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Voilà des dizaines d'années maintenant que l'attention des historiens s'est portée, de préférence, sur les longues périodes comme si, au-dessous des péripéties politiques et de leurs épisodes, ils entreprenaient de mettre au jour les équilibres stables et difficiles à rompre, les processus irréversibles, les régulations constantes, les phénomènes tendanciels qui culminent et s'inversent après des continuités séculaires, les mouvements d'accumulation et les saturations lentes, les grands socles immobiles et muets que l'enchevêtrement des récits traditionnels avait recouverts de toute une épaisseur d'événements. Pour mener cette analyse, les historiens disposent d'instruments qu'ils ont pour une part façonnés, et pour une part reçus : modèles de la croissance économique, analyse quantitative des flux d'échanges, profils des développements et des régressions démographiques, étude du climat et de ses oscillations, repérage des constantes sociologiques, description des ajustements techniques, de leur diffusion et de leur persistance. Ces instruments leur ont permis de distinguer, dans le champ de l'histoire, des couches sédimentaires diverses; aux successions linéaires, qui avaient fait jusque-là l'objet de la recherche, s'est substitué un jeu de décrochages en profondeur. De la mobilité politique aux lenteurs propres à la «civilisation matérielle», les niveaux d'analyse se sont multipliés: chacun a ses ruptures

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spécifiques, chacun comporte un découpage qui n'appartient qu'à lui; et à mesure qu'on descend vers les socles les plus profonds, les scansions se font de plus en plus larges. Derrière l'histoire bousculée des gouvernements, des guerres et des famines, se dessinent des histoires, presque immobiles sous le regard, - des histoires à pente faible : histoire des voies maritimes, histoire du blé ou des mines d'or, histoire de la sécheresse et de l'irrigation, histoire de l'assolement, histoire de l'équilibre, obtenu par l'espèce humaine, entre la faim et la prolifération. Les vieilles questions de l'analyse traditionnelle (quel lien établir entre des événements disparates? Comment établir entre eux une suite nécessaire? Quelle est la continuité qui les traverse ou la signification d'ensemble qu'ils finissent par former? Peut-on définir une totalité, ou faut-il se borner à reconstituer des enchaînements?) sont remplacées désormais par des interrogations d'un autre type : quelles strates faut-il isoler les unes des autres? Quels types de séries instaurer? Quels critères de périodisation adopter pour chacune d'elles? Quel système de relations (hiérarchie, dominance, étagement, détermination univoque, causalité circulaire) peut-on décrire de l'une à l'autre? Quelles séries de séries peut-on établir? Et dans quel tableau, à chronologie large, peut-on déterminer des suites distinctes d'événements? Or à peu près à la même époque, dans ces disciplines qu'on appelle histoire des idées, des sciences, de la philosophie, de la pensée, de la littérature aussi (leur spécificité peut être négligée pour un instant), dans ces disciplines qui, malgré leur titre, échappent en grande partie au travail de l'historien et à ses méthodes, l'attention s'est déplacée au contraire des vastes unités qu'on décrivait comme des «époques» ou des «siècles» vers des phénomènes de rupture. Sous les grandes continuités de la pensée, sous les manifestations massives et homogènes d'un esprit ou d'une mentalité collective, sous le devenir têtu d'une science s'acharnant à exister et à s'achever dès son commencement, sous la persistance d'un genre, d'une forme, d'une discipline, d'une activité théorique, on cherche maintenant à détecter

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l'incidence des interruptions. Interruptions dont le statut et la nature sont fort divers. Actes et seuils épistémologiques décrits par G. Bachelard : ils suspendent le cumul indéfini des connaissances, brisent leur lente maturation et les font entrer dans un temps nouveau, les coupent de leur origine empirique et de leurs motivations initiales, les purifient de leurs complicités imaginaires; ils prescrivent ainsi à l'analyse historique non plus la recherche des commencements silencieux, non plus la remontée sans terme vers les premiers précurseurs, mais le repérage d'un type nouveau de rationalité et de ses effets multiples. Déplacements et transformations des concepts : les analyses de G. Canguilhem peuvent servir de modèles; elles montrent que l'histoire d'un concept n'est pas, en tout et pour tout, celle de son affinement progressif, de sa rationalité continûment croissante, de son gradient d'abstraction, mais celle de ses divers champs de constitution et de validité, celle de ses règles successives d'usage, des milieux théoriques multiples où s'est poursuivie et achevée son élaboration. Distinction, faite également par G. Canguilhem, entre les échelles micro et macroscopiques de l'histoire des sciences où les événements et leurs conséquences ne se distribuent pas de la même façon : si bien qu'une découverte, la mise au point d'une méthode, l'oeuvre d'un savant, ses échecs aussi, n'ont pas la même incidence, et ne peuvent être décrits de la même façon à l'un et à l'autre niveau; ce n'est pas la même histoire qui, ici et là, se trouvera racontée. Redistributions récurrentes qui font apparaître plusieurs passés, plusieurs formes d'enchaînements, plusieurs hiérarchies d'importances, plusieurs réseaux de déterminations, plusieurs téléologies, pour une seule et même science à mesure que son présent se modifie de sorte que les descriptions historiques s'ordonnent nécessairement à l'actualité du savoir, se multiplient avec ses transformations et ne cessent à leur tour de rompre avec elles-mêmes (de ce phénomène, M. Serres vient de donner la théorie, dans le domaine des mathématiques). Unités architectoniques des systèmes, telles qu'elles ont été analysées par M. Guéroult

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et pour lesquelles la description des influences, des traditions, des continuités culturelles, n'est pas pertinente, mais plutôt celle des cohérences internes, des axiomes, des chaînes déductives, des compatibilités. Enfin, sans doute les scansions les plus radicales sont-elles les coupures effectuées par un travail de transformation théorique lorsqu'il «fonde une science en la détachant de l'idéologie de son passé et en révélant ce passé comme idéologique 1». A quoi il faudrait ajouter, bien entendu, l'analyse littéraire qui se donne désormais pour unité, - non point l'âme ou la sensibilité d'une époque, non point les «groupes», les «écoles», les «générations» ou les «mouvements», non point même le personnage de l'auteur dans le jeu d'échanges qui a noué sa vie et sa «création», mais la structure propre à une oeuvre, à un livre, à un texte.
Et le grand problème qui va se poser - qui se pose - à de telles analyses historiques n'est donc plus de savoir par quelles voies les continuités ont pu s'établir, de quelle manière un seul et même dessein a pu se maintenir et constituer, pour tant d'esprits différents et successifs, un horizon unique, quel mode d'action et quel support implique le jeu des transmissions, des reprises, des oublis, et des répétitions, comment l'origine peut étendre son règne bien au-delà d'elle-même et jusqu'à cet achèvement qui n'est jamais donné, le problème n'est plus de la tradition et de la trace, mais de la découpe et de la limite; ce n'est plus celui du fondement qui se perpétue, c'est celui des transformations qui valent comme fondation et renouvellement des fondations. On voit alors se déployer tout un champ de questions dont quelques-unes sont déjà familières, et par lesquelles cette nouvelle forme d'histoire essaie d'élaborer sa propre théorie: comment spécifier les différents concepts qui permettent de penser la discontinuité (seuil, rupture, coupure, mutation, transformation)? Par quels critères isoler les unités auxquelles on a affaire : qu'est-ce qu'une science? Qu'est-ce qu'une oeuvre? Qu'est-ce qu'une théorie? Qu'est-ce qu'un


1. L. Althusser, Pour Marx, p. 168.

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concept? Qu'est-ce qu'un texte? Comment diversifier les niveaux auxquels on peut se placer et dont chacun comporte ses scansions et sa forme d'analyse : quel est le niveau légitime de la formalisation? Quel est celui de l'interprétation? Quel est celui de l'analyse structurale? Quel est celui des assignations de causalité?
En somme l'histoire de la pensée, des connaissances, de la philosophie, de la littérature semble multiplier les ruptures et chercher tous les hérissements de la discontinuité, alors que l'histoire proprement dite, l'histoire tout court, semble effacer, au profit des structures sans labilité, l'irruption des événements.

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Mais que cet entrecroisement ne fasse pas illusion. Ne pas s'imaginer sur la foi de l'apparence que certaines des disciplines historiques sont allées du continu au discontinu, tandis que les autres allaient du fourmillement des discontinuités aux grandes unités ininterrompues; ne pas s'imaginer que dans l'analyse de la politique, des institutions ou de l'économie on a été de plus en plus sensible aux déterminations globales, mais que, dans l'analyse des idées et du savoir, on a prêté une attention de plus en plus grande aux jeux de la différence; ne pas croire qu'une fois encore ces deux grandes formes de description se sont croisées sans se reconnaître.
En fait ce sont les mêmes problèmes qui se sont posés ici et là, mais qui ont provoqué en surface des effets inverses. Ces problèmes, on peut les résumer d'un mot : la mise en question du document. Pas de malentendu : il est bien évident que depuis qu'une discipline comme l'histoire existe, on s'est servi de documents, on les a interrogés, on s'est interrogé sur eux; on leur a demandé non seulement ce qu'ils voulaient dire, mais s'ils disaient bien la vérité, et à quel titre ils pouvaient le prétendre, s'ils étaient sincères ou falsificateurs, bien informés ou ignorants, authentiques ou altérés. Mais chacune de ces questions et toute cette grande inquiétude critique pointaient

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vers une même fin : reconstituer, à partir de ce que disent ces documents - et parfois à demi-mot - le passé dont ils émanent et qui s'est évanoui maintenant loin derrière eux; le document était toujours traité comme le langage d'une voix maintenant réduite au silence, - sa trace fragile, mais par chance déchiffrable. Or, par une mutation qui ne date pas d'aujourd'hui, mais qui n'est pas sans doute encore achevée, l'histoire a changé sa position à l'égard du document : elle se donne pour tâche première, non point de l'interpréter, non point de déterminer s'il dit vrai et quelle est sa valeur expressive, mais de le travailler de l'intérieur et de l'élaborer : elle l'organise, le découpe, le distribue, l'ordonne, le répartit en niveaux, établit des séries, distingue ce qui est pertinent de ce qui ne l'est pas, repère des éléments, définit des unités, décrit des relations. Le document n'est donc plus pour l'histoire cette matière inerte à travers laquelle elle essaie de reconstituer ce que les hommes ont fait ou dit, ce qui est passé et dont seul le sillage demeure : elle cherche à définir dans le tissu documentaire lui-même des unités, des ensembles, des séries, des rapports. Il faut détacher l'histoire de l'image où elle s'est longtemps complu et par quoi elle trouvait sa justification anthropologique : celle d'une mémoire millénaire et collective qui s'aidait de documents matériels pour retrouver la fraîcheur de ses souvenirs; elle est le travail et la mise en oeuvre d'une matérialité documentaire (livres, textes, récits, registres, actes, édifices, institutions, règlements, techniques, objets, coutumes, etc.) qui présente toujours et partout, dans toute société, des formes soit spontanées soit organisées de rémanences. Le document n'est pas l'heureux instrument d'une histoire qui serait en elle-même et de plein droit mémoire; l'histoire, c'est une certaine manière pour une société de donner statut et élaboration à une masse documentaire dont elle ne se sépare pas.
Disons pour faire bref que l'histoire, dans sa forme traditionnelle, entreprenait de «mémoriser» les monuments du passé, de les transformer en documents et de faire parler ces traces qui, par elles-mêmes, souvent

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ne sont point verbales, ou disent en silence autre chose que ce qu'elles disent; de nos jours, l'histoire, c'est ce qui transforme les documents en monuments, et qui, là où on déchiffrait des traces laissées par les hommes, là où on essayait de reconnaître en creux ce qu'ils avaient été, déploie une masse d'éléments qu'il s'agit d'isoler, de grouper, de rendre pertinents, de mettre en relations, de constituer en ensembles. Il était un temps où l'archéologie, comme discipline des monuments muets, des traces inertes, des objets sans contexte et des choses laissées par le passé, tendait à l'histoire et ne prenait sens que par la restitution d'un discours historique; on pourrait dire, en jouant un peu sur les mots, que l'histoire, de nos jours, tend à l'archéologie, - à la description intrinsèque du monument.
A cela plusieurs conséquences. Et d'abord l'effet de surface qu'on a déjà signalé: la multiplication des ruptures dans l'histoire des idées, la mise au jour des périodes longues dans l'histoire proprement dite. Celle-ci, en effet, sous sa forme traditionnelle se donnait pour tâche de définir des relations (de causalité simple, de détermination circulaire, d'antagonisme, d'expression) entre des faits ou des événements datés : la série étant donnée, il s'agissait de préciser le voisinage de chaque élément. Désormais le problème est de constituer des séries : de définir pour chacune ses éléments, d'en fixer les bornes, de mettre au jour le type de relations qui lui est spécifique, d'en formuler la loi, et, au-delà, de décrire les rapports entre différentes séries, pour constituer ainsi des séries de séries, ou des «tableaux»: de là la multiplication des strates, leur décrochage, la spécificité du temps et des chronologies qui leur sont propres; de là la nécessité de distinguer non plus seulement des événements importants (avec une longue chaîne de conséquences) et des événements minimes, mais des types d'événements de niveau tout à fait différent (les uns brefs, les autres de durée moyenne, comme l'expansion d'une technique, ou une raréfaction de la monnaie, les autres enfin d'allure lente comme un équilibre démographique ou l'ajustement progressif d’une

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économie à une modification du climat); de là la possibilité de faire apparaître des séries à repères larges constituées d'événements rares ou d'événements répétitifs. L'apparition des périodes longues dans l'histoire d'aujourd’hui n’est pas un retour aux philosophies de l'histoire, aux grands âges du monde, ou aux phases prescrites par le destin des civilisations; c'est l'effet de l'élaboration, méthodologiquement concertée, des séries. Or dans l'histoire des idées, de la pensée, et des sciences, la même mutation a provoqué un effet inverse: elle a dissocié la longue série constituée par le progrès de la conscience, ou la téléologie de la raison, ou l'évolution de la pensée humaine; elle a remis en question les thèmes de la convergence et de l'accomplissement; elle a mis en doute les possibilités de la totalisation. Elle a amené l'individualisation de séries différentes, qui se juxtaposent, se succèdent, se chevauchent, s'entrecroisent sans qu'on puisse les réduire à un schéma linéaire. Ainsi sont apparues, à la place de cette chronologie continue de la raison, qu'on faisait invariablement remonter à l'inaccessible origine, à son ouverture fondatrice, des échelles parfois brèves, distinctes les unes des autres, rebelles à une loi unique, porteuses souvent d'un type d'histoire qui est propre à chacune, et irréductibles au modèle général d'une conscience qui acquiert, progresse et se souvient.
Seconde conséquence : la notion de discontinuité prend une place majeure dans les disciplines historiques. Pour l'histoire dans sa forme classique, le discontinu était à la fois le donné et l'impensable : ce qui s'offrait sous l'espèce des événements dispersés - décisions, accidents, initiatives, découvertes; et ce qui devait être, par l'analyse, contourné, réduit, effacé pour qu'apparaisse la continuité des événements. La discontinuité, c'était ce stigmate de l'éparpillement temporel que l'historien avait à charge de supprimer de l'histoire. Elle est devenue maintenant un des éléments fondamentaux de l'analyse historique. Elle y apparaît sous un triple rôle. Elle constitue d'abord une opération délibérée de l'historien (et non plus ce qu'il reçoit malgré lui du matériau qu'il a à traiter) : car il doit, au moins

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à titre d'hypothèse systématique, distinguer les niveaux possibles de l'analyse, les méthodes qui sont propres à chacun, et les périodisations qui leur conviennent. Elle est aussi le résultat de sa description (et non plus ce qui doit s'éliminer sous l'effet de son analyse) : car ce qu'il entreprend de découvrir, ce sont les limites d'un processus, le point d'inflexion d'une courbe, l'inversion d'un mouvement régulateur, les bornes d'une oscillation, le seuil d'un fonctionnement, l'instant de dérèglement d'une causalité circulaire. Elle est enfin le concept que le travail ne cesse de spécifier (au lieu de le négliger comme un blanc uniforme et indifférent entre deux figures positives); elle prend une forme et une fonction spécifiques selon le domaine et le niveau où on l'assigne : on ne parle pas de la même discontinuité quand on décrit un seuil épistémologique, le rebroussement d'une courbe de population, ou la substitution d'une technique à une autre. Notion paradoxale que celle de discontinuité: puisqu'elle est à la fois instrument et objet de recherche; puisqu'elle permet d'individualiser les domaines, mais qu'on ne peut l'établir que par leur comparaison. Et puisqu'en fin de compte peut-être, elle n'est pas simplement un concept présent dans le discours de l'historien, mais que celui-ci en secret la suppose : d'où pourrait-il parler, en effet, sinon à partir de cette rupture qui lui offre comme objet l'histoire - et sa propre histoire? Un des traits les plus essentiels de l'histoire nouvelle, c'est sans doute ce déplacement du discontinu : son passage de l'obstacle à la pratique; son intégration dans le discours de l'historien où il ne joue plus le rôle d'une fatalité extérieure qu'il faut réduire, mais d'un concept opératoire qu'on utilise; et par là l'inversion de signes grâce à laquelle il n'est plus le négatif de la lecture historique (son envers, son échec, la limite de son pouvoir) mais l'élément positif qui détermine son objet et valide son analyse.
Troisième conséquence : le thème et la possibilité d'une histoire globale commencent à s'effacer, et on voit s'esquisser le dessin, fort différent, de ce qu'on pourrait appeler une histoire générale. Le projet d'une histoire

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globale, c'est celui qui cherche à restituer la forme d'ensemble d'une civilisation, le principe - matériel ou spirituel - d'une société, la signification commune à tous les phénomènes d'une période, la loi qui rend compte de leur cohésion, - ce qu'on appelle métaphoriquement le «visage» d'une époque. Un tel projet est lié à deux ou trois hypothèses : on suppose qu'entre tous les événements d'une aire spatio-temporelle bien définie, entre tous les phénomènes dont on a retrouvé la trace, on doit pouvoir établir un système de relations homogènes : réseau de causalité permettant de dériver chacun d'eux, rapports d'analogie montrant comment ils se symbolisent les uns les autres, ou comment ils expriment tous un seul et même noyau central; on suppose d'autre part qu'une seule et même forme d'historicité emporte les structures économiques, les stabilités sociales, l'inertie des mentalités, les habitudes techniques, les comportements politiques, et les soumet tous au même type de transformation; on suppose enfin que l'histoire elle-même peut être articulée en grandes unités - stades ou phases - qui détiennent en elles-mêmes leur principe de cohésion. Ce sont ces postulats que l'histoire nouvelle met en question quand elle problématise les séries, les découpes, les limites, les dénivellations, les décalages, les spécificités chronologiques, les formes singulières de rémanence, les types possibles de relation. Mais ce n'est point qu'elle cherche à obtenir une pluralité d'histoires juxtaposées et indépendantes les unes des autres : celle de l'économie à côté de celle des institutions, et à côté d'elles encore celles des sciences, des religions ou des littératures; ce n'est point non plus qu'elle cherche seulement à signaler entre ces histoires différentes, des coïncidences de dates, ou des analogies de forme et de sens. Le problème qui s'ouvre alors - et qui définit la tâche d'une histoire générale - c'est de déterminer quelle forme de relation peut être légitimement décrite entre ces différentes séries ; quel système vertical elles sont susceptibles de former; quel est, des unes aux autres, le jeu des corrélations et des dominances; de quel effet peuvent être les décalages, les temporalités différentes, les diverses rémanences; dans quels ensembles distincts

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certains éléments peuvent figurer simultanément; bref, non seulement quelles séries, mais quelles «séries de séries» - ou en d'autres termes, quels «tableaux 1» il est possible de constituer. Une description globale resserre tous les phénomènes autour d'un centre unique - principe, signification, esprit, vision du monde, forme d'ensemble; une histoire générale déploierait au contraire l'espace d'une dispersion.
Enfin, dernière conséquence : l'histoire nouvelle rencontre un certain nombre de problèmes méthodologiques dont plusieurs, à n'en pas douter, lui préexistaient largement, mais dont le faisceau maintenant la caractérise. Parmi eux, on peut citer : la constitution de corpus cohérents et homogènes de documents (corpus ouverts ou fermés, finis ou indéfinis), l'établissement d'un principe de choix (selon qu'on veut traiter exhaustivement la masse documentaire, qu'on pratique un échantillonnage d'après des méthodes de prélèvement statistique, ou qu'on essaie de déterminer à l'avance les éléments les plus représentatifs); la définition du niveau d'analyse et des éléments qui sont pour lui pertinents (dans le matériau étudié, on peut relever les indications numériques; les références - explicites ou non - à des événements, à des institutions, à des pratiques; les mots employés, avec leurs règles d'usage et les champs sémantiques qu'ils dessinent, ou encore la structure formelle des propositions et les types d'enchaînements qui les unissent); la spécification d'une méthode d'analyse (traitement quantitatif des données, décomposition selon un certain nombre de traits assignables dont on étudie les corrélations, déchiffrement interprétatif, analyse des fréquences et des distributions); la délimitation des ensembles et des sous-ensembles qui articulent le matériau étudié (régions, périodes, processus unitaires); la détermination des relations qui permettent de caractériser un ensemble (il peut s'agir de relations numériques

1. Aux derniers flâneurs, faut-il signaler qu'un «tableau» (et sans doute dans tous les sens du terme), c'est formellement une «série de séries»? En tout cas, ce n'est point une petite image fixe qu'on place devant une lanterne pour la plus grande déception des enfants, qui, à leur âge, préfèrent bien sûr la vivacité du cinéma.

