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III
L'ÉNONCÉ ET L'ARCHIVE
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I
Définir l'énoncé
Je suppose maintenant qu'on a accepté le risque; qu'on a bien
voulu supposer, pour articuler la grande surface des discours, ces figures
un peu étranges, un peu lointaines que j'ai appelées formations
discursives; qu'on a mis de côté, non point de façon
définitive mais pour un temps et par souci de méthode,
les unités traditionnelles du livre et de l'oeuvre; qu'on cesse
de prendre comme principe d'unité les lois de construction du
discours (avec l'organisation formelle qui en résulte), ou la
situation du sujet parlant (avec le contexte et le noyau psychologique
qui la caractérisent) ; qu’on ne rapporte plus le discours
au sol premier d’une expérience ni à l’instance
a priori d’une connaissance ; mais qu’on l’interroge
en lui-même sur les règles de sa formation. Je suppose
qu'on accepte d'entreprendre ces longues enquêtes sur le système
d'émergence des objets, d'apparition et de distribution des modes
énonciatifs, de mise en place et de dispersion des concepts,
de déploiement des choix stratégiques. Je suppose qu'on
veuille bien construire des unités aussi abstraites et aussi
problématiques, au lieu d'accueillir celles qui étaient
données sinon à une indubitable évidence, du moins
à une familiarité quasi perceptive.
Mais, au fait, de quoi ai-je parlé jusqu'ici? Quel a été
l'objet de mon enquête? Et il était dans mon propos de
décrire quoi? Des «énoncés» -à
la fois dans cette discontinuité qui les libère de toutes
les formes où, si facilement,
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on acceptait qu'ils soient pris, et dans le champ général,
illimité, apparemment sans forme, du discours. Or, de définition
préliminaire de l'énoncé, je me suis gardé
d'en donner. Je n'ai pas essayé d'en construire une à
mesure que j'avançais, pour donner une justification à
la naïveté de mon point de départ. Bien plus -et
c'est là sans doute la sanction de tant d'insouciance -je me
demande si en cours de route je n'ai pas changé d'orientation;
si je n'ai pas substitué à l'horizon premier une autre
recherche ; si, analysant des «objets» ou des «concepts»,
à plus forte raison des «stratégies», c'est
bien encore des énoncés que je parlais; si les quatre
ensembles de règles par quoi je caractérisais une formation
discursive définissent bien des groupes d'énoncés.
Enfin au lieu de resserrer peu à peu la signification si flottante
du mot «discours», je crois bien en avoir multiplié
les sens: tantôt domaine général de tous les énoncés,
tantôt groupe individualisable d'énoncés, tantôt
pratique réglée rendant compte d'un certain nombre d'énoncés;
et ce même mot de discours qui aurait dû servir de limite
et comme d'enveloppe au terme d'énoncé, ne l'ai-je pas
fait varier à mesure que je déplaçais mon analyse
ou son point d'application, à mesure que je perdais de vue l'énoncé
lui-même?
Voici donc la tâche de maintenant: reprendre à sa racine
la définition de l'énoncé. Et voir si elle est
bien effectivement mise en oeuvre dans les descriptions qui précèdent;
voir si c'est bien de l'énoncé qu'il s'agit dans l'analyse
des formations discursives.
A plusieurs reprises, j'ai utilisé le terme d'énoncé,
soit pour parler (comme s'il s'agissait d'individus ou d'événements
singuliers) d'une «population d'énoncés»,
soit pour l'opposer (comme la partie se distingue du tout) à
ces ensembles qui seraient les «discours». Au premier regard
l'énoncé apparaît comme un élément
dernier, indécomposable, susceptible d'être isolé
en lui-même et capable d'entrer dans un jeu de relations avec
d'autres éléments semblables à lui. Point sans
surface mais qui peut être repéré dans des plans
de répartition et dans des formes spécifiques de groupements.
Grain qui apparaît à la surface d'un tissu
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dont il est l'élément constituant. Atome du discours.
Et aussitôt le problème se pose: si l'énoncé
est bien l'unité élémentaire du discours, en quoi
consiste-t-il? Quels sont ses traits distinctifs? Quelles limites doit-on
lui reconnaître? Cette unité est-elle ou non identique
à celle que les logiciens ont désignée par le terme
de proposition, à celle que les grammairiens caractérisent
comme phrase, ou à celle encore que les «analystes»
essaient de repérer sous le titre de speech act? Quelle place
occupe-t-elle parmi toutes ces unités que l'investigation du
langage a déjà mises au jour, mais dont la théorie
est bien souvent loin d'être achevée tant les problèmes
qu'elles posent sont difficiles, tant il est malaisé dans beaucoup
de cas de les délimiter d'une façon rigoureuse?
Je ne pense pas que la condition nécessaire et suffisante pour
qu'il y ait énoncé soit la présence d'une structure
propositionnelle définie, et qu'on puisse parler d'énoncé
toutes les fois qu'il y a proposition et dans ce cas seulement. On peut
en effet avoir deux énoncés parfaitement distincts, relevant
de groupements discursifs bien différents, là où
on ne trouve qu'une proposition, susceptible d'une seule et même
valeur, obéissant à un seul et même ensemble de
lois de construction, et comportant les mêmes possibilités
d'utilisation. «Personne n'a entendu» et «Il est vrai
que personne n'a entendu» sont indiscernables du point de vue
logique et ne peuvent pas être considérées comme
deux propositions différentes. Or en tant qu'énoncés,
ces deux formulations ne sont pas équivalentes ni interchangeables.
Elles ne peuvent pas se trouver à la même place dans le
plan du discours, ni appartenir exactement au même groupe d'énoncés.
Si on trouve la formule «Personne n'a entendu» à
la première ligne d'un roman, on sait, jusqu'à nouvel
ordre, qu'il s'agit d'une constatation faite soit par l'auteur, soit
par un personnage (à haute voix ou sous forme d'un monologue
intérieur); si on trouve la seconde formulation «Il est
vrai que personne n'a entendu», on ne peut être alors que
dans un jeu d'énoncés constituant un monologue intérieur,
une discussion muette, une contestation avec soi-même, ou un fragment
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de dialogue, un ensemble de questions et de réponses. Ici et
là, même structure propositionnelle, mais caractères
énonciatifs bien distincts. Il peut y avoir en revanche des formes
propositionnelles complexes et redoublées, ou au contraire des
propositions fragmentaires et inachevées, là où
manifestement on a affaire à un énoncé simple,
complet et autonome (même s'il fait partie de tout un ensemble
d'autres énoncés) : on connaît l'exemple «L'actuel
roi de France est chauve» (qui ne peut être analysé
du point de vue logique que si on reconnaît, sous les espèces
d'un énoncé unique, deux propositions distinctes, susceptibles
chacune d'être vraie ou fausse pour son propre compte), ou encore
l'exemple d'une proposition comme «Je mens» qui ne peut
avoir de vérité que dans son rapport à une assertion
de niveau inférieur. Les critères qui permettent de définir
l'identité d'une proposition, d'en distinguer plusieurs sous
l'unité d'une formulation, de caractériser son autonomie
ou sa complétude ne valent pas pour décrire l'unité
singulière d'un énoncé.
Et la phrase? Ne faut-il pas admettre une équivalence entre phrase
et énoncé? Partout où il y a une phrase grammaticalement
isolable, on peut reconnaître l'existence d'un énoncé
indépendant; mais en revanche, on ne peut plus parler d'énoncé
lorsque au-dessous de la phrase elle-même, on accède au
niveau de ses constituants. Il ne servirait à rien d'objecter,
contre cette équivalence, que certains énoncés
peuvent être composés, en dehors de la forme canonique
sujet-copule-prédicat, d'un simple syntagme nominal («Cet
homme!») ou d'un adverbe («Parfaitement»), ou d'un
pronom personnel («Vous!»). Car les grammairiens eux-mêmes
reconnaissent dans de pareilles formulations des phrases indépendantes,
même si elles ont été obtenues par une série
de transformations à partir du schéma sujet-prédicat.
Bien plus: ils accordent le statut de phrases «acceptables»
à des ensembles d'éléments linguistiques qui n'ont
pas été correctement construits, pourvu qu'ils soient
interprétables; ils accordent en revanche le statut de phrases
grammaticales à des ensembles interprétables à
condition toutefois qu'ils aient été correctement
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formés. Avec une définition si large -et, en un sens,
si laxiste -de la phrase, on voit mal comment reconnaître des
phrases qui ne seraient pas des énoncés, ou des énoncés
qui ne seraient pas des phrases.
Pourtant l'équivalence est loin d'être totale; et il est
relativement facile de citer des énoncés qui ne correspondent
pas à la structure linguistique des phrases. Quand on trouve
dans une grammaire latine une série de mots disposés en
colonne: amo, amas, amat, on n'a pas affaire à une phrase, mais
à l'énoncé des différentes flexions personnelles
de l'indicatif présent du verbe amare. Peut-être trouvera-t-on
l'exemple discutable; peut-être dira-t-on qu'il s'agit là
d'un simple artifice de présentation, que cet énoncé
est une phrase elliptique, abrégée, spatialisée
sur un mode relativement inhabituel, et qu'il faut le lire comme la
phrase «Le présent de l'indicatif du verbe amare est amo
pour la première personne», etc. D'autres exemples, en
tout cas, sont moins ambigus: un tableau classificatoire des espèces
botaniques est constitué d'énoncés, il n'est pas
fait de phrases (les Genera Plantarum de Linné sont un livre
entier d'énoncés, où on ne peut reconnaître
qu'un nombre restreint de phrases); un arbre généalogique,
un livre comptable, les estimations d'une balance commerciale sont des
énoncés: où sont les phrases? On peut aller plus
loin: une équation du nième degré, ou la formule
algébrique de la loi de la réfraction doivent être
considérées comme des énoncés: et si elles
possèdent une grammaticalité fort rigoureuse (puisqu'elles
sont composées de symboles dont le sens est déterminé
par des règles d'usage et la succession régie par des
lois de construction), il ne s'agit pas des mêmes critères
qui permettent, dans une langue naturelle, de définir une phrase
acceptable ou interprétable. Enfin un graphique, une courbe de
croissance, une pyramide d'âges, un nuage de répartition
forment des énoncés: quant aux phrases dont ils peuvent
être accompagnés, elles en sont l'interprétation
ou le commentaire; elles n'en sont pas l'équivalent: la preuve
en est que dans bien des cas, seul un nombre infini de phrases pourrait
équivaloir à tous les éléments qui sont
explicitement
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formulés dans cette sorte d'énoncés. Il ne semble
donc pas possible, au total, de définir un énoncé
par les caractères grammaticaux de la phrase.
Demeure une dernière possibilité: au premier regard, la
plus vraisemblable de toutes. Ne peut-on pas dire qu'il y a énoncé
partout où on peut reconnaître et isoler un acte de formulation,
-quelque chose Comme ce «speech act», cet acte «illocutoire»
dont parlent les analystes anglais? Il est entendu que par là
on ne vise pas l'acte matériel qui consiste à parler (à
voix haute ou basse) et à écrire (à la main ou
à la machine); on ne vise pas non plus l'intention de l'individu
qui est en train de parler (le fait qu'il veuille convaincre, qu'il
désire être obéi, qu'il cherche à découvrir
la solution d'un problème, ou qu'il souhaite donner de ses nouvelles);
on ne désigne pas non plus par là le résultat éventuel
de ce qu'il a dit (s'il a convaincu ou suscité la méfiance;
si on l'a écouté et si ses ordres ont été
accomplis; si sa prière a été entendue); on décrit
l'opération qui a été effectuée par la formule
elle-même, dans son émergence: promesse, ordre, décret,
contrat, engagement, constatation. L'acte illocutoire, ce n’est
pas ce qui s'est déroulé avant le moment même de
l'énoncé (dans la pensée de l'auteur ou dans le
jeu de ses intentions); ce n'est point ce qui a pu se produire, après
l'énoncé lui-même, dans le sillage qu'il a laissé
derrière lui, et les conséquences qu'il a provoquées;
mais bien ce qui s'est produit par le fait même qu'il y a eu énoncé
-et cet énoncé précisément (nul autre que
lui) dans des circonstances bien déterminées. On peut
donc supposer que l'individualisation des énoncés relève
des mêmes critères que le repérage des actes de
formulation : chaque acte prendrait corps dans un énoncé
et chaque énoncé serait, de l'intérieur, habité
par l'un de ces actes. Ils existeraient l'un par l'autre, et dans une
exacte réciprocité.
Une telle corrélation, pourtant, ne résiste pas à
l'examen. C'est qu'il faut souvent plus d'un énoncé pour
effectuer un «speech act» : serment, prière, contrat,
promesse, démonstration, demandent la plupart du temps un certain
nombre de formules distinctes ou
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de phrases séparées: il serait difficile de contester
à chacune d'elles le statut d'énoncé sous prétexte
qu'elles sont toutes traversées par un seul et même acte
illocutoire. On dira peut-être que, dans ce cas, l'acte lui-même
ne demeure pas unique tout au long de la série des énoncés;
qu'il y a dans une prière autant d'actes de prière limités,
successifs et juxtaposés que de demandes formulées par
des' énoncés distincts; et qu'il y a dans une promesse
autant d'engagements que de séquences individualisables en énoncés
séparés. De cette réponse, pourtant, on ne saurait
se satisfaire: d'abord parce que l'acte de formulation ne servirait
plus à définir l'énoncé, mais devrait être,
au contraire, défini par celui-ci -qui justement fait problème
et demande des critères d'individualisation. En outre, certains
actes illocutoires ne peuvent être considérés comme
achevés en leur unité singulière que si plusieurs
énoncés ont été articulés, chacun
à la place qui lui convient. Ces actes sont donc constitués
par la série ou la somme de ces énoncés, par leur
nécessaire juxtaposition; on ne peut pas considérer qu'ils
sont tout entiers présents dans le moindre d'entre eux, et qu'avec
chacun ils se renouvellent. Là non plus, on ne saurait établir
une relation bi-univoque entre l'ensemble des énoncés
et celui des actes illocutoires.
Lors qu’on veut individualiser les énoncés, on ne
peut donc admettre sans réserve aucun des modèles empruntés
à la grammaire, à la logique, ou à l’ «Analyse».
Dans les trois cas, on s'aperçoit que les critères proposés
sont trop nombreux et trop lourds, qu'ils ne laissent pas à l'énoncé
toute son extension, et que si parfois l'énoncé prend
bien les formes décrites et s'y ajuste exactement, il arrive
aussi qu'il ne leur obéisse pas: on trouve des énoncés
sans structure propositionnelle légitime; on trouve des énoncés
là où on ne peut pas reconnaître de phrase; on trouve
plus d'énoncés qu'on ne peut isoler de «speech acts».
Comme si l'énoncé était plus ténu, moins
chargé de déterminations, moins fortement structuré,
plus omniprésent aussi que toutes ces figures; comme si ses caractères
étaient en nombre moindre, et moins difficiles à réunir;
mais comme si,
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par là même, il récusait toute possibilité
de description. Et ceci d'autant plus qu'on voit mal à quel niveau
le situer, ni par quelle méthode l'aborder: pour toutes les analyses
qu'on vient d'évoquer, il n'est jamais que support, ou substance
accidentelle: dans l'analyse logique, il est ce qui «reste»
lorsqu'on a extrait et défini la structure de proposition; pour
l'analyse grammaticale, il est la série d'éléments
linguistiques dans laquelle on peut reconnaître ou non la forme
d'une phrase; pour l'analyse des actes de langage, il apparaît
comme le corps visible dans lequel ils se manifestent. Par rapport à
toutes ces approches descriptives, il joue le rôle d'un élément
résiduel, de fait pur et simple, de matériau non pertinent.
Faut-il admettre finalement que l'énoncé ne peut pas avoir
de caractère propre et qu'il n'est pas susceptible de définition
adéquate, dans la mesure où il est, pour toutes les analyses
du langage, la matière extrinsèque à partir de
laquelle elles déterminaient l'objet qui est le leur? Faut-il
admettre que n'importe quelle série de signes, de figures, de
graphismes ou de traces -quelle qu'en soit l'organisation ou la probabilité
suffit à constituer un énoncé; et que c'est à
la grammaire de dire s'il s'agit ou non d'une phrase, à la logique
de définir si elle comporte ou non une forme propositionnelle,
à l'Analyse de préciser quel est l'acte de langage qui
peut la traverser? Dans ce cas il faudrait admettre qu'il y a énoncé
dès qu'il y a plusieurs signes juxtaposés -et pourquoi
pas peut-être? -dès qu'il y en a un et un seul. Le seuil
de l'énoncé serait le seuil de l'existence des signes.
Pourtant, là encore, les choses ne sont pas aussi simples et
le sens qu'il faut donner à une expression comme «l'existence
des signes» demande à être élucidé.
Que veut-on dire lorsqu'on dit qu'il y a des signes, et qu'il suffit
qu'il y ait des signes pour qu'il y ait énoncé? Quel statut
singulier donner à cet «il y a»?
Car il est évident que les énoncés n'existent pas
au sens où une langue existe et, avec elle, un ensemble de signes
définis par leurs traits oppositionnels et leurs règles
d'utilisation; la langue en effet n'est jamais donnée en elle-même
et dans sa totalité; elle ne pourrait
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l'être que d'une façon seconde et par le biais d'une description
qui la prendrait pour objet; les signes qui en constituent les éléments
sont des formes qui s'imposent aux énoncés et qui les
régissent de l'intérieur. S'il n'y avait pas d'énoncés,
la langue n'existerait pas; mais aucun énoncé n'est indispensable
pour que la langue existe (et on peut toujours supposer, à la
place de n'importe quel énoncé, un autre énoncé
qui ne modifierait pas la langue pour autant). La langue n'existe qu'à
titre de système de construction pour des énoncés
possibles; mais d'un autre côté, elle n'existe qu'à
titre de description (plus ou moins exhaustive) obtenue sur un ensemble
d'énoncés réels. Langue et énoncé
ne sont pas au même niveau d'existence; et on ne peut pas dire
qu'il y a des énoncés, comme on dit qu'il y a des langues.
