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CHAPITRE IX

L’HOMME ET SES DOUBLES

1. LE RETOUR DU LANGAGE

Avec la littérature, avec le retour de l’exégèse et le souci de la formalisation, avec la constitution d’une philologie, bref avec la réapparition du langage dans un foisonnement multiple, l’ordre de la pensée classique peut désormais s’effacer A cette date, il entre, pour tout regard ultérieur, dans une région d’ombre. Encore, n’est-ce pas d’obscurité qu’il faudrait parler, mais d’une lumière un peu brouillée, faussement évidente et qui cache plus qu’elle ne manifeste: du savoir classique, il nous semble en effet que nous connaissons tout, si nous comprenons qu’il est rationaliste, qu’il accorde, depuis Galilée et Descartes, un privilège absolu à la Mécanique, qu’il suppose une ordonnance générale de la nature, qu’il admet une possibilité d’analyse assez radicale pour découvrir l’élément ou l’origine, mais qu’il pressent déjà, à travers et malgré tous ces concepts de l’entendement, le mouvement de la vie, l’épaisseur de l’histoire et le désordre, difficile à maîtriser, de la nature. Mais ` ne reconnaître la pensée classique qu’à de tels signes, c’est en méconnaître la disposition fondamentale; c’est négliger entièrement le rapport entre de telles manifestations et ce qui les rendait possibles. Et comment, après tout (sinon par une technique laborieuse et lente), retrouver le complexe rapport des représentations, des identités, des ordres, des mots, des êtres naturels, des désirs et des intérêts, à partir du moment où tout ce grand réseau s’est défait, où les besoins ont organisé pour eux-mêmes leur production, où les vivants se sont repliés sur les fonctions essentielles de la vie, où les mots se sont alourdis de leur histoire matérielle ­ bref, à partir du moment où les identités de la représentation ont cessé de manifester

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sans réticence ni résidu l’ordre des êtres? Tout le système des grilles qui analysait la suite des représentations (mince série temporelle se déroulant dans l’esprit des hommes) pour la faire basculer, pour l’arrêter, la déployer et la répartir en un tableau permanent, toutes ces chicanes constituées par les mots et le discours, par les caractères et le classement, par les équivalences et l’échange, sont maintenant abolis, au point qu’il est difficile de retrouver la manière dont cet ensemble a pu fonctionner. La dernière «pièce» qui ait sauté ­ et dont la disparition a éloigné pour toujours de nous la pensée classique ­ c’est justement la première de ces grilles: le discours qui assurait le déploiement initial, spontané, naïf de la représentation en tableau. Du jour où il a cessé d’exister et de fonctionner à l’intérieur de la représentation comme sa mise en ordre première, la pensée classique a cessé du même coup de nous être directement accessible
Le seuil du classicisme à la modernité (mais peu importent les mots eux-mêmes ­ disons de notre préhistoire à ce qui nous est encore contemporain) a été définitivement franchi lorsque les mots ont cessé de s’entrecroiser avec les représentations et de quadriller spontanément la connaissance des choses Au début du XIXe siècle, ils ont retrouvé leur vieille, leur énigmatique épaisseur; mais ce n’est point pour réintégrer la courbe du monde qui les logeait à la Renaissance, ni pour se mêler aux choses en un système circulaire de signes. Détaché de la représentation, le langage n’existe plus désormais, et jusqu’à nous encore, que sur un mode dispersé: pour les philologues, les mots sont comme autant d’objets constitués et déposés par l’histoire; pour ceux qui veulent formaliser, le langage doit dépouiller son contenu concret et ne plus laisser apparaître que les formes universellement valables du discours; si on veut interpréter, alors les mots deviennent texte à fracturer pour qu’on puisse voir émerger en pleine lumière cet autre sens qu’ils cachent; enfin il arrive au langage de surgir pour lui-même en un acte d’écrire qui ne désigne rien de plus que sois Cet éparpillement impose au langage, sinon un privilège, du moins un destin qui apparaît singulier quand on le compare à celui du travail ou de la vie. Quand le tableau de l’histoire naturelle fut dissocié, les êtres vivants n’ont pas été` dispersés, mais regroupés au contraire autour de l’énigme de la vie; lorsque l’analyse des richesses eut disparu, tous les processus économique se sont regroupés autour de la production et de ce qui la rendait possible; en revanche, lorsque l’unité de la grammaire générale ­ le discours ­ s’est dissipé, alors le langage est apparu selon des modes d’être multiples, dont l’unité, sans

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doute, ne pouvait pas être restaurée. C’est pour cette raison, peut-être, que la réflexion philosophique s’est tenue pendant longtemps éloignée du langage. Alors qu’elle cherchait inlassablement du côté de la vie ou du travail quelque chose qui fût son objet, ou ses modèles conceptuels, ou son sol réel et fondamental, elle ne prêtait au langage qu’une attention d’à côté; il s’agissait surtout pour elle d’écarter les obstacles qu’il pouvait opposer à sa tâche; il fallait, par exemple, libérer les mots des contenus silencieux qui les aliénait, ou encore assouplir le langage et le rendre de l’intérieur comme fluide pour qu’affranchi des spatialisations de l’entendement, il puisse rendre le mouvement de la vie et sa durée propre. Le langage n’est rentré directement et pour lui-même dans le champ de la pensée qu’à la fin du XIXe siècle. On pourrait même dire au XXe, si Nietzsche le philologue ­ et là encore il était si sage, il en savait si long, il écrivait de si bons livres ­ n’avait le premier rapproché la tâche philosophique d’une réflexion radicale sur le langage.
Et voilà que maintenant dans cet espace philosophique-philologique que Nietzsche a ouvert pour nous, le langage surgit selon une multiplicité énigmatique qu’il faudrait maîtriser. Apparaissent alors, comme autant de projets (de chimères, qui peut le savoir pour l’instant?), les thèmes d’une formalisation universelle de tout discours, ou ceux d’une exégèse intégrale du monde qui en serait en même temps la parfaite démystification, ou ceux d’une théorie générale des signes; ou encore le thème (qui fut sans doute historiquement premier) d’une transformation sans reste, d’une résorption intégrale de tout les discours en un seul mot, de tous les livres en une page, de tout le monde en un livre. La grande tâche à laquelle s’est voué Mallarmé, et jusqu’à la mort, c’est elle qui nous domine maintenant; dans son balbutiement, elle enveloppe tous nos efforts d’aujourd’hui pour ramener à la contrainte d’une unité peut-être impossible l’être morcelé du langage. L’entreprise de Mallarmé pour enfermer tout discours possible dans la fragile épaisseur du mot, dans cette mince et matérielle ligne noire tracée par l’encre sur le papier, répond au fond à la question que Nietzsche prescrivait à la philosophie. Pour Nietzsche, il ne s’agissait pas de savoir ce qu’étaient en eux-mêmes le bien et le mal, mais qui était désigné, ou plutôt qui parlait lorsque, pour se désigner soi-même, on disait Agathos, et Deilos pour désigner les autres. 1 Car c’est là, en celui qui tient le discours et plus profondément détient la parole, que le langage tout entier se rassemble. A cette question nietzschéenne: qui parle? Mallarmé

1. Nietzsche, Généalogie de la morale, 1, 5.

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répond, et ne cesse de reprendre sa réponse, en disant que ce qui parle, c’est en sa solitude, en sa vibration fragile, en son néant le mot lui-même ­ non pas le sens du mot, mais son être énigmatique et précaire. Alors que Nietzsche maintenait jusqu’au bout l’interrogation sur celui qui parle, quitte en fin de compte à faire irruption lui-même à l’intérieur de ce questionnement pour le fonder sur lui-même, sujet parlant et interrogeant: Ecce homo, ­ Mallarmé ne cesse de s’effacer lui-même de son propre langage au point de ne plus vouloir y figurer qu’à titre d’exécuteur dans une pure cérémonie du Livre où le discours se composerait de lui-même. Il se pourrait bien que toutes les questions qui traversent actuellement notre curiosité (Qu’est-ce que le langage? Qu’est-ce qu’un signe? Ce qui est muet dans le monde, dans nos gestes, dans tout le blason énigmatique de nos conduites, dans nos rêves et nos maladies ­ tout cela parle-t-il, et quel langage tient-il, selon quelle grammaire? Tout est-il signifiant, ou quoi, et pour qui et selon quelles règles? Quel rapport y a-t-il entre le langage et l’être, et est-ce bien à l’être que toujours s’adresse le langage, celui, du moins, qui parle vraiment? Qu’est-ce donc que ce langage, qui ne dit rien, ne se tait jamais et s’appelle «littérature»?) ­ il se pourrait bien que toutes ces questions se posent aujourd’hui dans la distance jamais comblée entre la question de Nietzsche et la réponse que lui fit Mallarmé.
Ces questions, nous savons maintenant d’où elles nous viennent. Elles ont été rendues possibles par le fait qu’au début du XIXe siècle, la loi du discours s’étant détachée de la représentation, l’être du langage s’est trouvé comme fragmenté; mais elles sont devenues nécessaires lorsque, avec Nietzsche, avec Mallarmé, la pensée fut reconduite, et violemment, vers le langage lui-même, vers son être unique et difficile. Toute la curiosité de notre pensée se loge maintenant dans la question: Qu’est-ce que le langage, comment le contourner pour le faire apparaître en lui-même et dans sa plénitude? En un sens, cette question prend la relève de celles qui, au XIXe siècle, concernaient la vie ou le travail. Mais le statut de cette recherche et de toutes les questions qui la diversifient n’est pas parfaitement clair. Faut-il y pressentir la naissance, moins encore, la première lueur au bas du ciel d’un jour qui s’annonce à peine, mais où nous devinons déjà que la pensée ­ cette pensée qui parle depuis des millénaires sans savoir ce que c’est que parler ni même qu’elle parle ­ va se ressaisir en son entier et s’illuminer à nouveau dans l’éclair de l’être? N’est-ce pas ce que Nietzsche préparait, lorsqu’à l’intérieur de son langage, il tuait l’homme et Dieu à la fois, et promettait par là avec le Retour le scintillement

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multiple et recommencé des dieux? Ou faut-il admettre tout simplement que tant de questions sur le langage ne font que poursuivre, qu’achever tout au plus cet événement dont l’archéologie nous a appris l’existence et les premiers effets dès la fin du XVIIIe siècle? Le fractionnement du langage, contemporain de son passage à l’objectivité philologique, ne serait alors que la conséquence la plus récemment visible (parce que la plus secrète et la plus fondamentale) de la rupture de l’ordre classique; en nous efforçant de dominer cette brisure et de faire apparaître le langage en son entier, nous porterions à son terme ce qui s’est passé avant nous et sans nous, vers la fin du XVIIIe siècle. Mais que serait donc cet achèvement? En voulant reconstituer l’unité perdue du langage, est-ce qu’on va jusqu’au bout d’une pensée qui est celle du XIXe siècle ou est-ce qu’on s’adresse à des formes qui déjà sont incompatibles avec elle? La dispersion du langage est liée, en effet, sur un mode fondamental à cet événement archéologique qu’on peut désigner par la disparition du Discours. Retrouver en un espace unique le grand jeu du langage, ce pourrait être aussi bien faire un bond décisif vers une forme toute nouvelle de pensée que refermer sur lui-même un mode de savoir constitué au siècle précédent.
A ces questions, il est vrai que je ne sais pas répondre ni, dans ces alternatives, quel terme il conviendrait de choisir. Je ne devine même pas si je pourrai y répondre jamais, ou s’il me viendra un jour des raisons de me déterminer. Toutefois je sais maintenant pourquoi, comme tout le monde, je peux me les poser ­ et je ne peux pas ne pas me les poser aujourd’hui. Seuls ceux qui` ne savent pas lire s’étonneront que je l’ai appris plus clairement chez Cuvier, chez Bopp, chez Ricardo que chez Kant ou Hegel.