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ou logiques; de relations fonctionnelles, causales, analogiques; il peut s'agir de la relation de signifiant à signifié).
Tous ces problèmes font partie désormais du champ méthodologique de l'histoire. Champ qui mérite l'attention, et pour deux raisons. D'abord parce qu'on voit jusqu'à quel point il s'est affranchi de ce qui constituait, naguère encore, la philosophie de l'histoire, et des questions qu'elle posait (sur la rationalité ou la téléologie du devenir, sur la relativité du savoir historique, sur la possibilité de découvrir ou de constituer un sens à l'inertie du passé, et à la totalité inachevée du présent). Ensuite, parce qu'il recoupe en certains de ses points des problèmes qu'on retrouve ailleurs - dans les domaines par exemple de la linguistique, de l'ethnologie, de l'économie, de l'analyse littéraire, de la mythologie. A ces problèmes on peut bien donner si on veut le sigle du structuralisme. Sous plusieurs conditions cependant : ils sont loin de couvrir à eux seuls le champ méthodologique de l'histoire, ils n'en occupent qu'une part dont l'importance varie avec les domaines et les niveaux d'analyse; sauf dans un certain nombre de cas relativement limités, ils n'ont pas été importés de la linguistique ou de l'ethnologie (selon le parcours fréquent aujourd'hui), mais ils ont pris naissance dans le champ de l'histoire elle-même essentiellement dans celui de l'histoire économique et à l'occasion des questions qu'elle posait; enfin ils n'autorisent aucunement à parler d'une structuralisation de l'histoire, ou du moins d'une tentative pour surmonter un «conflit» ou une «opposition» entre structure et devenir : il y a maintenant beau temps que les historiens repèrent, décrivent et analysent des structures, sans avoir jamais eu à se demander s'ils ne laissaient pas échapper la vivante, la fragile, la frémissante «histoire». L'opposition structure-devenir n'est pertinente ni pour la définition du champ historique, ni, sans doute, pour la définition d'une méthode structurale.

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Cette mutation épistémologique de l'histoire n'est pas encore achevée aujourd'hui. Elle ne date pas d'hier cependant, puisqu'on peut sans doute en faire remonter à Marx le premier moment. Mais elle fut longue à prendre ses effets. De nos jours encore, et surtout pour l'histoire de la pensée, elle n'a pas été enregistrée ni réfléchie, alors que d'autres transformations plus récentes ont pu l'être - celles de la linguistique par exemple. Comme s'il avait été particulièrement difficile, dans cette histoire que les hommes retracent de leurs propres idées et de leurs propres connaissances, de formuler une théorie générale de la discontinuité, des séries, des limites, des unités, des ordres spécifiques, des autonomies et des dépendances différenciées. Comme si, là où on avait été habitué à chercher des origines, à remonter indéfiniment la ligne des antécédences, à reconstituer des traditions, à suivre des courbes évolutives, à projeter des téléologies, et à recourir sans cesse aux métaphores de la vie, on éprouvait une répugnance singulière à penser la différence, à décrire des écarts et des dispersions, à dissocier la forme rassurante de l'identique. Ou plus exactement, comme si de ces concepts de seuils, de mutations, de systèmes indépendants, de séries limitées - tels qu'ils sont utilisés de fait par les historiens -, on avait du mal à faire la théorie, à tirer les conséquences générales, et même à dériver toutes les implications possibles. Comme si nous avions peur de penser l'Autre dans le temps de notre propre pensée.
Il y a à cela une raison. Si l'histoire de la pensée pouvait demeurer le lieu des continuités ininterrompues, si elle nouait sans cesse des enchaînements que nulle analyse ne saurait défaire sans abstraction, si elle tramait, tout autour de ce que les hommes disent et font, d'obscures synthèses qui anticipent sur lui, le préparent, et le conduisent indéfiniment vers son avenir, - elle serait pour la souveraineté de la conscience un abri privilégié. L'histoire continue, c'est le corrélat indispensable à la fonction fondatrice du

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sujet : la garantie que tout ce qui lui a échappé pourra lui être rendu; la certitude que le temps ne dispersera rien sans le restituer dans une unité recomposée; la promesse que toutes ces choses maintenues au loin par la différence, le sujet pourra un jour - sous la forme de la conscience historique - se les approprier derechef, y restaurer sa maîtrise et y trouver ce qu'on peut bien appeler sa demeure. Faire de l'analyse historique le discours du continu et faire de la conscience humaine le sujet originaire de tout devenir et de toute pratique, ce sont les deux faces d'un même système de pensée. Le temps y est conçu en termes de totalisation et les révolutions n'y sont jamais que des prises de conscience.
Sous des formes différentes, ce thème a joué un rôle constant depuis le XIXe siècle : sauver, contre tous les décentrements, la souveraineté du sujet, et les figures jumelles de l'anthropologie et de l'humanisme. Contre le décentrement opéré par Marx - par l'analyse historique des rapports de production, des déterminations économiques et de la lutte des classes - il a donné lieu, vers la fin du XIXe siècle, à la recherche d'une histoire globale, où toutes les différences d'une société pourraient être ramenées à une forme unique, à l'organisation d'une vision du monde, à l'établissement d'un système de valeurs, à un type cohérent de civilisation. Au décentrement opéré par la généalogie nietzschéenne, il a opposé la recherche d'un fondement originaire qui fasse de la rationalité le telos de l'humanité, et lie toute l'histoire de la pensée à la sauvegarde de cette rationalité, au maintien de cette téléologie, et au retour toujours nécessaire vers ce fondement. Enfin, plus récemment lorsque les recherches de la psychanalyse, de la linguistique, de l'ethnologie ont décentré le sujet par rapport aux lois de son désir, aux formes de son langage, aux règles de son action, ou aux jeux de ses discours mythiques ou fabuleux, lorsqu'il fut clair que l'homme lui-même, interrogé sur ce qu'il était, ne pouvait pas rendre compte de sa sexualité et de son inconscient, des formes systématiques de sa langue, de la régularité de ses fictions, à nouveau le thème d'une continuité de l'histoire a été réactivé : une
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histoire qui ne serait pas scansion, mais devenir; qui ne serait pas jeu de relations, mais dynamisme interne; qui ne serait pas système, mais dur travail de la liberté; qui ne serait pas forme, mais effort incessant d'une conscience se reprenant elle-même et essayant de se ressaisir jusqu'au plus profond de ses conditions : une histoire qui serait à la fois longue patience ininterrompue et vivacité d'un mouvement qui finit par rompre toutes les limites. Pour faire valoir ce thème qui oppose à l'«immobilité» des structures, à leur système «fermé», à leur nécessaire «synchronie», l'ouverture vivante de l'histoire, il faut évidemment nier dans les analyses historiques elles-mêmes l'usage de la discontinuité, la définition des niveaux et des limites, la description des séries spécifiques, la mise au jour de tout le jeu des différences. On est donc amené à anthropologiser Marx, à en faire un historien des totalités, et à retrouver en lui le propos de l'humanisme; on est donc amené à interpréter Nietzsche dans les termes de la philosophie transcendantale, et à rabattre sa généalogie sur le plan d'une recherche de l'originaire; on est amené enfin à laisser de côté, comme si jamais encore il n'avait affleuré, tout ce champ de problèmes méthodologiques que l'histoire nouvelle propose aujourd'hui. Car, s'il s'avérait que la question des discontinuités, des systèmes et des transformations, des séries et des seuils, se pose dans toutes les disciplines historiques (et dans celles qui concernent les idées ou les sciences non moins que dans celles qui concernent l'économie et les sociétés), alors comment pourrait-on opposer avec quelque aspect de légitimité le «devenir» au «système», le mouvement aux régulations circulaires, ou comme on dit dans une irréflexion bien légère l' «histoire» à la «structure»?
C'est la même fonction conservatrice qui est à l'oeuvre dans le thème des totalités culturelles - pour lequel on a critiqué puis travesti Marx -, dans le thème d'une recherche de l'originaire qu'on a opposé à Nietzsche avant de vouloir l'y transposer -, et dans le thème d'une histoire vivante, continue et ouverte. On criera donc à l'histoire assassinée chaque fois que

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dans une analyse historique - et surtout s'il s'agit de la pensée, des idées ou des connaissances - on verra utiliser de façon trop manifeste les catégories de la discontinuité et de la différence, les notions de seuil, de rupture et de transformation, la description des séries et des limites. On dénoncera là un attentat contre les droits imprescriptibles de l'histoire et contre le fondement de toute historicité possible. Mais il ne faut pas s'y tromper : ce qu'on pleure si fort, ce n'est pas la disparition de l'histoire, c'est l'effacement de cette forme d'histoire qui était en secret, mais tout entière, référée à l'activité synthétique du sujet; ce qu'on pleure, c'est ce devenir qui devait fournir à la souveraineté de la conscience un abri plus sûr, moins exposé, que les mythes, les systèmes de parenté, les langues, la sexualité ou le désir; ce qu'on pleure, c'est la possibilité de ranimer par le projet, le travail du sens ou le mouvement de la totalisation, le jeu des déterminations matérielles, des règles de pratique, des systèmes inconscients, des relations rigoureuses mais non réfléchies, des corrélations qui échappent à toute expérience vécue; ce qu'on pleure, c'est cet usage idéologique de l'histoire par lequel on essaie de restituer à l'homme tout ce qui, depuis plus d'un siècle, n'a cessé de lui échapper. On avait entassé tous les trésors d'autrefois dans la vieille citadelle de cette histoire; on la croyait solide; on l'avait sacralisée; on en avait fait le lieu dernier de la pensée anthropologique; on avait cru pouvoir y capturer ceux-là mêmes qui s'étaient acharnés contre elle; on avait cru en faire des gardiens vigilants. Mais cette vieille forteresse, les historiens l'ont désertée depuis longtemps et ils sont partis travailler ailleurs; on s'aperçoit même que Marx ou Nietzsche n'assurent pas la sauvegarde qu'on leur avait confiée. Il ne faut plus compter sur eux pour garder les privilèges; ni pour affirmer une fois de plus - et Dieu sait pourtant si on en aurait besoin dans la détresse d'aujourd'hui - que l'histoire, elle au moins, est vivante et continue, qu'elle est, pour le sujet à la question, le lieu du repos, de la certitude, de la réconciliation du sommeil tranquillisé.

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En ce point se détermine une entreprise dont l'Histoire de la Folie, la Naissance de la Clinique, Les Mots et les Choses ont fixé, très imparfaitement, le dessin. Entreprise par laquelle on essaie de prendre la mesure des mutations qui s'opèrent en général dans le domaine de l'histoire; entreprise où sont mis en question les méthodes, les limites, les thèmes propres à l'histoire des idées; entreprise par laquelle on tente d'y dénouer les dernières sujétions anthropologiques; entreprise qui veut en retour faire apparaître comment ces sujétions ont pu se former. Ces tâches, elles ont été esquissées dans un certain désordre, et sans que leur articulation générale fût clairement définie. Il était temps de leur donner cohérence, - ou du moins de s'y exercer. Le résultat de cet exercice, c'est le livre que voici.
Quelques remarques, avant de commencer et pour éviter tout malentendu.

- Il ne s'agit pas de transférer au domaine de l'histoire, et singulièrement de l'histoire des connaissances, une méthode structuraliste qui a fait ses preuves dans d'autres champs d'analyse. Il s'agit de déployer les principes et les conséquences d'une transformation autochtone qui est en train de s'accomplir dans le domaine du savoir historique. Que cette transformation, que les problèmes qu'elle pose, les instruments qu'elle utilise, les concepts qui s'y définissent, les résultats qu'elle obtient ne soient pas, pour une certaine part, étrangers à ce qu'on appelle l'analyse structurale, c'est bien possible. Mais ce n'est pas cette analyse qui s'y trouve, spécifiquement, mise en jeu;

- il ne s'agit pas (et encore moins) d'utiliser les catégories des totalités culturelles (que ce soient les visions du monde, les types idéaux, l'esprit singulier des époques) pour imposer à l'histoire, et malgré elle, les formes de l'analyse structurale. Les séries décrites, les limites fixées, les comparaisons et les corrélations

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établies ne s'appuient pas sur les anciennes philosophies de l'histoire, mais ont pour fin de remettre en question les téléologies et les totalisations;
- dans la mesure où il s'agit de définir une méthode d'analyse historique qui soit affranchie du thème anthropologique, on voit que la théorie qui va s'esquisser maintenant se trouve, avec les enquêtes déjà faites, dans un double rapport. Elle essaie de formuler, en termes généraux (et non sans beaucoup de rectifications, non sans beaucoup d'élaborations), les instruments que ces recherches ont utilisés en chemin ou ont façonnés pour les besoins de la cause. Mais d'autre part, elle se renforce des résultats alors obtenus pour définir une méthode d'analyse qui soit pure de tout anthropologisme. Le sol sur lequel elle repose, c'est celui qu'elle a découvert. Les enquêtes sur la folie et l'apparition d'une psychologie, sur la maladie et la naissance d'une médecine clinique, sur les sciences de la vie, du langage et de l'économie ont été des essais pour une part aveugles : mais ils s'éclairaient à mesure, non seulement parce qu'ils précisaient peu à peu leur méthode, mais parce qu'ils découvraient - dans ce débat sur l'humanisme et l'anthropologie - le point de sa possibilité historique.

D'un mot, cet ouvrage, comme ceux qui font précédé, ne s'inscrit pas - du moins directement ni en première instance - dans le débat de la structure (confrontée à la genèse, à l'histoire, au devenir) ; mais dans ce champ où se manifestent, se croisent, s'enchevêtrent, et se spécifient les questions de l'être humain, de la conscience, de l'origine, et du sujet. Mais sans doute n'aurait-on pas tort de dire que c'est là aussi que se pose le problème de la structure.
Ce travail n'est pas la reprise et la description exacte de ce qu'on peut lire dans l'Histoire de la Folie, la Naissance de la Clinique, ou Les Mots et les Choses. Sur bon nombre de points, il en est différent. Il comporte aussi pas mal de corrections et de critiques internes. D'une façon générale, l'Histoire de la Folie faisait une part beaucoup trop considérable, et d'ailleurs bien énigmatique,

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à ce qui s'y trouvait désigné comme une «expérience», montrant par là combien on demeurait proche d'admettre un sujet anonyme et général de l'histoire; dans la Naissance de la Clinique, le recours, tenté plusieurs fois, à l'analyse structurale, menaçait d'esquiver la spécificité du problème posé, et le niveau propre à l'archéologie; enfin dans Les Mots et les Choses, l'absence de balisage méthodologique a pu faire croire à des analyses en termes de totalité culturelle. Que ces dangers, je n'aie pas été capable de les éviter, me chagrine : je me console en me disant qu'ils étaient inscrits dans l'entreprise même puisque, pour prendre ses mesures propres, elle avait à se dégager elle-même de ces méthodes diverses et de ces diverses formes d'histoire; et puis,. sans les questions qui m'ont été posées 1, sans les difficultés soulevées, sans les objections, je n'aurais sans doute pas vu se dessiner d'une façon aussi nette l'entreprise à laquelle, bon gré mal gré, je me trouve désormais lié. De là, la manière précautionneuse, boitillante de ce texte : à chaque instant, il prend distance, établit ses mesures de part et d'autre, tâtonne vers ses limites, se cogne sur ce qu'il ne veut pas dire, creuse des fossés pour définir son propre chemin. A chaque instant, il dénonce la confusion possible. Il décline son identité, non sans dire au préalable : je ne suis ni ceci ni cela. Ce n'est pas critique, la plupart du temps; ce n'est point manière de dire que tout le monde s'est trompé à droite et à gauche. C'est définir un emplacement singulier par l'extériorité de ses voisinages; c'est - plutôt que de vouloir réduire les autres au silence, en prétendant que leur propos est vain - essayer de définir cet espace blanc d'où je parle, et qui prend forme lentement dans un discours que je sens si précaire, si incertain encore.
1. En particulier les premières pages de ce texte ont constitué, sous une forme un peu différente, une réponse aux questions formulées par le Cercle d'Épistémologie de l'E.N.S. (cf. Cahiers pour l'Analyse, n° 9). D'autre part une esquisse de certains développements a été donnée en réponse aux lecteurs d'Esprit (avril 1968).

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- Vous n'êtes pas sûr de ce que vous dites? Vous allez de nouveau changer, vous déplacer par rapport aux questions qu'on vous pose, dire que les objections ne pointent pas réellement vers le lieu où vous vous prononcez? Vous vous préparez à dire encore une fois que vous n'avez jamais été ce qu'on vous reproche d'être? Vous aménagez déjà l'issue qui vous permettra, dans votre prochain livre, de resurgir ailleurs et de narguer comme vous le faites maintenant : non, non je ne suis pas là où vous me guettez, mais ici d'où je vous regarde en riant.
- Eh quoi, vous imaginez-vous que je prendrais à écrire tant de peine et tant de plaisir, croyez-vous que je ni 'y serais obstiné, tête baissée, si je ne préparais - d'une main un peu fébrile - le labyrinthe où m'aventurer, déplacer mon propos, lui ouvrir des souterrains, l'enfoncer loin de lui-même, lui trouver des surplombs qui résument et déforment son parcours, où me perdre et apparaître finalement à des yeux que je n'aurai jamais plus à rencontrer. Plus d'un, comme moi sans doute, écrivent pour n'avoir plus de visage. Ne me demandez pas qui je suis et ne me dites pas de rester le même : c'est une morale d'état-civil; elle régit nos papiers. Qu'elle nous laisse libres quand il s'agit d'écrire.

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II

LES RÉGULARITÉS DISCURSIVES

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I
Les unités du discours

La mise en jeu des concepts de discontinuité, de rupture, de seuil, de limite, de série, de transformation pose à toute analyse historique non seulement des questions de procédure mais des problèmes théoriques. Ce sont ces problèmes qui vont être étudiés ici (les questions de procédure seront envisagées au cours de prochaines enquêtes empiriques; si du moins l'occasion, le désir et le courage me viennent de les entreprendre). Encore ne seront-ils envisagés que dans un champ particulier: dans ces disciplines si incertaines de leurs frontières, si indécises dans leur contenu qu'on appelle histoire des idées, ou de la pensée, ou des sciences, ou des connaissances.
Il y a d'abord à accomplir un travail négatif: s'affranchir de tout un jeu de notions qui diversifient, chacune à leur manière, le thème de la continuité. Elles n'ont pas sans doute une structure conceptuelle bien rigoureuse; mais leur fonction est précise. Telle la notion de tradition: elle vise à donner un statut temporel singulier à un ensemble de phénomènes à la fois successifs et identiques (ou du moins analogues); elle permet de repenser la dispersion de l'histoire dans la forme du même; elle autorise à réduire la différence propre à tout commencement, pour remonter sans discontinuer dans l'assignation indéfinie de l'origine; grâce à elle, on peut isoler les nouveautés sur fond de permanence, et en transférer le mérite à l'originalité,


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au génie, à la décision propre aux individus. Telle aussi la notion d'influence qui fournit un support -trop magique pour pouvoir être bien analysé -aux faits de transmission et de communication; qui réfère à un processus d'allure causale (mais sans délimitation rigoureuse ni définition théorique) les phénomènes de ressemblance ou de répétition; qui lie, à distance et à travers le temps -comme par l'intermédiaire d'un milieu de propagation -des unités définies comme individus, oeuvres, notions ou théories. Telles les notions de développement et d'évolution: elles permettent de regrouper une succession d'événements dispersés, de les rapporter à un seul et même principe organisateur, de les soumettre à la puissance exemplaire de la vie (avec ses jeux adaptatifs, sa capacité d'innovation, l'incessante corrélation de ses différents éléments, ses systèmes d'assimilation et d'échanges), de découvrir, déjà à l’œuvre dans chaque commencement, un principe de cohérence et l'esquisse d'une unité future, de maîtriser le temps par un rapport perpétuellement réversible entre une origine et un terme jamais donnés, toujours à l'oeuvre. Telles encore les notions de «mentalité» ou d' «esprit» qui permettent d'établir entre les phénomènes simultanés ou successifs d'une époque donnée une communauté de sens, des liens symboliques, un jeu de ressemblance et de miroir -ou qui font surgir comme principe d'unité et d'explication la souveraineté d'une conscience collective. Il faut remettre en question ces synthèses toutes faites, ces groupements que d'ordinaire on admet avant tout examen, ces liens dont la validité est reconnue d'entrée de jeu; il faut débusquer ces formes et ces forces obscures par lesquelles on a l'habitude de lier entre eux les discours des hommes; il faut les chasser de l'ombre où elles règnent. Et plutôt que de les laisser valoir spontanément, accepter de n'avoir affaire, par souci de méthode et en première instance, qu'à une population d'événements dispersés.
Il faut aussi s'inquiéter devant ces découpages ou groupements dont nous avons acquis la familiarité. Peut-on admettre, telles quelles, la distinction des

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grands types de discours, ou celle des formes ou des genres qui opposent les unes aux autres science, littérature, philosophie, religion, histoire, fiction, etc., et qui en font des sortes de grandes individualités historiques? Nous ne sommes pas sûrs nous-mêmes de l'usage de ces distinctions dans le monde de discours qui est le nôtre. A plus forte raison lorsqu'il s'agit d'analyser des ensembles d'énoncés qui étaient, à l'époque de leur formulation, distribués, répartis et caractérisés d'une tout autre manière: après tout la «littérature» et la «politique» sont des catégories récentes qu'on ne peut appliquer à la culture médiévale ou même encore à la culture classique que par une hypothèse rétrospective, et par un jeu d'analogies formelles ou de ressemblances sémantiques; mais ni la littérature, ni la politique, ni non plus la philosophie et les sciences n'articulaient le champ du discours, au XVIIe ou au XVIIIe siècle, comme elles l'ont articulé au XIXe siècle. De toute façon, ces découpages qu'il s'agisse de ceux que nous admettons, ou de ceux qui sont contemporains des discours étudiés -sont toujours eux-mêmes des catégories réflexives, des principes de classement, des règles normatives, des types institutionnalisés: ce sont à leur tour des faits de discours qui méritent d'être analysés à côté des autres; ils ont, à coup sûr, avec eux des rapports complexes, mais ils n'en sont pas des caractères intrinsèques, autochtones et universellement reconnaissables.
Mais surtout les unités qu'il faut mettre en suspens sont celles qui s'imposent de la façon la plus immédiate: celles du livre et de l’œuvre. En apparence, peut-on les effacer sans un extrême artifice? Ne sont-elles pas données de la façon la plus certaine? Individualisation matérielle du livre, qui occupe un espace déterminé, qui a une valeur économique, et qui marque de soi. même, par un certain nombre de signes, les limites de son commencement et de sa fin; établissement d'une oeuvre qu'on reconnaît et qu'on délimite en attribuant un certain nombre de textes à un auteur. Et pourtant dès qu'on y regarde d'un peu plus près les difficultés commencent. Unité matérielle du livre? Est-ce bien la