Mais suffit-il alors que les signes d'une langue constituent un énoncé,
s'ils ont été produits (articulés, dessinés,
fabriqués, tracés) d'une manière ou d'une autre,
s'ils sont apparus en un moment du temps et en un point de l'espace,
si la voix qui les a prononcés ou le geste qui les a façonnés
leur ont donné les dimensions d'une existence matérielle?
Est-ce que les lettres de l'alphabet écrites par moi au hasard
sur une feuille de papier, comme exemple de ce qui n'est pas un énoncé,
est-ce que les caractères de plomb qu'on utilise pour imprimer
les livres -et on ne peut nier leur matérialité qui a
espace et volume -, est-ce que ces signes, étalés, visibles,
manipulables, peuvent être raisonnablement considérés
comme des énoncés?
A regarder d'un peu plus près pourtant, ces deux exemples (des
caractères de plomb et des signes tracés par moi) ne sont
pas tout à fait superposables. Cette poignée de caractères
d'imprimerie que je peux tenir dans la main, ou encore les lettres qui
sont indiquées sur le clavier d'une machine à écrire
ne constituent pas des énoncés: ce sont tout au plus des
instruments avec lesquels on pourra écrire des énoncés.
En revanche, ces lettres que je trace au hasard sur une feuille de papier,
comme elles me viennent à l'esprit et pour montrer qu'elles ne
peuvent pas, dans leur désordre, constituer un énoncé,
que sont-elles, quelle figure forment-elles?
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Sinon un tableau de lettres choisies de manière contingente,
l'énoncé d'une série alphabétique n'ayant
d'autres lois que l'aléa? De la même façon, la table
des nombres au hasard qu'il arrive aux statisticiens d'utiliser, c'est
une suite de symboles numériques qui ne sont reliés entre
eux par aucune structure de syntaxe; elle est pourtant un énoncé:
celui d'un ensemble de chiffres obtenus par des procédés
éliminant tout ce qui pourrait faire croître la probabilité
des issues successives. Resserrons encore l'exemple: le clavier d'une
machine à écrire n'est pas un énoncé; mais
cette même série de lettres A, Z, E, R, T, énumérée
dans un manuel de dactylographie, est l'énoncé de l'ordre
alphabétique adopté par les machines françaises.
Nous voici donc en présence d'un certain nombre de conséquences
négatives: une construction linguistique régulière
n'est pas requise pour former un énoncé(celui-ci peut
être constitué d'une série à probabilité
minimale); mais il ne suffit pas non plus de n'importe quelle effectuation
matérielle d'éléments linguistiques, il ne suffit
pas de n'importe quelle émergence de signes dans le temps et
l'espace, pour qu'un énoncé apparaisse et se mette à
exister. L'énoncé n'existe donc ni sur le même mode
que la langue (bien qu'il soit composé de signes qui ne sont
définissables, en leur individualité, qu'à l'intérieur
d'un système linguistique naturel ou artificiel), ni sur le même
mode que des objets quelconques donnés à la perception
(bien qu'il soit toujours doté d'une certaine matérialité
et qu'on puisse toujours le situer selon des coordonnées spatio-temporelles).
Il n'est pas encore temps de donner réponse à la question
générale de l'énoncé, mais on peut désormais
cerner le problème: l'énoncé n'est pas une unité
du même genre que la phrase, la proposition, ou l'acte de langage;
il ne relève donc pas des mêmes critères; mais ce
n'est pas non plus une unité comme pourrait l'être un objet
matériel ayant ses limites et son indépendance. Il est,
dans son mode d'être singulier (ni tout à fait linguistique,
ni exclusivement matériel), indispensable pour qu'on puisse dire
s'il y a ou non phrase, proposition, acte de langage; et pour qu'on
puisse dire
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si la phrase est correcte (ou acceptable, ou interprétable),
si la proposition est légitime et bien formée, si l'acte
est conforme aux réquisits et s'il a été bel et
bien effectué. Il ne faut pas chercher dans l'énoncé
une unité longue ou brève, fortement ou faiblement structurée,
mais prise comme les autres dans un nexus logique, grammatical ou locutoire.
Plutôt qu'un élément parmi d'autres, plutôt
qu'une découpe repérable à un certain niveau d'analyse,
il s'agit plutôt d'une fonction qui s'exerce verticalement par
rapport à ces diverses unités, et qui permet de dire,
à propos d'une série de signes, si elles y sont présentes
ou non. L'énoncé, ce n'est donc pas une structure (c'est-à-dire
un ensemble de relations entre des éléments variables,
autorisant ainsi un nombre peut-être infini de modèles
concrets); c'est une fonction d'existence qui appartient en propre aux
signes et à partir de laquelle on peut décider, ensuite,
par l'analyse ou l'intuition, s'ils «font sens» ou non,
selon quelle règle ils se succèdent ou se juxtaposent,
de quoi ils sont signe, et quelle sorte d'acte se trouve effectué
par leur formulation (orale ou écrite). Il ne faut donc pas s'étonner
si on n'a pas pu trouver pour l'énoncé des critères
structuraux d'unité; c'est qu'il n'est point en lui-même
une unité, mais une fonction qui croise un domaine de structures
et d'unités possibles et qui les fait apparaître, avec
des contenus concrets, dans le temps et l'espace.
C'est cette fonction qu'il faut maintenant décrire comme telle,
c'est-à-dire dans son exercice, dans ses conditions, dans les
règles qui la contrôlent et le champ où elle s'effectue.
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II
La fonction énonciative
L'énoncé, -inutile donc de le chercher du côté
des groupements unitaires de signes. Ni syntagme, ni règle de
construction, ni forme canonique de succession et de permutation, l'énoncé,
c'est ce qui fait exister de tels ensembles de signes, et permet à
ces règles ou ces formes de s'actualiser. Mais s'il les fait
exister, c'est sur un mode singulier qu'on ne saurait confondre avec
l'existence des signes en tant qu'éléments d'une langue,
ni non plus avec l'existence matérielle de ces marques qui occupent
un fragment et durent un temps plus ou moins long. C'est ce mode singulier
d'existence, caractéristique de toute série de signes
pourvu qu'elle soit énoncée, qu'il s'agit maintenant d'interroger.
a) Soit derechef l'exemple de ces signes façonnés ou
dessinés dans une matérialité définie, et
groupés sur un mode, arbitraire ou non, mais qui, de toute façon,
n'est pas grammatical. Tel le clavier d'une machine à écrire;
telle une poignée de caractères d'imprimerie. Il suffit
que les signes ainsi donnés, je les recopie sur une feuille de
papier (et dans l'ordre même où ils se succèdent
sans produire aucun mot) pour qu'ils constituent un énoncé:
énoncé des lettres de l'alphabet dans un ordre qui facilite
la frappe, énoncé d'un groupe aléatoire de lettres.
Que s'est-il donc passé pour qu'il y ait énoncé?
Qu'est-ce que ce second ensemble peut avoir de nouveau par rapport au
premier?
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La reduplication, le fait qu'il soit une copie? Sans doute pas, puisque
les claviers des machines à écrire recopient tous un certain
modèle et ne sont pas pour autant des énoncés.
L'intervention d'un sujet? Réponse qui serait deux fois insatisfaisante
: car il ne suffit pas que la réitération d'une série
soit due à l'initiative d'un individu pour qu'elle se transforme,
par le fait même, en un énoncé; et que, de toute
façon, le problème n'est pas dans la cause ou l'origine
de la reduplication, mais dans la relation singulière entre ces
deux séries identiques. La seconde série en effet n'est
pas un énoncé par le seul fait qu'on peut établir
une relation bi-univoque entre chacun de ses éléments
de la première série (cette relation caractérise
soit le fait de la duplication s'il s'agit d'une pure et simple copie,
soit l'exactitude de l'énoncé si on a précisément
franchi le seuil de l'énonciation; mais elle ne permet pas de
définir ce seuil et le fait même de l'énoncé).
Une série de signes deviendra énoncé à condition
qu'elle ait à «autre chose» (qui peut lui être
étrangement semblable, et quasi identique comme dans l'exemple
choisi) un rapport spécifique qui la concerne elle-même,
-et non point sa cause, non point ses éléments.
On dira sans doute qu'il n'y a rien d'énigmatique dans ce rapport;
qu'il est au contraire bien familier, qu'il n'a cessé d'être
analysé: qu'il s'agit du rapport du signifiant au signifié,
et du nom à ce qu'il désigne; du rapport de la phrase
à son sens; ou du rapport de la proposition à son référent.
Or je crois qu'on peut montrer que la relation de l'énoncé
à ce qui est énoncé n'est superposable à
aucun de ces rapports.
L'énoncé, même s'il est réduit à un
syntagme nominal («Le bateau!»), même s'il est réduit
à un nom propre («Pierre!»), n'a pas le même
rapport à ce qu'il énonce que le nom à ce qu'il
désigne ou ce qu'il signifie. Le nom est un élément
linguistique qui peut occuper différentes places dans des ensembles
grammaticaux: son sens est défini par ses règles d'utilisation
(qu'il s'agisse des individus qui peuvent être valablement désignés
par lui, ou des structures syntaxiques dans lesquelles il peut correctement
entrer); un nom se définit par sa
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possibilité de récurrence. Un énoncé existe
en dehors de toute possibilité de réapparaître;
et le rapport qu'i entretient avec ce qu'il énonce n'est pas
identique à un ensemble de règles d'utilisation. Il s'agit
d'un rapport singulier: et si dans ces conditions une formulation identique
réapparaît -ce sont bien les mêmes mots qui sont
utilisés, ce sont substantiellement les mêmes noms, c'est
au total la même phrase, mais ce n'est pas forcément le
même énoncé.
Il ne faut pas non plus confondre le rapport entre un énoncé
et ce qu'il énonce, avec le rapport entre une proposition et
son référent. Les logiciens, on le sait, disent qu'une
proposition comme «La montagne d'or est en Californie» ne
peut pas être vérifiée parce qu'elle n'a pas de
référent: sa négation n'est alors ni plus vraie
ni moins vraie que son affirmation. Faudra-t-il dire de la même
façon qu'un énoncé ne se rapporte à rien
si la proposition, à qui il donne existence, n'a pas de référent?
Il faudrait plutôt affirmer l'inverse. Et dire, non pas que l'absence
de référent entraîne avec soi l'absence de corrélat
pour l'énoncé, mais que c'est le corrélat de l'énoncé
-ce il quoi il se rapporte, ce qui est mis en jeu par lui, non seulement
ce qui est dit, mais ce dont il parle, son «thème»
-qui permet de dire si la proposition a un référent ou
pas: c'est lui qui permet d'en décider de façon définitive.
Supposons en effet que la formulation «La montagne d'or est en
Californie» ne se trouve pas dans un manuel de géographie
ni dans un récit de voyage, mais dans un roman, ou dans une fiction
quelconque, on pourra lui reconnaître une valeur de vérité
ou d'erreur (selon que le monde imaginaire auquel elle se rapporte autorise
ou non une pareille fantaisie géologique et géographique).
Il faut savoir à quoi se rapporte l'énoncé, quel
est son espace de corrélations, pour pouvoir dire si une proposition
a, ou non, un référent. «L'actuel roi de France
est chauve» ne manque de référent que dans la mesure
où on suppose que l'énoncé se rapporte au monde
de l'information historique d'aujourd'hui. La relation de la proposition
au référent ne peut servir de modèle et de loi
au rapport de l'énoncé à ce qu'il
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énonce. Ce dernier non seulement n'est pas de même niveau
qu'elle, mais il apparaît comme lui étant antérieur.
Enfin, il n'est pas non plus superposable au rapport qui peut exister
entre une phrase et son sens. L'écart entre ces deux formes de
rapport apparaît clairement à propos de ces fameuses phrases
qui n'ont pas de sens, malgré leur structure grammaticale parfaitement
correcte (comme dans l'exemple: «D'incolores idées vertes
dorment furieusement»). En fait, dire qu'une phrase comme celle-ci
n'a pas de sens suppose qu'on a exclu déjà un certain
nombre de possibilités: on admet qu'il ne s'agit pas du récit
d'un rêve, qu'il ne s'agit pas d'un texte poétique, qu'il
ne s'agit pas d'un message codé, ou de la parole d'un drogué,
mais bien d'un certain type d'énoncé qui doit avoir rapport,
sur un mode défini, à une réalité visible.
C'est à l'intérieur d'une relation énonciative
déterminée et bien stabilisée que le rapport d'une
phrase à son sens peut être assigné. De plus ces
phrases, même si on les prend au niveau énonciatif où
elles n'ont pas de sens, ne sont pas, en tant qu'énoncés,
privées de corrélations: celles d'abord qui permettent
de dire que, par exemple, des idées ne sont jamais ni colorées
ni incolores, donc que la phrase n'a pas de sens (et ces corrélations
concernent un plan de réalité où les idées
sont invisibles, où les couleurs sont données au regard,
etc.); celles d'autre part qui font valoir la phrase en question comme
mention d'un type d'organisation syntaxique correcte, mais dépourvue
de sens (et ces corrélations concernent le plan de la langue,
de ses lois et de ses propriétés). Une phrase a beau être
non signifiante, elle se rapporte à quelque chose, en tant qu'elle
est un énoncé.
Quant à cette relation qui caractériserait en propre l'énoncé
-relation qui semble implicitement supposée par la phrase ou
la proposition, et qui leur apparaît comme préalable -comment
la définir? Comment la dégager, pour elle-même,
de ces rapports de sens ou de ces valeurs de vérité, avec
lesquels d'ordinaire on la confond? Un énoncé quel qu'il
soit, et aussi simple qu'on l'imagine, n'a pas pour corrélat
un individu ou
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objet singulier qui serait désigné par tel mot de la
phrase: dans le cas d'un énoncé comme «La montagne
d'or est en Californie», le corrélat n'est pas cette formation
réelle ou imaginaire, possible ou absurde qui est désignée
par le syntagme nominal qui fait fonction de sujet. Mais le corrélat
de l'énoncé n'est pas non plus un état de choses
ou une relation susceptible de vérifier la proposition (dans
l'exemple choisi, ce serait l'inclusion spatiale J'une certaine montagne
dans une région déterminée)En revanche ce qu'on
peut définir comme le corrélat de l'énoncé,
c'est un ensemble de domaines où de tels objets peuvent apparaître
et où de telles relations peuvent être assignées:
ce sera par exemple un domaine d'objets matériels possédant
un certain nombre de propriétés physiques constatables,
des relations de grandeur perceptible, -ou au contraire ce sera un domaine
d'objets fictifs, dotés de propriétés arbitraires
(même si elles ont une certaine constance et une certaine cohérence),
sans instance de vérifications expérimentales ou perceptives;
ce sera un domaine de localisations spatiales et géographiques,
avec des coordonnées, des distances, des relations de voisinage
et d'inclusion -ou au contraire un domaine d'appartenances symboliques
et de parentés secrètes; ce sera un domaine d'objets qui
existent dans ce même instant et sur cette même échelle
du temps où se formule l'énoncé, ou bien ce sera
un domaine d'objets qui appartient à un tout autre présent
-celui qui est indiqué et constitué par l'énoncé
lui-même, et non pas celui auquel l'énoncé appartient
lui aussi. Un énoncé n'a pas en face de lui (et dans une
sorte de tête-à-tête) un corrélat -ou une
absence de corrélat, comme une proposition a un référent
(ou n'en a pas), comme un nom propre désigne un individu (ou
personne). Il est lié plutôt à un «référentiel»
qui n'est point constitué de «choses», de «faits»,
de «réalités», ou d' «êtres»,
mais de lois de possibilité, de règles d'existence pour
les objets qui s'y trouvent nommés, désignés ou
décrits, pour les relations qui s'y trouvent affirmées
ou niées. Le référentiel de l'énoncé
forme le lieu, la condition, le champ d'émergence, J'instance
de différenciation
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des individus ou des objets, des états de choses et des relations
qui sont mises en jeu par l'énoncé lui-même; il
définit les possibilités d'apparition et de délimitation
de ce qui donne à la phrase son sens, à la proposition
sa valeur de vérité. C'est cet ensemble qui caractérise
le niveau énonciatif de la formulation, par opposition à
son niveau grammatical et à son niveau logique: par le rapport
à ces divers domaines de possibilité, l'énoncé
fait d'un syntagme, ou d'une série de symboles, une phrase à
laquelle on peut, ou non, assigner un sens, une proposition qui peut
recevoir ou non une valeur de vérité.
On voit en tout cas que la description de ce niveau énonciatif
ne peut se faire ni par une analyse formelle, ni par une investigation
sémantique, ni par une vérification, mais par l'analyse
des rapports entre l'énoncé et les espaces de différenciation,
où il fait lui-même apparaître les différences.
b)Un énoncé, en outre, se distingue d'une série
quelconque d'éléments linguistiques par le fait qu'il
entretient avec un sujet un rapport déterminé. Rapport
dont il faut préciser la nature et qu'il faut dégager
surtout des relations avec lesquelles on pourrait le confondre.
