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Préface
Ce livre a son lieu de naissance dans un texte
de Borges. Dans le rire qui secoue à sa lecture toutes
les familiarités de la pensée de la nôtre:
de celle qui a notre âge et notre géographie
, ébranlant toutes les surfaces ordonnées et tous
les plans qui assagissent pour nous le foisonnement des êtres,
faisant vaciller et inquiétant pour longtemps notre pratique
millénaire du Même et de l'Autre. Ce texte cite «une
certaine encyclopédie chinoise» où il est
écrit que «les animaux se divisent en: a) appartenant
à l’Empereur, b) embaumés, c) apprivoisés,
d) cochons de lait, e) sirènes, f) fabuleux, g) chiens
en liberté, h) inclus dans la présente classification,
i) qui s’agitent comme des fous, j) innombrables, k) dessinés
avec un pinceau très fin en poils de chameau, l) et caetera,
m) qui viennent de casser la cruche, n) qui de loin semblent des
mouches». Dans l’émerveillement de cette taxinomie,
ce qu’on rejoint d’un bond, ce qui, à la faveur
de l’apologue, nous est indiqué comme le charme exotique
d’une autre pensée, c’est la limite de la nôtre:
l’impossibilité nue de penser cela.
Qu’est-il donc impossible de penser, et de quelle impossibilité
s’agit-il ? A chacune de ces singulières rubriques,
on peut donner sens précis et contenu assignable; quelques-unes
enveloppent bien des êtres fantastiques animaux fabuleux
ou sirènes; mais justement en leur faisant place à
part, l’encyclopédie chinoise en localise les pouvoirs
de contagion; elle distingue avec soin les animaux bien réels
(qui s’agitent comme des fous ou qui viennent de casser
la cruche) et ceux qui n’ont leur site que dans l’imaginaire.
Les dangereux mélanges sont conjurés, les blasons
et les fables ont rejoint leur haut lieu; pas d’amphibie
inconcevable, pas d’aile griffue, pas d’immonde peau
squameuse, nulle de ces faces polymorphes et démoniaques,
pas d’haleine de flammes. La monstruosité ici n’altère
aucun corps réel, ne modifie en rien le bestiaire de l’imagination;
elle ne se cache dans la profondeur d’aucun pouvoir étrange.
Elle ne serait même nulle
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part présente en cette classification
si elle ne se glissait dans tout l’espace vide, dans tout
le blanc interstitiel qui sépare les êtres les uns
des autres. Ce ne sont pas les animaux «fabuleux»
qui sont impossibles, puisqu’ils sont désignés
comme tels, mais l’étroite distance selon laquelle
ils sont juxtaposés aux chiens en liberté ou à
ceux qui de loin semblent des mouches. Ce qui transgresse toute
imagination, toute pensée possible, c’est simplement
la série alphabétique (a, b, c, d) qui lie à
toutes les autres chacune de ces catégories.
Encore ne s’agit-il pas de la bizarrerie des rencontres
insolites. On sait ce qu’il y a de déconcertant dans
la proximité des extrêmes ou tout bonnement dans
le voisinage soudain des choses sans rapport; l’énumération
qui les entrechoque possède à elle seule un pouvoir
d’enchantement: «Je ne suis plus à jeûn,
dit Eusthènes. Pour tout ce jourd’hui, seront en
sûreté de ma salive: Aspics, Amphisbènes,
Anerudutes, Abedessimons, Alarthraz, Ammobates, Apinaos, Alatrabans,
Aractes, Asterions, Alcharates, Arges, Araines, Ascalabes, Attelabes,
Ascalabotes, Aemorroïdes...» Mais tous ces vers et
serpents, tous ces êtres de pourriture et de viscosité
grouillent, comme les syllabes qui les nomment, dans la salive
d’Eusthènes: c’est là que tous ont leur
lieu commun, comme sur la table d’opération le parapluie
et la machine à coudre; si l’étrangeté
de leur rencontre éclate, c’est sur fond de cet et,
de ce en, de ce sur dont la solidité et l’évidence
garantissent la possibilité d’une juxtaposition.
Il était certes improbable que les hémorroïdes,
les araignées et les ammobates viennent un jour se mêler
sous les dents d’Eusthènes, mais, après tout,
en cette bouche accueillante et vorace, ils avaient bien de quoi
se loger et trouver le palais de leur coexistence.