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même s'il s'agit d'une anthologie de poèmes, d'un recueil de fragments posthumes, du Traité des Coniques ou d'un tome de l' Histoire de France de Michelet? Est-ce bien la même s'il s'agit d'Un coup de dés, du procès de Gilles de Rais, du San Marco de Butor, ou d'un missel catholique? En d'autres termes l'unité matérielle du volume n'est-elle pas une unité faible, accessoire, au regard de l'unité discursive à laquelle il donne support? Mais cette unité discursive, à son tour, est-elle homogène et uniformément applicable? Un roman de Stendhal ou un roman de Dostoïevski ne s'individualisent pas comme ceux de La Comédie humaine; et ceux-ci à leur tour ne se distinguent pas les uns des autres comme Ulysse de L'Odyssée. C'est que les marges d'un livre ne sont jamais nettes ni rigoureusement tranchées: par-delà le titre, les premières lignes et le point final, par-delà sa configuration interne et la forme qui l'autonomise, il est pris dans un système de renvois à d'autres livres, d'autres textes, d'autres phrases: nœud dans un réseau. Et ce jeu de renvois n'est pas homologue, selon qu'on a affaire à un traité de mathématiques, à un commentaire de textes, à un récit historique, à un épisode dans un cycle romanesque; ici et là l'unité du livre, même entendue comme faisceau de rapports, ne peut être considérée comme identique. Le livre a beau se donner comme un objet qu'on a sous la main; il a beau se recroqueviller en ce petit parallélépipède qui l'enferme: son unité est variable et relative. Dès qu'on l'interroge, elle perd son évidence; elle ne s'indique elle-même, elle ne se construit qu'à partir d'un champ complexe de discours.
Quant à l’œuvre, les problèmes qu'elle soulève sont plus difficiles encore. En apparence pourtant, quoi de plus simple? Une somme de textes qui peuvent être dénotés par le signe d'un nom propre. Or cette dénotation (même si on laisse de côté les problèmes de l'attribution), n'est pas une fonction homogène: le nom d'un auteur dénote-t-il de la même façon un texte qu'il a lui-même publié sous son nom, un texte qu'il a présenté sous un pseudonyme, un autre qu'on aura retrouvé après sa mort à l'état d'ébauche, un autre

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encore qui n'est qu'un griffonnage, un carnet de notes, un «papier»? La constitution d'une oeuvre complète ou d'un opus suppose un certain nombre de choix qu'il n'est pas facile de justifier ni même de formuler: suffit-il d'ajouter aux textes publiés par l'auteur ceux qu'il projetait de donner à l'impression, et qui ne sont restés inachevés que par le fait de la mort? Faut-il intégrer aussi tout ce qui est brouillon, premier dessein, corrections et ratures des livres? Faut-il ajouter les esquisses abandonnées? Et quel statut donner aux lettres, aux notes, aux conversations rapportées, aux propos transcrits par les auditeurs, bref à cet immense fourmillement de traces verbales qu'un individu laisse autour de lui au moment de mourir, et qui parlent dans un entrecroisement indéfini tant de langages différents? En tout cas le nom «Mallarmé» ne se réfère pas de la même façon aux thèmes anglais, aux traductions d'Edgar Poe, aux poèmes, ou aux réponses à des enquêtes; de môme, ce n'est pas le même rapport qui existe entre le nom de Nietzsche d'une part et d'autre part les autobiographies de jeunesse, les dissertations scolaires, les articles philologiques, Zarathoustra, Ecce homo, les lettres, les dernières cartes postales signées par «Dionysos» ou «Kaiser Nietzsche», les innombrables carnets où s'enchevêtrent les notes de blanchisserie et les projets d'aphorismes. En fait, si on parle si volontiers et sans s'interroger davantage de l'«oeuvre»d'un auteur, c'est qu'on la suppose définie par une certaine fonction d'expression. On admet qu'il doit y avoir un niveau (aussi profond qu'il est nécessaire de l'imaginer) auquel l'oeuvre se révèle, en tous ses fragments, même les plus minuscules et les plus inessentiels, comme l'expression de la pensée, ou de l'expérience, ou de l'imagination, ou de l'inconscient de l'auteur, ou encore des déterminations historiques dans lesquelles il était pris. Mais on voit aussitôt qu'une pareille unité, loin d'être donnée immédiatement, est constituée par une opération; que cette opération est interprétative (puisqu'elle déchiffre, dans le texte, la transcription de quelque chose qu'il cache et qu'il manifeste à la fois); qu'enfin l'opération qui détermine

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l'opus, en son unité, et par conséquent l'oeuvre elle-même ne sera pas la même s'il s'agit de l'auteur du Théâtre et son double ou de l'auteur du Tractatus et donc, qu'ici et là ce n'est pas dans le même sens qu'on parlera d'une «oeuvre». L'oeuvre ne peut être considérée ni comme unité immédiate, ni comme une unité certaine, ni comme une unité homogène.
Enfin, dernière précaution pour mettre hors circuit les continuités irréfléchies par lesquelles on organise, par avance, le discours qu'on entend analyser: renoncer à deux thèmes qui sont liés l'un à l'autre et qui se font face. L'un veut qu'il ne soit jamais possible d'assigner, dans l'ordre du discours, l'irruption d'un événement véritable; qu'au-delà de tout commencement apparent, il y a toujours une origine secrète -si secrète et si originaire qu'on ne peut jamais la ressaisir tout à fait en elle-même. Si bien qu'on serait fatalement reconduit, à travers la naïveté des chronologies, vers un point indéfiniment reculé, jamais présent dans aucune histoire; lui-même ne serait que son propre vide; et à partir de lui tous les commencements ne pourraient jamais être que recommencement ou occultation (à vrai dire, en un seul et même geste, ceci et cela). A ce thème se rattache un autre selon lequel tout discours manifeste reposerait secrètement sur un déjà-dit; et que ce déjà-dit ne serait pas simplement une phrase déjà prononcée, un texte déjà écrit, mais un «jamais dit.», un discours sans corps, une voix aussi silencieuse qu'un souffle, une écriture qui n'est que le creux de sa propre trace. On suppose ainsi que tout ce qu'il arrive au discours de formuler se trouve déjà articulé dans ce demi-silence qui lui est préalable, qui continue à courir obstinément au-dessous de lui, mais qu'il recouvre et fait taire. Le discours manifeste ne serait en fin de compte que la présence répressive de ce qu'il ne dit pas; et ce non-dit serait un creux qui mine de l'intérieur tout ce qui se dit. Le premier motif voue l'analyse historique du discours à être quête et répétition d'une origine qui échappe à toute détermination historique; l'autre la voue à être interprétation ou écoute d'un déjà-dit qui serait en même temps un non-dit. Il faut

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renoncer à tous ces thèmes qui ont pour fonction de garantir l'infinie continuité du, discours et sa secrète présence à soi dans le Jeu d’une absence toujours reconduite Se tenir prêt a accueillir chaque moment du discours dans son irruption d'événement; dans cette ponctualité où il apparaît, et dans cette dispersion temporelle qui lui permet d'être répété, su, oublié, transformé, effacé jusque, dans ses moindres traces, enfoui, bien loin de tout regard, dans la poussière des livres. Il ne faut pas renvoyer le discours à la lointaine présence de l'origine; il faut le traiter dans le jeu de son instance.
Ces formes préalables de continuité, toutes ces synthèses qu'on ne problématise pas et qu'on laisse valoir de plein droit, il faut donc les tenir en suspens. Non point, certes, les récuser définitivement, mais secouer la quiétude avec laquelle on les accepte; montrer qu'elles ne vont pas de soi, qu'elles sont toujours l'effet d'une construction dont il s'agit de connaître les règles et de contrôler les justifications; définir à quelles conditions et en vue de quelles analyses certaines sont légitimes; indiquer celles qui, de toute façon, ne peuvent plus être admises. Il se pourrait bien, par exemple, que les notions d'«influence» ou d' «évolution» relèvent d'une critique qui les mette -pour un temps plus ou moins long -hors d'usage. Mais l' «oeuvre», mais le «livre», ou encore ces unités comme la «science» ou la «littérature» faut-il pour toujours s'en passer? Faut-il les tenir pour illusions, bâtisses sans légitimité, résultats mal acquis? Faut-il renoncer à prendre tout appui même provisoire sur eux et à leur donner jamais une définition? Il s'agit en fait de les arracher à leur quasi-évidence, de libérer les problèmes qu'ils posent; de reconnaître qu'ils ne sont pas le lieu tranquille à partir duquel on peut poser d'autres questions (sur leur structure, leur cohérence, leur systématicité, leurs transformations), mais qu'ils posent par eux-mêmes tout un faisceau de questions (Que sont-ils? Comment les définir ou les limiter? A quels types distincts de lois peuvent-ils obéir? De quelle articulation sont-ils susceptibles? A quels sous-ensembles peuvent-ils donner

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lieu? Quels phénomènes spécifiques font-ils apparaître dans le champ du discours?). Il s'agit de reconnaître qu'ils ne sont peut-être pas au bout du compte ce qu'on croyait au premier regard. Bref, qu'ils exigent une théorie; et que cette théorie ne peut pas se faire sans qu'apparaisse, dans sa pureté non synthétique, le champ des faits de discours à partir duquel on les construit.
Et moi-même à mon tour, je ne ferai rien d'autre: certes, je prendrai pour repère initial des unités toutes données (comme la psychopathologie, ou la médecine, ou l'économie politique); mais je ne me placerai pas à l'intérieur de ces unités douteuses pour en étudier la configuration interne ou les secrètes contradictions. Je ne m'appuierai sur elles que le temps de me demander quelles unités elles forment; de quel droit elles peuvent revendiquer un domaine qui les spécifient dans l'espace et une continuité qui les individualise dans le temps; selon quelles lois elles se forment; sur fond de quels événements discursifs elles se découpent; et si finalement elles ne sont pas, dans leur individualité acceptée et quasi institutionnelle, l'effet de surface d'unités plus consistantes. Je n'accepterai les ensembles que l'histoire me propose que pour les mettre aussitôt à la question; pour les dénouer et savoir si on peut les recomposer légitimement; pour savoir s'il ne faut pas en reconstituer d'autres; pour les replacer dans un espace plus général qui, en dissipant leur apparente familiarité, permet d'en faire la théorie.
Une fois suspendues ces formes immédiates de continuité, tout un domaine en effet se trouve libéré. Un domaine immense, mais qu'on peut définir: il est constitué par l'ensemble de tous les énoncés effectifs (qu'ils aient été parlés et écrits), dans leur dispersion d'événements et dans l'instance qui est propre à chacun. Avant d'avoir affaire, en toute certitude, à une science, ou à des romans, ou à des discours politiques, ou à l'oeuvre d'un auteur ou même à un livre, le matériau qu'on a à traiter dans sa neutralité première, c'est une population d'événements dans l'espace du discours en général. Ainsi apparaît le projet d'une description

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des événements discursifs comme horizon pour la recherche des unités qui s'y forment. Cette description se distingue facilement de l'analyse de la langue. Certes, on ne peut établir un système linguistique (si on ne le construit pas artificiellement) qu'en utilisant un corpus d'énoncés, ou une collection de faits de discours; mais il s'agit alors de définir, à partir de cet ensemble qui a valeur d'échantillon, des règles qui permettent de construire éventuellement d'autres énoncés que ceux-là: même si elle a disparu depuis longtemps, même si personne ne la parle plus et qu'on l'a restaurée sur de rares fragments, une langue constitue toujours un système pour des énoncés possibles: c'est un ensemble fini de règles qui autorise un nombre infini de performances. Le champ des événements discursifs en revanche est l'ensemble toujours fini et actuellement limité de seules séquences linguistiques qui ont été formulées; elles peuvent bien être innombrables, elles peuvent bien, par leur masse, dépasser toute capacité d'enregistrement, de mémoire ou de lecture: elles constituent cependant un ensemble fini. La question que pose l'analyse de la langue, à propos d'un fait de discours quelconque, est toujours: selon quelles règles tel énoncé a-t-il été construit, et par conséquent selon quelles règles d'autres énoncés semblables pourraient-ils être construits? La description des événements du discours pose une tout autre question: comment se fait-il que tel énoncé soit apparu et nul autre à sa place?
On voit également que cette description du discours s'oppose à l'histoire de la pensée. Là encore, on ne peut reconstituer un système de pensée qu'à partir d'un ensemble défini de discours. Mais cet ensemble est traité de telle manière qu'on essaie de retrouver par-delà les énoncés eux-mêmes l'intention du sujet parlant, son activité consciente, ce qu'il a voulu dire, ou encore le jeu inconscient qui s'est fait jour malgré lui dans ce qu'il a dit ou dans la presque imperceptible cassure de ses paroles manifestes; de toute façon il s'agit de reconstituer un autre discours, de retrouver la parole muette, murmurante, intarissable qui anime de l'intérieur la voix qu'on entend, de rétablir le texte

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menu et invisible qui parcourt l'interstice des lignes écrites et parfois les bouscule. L'analyse de la pensée est toujours allégorique par rapport au discours qu'elle utilise. Sa question est infailliblement: qu'est-ce qui se disait donc dans ce qui était dit? L'analyse du champ discursif est orientée tout autrement; il s'agit de saisir l'énoncé dans l'étroitesse et la singularité de son événement; de déterminer les conditions de son existence, d'en fixer au plus juste les limites, d'établir ses corrélations aux autres énoncés qui peuvent lui être liés, de montrer quelles autres formes d'énonciation il exclut. On ne cherche point, au-dessous de ce qui est manifeste, le bavardage à demi silencieux d'un autre discours; on doit montrer pourquoi il ne pouvait être autre qu'il n'était, en quoi il est exclusif de tout autre, comment il prend, au milieu des autres et par rapport à eux, une place que nul autre ne pourrait occuper. La question propre à une telle analyse, on pourrait la formuler ainsi: quelle est donc cette singulière existence, qui vient au jour dans ce qui se dit, -et nulle part ailleurs?
On doit se demander à quoi peut servir finalement cette mise en suspens de toutes les unités admises, s'il s'agit, au total, de retrouver les unités qu'on a feint de questionner au départ. En fait, l'effacement systématique des unités toutes données permet d'abord de restituer à l'énoncé sa singularité d'événement, et de montrer que la discontinuité n'est pas seulement un de ces grands accidents qui forment faille dans la géologie de l'histoire, mais là déjà dans le fait simple de l'énoncé; on le fait surgir dans son irruption historique; ce qu'on essaie de mettre sous le regard, c'est cette incision qu'il constitue, cette irréductible -et bien souvent minuscule -émergence. Aussi banal qu'il soit, aussi peu important qu'on l'imagine dans ses conséquences, aussi vite oublié qu'il puisse être après son apparition, aussi peu entendu ou mal déchiffré qu'on le suppose, un énoncé est toujours un événement que ni la langue ni le sens ne peuvent tout à fait épuiser. Événement étrange, à coup sûr: d'abord parce qu'il est lié d'un côté à un geste d'écriture ou à l'articulation d'une parole, mais que d'un autre côté il s'ouvre

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à lui-même une existence rémanente dans le champ d'une mémoire, ou dans la matérialité des manuscrits, des livres, et de n'importe quelle forme d'enregistrement; ensuite parce qu'il est unique comme tout événement, mais qu'il est offert à la répétition, à la transformation, à la réactivation; enfin parce qu'il est lié non seulement à des situations qui le provoquent, et à des conséquences qu'il incite, mais en même temps, et selon une modalité toute différente, à des énoncés qui le précèdent et qui le suivent.
Mais si on isole, par rapport à la langue et à la pensée, l'instance de l'événement énonciatif, ce n'est pas pour disséminer une poussière de faits. C'est pour être sûr de ne pas la rapporter à des opérateurs de synthèse qui soient purement psychologiques (l'intention de l'auteur, la forme de son esprit, la rigueur de sa pensée, les thèmes qui le hantent, le projet qui traverse son existence et lui donne signification) et pouvoir saisir d'autres formes de régularité, d'autres types de rapports. Relations des énoncés entre eux (même si elles échappent à la conscience de l'auteur; même s'il s'agit d'énoncés qui n'ont pas le même auteur; même si les auteurs entre eux ne se connaissaient pas); relations entre des groupes d'énoncés ainsi établis (même si ces groupes ne concernent pas les mêmes domaines, ni des domaines voisins; même s'ils n'ont pas le même niveau formel; même s'ils ne sont pas le lieu d'échanges assignables); relations entre des énoncés ou des groupes d'énoncés et des événements d'un tout autre ordre (technique, économique, social, politique). Faire apparaître dans sa pureté l'espace où se déploient les événements discursifs, ce n'est pas entreprendre de le rétablir dans un isolement que rien ne saurait surmonter; ce n'est pas le refermer sur lui-même; c'est se rendre libre pour décrire en lui et hors de lui des jeux de relations.
Troisième intérêt d'une telle description des faits de discours: en les libérant de tous les groupements qui se donnent pour des unités naturelles, immédiates et universelles, on se donne la possibilité de décrire, mais cette fois par un ensemble de décisions maîtrisées, d'autres unités. Pourvu qu'on en définisse clairement

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les conditions, il pourrait être légitime de constituer, à partir de relations correctement décrites, des ensembles discursifs qui ne seraient pas arbitraires mais seraient cependant demeurés invisibles. Certes, ces relations n'auraient jamais été formulées pour elles-mêmes dans les énoncés en question (à la différence par exemple de ces relations explicites qui sont posées et dites par le discours lui-même, lorsqu'il se donne la forme du roman, ou qu'il s'inscrit dans une série de théorèmes mathématiques). Cependant elles ne constitueraient en aucune manière une sorte de discours secret, animant de l'intérieur les discours manifestes; ce n'est donc pas une interprétation des faits énonciatifs qui pourrait les faire venir à la lumière, mais bien l'analyse de leur coexistence, de leur succession, de leur fonctionnement mutuel, de leur détermination réciproque, de leur transformation indépendante ou corrélative.
Il est exclu cependant qu'on puisse décrire sans repère toutes les relations qui peuvent ainsi apparaître. Il faut en première approximation accepter un découpage provisoire: une région initiale, que l'analyse bouleversera et réorganisera si besoin est. Cette région, comment la circonscrire? D'un côté, il faut, empiriquement, choisir un domaine où les relations risquent d'être nombreuses, denses, et relativement faciles à décrire: et en quelle autre région les événements discursifs semblent-ils être le mieux liés les uns aux autres, et selon des relations mieux déchiffrables, que dans celle qu'on désigne en général du terme de science? Mais d'un autre côté, comment se donner le plus de chances de ressaisir dans un énoncé, non pas le moment de sa structure formelle et de ses lois de construction, mais celui de son existence et des règles de son apparition, sinon en s'adressant à des groupes de discours peu formalisés et où les énoncés ne paraissent pas s'engendrer nécessairement selon des règles de pure syntaxe? Comment être sûr qu'on échappera à des découpes comme celles de l'oeuvre, à des catégories comme celles de l'influence, sinon en proposant dès le départ des domaines assez larges, des échelles chronologiques

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assez vastes? Enfin comment être sûr qu'on ne se laissera pas prendre à toutes ces unités ou synthèses peu réfléchies qui se réfèrent à l'individu parlant, au sujet du discours, à l'auteur du texte, bref, à toutes ces catégories anthropologiques? Sinon peut-être en considérant l'ensemble des énoncés à travers lesquels ces catégories se sont constituées, -l'ensemble des énoncés qui ont choisi pour «objet» le sujet des discours (leur propre sujet) et ont entrepris de le déployer comme champ de connaissances?
Ainsi s'explique le privilège de fait que j'ai accordé à ces discours dont on peut dire, très schématiquement, qu'ils définissent les «sciences de l'homme». Mais ce n'est là qu'un privilège de départ. Il faut garder bien présents à l'esprit deux faits: que l'analyse des événements discursifs n'est en aucune manière limitée à un pareil domaine; et que d'autre part la découpe de ce domaine lui-même ne peut pas être considérée comme définitive, ni comme valable absolument; il s'agit d'une approximation première qui doit permettre de faire apparaître des relations qui risquent d'effacer les limites de cette première esquisse.