II. LA PLACE DU ROI

Sur tant d’ignorances, sur tant d’interrogations demeurées en suspens, il faudrait s’arrêter sans doute: là est fixée la fin du discours, et le recommencement peut-être du travail. Il y a encore cependant quelques mots à dire. Des mots dont le statut sans doute est difficile à justifier, car il s’agit d’introduire au dernier instant et comme par un coup de théâtre artificiel, un personnage qui n’avait point encore figuré dans le grand jeu classique des représentations. Ce jeu, on aimerait en reconnaître la loi préalable dans le tableau des Ménines, oh la représentation

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est représentée en chacun de ses moments: peintre, palette, grande surface foncée de la toile retournée, tableaux accrochés au mur, spectateurs qui regardent, et qui sont à leur tour encadrés par ceux qui les regardent; enfin au centre, au coeur de la représentation, au plus proche de ce qui est essentiel, le miroir qui montre ce qui est représenté, mais comme un reflet si lointain, si enfoncé dans un espace irréel, si étranger à tous les regards qui se tournent ailleurs, qu’il n’est plus que le redoublement le plus frêle de la représentation Toutes les lignes intérieures du tableau, et celles surtout qui viennent du reflet central pointent vers cela même qui est représenté, mais qui est absent. A la fois objet ­ puisque c’est ce que l’artiste représenté est en train de recopier sur sa toile ­ et sujet ­ puisque, ce que le peintre avait devant les yeux, en se représentant dans son travail, c’était lui-même, puisque les regards figurés sur le tableau sont dirigés vers cet emplacement fictif du royal personnage qui est le lieu réel du peintre, puisque finalement l’hôte de cette place ambiguë où alternent comme en un clignotement sans limite le peintre et le souverain, c’est le spectateur dont le regard transforme le tableau en un objet, pure représentation de ce manque essentiel. Encore ce manque n’est-il pas une lacune, sauf pour le discours qui laborieusement décompose le tableau, car il ne cesse jamais d’être habité et réellement comme le prouvent l’attention du peintre représenté, le respect des personnages que le tableau figure, la présence de la grande toile vue à l’envers et notre regard à nous pour qui ce tableau existe et pour qui, du fond du temps, il a été disposé
Dans la pensée classique, celui pour qui la représentation existe, et qui se représente lui-même en elle, s’y reconnaissant pour image ou reflet, celui qui noue tous les fils entrecroisés de la «représentation en tableau» ­ celui-là ne s’y trouve jamais présent lui-même. Avant la fin du XVIIIe siècle, l’homme n’existait pas. Non plus que la puissance de la vie, la fécondité du travail, ou l’épaisseur historique du langage. C’est une toute récente créature que la démiurgie du savoir a fabriquée de ses mains, il y a moins de deux cents ans: mais il a si vite vieilli, qu’on a imaginé facilement qu’il avait attendu dans l’ombre pendant des millénaires le moment d’illumination où il serait enfin connu Bien sûr, on pourra dire que la grammaire générale, l’histoire naturelle, l’analyse des richesses étaient bien en un sens des manières de reconnaître l’homme, mais il faut distinguer. Sans doute les sciences naturelles ont traité de l’homme comme d’une espèce ou d’un genre: la discussion sur le problème des races au XVIIIe siècle en est le témoignage. La grammaire

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et l’économie d’autre part utilisaient des notions comme celles de besoin, de désir, ou de mémoire et d’imagination. Mais il n’y avait pas de conscience épistémologique de l’homme comme tel. L’épistémè classique s’articule selon des lignes qui n’isolent en aucune manière un domaine propre et spécifique de l’homme. Et si on insiste encore, si on objecte que nulle époque pourtant n’a accordé davantage à la nature humaine, ne lui a donné de statut plus stable, plus définitif, mieux offert au discours ­ on pourra répondre en disant que le concept même de la nature humaine et la manière dont il fonctionnait excluait qu’il y eût une science classique de l’homme.
Il faut noter que dans l’épistémè classique les fonctions de la «nature» et de la «nature humaine» s’opposent terme à terme: la nature, par le jeu d’une juxtaposition réelle et désordonnée, fait surgir la différence dans le continu ordonné des êtres; la nature humaine fait apparaître l’identique dans la chaîne désordonnée des représentations et ceci par le jeu d’un étalement des images. L’une implique le brouillage d’une histoire pour la constitution des paysages actuels; l’autre implique la comparaison d’éléments inactuels qui défont la trame d’une suite chronologique. Malgré cette opposition, ou plutôt à travers elle, on voit se dessiner le rapport positif de la nature et de la nature humaine. Elles jouent en effet avec des éléments identiques (le même, le continu, L’imperceptible différence, la succession sans rupture); toutes deux font apparaître sur une trame ininterrompue la possibilité d’une analyse générale qui permet de répartir des identités isolables et les visibles différences, selon un espace en tableau, et une suite ordonnée. Mais elles n’y parviennent point l’une sans l’autre, et c’est par là qu’elles communiquent. En effet, par le pouvoir qu’elle détient de se redoubler (dans l’imagination et le souvenir, et l’attention multiple qui compare), la chaîne des représentations peut retrouver, au-dessous du désordre de la terre, la nappe sans rupture des êtres; la mémoire, d’abord hasardeuse et livrée aux caprices des représentations telles qu’elles s’offrent, se fixe peu à peu en un tableau général de tout ce qui existe; l’homme peut alors faire entrer le monde dans la souveraineté d’un discours qui a le pouvoir de représenter sa représentation. Dans l’acte de parler, ou plutôt (en se tenant au plus près de ce qu’il y a d’essentiel pour l’expérience classique du langage) dans l’acte de nommer, la nature humaine, comme pli de la représentation sur elle-même, transforme la suite linéaire des pensées en une table constante d’êtres partiellement différents: le discours où elle redouble ses représentations et les manifeste la lie à la nature. Inversement, la

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chaîne des êtres est liée à la nature humaine par le jeu de la nature: puisque le monde réel, tel qu’il se donne aux regards, n’est pas le déroulement pur et simple de la chaîne fondamentale des êtres, mais qu’il en offre des fragments emmêlés ­ répétés et discontinus ­ , la série des représentations dans L’esprit n’est pas contrainte de suivre le chemin continu des différences imperceptibles; les extrêmes s’y rencontrent, les mêmes choses s’y donnent plusieurs fois; les traits identiques se superposent dans la mémoire; les différences éclatent. Ainsi la grande nappe indéfinie et continue s’imprime en caractères distincts, en traits plus ou moins généraux, en marques d’identification. Et, par conséquent, en mots. La chaîne des êtres devient discours, se liant par là à la nature humaine et à la série des représentations.
Cette mise en communication de la nature et de la nature humaine, à partir de deux fonctions opposées mais complémentaires puisqu’elles ne peuvent s’exercer l’une sans l’autre, emporte avec soi de larges conséquences théoriques. Pour la pensée classique, l’homme ne se loge pas dans la nature par l’intermédiaire de cette «nature» régionale, limitée et spécifique qui lui est accordée par droit de naissance comme à tous les autres êtres. Si la nature humaine s’enchevêtre à la nature, c’est par les mécanismes du savoir et par leur fonctionnement; ou plutôt dans la grande disposition de l’épistémè classique, la nature, la nature humaine et leurs rapports sont des moments fonctionnels, définis et prévus Et l’homme, comme réalité épaisse et première, comme objet difficile et sujet souverain de toute connaissance possible, n’y a aucune place Les thèmes modernes d’un individu vivant, parlant et travaillant selon les lois d’une économie, d’une philologie et d’une biologie, mais qui, par une sorte de torsion interne et de recouvrement, aurait reçu, par le jeu de ces lois elles-mêmes, le droit de les connaître et de les mettre entièrement au jour, tous ces thèmes pour nous familiers et liés à l’existence des «sciences humaines» sont exclus par la pensée classique: il n’était pas possible en ce temps-là que se dresse, à la limite du monde, cette stature étrange d’un être dont la nature (celle qui le détermine, le détient et le traverse depuis le fond des temps) serait de connaître la nature, et soi-même par conséquent comme être naturel.
En revanche, au point de rencontre entre la représentation et l’être, là où s’entrecroisent nature et nature humaine ­ en cette place où de nos jours nous croyons reconnaître l’existence première, irrécusable et énigmatique de l’homme ­ ce que la pensée classique, elle, fait surgir, c’est le pouvoir du discours. C’est-à-dire du langage en tant qu’il représente ­ le langage

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qui nomme, qui découpe, qui combine, qui noue et dénoue les choses, en les faisant voir dans la transparence des mots. En ce rôle, le langage transforme la suite des perceptions en tableau, et en retour découpe le continu des êtres, en caractères. Là où il y a discours, les représentations s’étalent et se juxtaposent; les choses se rassemblent et s’articulent. La vocation profonde du langage classique a toujours été de faire «tableau»: que ce soit comme discours naturel, recueil de la vérité, description des choses, corpus de connaissances exactes, ou dictionnaire encyclopédique. Il n’existe donc que pour être transparent; il a perdu cette consistance secrète qui, au XVIe siècle, l’épaississait en une parole à déchiffrer, et l’enchevêtrait avec les choses du monde; il n’a pas encore acquis cette existence multiple sur laquelle nous nous interrogeons aujourd’hui: à l’âge classique, le discours, c’est cette nécessité translucide à travers laquelle passent la représentation et les êtres ­ lorsque les êtres sont représentés au regard de l’esprit, lorsque la représentation rend visibles les êtres en leur vérité. La possibilité de connaître les choses et leur ordre passe, dans l’expérience classique, par la souveraineté des mots: ceux-ci ne sont au juste ni des marques à déchiffrer (comme à l’époque de la Renaissance) ni des instruments plus ou moins fidèles et maîtrisables (comme à l’époque du positivisme); ils forment plutôt le réseau incolore à partir de quoi les êtres se manifestent et les représentations s’ordonnent. De là sans doute le fait que la réflexion classique sur le langage, tout en faisant partie d’une disposition générale où elle entre au même titre que l’analyse des richesses et l’histoire naturelle exerce, par rapport à elles, un rôle recteur.
Mais la conséquence essentielle, c’est que le langage classique comme discours commun de la représentation et des choses, comme lieu à l’intérieur duquel nature et nature humaine s’entrecroisent, exclut absolument quelque chose qui serait «science de l’homme». Tant que ce langage-là a parlé dans la culture occidentale, il n’était pas possible que l’existence humaine fût mise en question pour elle-même, car ce qui se nouait en lui, c’était la représentation et l’être. Le discours qui, au XVIIe siècle, a lié l’un à l’autre le «Je pense» et le «Je suis» de celui qui l’entreprenait ­ ce discours ­ là est demeuré, sous une forme visible, l’essence même du langage classique, car ce qui se nouait en lui, de plein droit, c’étaient la représentation et l’être. Le passage du «Je pense» au «Je suis» s’accomplissait sous la lumière de l’évidence, à l’intérieur d’un discours dont tout le domaine et tout le fonctionnement consistaient à articuler l’un sur l’autre ce qu’on se représente et ce qui est. Il n’y a donc à objecter à ce passage

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ni que l’être en général n’est pas contenu dans la pensée ni que cet être singulier tel qu’il est désigné par le «Je suis» n’a pas été interrogé ni analysé pour lui-même. Ou plutôt ces objections peuvent bien naître et faire valoir leur droit, mais à partir d’un discours qui est profondément autre et qui n’a pas pour raison d’être le lien de la représentation et de l’être; seule une problématique qui contourne la représentation pourra formuler de pareilles objections. Mais tant qu’a duré le discours classique, une interrogation sur le mode d’être impliqué par le Cogito ne pouvait pas être articulée.

III. L ANALYTIQUE DE LA FINITUDE

Lorsque l’histoire naturelle devient biologie, lorsque l’analyse des richesses devient économie, lorsque surtout la réflexion sur le langage se fait philologie et que s’efface ce discours classique où l’être et la représentation trouvaient leur lieu commun, alors, dans le mouvement profond d’une telle mutation archéologique, l’homme apparaît avec sa position ambiguë d’objet pour un savoir et de sujet qui connaît: souverain soumis, spectateur regardé, il surgit là, en cette place du Roi, que lui assignaient par avance les Ménines, mais d’où pendant longtemps sa présence réelle fut exclue. Comme si, en cet espace vacant vers lequel était tourné tout le tableau de Vélasquez, mais qu’il ne reflétait pourtant que par le hasard d’un miroir et comme par effraction, toutes les figures dont on soupçonnait l’alternance, l’exclusion réciproque, l’entrelacs et le papillotement (le modèle, le peintre, le roi, le spectateur) cessaient tout à coup leur imperceptible danse, se figeaient en une figure pleine, et exigeaient que fût enfin rapporté à un regard de chair tout l’espace de la représentation.
Le motif de cette présence nouvelle, la modalité qui lui est propre, la disposition singulière de l’épistémè qui l’autorise, le rapport nouveau qui à travers elle s’établit entre les mots, les choses et leur ordre, ­ tout cela peut être maintenant mis en lumière. Cuvier et ses contemporains avaient demandé à la vie de définir elle-même, et dans la profondeur de son être, les conditions de possibilité du vivant; de la même façon, Ricardo avait demandé au travail les conditions de possibilité de l’échange, du profit et de la production; les premiers philologues avaient aussi cherché dans la profondeur historique des langues la possibilité du discours et de la grammaire. Du fait même, la représentation a cessé de valoir, pour les vivants, pour