Il ne faut pas en effet réduire le sujet de l'énoncé
à ces éléments grammaticaux en première
personne qui sont présents à l'intérieur de cette
phrase. D'abord parce que le sujet de l'énoncé n'est pas
intérieur au syntagme linguistique; ensuite parce qu'un énoncé
qui ne comporte pas de première personne a tout de même
un sujet; enfin et surtout, tous les énoncés qui ont une
forme grammaticale fixée (que ce soit en première ou en
seconde personne) n'ont pas un seul et même type de rapport avec
le sujet de l'énoncé. On conçoit facilement que
cette relation n'est pas la même dans un énoncé
du type «Le soir est en train de tomber», et «Tout
effet a une cause»; quant à un énoncé du
type «Longtemps je me suis couché de bonne heure»,
le rapport au sujet qui énonce n'est pas le même, si on
l'entend articulé au cours d'une conversation, et si on
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le lit à la première ligne d'un livre qui s'appelle A
la Recherche du temps perdu.
Ce sujet extérieur à la phrase, n'est-il pas tout simplement
cet individu réel qui l'a articulée ou écrite?
Point de signes, on le sait, sans quelqu'un pour les proférer,
en tout cas sans quelque chose comme un élément émetteur.
Pour qu'une série de signes existe il faut bien -selon le système
des causalités -un «auteur» ou une instance productrice.
Mais cet «auteur» n'est pas identique au sujet de l'énoncé;
et le rapport de production qu'il entretient avec la formulation n'est
pas superposable au rapport qui unit le sujet énonçant
et ce qu'il énonce. Ne prenons pas, parce qu'il serait trop simple,
le cas d'un ensemble de signes matériellement façonnés
ou tracés: leur production implique bien un auteur, il n'y a
pourtant ni énoncé ni sujet de l'énoncé.
On pourrait évoquer aussi, pour montrer la dissociation entre
l'émetteur de signes et le sujet d'un énoncé, le
cas d'un texte lu par une tierce personne, ou de l'acteur récitant
son rôle. Mais ce sont des cas limites. D'une façon générale
il semble bien, au premier regard du moins, que le sujet de l'énoncé
soit précisément celui qui en a produit les différents
éléments dans une intention de signification. Pourtant
les choses ne sont pas aussi simples. Dans un roman, on sait bien que
l'auteur de la formulation est cet individu réel dont le nom
figure sur la couverture du livre (encore se pose le problème
des éléments dialogués, et des phrases rapportées
à la pensée d'un personnage; encore se pose le problème
des textes publiés sous un pseudonyme : et on sait toutes les
difficultés que ces dédoublements suscitent aux tenants
de l'analyse interprétative lorsqu'ils veulent rapporter, tout
d'un bloc, ces formulations à l'auteur du texte, à ce
qu'il voulait dire, à ce qu'il pensait, bref à ce grand
discours muet, inapparent et uniforme sur lequel ils rabattent toute
cette pyramide de niveaux différents); mais, en dehors même
de ces instances de formulation qui ne sont pas identiques à
l'individu-auteur, les énoncés du roman n'ont pas le même
sujet selon qu'ils donnent, comme de l'extérieur, les repères
historiques et spatiaux de l'histoire
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racontée, selon qu'ils décrivent les choses comme les
verrait un individu anonyme, invisible et neutre magiquement mêlé
aux figures de la fiction, ou selon qu'ils donnent, comme par un déchiffrement
intérieur et immédiat, la version verbale de ce que, silencieusement,
éprouve un personnage. Ces énoncés, bien que l'auteur
en soit le même, bien qu'il ne les attribue à personne
d'autre qu'à soi, bien qu'il n'invente pas de relais supplémentaire
entre ce qu'il est lui-même et le texte qu'on lit, ne supposent
pas, pour le sujet énonçant, les mêmes caractères;
ils n'impliquent pas le même rapport entre ce sujet et ce qu'il
est en train d'énoncer.
On dira peut-être que l'exemple, si souvent cité, du texte
romanesque n'a pas de valeur probante; ou plutôt qu'il met en
question l'essence même de la littérature, et non pas le
statut du sujet des énoncés en général.
Ce serait le propre de la littérature que l'auteur s'y absente,
s'y cache, s'y délègue ou s'y divise; et de cette dissociation,
on ne devrait pas conclure d'une façon universelle que le sujet
de l'énoncé est distinct en tout - nature, statut, fonction,
identité - de l'auteur de la formulation. Pourtant, ce décalage
n'est pas limité à la seule littérature. Il est
absolument général dans la mesure où le sujet de
l'énoncé est une fonction déterminée, mais
qui n'est pas forcément la même d'un énoncé
à l'autre; dans la mesure où c'est une fonction vide,
pouvant être remplie par des individus, jusqu'à un certain
point, indifférents, lorsqu'ils viennent à formuler l'énoncé;
dans la mesure encore où un seul et même individu peut
occuper tour à tour, dans une série d'énoncés,
différentes positions et prendre le rôle de différents
sujets. Soit l'exemple d'un traité de mathématiques. Dans
la phrase de la préface où on explique pourquoi ce traité
a été écrit, dans quelles circonstances, pour répondre
à quel problème non résolu, ou à quel souci
pédagogique, en utilisant quelles méthodes, après
quels tâtonnements et quels échecs, la position de sujet
énonciatif ne peut être occupée que par l'auteur
ou les auteurs de la formulation: les conditions d'individualisation
du sujet sont en effet
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très strictes, très nombreuses et n'autorisent dans ce
cas qu'un seul sujet possible. En revanche si, dans le corps même
du traité, on rencontre une proposition comme «Deux quantités
égales à une troisième sont égales entre
elles», le sujet de l'énoncé, c'est la position
absolument neutre, indifférente au temps, à l'espace,
aux circonstances, identique dans n'importe quel système linguistique,
et dans n'importe quel code d'écriture ou de symbolisation, que
peut occuper tout individu pour affirmer une telle proposition. D'autre
part, des phrases du type «On a déjà démontré
que...» comportent pour pouvoir être énoncées
des conditions contextuelles précises qui n'étaient pas
impliquées par la formulation précédente: la position
est alors fixée à l'intérieur d'un domaine constitué
par un ensemble fini d' énoncés; elle est localisée
dans une série d'événements énonciatifs
qui doivent s'être déjà produits; elle est établie
dans un temps démonstratif dont les moments antérieurs
ne se perdent jamais, et qui n'ont donc pas besoin d'être recommencés
et répétés identiquement pour être rendus
à nouveau présents (une mention suffit à les réactiver
dans leur validité d'origine); elle est déterminée
par l'existence préalable d'un certain nombre d'opérations
effectives qui n'ont peut-être pas été faites par
un seul et même individu (celui qui parle actuellement), mais
qui appartiennent de droit au sujet énonçant, qui sont
à sa disposition et qu'il peut remettre en jeu lorsqu'il en a
besoin. On définira le sujet d'un tel énoncé par
l'ensemble de ces requisits et de ces possibilités; et on ne
le décrira pas comme individu qui aurait effectué réellement
des opérations, qui vivrait dans un temps sans oubli ni rupture,
qui aurait intériorisé, dans l'horizon de sa conscience,
tout un ensemble de propositions vraies, et qui en retiendrait, dans
le présent vivant de sa pensée, la réapparition
virtuelle (ce n'est là tout au plus, chez les individus, que
l'aspect psychologique et «vécu» de leur position
en tant que sujets énonçants).
De la même façon, on pourrait décrire quelle est
la position spécifique du sujet énonçant dans des
phrases
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comme «J'appelle droite tout ensemble de points qui...»
ou comme «Soit un ensemble fini d'éléments quelconques»;
ici et là la position du sujet est liée à l'existence
d'une opération à la fois déterminée et
actuelle; ici et là, le sujet de l'énoncé est aussi
le sujet de l'opération (celui qui établit la définition
est aussi celui qui l'énonce; celui qui pose l'existence est
aussi, et dans le même temps, celui qui pose l'énoncé);
ici et là enfin, le sujet lie, par cette opération et
l'énoncé où elle prend corps, ses énoncés
et ses opérations futurs (en tant que sujet énonçant,
il accepte cet énoncé comme sa propre loi). Il existe
cependant une différence : dans le premier cas, ce qui est énoncé
c'est une convention de langage, -de ce langage que doit utiliser le
sujet énonçant et à l'intérieur duquel il
se définit: le sujet énonçant et ce qui est énoncé
sont donc de même niveau (alors que pour une analyse formelle
un énoncé comme celui-ci implique la dénivellation
propre au méta-langage); dans le second cas au contraire, le
sujet énonçant fait exister hors de lui un objet qui appartient
à un domaine déjà défini, dont les lois
de possibilité ont déjà été articulées
et dont les caractères sont antérieurs à l'énonciation
qui le pose. On a vu tout à l'heure que la position du sujet
énonçant n'est pas toujours identique, lorsqu'il s'agit
d'affirmer une proposition vraie; on voit maintenant qu'elle n'est pas
non plus la même lorsqu'il s'agit d'effectuer, dans l'énoncé
lui-même, une opération.
Il ne faut donc pas concevoir le sujet de l'énoncé comme
identique à l'auteur de la formulation. Ni substantiellement,
ni fonctionnellement. Il n'est pas en effet cause, origine ou point
de départ de ce phénomène qu'est l'articulation
écrite ou orale d'une phrase; il n'est point non plus cette visée
significative qui, anticipant silencieusement sur les mots, les ordonne
comme le corps visible de son intuition; il n'est pas le foyer constant,
immobile et identique à soi d'une série d'opérations
que les énoncés, à tour de rôle, viendraient
manifester à la surface du discours. Il est une place déterminée
et vide qui peut être effectivement remplie par des individus
différents; mais cette place, au lieu
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d'être définie une fois pour toutes et de se maintenir
telle quelle tout au long d'un texte, d'un livre ou d'une oeuvre, varie
-ou plutôt elle est assez variable pour pouvoir soit persévérer,
identique à elle-même, à travers plusieurs phrases,
soit pour se modifier avec chacune. Elle est une dimension qui caractérise
toute formulation en tant qu'énoncé. Elle est un des traits
qui appartiennent en propre à la fonction énonciative
et permettent de la décrire. Si une proposition, une phrase,
un ensemble de signes peuvent être dits «énoncés»,
ce n'est donc pas dans la mesure où il y a eu, un jour, quelqu'un
pour les proférer ou pour en déposer quelque part la trace
provisoire; c'est dans la mesure où peut être assignée
la position du sujet. Décrire une formulation en tant qu'énoncé
ne consiste pas à analyser les rapports entre l'auteur et ce
qu'il a dit (ou voulu dire, ou dit sans le vouloir), mais à déterminer
quelle est la position que peut et doit occuper tout individu pour en
être le sujet.
c) Troisième caractère de la fonction énonciative:
elle ne peut s'exercer sans l'existence d'un domaine associé.
Cela fait de l'énoncé autre chose et plus qu'un pur assemblage
de signes qui n'aurait besoin pour exister que d'un support matériel
-surface d'inscription, substance sonore, matière façonnable,
incision creuse d'une trace. Mais cela le distingue, aussi et surtout,
de la phrase et de la proposition.
Soit un ensemble de mots ou de symboles. Pour décider s'ils constituent
bien une unité grammaticale comme la phrase ou une unité
logique comme la proposition, il est nécessaire et suffisant
de déterminer selon quelles règles il a été
construit. «Pierre est arrivé hier» forme une phrase,
mais non pas «Hier est Pierre arrivé»; A + B = C
+ D constitue une proposition, mais non pas ABC + = D. Le seul examen
des éléments et de leur distribution, en référence
au système -naturel ou artificiel -de la langue permet de faire
la différence entre ce qui est proposition et ce qui ne l'est
pas, entre ce qui est phrase et ce qui est simple accumulation de mots.
Bien plus cet examen suffit à déterminer à quel
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type de structure grammaticale appartient la phrase en question (phrase
affirmative, au passé, comportant un sujet nominal, etc.), ou
à quel type de proposition répond la série de signes
envisagée (une équivalence entre deux additions). A la
limite, on peut concevoir une phrase ou une proposition qui se détermine
«toute seule», sans aucune autre pour lui servir de contexte,
sans aucun ensemble de phrases ou de propositions associées:
qu'elles soient, dans ces conditions, inutiles et inutilisables, n'empêche
pas qu'on pourrait les reconnaître, même ainsi, dans leur
singularité.
Sans doute, on peut faire un certain nombre d'objections. Dire, par
exemple, qu'une proposition ne peut être établie et individualisée
comme telle qu'à la condition de connaître le système
d'axiomes auquel elle obéit: ces définitions, ces règles,
ces conventions d'écriture ne forment-elles pas un champ associé
qu'on ne peut séparer de la proposition (de même les règles
de la grammaire, implicitement à l'oeuvre dans la compétence
du sujet, sont nécessaires pour qu'on puisse reconnaître
une phrase, et une phrase d'un certain type)? Cependant il faut remarquer
que cet ensemble -actuel ou virtuel -n'est pas de même niveau
que la proposition ou la phrase: mais qu'il porte sur leurs éléments,
leur enchaînement et leur distribution possibles. Il ne leur est
pas associé: il est supposé par elle. On pourra objecter
aussi que bien des propositions (non tautologiques) ne peuvent pas être
vérifiées à partir de leurs seules règles
de construction, et que le recours au référent est nécessaire
pour décider si elles sont vraies ou fausses: mais vraie ou fausse,
une proposition demeure une proposition et ce n'est pas le recours au
référent qui décide si elle est ou non une proposition.
De même pour les phrases: dans bien des cas, elles ne peuvent
produire leur sens que par rapport au contexte (soit qu'elles comportent
des éléments «déictiques» qui renvoient
à une situation concrète; soit qu'elles fassent usage
de pronoms en première ou en seconde personne qui désignent
le sujet parlant et ses interlocuteurs; soit qu'elles se servent
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d'éléments pronominaux ou de particules de liaison qui
se réfèrent à des phrases antérieures ou
futures); mais que son sens ne puisse être achevé n'empêche
pas la phrase d'être grammaticalement complète et autonome.
Certes on ne sait pas très bien ce que «veut dire»
un ensemble de mots comme «Cela, je vous le dirai demain»;
en tout cas, on ne peut ni dater ce lendemain, ni nommer les interlocuteurs,
ni deviner ce qui doit être dit. Il n'en reste pas moins qu'il
s'agit d'une phrase parfaitement délimitée, conforme aux
règles de construction du français. On pourra enfin objecter
que, sans contexte, il est parfois difficile de définir la structure
d'une phrase «S'il est mort, je ne le saurai jamais» peut
être construit: «Dans le cas où il est mort, j'ignorerai
toujours telle chose»; ou bien «Je ne serai jamais averti
de sa mort»). Mais il s'agit là d'une ambiguïté
qui est parfaitement définissable, dont on peut dénombrer
les possibilités simultanées, et qui fait partie de la
structure propre de la phrase. D'une façon générale,
on peut dire qu'une phrase ou une proposition -même isolée,
même coupée du contexte naturel qui l'éclaire, même
libérée ou amputée de tous les éléments
auxquels, implicitement ou non, elle peut renvoyer -demeure toujours
une phrase ou une proposition et il est toujours possible de la reconnaître
comme telle.
En revanche, la fonction énonciative -montrant bien par là
qu'elle n'est pas pure et simple construction d'éléments
préalables -ne peut s'exercer sur une phrase ou une proposition
à l'état libre. Il ne suffit pas de dire une phrase, il
ne suffit même pas de la dire dans un rapport déterminé
à un champ d'objets ou dans un rapport déterminé
à un sujet, pour qu'il y ait énoncé -pour qu'il
s'agisse d'un énoncé: il faut la mettre en rapport avec
tout un champ adjacent. Ou plutôt, car il ne s'agit pas là
d'un rapport supplémentaire qui vient se surimprimer aux autres,
on ne peut dire une phrase, on ne peut la faire accéder à
une existence d'énoncé sans que se trouve mis en oeuvre
un espace collatéral. Un énoncé a toujours des
marges peuplées d'autres énoncés. Ces marges se
distinguent
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de ce qu'on entend d'ordinaire par «contexte» -réel
ou verbal -c'est-à-dire de l'ensemble des éléments
de situation ou de langage qui motivent une formulation et en déterminent
le sens. Et elles s'en distinguent dans la mesure même où
elles le rendent possible: le rapport contextuel n'est pas le même
entre une phrase et celles qui l'entourent si on a affaire à
un roman ou à un traité de physique; il ne sera 'pas le
même entre une formulation et le milieu objectif s'il s'agit d'une
conversation ou d'un compte rendu d'expérience. C'est sur fond
d'un rapport plus général entre les formulations, sur
fond de tout un réseau verbal que l'effet de contexte peut se
déterminer. Ces marges ne sont pas identiques non plus aux différents
textes, aux différentes phrases que le sujet peut avoir présents
à l'esprit lorsqu'il parle; là encore elles sont plus
extensives que cet entour psychologique; et jusqu'à un certain
point elles le déterminent, car selon la position, le statut
et le rôle d'une formulation parmi toutes les autres, -selon qu'elle
s'inscrit dans le champ de la littérature ou qu'elle doit se
dissiper comme un propos indifférent, selon qu'elle fait partie
d'un récit ou qu'elle commande une démonstration -le mode
de présence des autres énoncés dans la conscience
du sujet ne sera pas le même: ce n'est ni le même niveau,
ni la même forme d'expérience linguistique, de mémoire
verbale, d'évocation du déjà dit qui sont mis en
oeuvre ici et là. Le halo psychologique d'une formulation est
commandé de loin par la disposition du champ énonciatif.