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II
Les formations discursives


J'ai donc entrepris de décrire des relations entre des énoncés. J'ai pris soin de n'admettre comme valable aucune de ces unités qui pouvaient m'être proposées et que l'habitude mettait à ma disposition. Je me suis décidé à ne négliger aucune forme de discontinuité, de coupure, de seuil ou de limite. Je me suis décidé à décrire des énoncés dans le champ du discours et les relations dont ils sont susceptibles. Deux séries de problèmes, je le vois, se présentent aussitôt: l'une -je vais la laisser en suspens pour le moment et je la reprendrai plus tard -concerne l'utilisation sauvage que j'ai fait des termes d'énoncé, d'événement, de discours; l'autre concerne les relations qui peuvent être légitimement décrites entre ces énoncés qu'on a laissés dans leur groupement provisoire et visible.
Il y a par exemple des énoncés qui se donnent -et ceci depuis une date qu'on peut facilement assigner -comme relevant de l'économie politique, ou de la biologie, ou de la psychopathologie; il y en a aussi qui se donnent comme appartenant à ces continuités millénaires -presque sans naissance -qu'on appelle la grammaire ou la médecine. Mais que sont-elles, ces unités? Comment peut-on dire que l'analyse des maladies de la tête faite par Willis et les cliniques de Charcot appartiennent au même ordre de discours? Que les inventions de Petty sont en continuité avec l'économétrie de Neumann? Que l'analyse du jugement par

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les grammairiens de Port-Royal appartient au même domaine que le repérage des alternances vocaliques dans les langues indo-européennes? Qu'est-ce donc que la médecine, la grammaire, l'économie politique? Ne sont-elles rien, qu'un regroupement rétrospectif par lequel les sciences contemporaines se font illusion sur leur propre passé? Sont-elles des formes qui se sont instaurées une fois pour toutes et se sont développées souverainement à travers le temps? Recouvrent-elles d'autres unités? Et quelle sorte de liens reconnaître valablement entre tous ces énoncés qui forment sur un mode à la fois familier et insistant, une masse énigmatique?
Première hypothèse -celle qui m'a paru d'abord la plus vraisemblable et la plus facile à éprouver -: les énoncés différents dans leur forme, dispersés dans le temps, forment un ensemble s'ils se réfèrent à un seul et même objet. Ainsi, les énoncés qui relèvent de la psychopathologie semblent se rapporter tous à cet objet qui se profile de différentes manières dans l'expérience individuelle ou sociale et qu'on peut désigner comme la folie. Or je me suis vite aperçu que l'unité de l'objet «folie» ne permet pas d'individualiser un ensemble d'énoncés, et d'établir entre eux une relation à la fois descriptible et constante. Et ceci pour deux raisons. On se tromperait à coup sûr si on demandait à l'être même de la folie, à son contenu secret, à sa vérité muette et refermée sur soi ce qu'on a pu en dire à un moment donné; la maladie mentale a été constituée par l'ensemble de ce qui a été dit dans le groupe de tous les énoncés qui la nommaient, la découpaient, la décrivaient, l'expliquaient, racontaient ses développements, indiquaient ses diverses corrélations, la jugeaient, et éventuellement lui prêtaient la parole en articulant, en son nom, des discours qui devaient passer pour être les siens. Mais il y a plus (cet ensemble d'énoncés est loin de se rapporter à un seul objet, formé une fois pour toutes, et de le conserver indéfiniment comme son horizon d'idéalité inépuisable; l'objet qui est posé, comme leur corrélat, par les énoncés médicaux du XVIIe ou du XVIIIe siècle, n'est pas identique à

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l'objet qui se dessine à travers les sentences juridiques ou les mesures policières; de même, tous les objets du discours psycho-pathologique ont été modifiés de Pinel ou d'Esquirol à Bleuler: ce ne sont point des mêmes maladies qu'il est question ici et là; ce ne sont point des mêmes fous qu'il est question.
On pourrait, on devrait peut-être conclure de cette multiplicité des objets qu'il n'est pas possible d'admettre, comme une unité valable pour constituer un ensemble d'énoncés, le «discours concernant la folie». Peut-être faudrait-il s'en tenir aux seuls groupes d'énoncés qui ont un seul et même objet: les discours sur la mélancolie, ou sur la névrose. Mais on se rendrait vite compte qu'à son tour chacun de ces discours a constitué son objet et l'a travaillé jusqu'à le transformer entièrement. De sorte que le problème se pose de savoir si l'unité d'un discours n'est pas faite, plutôt que par la permanence et la singularité d'un objet, par l'espace où divers objets se profilent et continûment se transforment. La relation caractéristique qui permettrait d'individualiser un ensemble d'énoncés concernant la folie, ne serait-elle pas alors: la règle d'émergence simultanée ou successive des divers objets qui y sont nommés, décrits, analysés, appréciés ou jugés? L'unité des discours sur la folie ne serait pas fondée sur l'existence de l'objet «folie», ou la constitution d'un horizon unique d'objectivité; ce serait le jeu des règles qui rendent possible pendant une période donnée l'apparition d'objets: objets qui sont découpés par des mesures de discrimination et de répression, objets qui se différencient dans la pratique quotidienne, dans la jurisprudence, dans la casuistique religieuse, dans le diagnostic des médecins, objets qui se manifestent dans des descriptions pathologiques, objets qui sont cernés par des codes ou recettes de médication, de traitement, de soins. En outre, l'unité des discours sur la folie, ce serait le jeu des règles qui définissent les transformations de ces différents objets, leur non-identité à travers le temps, la rupture qui se produit en eux, la discontinuité interne qui suspend leur permanence. D'une façon paradoxale, définir un ensemble d'énoncés dans

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ce qu'il a d'individuel consisterait à décrire la dispersion de ces objets, saisir tous les interstices qui les séparent, mesurer les distances qui règnent entre eux, -en d'autres termes formuler leur loi de répartition.
Seconde hypothèse pour définir, entre des énoncés, un groupe de relations: leur forme et leur type d'enchaînement. Il m'avait semblé par exemple que la science médicale à partir du XIXe siècle se caractérisait moins par ses objets ou ses concepts que par un certain style, un certain caractère constant de l'énonciation. Pour la première fois, la médecine n'était plus constituée par un ensemble de traditions, d'observations, de recettes hétérogènes, mais par un corpus de connaissances qui supposait un même regard posé sur les choses, un même quadrillage du champ perceptif, une même analyse du fait pathologique selon l'espace visible du corps, un même système de transcription de ce qu'on perçoit dans ce qu'on dit (même vocabulaire, même jeu de métaphores); bref il m'avait semblé que la médecine s'organisait comme une série d'énoncés descriptifs. Mais là encore, il a fallu abandonner cette hypothèse de départ et reconnaître que le discours clinique était tout autant un ensemble d'hypothèses sur la vie et la mort, de choix éthiques, de décisions thérapeutiques, de règlements institutionnels, de modèles d'enseignement, qu'un ensemble de descriptions; que celui-ci en tout cas ne pouvait pas être abstrait de ceux-là, et que l'énonciation descriptive n'était que l'une des formulations présentes dans le discours médical. Reconnaître aussi que cette description n'a cessé de se déplacer: soit parce que, de Bichat à la pathologie cellulaire, on a déplacé les échelles et les repères; soit parce que, de l'inspection visuelle, de l'auscultation et de la palpation à l'usage du microscope et des tests biologiques, le système de l'information a été modifié; soit encore parce que, de la corrélation anatomo-clinique simple à l'analyse fine des processus physiopathologiques, le lexique des signes et leur déchiffrement a été entièrement reconstitué; soit enfin parce que le médecin a peu à peu cessé d'être lui-même le lieu d'enregistrement

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et d'interprétation de l'information, et parce qu'à côté de lui, en dehors de lui, se sont constitués des masses documentaires, des instruments de corrélation et des techniques d'analyse, qu'il a, certes, à utiliser, mais qui modifient, à l'égard du malade, sa position de sujet regardant.
Toutes ces altérations, qui nous conduisent peut-être aujourd'hui au seuil d'une nouvelle médecine, se sont déposées lentement, au cours du XIXe siècle, dans le discours médical. Si on voulait définir ce discours par un système codifié et normatif d'énonciation, il faudrait reconnaître que cette médecine s'est défaite aussitôt qu'elle est apparue et qu'elle n'a guère trouvé à se formuler que chez Bichat et Laennec. Si unité il y a, le principe n'en est donc pas une forme déterminée d'énoncés; ne serait-ce pas plutôt l'ensemble des règles qui ont rendu simultanément ou tour à tour possibles des descriptions purement perceptives, mais aussi des observations médiatisées par des instruments, des protocoles d'expériences de laboratoires, des calculs statistiques, des constatations épidémiologiques ou démographiques, des règlements institutionnels, des prescriptions thérapeutiques? Ce qu'il faudrait caractériser et individualiser ce serait la coexistence de ces énoncés dispersés et hétérogènes; le système qui régit leur répartition, l'appui qu'ils prennent les uns sur les autres, la manière dont ils s'impliquent ou s'excluent, la transformation qu'ils subissent, le jeu de leur relève, de leur disposition et de leur remplacement.
Autre direction de recherche, autre hypothèse: ne pourrait-on pas établir des groupes d'énoncés, en déterminant le système des concepts permanents et cohérents qui s'y trouvent mis en jeu? Par exemple, l'analyse du langage et des faits grammaticaux ne repose-t-elle pas chez les classiques (depuis Lancelot jusqu'à la fin du XVIIIe siècle) sur un nombre défini de concepts dont le contenu et l'usage étaient établis une fois pour toutes: le concept de jugement défini comme la forme générale et normative de toute phrase, les concepts de sujet et d'attribut regroupés sous la catégorie plus générale de nom, le concept de verbe utilisé comme

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équivalent de celui de copule logique, le concept de mot défini comme signe d'une représentation, etc.? On pourrait ainsi reconstituer l'architecture conceptuelle de la grammaire classique. Mais là encore, on aurait tôt fait de rencontrer des limites: à peine sans doute pourrait-on décrire avec de tels éléments les analyses faites par les auteurs de Port-Royal; bien vite on serait obligé de constater l'apparition de nouveaux concepts; certains d'entre eux sont peut-être dérivés des premiers, mais les autres leur sont hétérogènes et quelques-uns même sont incompatibles avec eux. La notion d'ordre syntaxique naturel ou inversé, celle de complément (introduite au cours du XVIIIe siècle par Beauzée) peuvent sans doute encore s'intégrer au système conceptuel de la grammaire de Port-Royal. Mais ni l'idée d'une valeur originairement expressive des sons, ni celle d'un savoir primitif enveloppé dans les mots et transmis obscurément par eux, ni celle d'une régularité dans la mutation des consonnes, ni la conception du verbe comme simple nom permettant de désigner une action ou une opération, n'est compatible avec l'ensemble des concepts dont Lancelot ou Duclos pouvaient faire usage. Faut-il admettre dans ces conditions que la grammaire ne constitue qu'en apparence une figure cohérente; et que c'est une fausse unité que cet ensemble d'énoncés, d'analyses, de descriptions, de principes et de conséquences, de déductions, qui s'est perpétué sous ce nom pendant plus d'un siècle? Peut-être cependant découvrirait-on une unité discursive si on la cherchait non pas du côté de la cohérence des concepts, mais du côté de leur émergence simultanée ou successive, de leur écart, de la distance qui les sépare et éventuellement de leur incompatibilité. On ne chercherait plus alors une architecture de concepts suffisamment généraux et abstraits pour rendre compte de tous les autres et les introduire dans le même édifice déductif; on essaierait d'analyser le jeu de leurs apparitions et de leur dispersion.
Enfin, quatrième hypothèse pour regrouper les énoncés, décrire leur enchaînement et rendre compte des formes unitaires sous lesquelles ils se présentent:

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l'identité et la persistance des thèmes. Dans des «sciences » comme l'économie ou la biologie si vouées à la polémique, si perméables à des options philosophiques ou morales, si prêtes dans certains cas à l'utilisation politique, il est légitime en première instance de supposer qu'une certaine thématique est capable de lier, et d'animer comme un organisme qui a ses besoins, sa force interne et ses capacités de survie, un ensemble de discours. Est-ce qu'on ne pourrait pas par exemple constituer comme unité tout ce qui de Buffon à Darwin a constitué le thème évolutionniste? Thème d'abord plus philosophique que scientifique, plus proche de la cosmologie que de la biologie; thème qui a plutôt dirigé de loin des recherches que nommé, recouvert et expliqué des résultats; thème qui supposait toujours plus qu'on n'en savait, mais contraignait à partir de ce choix fondamental à transformer en savoir discursif ce qui était esquissé comme hypothèse ou comme exigence. Est-ce qu'on ne pourrait pas de la même façon parler du thème physiocratique? Idée qui postulait, au-delà de toute démonstration et avant toute analyse, le caractère naturel des trois rentes foncières; qui supposait par conséquent le primat économique et politique de la propriété agraire; qui excluait toute analyse des mécanismes de la production industrielle; qui impliquait en revanche la description du circuit de l'argent à l'intérieur d'un État, de sa distribution entre les différentes catégories sociales, et des canaux par lesquels il revenait à la production; qui a finalement conduit Ricardo à s'interroger sur les cas où cette triple rente n'apparaissait pas, sur les conditions dans lesquelles elle pourrait se former, et à dénoncer par conséquent l'arbitraire du thème physiocratique?
Mais à partir d'une pareille tentative, on est amené à faire deux constatations inverses et complémentaires. Dans un cas, la même thématique s'articule à partir de deux jeux de concepts, de deux types d'analyse, de deux champs d'objets parfaitement différents: l'idée évolutionniste, dans sa formulation la plus générale, est peut-être la même chez Benoît de Maillet, Bordeu ou Diderot, et chez Darwin; mais en fait, ce

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qui la rend possible et cohérente n'est pas du tout du même ordre ici et là. Au XVIIIe siècle, l'idée évolutionniste est définie à partir d'une parenté des espèces qui forme un continuum prescrit dès le départ (seules les catastrophes de la nature l'auraient interrompu) ou progressivement constitué par le déroulement du temps. Au XIXe siècle le thème évolutionniste concerne moins la constitution du tableau continu des espèces, que la description de groupes discontinus et l'analyse des modalités d'interaction entre un organisme dont tous les éléments sont solidaires et un milieu qui lui offre ses conditions réelles de vie. Un seul thème, mais à partir de deux types de discours. Dans le cas de la physiocratie au contraire, le choix de Quesnay repose exactement sur le même système de concepts que l'opinion inverse soutenue par ceux qu'on peut appeler les utilitaristes. A cette époque l'analyse des richesses comportait un jeu de concepts relativement limité et qui était admis par tous (on donnait la même définition de la monnaie; on donnait la même explication des prix; on fixait de la même façon le coût d'un travail). Or, à partir de ce jeu conceptuel unique, il y avait deux façons d'expliquer la formation de la valeur, selon qu'on l'analysait à partir de l'échange, ou de la rétribution de la journée de travail. Ces deux possibilités inscrites dans la théorie économique, et dans les règles de son jeu conceptuel, ont donné lieu, à partir des mêmes éléments, à deux options différentes.
On aurait donc tort sans doute de chercher, dans l'existence de ces thèmes, les principes d'individualisation d'un discours. Ne faut-il pas plutôt les chercher dans la dispersion des points de choix qu'il laisse libres? Ne seraient-ce pas les différentes possibilités qu'il ouvre de ranimer des thèmes déjà existants, de susciter des stratégies opposées, de faire place à des intérêts inconciliables, de permettre, avec un jeu de concepts déterminés, de jouer des parties différentes? Plutôt que de rechercher la permanence des thèmes, des images et des opinions à travers le temps, plutôt que de retracer la dialectique de leurs conflits pour individualiser des ensembles énonciatifs, ne pourrait-on pas repérer

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plutôt la dispersion des points de choix, et définir en deçà de toute option, de toute préférence thématique un champ de possibilités stratégiques?
Me voici donc en présence de quatre tentatives, de quatre échecs, -et de quatre hypothèses qui en prennent le relais. Il va falloir maintenant les éprouver. A propos de ces grandes familles d'énoncés qui s'imposent à notre habitude -et qu'on désigne comme la médecine, ou l'économie, ou la grammaire -, je m'étais demandé sur quoi elles pouvaient fonder leur unité. Sur un domaine d'objets plein, serré, continu, géographiquement bien découpé? Ce qui m'est apparu, ce sont plutôt des séries lacunaires, et enchevêtrées, des jeux de différences, d'écarts, de substitutions, de transformations. Sur un type défini et normatif d'énonciation? Mais j'ai trouvé des formulations de niveaux bien trop différents et de fonctions bien trop hétérogènes pour pouvoir se lier et se composer en une figure unique et pour simuler, à travers le temps, au-delà des oeuvres individuelles, une sorte de grand texte ininterrompu. Sur un alphabet bien défini de notions? Mais on se trouve en présence de concepts qui diffèrent par la structure et par les règles d'utilisation, qui s'ignorent ou s'excluent les uns les autres et qui ne peuvent pas entrer dans l'unité d'une architecture logique. Sur la permanence d'une thématique? Or, on trouve plutôt des possibilités stratégiques diverses qui permettent l'activation de thèmes incompatibles, ou encore l'investissement d'un même thème dans des ensembles différents. De là l'idée de décrire ces dispersions elles-mêmes; de chercher si, entre ces éléments qui, à coup sûr, ne s'organisent pas comme un édifice progressivement déductif, ni comme un livre démesuré qui s'écrirait peu à peu à travers le temps, ni comme l'oeuvre d'un sujet collectif, on ne peut pas repérer une régularité : un ordre dans leur apparition successive, des corrélations dans leur simultanéité, des positions assignables dans un espace commun, un fonctionnement réciproque, des transformations liées et hiérarchisées. Une telle analyse n'essaierait pas d'isoler, pour en décrire la structure interne, des îlots de cohérence; elle ne se

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donnerait pas pour tâche de soupçonner et de porter en pleine lumière les conflits latents; elle étudierait des formes de répartition. Ou encore: au lieu de reconstituer des chaînes d'inférence (comme on le fait souvent dans l'histoire des sciences ou de la philosophie), au lieu d'établir des tables de différences (comme le font les linguistes), elle décrirait des systèmes de dispersion.
Dans le cas où on pourrait décrire, entre un certain nombre d'énoncés, un pareil système de dispersion, dans le cas où entre les objets, les types d'énonciation, les concepts, les choix thématiques, on pourrait définir une régularité (un ordre, des corrélations, des positions et des fonctionnements, des transformations), on dira, par convention, qu'on a affaire à une formation discursive, -évitant ainsi des mots trop lourds de conditions et de conséquences, inadéquats d'ailleurs pour désigner une pareille dispersion, comme «science», ou «idéologie», ou «théorie», ou «domaine d'objectivité». On appellera règles de formation les conditions auxquelles sont soumis les éléments de cette répartition (objets, modalité d'énonciation, concepts, choix thématiques). Les règles de formation sont des conditions d'existence (mais aussi de coexistence, de maintien, de modification et de disparition) dans une répartition discursive donnée.
Tel est le champ qu'il faut maintenant parcourir; telles sont les notions qu'il faut mettre à l'épreuve et les analyses qu'il faut entreprendre. Les risques, je le sais, ne sont pas minces. Je m'étais servi pour un premier repérage de certains groupements, assez lâches mais assez familiers: rien ne me prouve que je les retrouverai au terme de l'analyse, ni que je découvrirai le principe de leur délimitation et de leur individualisation; les formations discursives que j'isolerai, je ne suis pas sûr qu'elles définiront la médecine en son unité globale, l'économie et la grammaire dans la courbe d'ensemble de leur destination historique; je ne suis pas sûr qu'elles n'introduiront pas des découpes imprévues. De même rien ne me prouve qu'une pareille description pourra rendre compte de la scientificité (ou de la non-scientificité) de ces ensembles discursifs que

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j'ai pris comme point d'attaque et qui se donnent tous au départ avec une certaine présomption de rationalité scientifique; rien ne me prouve que mon analyse ne se situera pas à un niveau tout à fait différent, constituant une description irréductible à l'épistémologie ou à l'histoire des sciences. Il se pourrait encore qu'au terme d'une telle entreprise, on ne récupère pas ces unités qu'on a tenues en suspens par souci de méthode: qu'on soit obligé de dissocier les oeuvres, d'ignorer les influences et les traditions, d'abandonner définitivement la question de l'origine, de laisser s'effacer la présence impérieuse des auteurs; et qu'ainsi disparaisse tout ce qui constituait en propre l'histoire des idées. Le péril, en somme, c'est qu'au lieu de donner fondement à ce qui existe déjà, au lieu de repasser en traits pleins des lignes esquissées, au lieu de se rassurer par ce retour et cette confirmation finale, au lieu d'accomplir ce cercle bienheureux qui annonce enfin, après mille ruses et autant de nuits, que tout est sauvé, on ne soit obligé d'avancer hors des paysages familiers, loin des garanties auxquelles on est habitué, sur une terre dont on n'a pas encore fait le quadrillage et vers un terme qu'il n'est pas facile de prévoir. Tout ce qui, jusqu'alors, veillait à la sauvegarde de l'historien et l'accompagnait jusqu'au crépuscule (le destin de la rationalité et la téléologie des sciences, le long travail continu de la pensée à travers le temps, l'éveil et le progrès de la conscience, sa perpétuelle reprise par elle-même, le mouvement inachevé mais ininterrompu des totalisations, le retour à une origine toujours ouverte, et finalement la thématique historico-transcendantale), tout cela ne risque-t-il pas de disparaître, -dégageant pour l'analyse un espace blanc, indifférent, sans intériorité ni promesse?

