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Voilà des dizaines d'années maintenant
que l'attention des historiens s'est portée, de préférence,
sur les longues périodes comme si, au-dessous des péripéties
politiques et de leurs épisodes, ils entreprenaient de mettre
au jour les équilibres stables et difficiles à rompre,
les processus irréversibles, les régulations constantes,
les phénomènes tendanciels qui culminent et s'inversent
après des continuités séculaires, les mouvements
d'accumulation et les saturations lentes, les grands socles immobiles
et muets que l'enchevêtrement des récits traditionnels
avait recouverts de toute une épaisseur d'événements.
Pour mener cette analyse, les historiens disposent d'instruments qu'ils
ont pour une part façonnés, et pour une part reçus
: modèles de la croissance économique, analyse quantitative
des flux d'échanges, profils des développements et des
régressions démographiques, étude du climat et
de ses oscillations, repérage des constantes sociologiques, description
des ajustements techniques, de leur diffusion et de leur persistance.
Ces instruments leur ont permis de distinguer, dans le champ de l'histoire,
des couches sédimentaires diverses; aux successions linéaires,
qui avaient fait jusque-là l'objet de la recherche, s'est substitué
un jeu de décrochages en profondeur. De la mobilité politique
aux lenteurs propres à la «civilisation matérielle»,
les niveaux d'analyse se sont multipliés: chacun a ses ruptures
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spécifiques, chacun comporte un découpage
qui n'appartient qu'à lui; et à mesure qu'on descend vers
les socles les plus profonds, les scansions se font de plus en plus
larges. Derrière l'histoire bousculée des gouvernements,
des guerres et des famines, se dessinent des histoires, presque immobiles
sous le regard, - des histoires à pente faible : histoire des
voies maritimes, histoire du blé ou des mines d'or, histoire
de la sécheresse et de l'irrigation, histoire de l'assolement,
histoire de l'équilibre, obtenu par l'espèce humaine,
entre la faim et la prolifération. Les vieilles questions de
l'analyse traditionnelle (quel lien établir entre des événements
disparates? Comment établir entre eux une suite nécessaire?
Quelle est la continuité qui les traverse ou la signification
d'ensemble qu'ils finissent par former? Peut-on définir une totalité,
ou faut-il se borner à reconstituer des enchaînements?)
sont remplacées désormais par des interrogations d'un
autre type : quelles strates faut-il isoler les unes des autres? Quels
types de séries instaurer? Quels critères de périodisation
adopter pour chacune d'elles? Quel système de relations (hiérarchie,
dominance, étagement, détermination univoque, causalité
circulaire) peut-on décrire de l'une à l'autre? Quelles
séries de séries peut-on établir? Et dans quel
tableau, à chronologie large, peut-on déterminer des suites
distinctes d'événements? Or à peu près à
la même époque, dans ces disciplines qu'on appelle histoire
des idées, des sciences, de la philosophie, de la pensée,
de la littérature aussi (leur spécificité peut
être négligée pour un instant), dans ces disciplines
qui, malgré leur titre, échappent en grande partie au
travail de l'historien et à ses méthodes, l'attention
s'est déplacée au contraire des vastes unités qu'on
décrivait comme des «époques» ou des «siècles»
vers des phénomènes de rupture. Sous les grandes continuités
de la pensée, sous les manifestations massives et homogènes
d'un esprit ou d'une mentalité collective, sous le devenir têtu
d'une science s'acharnant à exister et à s'achever dès
son commencement, sous la persistance d'un genre, d'une forme, d'une
discipline, d'une activité théorique, on cherche maintenant
à détecter
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l'incidence des interruptions. Interruptions dont le
statut et la nature sont fort divers. Actes et seuils épistémologiques
décrits par G. Bachelard : ils suspendent le cumul indéfini
des connaissances, brisent leur lente maturation et les font entrer
dans un temps nouveau, les coupent de leur origine empirique et de leurs
motivations initiales, les purifient de leurs complicités imaginaires;
ils prescrivent ainsi à l'analyse historique non plus la recherche
des commencements silencieux, non plus la remontée sans terme
vers les premiers précurseurs, mais le repérage d'un type
nouveau de rationalité et de ses effets multiples. Déplacements
et transformations des concepts : les analyses de G. Canguilhem peuvent
servir de modèles; elles montrent que l'histoire d'un concept
n'est pas, en tout et pour tout, celle de son affinement progressif,
de sa rationalité continûment croissante, de son gradient
d'abstraction, mais celle de ses divers champs de constitution et de
validité, celle de ses règles successives d'usage, des
milieux théoriques multiples où s'est poursuivie et achevée
son élaboration. Distinction, faite également par G. Canguilhem,
entre les échelles micro et macroscopiques de l'histoire des
sciences où les événements et leurs conséquences
ne se distribuent pas de la même façon : si bien qu'une
découverte, la mise au point d'une méthode, l'oeuvre d'un
savant, ses échecs aussi, n'ont pas la même incidence,
et ne peuvent être décrits de la même façon
à l'un et à l'autre niveau; ce n'est pas la même
histoire qui, ici et là, se trouvera racontée. Redistributions
récurrentes qui font apparaître plusieurs passés,
plusieurs formes d'enchaînements, plusieurs hiérarchies
d'importances, plusieurs réseaux de déterminations, plusieurs
téléologies, pour une seule et même science à
mesure que son présent se modifie de sorte que les descriptions
historiques s'ordonnent nécessairement à l'actualité
du savoir, se multiplient avec ses transformations et ne cessent à
leur tour de rompre avec elles-mêmes (de ce phénomène,
M. Serres vient de donner la théorie, dans le domaine des mathématiques).
Unités architectoniques des systèmes, telles qu'elles
ont été analysées par M. Guéroult
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et pour lesquelles la description des influences, des
traditions, des continuités culturelles, n'est pas pertinente,
mais plutôt celle des cohérences internes, des axiomes,
des chaînes déductives, des compatibilités. Enfin,
sans doute les scansions les plus radicales sont-elles les coupures
effectuées par un travail de transformation théorique
lorsqu'il «fonde une science en la détachant de l'idéologie
de son passé et en révélant ce passé comme
idéologique 1». A quoi il faudrait ajouter, bien entendu,
l'analyse littéraire qui se donne désormais pour unité,
- non point l'âme ou la sensibilité d'une époque,
non point les «groupes», les «écoles»,
les «générations» ou les «mouvements»,
non point même le personnage de l'auteur dans le jeu d'échanges
qui a noué sa vie et sa «création», mais la
structure propre à une oeuvre, à un livre, à un
texte.
Et le grand problème qui va se poser - qui se pose - à
de telles analyses historiques n'est donc plus de savoir par quelles
voies les continuités ont pu s'établir, de quelle manière
un seul et même dessein a pu se maintenir et constituer, pour
tant d'esprits différents et successifs, un horizon unique, quel
mode d'action et quel support implique le jeu des transmissions, des
reprises, des oublis, et des répétitions, comment l'origine
peut étendre son règne bien au-delà d'elle-même
et jusqu'à cet achèvement qui n'est jamais donné,
le problème n'est plus de la tradition et de la trace, mais de
la découpe et de la limite; ce n'est plus celui du fondement
qui se perpétue, c'est celui des transformations qui valent comme
fondation et renouvellement des fondations. On voit alors se déployer
tout un champ de questions dont quelques-unes sont déjà
familières, et par lesquelles cette nouvelle forme d'histoire
essaie d'élaborer sa propre théorie: comment spécifier
les différents concepts qui permettent de penser la discontinuité
(seuil, rupture, coupure, mutation, transformation)? Par quels critères
isoler les unités auxquelles on a affaire : qu'est-ce qu'une
science? Qu'est-ce qu'une oeuvre? Qu'est-ce qu'une théorie? Qu'est-ce
qu'un
1. L. Althusser, Pour Marx, p. 168.
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concept? Qu'est-ce qu'un texte? Comment diversifier
les niveaux auxquels on peut se placer et dont chacun comporte ses scansions
et sa forme d'analyse : quel est le niveau légitime de la formalisation?
Quel est celui de l'interprétation? Quel est celui de l'analyse
structurale? Quel est celui des assignations de causalité?
En somme l'histoire de la pensée, des connaissances, de la philosophie,
de la littérature semble multiplier les ruptures et chercher
tous les hérissements de la discontinuité, alors que l'histoire
proprement dite, l'histoire tout court, semble effacer, au profit des
structures sans labilité, l'irruption des événements.
*
Mais que cet entrecroisement ne fasse pas illusion. Ne pas s'imaginer
sur la foi de l'apparence que certaines des disciplines historiques
sont allées du continu au discontinu, tandis que les autres allaient
du fourmillement des discontinuités aux grandes unités
ininterrompues; ne pas s'imaginer que dans l'analyse de la politique,
des institutions ou de l'économie on a été de plus
en plus sensible aux déterminations globales, mais que, dans
l'analyse des idées et du savoir, on a prêté une
attention de plus en plus grande aux jeux de la différence; ne
pas croire qu'une fois encore ces deux grandes formes de description
se sont croisées sans se reconnaître.
En fait ce sont les mêmes problèmes qui se sont posés
ici et là, mais qui ont provoqué en surface des effets
inverses. Ces problèmes, on peut les résumer d'un mot
: la mise en question du document. Pas de malentendu : il est bien évident
que depuis qu'une discipline comme l'histoire existe, on s'est servi
de documents, on les a interrogés, on s'est interrogé
sur eux; on leur a demandé non seulement ce qu'ils voulaient
dire, mais s'ils disaient bien la vérité, et à
quel titre ils pouvaient le prétendre, s'ils étaient sincères
ou falsificateurs, bien informés ou ignorants, authentiques ou
altérés. Mais chacune de ces questions et toute cette
grande inquiétude critique pointaient
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vers une même fin : reconstituer, à partir
de ce que disent ces documents - et parfois à demi-mot - le passé
dont ils émanent et qui s'est évanoui maintenant loin
derrière eux; le document était toujours traité
comme le langage d'une voix maintenant réduite au silence, -
sa trace fragile, mais par chance déchiffrable. Or, par une mutation
qui ne date pas d'aujourd'hui, mais qui n'est pas sans doute encore
achevée, l'histoire a changé sa position à l'égard
du document : elle se donne pour tâche première, non point
de l'interpréter, non point de déterminer s'il dit vrai
et quelle est sa valeur expressive, mais de le travailler de l'intérieur
et de l'élaborer : elle l'organise, le découpe, le distribue,
l'ordonne, le répartit en niveaux, établit des séries,
distingue ce qui est pertinent de ce qui ne l'est pas, repère
des éléments, définit des unités, décrit
des relations. Le document n'est donc plus pour l'histoire cette matière
inerte à travers laquelle elle essaie de reconstituer ce que
les hommes ont fait ou dit, ce qui est passé et dont seul le
sillage demeure : elle cherche à définir dans le tissu
documentaire lui-même des unités, des ensembles, des séries,
des rapports. Il faut détacher l'histoire de l'image où
elle s'est longtemps complu et par quoi elle trouvait sa justification
anthropologique : celle d'une mémoire millénaire et collective
qui s'aidait de documents matériels pour retrouver la fraîcheur
de ses souvenirs; elle est le travail et la mise en oeuvre d'une matérialité
documentaire (livres, textes, récits, registres, actes, édifices,
institutions, règlements, techniques, objets, coutumes, etc.)
qui présente toujours et partout, dans toute société,
des formes soit spontanées soit organisées de rémanences.
Le document n'est pas l'heureux instrument d'une histoire qui serait
en elle-même et de plein droit mémoire; l'histoire, c'est
une certaine manière pour une société de donner
statut et élaboration à une masse documentaire dont elle
ne se sépare pas.
Disons pour faire bref que l'histoire, dans sa forme traditionnelle,
entreprenait de «mémoriser» les monuments du passé,
de les transformer en documents et de faire parler ces traces qui, par
elles-mêmes, souvent
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ne sont point verbales, ou disent en silence autre
chose que ce qu'elles disent; de nos jours, l'histoire, c'est ce qui
transforme les documents en monuments, et qui, là où on
déchiffrait des traces laissées par les hommes, là
où on essayait de reconnaître en creux ce qu'ils avaient
été, déploie une masse d'éléments
qu'il s'agit d'isoler, de grouper, de rendre pertinents, de mettre en
relations, de constituer en ensembles. Il était un temps où
l'archéologie, comme discipline des monuments muets, des traces
inertes, des objets sans contexte et des choses laissées par
le passé, tendait à l'histoire et ne prenait sens que
par la restitution d'un discours historique; on pourrait dire, en jouant
un peu sur les mots, que l'histoire, de nos jours, tend à l'archéologie,
- à la description intrinsèque du monument.
A cela plusieurs conséquences. Et d'abord l'effet de surface
qu'on a déjà signalé: la multiplication des ruptures
dans l'histoire des idées, la mise au jour des périodes
longues dans l'histoire proprement dite. Celle-ci, en effet, sous sa
forme traditionnelle se donnait pour tâche de définir des
relations (de causalité simple, de détermination circulaire,
d'antagonisme, d'expression) entre des faits ou des événements
datés : la série étant donnée, il s'agissait
de préciser le voisinage de chaque élément. Désormais
le problème est de constituer des séries : de définir
pour chacune ses éléments, d'en fixer les bornes, de mettre
au jour le type de relations qui lui est spécifique, d'en formuler
la loi, et, au-delà, de décrire les rapports entre différentes
séries, pour constituer ainsi des séries de séries,
ou des «tableaux»: de là la multiplication des strates,
leur décrochage, la spécificité du temps et des
chronologies qui leur sont propres; de là la nécessité
de distinguer non plus seulement des événements importants
(avec une longue chaîne de conséquences) et des événements
minimes, mais des types d'événements de niveau tout à
fait différent (les uns brefs, les autres de durée moyenne,
comme l'expansion d'une technique, ou une raréfaction de la monnaie,
les autres enfin d'allure lente comme un équilibre démographique
ou l'ajustement progressif d’une
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économie à une modification du climat);
de là la possibilité de faire apparaître des séries
à repères larges constituées d'événements
rares ou d'événements répétitifs. L'apparition
des périodes longues dans l'histoire d'aujourd’hui n’est
pas un retour aux philosophies de l'histoire, aux grands âges
du monde, ou aux phases prescrites par le destin des civilisations;
c'est l'effet de l'élaboration, méthodologiquement concertée,
des séries. Or dans l'histoire des idées, de la pensée,
et des sciences, la même mutation a provoqué un effet inverse:
elle a dissocié la longue série constituée par
le progrès de la conscience, ou la téléologie de
la raison, ou l'évolution de la pensée humaine; elle a
remis en question les thèmes de la convergence et de l'accomplissement;
elle a mis en doute les possibilités de la totalisation. Elle
a amené l'individualisation de séries différentes,
qui se juxtaposent, se succèdent, se chevauchent, s'entrecroisent
sans qu'on puisse les réduire à un schéma linéaire.
Ainsi sont apparues, à la place de cette chronologie continue
de la raison, qu'on faisait invariablement remonter à l'inaccessible
origine, à son ouverture fondatrice, des échelles parfois
brèves, distinctes les unes des autres, rebelles à une
loi unique, porteuses souvent d'un type d'histoire qui est propre à
chacune, et irréductibles au modèle général
d'une conscience qui acquiert, progresse et se souvient.
Seconde conséquence : la notion de discontinuité prend
une place majeure dans les disciplines historiques. Pour l'histoire
dans sa forme classique, le discontinu était à la fois
le donné et l'impensable : ce qui s'offrait sous l'espèce
des événements dispersés - décisions, accidents,
initiatives, découvertes; et ce qui devait être, par l'analyse,
contourné, réduit, effacé pour qu'apparaisse la
continuité des événements. La discontinuité,
c'était ce stigmate de l'éparpillement temporel que l'historien
avait à charge de supprimer de l'histoire. Elle est devenue maintenant
un des éléments fondamentaux de l'analyse historique.
Elle y apparaît sous un triple rôle. Elle constitue d'abord
une opération délibérée de l'historien (et
non plus ce qu'il reçoit malgré lui du matériau
qu'il a à traiter) : car il doit, au moins
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à titre d'hypothèse systématique,
distinguer les niveaux possibles de l'analyse, les méthodes qui
sont propres à chacun, et les périodisations qui leur
conviennent. Elle est aussi le résultat de sa description (et
non plus ce qui doit s'éliminer sous l'effet de son analyse)
: car ce qu'il entreprend de découvrir, ce sont les limites d'un
processus, le point d'inflexion d'une courbe, l'inversion d'un mouvement
régulateur, les bornes d'une oscillation, le seuil d'un fonctionnement,
l'instant de dérèglement d'une causalité circulaire.
Elle est enfin le concept que le travail ne cesse de spécifier
(au lieu de le négliger comme un blanc uniforme et indifférent
entre deux figures positives); elle prend une forme et une fonction
spécifiques selon le domaine et le niveau où on l'assigne
: on ne parle pas de la même discontinuité quand on décrit
un seuil épistémologique, le rebroussement d'une courbe
de population, ou la substitution d'une technique à une autre.
Notion paradoxale que celle de discontinuité: puisqu'elle est
à la fois instrument et objet de recherche; puisqu'elle permet
d'individualiser les domaines, mais qu'on ne peut l'établir que
par leur comparaison. Et puisqu'en fin de compte peut-être, elle
n'est pas simplement un concept présent dans le discours de l'historien,
mais que celui-ci en secret la suppose : d'où pourrait-il parler,
en effet, sinon à partir de cette rupture qui lui offre comme
objet l'histoire - et sa propre histoire? Un des traits les plus essentiels
de l'histoire nouvelle, c'est sans doute ce déplacement du discontinu
: son passage de l'obstacle à la pratique; son intégration
dans le discours de l'historien où il ne joue plus le rôle
d'une fatalité extérieure qu'il faut réduire, mais
d'un concept opératoire qu'on utilise; et par là l'inversion
de signes grâce à laquelle il n'est plus le négatif
de la lecture historique (son envers, son échec, la limite de
son pouvoir) mais l'élément positif qui détermine
son objet et valide son analyse.
Troisième conséquence : le thème et la possibilité
d'une histoire globale commencent à s'effacer, et on voit s'esquisser
le dessin, fort différent, de ce qu'on pourrait appeler une histoire
générale. Le projet d'une histoire
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globale, c'est celui qui cherche à restituer
la forme d'ensemble d'une civilisation, le principe - matériel
ou spirituel - d'une société, la signification commune
à tous les phénomènes d'une période, la
loi qui rend compte de leur cohésion, - ce qu'on appelle métaphoriquement
le «visage» d'une époque. Un tel projet est lié
à deux ou trois hypothèses : on suppose qu'entre tous
les événements d'une aire spatio-temporelle bien définie,
entre tous les phénomènes dont on a retrouvé la
trace, on doit pouvoir établir un système de relations
homogènes : réseau de causalité permettant de dériver
chacun d'eux, rapports d'analogie montrant comment ils se symbolisent
les uns les autres, ou comment ils expriment tous un seul et même
noyau central; on suppose d'autre part qu'une seule et même forme
d'historicité emporte les structures économiques, les
stabilités sociales, l'inertie des mentalités, les habitudes
techniques, les comportements politiques, et les soumet tous au même
type de transformation; on suppose enfin que l'histoire elle-même
peut être articulée en grandes unités - stades ou
phases - qui détiennent en elles-mêmes leur principe de
cohésion. Ce sont ces postulats que l'histoire nouvelle met en
question quand elle problématise les séries, les découpes,
les limites, les dénivellations, les décalages, les spécificités
chronologiques, les formes singulières de rémanence, les
types possibles de relation. Mais ce n'est point qu'elle cherche à
obtenir une pluralité d'histoires juxtaposées et indépendantes
les unes des autres : celle de l'économie à côté
de celle des institutions, et à côté d'elles encore
celles des sciences, des religions ou des littératures; ce n'est
point non plus qu'elle cherche seulement à signaler entre ces
histoires différentes, des coïncidences de dates, ou des
analogies de forme et de sens. Le problème qui s'ouvre alors
- et qui définit la tâche d'une histoire générale
- c'est de déterminer quelle forme de relation peut être
légitimement décrite entre ces différentes séries
; quel système vertical elles sont susceptibles de former; quel
est, des unes aux autres, le jeu des corrélations et des dominances;
de quel effet peuvent être les décalages, les temporalités
différentes, les diverses rémanences; dans quels ensembles
distincts
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certains éléments peuvent figurer simultanément;
bref, non seulement quelles séries, mais quelles «séries
de séries» - ou en d'autres termes, quels «tableaux
1» il est possible de constituer. Une description globale resserre
tous les phénomènes autour d'un centre unique - principe,
signification, esprit, vision du monde, forme d'ensemble; une histoire
générale déploierait au contraire l'espace d'une
dispersion.
Enfin, dernière conséquence : l'histoire nouvelle rencontre
un certain nombre de problèmes méthodologiques dont plusieurs,
à n'en pas douter, lui préexistaient largement, mais dont
le faisceau maintenant la caractérise. Parmi eux, on peut citer
: la constitution de corpus cohérents et homogènes de
documents (corpus ouverts ou fermés, finis ou indéfinis),
l'établissement d'un principe de choix (selon qu'on veut traiter
exhaustivement la masse documentaire, qu'on pratique un échantillonnage
d'après des méthodes de prélèvement statistique,
ou qu'on essaie de déterminer à l'avance les éléments
les plus représentatifs); la définition du niveau d'analyse
et des éléments qui sont pour lui pertinents (dans le
matériau étudié, on peut relever les indications
numériques; les références - explicites ou non
- à des événements, à des institutions,
à des pratiques; les mots employés, avec leurs règles
d'usage et les champs sémantiques qu'ils dessinent, ou encore
la structure formelle des propositions et les types d'enchaînements
qui les unissent); la spécification d'une méthode d'analyse
(traitement quantitatif des données, décomposition selon
un certain nombre de traits assignables dont on étudie les corrélations,
déchiffrement interprétatif, analyse des fréquences
et des distributions); la délimitation des ensembles et des sous-ensembles
qui articulent le matériau étudié (régions,
périodes, processus unitaires); la détermination des relations
qui permettent de caractériser un ensemble (il peut s'agir de
relations numériques
1. Aux derniers flâneurs, faut-il signaler qu'un
«tableau» (et sans doute dans tous les sens du terme), c'est
formellement une «série de séries»? En tout
cas, ce n'est point une petite image fixe qu'on place devant une lanterne
pour la plus grande déception des enfants, qui, à leur
âge, préfèrent bien sûr la vivacité
du cinéma.
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ou logiques; de relations fonctionnelles, causales,
analogiques; il peut s'agir de la relation de signifiant à signifié).
Tous ces problèmes font partie désormais du champ méthodologique
de l'histoire. Champ qui mérite l'attention, et pour deux raisons.
