues. Et c’est là le quatrième grand segment théorique qui caractérise l’apparition de la philologie. Cette définition suppose d’abord que les langues se groupent en ensembles discontinus les uns par rapport aux autres. La grammaire générale excluait la comparaison dans la mesure où elle admettait en toutes les langues, quelles qu’elles soient, deux ordres de continuité: l’une verticale leur permettait de disposer toutes du lot des racines les plus primitives, qui, moyennant quelques transformations, rattachait chaque langage aux articulations initiales; l’autre, horizontale, faisait communiquer les langues dans l’universalité de la représentation: toutes avaient à analyser, à décomposer et à recomposer des représentations qui, dans des limites assez vastes, étaient les mêmes pour le genre humain en son entier. De sorte qu’il n’était pas possible de comparer les langues sauf d’une manière indirecte, et comme par un cheminement triangulaire; on pouvait analyser la manière dont telle et telle langue avait traité et modifié l’équipement commun des racines primitives; on pouvait aussi comparer la manière dont deux langues découpaient et reliaient les mêmes représentations Or, ce qui est devenu possible à partir de Grimm et de Bopp, c’est la comparaison directe et latérale de deux ou de plusieurs langues Comparaison directe puisqu’il n’est plus nécessaire de passer par les représentations pures ou la racine absolument primitive: il suffit d’étudier les modifications du radical, le système des flexions, la série des désinences. Mais comparaison latérale qui ne remonte pas aux éléments communs à toutes les langues ni au fond représentatif dans lequel elles puisent: il n’est donc pas possible de rapporter une langue à la forme ou aux principes qui rendent toutes les autres possibles; il faut les grouper d’après leur proximité formelle: «La ressemblance se trouve non seulement dans le grand nombre des racines communes, mais encore elle s’étend jusqu’à la structure intérieure des langues et jusqu’à la grammaire 1.»
Or, ces structures grammaticales qu’il est possible de comparer directement entre elles offrent deux caractères particuliers D’abord, celui de n’exister qu’en systèmes: avec des radicaux monosyllabiques, un certain nombre de flexions sont possibles; le poids des désinences peut avoir des effets dont le nombre et la

1. Fr. Schlegel, Essai sur la langue et la philosophie des Indiens, p. 11.

|PAGE 305

nature sont déterminables; les modes d’affixation répondent à quelques modèles parfaitement fixes; tandis que dans les langues à radicaux polysyllabiques, toutes les modifications et compositions obéiront à d’autres lois. Entre deux systèmes comme ceux-là (l’un étant caractéristique des langues indo-européennes, l’autre des langues sémitiques), on ne trouve pas de type intermédiaire ni de formes de transition. D’une famille à l’autre, il y a discontinuité Mais, d’autre part, les systèmes grammaticaux puisqu’ils prescrivent un certain nombre de lois d’évolution et de mutation permettent de fixer, jusqu’à un certain point, l’indice de vieillissement d’une langue; pour que telle forme apparaisse à partir d’un certain radical, il a fallu telle et telle transformation. A l’âge classique, lorsque deux langues se ressemblaient, il fallait ou bien les rattacher toutes deux à la langue absolument primitive, ou bien admettre que l’une venait de l’autre (mais le critère était externe, la langue la plus dérivée était tout simplement celle qui était apparue dans l’histoire à la date la plus récente) ou bien encore admettre des échanges (dus à des événements extra-linguistiques: invasion, commerce, migration). Maintenant, lorsque deux langues présentent des systèmes analogues, on doit pouvoir décider soit que l’une est dérivée de l’autre, soit encore qu’elles sont toutes deux issues d’une troisième, à partir de laquelle elles ont chacune développé des systèmes différents pour une part, mais pour une part aussi analogues. C’est ainsi qu’à propos du sanskrit et du grec, on a successivement abandonné l’hypothèse de Coeurdoux qui croyait à des traces de la langue primitive et celle d’Anquetil qui supposait un mélange à l’époque du royaume de Bactriane; et Bopp a pu aussi réfuter Schlegel pour qui «la langue indienne était la plus ancienne, et les autres (latin, grec, langues germaniques et persanes) étaient plus modernes et dérivées de la première 1» Il a montré qu’entre le sanskrit, le latin et le grec, les langues germaniques, il y avait un rapport de «fraternité», le sanskrit n’étant pas la langue mère des autres, mais plutôt leur soeur aînée, la plus proche d’une langue qui aurait été à l’origine de toute cette famille.
On voit que l’historicité s’est introduite dans le domaine des langues comme dans celui des êtres vivants. Pour qu’une évolution ­ qui ne soit pas seulement parcours des continuités ontologiques ­ puisse être pensée, il a fallu que le plan ininterrompu et lisse de l’histoire naturelle soit brisé, que la discontinuité des embranchements fasse apparaître les plans d’organisation dans leur diversité sans intermédiaire, que les organismes