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III
La formation des objets

Il faut inventorier maintenant les directions ouvertes, et savoir si on peut donner contenu à cette notion, à peine esquissée, de «règles de formation». Soit d'abord la formation des objets. Et, pour l'analyser plus facilement, l'exemple du discours de la psychopathologie, à partir du XIXe siècle. Coupure chronologique qu'on peut admettre facilement en première approche. Suffisamment de signes nous l'indiquent. Retenons-en deux seulement: la mise en place au début du siècle d'un nouveau mode d'exclusion et d'insertion du fou dans l'hôpital psychiatrique; et la possibilité de remonter la filière de certaines notions actuelles jusqu'à Esquirol, Heinroth ou Pinel (de la paranoïa on peut remonter jusqu'à la monomanie, du quotient intellectuel à la notion première de l'imbécillité, de la paralysie générale à l'encéphalite chronique, de la névrose de caractère à la folie sans délire); tandis qu'à vouloir suivre plus haut le fil du temps, on perd aussitôt les pistes, les fils s'embrouillent, et la projection de Du Laurens ou même Van Swieten sur la pathologie de Kraepelin ou de Bleuler ne donne plus que des coïncidences aléatoires. Or, les objets auxquels la psychopathologie a eu affaire depuis cette césure sont très nombreux, pour une grande part très nouveaux, mais aussi assez précaires, changeants et voués pour certains d'entre eux à une rapide disparition : à côté des agitations motrices, des hallucinations et des discours déviants (qui étaient déjà considérés

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comme manifestations de folie, bien qu'ils fussent reconnus, délimités, décrits et analysés sur un autre mode), on en a vu apparaître qui relevaient de registres jusqu'alors inutilisés: perturbations légères de comportement, aberrations et troubles sexuels, faits de suggestion et d'hypnose, lésions du système nerveux central, déficits d'adaptation intellectuelle ou motrice, criminalité. Et sur chacun de ces registres de multiples objets ont été nommés, circonscrits, analysés, puis rectifiés, définis à nouveau, contestés, effacés. Peut-on établir la règle à laquelle leur apparition était soumise? Peut-on savoir selon quel système non déductif ces objets-là ont pu se juxtaposer et se succéder pour former le champ déchiqueté -lacunaire ou pléthorique selon les points -de la psychopathologie? Quel a été leur régime d'existence en tant qu'objets de discours?
a) Il faudrait d'abord repérer les surfaces premières de leur émergence: montrer où peuvent surgir, pour pouvoir ensuite être désignées et analysées, ces différences individuelles qui, selon les degrés de rationalisation, les codes conceptuels et les types de théorie, vont recevoir le statut de maladie, d'aliénation, d'anomalie, de démence, de névrose ou de psychose, de dégénérescence, etc. Ces surfaces d'émergence ne sont pas les mêmes pour les différentes sociétés, aux différentes époques, et dans les différentes formes de discours. Pour s'en tenir à la psychopathologie du XIXe siècle, il est probable qu'elles étaient constituées par la famille, le groupe social proche, le milieu de travail, la communauté religieuse (qui tous sont normatifs, qui tous sont sensibles à la déviation, qui tous ont une marge de tolérance et un seuil à partir duquel l'exclusion est requise, qui tous ont un mode de désignation et de rejet de la folie, qui tous transfèrent à la médecine sinon la responsabilité de la guérison et du traitement, du moins la charge de l'explication); bien qu'organisées sur un mode spécifique, ces surfaces d'émergence ne sont pas nouvelles au XIXe siècle. En revanche, c'est à cette époque sans doute que se mettent à fonctionner de nouvelles surfaces d'apparition :

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l'art avec sa normativité propre, la sexualité (ses déviations par rapport à des interdits habituels deviennent pour la première fois objet de repérage, de description et d'analyse pour le discours psychiatrique), la pénalité (alors que la folie aux époques précédentes était soigneusement départagée de la conduite criminelle et valait comme excuse, la criminalité devient elle-même -et ceci depuis les fameuses «monomanies homicides» -une forme de déviance plus ou moins apparentée à la folie). Là, dans ces champs de différenciation première, dans les distances, les discontinuités, et les seuils qui s'y manifestent, le discours psychiatrique trouve la possibilité de limiter son domaine, de définir ce dont il parle, de lui donner le statut d'objet, -donc de le faire apparaître, de le rendre nommable et descriptible.
b) Il faudrait décrire en outre des instances de délimitation: la médecine (comme institution réglementée, comme ensemble d'individus constituant le corps médical, comme savoir et pratique, comme compétence reconnue par l'opinion, la justice et l'administration) est devenue au XIXe siècle l'instance majeure qui, dans la société, départage, désigne, nomme et instaure la folie comme objet; mais elle n'a pas été la seule à jouer ce rôle: la justice et singulièrement la justice pénale (avec les définitions de l'excuse, de l'irresponsabilité, des circonstances atténuantes, et avec l'usage de notions comme celles de crime passionnel, d'hérédité, de danger social), l'autorité religieuse (dans la mesure où elle s'établit comme instance de décision qui partage le mystique du pathologique, le spirituel du corporel, le surnaturel de l'anormal, et où elle pratique la direction de conscience plus pour une connaissance des individus que pour une classification casuistique des actions et des circonstances), la critique littéraire et artistique (qui au cours du XIXe siècle traite l'oeuvre de moins en moins comme un objet de goût qu'il faut juger, et de plus en plus comme un langage qu'il faut interpréter et où il faut reconnaître les jeux d'expression d'un auteur).

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c) A analyser enfin les grilles de spécification: il s'agit des systèmes selon lesquels on sépare, on oppose, on apparente, on regroupe, on classe, on dérive les unes des autres les différentes «folies» comme objets du discours psychiatrique (ces grilles de différenciation ont été au XIXe siècle: l'âme, comme groupe de facultés hiérarchisées, voisines et plus ou moins interpénétrables; le corps, comme volume trimensionnel d' organes qui sont reliés par des schèmes de dépendance et de communication; la vie et l'histoire des individus, comme suite linéaire de phases, enchevêtrement de traces, ensemble de réactivations virtuelles, répétitions cycliques; les jeux des corrélations neuro-psychologiques comme systèmes de projections réciproques, et champ de causalité circulaire).
Une telle description est par elle-même encore insuffisante. Et ceci pour deux motifs. Les plans d'émergence qu'on vient de repérer, ces instances de délimitation ou ces formes de spécification ne fournissent pas, entièrement constitués et tout armés, des objets que le discours de la psychopathologie n'aurait plus, ensuite, qu'à inventorier, à classer et nommer, à élire, à recouvrir enfin d'un treillis de mots et de phrases: ce ne sont pas les familles -avec leurs normes, leurs interdits, leurs seuils de sensibilité -qui déterminent les fous et proposent des «malades» à l'analyse ou à la décision des psychiatres; ce n'est pas la jurisprudence qui dénonce d'elle-même à la médecine mentale, sous tel assassinat, un délire paranoïaque, ou qui soupçonne une névrose dans un délit sexuel. Le discours est tout autre chose que le lieu où viennent se déposer et se superposer, comme en une simple surface d'inscription, des objets qui auraient été instaurés à l'avance. Mais l'énumération de tout à l'heure est insuffisante aussi pour une seconde raison. Elle a repéré, les uns après les autres, plusieurs plans de différenciation où les objets du discours peuvent apparaître. Mais entre eux, quels rapports? Pourquoi cette énumération, et pas une autre? Quel ensemble défini et fermé croit-on circonscrire de cette manière? Et comment peut-on parler d'un «système

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de formation» si on ne connaît qu'une série de déterminations différentes et hétérogènes, sans liens ni rapports assignables?
En fait ces deux séries de questions renvoient au même point. Pour le saisir, restreignons encore l'exemple précédent. Dans le domaine auquel la psychopathologie a eu affaire au XIXe siècle, on voit apparaître, très tôt (dès Esquirol), toute une série d'objets appartenant au registre de la délinquance: l'homicide (et le suicide), les crimes passionnels, les délits sexuels, certaines formes de vol, le vagabondage, -et puis à travers eux l'hérédité, le milieu névrogène, les comportements d'agression ou d'autopunition, les perversités, les impulsions criminelles, la suggestibilité, etc. Il ne serait pas adéquat de dire qu'on a affaire là aux conséquences d'une découverte: déchiffrement, un beau jour, par un psychiatre, d'une ressemblance entre conduites criminelles et comportement pathologique; mise au jour d'une présence des signes classiques de l'aliénation chez certains délinquants. De tels faits sont au-delà de la recherche actuelle: le problème en effet est de savoir ce qui les a rendus possibles, et comment ces «découvertes» ont pu être suivies d'autres qui les ont reprises, rectifiées, modifiées, ou éventuellement annulées. De même, il ne serait pas pertinent d'attribuer l'apparition de ces objets nouveaux aux normes propres à la société bourgeoise du XIXe siècle, à un quadrillage policier et pénal renforcé, à l'établissement d'un nouveau code de justice criminel, à l'introduction et à l'usage des circonstances atténuantes, à l'augmentation de la criminalité. Sans doute, tous ces processus se sont-ils effectivement déroulés; mais ils n'ont pas pu à eux seuls former des objets pour le discours psychiatrique; à poursuivre la description à ce niveau on demeurerait, cette fois, en deçà de ce qu'on cherche.
Si dans notre société, à une époque déterminée, le délinquant a été psychologisé et pathologisé, si la conduite transgressive a pu donner lieu à toute une série d'objets de savoir c'est que, dans le discours psychiatrique fut mis en oeuvre un ensemble de rapports

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déterminés. Rapport entre des plans de spécification comme les catégories pénales et les degrés de responsabilité diminuée, et des plans de caractérisation psychologiques (les facultés, les aptitudes, les degrés de développement ou d'involution, les modes de réactions au milieu, les types de caractères, acquis, innés ou héréditaires). Rapport entre l'instance de décision médicale et l'instance de décision judiciaire (rapport complexe à vrai dire puisque la décision médicale reconnaît absolument l'instance judiciaire pour la définition du crime, l'établissement de ses circonstances et la sanction qu'il mérite; mais se réserve l'analyse de sa genèse et l'estimation de la responsabilité engagée). Rapport entre le filtre constitué par l'interrogation judiciaire, les renseignements policiers, l'enquête et tout l'appareil de l'information juridique, et le filtre constitué par le questionnaire médical, les examens cliniques, la recherche des antécédences, et les récits biographiques. Rapport entre les normes familiales, sexuelles, pénales du comportement des individus, et le tableau des symptômes pathologiques et des maladies dont ils sont les signes. Rapport entre la restriction thérapeutique dans le milieu hospitalier (avec ses seuils particuliers, ses critères de guérison, sa manière de délimiter le normal et le pathologique) et la restriction punitive dans la prison (avec son système de châtiment et de pédagogie, ses critères de bonne conduite, d'amendement, et de libération). Ce sont ces rapports qui, à l'oeuvre dans le discours psychiatrique, ont permis la formation de tout un ensemble d'objets divers.
Généralisons: le discours psychiatrique, au XIXe siècle, se caractérise non point par des objets privilégiés mais par la manière dont il forme ses objets, au demeurant fort dispersés. Cette formation est assurée par un ensemble de relations établies entre des instances d'émergence, de délimitation et de spécification. On dira donc qu'une formation discursive se définit (au moins quant à ses objets) si on peut établir un pareil ensemble; si on peut montrer comment n'importe quel objet du discours en question y trouve son lieu et

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sa loi d'apparition; si on peut montrer qu'il peut donner naissance simultanément ou successivement à des objets qui s'excluent, sans qu'il ait lui-même à se modifier.
De là un certain nombre de remarques et de conséquences.
1. Les conditions pour qu'apparaisse un objet de discours, les conditions historiques pour qu'on puisse en «dire quelque chose», et que plusieurs personnes puissent en dire des choses différentes, les conditions pour qu'il s'inscrive dans un domaine de parenté avec d'autres objets, pour qu'il puisse établir avec eux des rapports de ressemblance, de voisinage, d'éloignement, de différence, de transformation -ces conditions, on le voit, sont nombreuses, et lourdes. Ce qui veut dire qu'on ne peut pas parler à n'importe quelle époque de n'importe quoi; il n'est pas facile de dire quelque chose de nouveau; il ne suffit pas d'ouvrir les yeux, de faire attention, ou de prendre conscience, pour que de nouveaux objets, aussitôt, s'illuminent, et qu'au ras du sol ils poussent leur première clarté. Mais cette difficulté n'est pas seulement négative; il ne faut pas la rattacher à quelque obstacle dont le pouvoir serait, exclusivement, d'aveugler, de gêner, d'empêcher la découverte, de masquer la pureté de l'évidence ou l'obstination muette des choses mêmes; l'objet n'attend pas dans les limbes l'ordre qui va le libérer et lui permettre de s'incarner dans une visible et bavarde objectivité; il ne se préexiste pas à lui-même, retenu par quelque obstacle aux bords premiers de la lumière. Il existe sous les conditions positives d'un faisceau complexe de rapports.
2. Ces relations sont établies entre des institutions, des processus économiques et sociaux, des formes de comportements, des systèmes de normes, des techniques, des types de classification, des modes de caractérisation; et ces relations ne sont pas présentes dans l'objet; ce ne sont pas elles qui sont déployées lorsqu'on en fait l'analyse; elles n'en dessinent pas la trame, la rationalité

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immanente, cette nervure idéale qui réapparaît totalement ou en partie lorsqu'on le pense dans la vérité de son concept. Elles ne définissent pas sa constitution interne, mais ce qui lui permet d'apparaître, de se juxtaposer à d'autres objets, de se situer par rapport à eux, de définir sa différence, son irréductibilité, et éventuellement son hétérogénéité, bref d'être placé dans un champ d'extériorité.
3. Ces relations se distinguent d'abord des relations qu'on pourrait dire «primaires» et qui, indépendamment de tout discours ou de tout objet de discours, peuvent être décrites entre des institutions, des techniques, des formes sociales, etc. Après tout, on sait bien qu'entre la famille bourgeoise et le fonctionnement des instances et des catégories judiciaires au XIXe siècle, il y a des rapports, qu'on peut analyser pour eux-mêmes. Or, ils ne sont pas toujours superposables aux relations qui sont formatrices d'objets: les relations de dépendance qu'on peut assigner à ce niveau primaire ne s'expriment pas forcément dans la mise en relations qui rend possibles des objets de discours. Mais il faut distinguer en outre les rapports seconds qu'on peut trouver formulés dans le discours lui-même: ce que, par exemple, les psychiatres du XIXe siècle ont pu dire sur les rapports entre la famille et la criminalité, ne reproduit pas, on le sait bien, le jeu des dépendances réelles; mais il ne reproduit pas non plus le jeu des relations qui rendent possibles et soutiennent les objets du discours psychiatrique. Ainsi s'ouvre tout un espace articulé de descriptions possibles: système des relations primaires ou réelles, système des relations secondes ou réflexives, et système des relations qu'on peut appeler proprement discursives. Le problème est de faire apparaître la spécificité de ces dernières et leur jeu avec les deux autres.
4. Les relations discursives, on le voit, ne sont pas internes au discours: elles ne relient pas entre eux les concepts ou les mots; elles n'établissent pas entre les phrases ou les propositions une architecture déductive

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ou rhétorique. Mais ce ne sont pas pourtant des relations extérieures au discours qui le limiteraient, ou lui imposeraient certaines formes, ou le contraindraient, dans certaines circonstances, à énoncer certaines choses. Elles sont en quelque sorte à la limite du discours: elles lui offrent les objets dont il peut parler, ou plutôt (car cette image de l'offre suppose que les objets sont formés d'un côté et le discours de l'autre), elles déterminent le faisceau de rapports que le discours doit effectuer pour pouvoir parler de tels et tels objets, pour pouvoir les traiter, les nommer, les analyser, les classer, les expliquer, etc. Ces relations caractérisent non pas la langue qu'utilise le discours, non pas les circonstances dans lesquelles il se déploie, mais le discours lui-même en tant que pratique.
On peut maintenant boucler l'analyse et mesurer en quoi elle accomplit, en quoi également elle modifie le projet initial.
A propos de ces figures d'ensemble qui, d'une manière insistante mais confuse, se donnaient comme la psychopathologie, l'économie, la grammaire, la médecine, on s'était demandé quelle sorte d'unité pouvait bien les constituer: n'étaient-elles qu'une reconstruction d'après coup, à partir d’œuvres singulières, de théories successives, de notions ou de thèmes dont les uns avaient été abandonnés, les autres maintenus par la tradition, d'autres encore recouverts par l'oubli puis remis au jour? N'étaient-elles qu'une série d'entreprises liées?
On avait cherché l'unité du discours du côté des objets eux-mêmes, de leur distribution, du jeu de leurs différences, de leur proximité ou de leur éloignement -bref du côté de ce qui est donné au sujet parlant: et on est renvoyé finalement à une mise en relations qui caractérise la pratique discursive elle-même; et on découvre ainsi non pas une configuration ou une forme, mais un ensemble de règles qui sont immanentes à une pratique et la définissent dans sa spécificité. D'autre part, on s'était servi à titre de repère d'une «unité» comme la psychopathologie: si on avait voulu lui fixer une date

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de naissance et un domaine précis, il aurait fallu sans doute retrouver l'apparition du mot, définir à quel style d'analyse il pouvait s'appliquer et comment s'établissait son partage avec la neurologie d'un côté, la psychologie de l'autre. Ce qu'on a mis au jour, c'est une unité d'un autre type qui n'a pas vraisemblablement les mêmes dates, ni la même surface ou les mêmes articulations, mais qui peut rendre compte d'un ensemble d'objets pour lesquels le terme de psychopathologie n'était qu'une rubrique réflexive, seconde et classificatoire. Enfin la psychopathologie se donnait comme une discipline, sans cesse en voie de renouvellement, sans cesse marquée de découvertes, de critiques, d'erreurs corrigées; le système de formation qu'on a défini reste stable. Mais entendons-nous: ce ne sont pas les objets qui restent constants, ni le domaine qu'ils forment; ce ne sont même pas leur point d'émergence ou leur mode de caractérisation; mais la mise en relation des surfaces où ils peuvent apparaître, où ils peuvent se délimiter, où ils peuvent s'analyser et se spécifier.
On le voit: dans les descriptions dont je viens d'essayer de donner la théorie, il n'est pas question d'interpréter le discours pour faire à travers lui une histoire du référent. Dans l'exemple choisi, on ne cherche pas à savoir qui était fou à telle époque, en quoi consistait sa folie, ni si ses troubles étaient bien identiques à ceux qui nous sont familiers aujourd'hui. On ne se demande pas si les sorciers étaient des fous ignorés et persécutés, ou si, à un autre moment, une expérience mystique ou esthétique n'a pas été indûment médicalisée. On ne cherche pas à reconstituer ce que pouvait être la folie elle-même, telle qu'elle se serait donnée d'abord à quelque expérience primitive, fondamentale, sourde, à peine articulée 1, et telle qu'elle aurait été ensuite organisée (traduite, déformée, travestie, réprimée peut-être) par les discours et le jeu oblique, souvent retors, de leurs opérations. Sans doute une telle histoire du référent est-elle possible; on n'exclut pas d'entrée de jeu l'effort
1. Ceci est écrit contre un thème explicite dans l'Histoire de la Folie, et présent à plusieurs reprises singulièrement dans la Préface.

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pour désensabler et libérer du texte ces expériences «prédiscursives». Mais ce dont il s'agit ici, ce n'est pas de neutraliser le discours, d'en faire le signe d'autre chose et d'en traverser l'épaisseur pour rejoindre ce qui demeure silencieusement en deçà de lui, c'est au contraire de le maintenir dans sa consistance, de le faire surgir dans la complexité qui lui est propre. En un mot, on veut, bel et bien, se passer des «choses». Les «dé-présentifier». Conjurer leur riche, lourde et immédiate plénitude, dont on a coutume de faire la loi primitive d'un discours qui ne s'en écarterait que par l'erreur, l'oubli, l'illusion, l'ignorance, ou l'inertie des croyances et des traditions, ou encore le désir, inconscient peut-être, de ne pas voir et de ne pas dire. Substituer au trésor énigmatique des «choses» d'avant le discours, la formation régulière des objets qui ne se dessinent qu'en lui. Définir ces objets sans référence au fond des choses, mais en les rapportant à l'ensemble des règles qui permettent de les former comme objets d'un discours et constituent ainsi leurs conditions d'apparition historique. Faire une histoire des objets discursifs qui ne les enfoncerait pas dans la profondeur commune d'un sol originaire, mais déploierait le nexus des régularités qui régissent leur dispersion.
Toutefois élider le moment des «choses mêmes», ce n'est pas se reporter nécessairement à l'analyse linguistique de la signification. Quand on décrit la formation des objets d'un discours, on essaie de repérer les mises en relations caractérisant une pratique discursive, on ne détermine pas une organisation lexicale ni les scansions d'un champ sémantique: on n'interroge pas le sens donné à une époque aux mots de «mélancolie» ou de «folie sans délire», ni l'opposition de contenu entre «psychose» et «névrose». Non pas, là encore, que de pareilles analyses soient considérées comme illégitimes ou impossibles; mais elles ne sont pas pertinentes lorsqu'il s'agit de savoir par exemple comment la criminalité a pu devenir objet d'expertise médicale, ou la déviation sexuelle se dessiner comme un objet possible du discours psychiatrique. L'analyse des contenus lexicaux définit soit les éléments de signification dont disposent les sujets

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parlants à une époque donnée, soit la structure sémantique qui apparaît à la surface des discours déjà prononcés; elle ne concerne pas la pratique discursive comme lieu où se forment et se déforment, où apparaissent et s'effacent une pluralité enchevêtrée - à la fois superposée et lacunaire - d'objets.
La sagacité des commentateurs ne s'y est pas trompée : d'une analyse comme celle que j'entreprends, les mots sont aussi délibérément absents que les choses elles-mêmes; pas plus de description d'un vocabulaire que de recours à la plénitude vivante de l'expérience. On ne revient pas à l'en deçà du discours - là où rien encore n'a été dit et où les choses, à peine, pointent dans une lumière grise; on ne passe pas au-delà pour retrouver les formes qu'il a disposées et laissées derrière lui; on se maintient, on essaie de se maintenir au niveau du discours lui-même. Puisqu'il faut parfois mettre des points sur les iota des absences pourtant les plus manifestes, je dirai que dans toutes ces recherches où je suis encore si peu avancé, je voudrais montrer que les «discours», tels qu'on peut les entendre, tels qu'on peut les lire dans leur forme de textes, ne sont pas, comme on pourrait s'y attendre, un pur et simple entrecroisement de choses et de mots: trame obscure des choses, chaîne manifeste, visible et colorée des mots; je voudrais montrer que le discours n'est pas une mince surface de contact, ou d'affrontement, entre une réalité et une langue, l'intrication d'un lexique et d'une expérience; je voudrais montrer sur des exemples précis, qu'en analysant les discours eux-mêmes, on voit se desserrer l'étreinte apparemment si forte des mots et des choses, et se dégager un ensemble de règles propres à la pratique discursive. Ces règles définissent non point l'existence muette d'une réalité, non point l'usage canonique d'un vocabulaire, mais le régime des objets. «Les mots et les choses», c'est le titre -sérieux -d'un problème; c'est le titre -ironique -du travail qui en modifie la forme, en déplace les données, et révèle, au bout du compte, une tout autre tâche. Tâche qui consiste à ne pas -à ne plus -traiter les discours comme des ensembles de signes (d'éléments signifiants renvoyant à des contenus

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ou à des représentations) mais comme des pratiques qui forment systématiquement les objets dont ils parlent. Certes, les discours sont faits de signes; mais ce qu'ils font, c'est plus que d'utiliser ces signes pour désigner des choses. C'est ce plus, qui les rend irréductibles à la langue et à la parole. C'est ce «plus» qu'il faut faire apparaître et qu'il faut décrire.