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les besoins et pour les mots, comme leur lieu d’origine et le siège primitif de leur vérité; par rapport à eux, elle n’est rien de plus, désormais, qu’un effet, leur répondant plus ou moins brouillé dans une conscience qui les saisit et les restitue. La représentation qu’on se fait des choses n’a plus à déployer, en un espace souverain, le tableau de leur mise en oeuvre; elle est, du côté de cet individu empirique qu’est l’homme, le phénomène ­ moins encore peut-être, l’apparence ­ d’un ordre qui appartient maintenant aux choses mêmes et à leur loi intérieure. Dans la représentation, les êtres ne manifestent plus leur identité, mais le rapport extérieur qu’ils établissent à l’être humain. Celui-ci, avec son être propre, avec son pouvoir de se donner des représentations, surgit en un creux ménagé par les vivants, les objets d’échange et les mots lorsque, abandonnant la représentation qui avait été jusqu’alors leur site naturel, ils se retirent dans la profondeur des choses et s’enroulent sur eux-mêmes selon les lois de la vie, de la production et du langage. Au milieu d’eux tous, serré par le cercle qu’ils forment, l’homme est désigné ­ bien plus, requis ­ par eux, puisque c’est lui qui parle, puisqu’on le voit résider parmi les animaux (et en une place qui n’est pas seulement privilégiée, mais ordonnatrice de l’ensemble qu’ils forment: même s’il n’est pas conçu comme terme de l’évolution, on reconnaît en lui l’extrémité d’une longue série), puisque enfin le rapport entre les besoins et les moyens qu’il a de les satisfaire est tel qu’il est nécessairement principe et moyen de toute production. Mais cette impérieuse désignation est ambiguë. En un sens, l’homme est dominé par le travail, la vie et le langage: son existence concrète trouve en eux ses déterminations; on ne peut avoir accès à lui qu’au travers de ses mots, de son organisme, des objets qu’il fabrique, ­ comme si eux d’abord (eux seuls peut-être) détenaient la vérité; et lui-même, dès qu’il pense, ne se dévoile à ses propres yeux que sous la forme d’un être qui est déjà, en une épaisseur nécessairement sous-jacente, en une irréductible antériorité, un vivant, un instrument de production, un véhicule pour des mots qui lui préexistent. Tous ces contenus que son savoir lui révèle extérieurs à lui et plus vieux que sa naissance, anticipent sur lui, le surplombent de toute leur solidité et le traversent comme s’il n’était rien de plus qu’un objet de nature ou un visage qui doit s’effacer dans l’histoire. La finitude de l’homme s’annonce ­ et d’une manière impérieuse ­ dans la positivité du savoir; on sait que l’homme est fini, comme on connaît l’anatomie du cerveau, le mécanisme des coûts de production, ou le système de la conjugaison indo-européenne; ou plutôt, au filigrane de toutes ces figures solides, positives et

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pleines, on perçoit la finitude et les limites qu’elles imposent, on devine comme en blanc tout ce qu’elles rendent impossible.
Mais à dire vrai, cette première découverte de la finitude est instable; rien ne permet de l’arrêter sur elle-même; et ne pourrait-on pas supposer qu’elle promet aussi bien ce même infini qu’elle refuse, selon le système de l’actualité? L’évolution de l’espèce n’est peut-être pas achevée; les formes de la production et du travail ne cessent de se modifier et peut-être un jour l’homme ne trouvera plus dans son labeur le principe de son aliénation, ni dans ses besoins le constant rappel de ses limites; et rien ne prouve non plus qu’il ne découvrira pas des systèmes symboliques suffisamment purs pour dissoudre la vieille opacité des langages historiques. Annoncée dans la positivité, la finitude de l’homme se profile sous la forme paradoxale de l’indéfini; elle indique, plutôt que la rigueur de la limite, la monotonie d’un cheminement, qui n’a sans doute pas de borne mais qui n’est peut-être pas sans espoir Pourtant tous ces contenus, avec ce qu’ils dérobent et ce qu’ils laissent aussi pointer vers les confins du temps, n’ont de positivité dans l’espace du savoir, ils ne s’offrent à la tâche d’une connaissance possible que liés de fond en comble à la finitude. Car ils ne seraient point là, dans cette lumière qui les illumine pour une certaine part, si l’homme qui se découvre à travers eux était pris dans l’ouverture muette, nocturne, immédiate et heureuse de la vie animale; mais ils ne se donneraient pas non plus sous l’angle aigu qui les dissimule à partir d’eux-mêmes si l’homme pouvait les parcourir sans reste dans l’éclair d’un entendement infini Mais à l’expérience de l’homme, un corps est donné qui est son corps ­ fragment d’espace ambigu, dont la spatialité propre et irréductible s’articule cependant sur l’espace des choses; à cette même expérience, le désir est donné comme appétit primordial à partir duquel toutes les choses prennent valeur, et valeur relative; à cette même expérience, un langage est donné dans le fil duquel tous les discours de tous les temps, toutes les successions et toutes les simultanéités peuvent être donnés C’est dire que chacune de ces formes positives où l’homme peut apprendre qu’il est fini ne lui est donnée que sur fond de sa propre finitude. Or, celle-ci n’est pas l’essence la mieux purifiée de la positivité, mais ce à partir de quoi il est possible qu’elle apparaisse. Le mode d’être de la vie, et cela même qui fait que la vie n’existe pas sans me prescrire ses formes, me sont donnés, fondamentalement, par mon corps; le mode d’être de la production, la pesanteur de ses déterminations sur mon existence, me sont donnés par mon désir; et le mode d’être du langage, tout le sillage d’histoire que les mots font luire dans l’instant où on les prononce,

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et peut-être même dans un temps plus imperceptible encore, ne me sont donnés qu’au long de la mince chaîne de ma pensée parlante. Au fondement de toutes les positivités empiriques, et de ce qui peut s’indiquer de limitations concrètes à l’existence de l’homme, on découvre une finitude ­ qui en un sens est la même: elle est marquée par la spatialité du corps, la béance du désir, et le temps du langage; et pourtant elle est radicalement autre: là, la limite ne se manifeste pas comme détermination imposée à l’homme de l’extérieur (parce qu’il a une nature ou une histoire), mais comme finitude fondamentale qui ne repose que sur son propre fait et s’ouvre sur la positivité de toute limite concrète
Ainsi, du coeur même de l’empiricité, s’indique l’obligation de remonter, ou, comme on voudra de descendre, jusqu’à une analytique de la finitude, où l’être de l’homme pourra fonder en leur positivité toutes les formes qui lui indiquent qu’il n’est pas infini. Et le premier caractère dont cette analytique marquera le mode d’être de l’homme, ou plutôt l’espace dans lequel elle se déploiera tout entière sera celui de la répétition, ­ de l’identité et de la différence entre le positif et le fondamental: la mort qui ronge anonymement l’existence quotidienne du vivant, est la même que celle, fondamentale, à partir de quoi se donne à moi-même ma vie empirique; le désir, qui lie et sépare les hommes dans la neutralité du processus économique, c’est le même à partir duquel toute chose est pour moi désirable; le temps qui porte les langages, se loge en eux et finit par les user, c’est ce temps qui étire mon discours avant même que je l’aie prononcé dans une succession que nul ne peut maîtriser. Du bout à l’autre de l’expérience, la finitude se répond à elle-même; elle est dans la figure du Même l’identité et la différence des positivités et de leur fondement. On voit comment la réflexion moderne dès la première amorce de cette analytique contourne vers une certaine pensée du Même ­ où la Différence est la même chose que l’Identité ­ l’étalement de la représentation, avec son épanouissement en tableau, tel que l’ordonnait le savoir classique. C’est dans cet espace mince et immense ouvert par la répétition du positif dans le fondamental que toute cette analytique de la finitude, ­ si liée au destin de la pensée moderne ­ va se déployer: c’est là qu’on va voir successivement le transcendantal répéter l’empirique, le cogito répéter l’impensé, le retour de l’origine répéter son recul; c’est là que va s’affirmer à partir d’elle-même une pensée du Même irréductible à la philosophie classique.
On dira peut-être qu’il n’était pas besoin d’attendre le XIXe siècle pour que l’idée de la finitude soit mise au jour. Il

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est vrai qu’il l’a peut-être seulement déplacée dans l’espace de la pensée, lui faisant jouer un rôle plus complexe, plus ambigu, moins facile à contourner: pour la pensée du XVIIe et du XVIIIe siècle, c’était sa finitude qui contraignait l’homme à vivre d’une existence animale, à travailler à la sueur de son front, à penser avec des mots opaques; c’était cette même finitude qui l’empêchait de connaître absolument les mécanismes de son corps, les moyens de satisfaire ses besoins, la méthode pour penser sans le périlleux secours d’un langage tout tramé d’habitudes et d’imaginations. Comme inadéquation à l’infini, la limite de l’homme rendait compte aussi bien de l’existence de ces contenus empiriques que de l’impossibilité de les connaître immédiatement. Et ainsi le rapport négatif à l’infini ­ qu’il fût conçu comme création, ou chute, ou liaison de l’âme et du corps, ou détermination à l’intérieur de l’être infini, ou point de vue singulier sur la totalité, ou lien de la représentation avec l’impression ­ se donnait comme antérieur à l’empiricité de l’homme et à la connaissance qu’il peut en prendre. Elle fondait d’un seul mouvement, mais sans renvoi réciproque ni circularité, l’existence des corps, des besoins et des mots, et l’impossibilité de les maîtriser en une connaissance absolue. L’expérience qui se forme au début du XIXe siècle loge la découverte de la finitude, non plus à l’intérieur de la pensée de l’infini, mais au coeur même de ces contenus qui sont donnés, par un savoir fini, comme les formes concrètes de l’existence finie. De là, le jeu interminable d’une référence redoublée: si le savoir de l’homme est fini, c’est parce qu’il est pris, sans libération possible, dans les contenus positifs du langage, du travail et de la vie; et inversement, si la vie, le travail et le langage se donnent dans leur positivité, c’est parce que la connaissance a des formes finies. En d’autres termes, pour la pensée classique, la finitude (comme détermination positivement constituée à partir de l’infini) rend compte de ces formes négatives qui sont le corps, le besoin, le langage, et la connaissance bornée qu’on peut en avoir; pour la pensée moderne, la positivité de la vie, de la production et du travail (qui ont leur existence, leur historicité et leurs lois propres) fonde comme leur corrélation négative le caractère borné de la connaissance; et inversement les limites de la connaissance fondent positivement la possibilité de savoir, mais dans une expérience toujours bornée, ce que sont la vie, le travail et le langage. Tant que ces contenus empiriques étaient logés dans l’espace de la représentation, une métaphysique de l’infini était non seulement possible mais exigée: il fallait bien, en effet, qu’ils soient les formes manifestes de la finitude humaine, et pourtant qu’ils puissent avoir

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leur lieu et leur vérité à l’intérieur de la représentation; l’idée de l’infini, et celle de sa détermination dans la finitude permettaient l’un et l’autre. Mais lorsque les contenus empiriques furent détachés de la représentation et qu’ils développèrent en eux-mêmes le principe de leur existence, alors la métaphysique de l’infini devint inutile; la finitude ne cessa plus de renvoyer à elle-même (de la positivité des contenus aux limitations de la connaissance, et de la positivité limitée de celle-ci au savoir borné des contenus). Alors, tout le champ de la pensée occidentale fut inversé. Là où jadis il y avait corrélation entre une métaphysique de la représentation et de l’infini et une analysa des êtres vivants, des désirs de l’homme, et des mots de sa langue, on voit se constituer une analytique de la finitude et de l’existence humaine, et en opposition avec elle (mais en une opposition corrélative) une perpétuelle tentation de constituer une métaphysique de la vie, du travail et du langage. Mais ce ne sont jamais que des tentations, aussitôt contestées et comme minées de l’intérieur, car il ne peut s’agir que de métaphysiques mesurées par les finitudes humaines: métaphysique d’une vie convergeant vers l’homme même si elle ne s’y arrête pas; métaphysique d’un travail libérant l’homme de sorte que l’homme en retour puisse s’en libérer; métaphysique d’un langage que l’homme peut se réapproprier dans la conscience de sa propre culture. De sorte que la pensée moderne se contestera dans ses propres avancées métaphysiques, et montrera que les réflexions sur la vie, le travail et le langage, dans la mesure où elles valent comme analytiques de la finitude, manifestent la fin de la métaphysique: la philosophie de la vie dénonce la métaphysique comme voile de l’illusion, celle du travail la dénonce comme pensée aliénée et idéologie, celle du langage comme épisode culturel.
Mais la fin de la métaphysique n’est que la face négative d’un événement beaucoup plus complexe qui s’est produit dans la pensée occidentale. Cet événement, c’est l’apparition de l’homme. Il ne faudrait pas croire cependant qu’il a surgi soudain dans notre horizon, en imposant d’une manière irruptive et absolument déroutante pour notre réflexion, le fait brutal de son corps, de son labeur, de son langage, ce n’est pas la misère positive de l’homme qui a réduit violemment la métaphysique Sans doute, au niveau des apparences, la modernité commence lorsque l’être humain se met à exister à l’intérieur de son organisme, dans la coquille de sa tête, dans l’armature de ses membres, et parmi toute la nervure de sa physiologie; lorsqu’il se met à exister au coeur d’un travail dont le principe le domine et le produit lui échappe; lorsqu’il loge sa pensée dans