Le champ associé qui fait d'une phrase ou d'une série
de signes un énoncé, et qui leur permet d'avoir un contexte
déterminé, un contenu représentatif spécifié,
forme une trame complexe. Il est constitué d'abord par la série
des autres formulations à l'intérieur desquelles l'énoncé
s'inscrit et forme un élément (un jeu de répliques
formant une conversation, l'architecture d'une démonstration,
bornée par ses prémisses d'une part, sa conclusion de
l'autre, la suite des affirmations qui constituent un récit).
Il est constitué aussi par l'ensemble des formulations auxquelles
l'énoncé se réfère (implicitement ou non)
soit pour les répéter,
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soit pour les modifier ou les adapter, soit pour s'y opposer, soit pour
en parler à son tour; il n'y a pas d'énoncé qui
d'une manière ou d'une autre n'en réactualise d'autres
(éléments rituels dans un récit; propositions déjà
admises dans une démonstration; phrases conventionnelles dans
une conversation). Il est constitué encore par l'ensemble des
formulations dont l'énoncé ménage la possibilité
ultérieure, et qui peuvent venir après lui comme sa conséquence,
ou sa suite naturelle, ou sa réplique (un ordre n'ouvre pas les
mêmes possibilités énonciatives que les propositions
d'une axiomatique ou le début d'un récit). Il est constitué
enfin par l'ensemble des formulations dont l'énoncé en
question partage le statut, parmi lesquelles il prend place sans considération
d'ordre linéaire, avec lesquelles il s'effacera, ou avec lesquelles
au contraire il sera valorisé, conservé, sacralisé
et offert, comme objet possible, à un discours futur (un énoncé
n'est pas dissociable du statut qu'il peut recevoir comme «littérature»,
ou comme propos inessentiel tout juste bon à être oublié,
ou comme vérité scientifique acquise pour toujours, ou
comme parole prophétique, etc.). D'une façon générale,
on peut dire qu'une séquence d'éléments linguistiques
n'est un énoncé que si elle est immergée dans un
champ énonciatif où elle apparaît alors comme élément
singulier.
L'énoncé n'est pas la projection directe sur le plan du
langage d'une situation déterminée ou d'un ensemble de
représentations. Il n'est pas simplement la mise en oeuvre par
un sujet parlant d'un certain nombre d'éléments et de
règles linguistiques. D'entrée de jeu, dès sa racine,
il se découpe dans un champ énonciatif où il a
place et statut, qui dispose pour lui des rapports possibles avec le
passé et qui lui ouvre un avenir éventuel. Tout énoncé
se trouve ainsi spécifié: il n'y a pas d'énoncé
en général, d'énoncé libre, neutre et indépendant;
mais toujours un énoncé faisant partie d'une série
ou d'un ensemble, jouant un rôle au milieu des autres, s'appuyant
sur eux et se distinguant d'eux: il s'intègre toujours à
un jeu énonciatif, où il a sa part aussi légère,
aussi infime qu'elle soit. Alors que la
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construction grammaticale, pour s'effectuer, n'a besoin que d'éléments
et de règles; alors qu'on pourrait concevoir à la limite
une langue (artificielle bien sûr) qui ne servirait a construire
en tout et pour tout qu’une seule phrase; alors que l'alphabet,
les règles de construction et de transformation d'un système
formel étant donnés, on peut parfaitement définir
la première proposition de ce langage, il n'en est pas de même
pour l'énoncé. Il n'y a pas d'énoncé qui
n'en suppose d'autres; il n'y en a pas un qui n'ait autour de soi un
champ de coexistences, des effets de série et de succession,
une distribution de fonctions et de rôles. Si on peut parler d'un
énoncé, c'est dans la mesure où une phrase (une
proposition) figure en un point défini, avec une position déterminée,
dans un jeu énonciatif qui la déborde.
Sur ce fond de la coexistence énonciative se détachent,
à un niveau autonome et descriptible les rapports grammaticaux
entre des phrases, les rapports logiques entre des propositions, les
rapports métalinguistiques entre un langage objet et celui qui
en définit les règles, les rapports rhétoriques
entre des groupes (ou des éléments) de phrases. Il est
loisible, certes, d'analyser tous ces rapports sans qu'on prenne pour
thème le champ énonciatif lui-même, c'est-à-dire
le domaine de coexistence où s'exerce la fonction énonciative.
Mais ils ne peuvent exister et ne sont susceptibles d'une analyse que
dans la mesure où ces phrases ont été «énoncées»;
en d'autres termes, dans la mesure où elles se déploient
dans un champ énonciatif qui leur permet de se succéder,
de s'ordonner, de coexister et de jouer un rôle les unes par rapport
aux autres. L'énoncé, loin d'être le principe d'individualisation
des ensembles signifiants (l' «atome» significatif, le minimum
à partir duquel il y a sens), c'est ce qui situe ces unités
significatives dans un espace où elles se multiplient et s'accumulent.
d) Enfin, pour qu'une séquence d'éléments linguistiques
puisse être considérée et analysée comme
un énoncé, il faut qu'elle remplisse une quatrième
condition : elle doit avoir une existence matérielle. Pourrait-on
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parler d'énoncé si une voix ne l'avait pas articulé,
si une surface n'en portait pas les signes, s'il n'avait pris corps
dans un élément sensible et s'il n'avait laissé
trace -ne serait-ce que quelques instants -dans une mémoire ou
dans un espace? Pourrait-on parler d'un énoncé comme d'une
figure idéale et silencieuse? L'énoncé est toujours
donné au travers d'une épaisseur matérielle, même
si elle est dissimulée, même si, à peine apparue,
elle est condamnée à s'évanouir. Et non seulement
l'énoncé a besoin de cette matérialité;
mais elle ne lui est pas donnée en supplément, une fois
toutes ses déterminations bien fixées: pour une part,
elle le constitue. Composée des mêmes mots, chargée
exactement du même sens, maintenue dans son identité syntaxique
et sémantique, une phrase ne constitue pas le même énoncé,
si elle est articulée par quelqu'un au cours d'une conversation,
ou imprimée dans un roman; si elle a été écrite
un jour, il y a des siècles, et si elle réapparaît
maintenant dans une formulation orale. Les coordonnées et le
statut matériel de l'énoncé font partie de ses
caractères intrinsèques. C'est là une évidence.
Ou presque. Car dès qu'on y prête un peu attention, les
choses se brouillent et les problèmes se multiplient.
Bien sûr, on est tenté de dire que si l'énoncé
est, au moins en partie, caractérisé par son statut matériel,
et si son identité est sensible à une modification de
ce statut, il en est de même pour les phrases ou les propositions
: la matérialité des signes en effet n'est pas tout à
fait indifférente à la grammaire ou même à
la logique. On sait les problèmes théoriques que pose
à celle-ci la constance matérielle des symboles utilisés
(comment définir l'identité d'un symbole à travers
les différentes substances où il peut prendre corps et
les variations de forme qu'il tolère? Comment le reconnaître
et assurer qu'il est le même, s'il faut le définir comme
«un corps physique concret»?); on sait bien aussi les problèmes
que lui pose la notion même d'une suite de symboles (Que veut
dire précéder et suivre? Venir «avant» et
«après»? En quel espace se situe une pareille ordonnance?).
Beaucoup mieux connus encore les rapports
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de la matérialité et de la langue, -le rôle de
l'écriture et de l'alphabet, le fait que ce ne sont ni la même
syntaxe, ni le même vocabulaire qui sont mis en oeuvre dans un
texte écrit et dans une conversation, sur un journal et dans
un livre, dans une lettre et sur une affiche; bien plus, il y a des
suites de mots qui forment des phrases bien individualisées et
parfaitement acceptables, si elles figurent dans les gros titres d'un
journal, et qui pourtant, au fil d'une conversation, ne pourraient jamais
valoir comme une phrase ayant un sens. Pourtant la matérialité
joue dans l'énoncé un rôle beaucoup plus important:
elle n'est pas simplement principe de variation, modification des critères
de reconnaissance, ou détermination de sous-ensembles linguistiques.
Elle est constitutive de l'énoncé lui-même: il faut
qu'un énoncé ait une substance, un support, un lieu et
une date. Et quand ces requisits se modifient, il change lui-même
d'identité. Aussitôt, une foule de questions surgit: Une
même phrase répétée à voix haute et
à voix même basse, forme-t-elle un seul énoncé,
ou plusieurs? Quand on apprend un texte par cœur, chaque récitation
donne-t-elle lieu à un énoncé, ou faut-il considérer
que c'est le même qui se répète? Une phrase est
fidèlement traduite dans une langue étrangère:
deux énoncés distincts ou un seul? Et dans une récitation
collective -prière ou leçon -combien faut-il compter d'énoncés?
A travers ces occurrences multiples, ces répétitions,
ces transcriptions comment établir l'identité de l'énoncé?
Le problème est obscurci sans doute de ce qu'on y confond souvent
des niveaux différents. Il faut mettre à part, d'abord,
la multiplicité des énonciations. On dira qu'il y a énonciation
chaque fois qu'un ensemble de signes se trouve émis. Chacune
de ces articulations a son individualité spatio-temporelle. Deux
personnes peuvent bien dire en même temps la même chose;
puisqu'elles sont deux, il y aura deux énonciations distinctes.
Un seul et même sujet peut bien répéter plusieurs
fois la même phrase; il y aura autant d'énonciations distinctes
dans le temps. L'énonciation est un événement qui
ne se répète pas; elle a une singularité
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située et datée qu'on ne peut pas réduire. Cette
singularité pourtant laisse passer un certain nombre de constantes:
grammaticales, sémantiques, logiques, par lesquelles on peut,
en neutralisant le moment de l'énonciation et les coordonnées
qui l'individualisent, reconnaître la forme générale
d'une phrase, d'une signification, d'une proposition. Le temps et le
lieu de l'énonciation, le support matériel qu'elle utilise
deviennent alors indifférents au moins pour une grande part:
et ce qui se détache, c'est une forme qui est indéfiniment
répétable et qui peut donner lieu aux énonciations
les plus dispersées. Or l'énoncé lui-même
ne peut être réduit à ce pur événement
de l'énonciation, car malgré sa matérialité,
il peut être répété: on n'aura pas de peine
à dire qu'une même phrase prononcée par deux personnes
dans des circonstances pourtant un peu différentes ne constitue
qu'un énoncé. Et cependant il ne se réduit pas
à une forme grammaticale ou logique dans la mesure où,
plus qu'elle et sur un mode différent, il est sensible à
des différences de matière, de substance, de temps et
de lieu. Quelle est donc cette matérialité propre à
l'énoncé et qui autorise certains types singuliers de
répétition? Comment peut-il se faire qu'on puisse parler
du même énoncé là où il y a plusieurs
énonciations distinctes, -alors qu'on doit bien parler de plusieurs
énoncés là où on peut reconnaître
des formes, des structures, des règles de construction, des visées
identiques? Quel est donc ce régime de matérialité
répétable qui caractérise l'énoncé?
Sans doute n'est-ce pas une matérialité sensible, qualitative,
donnée sous la forme de la couleur, du son ou de la solidité
et quadrillée par le même repérage spatio-temporel
que l'espace perceptif. Soit un exemple très simple: un texte
reproduit plusieurs fois, les éditions successives d'un livre,
mieux encore, les différents exemplaires d'un même tirage
ne donnent pas lieu à autant d'énoncés distincts:
dans toutes les éditions des Fleurs du Mal (sous réserve
des variantes et des textes condamnés) on retrouve le même
jeu d'énoncés; pourtant ni les caractères, ni l'encre,
ni le papier, ni de toute façon la localisation du texte et l'emplacement
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des signes ne sont les mêmes: tout le grain de la matérialité
a changé. Mais ici ces «petites» différences
ne sont pas efficaces pour altérer l'identité de l'énoncé
et pour en faire surgir un autre: elles sont toutes neutralisées
dans l'élément général -matériel,
bien sûr, mais également institutionnel et économique
-du «livre» : un livre, quel qu'en soit le nombre d'exemplaires
ou d'éditions, quelles que soient les substances diverses qu'il
peut utiliser, c'est un lieu d'équivalence exacte pour les énoncés,
c'est pour eux une instance de répétition sans changement
d'identité. On voit sur ce premier exemple que la matérialité
de l'énoncé n'est point définie par l'espace occupé
ou la date de formulation; mais plutôt par un statut de chose
ou d'objet. Statut qui n'est jamais définitif, mais modifiable,
relatif et toujours susceptible d'être remis en question: on sait
bien par exemple que pour les historiens de la littérature, l'édition
d'un livre publié par les soins de l'auteur n'a pas le même
statut que les éditions posthumes, que les énoncés
y ont une valeur singulière, qu'ils ne sont pas l'une des manifestations
d'un seul et même ensemble, qu'ils sont ce par rapport à
quoi il y a et il doit y avoir répétition. De la même
façon entre le texte d'une Constitution, ou d'un testament, ou
d'une révélation religieuse, et tous les manuscrits ou
imprimés qui les reproduisent exactement avec la même écriture,
dans les mêmes caractères et sur des substances analogues,
on ne peut pas dire qu'il y ait équivalence: d'un côté
il y a les énoncés eux-mêmes, de l'autre leur reproduction.
L'énoncé ne s'identifie pas à un fragment de matière;
mais son identité varie avec un régime complexe d'institutions
matérielles.
Car un énoncé peut être le même, manuscrit
sur une feuille de papier ou publié dans un livre; il peut être
le même prononcé oralement, imprimé sur une affiche,
reproduit par un magnétophone; en revanche quand un romancier
prononce une phrase quelconque dans la vie quotidienne, puis qu'il la
replace telle quelle dans le manuscrit qu'il rédige, en l'attribuant
à un personnage, ou même en la laissant prononcer par cette
voix anonyme qui passe pour celle de l'auteur, on ne peut
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pas dire qu'il s'agisse dans les deux cas du même énoncé.
Le régime de matérialité auquel obéissent
nécessairement les énoncés est donc de l'ordre
de l'institution plus que de la localisation spatio-temporelle; il définit
des possibilités de réinscription et de transcription
(mais aussi des seuils et des limites) plus que des individualités
limitées et périssables.
L'identité d'un énoncé est soumise à un
second ensemble de conditions et de limites: celles qui lui sont imposées
par l'ensemble des autres énoncés au milieu desquels il
figure, par le domaine dans lequel on peut l'utiliser ou l'appliquer,
par le rôle ou les fonctions qu'il a à jouer. L'affirmation
que la terre est ronde ou que les espèces évoluent ne
constitue pas le même énoncé, avant et après
Copernic, avant et après Darwin; ce n'est pas, pour des formulations
aussi simples, que le sens des mots ait changé; ce qui a été
modifié, c'est le rapport de ces affirmations à d'autres
propositions, ce sont leurs conditions d'utilisation et de réinvestissement,
c'est le champ d'expérience, de vérifications possibles,
de problèmes à résoudre auquel on peut les référer.
La phrase que «les rêves réalisent les désirs»
peut bien être répétée à travers les
siècles; elle n'est point le même énoncé
chez Platon et chez Freud. Les schèmes d'utilisation, les règles
d'emploi, les constellations où ils peuvent jouer un rôle,
leurs virtualités stratégiques constituent pour les énoncés
un champ de stabilisation qui permet, malgré toutes les différences
d'énonciation, de les répéter dans leur identité;
mais ce même champ peut aussi bien, sous les identités
sémantiques, grammaticales ou formelles les plus manifestes,
définir un seuil à partir duquel il n'y a plus équivalence
et il faut bien reconnaître l'apparition d'un nouvel énoncé.
Mais il est possible, sans doute, d'aller plus loin: on peut considérer
qu'il n'y a qu'un seul et même énoncé là
où pourtant les mots, la syntaxe, la langue elle-même ne
sont pas identiques. Soit un discours et sa traduction simultanée;
soit un texte scientifique en anglais et sa version française;
soit un avis sur trois colonnes en trois langues différentes:
il n'y a pas autant d'énoncés que de langues
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mises en jeu, mais un seul ensemble d'énoncés dans des
formes linguistiques différentes. Mieux encore: une information
donnée peut être retransmise avec d'autres mots, avec une
syntaxe simplifiée, ou dans un code convenu; si le contenu informatif
et les possibilités d'utilisation sont les mêmes, on pourra
dire que c'est bien ici et là le même énoncé.
Là encore, il ne s'agit pas d'un critère d'individualisation
de l'énoncé; mais plutôt de son principe de variation:
il est tantôt plus divers que la structure de la phrase (et son
identité est alors plus fine, plus fragile, plus facilement modifiable
que celle d'un ensemble sémantique ou grammatical), tantôt
plus constant que cette structure (et son identité est alors
plus large, plus stable, moins accessible aux variations). Bien plus:
non seulement cette identité de l'énoncé ne peut
pas être une fois pour toutes située par rapport à
celle de la phrase, mais elle est elle-même relative et oscille
selon l'usage qu'on fait de l'énoncé et la manière
dont on le manipule. Quand on utilise un énoncé pour en
faire ressortir la structure grammaticale, la configuration rhétorique
ou les connotations dont il est porteur, il est évident qu'on
ne peut pas le considérer comme identique dans sa langue originale
et dans sa traduction. En revanche, si on veut le faire entrer dans
une procédure de vérification expérimentale, alors
texte et traduction constituent bien le même ensemble énonciatif.
Ou encore, à une certaine échelle de la macro-histoire
on peut considérer qu'une affirmation comme «Les espèces
évoluent» forme le même énoncé chez
Darwin et chez Simpson; à un niveau plus fin et en considérant
des champs d'utilisation plus limités (le «néo-darwinisme»
par opposition au système darwinien proprement dit), on a affaire
à deux énoncés différents. La constance
de l'énoncé, le maintien de son identité à
travers les événements singuliers des énonciations,
ses dédoublements à travers l'identité des formes,
tout cela est fonction du champ d'utilisation dans lequel il se trouve
investi.