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IV
La formation des modalités énonciatives

Descriptions qualitatives, récits biographiques, repérage, interprétation et recoupement des signes, raisonnements par analogie, déduction, estimations statistiques, vérifications expérimentales, et bien d'autres formes d'énoncés, voilà ce qu'on peut trouver, au XIXe siècle, dans le discours des médecins. Des uns aux autres quel enchaînement, quelle nécessité? Pourquoi ceux-ci, et pas d'autres? Il faudrait trouver la loi de toutes ces énonciations diverses, et le lieu d'où elles viennent.
a) Première question: qui parle? Qui, dans l'ensemble de tous les individus parlants, est fondé à tenir cette sorte de langage? Qui en est titulaire? Qui reçoit de lui sa singularité, ses prestiges, et de qui, en retour, reçoit-il sinon sa garantie, du moins sa présomption de vérité? Quel est le statut des individus qui ont -et eux seuls -le droit réglementaire ou traditionnel, juridiquement défini ou spontanément accepté, de proférer un pareil discours? Le statut du médecin comporte des critères de compétence et de savoir; des institutions, des systèmes, des normes pédagogiques; des conditions légales qui donnent droit -non sans lui fixer des bornes -à la pratique et à l'expérimentation du savoir. Il comporte aussi un système de différenciation et de rapports (partage des attributions, subordination hiérarchique, complémentarité fonctionnelle,

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demande, transmission et échange d'informations) avec d'autres individus ou d'autres groupes qui ont eux-mêmes leur statut (avec le pouvoir politique et ses représentants, avec le pouvoir judiciaire, avec différents corps professionnels, avec les groupements religieux et le cas échéant les prêtres. Il comporte aussi un certain nombre de traits qui définissent son fonctionnement par rapport à l'ensemble de la société (le rôle qui est reconnu au médecin selon qu'il est appelé par une personne privée ou requis d'une façon plus ou moins contraignante par la société, selon qu'il exerce un métier ou qu'il est chargé d'une fonction; les droits d'intervention et de décision qui lui sont reconnus dans ces différents cas; ce qui lui est demandé comme surveillant, gardien et garant de la santé d'une population, d'un groupe, d'une famille, d'un individu; la part qu'il prélève sur la richesse publique ou sur celle des particuliers; la forme de contrat, explicite ou implicite, qu'il passe soit avec le groupe dans lequel il exerce, soit avec le pouvoir qui lui a confié une tâche, soit avec le client qui lui a demandé un conseil, une thérapeutique, une guérison). Ce statut des médecins est en général assez singulier dans toutes les formes de société et de civilisation : il n'est presque jamais un personnage indifférencié ou interchangeable. La parole médicale ne peut pas venir de n'importe qui; sa valeur, son efficacité, ses pouvoirs thérapeutiques eux-mêmes, et d'une façon générale son existence comme parole médicale ne sont pas dissociables du personnage statutairement défini qui a le droit de l'articuler, en revendiquant pour elle le pouvoir de conjurer la souffrance et la mort. Mais on sait aussi que ce statut dans la civilisation occidentale a été profondément modifié à la fin du XVIIIe siècle, au début du XIXe lorsque la santé des populations est devenue une des normes économiques requises par les sociétés industrielles.
b) Il faut décrire aussi les emplacements institutionnels d'où le médecin tient son discours, et où celui-ci trouve son origine légitime et son point d'application

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(ses objets spécifiques et ses instruments de vérification). Ces emplacements, ce sont pour nos sociétés: l'hôpital, lieu d'une observation constante, codée, systématique, assurée par un personnel médical différencié et hiérarchisé, et pouvant constituer ainsi un champ quantifiable de fréquences; la pratique privée qui offre un domaine d'observations plus aléatoires, plus lacunaires, beaucoup moins nombreuses, mais qui permettent parfois des constatations de portée chronologique plus large, avec une meilleure connaissance des antécédents et du milieu; le laboratoire, lieu autonome, longtemps distinct de l'hôpital, où s'établissent certaines vérités d'ordre général sur le corps humain, la vie, la maladie, les lésions, qui fournit certains éléments du diagnostic, certains signes de l'évolution, certains critères de la guérison, et qui permet des expérimentations thérapeutiques; enfin ce qu'on pourrait appeler la «bibliothèque» ou le champ documentaire qui comprend non seulement les livres ou traités, traditionnellement reconnus comme valables, mais aussi l'ensemble des comptes rendus et observations publiés et transmis, mais aussi la masse des informations statistiques (concernant le milieu social, le climat, les épidémies, le taux de mortalité, la fréquence des maladies, les foyers de contagion, les maladies professionnelles) qui peuvent être fournies au médecin par les administrations, par d'autres médecins, par des sociologues, par des géographes. Là encore, ces divers «emplacements Il du discours médical ont été profondément modifiés au XIXe siècle: l'importance du document ne cesse de croître (diminuant d'autant l'autorité du livre ou de la tradition); l'hôpital qui n'avait été qu'un lieu d'appoint pour le discours sur les maladies et qui le cédait en importance et en valeur à la pratique privée (où les maladies laissées à leur milieu naturel devaient, au XVIIIe siècle, se révéler dans leur vérité végétale), devient alors le lieu des observations systématiques et homogènes, des confrontations sur une large échelle, de l'établissement des fréquences et des probabilités, de l'annulation des variantes individuelles, bref le lieu d'apparition de la

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maladie, non plus comme espèce singulière déployant ses traits essentiels sous le regard du médecin, mais comme processus moyen avec ses repères significatifs, ses limites, ses chances d'évolution. De même, c'est au XIXe siècle que la pratique médicale quotidienne s'est intégré le laboratoire comme lieu d'un discours qui a les mêmes normes expérimentales que la physique, la chimie ou la biologie.
c) Les positions du sujet se définissent également par la situation qu'il lui est possible d'occuper par rapport aux divers domaines ou groupes d'objets: il est sujet questionnant selon une certaine grille d'interrogations explicites ou non, et écoutant selon un certain programme d'information; il est sujet regardant d'après une table de traits caractéristiques, et notant selon un type descriptif; il est situé à une distance perceptive optima dont les bornes délimitent le grain de l'information pertinente; il utilise des intermédiaires instrumentaux qui modifient l'échelle de l'information, déplacent le sujet par rapport au niveau perceptif moyen ou immédiat, assurent son passage d'un niveau superficiel à un niveau profond, le font circuler dans l'espace intérieur du corps -des symptômes manifestes aux organes, des organes aux tissus, et des tissus finalement aux cellules. A ces situations perceptives, il faut ajouter les positions que le sujet peut occuper dans le réseau des informations (dans l'enseignement théorique ou dans la pédagogie hospitalière; dans le système de la communication orale ou de la documentation écrite: comme émetteur et récepteur d'observations, de comptes rendus, de données statistiques, de propositions théoriques générales, de projets ou de décisions). Les diverses situations que peut occuper le sujet du discours médical ont été redéfinies au début du XIXe siècle avec l'organisation d'un champ perceptif tout autre (disposé en profondeur, manifesté par des relais instrumentaux, déployé par les techniques chirurgicales ou les méthodes de l'autopsie, centré autour des foyers lésionnels), et avec la mise en place de nouveaux systèmes d'enregistrement, de notation,

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de description, de classement, d'intégration dans des séries numériques et dans des statistiques, avec l'institution de nouvelles formes d'enseignement, de mise en circuit des informations, de rapport avec les autres domaines théoriques (sciences ou philosophie) et avec les autres institutions (qu'elles soient d'ordre administratif, politique ou économique).
Si dans le discours clinique, le médecin est tour à tour le questionneur souverain et direct, l’œil qui regarde, le doigt qui touche, l'organe de déchiffrement des signes, le point d'intégration de descriptions déjà faites, le technicien de laboratoire, c'est que tout un faisceau de relations se trouve mis en jeu. Relations entre l'espace hospitalier comme lieu à la fois d'assistance, d'observation purifiée et systématique et de thérapeutique, partiellement éprouvée, partiellement expérimentale, et tout un groupe de techniques et de codes de perception du corps humain -tel qu'il est défini par l'anatomie pathologique; relations entre le champ des observations immédiates et le domaine des informations déjà acquises; relations entre le rôle du médecin comme thérapeute, son rôle de pédagogue, son rôle de relais dans la diffusion du savoir médical, et son rôle de responsable de la santé publique dans l'espace social. Entendue comme renouvellement des points de vue, des contenus, des formes et du style même de la description, de l'utilisation des raisonnements inductifs ou probabilitaires, des types d'assignation de la causalité, bref comme renouvellement des modalités d'énonciation, la médecine clinique ne doit pas être prise comme le résultat d'une nouvelle technique d'observation, - celle de l'autopsie qui était pratiquée depuis bien longtemps avant le XIXe siècle; ni comme le résultat de la recherche des causes pathogènes dans les profondeurs de l'organisme - Morgagni s'y exerçait déjà au milieu du XVIIIe siècle; ni comme l'effet de cette nouvelle institution qu'était la clinique hospitalière -il en existait depuis des dizaines d'années en Autriche et en Italie; ni comme le résultat de l'introduction du concept de tissu dans le Traité des Membranes de Bichat. Mais comme la mise en rapport, dans

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le discours médical, d'un certain nombre d'éléments distincts, dont les uns concernaient le statut des médecins, d'autres le lieu institutionnel et technique d'où ils parlaient, d'autres leur position comme sujets percevant, observant, décrivant, enseignant, etc. On peut dire que cette mise en relation d'éléments différents (dont certains sont nouveaux, d'autres préexistants) est effectuée par le discours clinique: c'est lui en tant que pratique qui instaure entre eux tous un système de relations qui n'est pas «réellement» donné ni constitué par avance; et s'il a une unité, si les modalités d'énonciation qu'il utilise, ou auxquelles il donne lieu, ne sont pas simplement juxtaposées par une série de contingences historiques, c'est qu'il met en oeuvre de façon constante ce faisceau de relations.
Une remarque encore. Après avoir constaté la disparité des types d'énonciation dans le discours clinique, on n'a pas essayé de la réduire en faisant apparaître les structures formelles, les catégories, les modes d'enchaînement logique, les types de raisonnement et d'induction, les formes d'analyse et de synthèse qui ont pu être mis en oeuvre dans un discours; on n'a pas voulu dégager l'organisation rationnelle qui est capable de donner à des énoncés comme ceux de la médecine ce qu'ils comportent de nécessité intrinsèque. On n'a pas voulu non plus rapporter à un acte fondateur, ou à une conscience constituante l'horizon général de rationalité sur lequel se sont détachés peu à peu les progrès de la médecine, ses efforts pour s'aligner sur les sciences exactes, le resserrement de ses méthodes d'observation, la lente, la difficile expulsion des images ou des fantasmes qui l'habitent, la purification de son système de raisonnement. Enfin on n'a pas essayé de décrire la genèse empirique ni les diverses composantes de la mentalité médicale: comment s'est déplacé l'intérêt des médecins, par quel modèle théorique ou expérimental Ils ont été influencés, quelle philosophie ou quelle thématique morale a défini le climat de leur réflexion, à quelles questions, à quelles demandes ils avaient à répondre, quels efforts il leur a fallu faire pour se libérer des préjugés traditionnels, par quelles voies

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ils ont cheminé vers l'unification et la cohérence jamais achevées, jamais atteintes de leur savoir. En somme, on ne réfère pas les modalités diverses de l'énonciation à l'unité d'un sujet -qu'il s'agisse du sujet pris comme pure instance fondatrice de rationalité, ou du sujet pris comme fonction empirique de synthèse. Ni le «connaître», ni les «connaissances».
Dans l'analyse proposée, les diverses modalités d'énonciation au lieu de renvoyer à la synthèse ou à la fonction unifiante d'un sujet, manifestent sa dispersion 1. Aux divers statuts, aux divers emplacements, aux diverses positions qu'il peut occuper ou recevoir quand il tient un discours. A la discontinuité des plans d'où il parle. Et si ces plans sont reliés par un système de rapports, celui-ci n'est pas établi par l'activité synthétique d'une conscience identique à soi, muette et préalable à toute parole mais par la spécificité d'une pratique discursive. On renoncera donc à voir dans le discours un phénomène d'expression -la traduction verbale d'une synthèse opérée par ailleurs; on y cherchera plutôt un champ de régularité pour diverses positions de subjectivité. Le discours, ainsi conçu, n'est pas la manifestation, majestueusement déroulée, d'un sujet qui pense, qui connaît, et qui le dit: c'est au contraire un ensemble où peuvent se déterminer la dispersion du sujet et sa discontinuité avec lui-même. Il est un espace d'extériorité où se déploie un réseau d'emplacements distincts. Tout à l'heure, on a montré que ce n'était ni par les «mots» ni par les «choses» qu'il fallait définir le régime des objets propres à une formation discursive; de la même façon, il faut reconnaître maintenant que ce n'est ni par le recours à un sujet transcendantal ni par le recours à une subjectivité psychologique qu'il faut définir le régime de ses énonciations.

1. A ce titre, l'expression de «regard médical» employée dans la Naissance de la Clinique n'était pas très heureuse.

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La formation des concepts

Peut-être la famille de concepts qui se dessine dans l'oeuvre de Linné (mais aussi bien celle qu'on trouve chez Ricardo, ou dans la grammaire de Port-Royal) peut-elle s'organiser en un ensemble cohérent. Peut-être pourrait-on restituer l'architecture déductive qu'elle forme. L'expérience en tout cas mérite d'être tentée -et elle l'a été plusieurs fois. En revanche si on prend une échelle plus large, et qu'on choisisse pour repères des disciplines comme la grammaire, ou l'économie, ou l'étude des vivants, le jeu des concepts qu'on voit apparaître n'obéit pas à des conditions aussi rigoureuses: leur histoire n'est pas, pierre à pierre, la construction d'un édifice. Faut-il laisser cette dispersion à l'apparence de son désordre? Y voir une suite de systèmes conceptuels ayant chacun son organisation propre, et s'articulant seulement soit sur la permanence des problèmes, soit sur la continuité de la tradition, soit sur le mécanisme des influences? Ne pourrait-on pas trouver une loi qui rende compte de l'émergence successive ou simultanée de concepts disparates? Ne peut-on pas trouver entre eux un système d'occurrence qui ne soit point une systématicité logique? Plutôt que de vouloir replacer les concepts dans un édifice déductif virtuel, il faudrait décrire l'organisation du champ d'énoncés où ils apparaissent et circulent.

a) Cette organisation comporte d'abord des formes de succession. Et parmi elles, les diverses ordonnances

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des séries énonciatives (que ce soit l'ordre des inférences, des implications successives, et des raisonnements démonstratifs; ou l'ordre des descriptions, les schèmes de généralisation ou de spécification progressive auxquels elles obéissent, les distributions spatiales qu'elles parcourent; ou l'ordre des récits et la manière dont les événements du temps sont répartis dans la suite linéaire des énoncés); les divers types de dépendance des énoncés (qui ne sont pas toujours identiques ni superposables aux successions manifestes de la série énonciative: ainsi pour la dépendance hypothèse-vérification; assertion-critique; loi générale-application particulière); les divers schémas rhétoriques selon lesquels on peut combiner des groupes d'énoncés (comment s'enchaînent les unes aux autres descriptions, déductions, définitions, dont la suite caractérise l'architecture d'un texte)Soit par exemple le cas de l'Histoire naturelle à l'époque classique: elle ne se sert pas des mêmes concepts qu'au XVIe siècle; certains qui sont anciens (genre, espèce, signes) changent d'utilisation; d'autres (comme celui de structure) apparaissent; d'autres encore (celui d'organisme) se formeront plus tard. Mais ce qui a été modifié au XVIIe siècle, et va régir l'apparition et la récurrence des concepts, pour toute l'Histoire naturelle, c'est la disposition générale des énoncés, et leur mise en série dans des ensembles déterminés; c'est la façon de transcrire ce qu'on observe et de restituer, au fil des énoncés, un parcours perceptif; c'est le rapport et le jeu de subordinations entre décrire, articuler en traits distinctifs, caractériser et classer; c'est la position réciproque des observations particulières et des principes généraux; c'est le système de dépendance entre ce qu'on a appris, ce qu'on a vu, ce qu'on déduit, ce qu'on admet comme probable, ce qu'on postule. L'Histoire naturelle, au XVIIe et au XVIIIe siècle, ce n'est pas simplement une forme de connaissance qui a donné une nouvelle définition aux concepts de «genre» ou de «caractère», et qui a introduit des concepts nouveaux comme celui de «classification naturelle» ou de «mammifère»; c'est, avant tout, un ensemble de règles pour mettre

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en série des énoncés, un ensemble de schémas obligatoire de dépendances, d'ordre et de successions où se distribuent les éléments récurrents qui peuvent valoir comme concepts
b) La configuration du champ énonciatif comporte aussi des formes de coexistence. Celles-ci dessinent d'abord un champ de présence (et par là il faut entendre tous les énoncés déjà formulés ailleurs et qui sont repris dans un discours à titre de vérité admise, de description exacte, de raisonnement fondé ou de présupposé nécessaire; il faut entendre aussi ceux qui sont critiqués, discutés et jugés, comme ceux qui sont rejetés ou exclus); dans ce champ de présence, les rapports instaurés peuvent être de l'ordre de la vérification expérimentale, de la validation logique, de la répétition pure et simple, de l'acceptation justifiée par la tradition et l'autorité, du commentaire, de la recherche des significations cachées, de l'analyse de l'erreur; ces rapports peuvent être explicites (et parfois même formulés dans des types d'énoncés spécialisés: références, discussions critiques) ou implicites et investis dans les énoncés ordinaires. Là encore, il est facile de constater que le champ de présence de l'Histoire naturelle à l'époque classique n'obéit pas aux mêmes formes, ni aux mêmes critères de choix, ni aux mêmes principes d'exclusion qu'à l'époque où Aldrovandi recueillait en un seul et même texte tout ce qui avait pu, sur les monstres, être vu, observé, raconté, mille fois rapporté de bouche à oreille, imaginé même par les poètes. Distinct de ce champ de présence, on peut décrire en outre un champ de concomitance (il s'agit alors des énoncés qui concernent de tout autres domaines d'objets et qui appartiennent à des types de discours tout à fait différents; mais qui prennent activité parmi les énoncés étudiés soit qu'ils servent de confirmation analogique, soit qu'ils servent de principe général et de prémisses acceptés pour un raisonnement, soit qu'ils servent de modèles qu'on peut transférer à d'autres contenus, soit qu'ils fonctionnent comme instance supérieure à laquelle il faut confronter et

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soumettre au moins certaines des propositions qu'on affirme) : ainsi le champ de concomitance de l'Histoire naturelle à l'époque de Linné et de Buffon se définit par un certain nombre de rapports à la cosmologie, à 'histoire de la terre, à la philosophie, à la théologie, à l'Écriture et à l'exégèse biblique, aux mathématiques (sous la forme très générale d'une science de l'ordre); et tous ces rapports l'opposent aussi bien au discours des naturalistes du XVIe siècle qu'à celui des biologistes du XIXe. Enfin le champ énonciatif comporte ce qu'on pourrait appeler un domaine de mémoire (il s'agit des énoncés qui ne sont plus ni admis ni discutés, qui ne définissent plus par conséquent ni un corps de vérités ni un domaine de validité, mais à l'égard desquels s'établissent des rapports de filiation, de genèse, de transformation, de continuité et de discontinuité historique) : c'est ainsi que le champ de mémoire de l'Histoire naturelle, depuis Tournefort, apparaît comme singulièrement étroit, et pauvre dans ses formes, lorsqu'on le compare au champ de mémoire, si large, si cumulatif, si bien spécifié, que s'est donné la biologie à partir du XIXe siècle; il apparaît en revanche comme beaucoup mieux défini et mieux articulé que le champ de mémoire qui entoure à la Renaissance l'histoire des plantes et des animaux: car alors il se distinguait à peine du champ de présence; i avait la même extension et la même forme que lui; il impliquait les mêmes rapports.
c) On peut enfin définir les procédures d'intervention qui peuvent être légitimement appliquées aux énoncés. Ces procédures en effet ne sont pas les mêmes pour toutes les formations discursives; celles qui s'y trouvent utilisées (à l'exclusion de toutes les autres), les rapports qui les lient et l'ensemble qu'elles constituent de cette manière permettent de spécifier chacune. Ces procédures peuvent apparaître: dans des techniques de réécriture (comme celles, par exemple, qui ont permis aux naturalistes de l'âge classique de réécrire des descriptions linéaires dans des tableaux classificatoires qui n'ont ni les mêmes lois nia même configuration que