1. Fr. Schlegel, Essai sur la langue et la philosophie des Indiens, p. 12.

|PAGE 306

s’ordonnent aux dispositions fonctionnelles qu’ils doivent assurer et que se nouent ainsi les rapports du vivant avec ce qui lui permet d’exister. De la même façon, il a fallu, pour que l’histoire des langues puisse être pensée, qu’on les détache de cette grande continuité chronologique qui les reliait sans rupture jusqu’à l’origine; il a fallu aussi les libérer de la nappe commune des représentations où elles étaient prises; à la faveur de cette double rupture, l’hétérogénéité des systèmes grammaticaux est apparue avec ses découpes propres, les lois qui en chacun prescrivent le changement, et les chemins qui fixent les possibilités de l’évolution Une fois suspendue l’histoire des espèces comme suite chronologique de toutes les formes possibles, alors, et seulement alors, le vivant a pu recevoir une historicité; de la même façon, si on n’avait pas suspendu, dans l’ordre du langage, l’analyse de ces dérivations indéfinies et de ces mélanges sans limites que la grammaire générale supposait toujours, le langage n’aurait jamais été affecté d’une historicité interne Il a fallu traiter le sanskrit, le grec, le latin, l’allemand dans une simultanéité systématique; on a dû, en rupture de toute chronologie, les installer dans un temps fraternel, pour que leurs structures deviennent transparentes et qu’une histoire des langues s’y laisse lire. Ici comme ailleurs, les mises en série chronologiques ont dû être effacées, leurs éléments redistribués, et une histoire nouvelle s’est alors constituée qui n’énonce pas seulement le mode de succession des êtres et leur enchaînement dans le temps, mais les modalités de leur formation. L’empiricité ­ il s’agit aussi bien des individus naturels que des mots par quoi on peut les nommer ­ est désormais traversée par l’Histoire et dans toute l’épaisseur de son être L’ordre du temps commence.
Il y a cependant une différence majeure entre les langues et les êtres vivants. Ceux-ci n’ont d’histoire véritable que par un certain rapport entre leurs fonctions et leurs conditions d’existence Et il est vrai que c’est leur composition interne d’individus organisés qui rend possible leur historicité, celle-ci ne devient histoire réelle que par ce monde extérieur dans lequel ils vivent. Il a donc fallu pour que cette histoire apparaisse en pleine lumière et soit décrite en un discours, qu’à l’anatomie comparée de Cuvier s’ajoute l’analyse du milieu du des conditions qui agissent sur le vivant. L’ «anatomie» du langage, pour reprendre l’expression de Grimm, fonctionne en revanche dans l’élément de l’Histoire: car c’est une anatomie des changements possibles, qui énonce non pas la coexistence réelle des organes, ou leur exclusion mutuelle, mais le sens dans lequel les mutations pourront ou ne pourront pas se faire. La nouvelle grammaire