La monstruosité que Borges fait circuler dans son énumération
consiste au contraire en ceci que l’espace commun des rencontres
s’y trouve lui-même ruiné. Ce qui est impossible,
ce n’est pas le voisinage des choses, c’est le site
lui-même où elles pourraient voisiner. Les animaux
«i) qui s’agitent comme des fous, j) innombrables,
k) dessinés avec un très fin pinceau de poils de
chameau», où pourraient-ils jamais se rencontrer,
sauf dans la voix immatérielle qui prononce leur énumération,
sauf sur la page qui la transcrit ? Où peuvent-ils se juxtaposer
sinon dans le non-lieu du langage? Mais celui-ci, en les déployant,
n’ouvre jamais qu’un espace impensable. La catégorie
centrale des animaux «inclus dans la présente classification»
indique assez, par l’explicite référence à
des paradoxes connus, qu’on ne parviendra jamais à
définir entre chacun de ces ensembles et celui qui les
réunit tous un rapport stable de contenu à contenant:
si tous les animaux répartis se logent sans exception dans
une des cases de
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la distribution, est-ce que toutes les autres
ne sont pas en celle-ci ? Et celle-ci à son tour, en quel
espace réside-t-elle ? L’absurde ruine le et de l’énumération
en frappant d’impossibilité le en où se répartiraient
les choses énumérées. Borges n’ajoute
aucune figure à l’atlas de l’impossible; il
ne fait jaillir nulle part l’éclair de la rencontre
poétique; il esquive seulement la plus discrète
mais la plus insistance des nécessités; il soustrait
l’emplacement, le sol muet où les êtres peuvent
se juxtaposer. Disparition masquée ou plutôt dérisoirement
indiquée par la série abécédaire de
notre alphabet, qui est censée servir de fil directeur
(le seul visible) aux énumérations d’une encyclopédie
chinoise... Ce qui est retiré en un mot, c’est la
célèbre «table d’opération»;
et rendant à Roussel une faible part de ce qui lui est
toujours dû, j’emploie ce mot «table»
en deux sens superposés: table nickelée, caoutchouteuse,
enveloppée de blancheur, étincelante sous le soleil
de verre qui dévore les ombres, là où
pour un instant, pour toujours peut-être, le parapluie rencontre
la machine à coudre; et, tableau qui permet à la
pensée d’opérer sur les êtres une mise
en ordre, un partage en classes, un groupement nominal par quoi
sont désignées leurs similitudes et leurs différences,
là où, depuis le fond des temps, le langage
s’entrecroise avec l’espace.
Ce texte de Borges m’a fait rire longtemps, non sans un
malaise certain et difficile à vaincre. Peut-être
parce que dans son sillage naissait le soupçon qu’il
y a pire désordre que celui de l’incongru et du rapprochement
de ce qui ne convient pas; ce serait le désordre qui fait
scintiller les fragments d’un grand nombre d’ordres
possibles dans la dimension, sans loi ni géométrie,
de l’hétéroclite; et il faut entendre ce mot
au plus près de son étymologie: les choses y sont
«couchées», «posées», «disposées»
dans des sites à ce point différents qu’il
est impossible de trouver pour eux un espace d’accueil,
de définir au-dessous des uns et des autres un lieu commun.
Les utopies consolent: c’est que si elles n’ont pas
de lieu réel, elles s’épanouissent pourtant
dans un espace merveilleux et lisse; elles ouvrent des cités
aux vastes avenues, des jardins bien plantés, des pays
faciles, même si leur accès est chimérique.
Les hétérotopies inquiètent, sans doute parce
qu’elles minent secrètement le langage, parce qu’elles
empêchent de nommer ceci et cela, parce qu’elles brisent
les noms communs ou les enchevêtrent, parce qu’elles
ruinant d’avance la «syntaxe», et pas seulement
celle qui construit les phrases, celle moins manifeste qui
fait «tenir ensemble» (à côté
et en face les uns des autres) les mots et les choses. C’est
pourquoi les utopies permettent les fables et les discours: elles
sont dans le droit fil du langage, dans la dimension fondamentale
de la fabula; les hétérotopies (comme on en trouve
si fréquemment chez Borges)
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dessèchent le propos, arrêtent les
mots sur eux-mêmes, contestent, dès sa racine, toute
possibilité de grammaire; elles dénouent les mythes
et frappent de stérilité le lyrisme des phrases.