D'abord parce qu'on voit jusqu'à quel point il s'est affranchi
de ce qui constituait, naguère encore, la philosophie de l'histoire,
et des questions qu'elle posait (sur la rationalité ou la téléologie
du devenir, sur la relativité du savoir historique, sur la possibilité
de découvrir ou de constituer un sens à l'inertie du passé,
et à la totalité inachevée du présent).
Ensuite, parce qu'il recoupe en certains de ses points des problèmes
qu'on retrouve ailleurs - dans les domaines par exemple de la linguistique,
de l'ethnologie, de l'économie, de l'analyse littéraire,
de la mythologie. A ces problèmes on peut bien donner si on veut
le sigle du structuralisme. Sous plusieurs conditions cependant : ils
sont loin de couvrir à eux seuls le champ méthodologique
de l'histoire, ils n'en occupent qu'une part dont l'importance varie
avec les domaines et les niveaux d'analyse; sauf dans un certain nombre
de cas relativement limités, ils n'ont pas été
importés de la linguistique ou de l'ethnologie (selon le parcours
fréquent aujourd'hui), mais ils ont pris naissance dans le champ
de l'histoire elle-même essentiellement dans celui de l'histoire
économique et à l'occasion des questions qu'elle posait;
enfin ils n'autorisent aucunement à parler d'une structuralisation
de l'histoire, ou du moins d'une tentative pour surmonter un «conflit»
ou une «opposition» entre structure et devenir : il y a
maintenant beau temps que les historiens repèrent, décrivent
et analysent des structures, sans avoir jamais eu à se demander
s'ils ne laissaient pas échapper la vivante, la fragile, la frémissante
«histoire». L'opposition structure-devenir n'est pertinente
ni pour la définition du champ historique, ni, sans doute, pour
la définition d'une méthode structurale.
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*
Cette mutation épistémologique de l'histoire
n'est pas encore achevée aujourd'hui. Elle ne date pas d'hier
cependant, puisqu'on peut sans doute en faire remonter à Marx
le premier moment. Mais elle fut longue à prendre ses effets.
De nos jours encore, et surtout pour l'histoire de la pensée,
elle n'a pas été enregistrée ni réfléchie,
alors que d'autres transformations plus récentes ont pu l'être
- celles de la linguistique par exemple. Comme s'il avait été
particulièrement difficile, dans cette histoire que les hommes
retracent de leurs propres idées et de leurs propres connaissances,
de formuler une théorie générale de la discontinuité,
des séries, des limites, des unités, des ordres spécifiques,
des autonomies et des dépendances différenciées.
Comme si, là où on avait été habitué
à chercher des origines, à remonter indéfiniment
la ligne des antécédences, à reconstituer des traditions,
à suivre des courbes évolutives, à projeter des
téléologies, et à recourir sans cesse aux métaphores
de la vie, on éprouvait une répugnance singulière
à penser la différence, à décrire des écarts
et des dispersions, à dissocier la forme rassurante de l'identique.
Ou plus exactement, comme si de ces concepts de seuils, de mutations,
de systèmes indépendants, de séries limitées
- tels qu'ils sont utilisés de fait par les historiens -, on
avait du mal à faire la théorie, à tirer les conséquences
générales, et même à dériver toutes
les implications possibles. Comme si nous avions peur de penser l'Autre
dans le temps de notre propre pensée.
Il y a à cela une raison. Si l'histoire de la pensée pouvait
demeurer le lieu des continuités ininterrompues, si elle nouait
sans cesse des enchaînements que nulle analyse ne saurait défaire
sans abstraction, si elle tramait, tout autour de ce que les hommes
disent et font, d'obscures synthèses qui anticipent sur lui,
le préparent, et le conduisent indéfiniment vers son avenir,
- elle serait pour la souveraineté de la conscience un abri privilégié.
L'histoire continue, c'est le corrélat indispensable à
la fonction fondatrice du
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sujet : la garantie que tout ce qui lui a échappé
pourra lui être rendu; la certitude que le temps ne dispersera
rien sans le restituer dans une unité recomposée; la promesse
que toutes ces choses maintenues au loin par la différence, le
sujet pourra un jour - sous la forme de la conscience historique - se
les approprier derechef, y restaurer sa maîtrise et y trouver
ce qu'on peut bien appeler sa demeure. Faire de l'analyse historique
le discours du continu et faire de la conscience humaine le sujet originaire
de tout devenir et de toute pratique, ce sont les deux faces d'un même
système de pensée. Le temps y est conçu en termes
de totalisation et les révolutions n'y sont jamais que des prises
de conscience.
Sous des formes différentes, ce thème a joué un
rôle constant depuis le XIXe siècle : sauver, contre tous
les décentrements, la souveraineté du sujet, et les figures
jumelles de l'anthropologie et de l'humanisme. Contre le décentrement
opéré par Marx - par l'analyse historique des rapports
de production, des déterminations économiques et de la
lutte des classes - il a donné lieu, vers la fin du XIXe siècle,
à la recherche d'une histoire globale, où toutes les différences
d'une société pourraient être ramenées à
une forme unique, à l'organisation d'une vision du monde, à
l'établissement d'un système de valeurs, à un type
cohérent de civilisation. Au décentrement opéré
par la généalogie nietzschéenne, il a opposé
la recherche d'un fondement originaire qui fasse de la rationalité
le telos de l'humanité, et lie toute l'histoire de la pensée
à la sauvegarde de cette rationalité, au maintien de cette
téléologie, et au retour toujours nécessaire vers
ce fondement. Enfin, plus récemment lorsque les recherches de
la psychanalyse, de la linguistique, de l'ethnologie ont décentré
le sujet par rapport aux lois de son désir, aux formes de son
langage, aux règles de son action, ou aux jeux de ses discours
mythiques ou fabuleux, lorsqu'il fut clair que l'homme lui-même,
interrogé sur ce qu'il était, ne pouvait pas rendre compte
de sa sexualité et de son inconscient, des formes systématiques
de sa langue, de la régularité de ses fictions, à
nouveau le thème d'une continuité de l'histoire a été
réactivé : une
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histoire qui ne serait pas scansion, mais devenir;
qui ne serait pas jeu de relations, mais dynamisme interne; qui ne serait
pas système, mais dur travail de la liberté; qui ne serait
pas forme, mais effort incessant d'une conscience se reprenant elle-même
et essayant de se ressaisir jusqu'au plus profond de ses conditions
: une histoire qui serait à la fois longue patience ininterrompue
et vivacité d'un mouvement qui finit par rompre toutes les limites.
Pour faire valoir ce thème qui oppose à l'«immobilité»
des structures, à leur système «fermé»,
à leur nécessaire «synchronie», l'ouverture
vivante de l'histoire, il faut évidemment nier dans les analyses
historiques elles-mêmes l'usage de la discontinuité, la
définition des niveaux et des limites, la description des séries
spécifiques, la mise au jour de tout le jeu des différences.
On est donc amené à anthropologiser Marx, à en
faire un historien des totalités, et à retrouver en lui
le propos de l'humanisme; on est donc amené à interpréter
Nietzsche dans les termes de la philosophie transcendantale, et à
rabattre sa généalogie sur le plan d'une recherche de
l'originaire; on est amené enfin à laisser de côté,
comme si jamais encore il n'avait affleuré, tout ce champ de
problèmes méthodologiques que l'histoire nouvelle propose
aujourd'hui. Car, s'il s'avérait que la question des discontinuités,
des systèmes et des transformations, des séries et des
seuils, se pose dans toutes les disciplines historiques (et dans celles
qui concernent les idées ou les sciences non moins que dans celles
qui concernent l'économie et les sociétés), alors
comment pourrait-on opposer avec quelque aspect de légitimité
le «devenir» au «système», le mouvement
aux régulations circulaires, ou comme on dit dans une irréflexion
bien légère l' «histoire» à la «structure»?
C'est la même fonction conservatrice qui est à l'oeuvre
dans le thème des totalités culturelles - pour lequel
on a critiqué puis travesti Marx -, dans le thème d'une
recherche de l'originaire qu'on a opposé à Nietzsche avant
de vouloir l'y transposer -, et dans le thème d'une histoire
vivante, continue et ouverte. On criera donc à l'histoire assassinée
chaque fois que
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dans une analyse historique - et surtout s'il s'agit
de la pensée, des idées ou des connaissances - on verra
utiliser de façon trop manifeste les catégories de la
discontinuité et de la différence, les notions de seuil,
de rupture et de transformation, la description des séries et
des limites. On dénoncera là un attentat contre les droits
imprescriptibles de l'histoire et contre le fondement de toute historicité
possible. Mais il ne faut pas s'y tromper : ce qu'on pleure si fort,
ce n'est pas la disparition de l'histoire, c'est l'effacement de cette
forme d'histoire qui était en secret, mais tout entière,
référée à l'activité synthétique
du sujet; ce qu'on pleure, c'est ce devenir qui devait fournir à
la souveraineté de la conscience un abri plus sûr, moins
exposé, que les mythes, les systèmes de parenté,
les langues, la sexualité ou le désir; ce qu'on pleure,
c'est la possibilité de ranimer par le projet, le travail du
sens ou le mouvement de la totalisation, le jeu des déterminations
matérielles, des règles de pratique, des systèmes
inconscients, des relations rigoureuses mais non réfléchies,
des corrélations qui échappent à toute expérience
vécue; ce qu'on pleure, c'est cet usage idéologique de
l'histoire par lequel on essaie de restituer à l'homme tout ce
qui, depuis plus d'un siècle, n'a cessé de lui échapper.
On avait entassé tous les trésors d'autrefois dans la
vieille citadelle de cette histoire; on la croyait solide; on l'avait
sacralisée; on en avait fait le lieu dernier de la pensée
anthropologique; on avait cru pouvoir y capturer ceux-là mêmes
qui s'étaient acharnés contre elle; on avait cru en faire
des gardiens vigilants. Mais cette vieille forteresse, les historiens
l'ont désertée depuis longtemps et ils sont partis travailler
ailleurs; on s'aperçoit même que Marx ou Nietzsche n'assurent
pas la sauvegarde qu'on leur avait confiée. Il ne faut plus compter
sur eux pour garder les privilèges; ni pour affirmer une fois
de plus - et Dieu sait pourtant si on en aurait besoin dans la détresse
d'aujourd'hui - que l'histoire, elle au moins, est vivante et continue,
qu'elle est, pour le sujet à la question, le lieu du repos, de
la certitude, de la réconciliation du sommeil tranquillisé.
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En ce point se détermine une entreprise dont
l'Histoire de la Folie, la Naissance de la Clinique, Les Mots et les
Choses ont fixé, très imparfaitement, le dessin. Entreprise
par laquelle on essaie de prendre la mesure des mutations qui s'opèrent
en général dans le domaine de l'histoire; entreprise où
sont mis en question les méthodes, les limites, les thèmes
propres à l'histoire des idées; entreprise par laquelle
on tente d'y dénouer les dernières sujétions anthropologiques;
entreprise qui veut en retour faire apparaître comment ces sujétions
ont pu se former. Ces tâches, elles ont été esquissées
dans un certain désordre, et sans que leur articulation générale
fût clairement définie. Il était temps de leur donner
cohérence, - ou du moins de s'y exercer. Le résultat de
cet exercice, c'est le livre que voici.
Quelques remarques, avant de commencer et pour éviter tout malentendu.
- Il ne s'agit pas de transférer au domaine
de l'histoire, et singulièrement de l'histoire des connaissances,
une méthode structuraliste qui a fait ses preuves dans d'autres
champs d'analyse. Il s'agit de déployer les principes et les
conséquences d'une transformation autochtone qui est en train
de s'accomplir dans le domaine du savoir historique. Que cette transformation,
que les problèmes qu'elle pose, les instruments qu'elle utilise,
les concepts qui s'y définissent, les résultats qu'elle
obtient ne soient pas, pour une certaine part, étrangers à
ce qu'on appelle l'analyse structurale, c'est bien possible. Mais ce
n'est pas cette analyse qui s'y trouve, spécifiquement, mise
en jeu;
- il ne s'agit pas (et encore moins) d'utiliser les
catégories des totalités culturelles (que ce soient les
visions du monde, les types idéaux, l'esprit singulier des époques)
pour imposer à l'histoire, et malgré elle, les formes
de l'analyse structurale. Les séries décrites, les limites
fixées, les comparaisons et les corrélations
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établies ne s'appuient pas sur les anciennes
philosophies de l'histoire, mais ont pour fin de remettre en question
les téléologies et les totalisations;
- dans la mesure où il s'agit de définir une méthode
d'analyse historique qui soit affranchie du thème anthropologique,
on voit que la théorie qui va s'esquisser maintenant se trouve,
avec les enquêtes déjà faites, dans un double rapport.
Elle essaie de formuler, en termes généraux (et non sans
beaucoup de rectifications, non sans beaucoup d'élaborations),
les instruments que ces recherches ont utilisés en chemin ou
ont façonnés pour les besoins de la cause. Mais d'autre
part, elle se renforce des résultats alors obtenus pour définir
une méthode d'analyse qui soit pure de tout anthropologisme.
Le sol sur lequel elle repose, c'est celui qu'elle a découvert.
Les enquêtes sur la folie et l'apparition d'une psychologie, sur
la maladie et la naissance d'une médecine clinique, sur les sciences
de la vie, du langage et de l'économie ont été
des essais pour une part aveugles : mais ils s'éclairaient à
mesure, non seulement parce qu'ils précisaient peu à peu
leur méthode, mais parce qu'ils découvraient - dans ce
débat sur l'humanisme et l'anthropologie - le point de sa possibilité
historique.
D'un mot, cet ouvrage, comme ceux qui font précédé,
ne s'inscrit pas - du moins directement ni en première instance
- dans le débat de la structure (confrontée à la
genèse, à l'histoire, au devenir) ; mais dans ce champ
où se manifestent, se croisent, s'enchevêtrent, et se spécifient
les questions de l'être humain, de la conscience, de l'origine,
et du sujet. Mais sans doute n'aurait-on pas tort de dire que c'est
là aussi que se pose le problème de la structure.
Ce travail n'est pas la reprise et la description exacte de ce qu'on
peut lire dans l'Histoire de la Folie, la Naissance de la Clinique,
ou Les Mots et les Choses. Sur bon nombre de points, il en est différent.
Il comporte aussi pas mal de corrections et de critiques internes. D'une
façon générale, l'Histoire de la Folie faisait
une part beaucoup trop considérable, et d'ailleurs bien énigmatique,
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à ce qui s'y trouvait désigné
comme une «expérience», montrant par là combien
on demeurait proche d'admettre un sujet anonyme et général
de l'histoire; dans la Naissance de la Clinique, le recours, tenté
plusieurs fois, à l'analyse structurale, menaçait d'esquiver
la spécificité du problème posé, et le niveau
propre à l'archéologie; enfin dans Les Mots et les Choses,
l'absence de balisage méthodologique a pu faire croire à
des analyses en termes de totalité culturelle. Que ces dangers,
je n'aie pas été capable de les éviter, me chagrine
: je me console en me disant qu'ils étaient inscrits dans l'entreprise
même puisque, pour prendre ses mesures propres, elle avait à
se dégager elle-même de ces méthodes diverses et
de ces diverses formes d'histoire; et puis,. sans les questions qui
m'ont été posées 1, sans les difficultés
soulevées, sans les objections, je n'aurais sans doute pas vu
se dessiner d'une façon aussi nette l'entreprise à laquelle,
bon gré mal gré, je me trouve désormais lié.
De là, la manière précautionneuse, boitillante
de ce texte : à chaque instant, il prend distance, établit
ses mesures de part et d'autre, tâtonne vers ses limites, se cogne
sur ce qu'il ne veut pas dire, creuse des fossés pour définir
son propre chemin. A chaque instant, il dénonce la confusion
possible. Il décline son identité, non sans dire au préalable
: je ne suis ni ceci ni cela. Ce n'est pas critique, la plupart du temps;
ce n'est point manière de dire que tout le monde s'est trompé
à droite et à gauche. C'est définir un emplacement
singulier par l'extériorité de ses voisinages; c'est -
plutôt que de vouloir réduire les autres au silence, en
prétendant que leur propos est vain - essayer de définir
cet espace blanc d'où je parle, et qui prend forme lentement
dans un discours que je sens si précaire, si incertain encore.
1. En particulier les premières pages de ce texte ont constitué,
sous une forme un peu différente, une réponse aux questions
formulées par le Cercle d'Épistémologie de l'E.N.S.
(cf. Cahiers pour l'Analyse, n° 9). D'autre part une esquisse de
certains développements a été donnée en
réponse aux lecteurs d'Esprit (avril 1968).
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- Vous n'êtes pas sûr de ce que vous dites?
Vous allez de nouveau changer, vous déplacer par rapport aux
questions qu'on vous pose, dire que les objections ne pointent pas réellement
vers le lieu où vous vous prononcez? Vous vous préparez
à dire encore une fois que vous n'avez jamais été
ce qu'on vous reproche d'être? Vous aménagez déjà
l'issue qui vous permettra, dans votre prochain livre, de resurgir ailleurs
et de narguer comme vous le faites maintenant : non, non je ne suis
pas là où vous me guettez, mais ici d'où je vous
regarde en riant.
- Eh quoi, vous imaginez-vous que je prendrais à écrire
tant de peine et tant de plaisir, croyez-vous que je ni 'y serais obstiné,
tête baissée, si je ne préparais - d'une main un
peu fébrile - le labyrinthe où m'aventurer, déplacer
mon propos, lui ouvrir des souterrains, l'enfoncer loin de lui-même,
lui trouver des surplombs qui résument et déforment son
parcours, où me perdre et apparaître finalement à
des yeux que je n'aurai jamais plus à rencontrer. Plus d'un,
comme moi sans doute, écrivent pour n'avoir plus de visage. Ne
me demandez pas qui je suis et ne me dites pas de rester le même
: c'est une morale d'état-civil; elle régit nos papiers.
Qu'elle nous laisse libres quand il s'agit d'écrire.
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II
LES RÉGULARITÉS DISCURSIVES
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I
Les unités du discours
La mise en jeu des concepts de discontinuité,
de rupture, de seuil, de limite, de série, de transformation
pose à toute analyse historique non seulement des questions de
procédure mais des problèmes théoriques. Ce sont
ces problèmes qui vont être étudiés ici (les
questions de procédure seront envisagées au cours de prochaines
enquêtes empiriques; si du moins l'occasion, le désir et
le courage me viennent de les entreprendre). Encore ne seront-ils envisagés
que dans un champ particulier: dans ces disciplines si incertaines de
leurs frontières, si indécises dans leur contenu qu'on
appelle histoire des idées, ou de la pensée, ou des sciences,
ou des connaissances.
Il y a d'abord à accomplir un travail négatif: s'affranchir
de tout un jeu de notions qui diversifient, chacune à leur manière,
le thème de la continuité. Elles n'ont pas sans doute
une structure conceptuelle bien rigoureuse; mais leur fonction est précise.
Telle la notion de tradition: elle vise à donner un statut temporel
singulier à un ensemble de phénomènes à
la fois successifs et identiques (ou du moins analogues); elle permet
de repenser la dispersion de l'histoire dans la forme du même;
elle autorise à réduire la différence propre à
tout commencement, pour remonter sans discontinuer dans l'assignation
indéfinie de l'origine; grâce à elle, on peut isoler
les nouveautés sur fond de permanence, et en transférer
le mérite à l'originalité,
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au génie, à la décision propre
aux individus. Telle aussi la notion d'influence qui fournit un support
-trop magique pour pouvoir être bien analysé -aux faits
de transmission et de communication; qui réfère à
un processus d'allure causale (mais sans délimitation rigoureuse
ni définition théorique) les phénomènes
de ressemblance ou de répétition; qui lie, à distance
et à travers le temps -comme par l'intermédiaire d'un
milieu de propagation -des unités définies comme individus,
oeuvres, notions ou théories. Telles les notions de développement
et d'évolution: elles permettent de regrouper une succession
d'événements dispersés, de les rapporter à
un seul et même principe organisateur, de les soumettre à
la puissance exemplaire de la vie (avec ses jeux adaptatifs, sa capacité
d'innovation, l'incessante corrélation de ses différents
éléments, ses systèmes d'assimilation et d'échanges),
de découvrir, déjà à l’œuvre
dans chaque commencement, un principe de cohérence et l'esquisse
d'une unité future, de maîtriser le temps par un rapport
perpétuellement réversible entre une origine et un terme
jamais donnés, toujours à l'oeuvre. Telles encore les
notions de «mentalité» ou d' «esprit»
qui permettent d'établir entre les phénomènes simultanés
ou successifs d'une époque donnée une communauté
de sens, des liens symboliques, un jeu de ressemblance et de miroir
-ou qui font surgir comme principe d'unité et d'explication la
souveraineté d'une conscience collective. Il faut remettre en
question ces synthèses toutes faites, ces groupements que d'ordinaire
on admet avant tout examen, ces liens dont la validité est reconnue
d'entrée de jeu; il faut débusquer ces formes et ces forces
obscures par lesquelles on a l'habitude de lier entre eux les discours
des hommes; il faut les chasser de l'ombre où elles règnent.
Et plutôt que de les laisser valoir spontanément, accepter
de n'avoir affaire, par souci de méthode et en première
instance, qu'à une population d'événements dispersés.
Il faut aussi s'inquiéter devant ces découpages ou groupements
dont nous avons acquis la familiarité. Peut-on admettre, telles
quelles, la distinction des
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grands types de discours, ou celle des formes ou des
genres qui opposent les unes aux autres science, littérature,
philosophie, religion, histoire, fiction, etc., et qui en font des sortes
de grandes individualités historiques? Nous ne sommes pas sûrs
nous-mêmes de l'usage de ces distinctions dans le monde de discours
qui est le nôtre. A plus forte raison lorsqu'il s'agit d'analyser
des ensembles d'énoncés qui étaient, à l'époque
de leur formulation, distribués, répartis et caractérisés
d'une tout autre manière: après tout la «littérature»
et la «politique» sont des catégories récentes
qu'on ne peut appliquer à la culture médiévale
ou même encore à la culture classique que par une hypothèse
rétrospective, et par un jeu d'analogies formelles ou de ressemblances
sémantiques; mais ni la littérature, ni la politique,
ni non plus la philosophie et les sciences n'articulaient le champ du
discours, au XVIIe ou au XVIIIe siècle, comme elles l'ont articulé
au XIXe siècle. De toute façon, ces découpages
qu'il s'agisse de ceux que nous admettons, ou de ceux qui sont contemporains
des discours étudiés -sont toujours eux-mêmes des
catégories réflexives, des principes de classement, des
règles normatives, des types institutionnalisés: ce sont
à leur tour des faits de discours qui méritent d'être
analysés à côté des autres; ils ont, à
coup sûr, avec eux des rapports complexes, mais ils n'en sont
pas des caractères intrinsèques, autochtones et universellement
reconnaissables.