|PAGE 307

est immédiatement diachronique. Comment en aurait-il été autrement, puisque sa positivité ne pouvait être instaurée que par une rupture entre le langage et la représentation? L’organisation intérieure des langues, ce qu’elles autorisent et ce qu’elles excluent pour pouvoir fonctionner ne pouvait plus être ressaisi que dans la forme des mots; mais, en elle-même, cette forme ne peut énoncer sa propre loi que si on la rapporte à ses états antérieurs, aux changements dont elle est susceptible, aux modifications qui ne se produisent jamais. En coupant le langage de ce qu’il représente, on le faisait certes apparaître pour la première fois dans sa légalité propre et du même coup on se vouait à ne pouvoir le ressaisir que dans l’histoire. On sait bien que Saussure n’a pu échapper à cette vocation diachronique de la philologie, qu’en restaurant le rapport du langage à la représentation, quitte à reconstituer une «sémiologie» qui, à la manière de la grammaire générale, définit le signe par la liaison entre deux idées. Le même événement archéologique s’est donc manifesté de façon partiellement différente pour l’histoire naturelle et pour le langage. En détachant les caractères du vivant ou les règles de la grammaire des lois d’une représentation qui s’analyse, on a rendu possible l’historicité de la vie et du langage Mais cette historicité, dans l’ordre de la biologie, a eu besoin d’une histoire supplémentaire qui devait énoncer les rapports de l’individu et du milieu; en un sens l’histoire de la vie est extérieure à l’historicité du vivant; c’est pourquoi l’évolutionnisme constitue une théorie biologique, dont la condition de possibilité fut une biologie sans évolution ­ celle de Cuvier. Au contraire, l’historicité du langage découvre aussitôt, et sans intermédiaire, son histoire; elles communiquent l’une avec l’autre de l’intérieur Alors que la biologie du XIXe siècle s’avancera de plus en plus vers l’extérieur du vivant, vers son autre côté, rendant toujours plus perméable cette surface du corps à laquelle le regard du naturaliste s’arrêtait autrefois, la philologie dénouera les rapports que le grammairien avait établis entre le langage et l’histoire externe pour définir une histoire intérieure. Et celle-ci, une fois assurée dans son objectivité, pourra servir de fil directeur pour reconstituer, au profit de l’Histoire proprement dite, des événements tombés hors de toute mémoire

V. LE LANGAGE DEVENU OBJET

On peut remarquer que les quatre segments théoriques qui viennent d’être analysés, parce qu’ils constituent sans doute le


|PAGE 308

sol archéologique de la philologie, correspondent terme à terme et s’opposent à ceux qui permettaient de définir la grammaire générale 1 En remontant du dernier au premier de ces quatre segments, on voit que la théorie de la parenté entre les langues (discontinuité entre les grandes familles, et analogies internes dans le régime des changements) fait face à la théorie de la dérivation qui supposait d’incessants facteurs d’usure et de mélange, agissant de la même façon sur toutes les langues quelles qu’elles soient, à partir d’un principe externe et avec des effets illimités. La théorie du radical s’oppose à celle de la désignation: car le radical est une individualité linguistique isolable, intérieure à un groupe de langues et qui sert avant tout de noyau aux formes verbales; alors que la racine, enjambant le langage du côté de la nature et du cri, s’épuisait jusqu’à n’être plus qu’une sonorité indéfiniment transformable qui avait pour fonction une première découpe nominale des choses L’étude des variations intérieures de la langue s’oppose également à la théorie de l’articulation représentative: celle-ci définissait les mots et les individualisait les uns en face des autres en les rapportant au contenu qu’ils pouvaient signifier; l’articulation du langage était l’analyse visible de la représentation; maintenant les mots se caractérisent d’abord par leur morphologie et l’ensemble des mutations que chacune de leur sonorité peut éventuellement subir Enfin et surtout l’analyse intérieure de la langue fait face au primat que la pensée classique accordait au verbe être: celui-ci régnait aux limites du langage, à la fois parce qu’il était le lien premier des mots et parce qu’il détenait le pouvoir fondamental de l’affirmation; il marquait le seuil du langage, indiquait sa spécificité, et le rattachait, d’une façon qui ne pouvait être effacée, aux formes de la pensée. L’analyse indépendante des structures grammaticales, telle qu’on la pratique à partir du XIXe siècle, isole au contraire le langage, le traite comme une organisation autonome, rompt ses liens avec les jugements, l’attribution et l’affirmation. Le passage ontologique que le verbe être assurait entre parler et penser se trouve rompu; le langage, du coup, acquiert un être propre Et c’est cet être qui détient les lois qui le régissent
L’ordre classique du langage s’est maintenant refermé sur lui-même. Il a perdu sa transparence et sa fonction majeure dans le domaine du savoir. Au XVIIe et au XVIIIe siècle, il était le déroulement immédiat et spontané des représentations; c’était en lui d’abord qu’elles recevaient leurs premiers signes, qu’elles découpaient et regroupaient leurs traits communs, qu’elles instauraient

1. cf. supra, p. 131.