On voit que l'énoncé ne doit pas être traité
comme un événement qui se serait produit en un temps et
en
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un lieu déterminés, et qu'il serait tout juste possible
de rappeler -et de célébrer de loin -dans un acte de mémoire.
Mais on voit qu'il n'est pas non plus une forme idéale qu'on
peut toujours actualiser dans un corps quelconque, dans un ensemble
indifférent et sous des conditions matérielles qui n'importent
pas. Trop répétable pour être entièrement
solidaire des coordonnées spatio-temporelles de sa naissance
(il est autre chose que la date et le lieu de son apparition), trop
lié à ce qui l'entoure et le supporte pour être
aussi libre qu'une pure forme (il est autre chose qu'une loi de construction
portant sur un ensemble d'éléments), il est doté
d'une certaine lourdeur modifiable, d'un poids relatif au champ dans
lequel il est placé, d'une constance qui permet des utilisations
diverses, d'une permanence temporelle qui n'a pas l'inertie d'une simple
trace, et qui ne sommeille pas sur son propre passé. Alors qu'une
énonciation peut être recommencée ou ré-évoquée,
alors qu'une forme (linguistique ou logique) peut être réactualisée,
l'énoncé, lui, a en propre de pouvoir être répété:
mais toujours dans des conditions strictes.
Cette matérialité répétable qui caractérise
la fonction énonciative fait apparaître l'énoncé
comme un objet spécifique et paradoxal, mais comme un objet tout
de même parmi tous ceux que les hommes produisent, manipulent,
utilisent, transforment, échangent, combinent, décomposent
et recomposent, éventuellement détruisent. Au lieu d'être
une chose dite une fois pour toutes -et perdue dans le passé
comme la décision d'une bataille, une catastrophe géologique
ou la mort d'un roi -l'énoncé, en même temps qu'il
surgit dans sa matérialité, apparaît avec un statut,
entre dans des réseaux, se place dans des champs d'utilisation,
s'offre à des transferts et à des modifications possibles,
s'intègre à des opérations et à des stratégies
où son identité se maintient ou s'efface. Ainsi l'énoncé
circule, sert, se dérobe, permet ou empêche de réaliser
un désir, est docile ou rebelle à des intérêts,
entre dans l'ordre des contestations et des luttes, devient thème
d'appropriation ou de rivalité.
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III
La description des énoncés
Le front de l'analyse se trouve considérablement déplacé;
j'avais voulu reprendre cette définition de l'énoncé
qui avait été, au départ, laissée en suspens.
Tout s'était passé et tout avait été dit
comme si l'énoncé était une unité facile
à établir et dont il s'agissait de décrire les
possibilités et les lois de groupement. Or, en revenant sur mes
pas, je me suis aperçu que je ne pouvais pas définir l'énoncé
comme une unité de type linguistique (supérieure au phonème
et au mot, inférieure au texte); mais que j'avais affaire plutôt
à une fonction énonciative, mettant en jeu des unités
diverses (elles peuvent coïncider parfois avec des phrases, parfois
avec des propositions; mais elles sont faites parfois de fragments de
phrases, de séries ou de tableaux de signes, d'un jeu de propositions
ou de formulations équivalentes); et cette fonction, au lieu
de donner un «sens» à ces unités, les met
en rapport avec un champ d'objets; au lieu de leur conférer un
sujet, leur ouvre un ensemble de positions subjectives possibles; au
lieu de fixer leurs limites, les place dans un domaine de coordination
et de coexistence; au lieu de déterminer leur identité,
les loge dans un espace où elles sont investies, utilisées
et répétées. Bref ce qui s'est découvert,
ce n'est pas l'énoncé atomique -avec son e et de sens,
son origine, ses bornes et son individualité c'est le champ d'exercice
de la fonction énonciative et es conditions selon lesquelles
elle fait apparaître des unités diverses (qui
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peuvent être, mais pas d'une manière nécessaire,
d'ordre grammatical ou logique). Mais je me trouve maintenant devant
l'obligation de répondre à deux questions: que faut-il
entendre désormais par la tâche, initialement proposée,
de décrire des énoncés? Comment cette théorie
de l'énoncé peut-elle s'ajuster à l'analyse des
formations discursives qui avait été esquissée
sans elle?
A
1. Premier soin: fixer le vocabulaire. Si on accepte d’appeler
performance linguistique, tout ensemble de signes effectivement produits
à partir d'une langue naturelle (ou artificielle), on pourra
appeler formulation l'acte individuel (ou à la rigueur collectif)
qui fait apparaître, sur un matériau quelconque et selon
une forme déterminée, ce groupe de signes: la formulation
est un événement qui, en droit au moins, est toujours
repérable selon des coordonnées spatio-temporelles, qui
peut toujours être rapporté à un auteur, et qui
éventuellement peut constituer par elle-même un acte spécifique
(un acte «performatif», disent les analystes anglais); on
appellera phrase ou proposition les unités que la grammaire ou
la logique peuvent reconnaître dans un ensemble de signes: ces
unités peuvent toujours être caractérisées
par les éléments qui y figurent, et par les règles
de construction qui les unissent; par rapport à la phrase et
à la proposition, les questions d'origine, de temps et de lieu,
et de contexte, ne sont que subsidiaires; la question décisive
est celle de leur correction (ne serait-ce que sous la forme de l' «acceptabilité»).
On appellera énoncé la modalité d'existence propre
à cet ensemble de signes: modalité qui lui permet d'être
autre chose qu'une série de traces, autre chose qu'une succession
de marques sur une substance, autre chose qu'un objet quelconque fabriqué
par un être humain; modalité qui lui permet d'être
en rapport avec un domaine d'objets, de prescrire une position définie
à tout sujet possible, d'être situé parmi d'autres
performances verbales, d'être doté enfin d'une
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matérialité répétable. Quant au terme de
discours dont on a ici usé et abusé dans des sens bien
différents, on peut maintenant comprendre la raison de son équivoque
: de la façon la plus générale et la plus indécise
il désignait un ensemble de performances verbales; et par discours,
on entendait alors ce qui avait été produit (éventuellement
tout ce qui avait été produit) en fait d'ensembles de
signes. Mais on entendait aussi un ensemble d'actes de formulation,
une série de phrases ou de propositions. Enfin -et c'est ce sens-là
qui a été finalement privilégié (avec le
premier qui lui sert d'horizon) -le discours est constitué par
un ensemble de séquences de signes, en tant qu'elles sont des
énoncés, c'est-à-dire en tant qu'on peut leur assigner
des modalités d'existence particulières. Et si je parviens
à montrer, comme je m'y emploierai tout à l'heure, que
la loi d'une pareille série, c'est précisément
ce que j'ai appelé jusqu'ici une formation discursive, si je
parviens à montrer que celle-ci est bien le principe de dispersion
et de répartition, non des formulations, non des phrases, non
des propositions, mais des énoncés (au sens que j'ai donné
à ce mot), le terme de discours pourra être fixé:
ensemble des énoncés qui relèvent d'un même
système de formation; et c'est ainsi que je pourrai parler du
discours clinique, du discours économique, du discours de l'histoire
naturelle, du discours psychiatrique.
Je sais bien que ces définitions ne sont pas pour la plupart
conformes à l'usage courant: les linguistes ont l'habitude de
donner au mot discours un sens tout à fait différent;
logiciens et analystes utilisent autrement le terme d'énoncé.
Mais je n'entends pas ici transférer à un domaine, qui
n'attendrait que cette lumière, un jeu de concepts, une forme
d'analyse, une théorie qui auraient été formés
ailleurs; je n'entends pas utiliser un modèle en l'appliquant,
avec l'efficacité qui lui est propre, à des contenus nouveaux.
Non, certes, que je veuille contester la valeur d'un pareil modèle;
non pas que je veuille, avant même de l'avoir éprouvé,
en limiter la portée, et indiquer impérieuse ment le seuil
qu'il ne devrait pas franchir. Mais je voudrais faire apparaître
une possibilité descriptive, esquisser le domaine dont
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elle est susceptible, définir ses limites et son autonomie.
Cette possibilité descriptive s'articule sur d'autres, elle n'en
dérive pas.
On voit en particulier que l'analyse des énoncés ne prétend
pas être une description totale, exhaustive du «langage»,
ou de «ce qui a été dit». Dans toute l'épaisseur
impliquée par les performances verbales, elle se situe à
un niveau particulier qui doit être dégagé des autres,
caractérisé par rapport à eux, et abstrait. En
particulier, elle ne prend pas la place d'une analyse logique des propositions,
d'une analyse grammaticale des phrases, d'une analyse psychologique
ou contextuelle des formulations: elle constitue une autre manière
d'attaquer les performances verbales, d'en dissocier la complexité,
d'isoler les termes qui s'y entrecroisent et de repérer les diverses
régularités auxquelles elles obéissent. En mettant
en jeu l'énoncé en face de la phrase ou de la proposition,
on n'essaie pas de retrouver une totalité perdue, ni de ressusciter,
comme y invitent tant de nostalgies qui ne veulent pas se taire, la
plénitude de la parole vivante, la richesse du verbe, l'unité
profonde du logos. L'analyse des énoncés correspond à
un niveau spécifié de description.
2. L'énoncé n'est donc pas une unité élémentaire
qui viendrait s'ajouter ou se mêler aux unités décrites
par la grammaire ou la logique. Il ne peut pas être isolé
au même titre qu'une phrase, une proposition ou un acte de formulation.
Décrire un énoncé ne revient pas à isoler
et à caractériser un segment horizontal; mais à
définir les conditions dans lesquelles s'est exercée la
fonction qui a donné à une série de signes (celle-ci
n'étant pas forcément grammaticale ni logiquement structurée)
une existence, et une existence spécifique. Existence qui la
fait apparaître comme autre chose qu'une pure trace, mais plutôt
comme rapport à un domaine d'objets; comme autre chose que le
résultat d'une action ou d'une opération individuelle,
mais plutôt comme un jeu de positions possibles pour un sujet;
comme autre chose qu'une totalité organique, autonome, fermée
sur soi et susceptible à elle seule de
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former sens, mais plutôt comme un élément dans
un champ de coexistence; comme autre chose qu'un événement
passager ou un objet inerte, mais plutôt comme une matérialité
répétable. La description des énoncés s'adresse,
selon une dimension en quelque sorte verticale, aux conditions d'existence
des différents ensembles signifiants. De là un paradoxe:
elle n'essaie pas de contourner les performances verbales pour découvrir
derrière elles ou au-dessous de leur surface apparente un élément
caché, un sens secret qui se terre en elles ou se fait jour à
travers elles sans le dire; et pourtant l'énoncé n'est
point immédiatement visible; il ne se donne pas d'une façon
aussi manifeste qu'une structure grammaticale ou logique (même
si celle-ci n'est pas entièrement claire, même si elle
est fort difficile à élucider). L'énoncé
est à la fois non visible et non caché.
Non caché, par définition, puisqu'il caractérise
les modalités d'existence propres à un ensemble de signes
effectivement produits. L'analyse énonciative ne peut jamais
porter que sur des choses dites, sur des phrases qui ont été
réellement prononcées ou écrites, sur des éléments
signifiants qui ont été tracés ou articulés
-et plus précisément sur cette singularité qui
les fait exister, les offre au regard, à la lecture, à
une réactivation éventuelle, à mille usages ou
transformations possibles, parmi d'autres choses, mais pas comme les
autres choses. Elle ne peut concerner que des performances verbales
réalisées puisqu'elle les analyse au niveau de leur existence:
description des choses dites, en tant précisément qu'elles
ont été dites. L'analyse énonciative est donc une
analyse historique, mais qui se tient hors de toute interprétation:
aux choses dites, elle ne demande pas ce qu'elles cachent, ce qui s'était
dit en elles et malgré elles le non-dit qu'elles recouvrent,
le foisonnement de pensées, d'images ou de fantasmes qui les
habitent; mais au contraire sur quel mode elles existent, ce que c'est
pour elles d'avoir été manifestées, d'avoir laissé
des traces et peut-être de demeurer là, pour une réutilisation
éventuelle; ce que c'est pour elles d'être apparues -et
nulle autre à leur place. De ce point de vue, on ne reconnaît
pas d'énoncé latent: car ce à
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quoi on s'adresse, c'est à la patence du langage effectif.
Thèse difficile à soutenir. On sait bien -et peut-être
depuis que les hommes parlent -que les choses sont souvent dites les
unes pour les autres; qu'une même phrase peut avoir simultanément
deux significations différentes; qu'un sens manifeste, reçu
sans difficulté par tout le monde, peut en celer un second, ésotérique
ou prophétique, qu'un déchiffrement plus subtil ou la
seule érosion du temps finiront par découvrir; que sous
une formulation visible, une autre peut régner qui la commande,
la bouscule, la perturbe, lui impose une articulation qui n'appartient
qu'à elle; bref que d'une manière ou d'une autre, les
choses dites en disent bien plus qu'elles-mêmes. Mais en fait,
ces effets de redoublement ou de dédoublement, ce non-dit qui
se trouve dit malgré tout n'affectent pas l'énoncé,
tel du moins qu'il a été défini ici. La polysémie
-qui autorise l'herméneutique et la découverte d'un autre
sens -concerne la phrase, et les champs sémantiques qu'elle met
en oeuvre : un seul et même ensemble de mots peut donner lieu
à plusieurs sens, et à plusieurs constructions possibles;
il peut donc y avoir, entrelacées ou alternant, des significations
diverses, mais sur un socle énonciatif qui demeure identique.
De même la répression d'une performance verbale par une
autre, leur substitution ou leur interférence, sont des phénomènes
qui appartiennent au niveau de la formulation (même s'ils ont
des incidences sur les structures linguistiques ou logiques); mais l'énoncé
lui-même n'est point concerné par ce dédoublement
ou ce refoulement: puisqu'il est la modalité d'existence de la
performance verbale telle qu'elle a été effectuée.
L'énoncé ne peut pas être considéré
comme le résultat cumulatif ou la cristallisation de plusieurs
énoncés flottants, à peine articulés qui
se rejettent les uns les autres. L'énoncé n'est pas hanté
par la présence secrète du non-dit, des significations
cachées, des répressions; au contraire, la manière
dont ces éléments cachés fonctionnent et dont ils
peuvent être restitués dépend de la modalité
énonciative elle-même: on sait bien que le «non-dit»,
le «réprimé» n'est pas le même -ni dans
sa structure ni dans son effet -quand il s'agit d'un énoncé
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mathématique et d'un énoncé économique,
quand il s'agit d'une autobiographie ou du récit d'un rêve.
Cependant à toutes ces modalités diverses du non-dit qui
peuvent se repérer sur fond du champ énonciatif, il faut
sans doute ajouter un manque, qui au lieu d'être intérieur
serait corrélatif à ce champ et aurait un rôle dans
la détermination de son existence même. Il peut en effet
y avoir -et il y a sans doute toujours, dans les conditions d'émergence
des énoncés, des exclusions, des limites ou des lacunes
qui découpent leur référentiel, valident une seule
série de modalités, cernent et referment des groupes de
coexistence, empêchent certaines formes d'utilisation. Mais il
ne faut pas confondre, ni dans son statut ni dans son effet, le manque
caractéristique d'une régularité énonciative
et les significations celées dans ce qui s'y trouve formulé.
3. Or l'énoncé a beau n'être pas caché, il
n'est pas pour autant visible; il ne s'offre pas à la perception,
comme le porteur manifeste de ses limites et de ses caractères.
Il faut une certaine conversion du regard et de l'attitude pour pouvoir
le reconnaître et l'envisager en lui-même. Peut-être
est-il ce trop connu qui se dérobe sans cesse; peut-être
est-il comme ces transparences familières qui, pour ne rien receler
dans leur épaisseur, ne sont pas pour autant données en
toute clarté. Le niveau énonciatif s'esquisse dans sa
proximité même.
Il y a à cela plusieurs raisons. La première a déjà
été dite: l'énoncé n'est pas une unité
à côté -en dessus ou en dessous -des phrases ou
des propositions; il est toujours investi dans des unités de
ce genre, ou même dans des séquences de signes qui n'obéissent
pas à leurs lois (et qui peuvent être des listes, des séries
au hasard, des tableaux); il caractérise non pas ce qui se donne
en elles, ou la manière dont elles sont délimitées,
mais le fait même qu'elles sont données, et la manière
dont elles le sont. Il a cette quasi-invisibilité du «il
y a», qui s'efface en cela même dont on peut dire: «il
y a telle ou telle chose».
Autre raison: c'est que la structure signifiante du
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langage renvoie toujours à autre chose; les objets s'y trouvent
désignés; le sens y est visé; le sujet y est référé
par un certain nombre de signes, même s'il n'y est pas présent
en lui-même. Le langage semble toujours peuplé par l'autre,
l'ailleurs, le distant, le lointain; il est creusé par l'absence.
N'est-il pas le lieu d'apparition d'autre chose que de soi, et en cette
fonction, sa propre existence ne semble-t-elle pas se dissiper? Or si
on veut décrire le niveau énonciatif, il faut prendre
en considération cette existence elle-même; interroger
le langage, non pas dans la direction à laquelle il renvoie,
mais dans la dimension qui le donne; négliger le pouvoir qu'il
a de désigner, de nommer, de montrer, de faire apparaître,
d'être le lieu du sens ou de la vérité, et s'attarder
en revanche sur le moment -aussitôt solidifié, aussitôt
pris dans le jeu du signifiant et du signifié -qui détermine
son existence singulière et limitée. Il s'agit de suspendre,
dans l'examen du langage, non seulement le point de vue du signifié
(on en a l'habitude maintenant) mais celui du signifiant, pour faire
apparaître le fait qu'il y a, ici et là, en rapport avec
des domaines d'objets et des sujets possibles, en rapport avec d'autres
formulations et des réutilisations éventuelles, du langage.