Il paraît que certains aphasiques n’arrivent pas à
classer de façon cohérente les écheveaux
de laines multicolores qu’on leur présente sur la
surface d’une table; comme si ce rectangle uni ne pouvait
pas servir d’espace homogène et neutre où
les choses viendraient à la fois manifester l’ordre
continu de leurs identités ou de leurs différences
et le champ sémantique de leur dénomination. Ils
forment, en cet espace uni où les choses normalement se
distribuent et se nomment, une multiplicité de petits domaines
grumeleux et fragmentaires où des ressemblances sans nom
agglutinent les choses en îlots discontinus; dans un coin,
ils placent les écheveaux les plus clairs, dans un autre
les rouges, ailleurs ceux qui ont une consistance plus laineuse,
ailleurs encore les plus longs, ou ceux qui tirent sur le violet
ou ceux qui ont été noués en boule. Mais
à peine esquissés, tous ces groupements se défont,
car la plage d’identité qui les soutient, aussi étroite
qu’elle soit, est encore trop étendue pour n’être
pas instable; et à l’infini, le malade rassemble
et sépare, entasse les similitudes diverses, ruine les
plus évidentes, disperse les identités, superpose
les critères différents, s’agite, recommence,
s’inquiète et arrive finalement au bord de l’angoisse.
La gêne qui fait rire quand on lit Borges est apparentée
sans doute au profond malaise de ceux dont le langage est ruiné:
avoir perdu le «commun» du lieu et du nom. Atopie,
aphasie. Pourtant le texte de Borges va dans une autre direction;
cette distorsion du classement qui nous empêche de le penser,
ce tableau sans espace cohérent, Borges leur donna pour
patrie mythique une région précise dont le nom seul
constitue pour l’Occident une grande réserve d’utopies.
La Chine, dans notre rêve, n’est-elle pas justement
le lieu privilégié de l’espace ? Pour notre
système imaginaire, la culture chinoise est la plus méticuleuse,
la plus hiérarchisée, la plus sourde aux événements
du temps, la plus attachée au pur déroulement de
l’étendue; nous songeons à elle comme à
une civilisation de digues et de barrages sous la face éternelle
du ciel; nous la voyons répandue et figée sur toute
la superficie d’un continent cerné de murailles.
Son écriture même ne reproduit pas en lignes horizontales
le vol fuyant de la voix; elle dresse en colonnes l’image
immobile et encore reconnaissable des choses elles-mêmes.
Si bien que l’encyclopédie chinoise citée
par Borges et la taxinomie qu’elle propose conduisent à
une pensée sans espace, à des mots et à des
catégories sans feu ni lieu, mais qui reposent au fond
sur un espace solennel, tout surchargé de figures complexes,
de chemins enchevêtrés, de sites étranges,
de
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secrets passages et de communications imprévues;
il y aurait ainsi, à l’autre extrémité
de la terre que nous habitons, une culture vouée tout entière
à l’ordonnance de l’étendue, mais qui
ne distribuerait la prolifération des êtres dans
aucun des espaces où il nous est possible de nommer, de
parler, de penser.
Quand nous instaurons un classement réfléchi, quand
nous disons que le chat et le chien se ressemblent moins que deux
lévriers, même s’ils sont l’un et l’autre
apprivoisés ou embaumés, même s’ils
courent tous deux comme des fous, et même s’ils viennent
de casser la cruche, quel est donc le sol à partir de quoi
nous pouvons l’établir en toute certitude ? Sur quelle
«table», selon quel espace d’identités,
de similitudes, d’analogies, avons-nous pris l’habitude
de distribuer tant de choses différentes et pareilles ?
Quelle est cette cohérence dont on voit bien tout
de suite qu’elle n’est ni déterminée
par un enchaînement a priori et nécessaire, ni imposée
par des contenus immédiatement sensibles ? Car il ne s’agit
pas de lier des conséquences, mais de rapprocher et d’isoler,
d’analyser, d’ajuster et d’emboîter des
contenus concrets; rien de plus tâtonnant, rien de plus
empirique (au moins en apparence) que l’instauration d’un
ordre parmi les choses; rien qui n’exige un oeil plus ouvert,
un langage plus fidèle et mieux modulé; rien qui
ne demande avec plus d’insistance qu’on se laisse
porter par la prolifération des qualités et des
formes. Et pourtant un regard qui ne serait pas armé pourrait
bien rapprocher quelques figures semblables et en distinguer d’autres
à raison de telle ou telle différence: en fait,
il n’y a, même pour l’expérience la plus
naïve, aucune similitude, aucune distinction qui ne résulte
d’une opération précise et de l’application
d’un critère préalable. Un «système
des éléments» une définition
des segments sur lesquels pourront apparaître les ressemblances
et les différences, les types de variation dont ces segments
pourront être affectés, le seuil enfin au-dessus
duquel il y aura différence et au-dessous duquel il y aura
similitude est indispensable pour l’établissement
de l’ordre le plus simple. L’ordre, c’est à
la fois ce qui se donne dans les choses comme leur loi intérieure,
le réseau secret selon lequel elles se regardent en quelque
sorte les unes les autres et ce qui n’existe qu’à
travers la grille d’un regard, d’une attention, d’un
langage; et c’est seulement dans les cases blanches de ce
quadrillage qu’il se manifeste en profondeur comme déjà
là, attendant en silence le moment d’être énoncé.