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les listes et les groupes de parenté établis au Moyen Age ou pendant la Renaissance); dans des méthodes de transcription des énoncés (articulés dans a langue naturelle) selon une langue plus ou moins formalisée et artificielle (on en trouve le projet et jusqu'à un certain point la réalisation chez Linné et chez Adanson); es modes de traduction des énoncés quantitatifs en formulations qualitatives et réciproquement (mise en rapport des mesures et des descriptions purement perceptives); es moyens utilisés pour faire croître l'approximation des énoncés et raffiner leur exactitude (l'analyse structurale selon la forme, le nombre, la disposition et la grandeur des éléments a permis, à partir de Tournefort, une approximation plus grande et surtout plus constante des énoncés descriptifs); la manière dont on délimite à nouveau -par extension ou restriction -le domaine de validité des énoncés (l'énonciation des caractères structuraux a été limitée de Tournefort à Linné, puis élargie à nouveau de Buffon à Jussieu); la manière dont on transfère un type d'énoncé d'un champ d'application à l'autre (comme le transfert de la caractérisation végétale à la taxinomie animale; ou de la description des traits superficiels aux éléments internes de l'organisme); les méthodes de systématisation de propositions qui existent déjà, pour avoir été formulées auparavant, mais à l'état séparé; ou encore les méthodes de redistribution d'énoncés déjà liés les uns aux autres, mais qu'on recompose dans un nouvel ensemble systématique (ainsi Adanson reprenant les caractérisations naturelles qui avaient pu être faites avant lui ou par lui-même, dans un ensemble de descriptions artificielles dont il s'était donné le schéma préalable par une combinatoire abstraite).
Ces éléments dont on propose l'analyse sont assez hétérogènes. Certains constituent des règles de construction formelle, d'autres des habitudes rhétoriques; certains définissent la configuration interne d'un texte; d'autres les modes de rapports et d'interférence entre les textes différents; certains sont caractéristiques d'une 'poque déterminée, d'autres ont une origine lointaine

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et une portée chronologique très grande. Mais ce qui appartient en propre à une formation discursive et ce qui permet de délimiter le groupe de concepts, pourtant disparates, qui lui sont spécifiques, c'est la manière dont ces différents éléments sont mis en rapport les uns avec les autres: la manière par exemple dont l'ordonnance des descriptions ou des récits est liée aux techniques de réécriture; la manière dont le champ de mémoire est lié aux formes de hiérarchie et de subordination qui régissent les énoncés d'un texte; la manière dont sont liés les modes d'approximation et de développement des énoncés et les modes de critique, de commentaires, d'interprétation d'énoncés déjà formulés, etc. C'est ce faisceau de rapport; qui constitue un système de formation conceptuelle.
La description d'un tel système ne saurait valoir pour une description directe et immédiate des concepts eux-mêmes. Il ne s'agit pas d'en faire le relevé exhaustif, d'établir les traits qu'ils peuvent avoir en commun, d'en entreprendre le classement, d'en mesurer la cohérence interne ou d'en éprouver la compatibilité mutuelle; on ne prend pas pour objet d'analyse l'architecture conceptuelle d'un texte isolé, d'une oeuvre individuelle, ou d'une science en un moment donné. On se place en retrait par rapport à ce jeu conceptuel manifeste; et on essaie de déterminer selon quels schèmes (de mise en série, de groupements simultanés, de modification linéaire ou réciproque) les énoncés peuvent être liés les uns aux autres dans un type de discours; on essaie de repérer ainsi comment les éléments récurrents des énoncés peuvent réapparaître, se dissocier, se recomposer, gagner en extension ou en détermination, être repris à l'intérieur de nouvelles structures logiques, acquérir en revanche de nouveaux contenus sémantiques, constituer entre eux des organisations partielles. Ces schèmes permettent de décrire -non point les lois de construction interne des concepts, non point leur genèse progressive et individuelle dans l'esprit d'un homme -mais leur dispersion anonyme à travers textes, livres, et oeuvres. Dispersion qui caractérise un type de discours et qui définit, entre les concepts, des formes de déduction, de

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dérivation, de cohérence, mais aussi d'incompatibilité, d'entrecroisement, de substitution, d'exclusion, d'altération réciproque, de déplacement, etc. Une pareille analyse concerne donc, à un niveau en quelque sorte préconceptuel, le champ où les concepts peuvent coexister et les règles auxquelles ce champ est soumis.
Pour préciser ce qu'il faut entendre ici par «préconceptuel», je reprendrai l'exemple des quatre «schèmes théoriques», étudiés dans Les Mots et les Choses et qui caractérisent, au XVIIe et au XVIIIe siècle, la Grammaire générale. Ces quatre schèmes -attribution, articulation, désignation et dérivation -ne désignent pas des concepts effectivement utilisés par les grammairiens classiques; ils ne permettent pas non plus de reconstituer, au-dessus des différentes oeuvres grammaticales, une sorte de système plus général, plus abstrait, plus pauvre, mais qui découvrirait par là même la compatibilité profonde de ces différents systèmes apparemment opposés. Ils permettent de décrire:
1. Comment peuvent se mettre en ordre et se dérouler les différentes analyses grammaticales; et quelles formes de succession sont possibles entre les analyses du nom, celles du verbe, et celles des adjectifs, celles qui concernent la phonétique et celles qui concernent la syntaxe, celles qui concernent la langue originaire, et celles qui projettent une langue artificielle. Ces différents ordres possibles sont prescrits par les rapports de dépendance qu'on peut repérer entre les théories de l'attribution, de l'articulation, de la désignation et de la dérivation.
2. Comment la grammaire générale se définit un domaine de validité (selon quels critères on peut discuter de la vérité ou de la fausseté d'une proposition); comment elle se constitue un domaine de normativité (selon quels critères on exclut certains énoncés comme non pertinents pour le discours, ou comme inessentiels et marginaux, ou comme non scientifiques); comment elle se constitue un domaine d'actualité (comprenant les solutions acquises, définissant les problèmes présents, situant les concepts et les affirmations tombés en désuétude).

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3. Quels rapports la grammaire générale entretient avec la Mathesis (avec l'algèbre cartésienne et post-cartésienne, avec le projet d'une science générale de l'ordre), avec l'analyse philosophique de la représentation et la théorie des signes, avec l'Histoire naturelle, les problèmes de la caractérisation et de la taxinomie, avec l'analyse des richesses et les problèmes des signes arbitraires de mesure et d'échange: en repérant ces rapports on peut déterminer les voies qui d'un domaine à l'autre assurent la circulation, le transfert, les modifications des concepts, l'altération de leur forme ou le changement de leur terrain d'application. Le réseau constitué par les quatre segments théoriques ne définit pas l'architecture logique de tous les concepts utilisés par les grammairiens; il dessine l'espace régulier de leur formation.
4. Comment ont été simultanément ou successivement possibles (sous la forme du choix alternatif, de la modification ou de la substitution) les diverses conceptions du verbe être, de la copule, du radical verbal et de la désinence (ceci pour le schème théorique de l' attribution); les diverses conceptions des éléments phonétiques, de l'alphabet, du nom, des substantifs et des adjectifs (ceci pour le schème théorique de l'articulation) ; les divers concepts de nom propre et de nom commun, de démonstratif, de racine nominale, de syllabe ou de sonorité expressive (ceci, pour le segment théorique de la désignation); les divers concepts de langage originaire et dérivé, de métaphore et de figure, de langage poétique (ceci pour le segment théorique de la dérivation).
Le niveau «préconceptuel» qu'on a ainsi détaché ne renvoie ni à un horizon d'idéalité ni à une genèse empirique des abstractions. D'un côté, ce n'est pas un horizon d'idéalité, posé, découvert ou instauré par un geste fondateur, -et à ce point originaire qu'il échapperait à toute insertion chronologique; ce n'est pas, aux confins de l'histoire, un a priori inépuisable, à la fois en retrait puisqu'il échapperait à tout commencement, à toute restitution génétique, et en recul puisqu'il ne pourrait jamais être contemporain de lui-même dans une totalité

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explicite. En fait on pose la question au niveau du discours lui-même qui n'est plus traduction extérieure mais lieu d'émergence des concepts; on ne rattache pas les constantes du discours aux structures idéales du concept, mais on décrit le réseau conceptuel à partir des régularités intrinsèques du discours; on ne soumet pas la multiplicité des énonciations à la cohérence des concepts, et celle-ci au recueillement silencieux d'une idéalité méta-historique; on établit la série inverse: on replace les visées pures de non-contradiction dans un réseau enchevêtré de compatibilité et d'incompatibilité conceptuelles; et on rapporte cet enchevêtrement aux règles qui caractérisent une pratique discursive. Par là même, il n'est plus nécessaire de faire appel aux thèmes de l'origine indéfiniment reculée et de l'horizon inépuisable: l'organisation d'un ensemble de règles, dans la pratique du discours, même si elle ne constitue pas un événement aussi facile à situer qu'une formulation ou une découverte, peut être cependant déterminée dans l'élément de l'histoire; et s'il est inépuisable, c'est en ceci que le système, parfaitement descriptible, qu'il constitue rend compte d'un jeu très considérable de concepts et d'un nombre très important de transformations qui affectent à la fois ces concepts et leurs rapports. Le «préconceptuel» ainsi décrit, au lieu de dessiner un horizon qui viendrait du fond de l'histoire et se maintiendrait à travers elle, est au contraire, au niveau le plus «superficiel» (au niveau des discours), l'ensemble des règles qui s'y trouvent effectivement appliquées.
On voit qu'il ne s'agit pas non plus d'une genèse des abstractions, essayant de retrouver la série des opérations qui ont permis de les constituer: intuitions globales, découvertes de cas particuliers, mise hors circuit des thèmes imaginaires, rencontre d'obstacles théoriques ou techniques, emprunts successifs à des modèles traditionnels, définition de la structure formelle adéquate, etc. Dans l'analyse qu'on propose ici, les règles de formation ont leur lieu non pas dans la «mentalité» ou la conscience des individus, mais dans le discours lui-même; elles s'imposent par conséquent, selon une sorte d'anonymat uniforme, à tous les individus qui entreprennent de

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parler dans ce champ discursif. D'autre part, on ne les suppose pas universellement valables pour tous les domaines quels qu'ils soient; on les décrit toujours dans des champs discursifs déterminés, et on ne leur reconnaît pas d'entrée de jeu de possibilités indéfinies d'extension. Tout au plus peut-on, par une comparaison systématique, confronter, d'une région à l'autre, les règles de formation des concepts: c'est ainsi qu'on a essayé de relever les identités et les différences que ces ensembles de règles peuvent présenter, à l'époque classique, dans la Grammaire générale, l'Histoire naturelle, et l'Analyse des richesses. Ces ensembles de règles sont assez spécifiques en chacun de ces domaines pour caractériser une formation discursive singulière et bien individualisée; mais ils présentent assez d'analogies pour qu'on voie ces diverses formations constituer un groupement discursif plus vaste et d'un niveau plus élevé. En tout cas les règles de formation des concepts, quelle que soit leur généralité, ne sont pas le résultat, déposé dans l'histoire et sédimenté dans l'épaisseur des habitudes collectives, d'opérations effectuées par les individus; elles ne constituent pas le schéma décharné de tout un travail obscur, au cours duquel les concepts se seraient fait jour à travers les illusions, les préjugés, les erreurs, les traditions. Le champ préconceptuel laisse apparaître les régularités et contraintes discursives qui ont rendu possible la multiplicité hétérogène des concepts, puis au-delà encore le foisonnement de ces thèmes, de ces croyances, de ces représentations auxquelles on s'adresse volontiers quand on fait l'histoire des idées.
Pour analyser les règles de formation des objets, on a vu qu'il ne fallait ni les enraciner dans les choses, ni les rapporter au domaine des mots; pour analyser la formation des types énonciatifs, il ne fallait les rapporter ni au sujet connaissant, ni à une individualité psychologique. De même, pour analyser la formation des concepts, il ne faut les rapporter ni à l'horizon de l'idéalité, ni au cheminement empirique des idées.

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VI
La formation des stratégies

Des discours comme l'économie, la médecine, la grammaire, la science des êtres vivants donnent lieu à certaines organisations de concepts, à certains regroupements d'objets, à certains types d'énonciation, qui forment selon leur degré de cohérence, de rigueur et de stabilité, des thèmes ou des théories: thème, dans la grammaire du XVIIIe siècle, d'une langue originaire dont toutes les autres dériveraient et porteraient le souvenir parfois déchiffrable; théorie, dans la philologie du XIXe, d'une parenté -filiation ou cousinage -entre toutes les langues indo-européennes, et d'un idiome archaïque qui leur aurait servi de point de départ commun; thème, au XVIIIe siècle, d'une évolution des espèces qui déroule dans le temps la continuité de la nature et explique les lacunes actuelles du tableau taxinomique; théorie, chez les Physiocrates, d'une circulation des richesses à partir de la production agricole. Quel que soit leur niveau formel, on appellera, conventionnellement, «stratégies» ces thèmes et ces théories. Le problème est de savoir comment elles se distribuent dans l'histoire. Nécessité qui les enchaîne, les rend inévitables, les appelle exactement à leur place les unes après les autres, et en fait comme les solutions successives d'un seul et même problème? Ou rencontres aléatoires entre des idées d'origine diverse, des influences, des découvertes, des climats spéculatifs, des modèles théoriques que la patience ou le génie des individus disposerait

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en des ensembles plus ou moins bien constitués? A moins qu'il ne soit possible de trouver entre elles une régularité et qu'on ne soit à même de définir le système commun de leur formation.
Pour l'analyse de ces stratégies, il m'est assez difficile d'entrer dans le détail. La raison en est simple: dans les différents domaines discursifs dont j'ai fait l'inventaire, d'une manière sans doute bien tâtonnante et, au début surtout, sans contrôle méthodique suffisant, il s'agissait, chaque fois, de décrire la formation discursive dans toutes ses dimensions, et selon ses caractéristiques propres: il fallait donc définir chaque fois les règles de formation des objets, des modalités énonciatives, des concepts, des choix théoriques. Mais il s'est trouvé que le point difficile de l'analyse et ce qui réclamait le plus d'attention n'étaient pas chaque fois les mêmes. Dans l' Histoire de la Folie, j'avais affaire à une formation discursive dont les points de choix théoriques étaient assez faciles à repérer, dont les systèmes conceptuels étaient relativement peu nombreux et sans complexité, dont le régime énonciatif enfin était assez homogène et monotone; en revanche ce qui faisait problème, c'était l'émergence de tout un ensemble d'objets, fort enchevêtrés et complexes; il s'agissait de décrire avant tout, pour repérer dans sa spécificité l'ensemble du discours psychiatrique, la formation de ces objets. Dans la Naissance de la Clinique, le point essentiel de la recherche c'était la manière dont s'étaient modifiées, à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle, les formes d'énonciation du discours médical; l'analyse avait donc moins porté sur la formation des systèmes conceptuels, ou sur celle des choix théoriques, que sur le statut, l'emplacement institutionnel, la situation et les modes d'insertion du sujet discourant. Enfin dans Les Mots et les Choses, l'étude portait, pour sa part principale, sur les réseaux de concepts et leurs règles de formation (identiques ou différentes), tels qu'on pouvait les repérer dans la Grammaire générale, l'Histoire naturelle et l'Analyse des richesses. Quant aux choix stratégiques, leur place et leurs implications ont été indiqués (que ce soit par exemple à propos de Linné et de Buffon, ou des Physiocrates

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et des Utilitaristes); mais leur repérage est demeuré sommaire, et l'analyse ne s'est guère attardée sur leur formation. Disons que l'analyse des choix théoriques demeure encore en chantier jusqu'à une étude ultérieure où elle pourrait retenir l'essentiel de l'attention.
Pour l'instant, il est tout juste possible d'indiquer les directions de la recherche. Elles pourraient se résumer ainsi:
1. Déterminer les points de diffraction possibles du discours. Ces points se caractérisent d'abord comme points d'incompatibilité: deux objets, ou deux types d'énonciation, ou deux concepts peuvent apparaître, dans la même formation discursive, sans pouvoir entrer -sous peine de contradiction manifeste ou inconséquence -dans une seule et même série d'énoncés. Ils se caractérisent ensuite comme points d'équivalence : les deux éléments incompatibles sont formés de la même façon et à partir des mêmes règles; leurs conditions d'apparition sont identiques; ils se situent à un même niveau; et au lieu de constituer un pur et simple défaut de cohérence, ils forment une alternative : même si, selon la chronologie, ils n'apparaissent pas en même temps, même s'ils n'ont pas eu la même importance, et s'ils n'ont pas été représentés de façon égale dans la population des énoncés effectifs, ils se présentent sous la forme du «ou bien... ou bien». Enfin ils se caractérisent comme points d'accrochage d'une systématisation: à partir de chacun de ces éléments à la fois équivalents et incompatibles, une série cohérente d'objets, de formes énonciatives, de concepts ont été dérivés (avec, éventuellement, dans chaque série, de nouveaux points d'incompatibilité). En d'autres termes, les dispersions étudiées aux niveaux précédents ne constituent pas simplement des écarts, des non-identités, des séries discontinues, des lacunes; il leur arrive de former des sous-ensembles discursifs ceux-là mêmes auxquels d'ordinaire on attache une importance majeure comme s'ils étaient l'unité immédiate et le matériau premier dont sont faits les ensembles

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discursifs plus vastes («théories», «conceptions», «thèmes»). Par exemple, on ne considère pas, dans une analyse comme celle-ci, que l'Analyse des richesses, au XVIIIe siècle, est la résultante (par voie de composition simultanée ou de succession chronologique) de plusieurs conceptions différentes de la monnaie, de l'échange des objets de besoin, de la formation de la valeur et des prix, ou de la rente foncière; on ne considère pas qu'elle soit faite des idées de Cantillon prenant la relève de celles de Petty, de l'expérience de Law réfléchie tour à tour par des théoriciens divers, et du système physiocratique s'opposant aux conceptions utilitaristes. On la décrit plutôt comme une unité de distribution qui ouvre un champ d'options possibles et permet à des architectures diverses et exclusives les unes des autres d'apparaître côte à côte ou à tour de rôle.
2. Mais tous les jeux possibles ne sont pas effectivement réalisés: il y a bien des ensembles partiels, des compatibilités régionales, des architectures cohérentes qui auraient pu voir le jour et qui ne se sont pas manifestés. Pour rendre compte des choix qui ont été réalisés parmi tous ceux qui auraient pu l'être (et de ceux-là seulement), il faut décrire des instances spécifiques de décision. Au premier rang d'entre elles, le rôle que joue le discours étudié par rapport à ceux qui lui sont contemporains et qui l'avoisinent. Il faut donc étudier l'économie de la constellation discursive à laquelle il appartient. Il peut jouer en effet le rôle d'un système formel dont d'autres discours seraient les applications à des champs sémantiques divers; il peut être au contraire celui d'un modèle concret qu'il faut apporter à d'autres discours d'un niveau d'abstraction plus élevé (ainsi la Grammaire générale, au XVIIe et au XVIIIe siècle apparaît comme un modèle particulier de la théorie générale des signes et de la représentation). Le discours étudié peut être aussi dans un rapport d'analogie, d'opposition, ou de complémentarité avec certains autres discours (il y a par exemple rapport d'analogie, à l'époque classique, entre l'Analyse des richesses et

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l' Histoire naturelle; la première est à la représentation du besoin et du désir ce que la seconde est à la représentation des perceptions et des jugements; on peut noter aussi que l'Histoire naturelle et la Grammaire générale s'opposent entre elles comme une théorie des caractères naturels et une théorie des signes de convention; toutes deux, à leur tour, s'opposent à l'analyse des richesses comme l'étude des signes qualitatifs à celle des signes quantitatifs de mesure; chacune enfin développe l'un des trois rôles complémentaires du signe représentatif: désigner, classer, échanger). On peut enfin décrire entre plusieurs discours des rapports de délimitation réciproque, chacun d'eux se donnant les marques distinctives de sa singularité par la différenciation de son domaine, de ses méthodes, de ses instruments, de son domaine d'application (ainsi pour la psychiatrie et la médecine organique qui n'étaient pratiquement pas distinguées l'une de l'autre avant la fin du XVIIIe siècle, et qui établissent à partir de ce moment un écart qui les caractérise). Tout ce jeu de rapports constitue un principe de détermination qui permet ou exclut, à l'intérieur d'un discours donné, un certain nombre d'énoncés: il y a des systématisations conceptuelles, des enchaînements énonciatifs, des groupes et des organisations d'objets qui auraient été possibles (et dont rien ne peut justifier l'absence au niveau de leurs règles propres de formation), mais qui sont exclus par une constellation discursive d'un niveau plus élevé et d'une extension plus large. Une formation discursive n'occupe donc pas tout le volume possible que lui ouvrent en droit les systèmes de formation de ses objets, de ses énonciations, de ses concepts; elle est essentiellement lacunaire, et ceci par le système de formation de ses choix stratégiques. De là le fait que reprise, placée et interprétée dans une nouvelle constellation, une formation discursive donnée peut faire apparaître des possibilités nouvelles (ainsi dans la distribution actuelle des discours scientifiques, la Grammaire de Port-Royal ou la Taxinomie de Linné peuvent libérer des éléments qui sont, par rapport à elles, à la fois intrinsèques et inédits); mais il ne s'agit