|PAGE 309

des rapports d’identité ou d’attribution; le langage était une connaissance et la connaissance était de plein droit un discours. Par rapport à toute connaissance, il se trouvait donc dans une situation fondamentale: on ne pouvait connaître les choses du monde qu’en passant par lui. Non parce qu’il faisait partie du monde dans un enchevêtrement ontologique (comme à la Renaissance) mais parce qu’il était la première ébauche d’un ordre dans les représentations du monde; parce qu’il était la manière initiale, inévitable, de représenter les représentations. C’est en lui que toute généralité se formait. La connaissance classique était profondément nominaliste. A partir du XIXe siècle, le langage se replie sur soi, acquiert son épaisseur propre, déploie une histoire, des lois et une objectivité qui n’appartiennent qu’à lui. Il est devenu un objet de la connaissance parmi tant d’autres: à côté des êtres vivants, à côté des richesses et de la valeur, à côté de l’histoire des événements et des hommes. Il relève peut-être de concepts propres, mais les analyses qui portent sur lui sont enracinées au même niveau que toutes celles qui concernent les connaissances empiriques. Ce surhaussement qui permettait à la grammaire générale d’être en même temps Logique et de s’entrecroiser avec elle, est désormais rabattu. Connaître le langage n’est plus s’approcher au plus près de la connaissance elle-même, c’est appliquer seulement les méthodes du savoir en général à un domaine singulier de l’objectivité. Ce nivellement du langage qui le ramène au pur statut d’objet se trouve cependant compensé de trois manières. D’abord par le fait qu’il est une médiation nécessaire pour toute connaissance scientifique qui veut se manifester comme discours. Il a beau être lui-même disposé, déployé et analysé sous le regard d’une science, il resurgit toujours du côté du sujet qui connaît ­ dès qu’il s’agit pour lui d’énoncer ce qu’il sait. De là, deux soucis qui ont été constants au XIXe siècle L’un consiste à vouloir neutraliser et comme polir le langage scientifique, au point que, désarmé de toute singularité propre, purifié de ses accidents et de ses impropriétés ­ comme s’ils n’appartenaient point à son essence ­, il puisse devenir le reflet exact, le double méticuleux, le miroir sans buée d’une connaissance qui, elle, n’est pas verbale. C’est le rave positiviste d’un langage qui serait maintenu au ras de ce qu’on sait: un langage-tableau, comme celui sans doute auquel rêvait Cuvier, quand il donnait à la science le projet d’être une «copie» de la nature; en face des choses, le discours scientifique en serait le «tableau»; mais tableau a ici un sens fondamentalement différent de celui qu’il avait au XVIIIe siècle; il s’agissait alors de répartir la nature

|PAGE 310

par une table constante des identités et des différences pour laquelle le langage fournissait une grille première, approximative et rectifiable; maintenant le langage est tableau, mais en ce sens que, dégagé de cette intrication qui lui donne un rôle immédiatement classificateur, il se tient à une certaine distance de la nature pour en incanter par sa propre docilité et en recueillir finalement le portrait fidèle 1. L’autre souci ­ entièrement différent du premier bien qu’il en soit le corrélatif ­ a consisté à chercher une logique indépendante des grammaires, des vocabulaires, des formes synthétiques, des mots: une logique qui pût mettre au jour et utiliser les implications universelles de la pensée en les tenant à l’abri des singularités d’un langage constitué où elles pourraient être masquées. Il était nécessaire qu’une logique symbolique naisse, avec Boole, à l’époque même où les langages devenaient objets pour la philologie: c’est que malgré des ressemblances de surface et quelques analogies techniques, il n’était pas question de constituer un langage universel comme à l’époque classique; mais de représenter les formes et les enchaînements de la pensée hors de tout langage; puisque celui-ci devenait objet de sciences, il fallait inventer une langue qui fût plutôt symbolisme que langage, et qui à ce titre fût transparente à la pensée dans le mouvement même qui lui permet de connaître. On pourrait dire en un sens que l’algèbre logique et les langues indo-européennes sont deux produits de dissociation de la grammaire générale: celles-ci montrant le glissement du langage du côté de l’objet connu, celle-là, le mouvement qui le fait basculer du côté de l’acte de connaître, en le dépouillant alors de toute forme déjà constituée. Mais il serait insuffisant d’énoncer le fait sous cette forme purement négative: au niveau archéologique, les conditions de possibilité d’une logique non verbale et celle d’une grammaire historique sont les mêmes. Leur sol de positivité est identique.
La seconde compensation au nivellement du langage, c’est la valeur critique qu’on a prêtée à son étude. Devenu réalité historique épaisse et consistante, le langage forme le lieu des traditions, des habitudes muettes de la pensée, de l’esprit obscur des peuples; il accumule une mémoire fatale qui ne se connaît même pas comme mémoire. Exprimant leurs pensées dans des mots dont ils ne sont pas maîtres, les logeant dans des formes verbales dont les dimensions historiques leur échappent, les hommes qui croient que leur propos leur obéit, ne savent qu’ils se soumettent à ses exigences. Les dispositions grammaticales