Mais surtout les unités qu'il faut mettre en suspens sont celles
qui s'imposent de la façon la plus immédiate: celles du
livre et de l’œuvre. En apparence, peut-on les effacer sans
un extrême artifice? Ne sont-elles pas données de la façon
la plus certaine? Individualisation matérielle du livre, qui
occupe un espace déterminé, qui a une valeur économique,
et qui marque de soi. même, par un certain nombre de signes, les
limites de son commencement et de sa fin; établissement d'une
oeuvre qu'on reconnaît et qu'on délimite en attribuant
un certain nombre de textes à un auteur. Et pourtant dès
qu'on y regarde d'un peu plus près les difficultés commencent.
Unité matérielle du livre? Est-ce bien la
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même s'il s'agit d'une anthologie de poèmes,
d'un recueil de fragments posthumes, du Traité des Coniques ou
d'un tome de l' Histoire de France de Michelet? Est-ce bien la même
s'il s'agit d'Un coup de dés, du procès de Gilles de Rais,
du San Marco de Butor, ou d'un missel catholique? En d'autres termes
l'unité matérielle du volume n'est-elle pas une unité
faible, accessoire, au regard de l'unité discursive à
laquelle il donne support? Mais cette unité discursive, à
son tour, est-elle homogène et uniformément applicable?
Un roman de Stendhal ou un roman de Dostoïevski ne s'individualisent
pas comme ceux de La Comédie humaine; et ceux-ci à leur
tour ne se distinguent pas les uns des autres comme Ulysse de L'Odyssée.
C'est que les marges d'un livre ne sont jamais nettes ni rigoureusement
tranchées: par-delà le titre, les premières lignes
et le point final, par-delà sa configuration interne et la forme
qui l'autonomise, il est pris dans un système de renvois à
d'autres livres, d'autres textes, d'autres phrases: nœud dans un
réseau. Et ce jeu de renvois n'est pas homologue, selon qu'on
a affaire à un traité de mathématiques, à
un commentaire de textes, à un récit historique, à
un épisode dans un cycle romanesque; ici et là l'unité
du livre, même entendue comme faisceau de rapports, ne peut être
considérée comme identique. Le livre a beau se donner
comme un objet qu'on a sous la main; il a beau se recroqueviller en
ce petit parallélépipède qui l'enferme: son unité
est variable et relative. Dès qu'on l'interroge, elle perd son
évidence; elle ne s'indique elle-même, elle ne se construit
qu'à partir d'un champ complexe de discours.
Quant à l’œuvre, les problèmes qu'elle soulève
sont plus difficiles encore. En apparence pourtant, quoi de plus simple?
Une somme de textes qui peuvent être dénotés par
le signe d'un nom propre. Or cette dénotation (même si
on laisse de côté les problèmes de l'attribution),
n'est pas une fonction homogène: le nom d'un auteur dénote-t-il
de la même façon un texte qu'il a lui-même publié
sous son nom, un texte qu'il a présenté sous un pseudonyme,
un autre qu'on aura retrouvé après sa mort à l'état
d'ébauche, un autre
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encore qui n'est qu'un griffonnage, un carnet de notes,
un «papier»? La constitution d'une oeuvre complète
ou d'un opus suppose un certain nombre de choix qu'il n'est pas facile
de justifier ni même de formuler: suffit-il d'ajouter aux textes
publiés par l'auteur ceux qu'il projetait de donner à
l'impression, et qui ne sont restés inachevés que par
le fait de la mort? Faut-il intégrer aussi tout ce qui est brouillon,
premier dessein, corrections et ratures des livres? Faut-il ajouter
les esquisses abandonnées? Et quel statut donner aux lettres,
aux notes, aux conversations rapportées, aux propos transcrits
par les auditeurs, bref à cet immense fourmillement de traces
verbales qu'un individu laisse autour de lui au moment de mourir, et
qui parlent dans un entrecroisement indéfini tant de langages
différents? En tout cas le nom «Mallarmé»
ne se réfère pas de la même façon aux thèmes
anglais, aux traductions d'Edgar Poe, aux poèmes, ou aux réponses
à des enquêtes; de môme, ce n'est pas le même
rapport qui existe entre le nom de Nietzsche d'une part et d'autre part
les autobiographies de jeunesse, les dissertations scolaires, les articles
philologiques, Zarathoustra, Ecce homo, les lettres, les dernières
cartes postales signées par «Dionysos» ou «Kaiser
Nietzsche», les innombrables carnets où s'enchevêtrent
les notes de blanchisserie et les projets d'aphorismes. En fait, si
on parle si volontiers et sans s'interroger davantage de l'«oeuvre»d'un
auteur, c'est qu'on la suppose définie par une certaine fonction
d'expression. On admet qu'il doit y avoir un niveau (aussi profond qu'il
est nécessaire de l'imaginer) auquel l'oeuvre se révèle,
en tous ses fragments, même les plus minuscules et les plus inessentiels,
comme l'expression de la pensée, ou de l'expérience, ou
de l'imagination, ou de l'inconscient de l'auteur, ou encore des déterminations
historiques dans lesquelles il était pris. Mais on voit aussitôt
qu'une pareille unité, loin d'être donnée immédiatement,
est constituée par une opération; que cette opération
est interprétative (puisqu'elle déchiffre, dans le texte,
la transcription de quelque chose qu'il cache et qu'il manifeste à
la fois); qu'enfin l'opération qui détermine
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l'opus, en son unité, et par conséquent
l'oeuvre elle-même ne sera pas la même s'il s'agit de l'auteur
du Théâtre et son double ou de l'auteur du Tractatus et
donc, qu'ici et là ce n'est pas dans le même sens qu'on
parlera d'une «oeuvre». L'oeuvre ne peut être considérée
ni comme unité immédiate, ni comme une unité certaine,
ni comme une unité homogène.
Enfin, dernière précaution pour mettre hors circuit les
continuités irréfléchies par lesquelles on organise,
par avance, le discours qu'on entend analyser: renoncer à deux
thèmes qui sont liés l'un à l'autre et qui se font
face. L'un veut qu'il ne soit jamais possible d'assigner, dans l'ordre
du discours, l'irruption d'un événement véritable;
qu'au-delà de tout commencement apparent, il y a toujours une
origine secrète -si secrète et si originaire qu'on ne
peut jamais la ressaisir tout à fait en elle-même. Si bien
qu'on serait fatalement reconduit, à travers la naïveté
des chronologies, vers un point indéfiniment reculé, jamais
présent dans aucune histoire; lui-même ne serait que son
propre vide; et à partir de lui tous les commencements ne pourraient
jamais être que recommencement ou occultation (à vrai dire,
en un seul et même geste, ceci et cela). A ce thème se
rattache un autre selon lequel tout discours manifeste reposerait secrètement
sur un déjà-dit; et que ce déjà-dit ne serait
pas simplement une phrase déjà prononcée, un texte
déjà écrit, mais un «jamais dit.»,
un discours sans corps, une voix aussi silencieuse qu'un souffle, une
écriture qui n'est que le creux de sa propre trace. On suppose
ainsi que tout ce qu'il arrive au discours de formuler se trouve déjà
articulé dans ce demi-silence qui lui est préalable, qui
continue à courir obstinément au-dessous de lui, mais
qu'il recouvre et fait taire. Le discours manifeste ne serait en fin
de compte que la présence répressive de ce qu'il ne dit
pas; et ce non-dit serait un creux qui mine de l'intérieur tout
ce qui se dit. Le premier motif voue l'analyse historique du discours
à être quête et répétition d'une origine
qui échappe à toute détermination historique; l'autre
la voue à être interprétation ou écoute d'un
déjà-dit qui serait en même temps un non-dit. Il
faut
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renoncer à tous ces thèmes qui ont pour
fonction de garantir l'infinie continuité du, discours et sa
secrète présence à soi dans le Jeu d’une
absence toujours reconduite Se tenir prêt a accueillir chaque
moment du discours dans son irruption d'événement; dans
cette ponctualité où il apparaît, et dans cette
dispersion temporelle qui lui permet d'être répété,
su, oublié, transformé, effacé jusque, dans ses
moindres traces, enfoui, bien loin de tout regard, dans la poussière
des livres. Il ne faut pas renvoyer le discours à la lointaine
présence de l'origine; il faut le traiter dans le jeu de son
instance.
Ces formes préalables de continuité, toutes ces synthèses
qu'on ne problématise pas et qu'on laisse valoir de plein droit,
il faut donc les tenir en suspens. Non point, certes, les récuser
définitivement, mais secouer la quiétude avec laquelle
on les accepte; montrer qu'elles ne vont pas de soi, qu'elles sont toujours
l'effet d'une construction dont il s'agit de connaître les règles
et de contrôler les justifications; définir à quelles
conditions et en vue de quelles analyses certaines sont légitimes;
indiquer celles qui, de toute façon, ne peuvent plus être
admises. Il se pourrait bien, par exemple, que les notions d'«influence»
ou d' «évolution» relèvent d'une critique
qui les mette -pour un temps plus ou moins long -hors d'usage. Mais
l' «oeuvre», mais le «livre», ou encore ces
unités comme la «science» ou la «littérature»
faut-il pour toujours s'en passer? Faut-il les tenir pour illusions,
bâtisses sans légitimité, résultats mal acquis?
Faut-il renoncer à prendre tout appui même provisoire sur
eux et à leur donner jamais une définition? Il s'agit
en fait de les arracher à leur quasi-évidence, de libérer
les problèmes qu'ils posent; de reconnaître qu'ils ne sont
pas le lieu tranquille à partir duquel on peut poser d'autres
questions (sur leur structure, leur cohérence, leur systématicité,
leurs transformations), mais qu'ils posent par eux-mêmes tout
un faisceau de questions (Que sont-ils? Comment les définir ou
les limiter? A quels types distincts de lois peuvent-ils obéir?
De quelle articulation sont-ils susceptibles? A quels sous-ensembles
peuvent-ils donner
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lieu? Quels phénomènes spécifiques
font-ils apparaître dans le champ du discours?). Il s'agit de
reconnaître qu'ils ne sont peut-être pas au bout du compte
ce qu'on croyait au premier regard. Bref, qu'ils exigent une théorie;
et que cette théorie ne peut pas se faire sans qu'apparaisse,
dans sa pureté non synthétique, le champ des faits de
discours à partir duquel on les construit.
Et moi-même à mon tour, je ne ferai rien d'autre: certes,
je prendrai pour repère initial des unités toutes données
(comme la psychopathologie, ou la médecine, ou l'économie
politique); mais je ne me placerai pas à l'intérieur de
ces unités douteuses pour en étudier la configuration
interne ou les secrètes contradictions. Je ne m'appuierai sur
elles que le temps de me demander quelles unités elles forment;
de quel droit elles peuvent revendiquer un domaine qui les spécifient
dans l'espace et une continuité qui les individualise dans le
temps; selon quelles lois elles se forment; sur fond de quels événements
discursifs elles se découpent; et si finalement elles ne sont
pas, dans leur individualité acceptée et quasi institutionnelle,
l'effet de surface d'unités plus consistantes. Je n'accepterai
les ensembles que l'histoire me propose que pour les mettre aussitôt
à la question; pour les dénouer et savoir si on peut les
recomposer légitimement; pour savoir s'il ne faut pas en reconstituer
d'autres; pour les replacer dans un espace plus général
qui, en dissipant leur apparente familiarité, permet d'en faire
la théorie.
Une fois suspendues ces formes immédiates de continuité,
tout un domaine en effet se trouve libéré. Un domaine
immense, mais qu'on peut définir: il est constitué par
l'ensemble de tous les énoncés effectifs (qu'ils aient
été parlés et écrits), dans leur dispersion
d'événements et dans l'instance qui est propre à
chacun. Avant d'avoir affaire, en toute certitude, à une science,
ou à des romans, ou à des discours politiques, ou à
l'oeuvre d'un auteur ou même à un livre, le matériau
qu'on a à traiter dans sa neutralité première,
c'est une population d'événements dans l'espace du discours
en général. Ainsi apparaît le projet d'une description
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des événements discursifs comme horizon
pour la recherche des unités qui s'y forment. Cette description
se distingue facilement de l'analyse de la langue. Certes, on ne peut
établir un système linguistique (si on ne le construit
pas artificiellement) qu'en utilisant un corpus d'énoncés,
ou une collection de faits de discours; mais il s'agit alors de définir,
à partir de cet ensemble qui a valeur d'échantillon, des
règles qui permettent de construire éventuellement d'autres
énoncés que ceux-là: même si elle a disparu
depuis longtemps, même si personne ne la parle plus et qu'on l'a
restaurée sur de rares fragments, une langue constitue toujours
un système pour des énoncés possibles: c'est un
ensemble fini de règles qui autorise un nombre infini de performances.
Le champ des événements discursifs en revanche est l'ensemble
toujours fini et actuellement limité de seules séquences
linguistiques qui ont été formulées; elles peuvent
bien être innombrables, elles peuvent bien, par leur masse, dépasser
toute capacité d'enregistrement, de mémoire ou de lecture:
elles constituent cependant un ensemble fini. La question que pose l'analyse
de la langue, à propos d'un fait de discours quelconque, est
toujours: selon quelles règles tel énoncé a-t-il
été construit, et par conséquent selon quelles
règles d'autres énoncés semblables pourraient-ils
être construits? La description des événements du
discours pose une tout autre question: comment se fait-il que tel énoncé
soit apparu et nul autre à sa place?
On voit également que cette description du discours s'oppose
à l'histoire de la pensée. Là encore, on ne peut
reconstituer un système de pensée qu'à partir d'un
ensemble défini de discours. Mais cet ensemble est traité
de telle manière qu'on essaie de retrouver par-delà les
énoncés eux-mêmes l'intention du sujet parlant,
son activité consciente, ce qu'il a voulu dire, ou encore le
jeu inconscient qui s'est fait jour malgré lui dans ce qu'il
a dit ou dans la presque imperceptible cassure de ses paroles manifestes;
de toute façon il s'agit de reconstituer un autre discours, de
retrouver la parole muette, murmurante, intarissable qui anime de l'intérieur
la voix qu'on entend, de rétablir le texte
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menu et invisible qui parcourt l'interstice des lignes
écrites et parfois les bouscule. L'analyse de la pensée
est toujours allégorique par rapport au discours qu'elle utilise.
Sa question est infailliblement: qu'est-ce qui se disait donc dans ce
qui était dit? L'analyse du champ discursif est orientée
tout autrement; il s'agit de saisir l'énoncé dans l'étroitesse
et la singularité de son événement; de déterminer
les conditions de son existence, d'en fixer au plus juste les limites,
d'établir ses corrélations aux autres énoncés
qui peuvent lui être liés, de montrer quelles autres formes
d'énonciation il exclut. On ne cherche point, au-dessous de ce
qui est manifeste, le bavardage à demi silencieux d'un autre
discours; on doit montrer pourquoi il ne pouvait être autre qu'il
n'était, en quoi il est exclusif de tout autre, comment il prend,
au milieu des autres et par rapport à eux, une place que nul
autre ne pourrait occuper. La question propre à une telle analyse,
on pourrait la formuler ainsi: quelle est donc cette singulière
existence, qui vient au jour dans ce qui se dit, -et nulle part ailleurs?
On doit se demander à quoi peut servir finalement cette mise
en suspens de toutes les unités admises, s'il s'agit, au total,
de retrouver les unités qu'on a feint de questionner au départ.
En fait, l'effacement systématique des unités toutes données
permet d'abord de restituer à l'énoncé sa singularité
d'événement, et de montrer que la discontinuité
n'est pas seulement un de ces grands accidents qui forment faille dans
la géologie de l'histoire, mais là déjà
dans le fait simple de l'énoncé; on le fait surgir dans
son irruption historique; ce qu'on essaie de mettre sous le regard,
c'est cette incision qu'il constitue, cette irréductible -et
bien souvent minuscule -émergence. Aussi banal qu'il soit, aussi
peu important qu'on l'imagine dans ses conséquences, aussi vite
oublié qu'il puisse être après son apparition, aussi
peu entendu ou mal déchiffré qu'on le suppose, un énoncé
est toujours un événement que ni la langue ni le sens
ne peuvent tout à fait épuiser. Événement
étrange, à coup sûr: d'abord parce qu'il est lié
d'un côté à un geste d'écriture ou à
l'articulation d'une parole, mais que d'un autre côté il
s'ouvre
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à lui-même une existence rémanente
dans le champ d'une mémoire, ou dans la matérialité
des manuscrits, des livres, et de n'importe quelle forme d'enregistrement;
ensuite parce qu'il est unique comme tout événement, mais
qu'il est offert à la répétition, à la transformation,
à la réactivation; enfin parce qu'il est lié non
seulement à des situations qui le provoquent, et à des
conséquences qu'il incite, mais en même temps, et selon
une modalité toute différente, à des énoncés
qui le précèdent et qui le suivent.
Mais si on isole, par rapport à la langue et à la pensée,
l'instance de l'événement énonciatif, ce n'est
pas pour disséminer une poussière de faits. C'est pour
être sûr de ne pas la rapporter à des opérateurs
de synthèse qui soient purement psychologiques (l'intention de
l'auteur, la forme de son esprit, la rigueur de sa pensée, les
thèmes qui le hantent, le projet qui traverse son existence et
lui donne signification) et pouvoir saisir d'autres formes de régularité,
d'autres types de rapports. Relations des énoncés entre
eux (même si elles échappent à la conscience de
l'auteur; même s'il s'agit d'énoncés qui n'ont pas
le même auteur; même si les auteurs entre eux ne se connaissaient
pas); relations entre des groupes d'énoncés ainsi établis
(même si ces groupes ne concernent pas les mêmes domaines,
ni des domaines voisins; même s'ils n'ont pas le même niveau
formel; même s'ils ne sont pas le lieu d'échanges assignables);
relations entre des énoncés ou des groupes d'énoncés
et des événements d'un tout autre ordre (technique, économique,
social, politique). Faire apparaître dans sa pureté l'espace
où se déploient les événements discursifs,
ce n'est pas entreprendre de le rétablir dans un isolement que
rien ne saurait surmonter; ce n'est pas le refermer sur lui-même;
c'est se rendre libre pour décrire en lui et hors de lui des
jeux de relations.
Troisième intérêt d'une telle description des faits
de discours: en les libérant de tous les groupements qui se donnent
pour des unités naturelles, immédiates et universelles,
on se donne la possibilité de décrire, mais cette fois
par un ensemble de décisions maîtrisées, d'autres
unités. Pourvu qu'on en définisse clairement
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les conditions, il pourrait être légitime
de constituer, à partir de relations correctement décrites,
des ensembles discursifs qui ne seraient pas arbitraires mais seraient
cependant demeurés invisibles. Certes, ces relations n'auraient
jamais été formulées pour elles-mêmes dans
les énoncés en question (à la différence
par exemple de ces relations explicites qui sont posées et dites
par le discours lui-même, lorsqu'il se donne la forme du roman,
ou qu'il s'inscrit dans une série de théorèmes
mathématiques). Cependant elles ne constitueraient en aucune
manière une sorte de discours secret, animant de l'intérieur
les discours manifestes; ce n'est donc pas une interprétation
des faits énonciatifs qui pourrait les faire venir à la
lumière, mais bien l'analyse de leur coexistence, de leur succession,
de leur fonctionnement mutuel, de leur détermination réciproque,
de leur transformation indépendante ou corrélative.
Il est exclu cependant qu'on puisse décrire sans repère
toutes les relations qui peuvent ainsi apparaître. Il faut en
première approximation accepter un découpage provisoire:
une région initiale, que l'analyse bouleversera et réorganisera
si besoin est. Cette région, comment la circonscrire? D'un côté,
il faut, empiriquement, choisir un domaine où les relations risquent
d'être nombreuses, denses, et relativement faciles à décrire:
et en quelle autre région les événements discursifs
semblent-ils être le mieux liés les uns aux autres, et
selon des relations mieux déchiffrables, que dans celle qu'on
désigne en général du terme de science? Mais d'un
autre côté, comment se donner le plus de chances de ressaisir
dans un énoncé, non pas le moment de sa structure formelle
et de ses lois de construction, mais celui de son existence et des règles
de son apparition, sinon en s'adressant à des groupes de discours
peu formalisés et où les énoncés ne paraissent
pas s'engendrer nécessairement selon des règles de pure
syntaxe? Comment être sûr qu'on échappera à
des découpes comme celles de l'oeuvre, à des catégories
comme celles de l'influence, sinon en proposant dès le départ
des domaines assez larges, des échelles chronologiques
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assez vastes? Enfin comment être sûr qu'on
ne se laissera pas prendre à toutes ces unités ou synthèses
peu réfléchies qui se réfèrent à
l'individu parlant, au sujet du discours, à l'auteur du texte,
bref, à toutes ces catégories anthropologiques? Sinon
peut-être en considérant l'ensemble des énoncés
à travers lesquels ces catégories se sont constituées,
-l'ensemble des énoncés qui ont choisi pour «objet»
le sujet des discours (leur propre sujet) et ont entrepris de le déployer
comme champ de connaissances?
Ainsi s'explique le privilège de fait que j'ai accordé
à ces discours dont on peut dire, très schématiquement,
qu'ils définissent les «sciences de l'homme». Mais
ce n'est là qu'un privilège de départ. Il faut
garder bien présents à l'esprit deux faits: que l'analyse
des événements discursifs n'est en aucune manière
limitée à un pareil domaine; et que d'autre part la découpe
de ce domaine lui-même ne peut pas être considérée
comme définitive, ni comme valable absolument; il s'agit d'une
approximation première qui doit permettre de faire apparaître
des relations qui risquent d'effacer les limites de cette première
esquisse.
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II
Les formations discursives
J'ai donc entrepris de décrire des relations entre des énoncés.
J'ai pris soin de n'admettre comme valable aucune de ces unités
qui pouvaient m'être proposées et que l'habitude mettait
à ma disposition. Je me suis décidé à ne
négliger aucune forme de discontinuité, de coupure, de
seuil ou de limite. Je me suis décidé à décrire
des énoncés dans le champ du discours et les relations
dont ils sont susceptibles. Deux séries de problèmes,
je le vois, se présentent aussitôt: l'une -je vais la laisser
en suspens pour le moment et je la reprendrai plus tard -concerne l'utilisation
sauvage que j'ai fait des termes d'énoncé, d'événement,
de discours; l'autre concerne les relations qui peuvent être légitimement
décrites entre ces énoncés qu'on a laissés
dans leur groupement provisoire et visible.
Il y a par exemple des énoncés qui se donnent -et ceci
depuis une date qu'on peut facilement assigner -comme relevant de l'économie
politique, ou de la biologie, ou de la psychopathologie; il y en a aussi
qui se donnent comme appartenant à ces continuités millénaires
-presque sans naissance -qu'on appelle la grammaire ou la médecine.