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pas alors d'un contenu silencieux qui serait demeuré implicite, qui aurait été dit sans l'être, et qui constituerait au-dessous des énoncés manifestes une sorte de sous-discours plus fondamental, revenant enfin maintenant à la lumière du jour; il s'agit d'une modification dans le principe d'exclusion et de possibilité des choix; modification qui est due à l'insertion dans une nouvelle constellation discursive.
3. La détermination des choix théoriques réellement effectués relève aussi d'une autre instance. Cette instance se caractérise d'abord par la fonction que doit exercer le discours étudié dans un champ de pratiques non discursives. Ainsi la Grammaire générale a joué un rôle dans la pratique pédagogique; d'une façon beaucoup plus manifeste et beaucoup plus importante, l'analyse des richesses a joué un rôle non seulement dans les décisions politiques et économiques des gouvernements, mais dans les pratiques quotidiennes, à peine conceptualisées, à peine théorétisées, du capitalisme naissant, et dans les luttes sociales et politiques qui ont caractérisé l'époque classique. Cette instance comporte aussi le régime et les processus d'appropriation du discours: car dans nos sociétés (et dans beaucoup d'autres sans doute) la propriété du discours -entendue à la fois comme droit à parler, compétence à comprendre, accès licite et immédiat au corpus des énoncés déjà formulés, capacité enfin à investir ce discours dans des décisions, des institutions ou des pratiques -est réservée en fait (parfois même sur le mode réglementaire) à un groupe déterminé d'individus; dans les sociétés bourgeoises qu'on a connues depuis le XVIe siècle, le discours économique n'a jamais été un discours commun (pas plus que le discours médical, ou le discours littéraire, quoique sur un autre mode). Enfin cette instance se caractérise par les positions possibles du désir par rapport au discours: celui-ci en effet peut être lieu de mise en scène fantasmatique, élément de symbolisation, forme de l'interdit, instrument de satisfaction dérivée (cette possibilité d'être en rapport avec le désir n'est pas simplement le fait de l'exercice

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poétique, romanesque ou imaginaire du discours: les discours sur la richesse, sur le langage, sur la nature, sur la folie, sur la vie et sur la mort, et bien d'autres, peut-être, qui sont beaucoup plus abstraits, peuvent occuper par rapport au désir des positions bien déterminées). En tout cas l'analyse de cette instance doit montrer que ni le rapport ,du discours au désir, ni les processus de son appropriation, ni son rôle parmi les pratiques non discursives ne sont extrinsèques à son unité, à sa caractérisation et aux lois de sa formation. Ce ne sont pas des éléments perturbateurs qui, se superposant à sa forme pure, neutre, intemporelle et silencieuse, la refouleraient et feraient parler à sa place un discours travesti, mais bien des éléments formateurs.
Une formation discursive sera individualisée si on peut définir le système de formation des différentes stratégies qui s'y déploient; en d'autres termes, si on peut montrer comment elles dérivent toutes (malgré leur diversité parfois extrême, malgré leur dispersion dans le temps) d'un même jeu de relations. Par exemple, l'analyse des richesses, au XVIIe et au XVIIIe siècle, est caractérisée par le système qui a pu former à la fois le mercantilisme de Colbert et le «néo-mercantilisme» de Cantillon; la stratégie de Law et celle de Paris- Duverney; l'option physiocratique et l'option utilitariste. Et ce système, on l'aura défini, si on peut décrire comment les points de diffraction du discours économique dérivent les uns des autres, se commandent et s'impliquent (comment d'une décision à propos du concept de valeur dérive un point de choix à propos des prix); comment les choix effectués dépendent de la constellation générale où figure le discours économique (le choix en faveur de la monnaie-signe est lié à la place occupée par l'analyse des richesses, à côté de la théorie du langage, de l'analyse des représentations, de la mathesis et de la science de l'ordre); comment ces choix sont liés à la fonction qu'occupe le discours économique dans la pratique du capitalisme naissant, au processus d'appropriation dont il est l'objet de la part de la bourgeoisie,

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au rôle qu'il peut jouer dans la réalisation des intérêts et des désirs. Le discours économique, à l'époque classique, se définit par une certaine manière constante de mettre en rapport des possibilités de systématisation intérieures à un discours, d'autres discours qui lui sont extérieurs et tout un champ, non discursif, de pratiques, d'appropriation, d'intérêts et de désirs.
Il faut noter que les stratégies ainsi décrites ne s'enracinent pas, en deçà du discours, dans la profondeur muette d'un choix à la fois préliminaire et fondamental. Tous ces groupements d'énoncés qu'on a à décrire ne sont pas l'expression d'une vision du monde qui aurait été monnayée sous les espèces des mots, ni la traduction hypocrite d'un intérêt s'abritant sous le prétexte d'une théorie: l'histoire naturelle à l'époque classique, c'est autre chose que l'affrontement, dans les limbes qui précèdent l'histoire manifeste, entre une vision (linnéenne) d'un univers statique, ordonné, compartimenté et sagement offert dès son origine au quadrillage classificatoire, et la perception encore un peu confuse d'une nature héritière du temps, avec le poids de ses accidents, et ouverte à la possibilité d'une évolution; de même l'analyse des richesses est autre chose que le conflit d'intérêt entre une bourgeoisie, devenue propriétaire terrienne, exprimant ses revendications économiques ou politiques par la voix des Physiocrates, et une bourgeoisie commerçante qui demandait des mesures protectionnistes ou libérales par le truchement des Utilitaristes. Ni l'Analyse des richesses, ni l'Histoire naturelle si on les interroge au niveau de leur existence, de leur unité, de leur permanence, et de leurs transformations, ne peuvent être considérées comme la somme de ces options diverses. Celles-ci, au contraire, doivent être décrites comme des manières systématiquement différentes de traiter des objets de discours (de les délimiter, de les regrouper ou de les séparer, de les enchaîner et de les faire dériver les uns des autres), de disposer des formes d'énonciation (de les choisir, de les mettre en place, de constituer des séries, de les composer en grandes unités rhétoriques), de manipuler des concepts (de leur donner des règles d'utilisation, de les faire entrer dans des

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cohérences régionales, et de constituer ainsi des architectures conceptuelles). Ces options ne sont pas des germes de discours (où ceux-ci seraient déterminés à l'avance et préfigurés sous une forme quasi microscopique); ce sont des manières réglées (et descriptibles comme telles) de mettre en oeuvre des possibilités de discours.
Mais ces stratégies ne doivent pas être analysées non plus comme des éléments seconds qui viendraient se surimposer à une rationalité discursive qui serait, de droit, indépendante d'eux. Il n'y a pas (ou du moins, pour la description historique dont on trace ici la possibilité, on ne peut admettre) une sorte de discours idéal, à la fois ultime et intemporel, que des choix, d'origine extrinsèque, auraient perverti, bousculé, réprimé, repoussé vers un avenir peut-être fort lointain; on ne doit pas supposer par exemple qu'il se tient sur la nature ou sur l'économie deux discours superposés et enchevêtrés: l'un, qui se poursuit lentement, qui accumule ses acquis et peu à peu se complète (discours vrai, mais qui n'existe en sa pureté qu'aux confins téléologiques de l'histoire); l'autre, toujours ruiné, toujours recommencé, en perpétuelle rupture avec lui-même, composé de fragments hétérogènes (discours d'opinion que l'histoire, au fil du temps, rejette dans le passé). Il n'y a pas une taxinomie naturelle qui aurait été exacte, au fixisme près; il n'y a pas une économie de l'échange et de l'utilité qui aurait été vraie, sans les préférences et les illusions d'une bourgeoisie marchande. La taxinomie classique ou l'analyse des richesses telles qu'elles ont existé effectivement, et telles qu'elles ont constitué des figures historiques, comportent, en un système articulé mais indissociable, objets, énonciations, concepts et choix théoriques. Et tout comme il ne fallait rapporter la formation des objets ni aux mots ni aux choses, celle des énonciations ni à la forme pure de la connaissance ni au sujet psychologique, celle des concepts ni à la structure de l'idéalité ni à la succession des idées, il ne faut rapporter la formation des choix théoriques ni à un projet fondamental ni au jeu secondaire des opinions

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VII
Remarques et conséquences


Il faut maintenant reprendre un certain nombre d'indications éparses dans les analyses précédentes, répondre à quelques-unes des questions qu'elles ne manquent pas de poser, et envisager avant tout l'objection qui menace de se présenter, car le paradoxe de l'entreprise apparaît aussitôt.
D'entrée de jeu, j'avais mis en question ces unités préétablies selon lesquelles on scande traditionnellement le domaine indéfini, monotone, foisonnant du discours. Il ne s'agissait point de contester toute valeur à ces unités ou de vouloir en interdire l'usage; mais de montrer qu'elles réclament, pour être définies exactement, une élaboration théorique. Cependant -et c'est là que toutes les analyses précédentes apparaissent bien problématiques -était-il nécessaire de superposer, à ces unités peut-être en effet un peu incertaines, une autre catégorie d'unités moins visibles, plus abstraites et à coup sûr bien plus problématiques? Même dans le cas où leurs limites historiques et la spécificité de leur organisation sont assez faciles à percevoir (témoin la Grammaire générale ou l'Histoire naturelle), ces formations discursives posent des problèmes de repérage bien plus difficiles que le livre, ou l'oeuvre. Pourquoi donc procéder à des regroupements si douteux au moment même où on problématise ceux qui paraissaient les plus évidents? Quel domaine nouveau espère-t-on découvrir? Quels rapports demeurés jusque-là obscurs ou implicites? Quelles transformations encore

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restées hors de portée des historiens? Bref quelle efficacité descriptive peut-on accorder à ces nouvelles analyses? Toutes ces questions, j'essaierai d'y donner réponse plus loin. Mais il faut dès maintenant répondre à une interrogation qui est première par rapport à ces analyses ultérieures, terminale par rapport aux précédentes: à propos de ces formations discursives que j'ai tenté de définir est-on véritablement en droit de parler d'unités? La découpe qu'on propose est-elle capable d'individualiser des ensembles? Et quelle est la nature de l'unité ainsi découverte ou construite?
On était parti d'une constatation: avec l'unité d'un discours comme celui de la médecine clinique ou de l'économie politique, ou de l'histoire naturelle, on a affaire à une dispersion d'éléments. Or cette dispersion elle-même -avec ses lacunes, ses déchirures, ses enchevêtrements, ses superpositions, ses incompatibilités, ses remplacements et ses substitutions -peut être décrite dans sa singularité si on est capable de déterminer les règles spécifiques selon lesquelles ont été formés objets, énonciations, concepts, options théoriques: si unité il y a, elle n'est point dans la cohérence visible et horizontale des éléments formés; elle réside, bien en deçà, dans le système qui rend possible et régit leur formation. Mais à quel titre peut-on parler d'unités et de systèmes? Comment affirmer qu'on a bien individualisé des ensembles discursifs? Alors que d'une manière bien hasardeuse, on a mis en jeu, derrière la multiplicité apparemment irréductible des objets, des énonciations, des concepts et des choix, une masse d'éléments, qui n'étaient pas moins nombreux ni moins dispersés, mais qui de plus étaient hétérogènes les uns avec les autres? Alors qu'on a réparti tous ces éléments en quatre groupes distincts dont le mode d'articulation n'a guère été défini? Et en quel sens peut-on dire que tous ces éléments, mis au jour derrière les objets, les énonciations, les concepts et les stratégies des discours, assurent J'existence d'ensembles non moins individualisables que des oeuvres ou des livres?
1. On l'a vu -et il n'est sans doute pas besoin d'y revenir: quand on parle d'un système de formation, on

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n'entend pas seulement la juxtaposition, la coexistence ou l'interaction d'éléments hétérogènes (institutions, techniques, groupes sociaux, organisations perceptives, rapports entre des discours divers) mais leur mise en relation -et sous une forme bien déterminée -par la pratique discursive. Mais qu'en est-il à leur tour de ces quatre systèmes ou plutôt de ces quatre faisceaux de relations? Comment peuvent-ils définir à eux tous un système unique de formation?
C'est que les différents niveaux ainsi définis ne sont pas indépendants les uns des autres. On a montré que les choix stratégiques ne surgissent pas directement d'une vision du monde ou d'une prédominance d'intérêts qui appartiendraient en propre à tel ou tel sujet parlant; mais que leur possibilité même est déterminée par des points de divergence dans le jeu des concepts; on a montré aussi que les concepts n'étaient point formés directement sur le fond approximatif, confus et vivant des idées, mais à partir des formes de coexistence entre les énoncés; quant aux modalités d'énonciation, on a vu qu'elles étaient décrites à partir de la position qu'occupe le sujet par rapport au domaine d'objets dont il parle. De cette manière, il existe un système vertical de dépendances : toutes les positions du sujet, tous les types de coexistence entre énoncés, toutes les stratégies discursives ne sont pas également possibles, mais seulement ceux qui sont autorisés par les niveaux antérieurs; étant donné par exemple le système de formation qui régit, au XVIIIe siècle, les objets de l'Histoire naturelle (comme individualités porteuses de caractères et par là classables; comme éléments structuraux susceptibles de variation; comme surfaces visibles et analysables; comme champ de différences continues et régulières), certaines modalités de l'énonciation sont exclues (par exemple le déchiffrement des signes), d'autres sont impliquées (par exemple la description selon un code déterminé); de même étant donné les différentes positions que le sujet discourant peut occuper (comme sujet regardant sans médiation instrumentale, comme sujet prélevant, sur la pluralité perceptive, les seuls éléments de la structure, comme sujet transcrivant ces éléments dans un vocabulaire

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codé, etc.), il y a un certain nombre de coexistences entre les énoncés qui sont exclues (comme par exemple la réactivation érudite du déjà-dit, ou le commentaire exégétique d'un texte sacralisé), d'autres au contraire qui sont possibles ou requises (comme l'intégration d'énoncés totalement ou partiellement analogues dans un tableau classificatoire). Les niveaux ne sont donc pas libres les uns par rapport aux autres, et ne se déploient pas selon une autonomie sans limite: de la différenciation primaire des objets à la formation des stratégies discursives, il existe toute une hiérarchie de relations.
Mais les relations s'établissent également dans une direction inverse. Les niveaux inférieurs ne sont pas indépendants de ceux qui leur sont supérieurs. Les choix théoriques excluent ou impliquent, dans les énoncés qui les effectuent, la formation de certains concepts, c'est-à-dire certaines formes de coexistence entre les énoncés: ainsi dans les textes des Physiocrates, on ne trouvera pas les mêmes modes d'intégration des données quantitatives et des mesures que dans les analyses faites par les Utilitaristes. Ce n'est point que l'option physiocratique puisse modifier l'ensemble des règles qui assurent la formation des concepts économiques au XVIIIe siècle; mais elle peut mettre en jeu ou exclure telles ou telles de ces règles et par conséquent faire apparaître certains concepts (comme celui, par exemple, de produit net) qui n'apparaissent nulle part ailleurs. Ce n'est pas le choix théorique qui a réglé la formation du concept; mais il l'a produit par l'intermédiaire des règles spécifiques de formation des concepts, et par le jeu des relations qu'il entretient avec ce niveau.
2. Ces systèmes de formation ne doivent pas être pris pour des blocs d'immobilité, des formes statiques qui s'imposeraient de l'extérieur au discours, et en définiraient une fois pour toutes les caractères et les possibilités. Ce ne sont point des contraintes qui auraient leur origine dans les pensées des hommes, ou dans le jeu de leurs représentations; mais ce ne sont pas non plus des déterminations qui, formées au niveau des institutions,

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ou des rapports sociaux ou de l'économie, viendraient se transcrire de force à la surface des discours. Ces systèmes - on y a déjà insisté - résident dans le discours lui-même; ou plutôt (puisqu'il ne s'agit pas de son intériorité et de ce qu'elle peut contenir, mais de son existence spécifique et de ses conditions) à sa frontière, à cette limite où se définissent les règles spécifiques qui le font exister comme tel. Par système de formation, il faut donc entendre un faisceau complexe de relations qui fonctionnent comme règle: il prescrit ce qui a dû être mis en rapport, dans une pratique discursive, pour que celle-ci réfère à tel et tel objet, pour qu'elle mette en jeu telle et telle énonciation, pour qu'elle utilise tel et tel concept, pour qu'elle organise telle et telle stratégie. Définir dans son individualité singulière un système de formation, c'est donc caractériser un discours ou un groupe d'énoncés par la régularité d'une pratique.
Ensemble de règles pour une pratique discursive, le système de formation n'est pas étranger au temps. Il ne ramasse pas tout ce qui peut apparaître à travers une série séculaire d'énoncés en un point initial, qui serait à la fois commencement, origine, fondement, système d'axiomes, et à partir duquel les péripéties de l'histoire réelle n'auraient plus qu'à se dérouler d'une façon tout à fait nécessaire. Ce qu'il dessine, c'est le système de règles qui a dû être mis en oeuvre pour que tel objet se transforme, telle énonciation nouvelle apparaisse, tel concept s'élabore, soit métamorphosé ou importé, telle stratégie soit modifiée, -sans cesser d'appartenir pour autant à ce même discours; et ce qu'il dessine aussi, c'est le système de règles qui a dû être mis en oeuvre pour qu'un changement dans d'autres discours (dans d'autres pratiques, dans les institutions, les rapports sociaux, les processus économiques) puisse se transcrire à l'intérieur d'un discours donné, constituant ainsi un nouvel objet, suscitant une nouvelle stratégie, donnant lieu à de nouvelles énonciations ou de nouveaux concepts. Une formation discursive ne joue donc pas le rôle d'une figure qui arrête le temps et le gèle pour des décennies ou des siècles; elle détermine une régularité propre à des processus temporels; elle pose le principe d'articulation

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entre une série d'événements discursifs et d'autres séries d'événements, de transformations, de mutations et de processus. Non point forme intemporelle, mais schème de correspondance entre plusieurs séries temporelles.
Cette mobilité du système de formation se donne de deux façons. Au niveau d'abord des éléments qui sont mis en relation: ceux-ci en effet peuvent subir un certain nombre de mutations intrinsèques qui sont intégrées à la pratique discursive sans que soit altérée la forme générale de sa régularité; ainsi, tout au long du XIXe siècle, la jurisprudence criminelle, la pression démographique, la demande de main-d’œuvre, les formes de l'assistance, le statut et les conditions juridiques de l'internement n'ont pas cessé de se modifier; pourtant la pratique discursive de la psychiatrie a continué à établir entre ces éléments un même ensemble de relations; de sorte que le système a conservé les caractères de son individualité; à travers les mêmes lois de formation, de nouveaux objets apparaissent (de nouveaux types d'individus, de nouvelles classes de comportement sont caractérisés comme pathologiques), de nouvelles modalités d'énonciation sont mises en oeuvre (notations quantitatives et calculs statistiques), de nouveaux concepts sont dessinés (comme ceux de dégénérescence, de perversité, de névrose) et bien sûr de nouveaux édifices théoriques peuvent être bâtis. Mais inversement, les pratiques discursives modifient les domaines qu'elles mettent en relation. Elles ont beau instaurer des rapports spécifiques qui ne peuvent être analysés qu'à leur propre niveau, ces rapports ne prennent pas leurs effets dans le seul discours: ils s'inscrivent aussi dans les éléments qu'ils articulent les uns sur les autres. Le champ hospitalier par exemple n'est pas resté immuable, une fois que par le discours clinique il a été mis en relation avec le laboratoire : son ordonnancement, le statut qu'y reçoit le médecin, la fonction de son regard, le niveau d'analyse qu'on peut y effectuer se sont trouvés nécessairement modifiés.
3. Ce qu'on décrit comme des «systèmes de formation» ne constitue pas l'étage terminal des discours, si

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par ce terme on entend les textes (ou les paroles) tels qu'ils se donnent avec leur vocabulaire, leur syntaxe, leur structure logique ou leur organisation rhétorique. L'analyse reste en deçà de ce niveau manifeste, qui est celui de la construction achevée: en définissant le principe de distribution des objets dans un discours, elle ne rend pas compte de toutes leurs connexions, de leur structure fine, ni de leurs subdivisions internes; en cherchant la loi de dispersion des concepts, elle ne rend pas compte de tous les processus d'élaboration, ni de toutes les chaînes déductives dans lesquelles ils peuvent figurer; si elle étudie les modalités d'énonciation, elle ne met en question ni le style ni l'enchaînement des phrases; bref, elle laisse en pointillé la mise en place finale du texte. Mais il faut bien s'entendre: si elle demeure en retrait par rapport à cette construction dernière, ce n'est pas pour se détourner du discours et faire appel au travail muet de la pensée; ce n'est pas non plus pour se détourner du systématique et mettre au jour le désordre «vivant» des essais, des tentatives, des erreurs et des recommencements.
En cela, l'analyse des formations discursives s'oppose à beaucoup de descriptions habituelles. On a coutume en effet de considérer que les discours et leur ordonnance systématique ne sont que l'état ultime, le résultat en dernière instance d'une élaboration longtemps sinueuse où sont en jeu la langue et la pensée, l'expérience empirique et les catégories, le vécu et les nécessités idéales, la contingence des événements et le jeu des contraintes formelles. Derrière la façade visible du système, on suppose la riche incertitude du désordre; et sous la mince surface du discours, toute la masse d'un devenir pour une part silencieux: un «présystématique» qui n'est pas de l'ordre du système; un «prédiscursif» qui relève d'un essentiel mutisme. Discours et système ne se produiraient -et conjointement -qu'à la crête de cette immense réserve. Or ce qui est analysé ici, ce ne sont certes point les états terminaux du discours; mais ce sont des systèmes qui rendent possibles les formes systématiques dernières; ce sont des régularités préterminales

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par rapport auxquelles l'état ultime, loin de constituer le lieu de naissance du système, se définit plutôt par ses variantes. Derrière le système achevé, ce que découvre l'analyse des formations, ce n'est pas, bouillonnante, la vie elle-même, la vie non encore capturée; c'est une épaisseur immense de systématicités, un ensemble serré de relations multiples. Et de plus, ces relations ont beau n'être pas la trame même du texte, elles ne sont pas par nature étrangères au discours. On peut bien les qualifier de «prédis cursives», mais à condition d'admettre que ce prédiscursif est encore du discursif, c'est-à-dire qu'elles ne spécifient pas une pensée, ou une conscience ou un ensemble de représentations qui seraient, après coup et d'une façon jamais tout à fait nécessaire, transcrits dans un discours, mais qu'elles caractérisent certains niveaux du discours, qu'elles définissent des règles qu'il actualise en tant que pratique singulière. On ne cherche donc pas à passer du texte à la pensée, du bavardage au silence, de l'extérieur à l'intérieur, de la dispersion spatiale au pur recueillement de l'instant, de la multiplicité superficielle à l'unité profonde. On demeure dans la dimension du discours.

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