1. Cf. G. Cuvier, Rapport historique sur les progrès des sciences naturelles, p. 4.

|PAGE 311

d’une langue sont l’a priori de ce que peut s’y énoncer. La vérité du discours est piégée par la philologie. De là, cette nécessité de remonter des opinions, des philosophies, et Peut-être même des sciences jusqu’aux mots qui les ont rendu possibles, et, par-delà, jusqu’à une pensée dont la vivacité ne serait pas encore prise dans le réseau des grammaires. On comprend ainsi le renouveau, très marqué au XIXe siècle, de toutes les techniques de l’exégèse. Cette réapparition est due au fait que le langage a repris la densité énigmatique qui était la sienne à la Renaissance. Mais il ne s’agira pas maintenant de retrouver une parole première qu’on y aurait enfouie, mais d’inquiéter les mots que nous parlons, de dénoncer le pli grammatical de nos idées, de dissiper les mythes qui animent nos mots, de rendre à nouveau bruyant et audible la part de silence que tout discours emporte avec soi lorsqu’il s’énonce. Le premier livre du Capital est une exégèse de la «valeur»; tout Nietzsche, une exégèse de quelques mots grecs; Freud, l’exégèse de toutes ces phrases muettes qui soutiennent et creusent en même temps nos discours apparents, nos fantasmes, nos rêves, notre corps. La philologie comme analyse de ce qui se dit dans la profondeur du discours est devenue la forme moderne de la critique. Là où il s’agissait, à la fin du XVIIIe siècle, de fixer les limites de la connaissance, on cherchera à dénouer les syntaxes, à rompre les façons contraignantes de parler, à retourner les mots du côté de tout ce qui se dit à travers eux et malgré eux. Dieu est peut-être moins un au-delà du savoir qu’un certain en deçà de nos phrases; et si l’homme occidental est inséparable de lui, ce n’est pas par une propension invincible à franchir les frontières de l’expérience, mais parce que son langage le fomente sans cesse dans l’ombre de ses lois: «Je crains bien que nous ne nous débarrassions jamais de Dieu, puisque nous croyons encore à la grammaire 1» L’interprétation, au XVIe siècle, allait du monde (choses et textes à la fois) à la Parole divine qui se déchiffrait en lui; la nôtre, celle en tout cas qui s’est formée au XIXe siècle, va des hommes, de Dieu, des connaissances ou des chimères, aux mots qui les rendent possibles; et ce qu’elle découvre, ce n’est pas la souveraineté d’un discours premier, c’est le fait que nous sommes, avant la moindre de nos paroles, déjà dominés et transis par le langage. Étrange commentaire que celui auquel se voue la critique moderne: puisqu’il ne va pas de la constatation qu’il y a du langage à la découverte de ce qu’il veut dire, mais du déploiement du discours manifeste à la mise au jour du langage en son être brut.