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les plis d’un langage tellement plus vieux que lui qu’il n’en peut maîtriser les significations ranimées pourtant par l’insistance de sa parole. Mais plus fondamentalement, notre culture a franchi le seuil à partir duquel nous reconnaissons notre modernité, le jour où la finitude a été pensée dans une référence interminable à elle-même. S’il est vrai, au niveau des différents savoirs, que la finitude est toujours désignée à partir de l’homme concret et des formes empiriques qu’on peut assigner à son existence, au niveau archéologique qui découvre l’a priori historique et général de chacun des savoirs, l’homme moderne ­ cet homme assignable en son existence corporelle, laborieuse et parlante ­ n’est possible qu’à titre de figure de la finitude. La culture moderne peut penser l’homme parce qu’elle pense le fini à partir de lui-même. On comprend dans ces conditions que la pensée classique et toutes celles qui l’ont précédée aient pu parler de l’esprit et du corps, de l’être humain, de sa place si limitée dans l’univers, de toutes les bornes qui mesurent sa connaissance ou sa liberté, mais qu’aucune d’entre elles, jamais, n’ait connu l’homme tel qu’il est donné au savoir moderne. L’ «humanisme» de la Renaissance, le «rationalisme» des classiques ont bien pu donner une place privilégiée aux humains dans l’ordre du monde, ils n’ont pu penser l’homme.
IV. L’EMPIRIQUE ET LE TRANSCENDANTAL

L’homme, dans l’analytique de la finitude, est un étrange doublet empirico-transcendantal, puisque c’est un être tel qu’on prendra en lui connaissance de ce qui rend possible toute connaissance. Mais la nature humaine des empiristes ne jouait-elle pas, au XVIIIe siècle, le même rôle? En fait, ce qu’on analysait alors, c’étaient les propriétés et les formes de la représentation qui permettaient la connaissance en général (c’est ainsi que Condillac définissait les opérations nécessaires et suffisantes pour que la représentation se déploie en connaissance: réminiscence, conscience de soi, imagination, mémoire); maintenant que le lieu de l’analyse, ce n’est plus la représentation, mais l’homme en sa finitude, il s’agit de mettre au jour les conditions de la connaissance à partir des contenus empiriques qui sont donnés en elle Peu importe, pour le mouvement général de la pensée moderne, où ces contenus se sont trouvés localisés: le point n’est pas de savoir si on les a cherchés dans l’introspection ou dans d’autres formes d’analyse. Car le seuil de notre modernité n’est pas situé au moment où on a voulu
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appliquer à l’étude de l’homme des méthodes objectives, mais bien le jour où s’est constitué un doublet empirico-transcendantal qu’on a appelé l’homme. On a vu naître alors deux sortes d’analyses: celles qui se sont logées dans l’espace du corps, et qui par l’étude de la perception, des mécanismes sensoriels, des schémas neuro-moteurs, de l’articulation commune aux choses et à l’organisme, ont fonctionné comme une sorte d’esthétique transcendantale: on y découvrait que la connaissance avait des conditions anatomo-physiologiques, qu’elle se formait peu à peu dans la nervure du corps, qu’elle y avait peut-être un siège privilégié, que ses formes en tout cas ne pouvaient pas être dissociées des singularités de son fonctionnement; bref, qu’il y avait une nature de la connaissance humaine qui en déterminait les formes et qui pouvait en même temps lui être manifestée dans ses propres contenus empiriques. Il y a eu aussi les analyses qui par l’étude des illusions, plus ou moins anciennes, plus ou moins difficiles à vaincre de l’humanité, ont fonctionné comme une sorte de dialectique transcendantale; on montrait ainsi que la connaissance avait des conditions historiques, sociales, ou économiques, qu’elle se formait à l’intérieur des rapports qui se tissent entre les hommes et qu’elle n’était pas indépendante de la figure particulière qu’ils pouvaient prendre ici où là, bref qu’il y avait une histoire de la connaissance humaine, qui pouvait à la fois être donnée au savoir empirique et lui prescrire ses formes.
Or, ces analyses ont ceci de particulier qu’elles n’ont, semble-t-il, aucun besoin les unes des autres ( bien plus, qu’elles peuvent se dispenser de tout recours à une analytique (ou à une théorie du sujet): elles prétendent pouvoir ne reposer que sur elles-mêmes, puisque ce sont les contenus eux-mêmes qui fonctionnent comme réflexion transcendantale. Mais, en fait, la recherche d’une nature ou d’une histoire de la connaissance, dans le mouvement où elle rabat la dimension propre de la critique sur les contenus d’une connaissance empirique, suppose l’usage d’une certaine critique. Critique qui n’est pas l’exercice d’une réflexion pure, mais le résultat d’une série de partages plus ou moins obscurs. Et d’abord des partages relativement élucidés, même s’ils sont arbitraires: celui qui distingue la connaissance rudimentaire, imparfaite, mal équilibrée, naissante, de celle qu’on peut dire sinon achevée, du moins constituée dans ses formes stables et définitives (ce partage rend possible l’étude des conditions naturelles de la connaissance); celui qui distingue l’illusion de la vérité, la chimère idéologique de la théorie scientifique (ce partage rend possible l’étude des conditions historiques de la connaissance); mais il y a un partage

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plus obscur, et plus fondamental: c’est celui de la vérité elle-même; il doit exister, en effet, une vérité qui est de l’ordre de l’objet, ­ celle qui peu à peu s’esquisse, se forme, s’équilibre et se manifeste à travers le corps, et les rudiments de la perception, celle également qui se dessine à mesure que les illusions se dissipent, et que l’histoire s’instaure dans un statut désaliéné; mais il doit exister aussi une vérité qui est de l’ordre du discours, ­ une vérité qui permet de tenir sur la nature ou l’histoire de la connaissance un langage qui soit vrai. C’est le statut de ce discours vrai qui demeure ambigu. De deux choses l’une: ou ce discours vrai trouve son fondement et son modèle en cette vérité empirique dont il retrace la genèse dans la nature et dans l’histoire, et on a une analyse de type positiviste (la vérité de l’objet prescrit la vérité du discours qui en décrit la formation); ou le discours vrai anticipe sur cette vérité dont il définit la nature et l’histoire, il l’esquisse à l’avance et la fomente de loin, et alors on a un discours de type eschatologique (la vérité du discours philosophique constitue la vérité en formation). A dire vrai, il s’agit là moins d’une alternative que de l’oscillation inhérente à toute analyse qui fait valoir l’empirique au niveau du transcendantal. Comte et Marx sont bien témoins de ce fait que l’eschatologie (comme vérité objective à venir du discours sur l’homme) et le positivisme (comme vérité du discours définie à partir de celle de l’objet) sont archéologiquement indissociables: un discours qui se veut à la fois empirique et critique ne peut être que, d’un seul tenant, positiviste et eschatologique; l’homme y apparaît comme une vérité à la fois réduite et promise. La naïveté précritique y règne sans partage
C’est pourquoi la pensée moderne n’a pas pu éviter ­ et à partir justement de ce discours naïf ­ de chercher le lieu d’un discours qui ne serait ni de l’ordre de la réduction ni de l’ordre de la promesse: un discours dont la tension maintiendrait séparés l’empirique et le transcendantal, en permettant pourtant de viser l’un et l’autre en même temps; un discours qui permettrait d’analyser l’homme comme sujet, c’est-à-dire comme lieu de connaissances empiriques mais ramenées au plus près de ce qui les rend possibles, et comme forme pure immédiatement présente à ces contenus; un discours en somme qui jouerait par rapport à la quasi-esthétique et à la quasi-dialectique le rôle d’une analytique qui à la fois les fonderait dans une théorie du sujet, et leur permettrait peut-être de s’articuler en ce terme troisième et intermédiaire où s’enracineraient à la fois l’expérience du corps et celle de la culture. Un rôle si complexe, si surdéterminé et si nécessaire, il a été tenu dans la pensée

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moderne par l’analyse du vécu. Le vécu, en effet, est à la fois l’espace où tous les contenus empiriques sont donnés à l’expérience; il est aussi la forme originaire qui les rend en général possibles et désigne leur enracinement premier; il fait bien communiquer l’espace du corps avec le temps de la culture, les déterminations de la nature avec la pesanteur de l’histoire, à condition cependant que le corps et, à travers lui, la nature soient d’abord donnés dans l’expérience d’une spatialité irréductible, et que la culture, porteuse d’histoire, soit d’abord éprouvée dans l’immédiat des significations sédimentées. On peut bien comprendre que l’analyse du vécu s’est instaurée, dans la réflexion moderne, comme une contestation radicale du positivisme et de l’eschatologie; qu’elle a essayé de restaurer la dimension oubliée du transcendantal; qu’elle a voulu conjurer le discours naïf d’une vérité réduite à l’empirique, et le discours prophétique qui promet naïvement la venue à l’expérience d’un homme enfin. Il n’en reste pas moins que l’analyse du vécu est un discours de nature mixte: elle s’adresse à une couche spécifique mais ambiguë, assez concrète pour qu’on puisse lui appliquer un langage méticuleux et descriptif, assez en retrait cependant sur la positivité des choses pour qu’on puisse, à partir de là, échapper à cette naïveté, la contester et lui quérir des fondements. Elle cherche à articuler l’objectivité possible d’une connaissance de la nature sur l’expérience originaire qui s’esquisse à travers le corps; et à articuler l’histoire possible d’une culture sur l’épaisseur sémantique qui à la fois se cache et se montre dans l’expérience vécue. Elle ne fait donc que remplir avec plus de soin les exigences hâtives qui avaient été posées lorsqu’on avait voulu, en l’homme, faire valoir l’empirique pour le transcendantal. On voit quel réseau serré relie, malgré les apparences, les pensées de type positiviste ou eschatologique (le marxisme étant au premier rang) et les réflexions inspirées de la phénoménologie. Le rapprochement récent n’est pas de l’ordre de la conciliation tardive: au niveau des configurations archéologiques, elles étaient nécessaires les unes et les autres ­ et les unes aux autres ­ dès la constitution du postulat anthropologique, c’est-à-dire dès le moment où l’homme est apparu comme doublet empirico-transcendantal.
La vraie contestation du positivisme et de l’eschatologie n’est donc pas dans un retour au vécu (qui à vrai dire les confirme plutôt en les enracinant); mais si elle pouvait s’exercer, ce serait à partir d’une question qui sans doute semble aberrante, tant elle est en discordance avec ce qui a rendu historiquement possible toute notre pensée. Cette question consisterait à se demander si vraiment l’homme existe. On croit que

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c’est jouer le paradoxe que de supposer, un seul instant, ce que pourraient être le monde et la pensée et la vérité si l’homme n’existait pas. C’est que nous sommes si aveuglés par la récente évidence de l’homme, que nous n’avons même plus gardé dans notre souvenir le temps cependant peu reculé où existaient le monde, son ordre, les êtres humains, mais pas l’homme. On comprend le pouvoir d’ébranlement qu’a pu avoir, et que garde encore pour nous la pensée de Nietzsche, lorsqu’elle a annoncé sous la forme de l’événement imminent, de la Promesse-Menace, que l’homme bientôt ne serait plus, ­ mais le surhomme; ce qui, dans une philosophie du Retour voulait dire que l’homme, depuis bien longtemps déjà, avait disparu et ne cessait de disparaître, et que notre pensée moderne de l’homme, notre sollicitude pour lui, notre humanisme dormaient sereinement sur sa grondante inexistence. Nous qui nous croyons liés à une finitude qui n’appartient qu’à nous et qui nous ouvre, par le connaître, la vérité du monde, ne faut-il pas nous rappeler que nous sommes attachés sur le dos d’un tigre?


V. LE COGITO ET L’IMPENSÉ


Si l’homme est bien, dans le monde, le lieu d’un redoublement empirico-transcendantal, s’il doit être cette figure paradoxale où les contenus empiriques de la connaissance délivrent, mais à partir de soi, les conditions qui les ont rendus possibles, l’homme ne peut pas se donner dans la transparence immédiate et souveraine d’un cogito; mais il ne peut pas non plus résider dans l’inertie objective de ce qui, en droit, n’accède pas, et n’accédera jamais à la conscience de soi. L’homme est un mode d’être tel qu’en lui se fonde cette dimension toujours ouverte, jamais délimitée une fois pour toutes, mais indéfiniment parcourue, qui va, d’une part de lui-même qu’il ne réfléchit pas dans un cogito, à l’acte de pensée par quoi il la ressaisit; et qui, inversement, va de cette pure saisie à l’encombrement empirique, à la montée désordonnée des contenus, au surplomb des expériences qui échappent à elles-mêmes, à tout l’horizon silencieux de ce qui se donne dans l’étendue sablonneuse de la non-pensée. Parce qu’il est doublet empirico-transcendantal, l’homme est aussi le lieu de la méconnaissance, ­ de cette méconnaissance qui expose toujours sa pensée à être débordée par son être propre, et qui lui permet en

