|PAGE 175 IV |PAGE 177 I On peut maintenant inverser la démarche; on peut redescendre en aval, et, une fois parcouru le domaine des formations discursives et des énoncés, une fois esquissée leur théorie générale, filer vers les domaines possibles d'application. Voir un peu à quoi faire servir cette analyse que, par un jeu peut-être bien solennel, j'ai baptisé «archéologie». Il le faut, d'ailleurs: car, pour être franc, les choses pour l'instant ne manquent pas d'être assez inquiétantes. J'étais parti d'un problème relativement simple: la scansion du discours selon de grandes unités qui n'étaient point celle des oeuvres, des auteurs, des livres, ou des thèmes. Et voilà qu'à seule fin de les établir, j'ai mis en chantier toute une série de notions (formations discursives, positivité, archive), j'ai défini un domaine (les énoncés, le champ énonciatif, les pratiques discursives), j'ai essayé de faire surgir la spécificité d'une méthode qui ne serait ni formaliste ni interprétative bref, j'ai fait appel à tout un appareil, dont la lourdeur et, sans doute, la bizarre machinerie sont embarrassantes. Pour deux ou trois raisons: il existe déjà assez de méthodes capables de décrire et d'analyser le langage pour qu'il ne soit pas présomptueux de vouloir en ajouter une autre. Et puis j'avais tenu en suspicion des unités de discours comme le «livre» ou l' «oeuvre» parce que je les soupçonnais de n'être pas aussi immédiates et évidentes qu'elles le paraissaient: est-ce |PAGE 178 |PAGE 179 paysage, attaché à un vieux sol
usé jusqu'à la misère. Je n'aurai pas le
droit d'être tranquille tant que je ne me serai départagé
de l' «histoire des idées», tant que je n'aurai
pas montré en quoi l'analyse archéologique se distingue
de ses descriptions. |PAGE 180 tâche de traverser les disciplines existantes,
de les traiter et de les réinterpréter. Elle constitue
alors, plutôt qu'un domaine marginal, un style d'analyse,
une mise en perspective. Elle prend en charge le champ historique
des sciences, des littératures et des philosophies : mais
elle y décrit les connaissances qui ont servi de fond empirique
et non réfléchi à des formalisations ultérieures;
elle essaie de retrouver l'expérience immédiate
que le discours transcrit; elle suit la genèse qui, à
partir des représentations reçues ou acquises, vont
donner naissance à des systèmes et à des
oeuvres. Elle montre en revanche comment peu à peu ces
grandes figures ainsi constituées se décomposent:
comment les thèmes se dénouent, poursuivent leur
vie isolée, tombent en désuétude ou se recomposent
sur un mode nouveau. L'histoire des idées est alors la
discipline des commencements et des fins, la description des continuités
obscures et des retours, la reconstitution des développements
dans la forme linéaire de l'histoire. Mais elle peut aussi
et par là même décrire, d'un domaine à
l'autre, tout le jeu des échanges et des intermédiaires:
elle montre comment le savoir scientifique se diffuse, donne lieu
à des concepts philosophiques, et prend forme éventuellement
dans des oeuvres littéraires; elle montre comment des problèmes,
des notions, des thèmes peuvent émigrer du champ
philosophique où ils ont été formulés
vers des discours scientifiques ou politiques; elle met en rapport
des oeuvres avec des institutions, des habitudes ou des comportements
sociaux, des techniques, des besoins et des pratiques muettes;
elle essaie de faire revivre les formes les plus élaborées
de discours dans le paysage concret, dans le milieu de croissance
et de développement qui les a vues naître. Elle devient
alors la discipline des interférences, la description des
cercles concentriques qui entourent les oeuvres, les soulignent,
les relient entre elles et les insèrent dans tout ce qui
n'est pas elles. |PAGE 181 passage de la non-philosophie à la philosophie,
de la non-scientificité à la science, de la non-littérature
à l'oeuvre elle-même. Elle est l'analyse des naissances
sourdes, des correspondances lointaines, des permanences qui s'obstinent
au-dessous des changements apparents, des lentes formations qui
profitent des mille complicités aveugles, de ces figures
globales qui se nouent peu à peu et soudain se condensent
dans la fine pointe de l'oeuvre. Genèse, continuité,
totalisation : ce sont là les grands thèmes de l'histoire
des idées, et ce par quoi elle se rattache à une
certaine forme, maintenant traditionnelle, d'analyse historique.