Les codes fondamentaux d’une culture ceux qui régissent
son langage, ses schémas perceptifs, ses échanges,
ses techniques, ses valeurs, la hiérarchie de ses pratiques
fixent d’entrée de jeu pour chaque homme les
ordres empiriques auxquels il aura affaire et dans lesquels il
se retrouvera. A l’autre extrémité de
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la pensée, des théories scientifiques
ou des interprétations de philosophes expliquent pourquoi
il y a en générale de l’ordre, à quelle
loi générale il obéit, quel principe peut
en rendre compte, pour quelle raison c’est plutôt
cet ordre-ci qui est établi et non pas tel autre. Mais
entre ces deux régions si distantes, règne un domaine
qui, pour avoir surtout un rôle d’intermédiaire,
n’en est pas moins fondamental: il est plus confus, plus
obscur, moins facile sans doute à analyser. C’est
là qu’une culture, se décalant insensiblement
des ordres empiriques qui lui sont prescrits par ses codes primaires,
instaurant une première distance par rapport à eux,
leur fait perdre leur transparence initiale, cesse de se laisser
passivement traverser par eux, se déprend de leurs pouvoirs
immédiats et invisibles, se libère assez pour constater
que ces ordres ne sont peut-être pas les seuls possibles
ni les meilleurs; de sorte qu’elle se trouve devant le fait
brut qu’il y a, au-dessous de ses ordres spontanés,
des choses qui sont en elles-mêmes ordonnables, qui appartiennent
à un certain ordre muet, bref qu’il y a de l’ordre.
Comme si, s’affranchissant pour une part de ses grilles
linguistiques, perceptives, pratiques, la culture appliquait sur
celles-ci une grille seconde qui les neutralises qui, en les doublant,
les font apparaître et les excluent en même temps,
et se trouvait du même coup devant l’être brut
de l’ordre. C’est au nom de cet ordre que les codes
du langage, de la perception, de la pratique sont critiqués
et rendus partiellement invalides. C’est sur fond de cet
ordre, tenu pour sol positif, que se bâtiront les théories
générales de l’ordonnance des choses et les
interprétations qu’elle appelle. Ainsi entre le regard
déjà codé et la connaissance réflexive,
il y a une région médiane qui délivre l’ordre
en son être même: c’est là qu’il
apparaît, selon les cultures et selon les époques,
continu et gradué ou morcelé et discontinu, lié
à l’espace ou constitué à chaque instant
par la poussée du temps, apparenté à un tableau
de variables ou défini par des systèmes séparés
de cohérences, composé de ressemblances qui se suivent
de proche en proche ou se répondent en miroir, organisé
autour de différences croissantes, etc. Si bien que cette
région «médiane», dans la mesure où
elle manifeste les modes d’être de l’ordre,
peut se donner comme la plus fondamentale: antérieure aux
mots, aux perceptions et aux gestes qui sont censés alors
la traduire avec plus ou moins d’exactitude ou de bonheur
(c’est pourquoi cette expérience de l’ordre,
en son être massif et premier, joue toujours un rôle
critique); plus solide, plus archaïque, moins douteuse, toujours
plus «vraie» que les théories qui essaient
de leur donner une forme explicite, une application exhaustive,
ou un fondement philosophique. Ainsi dans toute culture entre
l’usage de ce qu’on pourrait appeler les codes ordinateurs
et les réflexions sur
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l’ordre, il y a l’expérience
nue de l’ordre et de ses modes d’être.