Mais que sont-elles, ces unités? Comment peut-on dire que l'analyse
des maladies de la tête faite par Willis et les cliniques de Charcot
appartiennent au même ordre de discours? Que les inventions de
Petty sont en continuité avec l'économétrie de
Neumann? Que l'analyse du jugement par
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les grammairiens de Port-Royal appartient au même domaine que
le repérage des alternances vocaliques dans les langues indo-européennes?
Qu'est-ce donc que la médecine, la grammaire, l'économie
politique? Ne sont-elles rien, qu'un regroupement rétrospectif
par lequel les sciences contemporaines se font illusion sur leur propre
passé? Sont-elles des formes qui se sont instaurées une
fois pour toutes et se sont développées souverainement
à travers le temps? Recouvrent-elles d'autres unités?
Et quelle sorte de liens reconnaître valablement entre tous ces
énoncés qui forment sur un mode à la fois familier
et insistant, une masse énigmatique?
Première hypothèse -celle qui m'a paru d'abord la plus
vraisemblable et la plus facile à éprouver -: les énoncés
différents dans leur forme, dispersés dans le temps, forment
un ensemble s'ils se réfèrent à un seul et même
objet. Ainsi, les énoncés qui relèvent de la psychopathologie
semblent se rapporter tous à cet objet qui se profile de différentes
manières dans l'expérience individuelle ou sociale et
qu'on peut désigner comme la folie. Or je me suis vite aperçu
que l'unité de l'objet «folie» ne permet pas d'individualiser
un ensemble d'énoncés, et d'établir entre eux une
relation à la fois descriptible et constante. Et ceci pour deux
raisons. On se tromperait à coup sûr si on demandait à
l'être même de la folie, à son contenu secret, à
sa vérité muette et refermée sur soi ce qu'on a
pu en dire à un moment donné; la maladie mentale a été
constituée par l'ensemble de ce qui a été dit dans
le groupe de tous les énoncés qui la nommaient, la découpaient,
la décrivaient, l'expliquaient, racontaient ses développements,
indiquaient ses diverses corrélations, la jugeaient, et éventuellement
lui prêtaient la parole en articulant, en son nom, des discours
qui devaient passer pour être les siens. Mais il y a plus (cet
ensemble d'énoncés est loin de se rapporter à un
seul objet, formé une fois pour toutes, et de le conserver indéfiniment
comme son horizon d'idéalité inépuisable; l'objet
qui est posé, comme leur corrélat, par les énoncés
médicaux du XVIIe ou du XVIIIe siècle, n'est pas identique
à
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l'objet qui se dessine à travers les sentences
juridiques ou les mesures policières; de même, tous les
objets du discours psycho-pathologique ont été modifiés
de Pinel ou d'Esquirol à Bleuler: ce ne sont point des mêmes
maladies qu'il est question ici et là; ce ne sont point des mêmes
fous qu'il est question.
On pourrait, on devrait peut-être conclure de cette multiplicité
des objets qu'il n'est pas possible d'admettre, comme une unité
valable pour constituer un ensemble d'énoncés, le «discours
concernant la folie». Peut-être faudrait-il s'en tenir aux
seuls groupes d'énoncés qui ont un seul et même
objet: les discours sur la mélancolie, ou sur la névrose.
Mais on se rendrait vite compte qu'à son tour chacun de ces discours
a constitué son objet et l'a travaillé jusqu'à
le transformer entièrement. De sorte que le problème se
pose de savoir si l'unité d'un discours n'est pas faite, plutôt
que par la permanence et la singularité d'un objet, par l'espace
où divers objets se profilent et continûment se transforment.
La relation caractéristique qui permettrait d'individualiser
un ensemble d'énoncés concernant la folie, ne serait-elle
pas alors: la règle d'émergence simultanée ou successive
des divers objets qui y sont nommés, décrits, analysés,
appréciés ou jugés? L'unité des discours
sur la folie ne serait pas fondée sur l'existence de l'objet
«folie», ou la constitution d'un horizon unique d'objectivité;
ce serait le jeu des règles qui rendent possible pendant une
période donnée l'apparition d'objets: objets qui sont
découpés par des mesures de discrimination et de répression,
objets qui se différencient dans la pratique quotidienne, dans
la jurisprudence, dans la casuistique religieuse, dans le diagnostic
des médecins, objets qui se manifestent dans des descriptions
pathologiques, objets qui sont cernés par des codes ou recettes
de médication, de traitement, de soins. En outre, l'unité
des discours sur la folie, ce serait le jeu des règles qui définissent
les transformations de ces différents objets, leur non-identité
à travers le temps, la rupture qui se produit en eux, la discontinuité
interne qui suspend leur permanence. D'une façon paradoxale,
définir un ensemble d'énoncés dans
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ce qu'il a d'individuel consisterait à décrire
la dispersion de ces objets, saisir tous les interstices qui les séparent,
mesurer les distances qui règnent entre eux, -en d'autres termes
formuler leur loi de répartition.
Seconde hypothèse pour définir, entre des énoncés,
un groupe de relations: leur forme et leur type d'enchaînement.
Il m'avait semblé par exemple que la science médicale
à partir du XIXe siècle se caractérisait moins
par ses objets ou ses concepts que par un certain style, un certain
caractère constant de l'énonciation. Pour la première
fois, la médecine n'était plus constituée par un
ensemble de traditions, d'observations, de recettes hétérogènes,
mais par un corpus de connaissances qui supposait un même regard
posé sur les choses, un même quadrillage du champ perceptif,
une même analyse du fait pathologique selon l'espace visible du
corps, un même système de transcription de ce qu'on perçoit
dans ce qu'on dit (même vocabulaire, même jeu de métaphores);
bref il m'avait semblé que la médecine s'organisait comme
une série d'énoncés descriptifs. Mais là
encore, il a fallu abandonner cette hypothèse de départ
et reconnaître que le discours clinique était tout autant
un ensemble d'hypothèses sur la vie et la mort, de choix éthiques,
de décisions thérapeutiques, de règlements institutionnels,
de modèles d'enseignement, qu'un ensemble de descriptions; que
celui-ci en tout cas ne pouvait pas être abstrait de ceux-là,
et que l'énonciation descriptive n'était que l'une des
formulations présentes dans le discours médical. Reconnaître
aussi que cette description n'a cessé de se déplacer:
soit parce que, de Bichat à la pathologie cellulaire, on a déplacé
les échelles et les repères; soit parce que, de l'inspection
visuelle, de l'auscultation et de la palpation à l'usage du microscope
et des tests biologiques, le système de l'information a été
modifié; soit encore parce que, de la corrélation anatomo-clinique
simple à l'analyse fine des processus physiopathologiques, le
lexique des signes et leur déchiffrement a été
entièrement reconstitué; soit enfin parce que le médecin
a peu à peu cessé d'être lui-même le lieu
d'enregistrement
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et d'interprétation de l'information, et parce
qu'à côté de lui, en dehors de lui, se sont constitués
des masses documentaires, des instruments de corrélation et des
techniques d'analyse, qu'il a, certes, à utiliser, mais qui modifient,
à l'égard du malade, sa position de sujet regardant.
Toutes ces altérations, qui nous conduisent peut-être aujourd'hui
au seuil d'une nouvelle médecine, se sont déposées
lentement, au cours du XIXe siècle, dans le discours médical.
Si on voulait définir ce discours par un système codifié
et normatif d'énonciation, il faudrait reconnaître que
cette médecine s'est défaite aussitôt qu'elle est
apparue et qu'elle n'a guère trouvé à se formuler
que chez Bichat et Laennec. Si unité il y a, le principe n'en
est donc pas une forme déterminée d'énoncés;
ne serait-ce pas plutôt l'ensemble des règles qui ont rendu
simultanément ou tour à tour possibles des descriptions
purement perceptives, mais aussi des observations médiatisées
par des instruments, des protocoles d'expériences de laboratoires,
des calculs statistiques, des constatations épidémiologiques
ou démographiques, des règlements institutionnels, des
prescriptions thérapeutiques? Ce qu'il faudrait caractériser
et individualiser ce serait la coexistence de ces énoncés
dispersés et hétérogènes; le système
qui régit leur répartition, l'appui qu'ils prennent les
uns sur les autres, la manière dont ils s'impliquent ou s'excluent,
la transformation qu'ils subissent, le jeu de leur relève, de
leur disposition et de leur remplacement.
Autre direction de recherche, autre hypothèse: ne pourrait-on
pas établir des groupes d'énoncés, en déterminant
le système des concepts permanents et cohérents qui s'y
trouvent mis en jeu? Par exemple, l'analyse du langage et des faits
grammaticaux ne repose-t-elle pas chez les classiques (depuis Lancelot
jusqu'à la fin du XVIIIe siècle) sur un nombre défini
de concepts dont le contenu et l'usage étaient établis
une fois pour toutes: le concept de jugement défini comme la
forme générale et normative de toute phrase, les concepts
de sujet et d'attribut regroupés sous la catégorie plus
générale de nom, le concept de verbe utilisé comme
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équivalent de celui de copule logique, le concept
de mot défini comme signe d'une représentation, etc.?
On pourrait ainsi reconstituer l'architecture conceptuelle de la grammaire
classique. Mais là encore, on aurait tôt fait de rencontrer
des limites: à peine sans doute pourrait-on décrire avec
de tels éléments les analyses faites par les auteurs de
Port-Royal; bien vite on serait obligé de constater l'apparition
de nouveaux concepts; certains d'entre eux sont peut-être dérivés
des premiers, mais les autres leur sont hétérogènes
et quelques-uns même sont incompatibles avec eux. La notion d'ordre
syntaxique naturel ou inversé, celle de complément (introduite
au cours du XVIIIe siècle par Beauzée) peuvent sans doute
encore s'intégrer au système conceptuel de la grammaire
de Port-Royal. Mais ni l'idée d'une valeur originairement expressive
des sons, ni celle d'un savoir primitif enveloppé dans les mots
et transmis obscurément par eux, ni celle d'une régularité
dans la mutation des consonnes, ni la conception du verbe comme simple
nom permettant de désigner une action ou une opération,
n'est compatible avec l'ensemble des concepts dont Lancelot ou Duclos
pouvaient faire usage. Faut-il admettre dans ces conditions que la grammaire
ne constitue qu'en apparence une figure cohérente; et que c'est
une fausse unité que cet ensemble d'énoncés, d'analyses,
de descriptions, de principes et de conséquences, de déductions,
qui s'est perpétué sous ce nom pendant plus d'un siècle?
Peut-être cependant découvrirait-on une unité discursive
si on la cherchait non pas du côté de la cohérence
des concepts, mais du côté de leur émergence simultanée
ou successive, de leur écart, de la distance qui les sépare
et éventuellement de leur incompatibilité. On ne chercherait
plus alors une architecture de concepts suffisamment généraux
et abstraits pour rendre compte de tous les autres et les introduire
dans le même édifice déductif; on essaierait d'analyser
le jeu de leurs apparitions et de leur dispersion.
Enfin, quatrième hypothèse pour regrouper les énoncés,
décrire leur enchaînement et rendre compte des formes unitaires
sous lesquelles ils se présentent:
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l'identité et la persistance des thèmes.
Dans des «sciences » comme l'économie ou la biologie
si vouées à la polémique, si perméables
à des options philosophiques ou morales, si prêtes dans
certains cas à l'utilisation politique, il est légitime
en première instance de supposer qu'une certaine thématique
est capable de lier, et d'animer comme un organisme qui a ses besoins,
sa force interne et ses capacités de survie, un ensemble de discours.
Est-ce qu'on ne pourrait pas par exemple constituer comme unité
tout ce qui de Buffon à Darwin a constitué le thème
évolutionniste? Thème d'abord plus philosophique que scientifique,
plus proche de la cosmologie que de la biologie; thème qui a
plutôt dirigé de loin des recherches que nommé,
recouvert et expliqué des résultats; thème qui
supposait toujours plus qu'on n'en savait, mais contraignait à
partir de ce choix fondamental à transformer en savoir discursif
ce qui était esquissé comme hypothèse ou comme
exigence. Est-ce qu'on ne pourrait pas de la même façon
parler du thème physiocratique? Idée qui postulait, au-delà
de toute démonstration et avant toute analyse, le caractère
naturel des trois rentes foncières; qui supposait par conséquent
le primat économique et politique de la propriété
agraire; qui excluait toute analyse des mécanismes de la production
industrielle; qui impliquait en revanche la description du circuit de
l'argent à l'intérieur d'un État, de sa distribution
entre les différentes catégories sociales, et des canaux
par lesquels il revenait à la production; qui a finalement conduit
Ricardo à s'interroger sur les cas où cette triple rente
n'apparaissait pas, sur les conditions dans lesquelles elle pourrait
se former, et à dénoncer par conséquent l'arbitraire
du thème physiocratique?
Mais à partir d'une pareille tentative, on est amené à
faire deux constatations inverses et complémentaires. Dans un
cas, la même thématique s'articule à partir de deux
jeux de concepts, de deux types d'analyse, de deux champs d'objets parfaitement
différents: l'idée évolutionniste, dans sa formulation
la plus générale, est peut-être la même chez
Benoît de Maillet, Bordeu ou Diderot, et chez Darwin; mais en
fait, ce
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qui la rend possible et cohérente n'est pas
du tout du même ordre ici et là. Au XVIIIe siècle,
l'idée évolutionniste est définie à partir
d'une parenté des espèces qui forme un continuum prescrit
dès le départ (seules les catastrophes de la nature l'auraient
interrompu) ou progressivement constitué par le déroulement
du temps. Au XIXe siècle le thème évolutionniste
concerne moins la constitution du tableau continu des espèces,
que la description de groupes discontinus et l'analyse des modalités
d'interaction entre un organisme dont tous les éléments
sont solidaires et un milieu qui lui offre ses conditions réelles
de vie. Un seul thème, mais à partir de deux types de
discours. Dans le cas de la physiocratie au contraire, le choix de Quesnay
repose exactement sur le même système de concepts que l'opinion
inverse soutenue par ceux qu'on peut appeler les utilitaristes. A cette
époque l'analyse des richesses comportait un jeu de concepts
relativement limité et qui était admis par tous (on donnait
la même définition de la monnaie; on donnait la même
explication des prix; on fixait de la même façon le coût
d'un travail). Or, à partir de ce jeu conceptuel unique, il y
avait deux façons d'expliquer la formation de la valeur, selon
qu'on l'analysait à partir de l'échange, ou de la rétribution
de la journée de travail. Ces deux possibilités inscrites
dans la théorie économique, et dans les règles
de son jeu conceptuel, ont donné lieu, à partir des mêmes
éléments, à deux options différentes.
On aurait donc tort sans doute de chercher, dans l'existence de ces
thèmes, les principes d'individualisation d'un discours. Ne faut-il
pas plutôt les chercher dans la dispersion des points de choix
qu'il laisse libres? Ne seraient-ce pas les différentes possibilités
qu'il ouvre de ranimer des thèmes déjà existants,
de susciter des stratégies opposées, de faire place à
des intérêts inconciliables, de permettre, avec un jeu
de concepts déterminés, de jouer des parties différentes?
Plutôt que de rechercher la permanence des thèmes, des
images et des opinions à travers le temps, plutôt que de
retracer la dialectique de leurs conflits pour individualiser des ensembles
énonciatifs, ne pourrait-on pas repérer
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plutôt la dispersion des points de choix, et
définir en deçà de toute option, de toute préférence
thématique un champ de possibilités stratégiques?
Me voici donc en présence de quatre tentatives, de quatre échecs,
-et de quatre hypothèses qui en prennent le relais. Il va falloir
maintenant les éprouver. A propos de ces grandes familles d'énoncés
qui s'imposent à notre habitude -et qu'on désigne comme
la médecine, ou l'économie, ou la grammaire -, je m'étais
demandé sur quoi elles pouvaient fonder leur unité. Sur
un domaine d'objets plein, serré, continu, géographiquement
bien découpé? Ce qui m'est apparu, ce sont plutôt
des séries lacunaires, et enchevêtrées, des jeux
de différences, d'écarts, de substitutions, de transformations.
Sur un type défini et normatif d'énonciation? Mais j'ai
trouvé des formulations de niveaux bien trop différents
et de fonctions bien trop hétérogènes pour pouvoir
se lier et se composer en une figure unique et pour simuler, à
travers le temps, au-delà des oeuvres individuelles, une sorte
de grand texte ininterrompu. Sur un alphabet bien défini de notions?
Mais on se trouve en présence de concepts qui diffèrent
par la structure et par les règles d'utilisation, qui s'ignorent
ou s'excluent les uns les autres et qui ne peuvent pas entrer dans l'unité
d'une architecture logique. Sur la permanence d'une thématique?
Or, on trouve plutôt des possibilités stratégiques
diverses qui permettent l'activation de thèmes incompatibles,
ou encore l'investissement d'un même thème dans des ensembles
différents. De là l'idée de décrire ces
dispersions elles-mêmes; de chercher si, entre ces éléments
qui, à coup sûr, ne s'organisent pas comme un édifice
progressivement déductif, ni comme un livre démesuré
qui s'écrirait peu à peu à travers le temps, ni
comme l'oeuvre d'un sujet collectif, on ne peut pas repérer une
régularité : un ordre dans leur apparition successive,
des corrélations dans leur simultanéité, des positions
assignables dans un espace commun, un fonctionnement réciproque,
des transformations liées et hiérarchisées. Une
telle analyse n'essaierait pas d'isoler, pour en décrire la structure
interne, des îlots de cohérence; elle ne se
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donnerait pas pour tâche de soupçonner
et de porter en pleine lumière les conflits latents; elle étudierait
des formes de répartition. Ou encore: au lieu de reconstituer
des chaînes d'inférence (comme on le fait souvent dans
l'histoire des sciences ou de la philosophie), au lieu d'établir
des tables de différences (comme le font les linguistes), elle
décrirait des systèmes de dispersion.
Dans le cas où on pourrait décrire, entre un certain nombre
d'énoncés, un pareil système de dispersion, dans
le cas où entre les objets, les types d'énonciation, les
concepts, les choix thématiques, on pourrait définir une
régularité (un ordre, des corrélations, des positions
et des fonctionnements, des transformations), on dira, par convention,
qu'on a affaire à une formation discursive, -évitant ainsi
des mots trop lourds de conditions et de conséquences, inadéquats
d'ailleurs pour désigner une pareille dispersion, comme «science»,
ou «idéologie», ou «théorie»,
ou «domaine d'objectivité». On appellera règles
de formation les conditions auxquelles sont soumis les éléments
de cette répartition (objets, modalité d'énonciation,
concepts, choix thématiques). Les règles de formation
sont des conditions d'existence (mais aussi de coexistence, de maintien,
de modification et de disparition) dans une répartition discursive
donnée.
Tel est le champ qu'il faut maintenant parcourir; telles sont les notions
qu'il faut mettre à l'épreuve et les analyses qu'il faut
entreprendre. Les risques, je le sais, ne sont pas minces. Je m'étais
servi pour un premier repérage de certains groupements, assez
lâches mais assez familiers: rien ne me prouve que je les retrouverai
au terme de l'analyse, ni que je découvrirai le principe de leur
délimitation et de leur individualisation; les formations discursives
que j'isolerai, je ne suis pas sûr qu'elles définiront
la médecine en son unité globale, l'économie et
la grammaire dans la courbe d'ensemble de leur destination historique;
je ne suis pas sûr qu'elles n'introduiront pas des découpes
imprévues. De même rien ne me prouve qu'une pareille description
pourra rendre compte de la scientificité (ou de la non-scientificité)
de ces ensembles discursifs que
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j'ai pris comme point d'attaque et qui se donnent tous
au départ avec une certaine présomption de rationalité
scientifique; rien ne me prouve que mon analyse ne se situera pas à
un niveau tout à fait différent, constituant une description
irréductible à l'épistémologie ou à
l'histoire des sciences. Il se pourrait encore qu'au terme d'une telle
entreprise, on ne récupère pas ces unités qu'on
a tenues en suspens par souci de méthode: qu'on soit obligé
de dissocier les oeuvres, d'ignorer les influences et les traditions,
d'abandonner définitivement la question de l'origine, de laisser
s'effacer la présence impérieuse des auteurs; et qu'ainsi
disparaisse tout ce qui constituait en propre l'histoire des idées.
Le péril, en somme, c'est qu'au lieu de donner fondement à
ce qui existe déjà, au lieu de repasser en traits pleins
des lignes esquissées, au lieu de se rassurer par ce retour et
cette confirmation finale, au lieu d'accomplir ce cercle bienheureux
qui annonce enfin, après mille ruses et autant de nuits, que
tout est sauvé, on ne soit obligé d'avancer hors des paysages
familiers, loin des garanties auxquelles on est habitué, sur
une terre dont on n'a pas encore fait le quadrillage et vers un terme
qu'il n'est pas facile de prévoir. Tout ce qui, jusqu'alors,
veillait à la sauvegarde de l'historien et l'accompagnait jusqu'au
crépuscule (le destin de la rationalité et la téléologie
des sciences, le long travail continu de la pensée à travers
le temps, l'éveil et le progrès de la conscience, sa perpétuelle
reprise par elle-même, le mouvement inachevé mais ininterrompu
des totalisations, le retour à une origine toujours ouverte,
et finalement la thématique historico-transcendantale), tout
cela ne risque-t-il pas de disparaître, -dégageant pour
l'analyse un espace blanc, indifférent, sans intériorité
ni promesse?
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III
La formation des objets
Il faut inventorier maintenant les directions ouvertes,
et savoir si on peut donner contenu à cette notion, à
peine esquissée, de «règles de formation».
Soit d'abord la formation des objets. Et, pour l'analyser plus facilement,
l'exemple du discours de la psychopathologie, à partir du XIXe
siècle. Coupure chronologique qu'on peut admettre facilement
en première approche. Suffisamment de signes nous l'indiquent.
Retenons-en deux seulement: la mise en place au début du siècle
d'un nouveau mode d'exclusion et d'insertion du fou dans l'hôpital
psychiatrique; et la possibilité de remonter la filière
de certaines notions actuelles jusqu'à Esquirol, Heinroth ou
Pinel (de la paranoïa on peut remonter jusqu'à la monomanie,
du quotient intellectuel à la notion première de l'imbécillité,
de la paralysie générale à l'encéphalite
chronique, de la névrose de caractère à la folie
sans délire); tandis qu'à vouloir suivre plus haut le
fil du temps, on perd aussitôt les pistes, les fils s'embrouillent,
et la projection de Du Laurens ou même Van Swieten sur la pathologie
de Kraepelin ou de Bleuler ne donne plus que des coïncidences aléatoires.