1. Nietzsche, Le Crépuscule des idoles (trad. française, 1911), p. 130.

|PAGE 312

Les méthodes d’interprétation font donc face, dans la pensée moderne, aux techniques de formalisation: les premières avec la prétention de faire parler le langage au-dessous de lui-même, et au plus près de ce qui se dit en lui, sans lui; les secondes avec la prétention de contrôler tout langage éventuel, et de le surplomber par la loi de ce qu’il est possible de dire. Interpréter et formaliser sont devenues les deux grandes formes d’analyse de notre âge: à vrai dire, nous n’en connaissons pas d’autres. Mais connaissons-nous les rapports de l’exégèse et de la formalisation, sommes-nous capables de les contrôler et de les maîtriser? Car si l’exégèse nous conduit moins à un discours premier qu’à l’existence nue de quelque chose comme un langage, ne va-t-elle pas être contrainte de dire seulement les formes pures du langage avant même qu’il ait pris un sens? Mais pour formaliser ce qu’on suppose être un langage, ne faut-il pas avoir pratiqué un minimum d’exégèse, et interprété au moins toutes ces figures muettes comme voulant dire quelque chose? Le partage entre l’interprétation et la formalisation ­ il est vrai qu’il nous presse aujourd’hui et nous domine. Mais il n’est pas assez rigoureux, la fourche qu’il dessine ne s’enfonce pas assez loin dans notre culture, ses deux branches sont trop contemporaines pour que nous puissions dire seulement qu’il prescrit un choix simple ou qu’il nous invite à opter entre le passé qui croyait au sens, et le présent (I’avenir) qui a découvert le signifiant. Il s’agit en fait de deux techniques corrélatives dont le sol commun de possibilité est formé par l’être du langage, tel qu’il s’est constitué au seuil de l’âge moderne. La surélévation critique du langage, qui compensait son nivellement dans l’objet, impliquait qu’il soit rapproché à la fois d’un acte de connaître pur de toute parole, et de cela qui ne se connaît pas en chacun de nos discours. Il fallait ou le rendre transparent aux formes de la connaissance, ou l’enfoncer dans les contenus de l’inconscient. Ce qui explique bien la double marche du XIXe siècle vers le formalisme de la pensée et vers la découverte de l’inconscient ­ vers Russel et vers Freud. Et ce qui explique aussi les tentations pour infléchir l’une vers l’autre et entrecroiser ces deux directions: tentative pour mettre au jour par exemple les formes pures, qui avant tout contenu s’imposent à notre inconscient; ou encore effort pour faire venir jusqu’à notre discours le sol d’expérience, le sens d’être, l’horizon vécu de toutes nos connaissances. Le structuralisme et la phénoménologie trouvent ici, avec leur disposition propre, l’espace général qui définit leur lieu commun. Enfin la dernière des compensations au nivellement du langage, la plus importante, la plus inattendue aussi, c’est l’apparition

|PAGE 313

de la littérature. De la littérature comme telle, car depuis Dante, depuis Homère, il a bien existé dans le monde occidental une forme de langage que nous autres maintenant nous appelons «littérature». Mais le mot est de fraîche date, comme est récent aussi dans notre culture l’isolement d’un langage singulier dont la modalité propre est d’être «littéraire». C’est qu’au début du XIXe siècle, à l’époque où le langage s’enfonçait dans son épaisseur d’objet et se laissait, de part en part, traverser par un savoir, il se reconstituait ailleurs, sous une forme indépendante, difficile d’accès, repliée sur l’énigme de sa naissance et tout entière référée à l’acte pur d’écrire. La littérature, c’est la contestation de la philologie (dont elle est pourtant la figure jumelle): elle ramène le langage de la grammaire au pouvoir dénudé de parler, et là elle rencontre l’être sauvage et impérieux des mots. De la révolte romantique contre un discours immobilisé dans sa cérémonie, jusqu’à la découverte mallarméenne du mot en son pouvoir impuissant, on voit bien quelle fut, au XIXe siècle, la fonction de la littérature par rapport au mode d’être moderne du langage. Sur le fond de ce jeu essentiel, le reste est effet: la littérature se distingue de plus en plus du discours d’idées, et s’enferme dans une intransitivité radicale; elle se détache de toutes les valeurs qui pouvaient à l’âge classique la faire circuler (le goût, le plaisir, le naturel, le vrai), et elle fait naître dans son propre espace tout ce qui peut en assurer la dénégation ludique (le scandaleux, le laid, l’impossible); elle rompt avec toute définition de «genres» comme formes ajustées à un ordre de représentations, et devient pure et simple manifestation d’un langage qui n’a pour loi que d’affirmer ­ contre tous les autres discours ­ son existence escarpée; elle n’a plus alors qu’à se recourber dans un perpétuel retour sur soi; comme si son discours ne pouvait avoir pour contenu que de dire sa propre forme: elle s’adresse à soi comme subjectivité écrivante, ou elle cherche à ressaisir, dans le mouvement qui la fait naître, l’essence de toute littérature; et ainsi tous ses fils convergent vers la pointe la plus fine ­ singulière, instantanée, et pourtant absolument universelle ­ , vers le simple acte d’écrire. Au moment où le langage, comme parole répandue, devient objet de connaissance, voilà qu’il réapparaît sous une modalité strictement opposée: silencieuse, précautionneuse déposition du mot sur la blancheur d’un papier, où il ne peut avoir ni sonorité ni interlocuteur, où il n’a rien d’autre à dire que soi, rien d’autre à faire que scintiller dans l’éclat de son être.

eXTReMe Tracker Free Web Hosting
index - books - (1966) Les Mots et les Choses