Dans l’étude que voici, c’est cette expérience
qu’on voudrait analyser. Il s’agit de montrer ce qu’elle
a pu devenir, depuis le XVIe siècle, au milieu d’une
culture comme la nôtre: de quelle manière, en remontant,
comme à contre-courant, le langage tel qu’il était
parlé, les êtres naturels tels qu’ils étaient
perçus et rassemblés, les échanges tels qu’ils
étaient pratiqués, notre culture a manifesté
qu’il y avait de l’ordre, et qu’aux modalités
de cet ordre les échanges devaient leurs lois, les êtres
vivants leur régularité, les mots leur enchaînement
et leur valeur représentative; quelles modalités
de l’ordre ont été reconnues, posées,
nouées avec l’espace et le temps, pour former le
socle positif des connaissances telles qu’elles se déploient
dans la grammaire et dans la philologie, dans l’histoire
naturelle et dans la biologie, dans l’étude des richesses
et dans l’économie politique. Une telle analyse,
on le voit, ne relève pas de l’histoire des idées
ou des sciences: c’est plutôt une étude qui
s’efforce de retrouver à partir de quoi connaissances
et théories ont été possibles; selon quel
espace d’ordre s’est constitué le savoir; sur
fond de quel a priori historique et dans l’élément
de quelle positivité des idées ont pu apparaître,
des sciences se constituer, des expériences se réfléchir
dans des philosophies, des rationalités se former, pour,
peut-être, se dénouer et s’évanouir
bientôt. Il ne sera donc pas question de connaissances décrites
dans leur progrès vers une objectivité dans laquelle
notre science d’aujourd’hui pourrait enfin se reconnaître;
ce qu’on voudrait mettre au jour, c’est le champ épistémologique,
l’épistémè où les connaissances,
envisagées hors de tout critère se référant
à leur valeur rationnelle ou à leurs formes objectives,
enfoncent leur positivité et manifestent ainsi une histoire
qui n’est pas celle de leur perfection croissante, mais
plutôt celle de leurs conditions de possibilité;
en ce récit, ce qui doit apparaître, ce sont, dans
l’espace du savoir, les configurations qui ont donné
lieu aux formes diverses de la connaissance empirique. Plutôt
que d’une histoire au sens traditionnel du mot, il s’agit
d’une «archéologie 1».
Or, cette enquête archéologique a montré deux
grandes discontinuités dans l’épistémè
de la culture occidentale: celle qui inaugure l’âge
classique (vers le milieu du XVIIe siècle) et celle qui,
au début du XIXe marque le seuil de notre modernité.
L’ordre sur fond duquel nous pensons n’a pas le même
mode d’être que celui des classiques. Nous avons beau
avoir l’impression d’un mouvement presque ininterrompu
de la ratio européenne depuis
1. Les problèmes de méthode posés
par une telle «archéologie» seront examinés
dans un prochain ouvrage.
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la Renaissance jusqu’à nos jours,
nous avons beau penser que la classification de Linné,
plus ou moins aménagée, peut en gros continuer à
avoir une sorte de validité, que la théorie de la
valeur chez Condillac se retrouve pour une part dans le marginalisme
du XIXe siècle, que Keynes a bien senti l’affinité
de ses propres analyses avec celles de Cantillon, que le propos
de la Grammaire générale (tel qu’on le trouve
chez les auteurs de Port-Royal ou chez Bauzée) n’est
pas si éloigné de notre actuelle linguistique,
toute celle quasi-continuité au niveau des idées
et des thèmes n’est sans doute qu’un effet
de surface; au niveau archéologique, on voit que le système
des positivités a changé d’une façon
massive au tournant du XVIIIe et du XIXe siècle. Non pas
que la raison ait fait des progrès; mais c’est que
le mode d’être des choses et de l’ordre qui
en les répartissant les offre au savoir a été
profondément altéré. Si l’histoire
naturelle de Tournefort, de Linné et de Buffon a rapport
à autre chose qu’à elle-même, ce n’est
pas à la biologie, à l’anatomie comparée
de Cuvier ou à l’évolutionnisme de Darwin,
c’est à la grammaire générale de Bauzée,
c’est à l’analyse de la monnaie et de la richesse
telle qu’on la trouve chez Law, chez Véron de Fortbonnais
ou chez Turgot. Les connaissances parviennent peut-être
à s’engendrer, les idées à se transformer
et à agir les unes sur les autres (mais comment? les historiens
jusqu’à présent ne nous l’ont pas dit);
une chose en tout cas est certaine: c’est que l’archéologie,
s’adressant à l’espace général
du savoir, à ses configurations et au mode d’être
des choses qui y apparaissent, définit des systèmes
de simultanéité, ainsi que la série des mutations
nécessaires et suffisantes pour circonscrire le seuil d’une
positivité nouvelle.