Or, les objets auxquels la psychopathologie a eu affaire depuis cette
césure sont très nombreux, pour une grande part très
nouveaux, mais aussi assez précaires, changeants et voués
pour certains d'entre eux à une rapide disparition : à
côté des agitations motrices, des hallucinations et des
discours déviants (qui étaient déjà considérés
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comme manifestations de folie, bien qu'ils fussent
reconnus, délimités, décrits et analysés
sur un autre mode), on en a vu apparaître qui relevaient de registres
jusqu'alors inutilisés: perturbations légères de
comportement, aberrations et troubles sexuels, faits de suggestion et
d'hypnose, lésions du système nerveux central, déficits
d'adaptation intellectuelle ou motrice, criminalité. Et sur chacun
de ces registres de multiples objets ont été nommés,
circonscrits, analysés, puis rectifiés, définis
à nouveau, contestés, effacés. Peut-on établir
la règle à laquelle leur apparition était soumise?
Peut-on savoir selon quel système non déductif ces objets-là
ont pu se juxtaposer et se succéder pour former le champ déchiqueté
-lacunaire ou pléthorique selon les points -de la psychopathologie?
Quel a été leur régime d'existence en tant qu'objets
de discours?
a) Il faudrait d'abord repérer les surfaces premières
de leur émergence: montrer où peuvent surgir, pour pouvoir
ensuite être désignées et analysées, ces
différences individuelles qui, selon les degrés de rationalisation,
les codes conceptuels et les types de théorie, vont recevoir
le statut de maladie, d'aliénation, d'anomalie, de démence,
de névrose ou de psychose, de dégénérescence,
etc. Ces surfaces d'émergence ne sont pas les mêmes pour
les différentes sociétés, aux différentes
époques, et dans les différentes formes de discours. Pour
s'en tenir à la psychopathologie du XIXe siècle, il est
probable qu'elles étaient constituées par la famille,
le groupe social proche, le milieu de travail, la communauté
religieuse (qui tous sont normatifs, qui tous sont sensibles à
la déviation, qui tous ont une marge de tolérance et un
seuil à partir duquel l'exclusion est requise, qui tous ont un
mode de désignation et de rejet de la folie, qui tous transfèrent
à la médecine sinon la responsabilité de la guérison
et du traitement, du moins la charge de l'explication); bien qu'organisées
sur un mode spécifique, ces surfaces d'émergence ne sont
pas nouvelles au XIXe siècle. En revanche, c'est à cette
époque sans doute que se mettent à fonctionner de nouvelles
surfaces d'apparition :
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l'art avec sa normativité propre, la sexualité
(ses déviations par rapport à des interdits habituels
deviennent pour la première fois objet de repérage, de
description et d'analyse pour le discours psychiatrique), la pénalité
(alors que la folie aux époques précédentes était
soigneusement départagée de la conduite criminelle et
valait comme excuse, la criminalité devient elle-même -et
ceci depuis les fameuses «monomanies homicides» -une forme
de déviance plus ou moins apparentée à la folie).
Là, dans ces champs de différenciation première,
dans les distances, les discontinuités, et les seuils qui s'y
manifestent, le discours psychiatrique trouve la possibilité
de limiter son domaine, de définir ce dont il parle, de lui donner
le statut d'objet, -donc de le faire apparaître, de le rendre
nommable et descriptible.
b) Il faudrait décrire en outre des instances de délimitation:
la médecine (comme institution réglementée, comme
ensemble d'individus constituant le corps médical, comme savoir
et pratique, comme compétence reconnue par l'opinion, la justice
et l'administration) est devenue au XIXe siècle l'instance majeure
qui, dans la société, départage, désigne,
nomme et instaure la folie comme objet; mais elle n'a pas été
la seule à jouer ce rôle: la justice et singulièrement
la justice pénale (avec les définitions de l'excuse, de
l'irresponsabilité, des circonstances atténuantes, et
avec l'usage de notions comme celles de crime passionnel, d'hérédité,
de danger social), l'autorité religieuse (dans la mesure où
elle s'établit comme instance de décision qui partage
le mystique du pathologique, le spirituel du corporel, le surnaturel
de l'anormal, et où elle pratique la direction de conscience
plus pour une connaissance des individus que pour une classification
casuistique des actions et des circonstances), la critique littéraire
et artistique (qui au cours du XIXe siècle traite l'oeuvre de
moins en moins comme un objet de goût qu'il faut juger, et de
plus en plus comme un langage qu'il faut interpréter et où
il faut reconnaître les jeux d'expression d'un auteur).
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c) A analyser enfin les grilles de spécification:
il s'agit des systèmes selon lesquels on sépare, on oppose,
on apparente, on regroupe, on classe, on dérive les unes des
autres les différentes «folies» comme objets du discours
psychiatrique (ces grilles de différenciation ont été
au XIXe siècle: l'âme, comme groupe de facultés
hiérarchisées, voisines et plus ou moins interpénétrables;
le corps, comme volume trimensionnel d' organes qui sont reliés
par des schèmes de dépendance et de communication; la
vie et l'histoire des individus, comme suite linéaire de phases,
enchevêtrement de traces, ensemble de réactivations virtuelles,
répétitions cycliques; les jeux des corrélations
neuro-psychologiques comme systèmes de projections réciproques,
et champ de causalité circulaire).
Une telle description est par elle-même encore insuffisante. Et
ceci pour deux motifs. Les plans d'émergence qu'on vient de repérer,
ces instances de délimitation ou ces formes de spécification
ne fournissent pas, entièrement constitués et tout armés,
des objets que le discours de la psychopathologie n'aurait plus, ensuite,
qu'à inventorier, à classer et nommer, à élire,
à recouvrir enfin d'un treillis de mots et de phrases: ce ne
sont pas les familles -avec leurs normes, leurs interdits, leurs seuils
de sensibilité -qui déterminent les fous et proposent
des «malades» à l'analyse ou à la décision
des psychiatres; ce n'est pas la jurisprudence qui dénonce d'elle-même
à la médecine mentale, sous tel assassinat, un délire
paranoïaque, ou qui soupçonne une névrose dans un
délit sexuel. Le discours est tout autre chose que le lieu où
viennent se déposer et se superposer, comme en une simple surface
d'inscription, des objets qui auraient été instaurés
à l'avance. Mais l'énumération de tout à
l'heure est insuffisante aussi pour une seconde raison. Elle a repéré,
les uns après les autres, plusieurs plans de différenciation
où les objets du discours peuvent apparaître. Mais entre
eux, quels rapports? Pourquoi cette énumération, et pas
une autre? Quel ensemble défini et fermé croit-on circonscrire
de cette manière? Et comment peut-on parler d'un «système
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de formation» si on ne connaît qu'une série
de déterminations différentes et hétérogènes,
sans liens ni rapports assignables?
En fait ces deux séries de questions renvoient au même
point. Pour le saisir, restreignons encore l'exemple précédent.
Dans le domaine auquel la psychopathologie a eu affaire au XIXe siècle,
on voit apparaître, très tôt (dès Esquirol),
toute une série d'objets appartenant au registre de la délinquance:
l'homicide (et le suicide), les crimes passionnels, les délits
sexuels, certaines formes de vol, le vagabondage, -et puis à
travers eux l'hérédité, le milieu névrogène,
les comportements d'agression ou d'autopunition, les perversités,
les impulsions criminelles, la suggestibilité, etc. Il ne serait
pas adéquat de dire qu'on a affaire là aux conséquences
d'une découverte: déchiffrement, un beau jour, par un
psychiatre, d'une ressemblance entre conduites criminelles et comportement
pathologique; mise au jour d'une présence des signes classiques
de l'aliénation chez certains délinquants. De tels faits
sont au-delà de la recherche actuelle: le problème en
effet est de savoir ce qui les a rendus possibles, et comment ces «découvertes»
ont pu être suivies d'autres qui les ont reprises, rectifiées,
modifiées, ou éventuellement annulées. De même,
il ne serait pas pertinent d'attribuer l'apparition de ces objets nouveaux
aux normes propres à la société bourgeoise du XIXe
siècle, à un quadrillage policier et pénal renforcé,
à l'établissement d'un nouveau code de justice criminel,
à l'introduction et à l'usage des circonstances atténuantes,
à l'augmentation de la criminalité. Sans doute, tous ces
processus se sont-ils effectivement déroulés; mais ils
n'ont pas pu à eux seuls former des objets pour le discours psychiatrique;
à poursuivre la description à ce niveau on demeurerait,
cette fois, en deçà de ce qu'on cherche.
Si dans notre société, à une époque déterminée,
le délinquant a été psychologisé et pathologisé,
si la conduite transgressive a pu donner lieu à toute une série
d'objets de savoir c'est que, dans le discours psychiatrique fut mis
en oeuvre un ensemble de rapports
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déterminés. Rapport entre des plans de
spécification comme les catégories pénales et les
degrés de responsabilité diminuée, et des plans
de caractérisation psychologiques (les facultés, les aptitudes,
les degrés de développement ou d'involution, les modes
de réactions au milieu, les types de caractères, acquis,
innés ou héréditaires). Rapport entre l'instance
de décision médicale et l'instance de décision
judiciaire (rapport complexe à vrai dire puisque la décision
médicale reconnaît absolument l'instance judiciaire pour
la définition du crime, l'établissement de ses circonstances
et la sanction qu'il mérite; mais se réserve l'analyse
de sa genèse et l'estimation de la responsabilité engagée).
Rapport entre le filtre constitué par l'interrogation judiciaire,
les renseignements policiers, l'enquête et tout l'appareil de
l'information juridique, et le filtre constitué par le questionnaire
médical, les examens cliniques, la recherche des antécédences,
et les récits biographiques. Rapport entre les normes familiales,
sexuelles, pénales du comportement des individus, et le tableau
des symptômes pathologiques et des maladies dont ils sont les
signes. Rapport entre la restriction thérapeutique dans le milieu
hospitalier (avec ses seuils particuliers, ses critères de guérison,
sa manière de délimiter le normal et le pathologique)
et la restriction punitive dans la prison (avec son système de
châtiment et de pédagogie, ses critères de bonne
conduite, d'amendement, et de libération). Ce sont ces rapports
qui, à l'oeuvre dans le discours psychiatrique, ont permis la
formation de tout un ensemble d'objets divers.
Généralisons: le discours psychiatrique, au XIXe siècle,
se caractérise non point par des objets privilégiés
mais par la manière dont il forme ses objets, au demeurant fort
dispersés. Cette formation est assurée par un ensemble
de relations établies entre des instances d'émergence,
de délimitation et de spécification. On dira donc qu'une
formation discursive se définit (au moins quant à ses
objets) si on peut établir un pareil ensemble; si on peut montrer
comment n'importe quel objet du discours en question y trouve son lieu
et
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sa loi d'apparition; si on peut montrer qu'il peut
donner naissance simultanément ou successivement à des
objets qui s'excluent, sans qu'il ait lui-même à se modifier.
De là un certain nombre de remarques et de conséquences.
1. Les conditions pour qu'apparaisse un objet de discours, les conditions
historiques pour qu'on puisse en «dire quelque chose», et
que plusieurs personnes puissent en dire des choses différentes,
les conditions pour qu'il s'inscrive dans un domaine de parenté
avec d'autres objets, pour qu'il puisse établir avec eux des
rapports de ressemblance, de voisinage, d'éloignement, de différence,
de transformation -ces conditions, on le voit, sont nombreuses, et lourdes.
Ce qui veut dire qu'on ne peut pas parler à n'importe quelle
époque de n'importe quoi; il n'est pas facile de dire quelque
chose de nouveau; il ne suffit pas d'ouvrir les yeux, de faire attention,
ou de prendre conscience, pour que de nouveaux objets, aussitôt,
s'illuminent, et qu'au ras du sol ils poussent leur première
clarté. Mais cette difficulté n'est pas seulement négative;
il ne faut pas la rattacher à quelque obstacle dont le pouvoir
serait, exclusivement, d'aveugler, de gêner, d'empêcher
la découverte, de masquer la pureté de l'évidence
ou l'obstination muette des choses mêmes; l'objet n'attend pas
dans les limbes l'ordre qui va le libérer et lui permettre de
s'incarner dans une visible et bavarde objectivité; il ne se
préexiste pas à lui-même, retenu par quelque obstacle
aux bords premiers de la lumière. Il existe sous les conditions
positives d'un faisceau complexe de rapports.
2. Ces relations sont établies entre des institutions, des processus
économiques et sociaux, des formes de comportements, des systèmes
de normes, des techniques, des types de classification, des modes de
caractérisation; et ces relations ne sont pas présentes
dans l'objet; ce ne sont pas elles qui sont déployées
lorsqu'on en fait l'analyse; elles n'en dessinent pas la trame, la rationalité
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immanente, cette nervure idéale qui réapparaît
totalement ou en partie lorsqu'on le pense dans la vérité
de son concept. Elles ne définissent pas sa constitution interne,
mais ce qui lui permet d'apparaître, de se juxtaposer à
d'autres objets, de se situer par rapport à eux, de définir
sa différence, son irréductibilité, et éventuellement
son hétérogénéité, bref d'être
placé dans un champ d'extériorité.
3. Ces relations se distinguent d'abord des relations qu'on pourrait
dire «primaires» et qui, indépendamment de tout discours
ou de tout objet de discours, peuvent être décrites entre
des institutions, des techniques, des formes sociales, etc. Après
tout, on sait bien qu'entre la famille bourgeoise et le fonctionnement
des instances et des catégories judiciaires au XIXe siècle,
il y a des rapports, qu'on peut analyser pour eux-mêmes. Or, ils
ne sont pas toujours superposables aux relations qui sont formatrices
d'objets: les relations de dépendance qu'on peut assigner à
ce niveau primaire ne s'expriment pas forcément dans la mise
en relations qui rend possibles des objets de discours. Mais il faut
distinguer en outre les rapports seconds qu'on peut trouver formulés
dans le discours lui-même: ce que, par exemple, les psychiatres
du XIXe siècle ont pu dire sur les rapports entre la famille
et la criminalité, ne reproduit pas, on le sait bien, le jeu
des dépendances réelles; mais il ne reproduit pas non
plus le jeu des relations qui rendent possibles et soutiennent les objets
du discours psychiatrique. Ainsi s'ouvre tout un espace articulé
de descriptions possibles: système des relations primaires ou
réelles, système des relations secondes ou réflexives,
et système des relations qu'on peut appeler proprement discursives.
Le problème est de faire apparaître la spécificité
de ces dernières et leur jeu avec les deux autres.
4. Les relations discursives, on le voit, ne sont pas internes au discours:
elles ne relient pas entre eux les concepts ou les mots; elles n'établissent
pas entre les phrases ou les propositions une architecture déductive
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ou rhétorique. Mais ce ne sont pas pourtant
des relations extérieures au discours qui le limiteraient, ou
lui imposeraient certaines formes, ou le contraindraient, dans certaines
circonstances, à énoncer certaines choses. Elles sont
en quelque sorte à la limite du discours: elles lui offrent les
objets dont il peut parler, ou plutôt (car cette image de l'offre
suppose que les objets sont formés d'un côté et
le discours de l'autre), elles déterminent le faisceau de rapports
que le discours doit effectuer pour pouvoir parler de tels et tels objets,
pour pouvoir les traiter, les nommer, les analyser, les classer, les
expliquer, etc. Ces relations caractérisent non pas la langue
qu'utilise le discours, non pas les circonstances dans lesquelles il
se déploie, mais le discours lui-même en tant que pratique.
On peut maintenant boucler l'analyse et mesurer en quoi elle accomplit,
en quoi également elle modifie le projet initial.
A propos de ces figures d'ensemble qui, d'une manière insistante
mais confuse, se donnaient comme la psychopathologie, l'économie,
la grammaire, la médecine, on s'était demandé quelle
sorte d'unité pouvait bien les constituer: n'étaient-elles
qu'une reconstruction d'après coup, à partir d’œuvres
singulières, de théories successives, de notions ou de
thèmes dont les uns avaient été abandonnés,
les autres maintenus par la tradition, d'autres encore recouverts par
l'oubli puis remis au jour? N'étaient-elles qu'une série
d'entreprises liées?
On avait cherché l'unité du discours du côté
des objets eux-mêmes, de leur distribution, du jeu de leurs différences,
de leur proximité ou de leur éloignement -bref du côté
de ce qui est donné au sujet parlant: et on est renvoyé
finalement à une mise en relations qui caractérise la
pratique discursive elle-même; et on découvre ainsi non
pas une configuration ou une forme, mais un ensemble de règles
qui sont immanentes à une pratique et la définissent dans
sa spécificité. D'autre part, on s'était servi
à titre de repère d'une «unité» comme
la psychopathologie: si on avait voulu lui fixer une date
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de naissance et un domaine précis, il aurait
fallu sans doute retrouver l'apparition du mot, définir à
quel style d'analyse il pouvait s'appliquer et comment s'établissait
son partage avec la neurologie d'un côté, la psychologie
de l'autre. Ce qu'on a mis au jour, c'est une unité d'un autre
type qui n'a pas vraisemblablement les mêmes dates, ni la même
surface ou les mêmes articulations, mais qui peut rendre compte
d'un ensemble d'objets pour lesquels le terme de psychopathologie n'était
qu'une rubrique réflexive, seconde et classificatoire. Enfin
la psychopathologie se donnait comme une discipline, sans cesse en voie
de renouvellement, sans cesse marquée de découvertes,
de critiques, d'erreurs corrigées; le système de formation
qu'on a défini reste stable. Mais entendons-nous: ce ne sont
pas les objets qui restent constants, ni le domaine qu'ils forment;
ce ne sont même pas leur point d'émergence ou leur mode
de caractérisation; mais la mise en relation des surfaces où
ils peuvent apparaître, où ils peuvent se délimiter,
où ils peuvent s'analyser et se spécifier.
On le voit: dans les descriptions dont je viens d'essayer de donner
la théorie, il n'est pas question d'interpréter le discours
pour faire à travers lui une histoire du référent.
Dans l'exemple choisi, on ne cherche pas à savoir qui était
fou à telle époque, en quoi consistait sa folie, ni si
ses troubles étaient bien identiques à ceux qui nous sont
familiers aujourd'hui. On ne se demande pas si les sorciers étaient
des fous ignorés et persécutés, ou si, à
un autre moment, une expérience mystique ou esthétique
n'a pas été indûment médicalisée.
On ne cherche pas à reconstituer ce que pouvait être la
folie elle-même, telle qu'elle se serait donnée d'abord
à quelque expérience primitive, fondamentale, sourde,
à peine articulée 1, et telle qu'elle aurait été
ensuite organisée (traduite, déformée, travestie,
réprimée peut-être) par les discours et le jeu oblique,
souvent retors, de leurs opérations. Sans doute une telle histoire
du référent est-elle possible; on n'exclut pas d'entrée
de jeu l'effort
1. Ceci est écrit contre un thème explicite dans l'Histoire
de la Folie, et présent à plusieurs reprises singulièrement
dans la Préface.
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pour désensabler et libérer du texte
ces expériences «prédiscursives». Mais ce
dont il s'agit ici, ce n'est pas de neutraliser le discours, d'en faire
le signe d'autre chose et d'en traverser l'épaisseur pour rejoindre
ce qui demeure silencieusement en deçà de lui, c'est au
contraire de le maintenir dans sa consistance, de le faire surgir dans
la complexité qui lui est propre. En un mot, on veut, bel et
bien, se passer des «choses». Les «dé-présentifier».
Conjurer leur riche, lourde et immédiate plénitude, dont
on a coutume de faire la loi primitive d'un discours qui ne s'en écarterait
que par l'erreur, l'oubli, l'illusion, l'ignorance, ou l'inertie des
croyances et des traditions, ou encore le désir, inconscient
peut-être, de ne pas voir et de ne pas dire. Substituer au trésor
énigmatique des «choses» d'avant le discours, la
formation régulière des objets qui ne se dessinent qu'en
lui. Définir ces objets sans référence au fond
des choses, mais en les rapportant à l'ensemble des règles
qui permettent de les former comme objets d'un discours et constituent
ainsi leurs conditions d'apparition historique. Faire une histoire des
objets discursifs qui ne les enfoncerait pas dans la profondeur commune
d'un sol originaire, mais déploierait le nexus des régularités
qui régissent leur dispersion.
Toutefois élider le moment des «choses mêmes»,
ce n'est pas se reporter nécessairement à l'analyse linguistique
de la signification. Quand on décrit la formation des objets
d'un discours, on essaie de repérer les mises en relations caractérisant
une pratique discursive, on ne détermine pas une organisation
lexicale ni les scansions d'un champ sémantique: on n'interroge
pas le sens donné à une époque aux mots de «mélancolie»
ou de «folie sans délire», ni l'opposition de contenu
entre «psychose» et «névrose». Non pas,
là encore, que de pareilles analyses soient considérées
comme illégitimes ou impossibles; mais elles ne sont pas pertinentes
lorsqu'il s'agit de savoir par exemple comment la criminalité
a pu devenir objet d'expertise médicale, ou la déviation
sexuelle se dessiner comme un objet possible du discours psychiatrique.
L'analyse des contenus lexicaux définit soit les éléments
de signification dont disposent les sujets
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parlants à une époque donnée,
soit la structure sémantique qui apparaît à la surface
des discours déjà prononcés; elle ne concerne pas
la pratique discursive comme lieu où se forment et se déforment,
où apparaissent et s'effacent une pluralité enchevêtrée
- à la fois superposée et lacunaire - d'objets.
La sagacité des commentateurs ne s'y est pas trompée :
d'une analyse comme celle que j'entreprends, les mots sont aussi délibérément
absents que les choses elles-mêmes; pas plus de description d'un
vocabulaire que de recours à la plénitude vivante de l'expérience.
On ne revient pas à l'en deçà du discours - là
où rien encore n'a été dit et où les choses,
à peine, pointent dans une lumière grise; on ne passe
pas au-delà pour retrouver les formes qu'il a disposées
et laissées derrière lui; on se maintient, on essaie de
se maintenir au niveau du discours lui-même. Puisqu'il faut parfois
mettre des points sur les iota des absences pourtant les plus manifestes,
je dirai que dans toutes ces recherches où je suis encore si
peu avancé, je voudrais montrer que les «discours»,
tels qu'on peut les entendre, tels qu'on peut les lire dans leur forme
de textes, ne sont pas, comme on pourrait s'y attendre, un pur et simple
entrecroisement de choses et de mots: trame obscure des choses, chaîne
manifeste, visible et colorée des mots; je voudrais montrer que
le discours n'est pas une mince surface de contact, ou d'affrontement,
entre une réalité et une langue, l'intrication d'un lexique
et d'une expérience; je voudrais montrer sur des exemples précis,
qu'en analysant les discours eux-mêmes, on voit se desserrer l'étreinte
apparemment si forte des mots et des choses, et se dégager un
ensemble de règles propres à la pratique discursive. Ces
règles définissent non point l'existence muette d'une
réalité, non point l'usage canonique d'un vocabulaire,
mais le régime des objets. «Les mots et les choses»,
c'est le titre -sérieux -d'un problème; c'est le titre
-ironique -du travail qui en modifie la forme, en déplace les
données, et révèle, au bout du compte, une tout
autre tâche. Tâche qui consiste à ne pas -à
ne plus -traiter les discours comme des ensembles de signes (d'éléments
signifiants renvoyant à des contenus
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ou à des représentations) mais comme
des pratiques qui forment systématiquement les objets dont ils
parlent. Certes, les discours sont faits de signes; mais ce qu'ils font,
c'est plus que d'utiliser ces signes pour désigner des choses.