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même temps de se rappeler à partir de ce qui lui échappe. C’est la raison pour laquelle la réflexion transcendantale, sous sa forme moderne, ne trouve pas le point de sa nécessité, comme chez Kant, dans l’existence d’une science de la nature (à laquelle s’opposent le combat perpétuel et l’incertitude des philosophes), mais dans l’existence muette, prête pourtant à parler et comme toute traversée secrètement d’un discours virtuel, de ce non-connu à partir duquel l’homme est sans cesse appelé à la connaissance de soi. La question n’est plus: comment peut-il se faire que l’expérience de la nature donne lieu à des jugements nécessaires? Mais: comment peut-il se faire que l’homme pense ce qu’il ne pense pas, habite ce qui lui échappe sur le mode d’une occupation muette, anime, d’une sorte de mouvement figé, cette figure de lui-même qui se présente à lui sous la forme d’une extériorité têtue? Comment l’homme peut-il être cette vie dont le réseau, dont les pulsations, dont la force enfouie débordent indéfiniment l’expérience qui lui en est immédiatement donnée? Comment peut-il être ce travail dont les exigences et les lois s’imposent à lui comme une rigueur étrangère? Comment peut-il être le sujet d’un langage qui depuis des millénaires s’est formé sans lui, dont le système lui échappe, dont le sens dort d’un sommeil presque invincible dans les mots qu’il fait, un instant, scintiller par son discours, et à l’intérieur duquel il est, d’entrée de jeu, contraint de loger sa parole et sa pensée, comme si elles ne faisaient rien de plus qu’animer quelque temps un segment sur cette trame de possibilités innombrables? ­ Quadruple déplacement par rapport à la question kantienne, puisqu’il s’agit non plus de la vérité mais de l’être; non plus de la nature mais de l’homme; non plus de la possibilité d’une connaissance, mais de celle d’une méconnaissance première; non plus du caractère non fondé des théories philosophiques en face de la science, mais de la reprise en une conscience philosophique claire de tout ce domaine d’expériences non fondées où l’homme ne se reconnaît pas. A partir de ce déplacement de la question transcendantale, la pensée contemporaine ne pouvait éviter de ranimer le thème du cogito. N’était-ce pas aussi à partir de l’erreur, de l’illusion, du rêve et de la folie, de toutes les expériences de la pensée non fondée que Descartes découvrait l’impossibilité qu’elles ne soient pas pensées, ­ si bien que la pensée du mal pensé, du non vrai, du chimérique, du purement imaginaire apparaissait comme lieu de possibilité de toutes ces expériences et première évidence irrécusable? Mais le cogito moderne est aussi différent de celui de Descartes, que notre réflexion

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transcendantale est éloignée de l’analyse kantienne. C’est qu’il s’agissait pour Descartes de mettre au jour la pensée comme forme la plus générale de toutes ces pensées que sont l’erreur ou l’illusion, de manière à en conjurer le péril, quitte à les retrouver, à la fin de sa démarche, à les expliquer, et à donner alors la méthode pour s’en prévenir. Dans le cogito moderne, il s’agit au contraire de laisser valoir selon sa plus grande dimension la distance qui à la fois sépare et relie la pensée présente à soi, et ce qui, de la pensée, s’enracine dans le non-pensé; il lui faut (et c’est pourquoi il est moins une évidence découverte qu’une tâche incessante qui doit toujours être reprise) parcourir, redoubler et réactiver sous une forme explicite l’articulation de la pensée sur ce qui en elle, autour d’elle, au-dessous d’elle n’est pas pensée, mais ne lui est pas pour autant étranger, selon une irréductible, une infranchissable extériorité. Sous cette forme, le cogito ne sera donc pas la soudaine découverte illuminante que toute pensée est pensée, mais l’interrogation toujours recommencée pour savoir comment la pensée habite hors d’ici, et pourtant au plus proche d’elle-même, comment elle peut être sous les espèces du non-pensant. Il ne ramène pas tout l’être des choses à la pensée sans ramifier l’être de la pensée jusque dans la nervure inerte de ce qui ne pense pas.
Ce double mouvement propre au cogito moderne explique pourquoi le «Je pense» n’y conduit pas à l’évidence du «Je suis»( aussitôt, en effet, que le «Je pense n s’est montré engagé dans toute une épaisseur où il est quasi présent, qu’il anime mais sur le mode ambigu d’une veille sommeillante, il n’est plus possible d’en faire suivre l’affirmation que «Je suis»: puis-je dire, en effet, que je suis ce langage que je parle et où ma pensée se glisse au point de trouver en lui le système de toutes ses possibilités propres, mais qui n’existe pourtant que dans la lourdeur de sédimentations qu’elle ne sera jamais capable d’actualiser entièrement? Puis-je dire que je suis ce travail que je fais de mes mains, mais qui m’échappe non seulement lorsque je l’ai fini, mais avant même que je l’aie entamé? Puis-je dire que je suis cette vie que je sens au fond de moi, mais qui m’enveloppe à la fois par le temps formidable qu’elle pousse avec soi et qui me juche un instant sur sa crête, mais aussi par le temps imminent qui me prescrit ma mort? Je peux dire aussi bien que je suis et que je ne suis pas tout cela; le cogito ne conduit pas à une affirmation d’être, mais il ouvre justement sur toute une série d’interrogations où il est question de l’être: que faut-il que je sois, moi qui pense et qui suis ma pensée, pour que je sois ce que je ne pense pas,

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pour que ma pensée soit ce que je ne suis pas? Qu’est-ce donc que cet être qui scintille et pour ainsi dire clignote dans l’ouverture du cogito mais n’est pas donné souverainement en lui et par lui? Quel est donc le rapport et la difficile appartenance de l’être et de la pensée? Qu’est-ce que l’être de l’homme, et comment peut-il se faire que cet être, qu’on pourrait si aisément caractériser par le fait qu’ «il a de la pensée» et que peut-être à lui seul il la détient, a un rapport ineffaçable et fondamental à l’impensé? Une forme de réflexion s’instaure, fort éloignée du cartésianisme et de l’analyse kantienne, où il est question pour la première fois de l’être de l’homme dans cette dimension selon laquelle la pensée s’adresse à l’impensé et s’articule sur lui.
Ceci a deux conséquences. La première est négative, et d’ordre purement historique. Il peut sembler que la phénoménologie a joint l’un à l’autre le thème cartésien du cogito et le motif transcendantal que Kant avait dégagé de la critique de Hume; Husserl aurait ainsi ranimé la vocation la plus profonde de la ratio occidentale, la courbant sur elle-même en une réflexion qui serait radicalisation de la philosophie pure et fondement de la possibilité de sa propre histoire. A dire vrai, Husserl n’a pu opérer cette jonction que dans la mesure où l’analyse transcendantale avait changé son point d’application (celui-ci est transporté de la possibilité d’une science de la nature à la possibilité pour l’homme de se penser), et où le cogito avait modifié sa fonction (celle-ci n’est plus de conduire à une existence apodictique, à partir d’une pensée qui s’affirme partout où elle pense, mais de montrer comment la pensée peut s’échapper à elle-même et conduire ainsi à une interrogation multiple et proliférante sur l’être). La phénoménologie est donc beaucoup moins la ressaisie d’une vieille destination rationnelle de l’Occident, que le constat, fort sensible et ajusté, de la grande rupture qui s’était produite dans l’épistémè moderne au tournant du XVIIIe et du XIXe siècle. Si elle a partie liée, c’est avec la découverte de la vie, du travail et du langage; c’est aussi avec cette figure nouvelle qui, sous le vieux nom d’homme, a surgi il n’y a pas encore maintenant deux siècles; c’est avec l’interrogation sur le mode d’être de l’homme et sur son rapport à l’impensé. C’est pourquoi la phénoménologie ­ même si elle s’est esquissée d’abord à travers l’antipsychologisme, ou plutôt dans la mesure même où, contre lui, elle a fait resurgir le problème de l’a priori et le motif transcendantal ­ n’a jamais pu conjurer l’insidieuse parenté, le voisinage à la fois prometteur et menaçant, avec les analyses empiriques sur l’homme; c’est pourquoi aussi, tout en s’inaugurant par une réduction

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au cogito, elle a toujours été conduite à des questions, à la question ontologique. Sous nos yeux, le projet phénoménologique ne cesse de se dénouer en une description du vécu, qui est empirique malgré elle, et une ontologie de l’impensé qui met hors circuit la primauté du «Je pense». L’autre conséquence est positive. Elle concerne le rapport de l’homme à l’impensé, ou plus exactement leur apparition jumelle dans la culture occidentale. On a facilement l’impression qu’à partir du moment où l’homme s’est constitué comme une figure positive sur le champ du savoir, le vieux privilège de la connaissance réflexive, de la pensée se pensant elle-même, ne pouvait manquer de disparaître; mais qu’il était par le fait même donné à une pensée objective de parcourir l’homme en son entier, ­ quitte à y découvrir ce qui précisément ne pouvait jamais être donné à sa réflexion ni même à sa conscience: des mécanismes sombres, des déterminations sans figure, tout un paysage d’ombre que directement ou indirectement on a appelé l’inconscient. L’inconscient n’est-il pas ce qui se donne nécessairement à la pensée scientifique que l’homme applique à lui-même lorsqu’il cesse de se penser dans la forme de la réflexion? En fait, l’inconscient, et d’une façon générale les formes de l’impensé n’ont pas été la récompense offerte à un savoir positif de l’homme. L’homme et l’impensé sont, au niveau archéologique, des contemporains L’homme n’a pas pu se dessiner comme une configuration dans l’épistémè, sans que la pensée ne découvre en même temps, à la fois en soi et hors de soi, dans ses marges mais aussi bien entrecroisés avec sa propre trame, une part de nuit, une épaisseur apparemment inerte où elle est engagée, un impensé qu’elle contient de bout en bout, mais où aussi bien elle se trouve prise. L’impensé (quel que soit le nom qu’on lui donne) n’est pas logé en l’homme comme une nature recroquevillée ou une histoire qui s’y serait stratifiée, c’est, par rapport à l’homme, l’Autre: l’Autre fraternel et jumeau, né non pas de lui, ni en lui, mais à côté et en même temps, dans une identique nouveauté, dans une dualité sans recours. Cette plage obscure qu’on interprète volontiers comme une région abyssale dans la nature de l’homme, ou comme une forteresse singulièrement cadenassée de son histoire, lui est liée sur un tout autre mode; elle lui est à la fois extérieure et indispensable: un peu l’ombre portée de l’homme surgissant dans le savoir; un peu la tache aveugle à partir de quoi il est possible de le connaître. En tout cas, l’impensé a servi à l’homme d’accompagnement sourd et ininterrompu depuis le XIXe siècle. Puisqu’il n’était en somme qu’un double insistant, il n’a jamais été réfléchi pour lui-même sur

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un mode autonome; de ce dont il était l’Autre et l’ombre, il a reçu la forme complémentaire et le nom inversé; il a été l’An sich en face du Für sich, dans la phénoménologie hégélienne; il a été l’ Unbewusste pour Schopenhauer; il a été l’homme aliéné pour Marx; dans les analyses de Husserl, l’implicite, l’inactuel, le sédimenté, le non-effectué: de toute façon, l’inépuisable doublure qui s’offre au savoir réfléchi comme la projection brouillée de ce qu’est l’homme en sa vérité, mais qui joue aussi bien le rôle de fond préalable à partir duquel l’homme doit se rassembler lui-même et se rappeler jusqu’à sa vérité. C’est que ce double a beau être proche, il est étranger, et le rôle de la pensée, son initiative propre, sera de l’approcher au plus près d’elle-même; toute la pensée moderne est traversée par la loi de penser l’impensé, ­ de réfléchir dans la forme du Pour-soi les contenus de l’En-soi, de désaliéner l’homme en le réconciliant avec sa propre essence, d’expliciter l’horizon qui donne aux expériences leur arrière-fond d’évidence immédiate et désarmée, de lever le voile de l’Inconscient, de s’absorber dans son silence ou de tendre l’oreille vers son murmure indéfini.