Ainsi l’analyse a pu montrer la cohérence qui a existé,
tout au long de l’âge classique entre la théorie
de la représentation et celles du langage, des ordres naturels,
de la richesse et de la valeur. C’est cette configuration
qui, à partir du XIXe siècle, change entièrement;
la théorie de la représentation disparaît
comme fondement général de tous les ordres possibles;
le langage comme tableau spontané et quadrillage premier
des choses, comme relais indispensable entre la représentation
et les êtres, s’efface à son tour; une historicité
profonde pénètre au coeur des choses, les isole
et les définit dans leur cohérence propre, leur
impose des formes d’ordre qui sont impliquées par
la continuité du temps; l’analyse des échanges
et de la monnaie fait place à l’étude de la
production, celle de l’organisme prend le pas sur la recherche
des caractères taxinomiques; et surtout le langage perd
sa place privilégiée et devient à son tour
une figure de l’histoire cohérente avec l’épaisseur
de son passé. Mais à mesure que les choses s’enroulent
sur elles-mêmes, ne demandant qu’à leur devenir
le principe
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de leur intelligibilité et abandonnant
l’espace de la représentation, l’homme à
son tour entre, et pour la première fois, dans le champ
du savoir occidental. Etrangement, l’homme dont connaissance
passe à des yeux naïfs pour la plus vieille recherche
depuis Socrate n’est sans doute rien de plus qu’une
certaine déchirure dans l’ordre des choses, une configuration,
en tout cas, dessinée par la disposition nouvelle qu’il
a prise récemment dans le savoir. De là sont nées
toutes les chimères des nouveaux humanismes, toutes les
facilités d’une «anthropologie», entendue
comme réflexion générale, mi-positive, mi-philosophique,
sur l’homme. Réconfort cependant, et profond apaisement
de penser que l’homme n’est qu’une invention
récente, une figure qui n’a pas deux siècles,
un simple pli dans notre savoir, et qu’il disparaîtra
dès que celui-ci aura trouvé une forme nouvelle.
On voit que cette recherche répond un peu, comme en écho,
au projet d’écrire une histoire de la folie à
l’âge classique; elle a dans le temps les mêmes
articulations, prenant son départ à la fin de la
Renaissance et trouvant, elle aussi, au tournant du XIXe siècle,
le seuil d’une modernité dont nous ne sommes toujours
pas sortis. Alors que dans l’histoire de la folie, on interrogeait
la manière dont une culture peut poser sous une forme massive
et générale la différence qui la limite,
il s’agit d’observer ici la manière dont elle
éprouve la proximité des choses, dont elle établit
le tableau de leurs parentés et l’ordre selon lequel
il faut les parcourir. Il s’agit en somme d’une histoire
de la ressemblance: à quelles conditions la pensée
classique a-t-elle pu réfléchir, entre les choses,
des rapports de similarité ou d’équivalence
qui fondent et justifient les mots, les classifications, les échanges?
A partir de quel a priori historique a-t-il été
possible de définir le grand damier des identités
distinctes qui s’établit sur le fond brouillé,
indéfini, sans visage et comme indifférent, des
différences ? L’histoire de la folie serait l’histoire
de l’Autre, de ce qui, pour une culture, est à
la fois intérieur et étranger, donc à exclure
(pour en conjurer le péril intérieur) mais en l’enfermant
(pour en réduire l’altérité); l’histoire
de l’ordre de choses serait l’histoire du Même,
de ce qui pour une culture est à la fois dispersé
et apparenté, donc à distinguer par des marques
et à recueillir dans des identités.
Et si on songe que la maladie est à la fois le désordre,
la périlleuse altérité dans le corps humain
et jusqu’au coeur de la vie, mais aussi un phénomène
de nature qui a ses régularités, ses ressemblances
et ses types, on voit quelle place pourrait avoir une archéologie
du regard médical. De l’expérience-limite
de l’Autre aux formes constitutives du savoir médical,
et de celles-ci à l’ordre des choses et à
la pensée du Même, ce qui s’offre à
l’analyse archéologique, c’est tout le savoir
classique, ou plutôt ce seuil qui
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nous sépare de la pensée classique
et constitue notre modernité. Sur ce seuil est apparue
pour la première fois cette étrange figure du savoir
qu’on appelle l’homme, et qui a ouvert un espace propre
aux sciences humaines. En essayant de remettre au jour cette profonde
dénivellation de la culture occidentale, c’est à
notre sol silencieux et naïvement immobile que nous rendons
ses ruptures, son instabilité, ses failles; et c’est
lui qui s’inquiète à nouveau sous nos pas.
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