C'est ce plus, qui les rend irréductibles à la langue
et à la parole. C'est ce «plus» qu'il faut faire
apparaître et qu'il faut décrire.
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IV
La formation des modalités énonciatives
Descriptions qualitatives, récits biographiques,
repérage, interprétation et recoupement des signes, raisonnements
par analogie, déduction, estimations statistiques, vérifications
expérimentales, et bien d'autres formes d'énoncés,
voilà ce qu'on peut trouver, au XIXe siècle, dans le discours
des médecins. Des uns aux autres quel enchaînement, quelle
nécessité? Pourquoi ceux-ci, et pas d'autres? Il faudrait
trouver la loi de toutes ces énonciations diverses, et le lieu
d'où elles viennent.
a) Première question: qui parle? Qui, dans l'ensemble de tous
les individus parlants, est fondé à tenir cette sorte
de langage? Qui en est titulaire? Qui reçoit de lui sa singularité,
ses prestiges, et de qui, en retour, reçoit-il sinon sa garantie,
du moins sa présomption de vérité? Quel est le
statut des individus qui ont -et eux seuls -le droit réglementaire
ou traditionnel, juridiquement défini ou spontanément
accepté, de proférer un pareil discours? Le statut du
médecin comporte des critères de compétence et
de savoir; des institutions, des systèmes, des normes pédagogiques;
des conditions légales qui donnent droit -non sans lui fixer
des bornes -à la pratique et à l'expérimentation
du savoir. Il comporte aussi un système de différenciation
et de rapports (partage des attributions, subordination hiérarchique,
complémentarité fonctionnelle,
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demande, transmission et échange d'informations)
avec d'autres individus ou d'autres groupes qui ont eux-mêmes
leur statut (avec le pouvoir politique et ses représentants,
avec le pouvoir judiciaire, avec différents corps professionnels,
avec les groupements religieux et le cas échéant les prêtres.
Il comporte aussi un certain nombre de traits qui définissent
son fonctionnement par rapport à l'ensemble de la société
(le rôle qui est reconnu au médecin selon qu'il est appelé
par une personne privée ou requis d'une façon plus ou
moins contraignante par la société, selon qu'il exerce
un métier ou qu'il est chargé d'une fonction; les droits
d'intervention et de décision qui lui sont reconnus dans ces
différents cas; ce qui lui est demandé comme surveillant,
gardien et garant de la santé d'une population, d'un groupe,
d'une famille, d'un individu; la part qu'il prélève sur
la richesse publique ou sur celle des particuliers; la forme de contrat,
explicite ou implicite, qu'il passe soit avec le groupe dans lequel
il exerce, soit avec le pouvoir qui lui a confié une tâche,
soit avec le client qui lui a demandé un conseil, une thérapeutique,
une guérison). Ce statut des médecins est en général
assez singulier dans toutes les formes de société et de
civilisation : il n'est presque jamais un personnage indifférencié
ou interchangeable. La parole médicale ne peut pas venir de n'importe
qui; sa valeur, son efficacité, ses pouvoirs thérapeutiques
eux-mêmes, et d'une façon générale son existence
comme parole médicale ne sont pas dissociables du personnage
statutairement défini qui a le droit de l'articuler, en revendiquant
pour elle le pouvoir de conjurer la souffrance et la mort. Mais on sait
aussi que ce statut dans la civilisation occidentale a été
profondément modifié à la fin du XVIIIe siècle,
au début du XIXe lorsque la santé des populations est
devenue une des normes économiques requises par les sociétés
industrielles.
b) Il faut décrire aussi les emplacements institutionnels d'où
le médecin tient son discours, et où celui-ci trouve son
origine légitime et son point d'application
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(ses objets spécifiques et ses instruments de
vérification). Ces emplacements, ce sont pour nos sociétés:
l'hôpital, lieu d'une observation constante, codée, systématique,
assurée par un personnel médical différencié
et hiérarchisé, et pouvant constituer ainsi un champ quantifiable
de fréquences; la pratique privée qui offre un domaine
d'observations plus aléatoires, plus lacunaires, beaucoup moins
nombreuses, mais qui permettent parfois des constatations de portée
chronologique plus large, avec une meilleure connaissance des antécédents
et du milieu; le laboratoire, lieu autonome, longtemps distinct de l'hôpital,
où s'établissent certaines vérités d'ordre
général sur le corps humain, la vie, la maladie, les lésions,
qui fournit certains éléments du diagnostic, certains
signes de l'évolution, certains critères de la guérison,
et qui permet des expérimentations thérapeutiques; enfin
ce qu'on pourrait appeler la «bibliothèque» ou le
champ documentaire qui comprend non seulement les livres ou traités,
traditionnellement reconnus comme valables, mais aussi l'ensemble des
comptes rendus et observations publiés et transmis, mais aussi
la masse des informations statistiques (concernant le milieu social,
le climat, les épidémies, le taux de mortalité,
la fréquence des maladies, les foyers de contagion, les maladies
professionnelles) qui peuvent être fournies au médecin
par les administrations, par d'autres médecins, par des sociologues,
par des géographes. Là encore, ces divers «emplacements
Il du discours médical ont été profondément
modifiés au XIXe siècle: l'importance du document ne cesse
de croître (diminuant d'autant l'autorité du livre ou de
la tradition); l'hôpital qui n'avait été qu'un lieu
d'appoint pour le discours sur les maladies et qui le cédait
en importance et en valeur à la pratique privée (où
les maladies laissées à leur milieu naturel devaient,
au XVIIIe siècle, se révéler dans leur vérité
végétale), devient alors le lieu des observations systématiques
et homogènes, des confrontations sur une large échelle,
de l'établissement des fréquences et des probabilités,
de l'annulation des variantes individuelles, bref le lieu d'apparition
de la
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maladie, non plus comme espèce singulière
déployant ses traits essentiels sous le regard du médecin,
mais comme processus moyen avec ses repères significatifs, ses
limites, ses chances d'évolution. De même, c'est au XIXe
siècle que la pratique médicale quotidienne s'est intégré
le laboratoire comme lieu d'un discours qui a les mêmes normes
expérimentales que la physique, la chimie ou la biologie.
c) Les positions du sujet se définissent également par
la situation qu'il lui est possible d'occuper par rapport aux divers
domaines ou groupes d'objets: il est sujet questionnant selon une certaine
grille d'interrogations explicites ou non, et écoutant selon
un certain programme d'information; il est sujet regardant d'après
une table de traits caractéristiques, et notant selon un type
descriptif; il est situé à une distance perceptive optima
dont les bornes délimitent le grain de l'information pertinente;
il utilise des intermédiaires instrumentaux qui modifient l'échelle
de l'information, déplacent le sujet par rapport au niveau perceptif
moyen ou immédiat, assurent son passage d'un niveau superficiel
à un niveau profond, le font circuler dans l'espace intérieur
du corps -des symptômes manifestes aux organes, des organes aux
tissus, et des tissus finalement aux cellules. A ces situations perceptives,
il faut ajouter les positions que le sujet peut occuper dans le réseau
des informations (dans l'enseignement théorique ou dans la pédagogie
hospitalière; dans le système de la communication orale
ou de la documentation écrite: comme émetteur et récepteur
d'observations, de comptes rendus, de données statistiques, de
propositions théoriques générales, de projets ou
de décisions). Les diverses situations que peut occuper le sujet
du discours médical ont été redéfinies au
début du XIXe siècle avec l'organisation d'un champ perceptif
tout autre (disposé en profondeur, manifesté par des relais
instrumentaux, déployé par les techniques chirurgicales
ou les méthodes de l'autopsie, centré autour des foyers
lésionnels), et avec la mise en place de nouveaux systèmes
d'enregistrement, de notation,
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de description, de classement, d'intégration
dans des séries numériques et dans des statistiques, avec
l'institution de nouvelles formes d'enseignement, de mise en circuit
des informations, de rapport avec les autres domaines théoriques
(sciences ou philosophie) et avec les autres institutions (qu'elles
soient d'ordre administratif, politique ou économique).
Si dans le discours clinique, le médecin est tour à tour
le questionneur souverain et direct, l’œil qui regarde, le
doigt qui touche, l'organe de déchiffrement des signes, le point
d'intégration de descriptions déjà faites, le technicien
de laboratoire, c'est que tout un faisceau de relations se trouve mis
en jeu. Relations entre l'espace hospitalier comme lieu à la
fois d'assistance, d'observation purifiée et systématique
et de thérapeutique, partiellement éprouvée, partiellement
expérimentale, et tout un groupe de techniques et de codes de
perception du corps humain -tel qu'il est défini par l'anatomie
pathologique; relations entre le champ des observations immédiates
et le domaine des informations déjà acquises; relations
entre le rôle du médecin comme thérapeute, son rôle
de pédagogue, son rôle de relais dans la diffusion du savoir
médical, et son rôle de responsable de la santé
publique dans l'espace social. Entendue comme renouvellement des points
de vue, des contenus, des formes et du style même de la description,
de l'utilisation des raisonnements inductifs ou probabilitaires, des
types d'assignation de la causalité, bref comme renouvellement
des modalités d'énonciation, la médecine clinique
ne doit pas être prise comme le résultat d'une nouvelle
technique d'observation, - celle de l'autopsie qui était pratiquée
depuis bien longtemps avant le XIXe siècle; ni comme le résultat
de la recherche des causes pathogènes dans les profondeurs de
l'organisme - Morgagni s'y exerçait déjà au milieu
du XVIIIe siècle; ni comme l'effet de cette nouvelle institution
qu'était la clinique hospitalière -il en existait depuis
des dizaines d'années en Autriche et en Italie; ni comme le résultat
de l'introduction du concept de tissu dans le Traité des Membranes
de Bichat. Mais comme la mise en rapport, dans
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le discours médical, d'un certain nombre d'éléments
distincts, dont les uns concernaient le statut des médecins,
d'autres le lieu institutionnel et technique d'où ils parlaient,
d'autres leur position comme sujets percevant, observant, décrivant,
enseignant, etc. On peut dire que cette mise en relation d'éléments
différents (dont certains sont nouveaux, d'autres préexistants)
est effectuée par le discours clinique: c'est lui en tant que
pratique qui instaure entre eux tous un système de relations
qui n'est pas «réellement» donné ni constitué
par avance; et s'il a une unité, si les modalités d'énonciation
qu'il utilise, ou auxquelles il donne lieu, ne sont pas simplement juxtaposées
par une série de contingences historiques, c'est qu'il met en
oeuvre de façon constante ce faisceau de relations.
Une remarque encore. Après avoir constaté la disparité
des types d'énonciation dans le discours clinique, on n'a pas
essayé de la réduire en faisant apparaître les structures
formelles, les catégories, les modes d'enchaînement logique,
les types de raisonnement et d'induction, les formes d'analyse et de
synthèse qui ont pu être mis en oeuvre dans un discours;
on n'a pas voulu dégager l'organisation rationnelle qui est capable
de donner à des énoncés comme ceux de la médecine
ce qu'ils comportent de nécessité intrinsèque.
On n'a pas voulu non plus rapporter à un acte fondateur, ou à
une conscience constituante l'horizon général de rationalité
sur lequel se sont détachés peu à peu les progrès
de la médecine, ses efforts pour s'aligner sur les sciences exactes,
le resserrement de ses méthodes d'observation, la lente, la difficile
expulsion des images ou des fantasmes qui l'habitent, la purification
de son système de raisonnement. Enfin on n'a pas essayé
de décrire la genèse empirique ni les diverses composantes
de la mentalité médicale: comment s'est déplacé
l'intérêt des médecins, par quel modèle théorique
ou expérimental Ils ont été influencés,
quelle philosophie ou quelle thématique morale a défini
le climat de leur réflexion, à quelles questions, à
quelles demandes ils avaient à répondre, quels efforts
il leur a fallu faire pour se libérer des préjugés
traditionnels, par quelles voies
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ils ont cheminé vers l'unification et la cohérence
jamais achevées, jamais atteintes de leur savoir. En somme, on
ne réfère pas les modalités diverses de l'énonciation
à l'unité d'un sujet -qu'il s'agisse du sujet pris comme
pure instance fondatrice de rationalité, ou du sujet pris comme
fonction empirique de synthèse. Ni le «connaître»,
ni les «connaissances».
Dans l'analyse proposée, les diverses modalités d'énonciation
au lieu de renvoyer à la synthèse ou à la fonction
unifiante d'un sujet, manifestent sa dispersion 1. Aux divers statuts,
aux divers emplacements, aux diverses positions qu'il peut occuper ou
recevoir quand il tient un discours. A la discontinuité des plans
d'où il parle. Et si ces plans sont reliés par un système
de rapports, celui-ci n'est pas établi par l'activité
synthétique d'une conscience identique à soi, muette et
préalable à toute parole mais par la spécificité
d'une pratique discursive. On renoncera donc à voir dans le discours
un phénomène d'expression -la traduction verbale d'une
synthèse opérée par ailleurs; on y cherchera plutôt
un champ de régularité pour diverses positions de subjectivité.
Le discours, ainsi conçu, n'est pas la manifestation, majestueusement
déroulée, d'un sujet qui pense, qui connaît, et
qui le dit: c'est au contraire un ensemble où peuvent se déterminer
la dispersion du sujet et sa discontinuité avec lui-même.
Il est un espace d'extériorité où se déploie
un réseau d'emplacements distincts. Tout à l'heure, on
a montré que ce n'était ni par les «mots»
ni par les «choses» qu'il fallait définir le régime
des objets propres à une formation discursive; de la même
façon, il faut reconnaître maintenant que ce n'est ni par
le recours à un sujet transcendantal ni par le recours à
une subjectivité psychologique qu'il faut définir le régime
de ses énonciations.
1. A ce titre, l'expression de «regard médical»
employée dans la Naissance de la Clinique n'était pas
très heureuse.
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v
La formation des concepts
Peut-être la famille de concepts qui se dessine
dans l'oeuvre de Linné (mais aussi bien celle qu'on trouve chez
Ricardo, ou dans la grammaire de Port-Royal) peut-elle s'organiser en
un ensemble cohérent. Peut-être pourrait-on restituer l'architecture
déductive qu'elle forme. L'expérience en tout cas mérite
d'être tentée -et elle l'a été plusieurs
fois. En revanche si on prend une échelle plus large, et qu'on
choisisse pour repères des disciplines comme la grammaire, ou
l'économie, ou l'étude des vivants, le jeu des concepts
qu'on voit apparaître n'obéit pas à des conditions
aussi rigoureuses: leur histoire n'est pas, pierre à pierre,
la construction d'un édifice. Faut-il laisser cette dispersion
à l'apparence de son désordre? Y voir une suite de systèmes
conceptuels ayant chacun son organisation propre, et s'articulant seulement
soit sur la permanence des problèmes, soit sur la continuité
de la tradition, soit sur le mécanisme des influences? Ne pourrait-on
pas trouver une loi qui rende compte de l'émergence successive
ou simultanée de concepts disparates? Ne peut-on pas trouver
entre eux un système d'occurrence qui ne soit point une systématicité
logique? Plutôt que de vouloir replacer les concepts dans un édifice
déductif virtuel, il faudrait décrire l'organisation du
champ d'énoncés où ils apparaissent et circulent.
a) Cette organisation comporte d'abord des formes de
succession. Et parmi elles, les diverses ordonnances
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des séries énonciatives (que ce soit
l'ordre des inférences, des implications successives, et des
raisonnements démonstratifs; ou l'ordre des descriptions, les
schèmes de généralisation ou de spécification
progressive auxquels elles obéissent, les distributions spatiales
qu'elles parcourent; ou l'ordre des récits et la manière
dont les événements du temps sont répartis dans
la suite linéaire des énoncés); les divers types
de dépendance des énoncés (qui ne sont pas toujours
identiques ni superposables aux successions manifestes de la série
énonciative: ainsi pour la dépendance hypothèse-vérification;
assertion-critique; loi générale-application particulière);
les divers schémas rhétoriques selon lesquels on peut
combiner des groupes d'énoncés (comment s'enchaînent
les unes aux autres descriptions, déductions, définitions,
dont la suite caractérise l'architecture d'un texte)Soit par
exemple le cas de l'Histoire naturelle à l'époque classique:
elle ne se sert pas des mêmes concepts qu'au XVIe siècle;
certains qui sont anciens (genre, espèce, signes) changent d'utilisation;
d'autres (comme celui de structure) apparaissent; d'autres encore (celui
d'organisme) se formeront plus tard. Mais ce qui a été
modifié au XVIIe siècle, et va régir l'apparition
et la récurrence des concepts, pour toute l'Histoire naturelle,
c'est la disposition générale des énoncés,
et leur mise en série dans des ensembles déterminés;
c'est la façon de transcrire ce qu'on observe et de restituer,
au fil des énoncés, un parcours perceptif; c'est le rapport
et le jeu de subordinations entre décrire, articuler en traits
distinctifs, caractériser et classer; c'est la position réciproque
des observations particulières et des principes généraux;
c'est le système de dépendance entre ce qu'on a appris,
ce qu'on a vu, ce qu'on déduit, ce qu'on admet comme probable,
ce qu'on postule. L'Histoire naturelle, au XVIIe et au XVIIIe siècle,
ce n'est pas simplement une forme de connaissance qui a donné
une nouvelle définition aux concepts de «genre» ou
de «caractère», et qui a introduit des concepts nouveaux
comme celui de «classification naturelle» ou de «mammifère»;
c'est, avant tout, un ensemble de règles pour mettre
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en série des énoncés, un ensemble
de schémas obligatoire de dépendances, d'ordre et de successions
où se distribuent les éléments récurrents
qui peuvent valoir comme concepts
b) La configuration du champ énonciatif comporte aussi des formes
de coexistence. Celles-ci dessinent d'abord un champ de présence
(et par là il faut entendre tous les énoncés déjà
formulés ailleurs et qui sont repris dans un discours à
titre de vérité admise, de description exacte, de raisonnement
fondé ou de présupposé nécessaire; il faut
entendre aussi ceux qui sont critiqués, discutés et jugés,
comme ceux qui sont rejetés ou exclus); dans ce champ de présence,
les rapports instaurés peuvent être de l'ordre de la vérification
expérimentale, de la validation logique, de la répétition
pure et simple, de l'acceptation justifiée par la tradition et
l'autorité, du commentaire, de la recherche des significations
cachées, de l'analyse de l'erreur; ces rapports peuvent être
explicites (et parfois même formulés dans des types d'énoncés
spécialisés: références, discussions critiques)
ou implicites et investis dans les énoncés ordinaires.
Là encore, il est facile de constater que le champ de présence
de l'Histoire naturelle à l'époque classique n'obéit
pas aux mêmes formes, ni aux mêmes critères de choix,
ni aux mêmes principes d'exclusion qu'à l'époque
où Aldrovandi recueillait en un seul et même texte tout
ce qui avait pu, sur les monstres, être vu, observé, raconté,
mille fois rapporté de bouche à oreille, imaginé
même par les poètes. Distinct de ce champ de présence,
on peut décrire en outre un champ de concomitance (il s'agit
alors des énoncés qui concernent de tout autres domaines
d'objets et qui appartiennent à des types de discours tout à
fait différents; mais qui prennent activité parmi les
énoncés étudiés soit qu'ils servent de confirmation
analogique, soit qu'ils servent de principe général et
de prémisses acceptés pour un raisonnement, soit qu'ils
servent de modèles qu'on peut transférer à d'autres
contenus, soit qu'ils fonctionnent comme instance supérieure
à laquelle il faut confronter et
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soumettre au moins certaines des propositions qu'on
affirme) : ainsi le champ de concomitance de l'Histoire naturelle à
l'époque de Linné et de Buffon se définit par un
certain nombre de rapports à la cosmologie, à 'histoire
de la terre, à la philosophie, à la théologie,
à l'Écriture et à l'exégèse biblique,
aux mathématiques (sous la forme très générale
d'une science de l'ordre); et tous ces rapports l'opposent aussi bien
au discours des naturalistes du XVIe siècle qu'à celui
des biologistes du XIXe. Enfin le champ énonciatif comporte ce
qu'on pourrait appeler un domaine de mémoire (il s'agit des énoncés
qui ne sont plus ni admis ni discutés, qui ne définissent
plus par conséquent ni un corps de vérités ni un
domaine de validité, mais à l'égard desquels s'établissent
des rapports de filiation, de genèse, de transformation, de continuité
et de discontinuité historique) : c'est ainsi que le champ de
mémoire de l'Histoire naturelle, depuis Tournefort, apparaît
comme singulièrement étroit, et pauvre dans ses formes,
lorsqu'on le compare au champ de mémoire, si large, si cumulatif,
si bien spécifié, que s'est donné la biologie à
partir du XIXe siècle; il apparaît en revanche comme beaucoup
mieux défini et mieux articulé que le champ de mémoire
qui entoure à la Renaissance l'histoire des plantes et des animaux:
car alors il se distinguait à peine du champ de présence;
i avait la même extension et la même forme que lui; il impliquait
les mêmes rapports.
c) On peut enfin définir les procédures d'intervention
qui peuvent être légitimement appliquées aux énoncés.