Dans l’expérience moderne, la possibilité d’instaurer l’homme dans un savoir, la simple apparition de cette figure nouvelle dans le champ de l’épistémè, impliquent un impératif qui hante la pensée de l’intérieur; peu importe qu’il soit monnayé sous les formes d’une morale, d’une politique, d’un humanisme, d’un devoir de prise en charge du destin occidental, ou de la pure et simple conscience d’accomplir dans l’histoire une tâche de fonctionnaire; l’essentiel, c’est que la pensée soit pour elle-même et dans l’épaisseur de son travail à la fois savoir et modification de ce qu’elle sait, réflexion et transformation du mode d’être de ce sur quoi elle réfléchit. Elle fait aussitôt bouger ce qu’elle touche: elle ne peut découvrir l’impensé, ou du moins aller dans sa direction, sans l’approcher aussitôt de soi, ­ ou peut-être encore sans l’éloigner, sans que l’être de l’homme, en tout cas, puisqu’il se déploie dans cette distance, ne se trouve du fait même altéré. Il y a là quelque chose de profondément lié à notre modernité: en dehors des morales religieuses, l’Occident n’a connu sans doute que deux formes d’éthiques: l’ancienne (sous la forme du stoïcisme ou de l’épicurisme) s’articulait sur l’ordre du monde, et en en découvrant la loi, elle pouvait en déduire le principe d’une sagesse ou une conception de la cité: même la pensée politique du XVIIIe siècle appartient encore à cette forme générale; la moderne en revanche ne formule aucune morale dans la mesure où tout impératif est logé à l’intérieur de la pensée et de son mouvement pour ressaisir

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l’impensé 1 ; c’est la réflexion, c’est la prise de conscience, c’est l’élucidation du silencieux, la parole restituée à ce qui est muet, la venue au jour de cette part d’ombre qui retire l’homme à lui-même, c’est la réanimation de l’inerte, c’est tout cela qui constitue à soi seul le contenu et la forme de l’éthique. La pensée moderne n’a jamais pu, à dire vrai, proposer une morale: mais la raison n’en est pas qu’elle est pure spéculation; tout au contraire, elle est d’entrée de jeu, et dans sa propre épaisseur, un certain mode d’action. Laissons parler ceux qui incitent la pensée à sortir de sa retraite et à formuler ses choix; laissons faire ceux qui veulent, hors de toute promesse et en. l’absence de vertu, constituer une morale. Pour la pensée moderne, il n’y a pas de morale possible; car depuis le XIXe siècle la pensée est déjà «sortie» d’elle-même en son être propre, elle n’est plus théorie; dès qu’elle pense, elle blesse ou réconcilie, elle rapproche ou éloigne, elle rompt, elle dissocie, elle noue ou renoue; elle ne peut s’empêcher de libérer et d’asservir. Avant même de prescrire, d’esquisser un futur, de dire ce qu’il faut faire, avant même d’exhorter ou seulement d’alerter, la pensée, au ras de son existence, dès sa forme la plus matinale, est en elle-même une action, ­ un acte périlleux. Sade, Nietzsche, Artaud et Bataille l’ont su pour tous ceux qui voulaient l’ignorer; mais il est certain aussi que Hegel, Marx et Freud le savaient. Peut-on dire que l’ignorent, en leur profonde niaiserie, ceux qui affirment qu’il n’y a point de philosophie sans choix politique, que toute pensée est «progressiste» ou «réactionnaire»? Leur sottise est de croire que toute pensée «exprime» l’idéologie d’une classe; leur involontaire profondeur, c’est qu’ils montrent du doigt le mode d’être moderne de la pensée. A la superficie, on peut dire que la connaissance de l’homme, à la différence des sciences de la nature, est toujours liée même sous sa forme la plus indécise, à des éthiques ou à des politiques; plus fondamentalement, la pensée moderne s’avance dans cette direction où l’Autre de l’homme doit devenir le Même que lui.

VI. LE RECUL ET LE RETOUR DE L’ORIGINE


Le dernier trait qui caractérise à la fois le mode d’être de l’homme et la réflexion qui s’adresse à lui, c’est le rapport à

1. Entre les deux, le moment kantien fait charnière: c’est la découverte que le sujet, en tant qu’il est raisonnable, se donne h lui-même sa propre loi qui est la loi universelle.

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l’origine. Rapport très différent de celui que la pensée classique essayait d’établir dans ses genèses idéales. Retrouver l’origine au XVIIIe siècle, c’était se replacer au plus près du pur et simple redoublement de la représentation: on pensait l’économie à partir du troc, parce qu’en lui les deux représentations que chacun des partenaires se faisait de sa propriété et de celle de l’autre, étaient équivalentes; offrant la satisfaction de deux désirs presque identiques; elles étaient, en somme, «pareilles». On pensait l’ordre de la nature, avant toute catastrophe, comme un tableau où les êtres se seraient suivis dans un ordre si serré, et sur une trame si continue, que d’un point à l’autre de cette succession, on se serait déplacé à l’intérieur d’une quasi-identité, et d’une extrémité à l’autre on aurait été conduit par la nappe lisse du «pareil». On pensait l’origine du langage, comme la transparence entre la représentation d’une chose et la représentation du cri, du son, de la mimique (du langage d’action) qui l’accompagnait Enfin l’origine de la connaissance était cherchée du côté de cette suite pure de représentations, ­ suite si parfaite et si linéaire que la seconde avait remplacé la première sans qu’on en prît conscience puisqu’elle ne lui était pas simultanée, qu’il n’était pas possible d’établir entre elles deux une différence, et qu’on ne pouvait éprouver la suivante autrement que «pareille» à la première; et c’est seulement lorsqu’une sensation apparaissait, plus «pareille» à une précédente que toutes les autres, que la réminiscence pouvait jouer, l’imagination représenter à nouveau une représentation et la connaissance prendre pied en ce redoublement. Peu importait que cette naissance fût considérée comme fictive ou réelle, qu’elle ait eu valeur d’hypothèse explicative ou d’événement historique: à dire vrai ces distinctions n’existent que pour nous; dans une pensée pour qui le développement chronologique se loge à l’intérieur d’un tableau, sur lequel il ne constitue qu’un parcours, le point de départ est à la fois hors du temps réel, et en lui: il est ce pli premier par lequel tous les événements historiques peuvent avoir lieu.
Dans la pensée moderne, une telle origine n’est plus concevable: on a vu comment le travail, la vie, le langage avaient acquis leur historicité propre, en laquelle ils étaient enfoncés: ils ne pouvaient donc jamais énoncer véritablement leur origine, bien que toute leur histoire soit, de l’intérieur, comme pointée vers elle. Ce n’est plus l’origine qui donne lieu à l’historicité; c’est l’historicité qui dans sa trame même laisse se profiler la nécessité d’une origine qui lui serait à la fois interne et étrangère: comme le sommet virtuel d’un cône où toutes les différences, toutes les dispersions, toutes les discontinuités seraient

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resserrées pour ne plus former qu’un point d’identité, l’impalpable figure du Même, ayant pouvoir cependant d’éclater sur soi et de devenir autre.
L’homme s’est constitué au début du XIXe siècle en corrélation avec ces historicités, avec toutes ces choses enveloppées sur elles-mêmes et indiquant, à travers leur étalement mais par leurs lois propres, l’identité inaccessible de leur origine. Pourtant, ce n’est pas sur le même mode que l’homme a rapport à son origine. C’est qu’en effet l’homme ne se découvre que lié à une historicité déjà faite: il n’est jamais contemporain de cette origine qui à travers le temps des choses s’esquisse en se dérobant; quand il essaie de se définir comme être vivant, il ne découvre son propre commencement que sur fond d’une vie qui elle-même a débuté bien avant lui; quand il essaie de se ressaisir comme être au travail, il n’en met au jour les formes les plus rudimentaires qu’à l’intérieur d’un temps et d’un espace humains déjà institutionnalisés, déjà maîtrisés par la société; et quand il essaie de définir son essence de sujet parlant, en deçà de toute langue effectivement constituée, il ne trouve jamais que la possibilité du langage déjà déployée, et non pas le balbutiement, le premier mot à partir de quoi toutes les langues et le langage lui-même sont devenus possibles. C’est toujours sur un fond de déjà commencé que l’homme peut penser ce qui vaut pour lui comme origine. Celle-ci n’est donc pas du tout pour lui le commencement, ­ une sorte de premier matin de l’histoire à partir duquel se seraient entassées les acquisitions ultérieures. L’origine, c’est beaucoup plus tôt la manière dont l’homme en général, dont tout homme quel qu’il soit, s’articule sur le déjà commencé du travail, de la vie et du langage; elle est à chercher dans ce pli où l’homme travaille en toute naïveté un monde ouvragé depuis des millénaires, vit dans la fraîcheur de son existence unique, récente et précaire, une vie qui s’enfonce jusqu’aux premières formations organiques, compose en phrases jamais encore dites (même si des générations les ont répétées) des mots plus vieux que toute mémoire. En ce sens le niveau de l’originaire est sans doute pour l’homme ce qui est le plus proche de lui: cette surface qu’il parcourt innocemment, toujours pour la première fois, et sur laquelle ses yeux à peine ouverts découvrent des figures aussi jeunes que son regard, ­ des figures qui pas plus que lui ne peuvent avoir d’âge, mais pour une raison inverse: ce n’est pas parce qu’elles sont toujours aussi jeunes, c’est parce qu’elles appartiennent à un temps qui n’a ni les mêmes mesures ni les mêmes fondements que lui. Mais cette mince surface de l’originaire qui longe toute notre existence et ne lui fait jamais

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défaut (pas même, surtout pas à l’instant de la mort où elle se découvre au contraire comme à nu) n’est pas l’immédiat d’une naissance; elle est toute peuplée de ces médiations complexes qu’ont formées et déposées dans leur histoire propre le travail, la vie et le langage; de sorte qu’en ce simple contact, dès le premier objet manipulé, dès la manifestation du besoin le plus simple, à l’envol du mot le plus neutre, ce sont tous les intermédiaires d’un temps qui le domine presque à l’infini, que l’homme sans le savoir ranime. Sans le savoir, mais il faut bien que cela soit su d’une certaine manière, puisque c’est par là que les hommes entrent en communication et se trouvent dans le réseau déjà noué de la compréhension. Et pourtant ce savoir est limité, diagonal, partiel puisqu’il est entouré de toutes parts d’une immense région d’ombre où le travail, la vie et le langage cachent leur vérité (et leur propre origine) à ceux mêmes qui parlent, qui existent et qui sont à l’ouvrage.
L’originaire, tel que depuis la Phénoménologie de l’Esprit, la pensée moderne n’a cessé de le décrire, est donc bien différent de cette genèse idéale qu’avait tenté de reconstituer l’âge classique; mais il est différent aussi (bien qu’il lui soit lié selon une corrélation fondamentale) de l’origine qui se dessine, dans une sorte d’au-delà rétrospectif, à travers l’historicité des êtres. Loin de reconduire, ou même seulement de pointer vers un sommet, réel ou virtuel, d’identité, loin d’indiquer le moment du Même où la dispersion de l’Autre n’a point encore joué, l’originaire en l’homme, c’est ce qui d’entrée de jeu l’articule sur autre chose que lui-même; c’est ce qui introduit dans son expérience des contenus et des formes plus anciens que lui et qu’il ne maîtrise pas; c’est ce qui, en le liant à des chronologies multiples, entrecroisées, irréductibles souvent les unes aux autres, le disperse à travers le temps et l’étoile au milieu de la durée des choses. Paradoxalement, l’originaire, en l’homme, n’annonce pas le temps de sa naissance, ni le noyau le plus ancien de son expérience: il le lie à ce qui n’a pas le même temps que lui; et il délivre en lui tout ce qui ne lui est pas contemporain; il indique sans cesse et dans une prolifération toujours renouvelée que les choses ont commencé bien avant lui, et que pour cette même raison, nul ne saurait, à lui dont l’expérience est tout entière constituée et bornée par ces choses, assigner d’origine. Or cette impossibilité a elle-même deux aspects: elle signifie d’une part que l’origine des choses est toujours reculée, puisqu’elle remonte à un calendrier où l’homme ne figure pas; mais elle signifie d’autre part que l’homme, par opposition à ces choses dont le temps laisse apercevoir la naissance scintillante dans son épaisseur, est l’être sans origine, celui «qui

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n’a ni patrie ni date», celui dont la naissance n’est jamais accessible parce que jamais elle n’a eu «lieu». Ce qui s’annonce dans l’immédiat de l’originaire, c’est donc que l’homme est séparé de l’origine qui le rendrait contemporain de sa propre existence: parmi toutes les choses qui naissent dans le temps et y meurent sans doute, il est, séparé de toute origine, déjà là Si bien que c’est en lui que les choses (celles-là même qui le surplombent) trouvent leur commencement: plutôt que cicatrice marquée en un instant quelconque de la durée, il est l’ouverture à partir de laquelle le temps en général peut se reconstituer, la durée s’écouler, et les choses faire, au moment qui leur est propre, leur apparition. Si dans l’ordre empirique les choses sont toujours reculées pour lui, insaisissables en leur point zéro, l’homme se trouve fondamentalement en recul par rapport à ce recul des choses et c’est par là qu’elles peuvent, sur l’immédiat de l’expérience originaire, faire peser leur solide antériorité.
Une tâche se donne alors à la pensée: celle de contester l’origine des choses, mais de la contester pour la fonder, en retrouvant le mode sur lequel se constitue la possibilité du temps, ­ cette origine sans origine ni commencement à partir de quoi tout peut prendre naissance. Une pareille tâche implique que soit mis en question tout ce qui appartient au temps, tout ce qui s’est forme en lui, tout ce qui loge dans son élément mobile, de manière qu’apparaisse la déchirure sans chronologie et sans histoire d’où provient le temps. Celui-ci alors serait suspendu dans cette pensée qui pourtant ne lui échappe pas puisqu’elle n’est jamais contemporaine de l’origine; mais ce suspens aurait le pouvoir de faire basculer ce rapport réciproque de l’origine et de la pensée; il pivoterait autour de lui-même et l’origine devenant ce que la pensée a encore à penser, et toujours de nouveau, elle lui serait promise dans une imminence toujours plus proche, jamais accomplie. L’origine est alors ce qui est en train de revenir, la répétition vers laquelle va la pensée, le retour de ce qui a toujours déjà commencé, la proximité d’une lumière qui de tous temps a éclairé Ainsi, une troisième fois, l’origine se profile à travers le temps; mais cette fois c’est le recul dans l’avenir, l’injonction que la pensée reçoit et se fait à elle-même, d’avancer à pas de colombe vers ce qui n’a cessé de la rendre possible, de guetter devant soi, sur la ligne, toujours en retrait, de son horizon, le jour d’où elle est venue et d’où elle vient à profusion
Au moment même où il lui était possible de dénoncer comme chimères les genèses décrites au XVIIIe siècle, la pensée moderne instaurait une problématique de l’origine fort complexe et fort