Enfin dernière raison de cette quasi-invisibilité de l'énoncé:
il est supposé par toutes les autres analyses du langage sans
qu'elles aient jamais à le mettre en lumière. Pour que
le langage puisse être pris comme objet, décomposé
en niveaux distincts, décrit et analysé, il faut qu'il
existe un «donné énonciatif» qui sera toujours
déterminé et non infini: l'analyse d'une langue s'effectue
toujours sur un corpus de paroles et de textes; l'interprétation
et la mise au jour des significations implicites reposent toujours sur
un groupe délimité de phrases; l'analyse logique d'un
système implique dans la réécriture, dans un langage
formel, un ensemble donné de propositions. Quant au niveau énonciatif,
il se trouve chaque fois neutralisé: soit qu'il se définisse
seulement comme un échantillon représentatif qui permet
de libérer des structures indéfiniment applicables; soit
qu'il s'esquive dans une pure apparence derrière laquelle doit
se révéler la vérité d'une autre parole;
soit qu'il vaille
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comme une substance indifférente qui sert de support à
des relations formelles. Qu'il soit chaque fois indispensable pour que
l'analyse puisse avoir lieu, lui ôte toute pertinence pour l'analyse
elle-même. Si on ajoute à cela que toutes ces descriptions
ne peuvent s'effectuer qu'en constituant elles-mêmes des ensembles
finis d'énoncés, on comprendra à la fois pourquoi
le champ énonciatif les entoure de toutes parts, pourquoi elles
ne peuvent s'en libérer et pourquoi elles ne peuvent le prendre
directement pour thème. Considérer les énoncés
en eux-mêmes ne sera pas chercher, au-delà de toutes ces
analyses et à un niveau plus profond, un certain secret ou une
certaine racine du langage qu'elles auraient omis. C'est essayer de
rendre visible, et analysable, cette si proche transparence qui constitue
l'élément de leur possibilité.
Ni caché, ni visible, le niveau énonciatif est à
la limite du langage: il n'est point, en lui, un ensemble de caractères
qui se donneraient, même d'une façon non systématique,
à l'expérience immédiate; mais il n'est pas non
plus, derrière lui, le reste énigmatique et silencieux
qu'il ne traduit pas. Il définit la modalité de son apparition
: sa périphérie plutôt que son organisation interne,
sa surface plutôt que son contenu. Mais qu'on puisse décrire
cette surface énonciative prouve que le «donné»
du langage n'est pas le simple déchirement d'un mutisme fondamental;
que les mots, les phrases, les significations, les affirmations, les
enchaînements de propositions, ne s'adossent pas directement à
la nuit première d'un silence; mais que la soudaine apparition
d'une phrase, l'éclair du sens, le brusque index de la désignation,
surgissent toujours dans le domaine d'exercice d'une fonction énonciative;
qu'entre le langage tel qu'on le lit et l'entend, mais aussi déjà
tel qu'on le parle, et l'absence de toute formulation, il n'y a pas
le grouillement de toutes les choses à peine dites, de toutes
les phrases en suspens, de toutes les pensées à demi verbalisées,
de ce monologue infini dont seuls émergent quelques fragments;
mais avant tout -ou en tout cas avant lui (car il dépend d'elles)
-les conditions selon lesquelles s'effectue la fonction énonciative.
Cela prouve
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aussi qu'il est vain de chercher, au-delà des analyses structurales,
formelles ou interprétatives du langage, un domaine enfin affranchi
de toute positivité où pourraient se déployer la
liberté du sujet, le labeur de l'être humain ou l'ouverture
d'une destination transcendantale. Il n'y a pas à objecter, contre
les méthodes linguistiques ou les analyses logiques: «Que
faites-vous -après en avoir tant dit sur ses règles de
construction -du langage lui-même, dans la plénitude de
son corps vivant? Que faites-vous de cette liberté, ou de ce
sens préalable à toute signification, sans lesquels il
n'y aurait pas d'individus s'entendant entre eux dans le travail toujours
repris du langage? Ignorez-vous que, sitôt franchis les systèmes
finis qui rendent possible l'infini du discours, mais qui sont incapables
de le fonder et d'en rendre compte, ce qu'on trouve, c'est la marque
d'une transcendance, ou c'est l'oeuvre de l'être humain? Savez-vous
que vous avez seulement décrit quelques caractères d'un
langage dont l'émergence et le mode d'être sont, à
vos analyses, entièrement irréductibles?» Objections
qu'il faut écarter: car s'il est vrai qu'il y a là une
dimension qui n'appartient ni à la logique ni à la linguistique,
elle n'est pas pour autant la transcendance restaurée, ni le
chemin rouvert en direction de l'inaccessible origine, ni la constitution
par l'être humain de ses propres significations. Le langage, dans
l'instance de son apparition et de son mode d'être, c'est l'énoncé;
comme tel, il relève d'une description qui n'est ni transcendantale
ni anthropologique. L'analyse énonciative ne prescrit pas aux
analyses linguistiques ou logiques la limite à partir de laquelle
elles devraient renoncer et reconnaître leur impuissance; elle
ne marque pas la ligne qui clôt leur domaine; elle se déploie
dans une autre direction, qui les croise. La possibilité d'une
analyse énonciative, si elle est établie, doit permettre
de lever la butée transcendantale qu'une certaine forme de discours
philosophique oppose à toutes les analyses du langage, au nom
de l'être de ce langage et du fondement où il devrait prendre
origine.
|PAGE 149
B
Je dois me tourner maintenant vers le second groupe de questions: comment
la description des énoncés, ainsi définie, peut-elle
s'ajuster à l'analyse des formations discursives, dont j'ai esquissé
plus haut les principes? Et inversement: dans quelle mesure peut-on
dire que l'analyse des formations discursives est bien une description
des énoncés, au sens que je viens de donner à ce
mot? A cette interrogation il est important de donner réponse;
car c'est en ce point que l'entreprise à laquelle je suis lié,
depuis tant d'années, que j'avais développée d'une
manière passablement aveugle, mais dont j'essaie maintenant -quitte
à la réajuster, quitte à en rectifier bien des
erreurs ou bien des imprudences -de ressaisir le profil d'ensemble,
doit fermer son cercle. On a pu le voir déjà: je n'essaie
pas ici de dire ce que j'ai voulu faire autrefois dans telle ou telle
analyse concrète, le projet que j'avais en tête, les obstacles
que j'ai rencontrés, les abandons auxquels j'ai été
contraint, les résultats plus ou moins satisfaisants que j'ai
pu obtenir; je ne décris pas une trajectoire effective pour indiquer
ce qu'elle aurait dû être et ce qu'elle sera à partir
d'aujourd'hui: j'essaie d'élucider en elle-même - afin
d'en prendre les mesures et d'en établir les exigences une possibilité
de description que j'ai utilisée sans en bien connaître
les contraintes et les ressources; plutôt que de rechercher ce
que j'ai dit, et ce que j'aurais pu dire, je m'efforce de faire apparaître,
dans la régularité qui lui est propre et que je maîtrisais
mal, ce qui rendait possible ce que je disais. Mais on voit également
que je ne développe pas ici une théorie, au sens strict
et fort du terme: la déduction, à partir d'un certain
nombre d'axiomes, d'un modèle abstrait applicable à un
nombre indéfini de descriptions empiriques. D'un tel édifice,
s'il est jamais possible, le temps n'est certainement pas venu. Je n'infère
pas l'analyse des formations discursives d'une définition des
énoncés qui vaudrait comme fondement; je n'infère
pas non plus la nature des énoncés de ce que sont les
formations discursives, comme on a pu les abstraire de telle ou telle
description; mais j'essaie
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de montrer comment peut s'organiser, sans faille, sans contradiction,
sans arbitraire interne, un domaine où sont en question les énoncés,
leur principe de groupements, les grandes unités historiques
qu'ils peuvent constituer, et les méthodes qui permettent de
les décrire. Je ne procède pas par déduction linéaire,
mais plutôt par cercles concentriques, et je vais tantôt
vers les plus extérieurs tantôt vers les plus intérieurs:
parti du problème de la discontinuité dans le discours
et de la singularité de l'énoncé (thème
central), j'ai cherché à analyser, à la périphérie,
certaines formes de groupements énigmatiques; mais les principes
d'unification qui me sont alors apparus, et qui ne sont ni grammaticaux,
ni logiques, ni psychologiques, et qui par conséquent ne peuvent
porter ni sur des phrases, ni sur des propositions, ni sur des représentations,
ont exigé que je revienne, vers le centre, à ce problème
de l'énoncé; et que j'essaie d'élucider ce qu'il
faut entendre par énoncé. Et je considérerai, non
pas que j'ai bâti un modèle théorique rigoureux,
mais que j'ai libéré un domaine cohérent de description,
que j'en ai sinon établi le modèle, du moins ouvert et
aménagé la possibilité, si j'ai pu «boucler
le cercle», et montrer que l'analyse des formations discursives
est bien centrée sur une description de l'énoncé
dans sa spécificité. Bref si j'ai pu montrer que ce sont
bien les dimensions propres de l'énoncé qui sont mises
en jeu dans le repérage des formations discursives. Plutôt
que de fonder en droit une théorie -et avant de pouvoir éventuellement
le faire (je ne nie pas que je regrette de n'y être pas encore
parvenu) -il s'agit pour l'instant d'établir une possibilité.
En examinant l'énoncé, ce qu'on a découvert c'est
une fonction qui porte sur des ensembles de signes, qui ne s'identifie
ni avec l' «acceptabilité» grammaticale ni avec la
correction logique, et qui requiert, pour s'exercer : un référentiel
(qui n'est pas exactement un fait, un état de choses, ni même
un objet, mais un principe de différenciation); un sujet (non
point la conscience parlante, non point l'auteur de la formulation,
mais une position qui peut être remplie sous certaines conditions
par des individus indifférents); un champ associé (qui
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n'est pas le contexte réel de la formulation, la situation dans
laquelle elle a été articulée, mais un domaine
de coexistence pour d'autres énoncés); une matérialité
(qui n'est pas seulement la substance ou le support de l'articulation,
mais un statut, des règles de transcription, des possibilités
d'usage ou de réutilisation). Or ce qu'on a décrit sous
le nom de formation discursive, ce sont, au sens strict, des groupes
d'énoncés. C'est-à-dire des ensembles de performances
verbales qui ne sont pas reliées entre elles au niveau des phrases
par des liens grammaticaux (syntaxiques ou sémantiques); qui
ne sont pas reliées entre elles, au niveau des propositions par
des liens logiques (de cohérence formelle ou d' enchaînements
conceptuels); qui ne sont pas reliées non plus au niveau des
formulations par des liens psychologiques (que ce soit l'identité
des formes de conscience, la constance des mentalités, ou la
répétition d'un projet); mais qui sont reliées
au niveau des énoncés. Ce qui implique qu'on puisse définir
le régime général auquel obéissent leurs
objets, la forme de dispersion qui répartit régulièrement
ce dont ils parlent, le système de leurs référentiels;
ce qui implique qu'on définisse le régime général
auquel obéissent les différents modes d'énonciation,
la distribution possible des positions subjectives, et le système
qui les définit et les prescrit; ce qui implique encore qu'on
définisse le régime commun à tous leurs domaines
associés, les formes de succession, de simultanéité,
de répétition dont ils sont tous susceptibles, et le système
qui relie entre eux tous ces champs de coexistence; ce qui implique
enfin qu'on puisse définir le régime général
auquel est soumis le statut de ces énoncés, la manière
dont ils sont institutionnalisés, reçus, employés,
réutilisés, combinés entre eux, le mode selon lequel
ils deviennent objets d'appropriation, instruments pour le désir
ou l'intérêt, éléments pour une stratégie.
Décrire des énoncés, décrire la fonction
énonciative dont ils sont porteurs, analyser les conditions dans
lesquelles s'exerce cette fonction, parcourir les différents
domaines qu'elle suppose et la manière dont ils s'articulent,
c'est entreprendre de mettre au jour ce qui pourra s'individualiser
comme formation discursive.
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Ou encore, ce qui revient à dire la même chose mais dans
la direction inverse: la formation discursive, c'est le système
énonciatif général auquel obéit un groupe
de performances verbales -système qui n'est pas seul à
le régir puisqu'il obéit en outre, et selon ses autres
dimensions, à des systèmes logique, linguistique, psychologique.
Ce qui a été défini comme «formation discursive»
scande le plan général des choses dites au niveau spécifique
des énoncés. Les quatre directions dans lesquelles on
l'analyse (formation des objets, formation des positions subjectives,
formation des concepts, formation des choix stratégiques) correspondent
aux quatre domaines où s'exerce la fonction énonciative.
Et si les formations discursives sont libres par rapport aux grandes
unités rhétoriques du texte ou du livre, si elles n'ont
pas pour loi la rigueur d'une architecture déductive, si elles
ne s'identifient pas à l'oeuvre d'un auteur, c'est qu'elles mettent
en jeu le niveau énonciatif avec les régularités
qui le caractérisent, et non pas le niveau grammatical des phrases,
ou logique des propositions, ou psychologique de la formulation.
A partir de là, on peut avancer un certain nombre de propositions
qui sont au cœur de toutes ces analyses.
1. On peut dire que le repérage des formations discursives, indépendamment
des autres principes d'unification possible, met au jour le niveau spécifique
de l'énoncé j mais on peut dire aussi bien que la description
des énoncés et de la manière dont s'organise le
niveau énonciatif conduit à l'individualisation des formations
discursives. Les deux démarches sont également justifiables
et réversibles. L'analyse de l'énoncé et celle
de la formation sont établies corrélativement. Quand le
jour sera enfin venu de fonder la théorie, il faudra bien définir
un ordre déductif.
2. Un énoncé appartient à une formation discursive
comme une phrase appartient à un texte, et une proposition à
un ensemble déductif. Mais alors que la régularité
d'une phrase est définie par les lois d'une langue, et celle
d'une proposition par les lois d'une logique, la
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régularité des énoncés est définie
par la formation discursive elle-même. Son appartenance et sa
loi ne font qu'une seule et même chose j ce qui n'est pas paradoxal
puisque la formation discursive se caractérise non point par
des principes de construction mais par une dispersion de fait, qu'elle
est pour les énoncés non pas une condition de possibilité
mais une loi de coexistence, et que les énoncés en retour
ne sont point des éléments interchangeables mais des ensembles
caractérisés par leur modalité d'existence.
3. On peut donc maintenant donner un sens plein à la définition
du «discours» qui avait été suggérée
plus haut. On appellera discours un ensemble d’énoncés
en tant qu’ils relèvent de la même formation discursive
; il ne forme pas une unité rhétorique ou formelle, indéfiniment
répétable et dont on pourrait signaler (et expliquer le
cas échéant) l'apparition ou l'utilisation dans l'histoire
; il est constitué d'un nombre limité d'énoncés
pour lesquels on peut définir un ensemble de conditions d'existence.
Le discours ainsi entendu n'est pas une forme idéale et intemporelle
qui aurait, de plus, une histoire j le problème ne consiste donc
pas à se demander comment et pourquoi il a pu émerger
et prendre corps en ce point-ci du temps j il est, de part en part,
historique, -fragment d'histoire, unité et discontinuité
dans l'histoire elle-même, posant le problème de ses propres
limites, de ses coupures, de ses transformations, des modes spécifiques
de sa temporalité plutôt que de son surgissement abrupt
au milieu des complicités du temps.
4. Enfin ce qu'on appelle «pratique discursive» peut maintenant
être précisé. On ne peut pas la confondre avec l'opération
expressive par laquelle un individu formule une idée, un désir,
une image; ni avec l'activité rationnelle qui peut être
mise en oeuvre dans un système d'inférence; ni avec la
«compétence» d'un sujet parlant quand il construit
des phrases grammaticales ; c’est un ensemble de règles
anonymes, historiques, toujours déterminées dans le temps
et l’espace qui ont défini à une époque donnée,
et pour une aire sociale,
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économique, géographique ou linguistique donnée,
les conditions d’exercice de la fonction énonciative.
Il me reste maintenant à faire basculer l'analyse et, après
avoir référé les formations discursives aux énoncés
qu'elles décrivent, à chercher dans une autre direction,
vers l'extérieur cette fois, l'usage légitime de ces notions:
ce qu'on peut découvrir à travers elles, comment elles
peuvent prendre place parmi d'autres méthodes de description,
dans quelle mesure elles peuvent modifier et redistribuer le domaine
de l'histoire des idées. Mais avant d'effectuer ce renversement
et pour l'opérer avec plus de sécurité, je m'attarderai
encore un peu dans la dimension que je viens d'explorer, et j'essaierai
de préciser ce qu'exige et ce qu'exclut l'analyse du champ énonciatif
et des formations qui le scandent.
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IV
Rareté, extériorité, cumul
L'analyse énonciative prend en considération un effet
de rareté.