Ces procédures en effet ne sont pas les mêmes pour toutes
les formations discursives; celles qui s'y trouvent utilisées
(à l'exclusion de toutes les autres), les rapports qui les lient
et l'ensemble qu'elles constituent de cette manière permettent
de spécifier chacune. Ces procédures peuvent apparaître:
dans des techniques de réécriture (comme celles, par exemple,
qui ont permis aux naturalistes de l'âge classique de réécrire
des descriptions linéaires dans des tableaux classificatoires
qui n'ont ni les mêmes lois nia même configuration que
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les listes et les groupes de parenté établis
au Moyen Age ou pendant la Renaissance); dans des méthodes de
transcription des énoncés (articulés dans a langue
naturelle) selon une langue plus ou moins formalisée et artificielle
(on en trouve le projet et jusqu'à un certain point la réalisation
chez Linné et chez Adanson); es modes de traduction des énoncés
quantitatifs en formulations qualitatives et réciproquement (mise
en rapport des mesures et des descriptions purement perceptives); es
moyens utilisés pour faire croître l'approximation des
énoncés et raffiner leur exactitude (l'analyse structurale
selon la forme, le nombre, la disposition et la grandeur des éléments
a permis, à partir de Tournefort, une approximation plus grande
et surtout plus constante des énoncés descriptifs); la
manière dont on délimite à nouveau -par extension
ou restriction -le domaine de validité des énoncés
(l'énonciation des caractères structuraux a été
limitée de Tournefort à Linné, puis élargie
à nouveau de Buffon à Jussieu); la manière dont
on transfère un type d'énoncé d'un champ d'application
à l'autre (comme le transfert de la caractérisation végétale
à la taxinomie animale; ou de la description des traits superficiels
aux éléments internes de l'organisme); les méthodes
de systématisation de propositions qui existent déjà,
pour avoir été formulées auparavant, mais à
l'état séparé; ou encore les méthodes de
redistribution d'énoncés déjà liés
les uns aux autres, mais qu'on recompose dans un nouvel ensemble systématique
(ainsi Adanson reprenant les caractérisations naturelles qui
avaient pu être faites avant lui ou par lui-même, dans un
ensemble de descriptions artificielles dont il s'était donné
le schéma préalable par une combinatoire abstraite).
Ces éléments dont on propose l'analyse sont assez hétérogènes.
Certains constituent des règles de construction formelle, d'autres
des habitudes rhétoriques; certains définissent la configuration
interne d'un texte; d'autres les modes de rapports et d'interférence
entre les textes différents; certains sont caractéristiques
d'une 'poque déterminée, d'autres ont une origine lointaine
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et une portée chronologique très grande. Mais ce qui appartient
en propre à une formation discursive et ce qui permet de délimiter
le groupe de concepts, pourtant disparates, qui lui sont spécifiques,
c'est la manière dont ces différents éléments
sont mis en rapport les uns avec les autres: la manière par exemple
dont l'ordonnance des descriptions ou des récits est liée
aux techniques de réécriture; la manière dont le
champ de mémoire est lié aux formes de hiérarchie
et de subordination qui régissent les énoncés d'un
texte; la manière dont sont liés les modes d'approximation
et de développement des énoncés et les modes de
critique, de commentaires, d'interprétation d'énoncés
déjà formulés, etc. C'est ce faisceau de rapport;
qui constitue un système de formation conceptuelle.
La description d'un tel système ne saurait valoir pour une description
directe et immédiate des concepts eux-mêmes. Il ne s'agit
pas d'en faire le relevé exhaustif, d'établir les traits
qu'ils peuvent avoir en commun, d'en entreprendre le classement, d'en
mesurer la cohérence interne ou d'en éprouver la compatibilité
mutuelle; on ne prend pas pour objet d'analyse l'architecture conceptuelle
d'un texte isolé, d'une oeuvre individuelle, ou d'une science
en un moment donné. On se place en retrait par rapport à
ce jeu conceptuel manifeste; et on essaie de déterminer selon
quels schèmes (de mise en série, de groupements simultanés,
de modification linéaire ou réciproque) les énoncés
peuvent être liés les uns aux autres dans un type de discours;
on essaie de repérer ainsi comment les éléments
récurrents des énoncés peuvent réapparaître,
se dissocier, se recomposer, gagner en extension ou en détermination,
être repris à l'intérieur de nouvelles structures
logiques, acquérir en revanche de nouveaux contenus sémantiques,
constituer entre eux des organisations partielles. Ces schèmes
permettent de décrire -non point les lois de construction interne
des concepts, non point leur genèse progressive et individuelle
dans l'esprit d'un homme -mais leur dispersion anonyme à travers
textes, livres, et oeuvres. Dispersion qui caractérise un type
de discours et qui définit, entre les concepts, des formes de
déduction, de
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dérivation, de cohérence, mais aussi
d'incompatibilité, d'entrecroisement, de substitution, d'exclusion,
d'altération réciproque, de déplacement, etc. Une
pareille analyse concerne donc, à un niveau en quelque sorte
préconceptuel, le champ où les concepts peuvent coexister
et les règles auxquelles ce champ est soumis.
Pour préciser ce qu'il faut entendre ici par «préconceptuel»,
je reprendrai l'exemple des quatre «schèmes théoriques»,
étudiés dans Les Mots et les Choses et qui caractérisent,
au XVIIe et au XVIIIe siècle, la Grammaire générale.
Ces quatre schèmes -attribution, articulation, désignation
et dérivation -ne désignent pas des concepts effectivement
utilisés par les grammairiens classiques; ils ne permettent pas
non plus de reconstituer, au-dessus des différentes oeuvres grammaticales,
une sorte de système plus général, plus abstrait,
plus pauvre, mais qui découvrirait par là même la
compatibilité profonde de ces différents systèmes
apparemment opposés. Ils permettent de décrire:
1. Comment peuvent se mettre en ordre et se dérouler les différentes
analyses grammaticales; et quelles formes de succession sont possibles
entre les analyses du nom, celles du verbe, et celles des adjectifs,
celles qui concernent la phonétique et celles qui concernent
la syntaxe, celles qui concernent la langue originaire, et celles qui
projettent une langue artificielle. Ces différents ordres possibles
sont prescrits par les rapports de dépendance qu'on peut repérer
entre les théories de l'attribution, de l'articulation, de la
désignation et de la dérivation.
2. Comment la grammaire générale se définit un
domaine de validité (selon quels critères on peut discuter
de la vérité ou de la fausseté d'une proposition);
comment elle se constitue un domaine de normativité (selon quels
critères on exclut certains énoncés comme non pertinents
pour le discours, ou comme inessentiels et marginaux, ou comme non scientifiques);
comment elle se constitue un domaine d'actualité (comprenant
les solutions acquises, définissant les problèmes présents,
situant les concepts et les affirmations tombés en désuétude).
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3. Quels rapports la grammaire générale
entretient avec la Mathesis (avec l'algèbre cartésienne
et post-cartésienne, avec le projet d'une science générale
de l'ordre), avec l'analyse philosophique de la représentation
et la théorie des signes, avec l'Histoire naturelle, les problèmes
de la caractérisation et de la taxinomie, avec l'analyse des
richesses et les problèmes des signes arbitraires de mesure et
d'échange: en repérant ces rapports on peut déterminer
les voies qui d'un domaine à l'autre assurent la circulation,
le transfert, les modifications des concepts, l'altération de
leur forme ou le changement de leur terrain d'application. Le réseau
constitué par les quatre segments théoriques ne définit
pas l'architecture logique de tous les concepts utilisés par
les grammairiens; il dessine l'espace régulier de leur formation.
4. Comment ont été simultanément ou successivement
possibles (sous la forme du choix alternatif, de la modification ou
de la substitution) les diverses conceptions du verbe être, de
la copule, du radical verbal et de la désinence (ceci pour le
schème théorique de l' attribution); les diverses conceptions
des éléments phonétiques, de l'alphabet, du nom,
des substantifs et des adjectifs (ceci pour le schème théorique
de l'articulation) ; les divers concepts de nom propre et de nom commun,
de démonstratif, de racine nominale, de syllabe ou de sonorité
expressive (ceci, pour le segment théorique de la désignation);
les divers concepts de langage originaire et dérivé, de
métaphore et de figure, de langage poétique (ceci pour
le segment théorique de la dérivation).
Le niveau «préconceptuel» qu'on a ainsi détaché
ne renvoie ni à un horizon d'idéalité ni à
une genèse empirique des abstractions. D'un côté,
ce n'est pas un horizon d'idéalité, posé, découvert
ou instauré par un geste fondateur, -et à ce point originaire
qu'il échapperait à toute insertion chronologique; ce
n'est pas, aux confins de l'histoire, un a priori inépuisable,
à la fois en retrait puisqu'il échapperait à tout
commencement, à toute restitution génétique, et
en recul puisqu'il ne pourrait jamais être contemporain de lui-même
dans une totalité
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explicite. En fait on pose la question au niveau du
discours lui-même qui n'est plus traduction extérieure
mais lieu d'émergence des concepts; on ne rattache pas les constantes
du discours aux structures idéales du concept, mais on décrit
le réseau conceptuel à partir des régularités
intrinsèques du discours; on ne soumet pas la multiplicité
des énonciations à la cohérence des concepts, et
celle-ci au recueillement silencieux d'une idéalité méta-historique;
on établit la série inverse: on replace les visées
pures de non-contradiction dans un réseau enchevêtré
de compatibilité et d'incompatibilité conceptuelles; et
on rapporte cet enchevêtrement aux règles qui caractérisent
une pratique discursive. Par là même, il n'est plus nécessaire
de faire appel aux thèmes de l'origine indéfiniment reculée
et de l'horizon inépuisable: l'organisation d'un ensemble de
règles, dans la pratique du discours, même si elle ne constitue
pas un événement aussi facile à situer qu'une formulation
ou une découverte, peut être cependant déterminée
dans l'élément de l'histoire; et s'il est inépuisable,
c'est en ceci que le système, parfaitement descriptible, qu'il
constitue rend compte d'un jeu très considérable de concepts
et d'un nombre très important de transformations qui affectent
à la fois ces concepts et leurs rapports. Le «préconceptuel»
ainsi décrit, au lieu de dessiner un horizon qui viendrait du
fond de l'histoire et se maintiendrait à travers elle, est au
contraire, au niveau le plus «superficiel» (au niveau des
discours), l'ensemble des règles qui s'y trouvent effectivement
appliquées.
On voit qu'il ne s'agit pas non plus d'une genèse des abstractions,
essayant de retrouver la série des opérations qui ont
permis de les constituer: intuitions globales, découvertes de
cas particuliers, mise hors circuit des thèmes imaginaires, rencontre
d'obstacles théoriques ou techniques, emprunts successifs à
des modèles traditionnels, définition de la structure
formelle adéquate, etc. Dans l'analyse qu'on propose ici, les
règles de formation ont leur lieu non pas dans la «mentalité»
ou la conscience des individus, mais dans le discours lui-même;
elles s'imposent par conséquent, selon une sorte d'anonymat uniforme,
à tous les individus qui entreprennent de
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parler dans ce champ discursif. D'autre part, on ne
les suppose pas universellement valables pour tous les domaines quels
qu'ils soient; on les décrit toujours dans des champs discursifs
déterminés, et on ne leur reconnaît pas d'entrée
de jeu de possibilités indéfinies d'extension. Tout au
plus peut-on, par une comparaison systématique, confronter, d'une
région à l'autre, les règles de formation des concepts:
c'est ainsi qu'on a essayé de relever les identités et
les différences que ces ensembles de règles peuvent présenter,
à l'époque classique, dans la Grammaire générale,
l'Histoire naturelle, et l'Analyse des richesses. Ces ensembles de règles
sont assez spécifiques en chacun de ces domaines pour caractériser
une formation discursive singulière et bien individualisée;
mais ils présentent assez d'analogies pour qu'on voie ces diverses
formations constituer un groupement discursif plus vaste et d'un niveau
plus élevé. En tout cas les règles de formation
des concepts, quelle que soit leur généralité,
ne sont pas le résultat, déposé dans l'histoire
et sédimenté dans l'épaisseur des habitudes collectives,
d'opérations effectuées par les individus; elles ne constituent
pas le schéma décharné de tout un travail obscur,
au cours duquel les concepts se seraient fait jour à travers
les illusions, les préjugés, les erreurs, les traditions.
Le champ préconceptuel laisse apparaître les régularités
et contraintes discursives qui ont rendu possible la multiplicité
hétérogène des concepts, puis au-delà encore
le foisonnement de ces thèmes, de ces croyances, de ces représentations
auxquelles on s'adresse volontiers quand on fait l'histoire des idées.
Pour analyser les règles de formation des objets, on a vu qu'il
ne fallait ni les enraciner dans les choses, ni les rapporter au domaine
des mots; pour analyser la formation des types énonciatifs, il
ne fallait les rapporter ni au sujet connaissant, ni à une individualité
psychologique. De même, pour analyser la formation des concepts,
il ne faut les rapporter ni à l'horizon de l'idéalité,
ni au cheminement empirique des idées.
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VI
La formation des stratégies
Des discours comme l'économie, la médecine,
la grammaire, la science des êtres vivants donnent lieu à
certaines organisations de concepts, à certains regroupements
d'objets, à certains types d'énonciation, qui forment
selon leur degré de cohérence, de rigueur et de stabilité,
des thèmes ou des théories: thème, dans la grammaire
du XVIIIe siècle, d'une langue originaire dont toutes les autres
dériveraient et porteraient le souvenir parfois déchiffrable;
théorie, dans la philologie du XIXe, d'une parenté -filiation
ou cousinage -entre toutes les langues indo-européennes, et d'un
idiome archaïque qui leur aurait servi de point de départ
commun; thème, au XVIIIe siècle, d'une évolution
des espèces qui déroule dans le temps la continuité
de la nature et explique les lacunes actuelles du tableau taxinomique;
théorie, chez les Physiocrates, d'une circulation des richesses
à partir de la production agricole. Quel que soit leur niveau
formel, on appellera, conventionnellement, «stratégies»
ces thèmes et ces théories. Le problème est de
savoir comment elles se distribuent dans l'histoire. Nécessité
qui les enchaîne, les rend inévitables, les appelle exactement
à leur place les unes après les autres, et en fait comme
les solutions successives d'un seul et même problème? Ou
rencontres aléatoires entre des idées d'origine diverse,
des influences, des découvertes, des climats spéculatifs,
des modèles théoriques que la patience ou le génie
des individus disposerait
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en des ensembles plus ou moins bien constitués?
A moins qu'il ne soit possible de trouver entre elles une régularité
et qu'on ne soit à même de définir le système
commun de leur formation.
Pour l'analyse de ces stratégies, il m'est assez difficile d'entrer
dans le détail. La raison en est simple: dans les différents
domaines discursifs dont j'ai fait l'inventaire, d'une manière
sans doute bien tâtonnante et, au début surtout, sans contrôle
méthodique suffisant, il s'agissait, chaque fois, de décrire
la formation discursive dans toutes ses dimensions, et selon ses caractéristiques
propres: il fallait donc définir chaque fois les règles
de formation des objets, des modalités énonciatives, des
concepts, des choix théoriques. Mais il s'est trouvé que
le point difficile de l'analyse et ce qui réclamait le plus d'attention
n'étaient pas chaque fois les mêmes. Dans l' Histoire de
la Folie, j'avais affaire à une formation discursive dont les
points de choix théoriques étaient assez faciles à
repérer, dont les systèmes conceptuels étaient
relativement peu nombreux et sans complexité, dont le régime
énonciatif enfin était assez homogène et monotone;
en revanche ce qui faisait problème, c'était l'émergence
de tout un ensemble d'objets, fort enchevêtrés et complexes;
il s'agissait de décrire avant tout, pour repérer dans
sa spécificité l'ensemble du discours psychiatrique, la
formation de ces objets. Dans la Naissance de la Clinique, le point
essentiel de la recherche c'était la manière dont s'étaient
modifiées, à la fin du XVIIIe et au début du XIXe
siècle, les formes d'énonciation du discours médical;
l'analyse avait donc moins porté sur la formation des systèmes
conceptuels, ou sur celle des choix théoriques, que sur le statut,
l'emplacement institutionnel, la situation et les modes d'insertion
du sujet discourant. Enfin dans Les Mots et les Choses, l'étude
portait, pour sa part principale, sur les réseaux de concepts
et leurs règles de formation (identiques ou différentes),
tels qu'on pouvait les repérer dans la Grammaire générale,
l'Histoire naturelle et l'Analyse des richesses. Quant aux choix stratégiques,
leur place et leurs implications ont été indiqués
(que ce soit par exemple à propos de Linné et de Buffon,
ou des Physiocrates
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et des Utilitaristes); mais leur repérage est
demeuré sommaire, et l'analyse ne s'est guère attardée
sur leur formation. Disons que l'analyse des choix théoriques
demeure encore en chantier jusqu'à une étude ultérieure
où elle pourrait retenir l'essentiel de l'attention.
Pour l'instant, il est tout juste possible d'indiquer les directions
de la recherche. Elles pourraient se résumer ainsi:
1. Déterminer les points de diffraction possibles du discours.
Ces points se caractérisent d'abord comme points d'incompatibilité:
deux objets, ou deux types d'énonciation, ou deux concepts peuvent
apparaître, dans la même formation discursive, sans pouvoir
entrer -sous peine de contradiction manifeste ou inconséquence
-dans une seule et même série d'énoncés.
Ils se caractérisent ensuite comme points d'équivalence
: les deux éléments incompatibles sont formés de
la même façon et à partir des mêmes règles;
leurs conditions d'apparition sont identiques; ils se situent à
un même niveau; et au lieu de constituer un pur et simple défaut
de cohérence, ils forment une alternative : même si, selon
la chronologie, ils n'apparaissent pas en même temps, même
s'ils n'ont pas eu la même importance, et s'ils n'ont pas été
représentés de façon égale dans la population
des énoncés effectifs, ils se présentent sous la
forme du «ou bien... ou bien». Enfin ils se caractérisent
comme points d'accrochage d'une systématisation: à partir
de chacun de ces éléments à la fois équivalents
et incompatibles, une série cohérente d'objets, de formes
énonciatives, de concepts ont été dérivés
(avec, éventuellement, dans chaque série, de nouveaux
points d'incompatibilité). En d'autres termes, les dispersions
étudiées aux niveaux précédents ne constituent
pas simplement des écarts, des non-identités, des séries
discontinues, des lacunes; il leur arrive de former des sous-ensembles
discursifs ceux-là mêmes auxquels d'ordinaire on attache
une importance majeure comme s'ils étaient l'unité immédiate
et le matériau premier dont sont faits les ensembles
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discursifs plus vastes («théories»,
«conceptions», «thèmes»). Par exemple,
on ne considère pas, dans une analyse comme celle-ci, que l'Analyse
des richesses, au XVIIIe siècle, est la résultante (par
voie de composition simultanée ou de succession chronologique)
de plusieurs conceptions différentes de la monnaie, de l'échange
des objets de besoin, de la formation de la valeur et des prix, ou de
la rente foncière; on ne considère pas qu'elle soit faite
des idées de Cantillon prenant la relève de celles de
Petty, de l'expérience de Law réfléchie tour à
tour par des théoriciens divers, et du système physiocratique
s'opposant aux conceptions utilitaristes. On la décrit plutôt
comme une unité de distribution qui ouvre un champ d'options
possibles et permet à des architectures diverses et exclusives
les unes des autres d'apparaître côte à côte
ou à tour de rôle.
2. Mais tous les jeux possibles ne sont pas effectivement réalisés:
il y a bien des ensembles partiels, des compatibilités régionales,
des architectures cohérentes qui auraient pu voir le jour et
qui ne se sont pas manifestés. Pour rendre compte des choix qui
ont été réalisés parmi tous ceux qui auraient
pu l'être (et de ceux-là seulement), il faut décrire
des instances spécifiques de décision. Au premier rang
d'entre elles, le rôle que joue le discours étudié
par rapport à ceux qui lui sont contemporains et qui l'avoisinent.
Il faut donc étudier l'économie de la constellation discursive
à laquelle il appartient. Il peut jouer en effet le rôle
d'un système formel dont d'autres discours seraient les applications
à des champs sémantiques divers; il peut être au
contraire celui d'un modèle concret qu'il faut apporter à
d'autres discours d'un niveau d'abstraction plus élevé
(ainsi la Grammaire générale, au XVIIe et au XVIIIe siècle
apparaît comme un modèle particulier de la théorie
générale des signes et de la représentation). Le
discours étudié peut être aussi dans un rapport
d'analogie, d'opposition, ou de complémentarité avec certains
autres discours (il y a par exemple rapport d'analogie, à l'époque
classique, entre l'Analyse des richesses et
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l' Histoire naturelle; la première est à
la représentation du besoin et du désir ce que la seconde
est à la représentation des perceptions et des jugements;
on peut noter aussi que l'Histoire naturelle et la Grammaire générale
s'opposent entre elles comme une théorie des caractères
naturels et une théorie des signes de convention; toutes deux,
à leur tour, s'opposent à l'analyse des richesses comme
l'étude des signes qualitatifs à celle des signes quantitatifs
de mesure; chacune enfin développe l'un des trois rôles
complémentaires du signe représentatif: désigner,
classer, échanger). On peut enfin décrire entre plusieurs
discours des rapports de délimitation réciproque, chacun
d'eux se donnant les marques distinctives de sa singularité par
la différenciation de son domaine, de ses méthodes, de
ses instruments, de son domaine d'application (ainsi pour la psychiatrie
et la médecine organique qui n'étaient pratiquement pas
distinguées l'une de l'autre avant la fin du XVIIIe siècle,
et qui établissent à partir de ce moment un écart
qui les caractérise). Tout ce jeu de rapports constitue un principe
de détermination qui permet ou exclut, à l'intérieur
d'un discours donné, un certain nombre d'énoncés:
il y a des systématisations conceptuelles, des enchaînements
énonciatifs, des groupes et des organisations d'objets qui auraient
été possibles (et dont rien ne peut justifier l'absence
au niveau de leurs règles propres de formation), mais qui sont
exclus par une constellation discursive d'un niveau plus élevé
et d'une extension plus large. Une formation discursive n'occupe donc
pas tout le volume possible que lui ouvrent en droit les systèmes
de formation de ses objets, de ses énonciations, de ses concepts;
elle est essentiellement lacunaire, et ceci par le système de
formation de ses choix stratégiques. De là le fait que
reprise, placée et interprétée dans une nouvelle
constellation, une formation discursive donnée peut faire apparaître
des possibilités nouvelles (ainsi dans la distribution actuelle
des discours scientifiques, la Grammaire de Port-Royal ou la Taxinomie
de Linné peuvent libérer des éléments qui
sont, par rapport à elles, à la fois intrinsèques
et inédits); mais il ne s'agit
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pas alors d'un contenu silencieux qui serait demeuré
implicite, qui aurait été dit sans l'être, et qui
constituerait au-dessous des énoncés manifestes une sorte
de sous-discours plus fondamental, revenant enfin maintenant à
la lumière du jour; il s'agit d'une modification dans le principe
d'exclusion et de possibilité des choix; modification qui est
due à l'insertion dans une nouvelle constellation discursive.