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enchevêtrée; cette problématique a servi de fondement à notre expérience du temps et c’est à partir d’elle que, depuis le XIXe siècle, sont nées toutes les tentatives pour ressaisir ce que pouvaient être dans l’ordre humain, le commencement et le recommencement, l’éloignement et la présence du début, le retour et la fin. La pensée moderne en effet a établi un rapport à l’origine qui était inverse pour l’homme et pour les choses: elle autorisait ainsi ­ mais déjouait à l’avance et gardait en face d’eux tout son pouvoir de contestation ­ les efforts positivistes pour insérer la chronologie de l’homme à l’intérieur de celle des choses, de manière que l’unité du temps soit restaurée et que l’origine de l’homme ne fût rien de plus qu’une date, qu’un pli dans la série successive des êtres (placer cette origine, et avec elle l’apparition de la culture, l’aurore des civilisations dans le mouvement de l’évolution biologique); elle autorisait aussi l’effort inverse et complémentaire pour aligner selon la chronologie de l’homme l’expérience qu’il a des choses, les connaissances qu’il en a prises, les sciences qu’il a pu ainsi constituer (de sorte que si tous les commencements de l’homme ont leur lieu dans le temps des choses, le temps individuel ou culturel de l’homme permet, en une genèse psychologique ou historique, de définir le moment où les choses rencontrent pour la première fois le visage de leur vérité); en chacun de ces deux alignements, l’origine des choses et celle de l’homme se subordonnent l’une à l’autre; mais le seul fait qu’il y ait deux alignements possibles et irréconciliables indique l’asymétrie fondamentale qui caractérise la pensée moderne de l’origine. De plus, cette pensée fait venir en une dernière lumière et comme dans un jour essentiellement réticent, une certaine couche de l’originaire où nulle origine, à vrai dire, n’était présente, mais où le temps, sans commencement, de l’homme manifestait pour une mémoire possible le temps sans souvenir des choses; de là une double tentation: psychologiser toute connaissance, quelle qu’elle soit, et faire de la psychologie une sorte de science générale de toutes les sciences; ou inversement décrire cette couche originaire dans un style qui échappe à tout positivisme de manière qu’on puisse à partir de là inquiéter la positivité de toute science et revendiquer contre elle le caractère fondamental, incontournable de cette expérience. Mais en se donnant pour tâche de restituer le domaine de l’originaire, la pensée moderne y découvre aussitôt le recul de l’origine; et elle se propose paradoxalement d’avancer dans la direction où ce recul s’accomplit et ne cesse de s’approfondir; elle essaie de le faire apparaître de l’autre côté de l’expérience, comme ce qui la soutient par son retrait même, comme ce qui est au plus proche

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de sa possibilité la plus visible, comme ce qui est, en elle, imminent; et si le recul de l’origine se donne ainsi dans sa plus grande clarté, n’est-ce pas l’origine elle-même qui est délivrée et remonte jusqu’à soi dans la dynastie de son archaïsme? C’est pourquoi la pensée moderne est vouée, de fond en comble, à la grande préoccupation du retour, au souci de recommencer, à cette étrange inquiétude sur place qui la met en devoir de répéter la répétition. Ainsi de Hegel à Marx et à Spengler s’est déployé le thème d’une pensée qui par le mouvement où elle s’accomplit ­ totalité rejointe, ressaisie violente à l’extrémité du dénuement, déclin solaire ­ se courbe sur elle-même, illumine sa propre plénitude, achève son cercle, se retrouve dans toutes les figures étranges de son odyssée, et accepte de disparaître en ce même océan d’où elle avait jailli; à l’opposé de ce retour qui même s’il n’est pas heureux est parfait, se dessine l’expérience de Hölderlin, de Nietzsche et de Heidegger, où le retour ne se donne que dans l’extrême recul de l’origine-là où les dieux se sont détournés, où le désert croit, où la tejné a installé la domination de sa volonté; de sorte qu’il ne s’agit point là d’un achèvement ni d’une courbé, mais plutôt de cette déchirure incessante qui délivre l’origine dans la mesure même de son retrait; l’extrême est alors le plus proche. Mais, que cette couche de l’originaire, découverte par la pensée moderne dans le mouvement même oh elle a inventé l’homme, promette l’échéance de l’accomplissement et des plénitudes achevées, ou restitue le vide de l’origine ­ celui ménagé par son recul et celui que creuse son approche ­ de toute façon, ce qu’elle prescrit de penser, c’est quelque chose comme le «Même»: à travers le domaine de l’originaire qui articule l’expérience humaine sur le temps de la nature et de la vie, sur l’histoire, sur le passé sédimenté des cultures, la pensée moderne s’efforce de retrouver l’homme en son identité ­ en cette plénitude ou en ce rien qu’il est lui-même _, l’histoire et le temps en cette répétition qu’ils rendent impossible mais qu’ils forcent à penser, et l’être en cela même qu’il est.
Et par là, dans cette tâche infinie de penser l’origine au plus près et au plus loin de soi, la pensée découvre que l’homme n’est pas contemporain de ce qui le fait être, ­ ou de ce à partir de quoi il est; mais qu’il est pris à l’intérieur d’un pouvoir qui le disperse, le retire loin de sa propre origine, mais la lui promet dans une imminence qui sera peut-être toujours dérobée; or, ce pouvoir ne lui est pas étranger; il ne siège pas hors de lui dans la sérénité des origines éternelles et sans cesse recommencées, car alors l’origine serait effectivement donnée; ce pouvoir est celui de son être propre. Le temps ­ mais ce temps qu’il est

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lui-même ­ l’écarte aussi bien du matin dont il est issu que de celui qui lui est annoncé. On voit combien ce temps fondamental ­ ce temps à partir duquel le temps peut être donné à l’expérience est différent de celui qui jouait dans la philosophie de la représentation: le temps alors dispersait la représentation puisqu’il lui imposait la forme d’une succession linéaire; mais il appartenait à la représentation de se restituer à elle-même dans l’imagination, de se redoubler ainsi parfaitement et de maîtriser le temps; l’image permettait de reprendre le temps intégralement, de ressaisir ce qui avait été concédé à la succession, et de bâtir un savoir aussi vrai que celui d’un entendement éternel. Dans l’expérience moderne au contraire, le retrait de l’origine est plus fondamental que toute expérience, puisque c’est en elle que l’expérience scintille et manifeste sa positivité; c’est parce que l’homme n’est pas contemporain de son être que les choses viennent se donner avec un temps qui leur est propre. Et on retrouve ici le thème initial de la finitude. Mais cette finitude qui était d’abord annoncée par le surplomb des choses sur l’homme ­ par le fait qu’il était dominé par la vie, par l’histoire, par le langage apparaît maintenant à un niveau plus fondamental: elle est le rapport insurmontable de l’être de l’homme au temps
Ainsi en redécouvrant la finitude dans l’interrogation de l’origine, la pensée moderne referme le grand quadrilatère qu’elle a commencé à dessiner lorsque toute l’épistémè occidentale a basculé à la fin du XVIIIe siècle: le lien des positivités à la finitude, le redoublement de l’empirique dans le transcendantal, le rapport perpétuel du cogito à l’impensé, le retrait et le retour de l’origine définissent pour nous le mode d’être de l’homme. C’est sur l’analyse de ce mode d’être, et non plus sur celle de la représentation que depuis le XIXe siècle la réflexion cherche à fonder philosophiquement la possibilité du savoir.


VII. LE DISCOURS ET L’ÊTRE DE L’HOMME


On peut remarquer que ces quatre segments théoriques (analyses de la finitude, de la répétition empirico-transcendantale, de l’impensé et de l’origine) entretiennent un certain rapport avec les quatre domaines subordonnés, qui, tous ensemble, constituaient à l’époque classique la théorie générale du langage 1. Rapport qui est, au premier regard de ressemblance et

1. Cf. supra, p. 131.

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de symétrie. On se souvient que la théorie du verbe expliquait comment le langage pouvait déborder hors de lui-même et affirmer l’être, ­ ceci dans un mouvement qui assurait en retour l’être même du langage, puisqu’il ne pouvait s’instaurer et ouvrir son espace que là oh il y avait déjà, au moins sous une forme secrète, le verbe a être D; l’analyse de la finitude explique de la même façon comment l’être de l’homme se trouve déterminé par des positivités qui lui sont extérieures et qui le lient à l’épaisseur des choses, mais comment en retour c’est l’être fini qui donne à toute détermination la possibilité d’apparaître dans sa vérité positive. Tandis que la théorie de l’articulation montrait de quelle manière pouvait se faire d’un seul tenant la découpe des mots et des choses qu’ils représentent, l’analyse du redoublement empirico-transcendantal montre comment se correspondent en une oscillation indéfinie ce qui est donné dans l’expérience et ce qui rend l’expérience possible. La recherche des désignations premières du langage faisait jaillir, au coeur le plus silencieux des mots, des syllabes, des sons eux-mêmes, une représentation en sommeil qui en formait comme l’âme oubliée (et qu’il fallait faire revenir au jour, faire parler et chanter de nouveau, pour une plus grande justesse de la pensée, pour un plus merveilleux pouvoir de la poésie); c’est sur un mode analogue que pour la réflexion moderne l’épaisseur inerte de l’impensé est toujours habitée d’une certaine manière par un cogito, et que cette pensée assoupie dans ce qui n’est pas pensée, il faut l’animer à nouveau et la tendre dans la souveraineté du «je pense». Enfin, il y avait dans la réflexion classique sur le langage une théorie de la dérivation: elle montrait comment le langage, dès le début de son histoire et peut-être dans l’instant de son origine, au point même où il se mettait à parler, glissait dans son propre espace, tournait sur lui-même en se détournant de sa représentation première et ne posait ses mots, même les plus anciens, que déployés déjà tout au long des figures de la rhétorique; à cette analyse correspond l’effort pour penser une origine qui est toujours déjà dérobée, pour s’avancer dans cette direction où l’être de l’homme est toujours tenu par rapport à lui-même, dans un éloignement et dans une distance qui le constituent.
Mais ce jeu de correspondances ne doit pas faire illusion. Il ne faut pas imaginer que l’analyse classique du discours s’est poursuivie sans modification à travers les âges en s’appliquant seulement à un nouvel objet; que la force de quelque pesanteur historique l’a maintenue en son identité, malgré tant de mutations voisines En fait, les quatre segments théoriques qui dessinaient l’espace de la grammaire générale ne se sont pas conservés:

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mais ils se sont dissociés, ils ont changé de fonction et de niveau, ils ont modifié tout leur domaine de validité lorsqu’à la fin du XVIIIe siècle la théorie de la représentation a disparu Pendant l’âge classique la grammaire générale avait pour fonction de montrer comment à l’intérieur de la chaîne successive des représentations pouvait s’introduire un langage qui, tout en se manifestant dans la ligne simple et absolument ténue du discours, supposait des formes de simultanéité (affirmation des existences et des coexistences; découpe des choses représentées et formation des généralités; rapport originaire et ineffaçable des mots et des choses; déplacement des mots dans leur espace rhétorique). Au contraire l’analyse du mode d’être de l’homme telle qu’elle s’est développée depuis le XIXe siècle, ne se loge pas à l’intérieur d’une théorie de la représentation; sa tâche, c’est tout au contraire de montrer comment il se peut que les choses en général soient données à la représentation, à quelles conditions, sur quel sol, dans quelles limites elles peuvent apparaître en une positivité plus profonde que les modes divers de la perception; et ce qui se découvre alors, dans cette coexistence de l’homme et des choses, à travers le grand déploiement spatial qu’ouvre la représentation, c’est la finitude radicale de l’homme, la dispersion qui à la fois l’écarte de l’origine et la lui promet, la distance incontournable du temps. L’analytique de l’homme ne reprend pas, telle qu’elle a été constituée ailleurs et que la tradition la lui a livrée, l’analyse du discours La présence ou l’absence d’une théorie de la représentation, plus exactement le caractère premier ou la position dérivée de cette théorie modifie de fond en comble l’équilibre du système. Tant que la représentation va de soi, comme élément général de la pensée, la théorie du discours vaut à la fois, et dans un seul mouvement, comme fondement de toute grammaire possible et comme théorie de la connaissance. Mais dès que disparaît le primat de la représentation, alors la théorie du discours se dissocie, et on peut en rencontrer la forme désincarnée et métamorphosée à deux niveaux. Au niveau empirique, les quatre segments constitutifs se retrouvent, mais la fonction qu’ils exerçaient est entièrement inversée 1: là où on analysait le privilège du verbe, son pouvoir de faire sortir le discours de lui-même et de l’enraciner dans l’être de la représentation, on a substitué l’analyse d’une structure grammaticale interne qui est immanente à chaque langue et la constitue comme un être autonome, alors sur lui-même; de même la théorie des flexions, la recherche des lois de mutation propre aux mots remplacent
1. Cf. supra, p. 308.