La plupart du temps, l'analyse du discours est placée sous le
double signe de la totalité et de la pléthore. On montre
comment les différents textes auxquels on a affaire renvoient
les uns aux autres, s'organisent en une figure unique, entrent en convergence
avec des institutions et des pratiques, et portent des significations
qui peuvent être communes à toute une époque. Chaque
élément pris en considération est reçu comme
l'expression d'une totalité à laquelle il appartient et
qui le déborde. Et on substitue ainsi à la diversité
des choses dites une sorte de grand texte uniforme, jamais encore articulé
et qui porte pour la première fois à la lumière
ce que les hommes avaient «voulu dire» non seulement dans
leurs paroles et leurs textes, leurs discours et leurs écrits,
mais dans les institutions, les pratiques, les techniques et les objets
qu'ils produisent. Par rapport à ce «sens» implicite,
souverain et communautaire, les énoncés dans leur prolifération
apparaissent en surabondance puisque c'est à lui seul qu'ils
renvoient tous et qu'à lui seul il constitue leur vérité:
pléthore des éléments signifiants par rapport à
ce signifié unique. Mais puisque ce sens premier et dernier sourd
à travers les formulations manifestes, puisqu'il se cache sous
ce qui apparaît et que secrètement il le dédouble,
c'est donc que chaque discours
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recelait le pouvoir de dire autre chose que ce qu'il disait et d'envelopper
ainsi une pluralité de sens: pléthore du signifié
par rapport à un signifiant unique. Ainsi étudié
le discours est à la fois plénitude et richesse indéfinie.
L'analyse des énoncés et des formations discursives ouvre
une direction tout à fait opposée: elle veut déterminer
le principe selon lequel ont pu apparaître les seuls ensembles
signifiants qui ont été énoncés. Elle cherche
à établir une loi de rareté. Cette tâche
comporte plusieurs aspects:
-Elle repose sur le principe que tout n'est jamais dit; par rapport
à ce qui aurait pu être énoncé dans une langue
naturelle, par rapport à la combinatoire illimitée des
éléments linguistiques, les énoncés (aussi
nombreux qu'ils soient) sont toujours en déficit; à partir
de la grammaire et du trésor de vocabulaire dont on dispose à
une époque donnée, il n'y a au total que relativement
peu de choses qui sont dites. On va donc chercher le principe de raréfaction
ou du moins de non-remplisse ment du champ des formulations possibles
tel qu'il est ouvert par la langue. La formation discursive apparaît
à la fois comme principe de scansion dans l'enchevêtrement
des discours et principe de vacuité dans le champ du langage.
-On étudie les énoncés à la limite qui les
sépare de ce qui n'est pas dit, dans l'instance qui les fait
surgir à l'exclusion de tous les autres. Il ne s'agit pas de
faire parler le mutisme qui les entoure, ni de retrouver tout ce qui,
en eux et à côté d'eux, s'était tu ou avait
été réduit au silence. Il ne s'agit pas non plus
d'étudier les obstacles qui ont empêché telle découverte,
retenu telle formulation, refoulé telle forme d'énonciation,
telle signification inconsciente, ou telle rationalité en devenir;
mais de définir un système limité de présences.
La formation discursive n'est donc pas une totalité en développement,
ayant son dynamisme propre ou son inertie particulière, emportant
avec soi, dans un discours informulé, ce qu'elle ne dit plus,
ne dit pas
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encore ou ce qui la contredit dans l'instant; ce n'est point une riche
et difficile germination, c'est une répartition de lacunes, de
vides, d'absences, de limites, de découpes.
-Cependant, on ne lie pas ces «exclusions» à un refoulement
ou à une répression; on ne suppose pas qu'au-dessous des
énoncés manifestes quelque chose demeure caché
et reste sous-jacent. On analyse les énoncés, non pas
comme étant à la place d'autres énoncés
tombés au-dessous de la ligne d'émergence possible, mais
comme étant toujours en leur lieu propre. On les replace dans
un espace qui serait entièrement déployé et ne
comporterait aucune reduplication. Il n'y a pas de texte d'en dessous.
Donc aucune pléthore. Le domaine énonciatif est tout entier
à sa propre surface. Chaque énoncé y occupe une
place qui n'appartient qu'à lui. La description ne consiste donc
pas à propos d'un énoncé à retrouver de
quel non-dit il occupe la place; ni comment on peut le réduire
à un texte silencieux et commun; mais au contraire quel emplacement
singulier il occupe, quels embranchements dans le système des
formations permettent de repérer sa localisation, comment il
s'isole dans la dispersion générale des énoncés.
-Cette rareté des énoncés, la forme lacunaire et
déchiquetée du champ énonciatif, le fait que peu
de choses, au total, peuvent être dites, expliquent que les énoncés
ne soient pas, comme l'air qu'on respire, une transparence infinie;
mais des choses qui se transmettent et se conservent, qui ont une valeur,
et qu'on cherche à s'approprier; qu'on répète,
qu'on reproduit, et qu'on transforme; auxquelles on ménage des
circuits préétablis et auxquelles on donne statut dans
l'institution; des choses qu'on dédouble non seulement par la
copie ou traduction, mais par l'exégèse, le commentaire
et la prolifération interne du sens. Parce que les énoncés
sont rares, on les recueille dans des totalités qui les unifient,
et on multiplie les sens qui habitent chacun d'eux.
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A la différence de toutes ces interprétations dont l'existence
même n'est possible que par la rareté effective des énoncés,
mais qui la méconnaissent cependant et prennent au contraire
pour thème la compacte richesse de ce qui est dit, l'analyse
des formations discursives se retourne vers cette rareté elle-même;
elle la prend pour objet explicite; elle essaie d'en déterminer
le système singulier; et du même coup, elle rend compte
du fait qu'il a pu y avoir interprétation. Interpréter,
c'est une manière de réagir à la pauvreté
énonciative et de la compenser par la multiplication du sens;
une manière de parler à partir d'elle et malgré
elle. Mais analyser une formation discursive, c'est chercher la loi
de cette pauvreté, c'est en prendre la mesure et en déterminer
la forme spécifique. C'est donc, en un sens, peser la «valeur»
des énoncés. Valeur qui n'est pas définie par leur
vérité, qui n'est pas jaugée par la présence
d'un contenu secret; mais qui caractérise leur place, leur capacité
de circulation et d'échange, leur possibilité de transformation,
non seulement dans l'économie des discours, mais dans l'administration,
en général, des ressources rares. Ainsi conçu,
le discours cesse d'être ce qu'il est pour l'attitude exégétique
: trésor inépuisable d'où on peut toujours tirer
de nouvelles richesses, et chaque fois imprévisibles; providence
qui a toujours parlé par avance, et qui fait entendre, lorsqu'on
sait écouter, des oracles rétrospectifs: il apparaît
comme un bien -fini, limité, désirable, utile -qui a ses
règles d'apparition, mais aussi ses conditions d'appropriation
et de mise en oeuvre; un bien qui pose par conséquent, dès
son existence (et non pas simplement dans ses «applications pratiques»)
la question du pouvoir; un bien qui est, par nature, l'objet d'une lutte,
et d'une lutte politique.
Autre trait caractéristique: l'analyse des énoncés
les traite dans la forme systématique de l'extériorité.
Habituellement, la description historique des choses dites est tout
entière traversée par l'opposition de l'intérieur
et de l'extérieur; et tout entière commandée par
la tâche de revenir de cette extériorité -qui ne
serait que contingence ou pure nécessité matérielle,
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corps visible ou traduction incertaine -vers le noyau essentiel de
l'intériorité. Entreprendre l'histoire de ce qui a été
dit, c'est alors refaire dans l'autre sens le travail de l'expression:
remonter des énoncés conservés au fil du temps
et dispersés à travers l'espace, vers ce secret intérieur
qui les a précédés, s'est déposé
en eux et s'y trouve (dans tous les sens du terme) trahi. Ainsi se trouve
libéré le noyau de la subjectivité fondatrice.
Subjectivité qui demeure toujours en retrait par rapport à
l'histoire manifeste; et qui trouve, au-dessous des événements,
une autre histoire, plus sérieuse, plus secrète, plus
fondamentale, plus proche de l'origine, mieux liée à son
horizon ultime (et par conséquent plus maîtresse de toutes
ses déterminations). Cette autre histoire, qui court au-dessous
de l'histoire, qui anticipe sans cesse sur elle et recueille indéfiniment
le passé, on peut bien le décrire -sur un mode sociologique
ou psychologique -comme l'évolution des mentalités; on
peut bien lui donner un statut philosophique dans la recollection du
Logos ou la téléologie de la raison; on peut bien entreprendre
enfin de la purifier dans la problématique d'une trace qui serait,
avant toute parole, ouverture de l'inscription et écart du temps
différé, c'est toujours le thème historico-transcendantal
qui se réinvestit. !
Thème dont l'analyse énonciative essaie de s'affranchir.
Pour restituer les énoncés à leur pure dispersion.
Pour les analyser dans une extériorité sans doute paradoxale
puisqu'elle ne renvoie à aucune forme adverse d'intériorité.
Pour les considérer dans leur discontinuité sans avoir
à les rapporter, par un de ces décalages qui les mettent
hors circuit et les rendent inessentiels, à une ouverture ou
à une différence plus fondamentale. Pour ressaisir leur
irruption même, au lieu et au moment où elle s'est produite.
Pour retrouver leur incidence d'événement. Sans doute,
plutôt que d'extériorité vaudrait-il mieux parler
de «neutralité»; mais ce mot lui-même renvoie
trop aisément à un suspens de croyance, à un effacement
ou à une mise entre parenthèses de toute position d'existence,
alors qu'il s'agit de retrouver ce dehors où se répartissent,
dans leur
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relative rareté, dans leur voisinage lacunaire, dans leur espace
déployé, les événements énonciatifs.
-Cette tâche suppose que le champ des énoncés ne
soit pas décrit comme une «traduction» d'opérations
ou de processus qui se déroulent ailleurs (dans la pensée
des hommes, dans leur conscience ou leur inconscient, dans la sphère
des constitutions transcendantales); mais qu'il soit accepté,
dans sa modestie empirique, comme le lieu d'événements,
de régularités, de mises en rapport, de modifications
déterminées, de transformations systématiques;
bref qu'on le traite non point comme résultat ou trace d'autre
chose, mais comme un domaine pratique qui est autonome (bien que dépendant)
et qu'on peut décrire à son propre niveau (bien qu'il
faille l'articuler sur autre chose que lui).
-Elle suppose aussi que ce domaine énonciatif ne soit référé
ni à un sujet individuel, ni à quelque chose comme une
conscience collective, ni à une subjectivité transcendantale;
mais qu'on le décrive comme un champ anonyme dont la configuration
définit la place possible des sujets parlants. Il ne faut plus
situer les énoncés par rapport à une subjectivité
souveraine, mais reconnaître dans les différentes formes
de la subjectivité parlante des effets propres au champ énonciatif.
-Elle suppose par conséquent que, dans ses transformations, dans
ses séries successives, dans ses dérivations, le champ
des énoncés n'obéisse pas à la temporalité
de la conscience comme à son modèle nécessaire.
Il ne faut pas espérer -du moins à ce niveau et dans cette
forme de description -pouvoir écrire une histoire des choses
dites qui serait, de plein droit, à la fois dans sa forme, dans
sa régularité et dans sa nature, l'histoire d'une conscience
individuelle ou anonyme, d'un projet, d'un système d'intentions,
d'un ensemble de visées. Le temps des discours n'est pas la traduction,
dans une chronologie visible, du temps obscur de la pensée.
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L'analyse des énoncés s'effectue donc sans référence
à un cogito. Elle ne pose pas la question de celui qui parle,
qui se manifeste ou se cache dans ce qu'il dit, qui exerce, en prenant
la parole sa liberté souveraine, ou qui se soumet sans le savoir
à des contraintes qu'il perçoit mal. Elle se situe en
fait au niveau du «on dit» -et par là il ne faut
pas entendre une sorte d'opinion commune, de représentation collective
qui s'imposerait à tout individu; il ne faut pas entendre une
grande voix anonyme qui parlerait nécessairement à travers
les discours de chacun; mais l'ensemble des choses dites, les relations,
les régularités et les transformations qui peuvent s'y
observer, le domaine dont certaines figures, dont certains entrecroisements
indiquent la place singulière d'un sujet parlant et peuvent recevoir
le nom d'un auteur. «N'importe qui parle», mais ce qu'il
dit, il ne le dit pas de n'importe où. Il est pris nécessairement
dans le jeu d'une extériorité.
Troisième trait de l'analyse énonciative: elle s'adresse
à des formes spécifiques de cumul qui ne peuvent s'identifier
ni à une intériorisation dans la forme du souvenir ni
à une totalisation indifférente des documents. D'ordinaire,
quand on analyse des discours déjà effectués, on
les considère comme affectés d'une inertie essentielle:
le hasard les a conservés, ou le soin des hommes et les illusions
qu'ils ont pu se faire sur la valeur et l'immortelle dignité
de leurs paroles; mais ils ne sont désormais rien d'autre que
des graphismes entassés sous la poussière des bibliothèques,
dormant d'un sommeil vers lequel ils n'ont pas cessé de glisser
depuis qu'ils ont été prononcés, depuis qu'ils
ont été oubliés et que leur effet visible s'est
perdu dans le temps. Tout au plus sont-ils susceptibles d'être
heureusement repris en charge dans les retrouvailles de la lecture;
tout au plus peuvent-ils s'y découvrir porteurs des marques qui
renvoient à l'instance de leur énonciation; tout au plus
ces marques une fois déchiffrées peuvent-elles libérer,
par une sorte de mémoire qui traverse le temps, des significations,
des pensées, des désirs, des fantasmes ensevelis. Ces
quatre termes: lecture - trace
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- déchiffrement - mémoire (quel que soit le privilège
qu'on donne à tel ou tel, et quelle que soit l'étendue
métaphorique qu'on lui accorde et qui lui permet de reprendre
en compte les trois autres) définissent le système qui
permet, à l'habitude, d'arracher le discours passé à
son inertie et de retrouver, un instant, quelque chose de sa vivacité
perdue.
Or le propre de l'analyse énonciative n'est pas de réveiller
les textes de leur sommeil actuel pour retrouver, en incantant les marques
encore lisibles à leur surface, l'éclair de leur naissance;
il s'agit au contraire de les suivre au long de leur sommeil, ou plutôt
de lever les thèmes apparentés du sommeil, de l'oubli,
de l'origine perdue, et de rechercher quel mode d'existence peut caractériser
les énoncés, indépendamment de leur énonciation,
dans l'épaisseur du temps où ils subsistent, où
ils sont conservés, où ils sont réactivés,
et utilisés, où ils sont aussi, mais non par une destination
originaire, oubliés, éventuellement même détruits.
-Cette analyse suppose que les énoncés soient considérés
dans la rémanence qui leur est propre et qui n'est pas celle
du renvoi toujours actualisable à l'événement passé
de la formulation. Dire que les énoncés sont rémanents,
ce n'est pas dire qu'ils restent dans le champ de la mémoire
ou qu'on peut retrouver ce qu'ils voulaient dire; mais cela veut dire
qu'ils sont conservés grâce à un certain nombre
de supports et de techniques matériels (dont le livre n'est,
bien entendu, qu'un exemple), selon certains types d'institutions (parmi
bien d'autres, la bibliothèque), et avec certaines modalités
statutaires (qui ne sont pas les mêmes quand il s'agit d'un texte
religieux, d'un règlement de droit ou d'une vérité
scientifique). Cela veut dire aussi qu'ils sont investis dans des techniques
qui les mettent en application, dans des pratiques qui en dérivent,
dans des rapports sociaux qui se sont constitués, ou modifiés,
à travers eux. Cela veut dire enfin que les choses n'ont plus
tout à fait le même mode d'existence, le même système
de relations avec ce qui les entoure, les
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mêmes schèmes d'usage, les mêmes possibilités
de transformation après qu'elles ont été dites.
Loin que ce maintien à travers le temps soit le prolongement
accidentel ou bienheureux d'une existence faite pour passer avec l'instant,
la rémanence appartient de plein droit à l'énoncé;
l'oubli et la destruction ne sont en quelque sorte que le degré
zéro de cette rémanence. Et sur le fond qu'elle constitue,
les jeux de la mémoire et du souvenir peuvent se déployer.
-Cette analyse suppose également qu'on traite les énoncés
dans la forme d'additivité qui leur est spécifique. En
effet les types de groupement entre énoncés successifs
ne sont pas partout les mêmes et ils ne procèdent jamais
par simple entassement ou juxtaposition d'éléments successifs.
Les énoncés mathématiques ne s'additionnent pas
entre eux comme les textes religieux ou les actes de jusrisprudence
(ils ont les uns et les autres une manière spécifique
de se composer, de s'annuler, de s'exclure, de se compléter,
de former des groupes plus ou moins indissociables et dotés de
propriétés singulières). De plus ces formes d'additivité
ne sont pas données une fois pour toutes, et pour une catégorie
déterminée d'énoncés: les observations médicales
d'aujourd'hui forment un corpus qui n'obéit pas aux mêmes
lois de composition que le recueil des cas au XVIIIe siècle;
les mathématiques modernes n'accumulent pas leurs énoncés
sur le même modèle que la géométrie d'Euclide.
-L'analyse énonciative suppose enfin qu'on prenne en considération
les phénomènes de récurrence. Tout énoncé
comporte un champ d'éléments antécédents
par rapport auxquels il se situe, mais qu'il a pouvoir, de réorganiser
et de redistribuer selon des rapports nouveaux. Il se constitue son
passé, définit, dans ce qui le précède,
sa propre filiation, redessine ce qui le rend possible ou nécessaire,
exclut ce qui ne peut être compatible avec lui. Et ce passé
énonciatif, il le pose comme vérité acquise, comme
un événement qui s'est produit, comme une forme qu'on
peut modifier, comme une matière à transformer, ou encore
comme un objet
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dont on peut parler, etc. Par rapport à toutes ces possibilités
de récurrence, la mémoire et l'oubli, la redécouverte
du sens ou sa répression, loin d'être lois fondamentales,
ne sont que figures singulières.