3. La détermination des choix théoriques réellement
effectués relève aussi d'une autre instance. Cette instance
se caractérise d'abord par la fonction que doit exercer le discours
étudié dans un champ de pratiques non discursives. Ainsi
la Grammaire générale a joué un rôle dans
la pratique pédagogique; d'une façon beaucoup plus manifeste
et beaucoup plus importante, l'analyse des richesses a joué un
rôle non seulement dans les décisions politiques et économiques
des gouvernements, mais dans les pratiques quotidiennes, à peine
conceptualisées, à peine théorétisées,
du capitalisme naissant, et dans les luttes sociales et politiques qui
ont caractérisé l'époque classique. Cette instance
comporte aussi le régime et les processus d'appropriation du
discours: car dans nos sociétés (et dans beaucoup d'autres
sans doute) la propriété du discours -entendue à
la fois comme droit à parler, compétence à comprendre,
accès licite et immédiat au corpus des énoncés
déjà formulés, capacité enfin à investir
ce discours dans des décisions, des institutions ou des pratiques
-est réservée en fait (parfois même sur le mode
réglementaire) à un groupe déterminé d'individus;
dans les sociétés bourgeoises qu'on a connues depuis le
XVIe siècle, le discours économique n'a jamais été
un discours commun (pas plus que le discours médical, ou le discours
littéraire, quoique sur un autre mode). Enfin cette instance
se caractérise par les positions possibles du désir par
rapport au discours: celui-ci en effet peut être lieu de mise
en scène fantasmatique, élément de symbolisation,
forme de l'interdit, instrument de satisfaction dérivée
(cette possibilité d'être en rapport avec le désir
n'est pas simplement le fait de l'exercice
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poétique, romanesque ou imaginaire du discours:
les discours sur la richesse, sur le langage, sur la nature, sur la
folie, sur la vie et sur la mort, et bien d'autres, peut-être,
qui sont beaucoup plus abstraits, peuvent occuper par rapport au désir
des positions bien déterminées). En tout cas l'analyse
de cette instance doit montrer que ni le rapport ,du discours au désir,
ni les processus de son appropriation, ni son rôle parmi les pratiques
non discursives ne sont extrinsèques à son unité,
à sa caractérisation et aux lois de sa formation. Ce ne
sont pas des éléments perturbateurs qui, se superposant
à sa forme pure, neutre, intemporelle et silencieuse, la refouleraient
et feraient parler à sa place un discours travesti, mais bien
des éléments formateurs.
Une formation discursive sera individualisée si on peut définir
le système de formation des différentes stratégies
qui s'y déploient; en d'autres termes, si on peut montrer comment
elles dérivent toutes (malgré leur diversité parfois
extrême, malgré leur dispersion dans le temps) d'un même
jeu de relations. Par exemple, l'analyse des richesses, au XVIIe et
au XVIIIe siècle, est caractérisée par le système
qui a pu former à la fois le mercantilisme de Colbert et le «néo-mercantilisme»
de Cantillon; la stratégie de Law et celle de Paris- Duverney;
l'option physiocratique et l'option utilitariste. Et ce système,
on l'aura défini, si on peut décrire comment les points
de diffraction du discours économique dérivent les uns
des autres, se commandent et s'impliquent (comment d'une décision
à propos du concept de valeur dérive un point de choix
à propos des prix); comment les choix effectués dépendent
de la constellation générale où figure le discours
économique (le choix en faveur de la monnaie-signe est lié
à la place occupée par l'analyse des richesses, à
côté de la théorie du langage, de l'analyse des
représentations, de la mathesis et de la science de l'ordre);
comment ces choix sont liés à la fonction qu'occupe le
discours économique dans la pratique du capitalisme naissant,
au processus d'appropriation dont il est l'objet de la part de la bourgeoisie,
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au rôle qu'il peut jouer dans la réalisation
des intérêts et des désirs. Le discours économique,
à l'époque classique, se définit par une certaine
manière constante de mettre en rapport des possibilités
de systématisation intérieures à un discours, d'autres
discours qui lui sont extérieurs et tout un champ, non discursif,
de pratiques, d'appropriation, d'intérêts et de désirs.
Il faut noter que les stratégies ainsi décrites ne s'enracinent
pas, en deçà du discours, dans la profondeur muette d'un
choix à la fois préliminaire et fondamental. Tous ces
groupements d'énoncés qu'on a à décrire
ne sont pas l'expression d'une vision du monde qui aurait été
monnayée sous les espèces des mots, ni la traduction hypocrite
d'un intérêt s'abritant sous le prétexte d'une théorie:
l'histoire naturelle à l'époque classique, c'est autre
chose que l'affrontement, dans les limbes qui précèdent
l'histoire manifeste, entre une vision (linnéenne) d'un univers
statique, ordonné, compartimenté et sagement offert dès
son origine au quadrillage classificatoire, et la perception encore
un peu confuse d'une nature héritière du temps, avec le
poids de ses accidents, et ouverte à la possibilité d'une
évolution; de même l'analyse des richesses est autre chose
que le conflit d'intérêt entre une bourgeoisie, devenue
propriétaire terrienne, exprimant ses revendications économiques
ou politiques par la voix des Physiocrates, et une bourgeoisie commerçante
qui demandait des mesures protectionnistes ou libérales par le
truchement des Utilitaristes. Ni l'Analyse des richesses, ni l'Histoire
naturelle si on les interroge au niveau de leur existence, de leur unité,
de leur permanence, et de leurs transformations, ne peuvent être
considérées comme la somme de ces options diverses. Celles-ci,
au contraire, doivent être décrites comme des manières
systématiquement différentes de traiter des objets de
discours (de les délimiter, de les regrouper ou de les séparer,
de les enchaîner et de les faire dériver les uns des autres),
de disposer des formes d'énonciation (de les choisir, de les
mettre en place, de constituer des séries, de les composer en
grandes unités rhétoriques), de manipuler des concepts
(de leur donner des règles d'utilisation, de les faire entrer
dans des
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cohérences régionales, et de constituer
ainsi des architectures conceptuelles). Ces options ne sont pas des
germes de discours (où ceux-ci seraient déterminés
à l'avance et préfigurés sous une forme quasi microscopique);
ce sont des manières réglées (et descriptibles
comme telles) de mettre en oeuvre des possibilités de discours.
Mais ces stratégies ne doivent pas être analysées
non plus comme des éléments seconds qui viendraient se
surimposer à une rationalité discursive qui serait, de
droit, indépendante d'eux. Il n'y a pas (ou du moins, pour la
description historique dont on trace ici la possibilité, on ne
peut admettre) une sorte de discours idéal, à la fois
ultime et intemporel, que des choix, d'origine extrinsèque, auraient
perverti, bousculé, réprimé, repoussé vers
un avenir peut-être fort lointain; on ne doit pas supposer par
exemple qu'il se tient sur la nature ou sur l'économie deux discours
superposés et enchevêtrés: l'un, qui se poursuit
lentement, qui accumule ses acquis et peu à peu se complète
(discours vrai, mais qui n'existe en sa pureté qu'aux confins
téléologiques de l'histoire); l'autre, toujours ruiné,
toujours recommencé, en perpétuelle rupture avec lui-même,
composé de fragments hétérogènes (discours
d'opinion que l'histoire, au fil du temps, rejette dans le passé).
Il n'y a pas une taxinomie naturelle qui aurait été exacte,
au fixisme près; il n'y a pas une économie de l'échange
et de l'utilité qui aurait été vraie, sans les
préférences et les illusions d'une bourgeoisie marchande.
La taxinomie classique ou l'analyse des richesses telles qu'elles ont
existé effectivement, et telles qu'elles ont constitué
des figures historiques, comportent, en un système articulé
mais indissociable, objets, énonciations, concepts et choix théoriques.
Et tout comme il ne fallait rapporter la formation des objets ni aux
mots ni aux choses, celle des énonciations ni à la forme
pure de la connaissance ni au sujet psychologique, celle des concepts
ni à la structure de l'idéalité ni à la
succession des idées, il ne faut rapporter la formation des choix
théoriques ni à un projet fondamental ni au jeu secondaire
des opinions
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VII
Remarques et conséquences
Il faut maintenant reprendre un certain nombre d'indications éparses
dans les analyses précédentes, répondre à
quelques-unes des questions qu'elles ne manquent pas de poser, et envisager
avant tout l'objection qui menace de se présenter, car le paradoxe
de l'entreprise apparaît aussitôt.
D'entrée de jeu, j'avais mis en question ces unités préétablies
selon lesquelles on scande traditionnellement le domaine indéfini,
monotone, foisonnant du discours. Il ne s'agissait point de contester
toute valeur à ces unités ou de vouloir en interdire l'usage;
mais de montrer qu'elles réclament, pour être définies
exactement, une élaboration théorique. Cependant -et c'est
là que toutes les analyses précédentes apparaissent
bien problématiques -était-il nécessaire de superposer,
à ces unités peut-être en effet un peu incertaines,
une autre catégorie d'unités moins visibles, plus abstraites
et à coup sûr bien plus problématiques? Même
dans le cas où leurs limites historiques et la spécificité
de leur organisation sont assez faciles à percevoir (témoin
la Grammaire générale ou l'Histoire naturelle), ces formations
discursives posent des problèmes de repérage bien plus
difficiles que le livre, ou l'oeuvre. Pourquoi donc procéder
à des regroupements si douteux au moment même où
on problématise ceux qui paraissaient les plus évidents?
Quel domaine nouveau espère-t-on découvrir? Quels rapports
demeurés jusque-là obscurs ou implicites? Quelles transformations
encore
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restées hors de portée des historiens?
Bref quelle efficacité descriptive peut-on accorder à
ces nouvelles analyses? Toutes ces questions, j'essaierai d'y donner
réponse plus loin. Mais il faut dès maintenant répondre
à une interrogation qui est première par rapport à
ces analyses ultérieures, terminale par rapport aux précédentes:
à propos de ces formations discursives que j'ai tenté
de définir est-on véritablement en droit de parler d'unités?
La découpe qu'on propose est-elle capable d'individualiser des
ensembles? Et quelle est la nature de l'unité ainsi découverte
ou construite?
On était parti d'une constatation: avec l'unité d'un discours
comme celui de la médecine clinique ou de l'économie politique,
ou de l'histoire naturelle, on a affaire à une dispersion d'éléments.
Or cette dispersion elle-même -avec ses lacunes, ses déchirures,
ses enchevêtrements, ses superpositions, ses incompatibilités,
ses remplacements et ses substitutions -peut être décrite
dans sa singularité si on est capable de déterminer les
règles spécifiques selon lesquelles ont été
formés objets, énonciations, concepts, options théoriques:
si unité il y a, elle n'est point dans la cohérence visible
et horizontale des éléments formés; elle réside,
bien en deçà, dans le système qui rend possible
et régit leur formation. Mais à quel titre peut-on parler
d'unités et de systèmes? Comment affirmer qu'on a bien
individualisé des ensembles discursifs? Alors que d'une manière
bien hasardeuse, on a mis en jeu, derrière la multiplicité
apparemment irréductible des objets, des énonciations,
des concepts et des choix, une masse d'éléments, qui n'étaient
pas moins nombreux ni moins dispersés, mais qui de plus étaient
hétérogènes les uns avec les autres? Alors qu'on
a réparti tous ces éléments en quatre groupes distincts
dont le mode d'articulation n'a guère été défini?
Et en quel sens peut-on dire que tous ces éléments, mis
au jour derrière les objets, les énonciations, les concepts
et les stratégies des discours, assurent J'existence d'ensembles
non moins individualisables que des oeuvres ou des livres?
1. On l'a vu -et il n'est sans doute pas besoin d'y revenir: quand on
parle d'un système de formation, on
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n'entend pas seulement la juxtaposition, la coexistence
ou l'interaction d'éléments hétérogènes
(institutions, techniques, groupes sociaux, organisations perceptives,
rapports entre des discours divers) mais leur mise en relation -et sous
une forme bien déterminée -par la pratique discursive.
Mais qu'en est-il à leur tour de ces quatre systèmes ou
plutôt de ces quatre faisceaux de relations? Comment peuvent-ils
définir à eux tous un système unique de formation?
C'est que les différents niveaux ainsi définis ne sont
pas indépendants les uns des autres. On a montré que les
choix stratégiques ne surgissent pas directement d'une vision
du monde ou d'une prédominance d'intérêts qui appartiendraient
en propre à tel ou tel sujet parlant; mais que leur possibilité
même est déterminée par des points de divergence
dans le jeu des concepts; on a montré aussi que les concepts
n'étaient point formés directement sur le fond approximatif,
confus et vivant des idées, mais à partir des formes de
coexistence entre les énoncés; quant aux modalités
d'énonciation, on a vu qu'elles étaient décrites
à partir de la position qu'occupe le sujet par rapport au domaine
d'objets dont il parle. De cette manière, il existe un système
vertical de dépendances : toutes les positions du sujet, tous
les types de coexistence entre énoncés, toutes les stratégies
discursives ne sont pas également possibles, mais seulement ceux
qui sont autorisés par les niveaux antérieurs; étant
donné par exemple le système de formation qui régit,
au XVIIIe siècle, les objets de l'Histoire naturelle (comme individualités
porteuses de caractères et par là classables; comme éléments
structuraux susceptibles de variation; comme surfaces visibles et analysables;
comme champ de différences continues et régulières),
certaines modalités de l'énonciation sont exclues (par
exemple le déchiffrement des signes), d'autres sont impliquées
(par exemple la description selon un code déterminé);
de même étant donné les différentes positions
que le sujet discourant peut occuper (comme sujet regardant sans médiation
instrumentale, comme sujet prélevant, sur la pluralité
perceptive, les seuls éléments de la structure, comme
sujet transcrivant ces éléments dans un vocabulaire
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codé, etc.), il y a un certain nombre de coexistences
entre les énoncés qui sont exclues (comme par exemple
la réactivation érudite du déjà-dit, ou
le commentaire exégétique d'un texte sacralisé),
d'autres au contraire qui sont possibles ou requises (comme l'intégration
d'énoncés totalement ou partiellement analogues dans un
tableau classificatoire). Les niveaux ne sont donc pas libres les uns
par rapport aux autres, et ne se déploient pas selon une autonomie
sans limite: de la différenciation primaire des objets à
la formation des stratégies discursives, il existe toute une
hiérarchie de relations.
Mais les relations s'établissent également dans une direction
inverse. Les niveaux inférieurs ne sont pas indépendants
de ceux qui leur sont supérieurs. Les choix théoriques
excluent ou impliquent, dans les énoncés qui les effectuent,
la formation de certains concepts, c'est-à-dire certaines formes
de coexistence entre les énoncés: ainsi dans les textes
des Physiocrates, on ne trouvera pas les mêmes modes d'intégration
des données quantitatives et des mesures que dans les analyses
faites par les Utilitaristes. Ce n'est point que l'option physiocratique
puisse modifier l'ensemble des règles qui assurent la formation
des concepts économiques au XVIIIe siècle; mais elle peut
mettre en jeu ou exclure telles ou telles de ces règles et par
conséquent faire apparaître certains concepts (comme celui,
par exemple, de produit net) qui n'apparaissent nulle part ailleurs.
Ce n'est pas le choix théorique qui a réglé la
formation du concept; mais il l'a produit par l'intermédiaire
des règles spécifiques de formation des concepts, et par
le jeu des relations qu'il entretient avec ce niveau.
2. Ces systèmes de formation ne doivent pas être pris pour
des blocs d'immobilité, des formes statiques qui s'imposeraient
de l'extérieur au discours, et en définiraient une fois
pour toutes les caractères et les possibilités. Ce ne
sont point des contraintes qui auraient leur origine dans les pensées
des hommes, ou dans le jeu de leurs représentations; mais ce
ne sont pas non plus des déterminations qui, formées au
niveau des institutions,
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ou des rapports sociaux ou de l'économie, viendraient
se transcrire de force à la surface des discours. Ces systèmes
- on y a déjà insisté - résident dans le
discours lui-même; ou plutôt (puisqu'il ne s'agit pas de
son intériorité et de ce qu'elle peut contenir, mais de
son existence spécifique et de ses conditions) à sa frontière,
à cette limite où se définissent les règles
spécifiques qui le font exister comme tel. Par système
de formation, il faut donc entendre un faisceau complexe de relations
qui fonctionnent comme règle: il prescrit ce qui a dû être
mis en rapport, dans une pratique discursive, pour que celle-ci réfère
à tel et tel objet, pour qu'elle mette en jeu telle et telle
énonciation, pour qu'elle utilise tel et tel concept, pour qu'elle
organise telle et telle stratégie. Définir dans son individualité
singulière un système de formation, c'est donc caractériser
un discours ou un groupe d'énoncés par la régularité
d'une pratique.
Ensemble de règles pour une pratique discursive, le système
de formation n'est pas étranger au temps. Il ne ramasse pas tout
ce qui peut apparaître à travers une série séculaire
d'énoncés en un point initial, qui serait à la
fois commencement, origine, fondement, système d'axiomes, et
à partir duquel les péripéties de l'histoire réelle
n'auraient plus qu'à se dérouler d'une façon tout
à fait nécessaire. Ce qu'il dessine, c'est le système
de règles qui a dû être mis en oeuvre pour que tel
objet se transforme, telle énonciation nouvelle apparaisse, tel
concept s'élabore, soit métamorphosé ou importé,
telle stratégie soit modifiée, -sans cesser d'appartenir
pour autant à ce même discours; et ce qu'il dessine aussi,
c'est le système de règles qui a dû être mis
en oeuvre pour qu'un changement dans d'autres discours (dans d'autres
pratiques, dans les institutions, les rapports sociaux, les processus
économiques) puisse se transcrire à l'intérieur
d'un discours donné, constituant ainsi un nouvel objet, suscitant
une nouvelle stratégie, donnant lieu à de nouvelles énonciations
ou de nouveaux concepts. Une formation discursive ne joue donc pas le
rôle d'une figure qui arrête le temps et le gèle
pour des décennies ou des siècles; elle détermine
une régularité propre à des processus temporels;
elle pose le principe d'articulation
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entre une série d'événements discursifs
et d'autres séries d'événements, de transformations,
de mutations et de processus. Non point forme intemporelle, mais schème
de correspondance entre plusieurs séries temporelles.
Cette mobilité du système de formation se donne de deux
façons. Au niveau d'abord des éléments qui sont
mis en relation: ceux-ci en effet peuvent subir un certain nombre de
mutations intrinsèques qui sont intégrées à
la pratique discursive sans que soit altérée la forme
générale de sa régularité; ainsi, tout au
long du XIXe siècle, la jurisprudence criminelle, la pression
démographique, la demande de main-d’œuvre, les formes
de l'assistance, le statut et les conditions juridiques de l'internement
n'ont pas cessé de se modifier; pourtant la pratique discursive
de la psychiatrie a continué à établir entre ces
éléments un même ensemble de relations; de sorte
que le système a conservé les caractères de son
individualité; à travers les mêmes lois de formation,
de nouveaux objets apparaissent (de nouveaux types d'individus, de nouvelles
classes de comportement sont caractérisés comme pathologiques),
de nouvelles modalités d'énonciation sont mises en oeuvre
(notations quantitatives et calculs statistiques), de nouveaux concepts
sont dessinés (comme ceux de dégénérescence,
de perversité, de névrose) et bien sûr de nouveaux
édifices théoriques peuvent être bâtis. Mais
inversement, les pratiques discursives modifient les domaines qu'elles
mettent en relation. Elles ont beau instaurer des rapports spécifiques
qui ne peuvent être analysés qu'à leur propre niveau,
ces rapports ne prennent pas leurs effets dans le seul discours: ils
s'inscrivent aussi dans les éléments qu'ils articulent
les uns sur les autres. Le champ hospitalier par exemple n'est pas resté
immuable, une fois que par le discours clinique il a été
mis en relation avec le laboratoire : son ordonnancement, le statut
qu'y reçoit le médecin, la fonction de son regard, le
niveau d'analyse qu'on peut y effectuer se sont trouvés nécessairement
modifiés.
3. Ce qu'on décrit comme des «systèmes de formation»
ne constitue pas l'étage terminal des discours, si
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par ce terme on entend les textes (ou les paroles)
tels qu'ils se donnent avec leur vocabulaire, leur syntaxe, leur structure
logique ou leur organisation rhétorique. L'analyse reste en deçà
de ce niveau manifeste, qui est celui de la construction achevée:
en définissant le principe de distribution des objets dans un
discours, elle ne rend pas compte de toutes leurs connexions, de leur
structure fine, ni de leurs subdivisions internes; en cherchant la loi
de dispersion des concepts, elle ne rend pas compte de tous les processus
d'élaboration, ni de toutes les chaînes déductives
dans lesquelles ils peuvent figurer; si elle étudie les modalités
d'énonciation, elle ne met en question ni le style ni l'enchaînement
des phrases; bref, elle laisse en pointillé la mise en place
finale du texte. Mais il faut bien s'entendre: si elle demeure en retrait
par rapport à cette construction dernière, ce n'est pas
pour se détourner du discours et faire appel au travail muet
de la pensée; ce n'est pas non plus pour se détourner
du systématique et mettre au jour le désordre «vivant»
des essais, des tentatives, des erreurs et des recommencements.
En cela, l'analyse des formations discursives s'oppose à beaucoup
de descriptions habituelles. On a coutume en effet de considérer
que les discours et leur ordonnance systématique ne sont que
l'état ultime, le résultat en dernière instance
d'une élaboration longtemps sinueuse où sont en jeu la
langue et la pensée, l'expérience empirique et les catégories,
le vécu et les nécessités idéales, la contingence
des événements et le jeu des contraintes formelles. Derrière
la façade visible du système, on suppose la riche incertitude
du désordre; et sous la mince surface du discours, toute la masse
d'un devenir pour une part silencieux: un «présystématique»
qui n'est pas de l'ordre du système; un «prédiscursif»
qui relève d'un essentiel mutisme. Discours et système
ne se produiraient -et conjointement -qu'à la crête de
cette immense réserve. Or ce qui est analysé ici, ce ne
sont certes point les états terminaux du discours; mais ce sont
des systèmes qui rendent possibles les formes systématiques
dernières; ce sont des régularités préterminales
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par rapport auxquelles l'état ultime, loin de
constituer le lieu de naissance du système, se définit
plutôt par ses variantes. Derrière le système achevé,
ce que découvre l'analyse des formations, ce n'est pas, bouillonnante,
la vie elle-même, la vie non encore capturée; c'est une
épaisseur immense de systématicités, un ensemble
serré de relations multiples. Et de plus, ces relations ont beau
n'être pas la trame même du texte, elles ne sont pas par
nature étrangères au discours. On peut bien les qualifier
de «prédis cursives», mais à condition d'admettre
que ce prédiscursif est encore du discursif, c'est-à-dire
qu'elles ne spécifient pas une pensée, ou une conscience
ou un ensemble de représentations qui seraient, après
coup et d'une façon jamais tout à fait nécessaire,
transcrits dans un discours, mais qu'elles caractérisent certains
niveaux du discours, qu'elles définissent des règles qu'il
actualise en tant que pratique singulière. On ne cherche donc
pas à passer du texte à la pensée, du bavardage
au silence, de l'extérieur à l'intérieur, de la
dispersion spatiale au pur recueillement de l'instant, de la multiplicité
superficielle à l'unité profonde. On demeure dans la dimension
du discours.