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l’analyse de l’articulation commune aux mots et aux choses; la théorie du radical s’est substituée à l’analyse de la racine représentative; enfin on a découvert la parenté latérale des langues là où on cherchait la continuité sans frontière des dérivations En d’autres termes tout ce qui avait fonctionné dans la dimension du rapport entre les choses (telles qu’elles sont représentées) et les mots (avec leur valeur représentative) se trouve repris à l’intérieur du langage et chargé d’assurer sa légalité interne. Au niveau des fondements, les quatre segments de la théorie du discours se retrouvent encore: comme à l’âge classique, ils servent bien, en cette analytique nouvelle de l’être humain, à manifester le rapport aux choses; mais cette fois la modification est inverse de la précédente; il ne s’agit plus de les replacer dans un espace intérieur au langage, mais de les libérer du domaine de la représentation à l’intérieur duquel ils étaient pris, et de les faire jouer dans cette dimension de l’extériorité où l’homme apparaît comme fini, déterminé, engagé dans l’épaisseur de ce qu’il ne pense pas et soumis, en son être même, à la dispersion du temps. L’analyse classique du discours, à partir du moment où elle n’était plus en continuité avec une théorie de la représentation, s’est trouvée comme fendue en deux: elle s’est, d’une part, investie dans une connaissance empirique des formes grammaticales; et elle est devenue, d’autre part, une analytique de la finitude; mais aucune de ces deux translations n’a pu s’opérer sans une inversion totale du fonctionnement. On peut comprendre maintenant, et jusqu’à son fond, l’incompatibilité qui règne entre l’existence du discours classique (appuyée sur l’évidence non questionnée de la représentation) et l’existence de l’homme, telle qu’elle est donnée à la pensée moderne (et avec la réflexion anthropologique qu’elle autorise): quelque chose comme une analytique du mode d’être de l’homme n’est devenue possible qu’une fois dissociée, transférée et inversée l’analyse du discours représentatif. On devine aussi par là quelle menace fait peser sur l’être de l’homme, ainsi défini et posé, la réapparition contemporaine du langage dans l’énigme de son unité et de son être Est-ce que notre tâche à venir est de nous avancer vers un mode de pensée, inconnu jusqu’à présent dans notre culture, et qui permettrait de réfléchir à la fois, sans discontinuité ni contradiction, l’être de l’homme et l’être du langage? ­ et dans ce cas, il faut conjurer, avec les plus grandes précautions, tout ce qui peut être retour naïf à la théorie classique du discours (retour dont la tentation, il faut bien le dire, est d’autant plus grande que nous sommes bien désarmés pour penser l’être scintillant mais abrupt du langage, alors que la

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vieille théorie de la représentation est là, toute constituée, qui nous offre un lieu où cet être pourra se loger et se dissoudre en un pur fonctionnement). Mais il se peut aussi que soit à jamais exclu le droit de penser à la fois l’être du langage et l’être de l’homme; il se peut qu’il y ait là comme une ineffaçable béance (celle en laquelle justement nous existons et nous parlons), si bien qu’il faudrait renvoyer aux chimères toute anthropologie où il serait question de l’être du langage, toute conception du langage ou de la signification qui voudrait rejoindre, manifester et libérer l’être propre de l’homme. C’est peut-être la que s’enracine le choix philosophique le plus important de notre époque. Choix qui ne peut se faire que dans l’épreuve même d’une réflexion future. Car rien ne peut nous dire à l’avance de quel côté la voie est ouverte La seule chose que nous sachions pour l’instant en toute certitude, c’est que jamais dans la culture occidentale l’être de l’homme et l’être du langage n’ont pu coexister et s’articuler l’un sur l’autre. Leur incompatibilité a été un des traits fondamentaux de notre pensée.
La mutation de l’analyse du Discours en une analytique de la finitude a cependant une autre conséquence. La théorie classique du signe et du mot devait montrer comment les représentations, qui se suivaient en une chaîne si étroite et si serrée que les distinctions n’y apparaissaient pas et qu’elles étaient en somme toutes pareilles, pouvaient s’étaler en un tableau permanent de différences stables et d’identités limitées; il s’agissait d’une genèse de la Différence à partir de la monotonie secrètement variée du Pareil. L’analytique de la finitude a un rôle exactement inverse: en montrant que l’homme est déterminé, il s’agit pour elle de manifester que le fondement de ces déterminations, c’est l’être même de l’homme en ses limites radicales; elle doit manifester aussi que les contenus de l’expérience sont déjà leurs propres conditions, que la pensée hante par avance l’impensé qui leur échappe et qu’elle est toujours en tâche de ressaisir; elle montre comment cette origine dont l’homme n’est jamais le contemporain, lui est à la fois retirée et donnée sur le mode de l’imminence: bref, il s’agit toujours pour elle de montrer comment l’Autre, le Lointain est aussi bien le plus Proche et le Même On est ainsi passé d’une réflexion sur l’ordre des Différences (avec l’analyse qu’elle suppose et cette ontologie du continu, cette exigence d’un être plein, sans rupture, déployé en sa perfection qui supposent une métaphysique) à une pensée du Même, toujours à conquérir sur son contradictoire: ce qui implique (outre l’éthique dont on a parlé) une dialectique et cette forme d’ontologie, qui pour n’avoir pas besoin du continu, pour n’avoir à réfléchir l’être que dans ses

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formes limitées ou dans l’éloignement de sa distance, peut et doit se passer de métaphysique. Un jeu dialectique et une ontologie sans métaphysique s’appellent et se répondent l’un l’autre à travers la pensée moderne et tout au long de son histoire: car elle est une pensée qui ne va plus vers la formation jamais achevée de la Différence, mais vers le dévoilement toujours à accomplir du Même. Or, un tel dévoilement ne va pas sans l’apparition simultanée du Double, et cet écart, infime mais invincible, qui réside dans le «et» du recul et du retour, de la pensée et de l’impensé, de l’empirique et du transcendantal, de ce qui est de l’ordre de la positivité et de ce qui est de l’ordre des fondements. L’identité séparée d’elle-même dans une distance qui lui est, en un sens, intérieure, mais en un autre la constitue, la répétition qui donne l’identique mais dans la forme de l’éloignement sont sans doute au coeur de cette pensée moderne à laquelle on prête hâtivement la découverte du temps. En fait, si on regarde avec un peu plus d’attention, on s’aperçoit que la pensée classique rapportait la possibilité de spatialiser les choses en un tableau, à cette propriété de la pure succession représentative de se rappeler à partir de soi, de se redoubler et de constituer une simultanéité à partir d’un temps continu: le temps fondait l’espace. Dans la pensée moderne, ce qui se révèle au fondement de l’histoire des choses et de l’historicité propre à l’homme, c’est la distance creusant le Même, c’est l’écart qui le disperse et le rassemble aux deux bouts de lui-même. C’est cette profonde spatialité qui permet à la pensée moderne de penser toujours le temps, ­ de le connaître comme succession, de se le promettre comme achèvement, origine ou retour.


VIII. LE SOMMEIL ANTHROPOLOGIQUE

L’anthropologie comme analytique de l’homme a eu, à coup sûr, un rôle constituant dans la pensée moderne puisque pour une bonne part encore nous n’en sommes pas détachés. Elle était devenue nécessaire à partir du moment où la représentation avait perdu le pouvoir de déterminer à elle seule et dans un mouvement unique le jeu de ses synthèses et de ses analyses. Il fallait que les synthèses empiriques fussent assurées ailleurs que dans la souveraineté du «Je pense». Elles devaient être

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requises là où précisément cette souveraineté trouve sa limite; c’est-à-dire dans la finitude de l’homme, ­ finitude qui est aussi bien celle de la conscience que celle de l’individu vivant, parlant, travaillant. Cela, Kant l’avait déjà formulé dans la Logique lorsqu’il avait ajouté à sa trilogie traditionnelle une ultime interrogation: les trois questions critiques (que puis-je savoir? que dois-je faire? que m’est-il permis d’espérer?) se trouvent alors rapportées à une quatrième, et mises en quelque sorte «à son compte»: Was ist der Mensch 1 ?
Cette question, on l’a vu, parcourt la pensée depuis le début du XIXe siècle: c’est qu’elle opère, en sous-main et par avance, la confusion de l’empirique et du transcendantal dont Kant avait pourtant montré le partage. Par elle, une réflexion de niveau mixte s’est constituée qui caractérise la philosophie moderne. Le souci qu’elle a de l’homme et qu’elle revendique non seulement dans ses discours mais dans son pathos, le soin avec lequel elle tente de le définir comme être vivant, individu au travail ou sujet parlant, ne signalent que pour les belles âmes l’année enfin revenue d’un règne humain; en fait, il s’agit, et c’est plus prosaïque et c’est moins moral, d’un redoublement empirico-critique par lequel on essaie de faire valoir l’homme de la nature, de l’échange, ou du discours comme le fondement de sa propre finitude. En ce Pli, la fonction transcendantale vient recouvrir de son réseau impérieux l’espace inerte et gris de l’empiricité; inversement, les contenus empiriques s’animent, se redressent peu à peu, se mettent debout et sont subsumés aussitôt dans un discours qui porte au loin leur présomption transcendantale Et voilà qu’en ce Pli la philosophie s’est endormie d’un sommeil nouveau; non plus celui du Dogmatisme, mais celui de l’Anthropologie. Toute connaissance empirique, pourvu qu’elle concerne l’homme, vaut comme champ philosophique possible, où doit se découvrir le fondement de la connaissance, la définition de ses limites et finalement la vérité de toute vérité La configuration anthropologique de la philosophie moderne consiste à dédoubler le dogmatisme, à le répartir à deux niveaux différents qui s’appuient l’un sur l’autre et se bornent l’un par l’autre: l’analyse précritique de ce qu’est l’homme en son essence devient l’analytique de tout ce qui peut se donner en général à l’expérience de l’homme.
Pour réveiller la pensée d’un tel sommeil si profond qu’elle l’éprouve paradoxalement comme vigilance, tant elle confond la circularité d’un dogmatisme se dédoublant pour trouver en lui-même son propre appui avec l’agilité et l’inquiétude d’une

1, Kant, Logik (Werke, éd. Cassirer, t. VIII, p. 343).

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pensée radicalement philosophique _, pour la rappeler à ses possibilités les plus matinales, il n’y a pas d’autre moyen que de détruire jusqu’en ses fondements le «quadrilatère» anthropologique. On sait bien, en tout cas, que tous les efforts pour penser à nouveau s’en prennent précisément à lui: soit qu’il s’agisse de traverser le champ anthropologique et, s’arrachant à lui à partir de ce qu’il énonce, de retrouver une ontologie purifiée ou une pensée radicale de l’être; soit encore que, mettant hors circuit, outre le psychologisme et l’historicisme, toutes les formes concrètes du préjugé anthropologique, on essaie de réinterroger les limites de la pensée et de renouer ainsi avec le projet d’une critique générale de la raison. Peut-être faudrait-il voir le premier effort de ce déracinement de l’Anthropologie, auquel sans doute est vouée la pensée contemporaine, dans l’expérience de Nietzsche: à travers une critique philologique, à travers une certaine forme de biologisme, Nietzsche a retrouvé le point où l’homme et Dieu s’appartiennent l’un l’autre, où la mort du second est synonyme de la disparition du premier, et ou la promesse du surhomme signifie d’abord et avant tout l’imminence de la mort de l’homme En quoi Nietzsche, nous` proposant ce futur à la fois comme échéance et comme tâche, marque le seuil à partir duquel la philosophie contemporaine peut recommencer à penser; il continuera sans doute longtemps à surplomber son cheminement. Si la découverte du Retour est bien la fin de la philosophie, la fin de l’homme, elle, est le retour du commencement de la philosophie. De nos jours on ne peut plus penser que dans le vide de l’homme disparu. Car ce vide ne creuse pas un manque; il ne prescrit pas une lacune d combler. Il n’est rien de plus, rien de moins, que le dépli d’un espace où il est enfin à nouveau possible de penser.
L’Anthropologie constitue peut-être la disposition fondamentale qui a commandé et conduit la pensée philosophique depuis Kant jusqu’à nous. Cette disposition, elle est essentielle puisqu’elle fait partie de notre histoire; mais elle est en train de se dissocier sous nos yeux puisque nous commençons à y reconnaître, à y dénoncer sur un mode critique, à la fois l’oubli de l’ouverture qui l’a rendue possible, et l’obstacle têtu qui s’oppose obstinément à une pensée prochaine A tous ceux qui veulent encore parler de l’homme, de son règne ou de sa libération, à tous ceux qui posent encore des questions sur ce qu’est l’homme en son essence, à tous ceux qui veulent partir de lui pour avoir accès à la vérité, à tous ceux en revanche qui reconduisent toute connaissance aux vérités de l’homme lui-même, à tous ceux qui ne veulent pas formaliser sans anthropologiser

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qui ne veulent pas mythologiser sans démystifier, qui ne veulent pas penser sans penser aussitôt que c’est l’homme qui pense, à toutes ces formes de réflexion gauches et gauchies, on ne peut qu’opposer un rire philosophique ­ c’est-à-dire, pour une certaine part, silencieux.

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