La description des énoncés et des formations, discursives
doit donc s'affranchir de l'image si fréquente et si obstinée
du retour. Elle ne prétend pas revenir, par-delà un temps
qui ne serait que chute, latence, oubli, recouvrement ou errance, vers
le moment fondateur où la parole n'était encore engagée
dans aucune matérialité, n'était vouée à
aucune persistance, et où elle se retenait dans la dimension
non déterminée de l'ouverture. Elle n'essaie pas de constituer
pour le déjà dit l'instant paradoxal de la seconde naissance;
elle n'invoque pas une aurore sur le point de revenir. Elle traite au
contraire les énoncés dans l'épaisseur du cumul
où ils sont pris et qu'ils ne cessent pourtant de modifier, d'inquiéter,
de bouleverser et parfois de ruiner.
Décrire un ensemble d'énoncés non pas comme la
totalité close et pléthorique d'une signification, mais
comme une figure lacunaire et déchiquetée; décrire
un ensemble d'énoncés non pas en référence
à l'intériorité d'une intention, d'une pensée
ou d'un sujet, mais selon la dispersion d'une extériorité;
décrire un ensemble d'énoncés, non pas pour y retrouver
le moment ou la trace de l'origine, mais les formes spécifiques
d'un cumul, ce n'est certainement pas mettre au jour une interprétation,
découvrir un fondement, libérer des actes constituants;
ce n'est pas non plus décider d'une rationalité ou parcourir
une téléologie. C'est établir ce que j'appellerais
volontiers une positivité. Analyser une formation discursive,
c'est donc traiter un ensemble de performances verbales, au niveau des
énoncés et de la forme de positivité qui les caractérise;
ou plus brièvement, c'est définir le type de positivité
d'un discours. Si, en substituant l'analyse de la rareté à
la recherche des totalités, la description des rapports d'extériorité
au thème du fondement transcendantal, l'analyse des cumuls à
la quête de l'origine, on est un positiviste, eh bien je suis
un positiviste heureux, j'en
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tombe facilement d'accord. Et du coup je ne suis point fâché
d' avoir, plusieurs fois (quoique d'une manière encore un peu
aveugle), employé le terme de positivité pour désigner
de loin l'écheveau que j'essayais de débrouiller.
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v
L'a priori historique et l' archive
La positivité d'un discours -comme celui de l'histoire naturelle,
de l'économie politique, ou de la médecine clinique -
en caractérise l'unité à travers le temps, et bien
au-delà des oeuvres individuelles, des livres et des textes.
Cette unité ne permet certainement pas de décider qui
disait vrai, qui raisonnait rigoureusement, qui se conformait le mieux
à ses propres postulats, de Linné ou de Buffon, de Quesnay
ou de Turgot, de Broussais ou de Bichat ; elle ne permet pas non plus
de dire laquelle de ces oeuvres était la plus proche d'une destination
première, ou ultime, laquelle formulerait le plus radicalement
le projet général d'une science. Mais ce qu'elle permet
de faire apparaître, c'est la mesure selon laquelle Buffon et
Linné (ou Turgot et Quesnay, Broussais et Bichat) parlaient de
«la même chose», en se plaçant au «même
niveau» ou à «la même distance», en déployant
«le même champ conceptuel», en s'opposant sur «le
même champ de bataille»; et elle fait apparaître en
revanche pourquoi on ne peut pas dire que Darwin parle de la même
chose que Diderot, que Laennec continue V an Swieten, ou que Jevons
répond aux Physiocrates. Elle définit un espace limité
de communication. Espace relativement restreint, puisqu'il est loin
d'avoir l'ampleur d'une science prise dans tout son devenir historique,
depuis sa plus lointaine origine jusqu'à son point actuel d'accomplissement;
mais espace plus étendu cependant que le jeu des
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influences qui a pu s'exercer d'un auteur à l'autre, ou que
le domaine des polémiques explicites. Les oeuvres différentes,
les livres dispersés, toute cette masse de textes qui appartiennent
à une même formation discursive, -et tant d'auteurs qui
se connaissent et s'ignorent, se critiquent, s'invalident les uns les
autres, se pillent, se retrouvent, sans le savoir et entrecroisent obstinément
leurs discours singuliers en une trame dont ils ne sont point maîtres,
dont ils n'aperçoivent pas le tout et dont ils mesurent mal la
largeur -toutes ces figures et ces individualités diverses ne
communiquent pas seulement par l'enchaînement logique des propositions
qu'ils avancent, ni par la récurrence des thèmes, ni par
l'entêtement d'une signification transmise, oubliée, redécouverte;
ils communiquent par la forme de positivité de leur discours.
Ou plus exactement cette forme de positivité (et les conditions
d'exercice de la fonction énonciative) définit un champ
où peuvent éventuellement se déployer des identités
formelles, des continuités thématiques, des translations
de concepts, des jeux polémiques. Ainsi la positivité
joue-t-elle le rôle de ce qu’on pourrait appeler un a priori
historique.
Juxtaposés, ces deux mots font un effet un peu' criant; j'entends
désigner par là un a priori qui serait non pas condition
de validité pour des jugements, mais condition de réalité
pour des énoncés. Il ne s'agit pas de retrouver ce qui
pourrait rendre légitime une assertion, mais d'isoler les conditions
d'émergence des énoncés, la loi de leur coexistence
avec d'autres, la forme spécifique de leur mode d'être,
les principes selon lesquels ils subsistent, se transforment et disparaissent.
A priori, non de vérités qui pourraient n'être jamais
dites, ni réellement données à l'expérience;
mais d'une histoire qui est donnée, puisque c'est celle des choses
effectivement dites. La raison pour utiliser ce terme un peu barbare,
c'est que cet a priori doit rendre compte des énoncés
dans leur dispersion, dans toutes les failles ouvertes par leur non-cohérence,
dans leur chevauchement et leur remplacement réciproque, dans
leur simultanéité qui n'est pas uni fiable et dans leur
succession qui n'est pas déductible; bref il a à
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rendre compte du fait que le discours n'a pas seulement un sens ou
une vérité, mais une histoire, et une histoire spécifique
qui ne le ramène pas aux lois d'un devenir étranger. Il
doit montrer par exemple que l'histoire de la grammaire n'est pas la
projection dans le champ du langage et de ses problèmes d'une
histoire qui serait, en général, celle de la raison ou
d'une mentalité, d'une histoire en tout cas qu'elle partagerait
avec la médecine, la mécanique ou la théologie;
mais qu'elle comporte un type d'histoire, -une forme de dispersion dans
le temps, un mode de succession, de stabilité et de réactivation,
une vitesse de déroulement ou de rotation -qui lui appartient
en propre, même si elle n'est pas sans relation avec d'autres
types d'histoire. De plus cet a priori n'échappe pas à
l'historicité: il ne constitue pas, au-dessus des événements,
et dans un ciel qui ne bougerait pas, une structure intemporelle; il
se définit comme l'ensemble des règles qui caractérisent
une pratique discursive: or ces règles ne s'imposent pas de l'extérieur
aux éléments qu'elles mettent en relation; elles sont
engagées dans cela même qu'elles relient; et si elles ne
se modifient pas avec le moindre d'entre eux, elles les modifient, et
se transforment avec eux en certains seuils décisifs. L'a priori
des positivités n'est pas seulement le système d'une dispersion
temporelle; il est lui-même un ensemble transformable.
En face des a priori formels dont la juridiction s'étend sans
contingence, il est une figure purement empirique; mais d'autre part,
puisqu'il permet de saisir les discours dans la loi de leur devenir
effectif, il doit pouvoir rendre compte du fait que tel discours, à
un moment donné, puisse accueillir et mettre en oeuvre, ou au
contraire exclure, oublier ou méconnaître, telle ou telle
structure formelle. Il ne peut pas rendre compte (par quelque chose
comme une genèse psychologique ou culturelle) des a priori formels;
mais il permet de comprendre comment les a priori formels peuvent avoir
dans l'histoire des points d'accrochage, des lieux d'insertion, d'irruption
ou d'émergence, des domaines ou des occasions de mise en oeuvre,
et de comprendre comment cette histoire peut être non point contingence
absolument
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extrinsèque, non point nécessité de la forme déployant
sa dialectique propre, mais régularité spécifique.
Rien, donc, ne serait plus plaisant, mais plus inexact, que de concevoir
cet a priori historique comme un a priori formel qui serait, de plus,
doté d'une histoire : grande figure immobile et vide qui surgirait
un jour à la surface du temps, qui ferait valoir sur la pensée
des hommes une tyrannie à laquelle nul ne saurait échapper,
puis qui disparaîtrait d'un coup dans une éclipse à
laquelle aucun événement n'aurait donné de préalable:
transcendantal syncopé, jeu de formes clignotantes. L'a priori
formel et l'a priori historique ne sont ni de même niveau ni de
même nature: s'ils se croisent, c'est qu'ils occupent deux dimensions
différentes.
Le domaine des énoncés ainsi articulé selon des
a priori historiques, ainsi caractérisé par différents
types de positivité, et scandé par des formations discursives
distinctes, n'a plus cette allure de plaine monotone et indéfiniment
prolongée que je lui prêtais au début lorsque je
parlais de «la surface des discours»; il cesse également
d'apparaître comme l'élément inerte, lisse et neutre
où viennent affleurer, chacun selon son propre mouvement, ou
poussés par quelque dynamique obscure, des thèmes, des
idées, des concepts, des connaissances. On a affaire maintenant
à un volume complexe, où se différencient des régions
hétérogènes, et où se déploient,
selon des règles spécifiques, des pratiques qui ne peuvent
pas se superposer. Au lieu de voir s'aligner, sur le grand livre mythique
de l'histoire, des mots qui traduisent en caractères visibles
des pensées constituées avant et ailleurs, on a, dans
l'épaisseur des pratiques discursives, des systèmes qui
instaurent les énoncés comme des événements
(ayant leurs conditions et leur domaine d'apparition) et des choses
(comportant leur possibilité et leur champ d'utilisation). Ce
sont tous ces systèmes d'énoncés (événements
pour une part, et choses pour une autre) que je propose d'appeler archive.
Par ce terme, je n'entends pas la somme de tous les textes qu'une culture
a gardés par-devers elle comme documents de son propre passé,
ou comme témoignage
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de son identité maintenue; je n'entends pas non plus les institutions
qui, dans une société donnée, permettent d'enregistrer
et de conserver les discours dont on veut garder la mémoire et
maintenir la libre disposition. C'est plutôt, c'est au contraire
ce qui fait que tant de choses dites, par tant d'hommes depuis tant
de millénaires, n'ont pas surgi selon les seules lois de la pensée,
ou d'après le seul jeu des circonstances, qu'elles ne sont pas
simplement la signalisation, au niveau des performances verbales, de
ce qui a pu se dérouler dans l'ordre de l'esprit ou dans l'ordre
des choses; mais qu'elles sont apparues grâce à tout un
jeu de relations qui caractérisent en propre le niveau discursif;
qu'au lieu d'être des figures adventices et comme greffées
un peu au hasard sur des processus muets, elles naissent selon des régularités
spécifiques; bref, que s'il y a des choses dites -et celles-là
seulement -, il ne faut pas en demander la raison immédiate aux
choses qui s'y trouvent dites ou aux hommes qui les ont dites, mais
au système de la discursivité, aux possibilités
et aux impossibilités énonciatives qu'il ménage.
L'archive, c'est d'abord la loi de ce qui peut être dit, le système
qui régit l'apparition des énoncés comme événements
singuliers. Mais l'archive, c'est aussi ce qui fait que toutes ces choses
dites ne s'amassent pas indéfiniment dans une multitude amorphe,
ne s'inscrivent pas non plus dans une linéarité sans rupture,
et ne disparaissent pas au seul hasard d'accidents externes; mais qu'elles
se groupent en figures distinctes, se composent les unes avec les autres
selon des rapports multiples, se maintiennent ou s'estompent selon des
régularités spécifiques; ce qui fait qu'elles ne
reculent point du même pas avec le temps, mais que telles qui
brillent très fort comme des étoiles proches nous viennent
en fait de très loin, tandis que d'autres toutes contemporaines
sont déjà d'une extrême pâleur. L'archive,
ce n'est pas ce qui sauvegarde, malgré sa fuite immédiate,
l'événement de l'énoncé et conserve, pour
les mémoires futures, son état civil d'évadé;
c'est ce qui, à la racine même de l'énoncé-événement,
et dans le corps où il se donne, définit d'entrée
de jeu le système de son énonçabilité.
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L'archive n'est pas non plus ce qui recueille la poussière des
énoncés redevenus inertes et permet le miracle éventuel
de leur résurrection; c'est ce qui définit le mode d'actualité
de l'énoncé-chose; c'est le système de son fonctionnement.
Loin d'être ce qui unifie tout ce qui a été dit
dans ce grand murmure confus d'un discours, loin d'être seulement
ce qui nous assure d'exister au milieu du discours maintenu, c'est ce
qui différencie les discours dans leur existence multiple et
les spécifie dans leur durée propre.
Entre la langue qui définit le système de construction
des phrases possibles, et le corpus qui recueille passivement les paroles
prononcées, l'archive définit un niveau particulier: celui
d'une pratique qui fait surgir une multiplicité d'énoncés
comme autant d'événements réguliers, comme autant
de choses offertes au traitement et à la manipulation. Elle n'a
pas la lourdeur de la tradition; et elle ne constitue pas la bibliothèque
sans temps ni lieu de toutes les bibliothèques; mais elle n'est
pas non plus l'oubli accueillant qui ouvre à toute parole nouvelle
le champ d'exercice de sa liberté; entre la tradition et l'oubli,
elle fait apparaître les règles d'une pratique qui permet
aux énoncés à la fois de subsister et de se modifier
régulièrement. C'est le système général
de la formation et de la transformation des énoncés.
Il est évident qu'on ne peut décrire exhaustivement l'archive
d'une société, d'une culture ou d'une civilisation; pas
même sans doute l'archive de toute une époque. D'autre
part, il ne nous est pas possible de décrire notre propre archive,
puisque c'est à l'intérieur de ses règles que nous
parlons, puisque c'est elle qui donne à ce que nous pouvons dire
-et à elle-même, objet de notre discours -ses modes d'apparition,
ses formes d'existence et de coexistence, son système de cumul,
d'historicité et de disparition. En sa totalité, l'archive
n'est pas descriptible; et elle est incontournable en son actualité.
Elle se donne par fragments, régions et niveaux, d'autant mieux
sans doute et avec d'autant plus de netteté que le temps nous
en sépare: à la limite, n'était la rareté
des documents,
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le plus grand recul chronologique serait nécessaire pour l'analyser.
Et pourtant comment cette description de l'archive pourrait-elle se
justifier, élucider ce qui la rend possible, repérer le
lieu d'où elle parle elle-même, contrôler ses devoirs
et ses droits, éprouver et élaborer ses concepts -du moins
en ce stade de la recherche où elle ne peut définir ses
possibilités que dans le moment de leur exercice -si elle s'obstinait
à ne décrire jamais que les horizons les plus lointains?
Ne lui faut-il pas se rapprocher le plus possible de cette positivité
à laquelle elle-même obéit et de ce système
d'archive qui permet de parler aujourd'hui de l'archive en général?
Ne lui faut-il pas éclairer, ne serait-ce que de biais, ce champ
énonciatif dont elle-même fait partie? L'analyse de l'archive
comporte donc une région privilégiée: à
la fois proche de nous, mais différente de notre actualité,
c'est la bordure du temps qui entoure notre présent, qui le surplombe
et qui l'indique dans son altérité; c'est ce qui, hors
de nous, nous délimite. La description de l'archive déploie
ses possibilités (et la maîtrise de ses possibilités)
à partir des discours qui viennent de cesser justement d'être
les nôtres; son seuil d'existence est instauré par la coupure
qui nous sépare de ce que nous ne pouvons plus dire, et de ce
qui tombe hors de notre pratique discursive; elle commence avec le dehors
de notre propre langage; son lieu, c'est l'écart de nos propres
pratiques discursives. En ce sens elle vaut pour notre diagnostic. Non
point parce qu'elle nous permettrait de faire le tableau de nos traits
distinctifs et d'esquisser par avance la figure que nous aurons à
l'avenir. Mais elle nous déprend de nos continuités; elle
dissipe cette identité temporelle où nous aimons nous
regarder nous-mêmes pour conjurer les ruptures de l'histoire;
elle brise le fil des téléologies transcendantales; et
là où la pensée anthropologique interrogeait l'être
de l'homme ou sa subjectivité, elle fait éclater l'autre,
et le dehors. Le diagnostic ainsi entendu n'établit pas le constat
de notre identité par le jeu des distinctions. Il établit
que nous sommes différence, que notre raison c'est la différence
des discours, notre histoire
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la différence des temps, notre moi la différence des
masques. Que la différence, loin d'être origine oubliée
et recouverte, c'est cette dispersion que nous sommes et que nous faisons.
La mise au jour, jamais achevée, jamais intégralement
acquise de l'archive, forme l'horizon général auquel appartiennent
la description des formations discursives, l'analyse des positivités,
le' repérage du champ énonciatif. Le droit des mots -qui
ne coïncide pas avec celui des philologues -autorise donc à
donner à toutes ces recherches le titre d'archéologie.
Ce terme n'incite à la quête d'aucun commencement; il n'apparente
l'analyse à aucune fouille ou sondage géologique. Il désigne
le thème général d'une description qui interroge
le déjà-dit au niveau de son existence: de la fonction
énonciative qui s'exerce en lui, de la formation discursive à
laquelle il appartient, du système général d'archive
dont il relève. L'archéologie décrit les discours
comme des pratiques spécifiées dans l'élément
de l'archive.