Il est normal dans ces conditions que toute personne qui se fait
encore de l'histoire, de ses méthodes, de ses exigences
et de ses possibilités, cette idée désormais
un peu flétrie, ne puisse pas concevoir qu'on abandonne
une discipline comme l'histoire des idées; ou plutôt
considère que toute autre forme d'analyse des discours
est une trahison de l'histoire elle-même. Or la description
archéologique est précisément abandon de
l'histoire des idées, refus systématique de ses
postulats et de ses procédures, tentative pour faire une
tout autre histoire de ce que les hommes ont dit. Que certains
ne reconnaissent point dans cette entreprise l'histoire de leur
enfance, qu'ils pleurent celle-ci, et qu'ils invoquent, à
une époque qui n'est plus faite pour elle, cette grande
ombre d'autrefois, prouve à coup sûr l'extrême
de leur fidélité. Mais ce zèle conservateur
me confirme dans mon propos et m'assure de ce que j'ai voulu faire. |PAGE 182 1. L'archéologie cherche à définir
non point les pensées, les représentations, les
images, les thèmes, les hantises qui se cachent ou se manifestent
dans les discours; mais ces discours eux-mêmes, ces discours
en tant que pratiques obéissant à des règles.
Elle ne traite pas le discours comme document, comme signe d'autre
chose, comme élément qui devrait être transparent
mais dont il faut souvent traverser l'opacité importune
pour rejoindre enfin, là où elle est tenue en réserve,
la profondeur de l'essentiel; elle s'adresse au discours dans
son volume propre, à titre de monument. Ce n'est pas une
discipline interprétative: elle ne cherche pas un «autre
discours» mieux caché. Elle se refuse à être
«allégorique». |PAGE 183 des types et des règles de pratiques discursives
qui traversent des oeuvres individuelles, qui parfois les commandent
entièrement et les dominent sans que rien ne leur échappe;
mais qui parfois aussi n'en régissent qu'une partie. L'instance
du sujet créateur, en tant que raison d'être d'une
oeuvre et principe de son unité, lui est étrangère. |PAGE 184 II En général l'histoire des idées traite le champ des discours comme un domaine à deux valeurs; tout élément qu'on y repère peut être caractérisé comme ancien ou nouveau; inédit ou répété; traditionnel ou original; conforme à un type moyen ou déviant. On peut donc distinguer deux catégories de formulations; celles, valorisées et relativement peu nombreuses, qui apparaissent pour la première fois, qui n'ont pas d'antécédents semblables à elles, qui vont éventuellement servir de modèles aux autres, et qui dans cette mesure méritent de passer pour des créations; et celles, banales, quotidiennes, massives qui ne sont pas responsables d'elles-mêmes et qui dérivent, parfois pour le répéter textuellement, de ce qui a été déjà dit. A chacun de ces deux groupes l'histoire des idées donne un statut; et elle ne les soumet pas à la même analyse: en décrivant le premier, elle raconte l'histoire des inventions, des changements, des métamorphoses, elle montre comment la vérité s'est arrachée à l'erreur, comment la conscience s'est éveillée de ses sommeils successifs, comment des formes nouvelles se sont dressées tour à tour pour nous donner le paysage qui est maintenant le nôtre; à l'historien de retrouver à partir de ces points isolés, de ces ruptures successives, la ligne continue d'une évolution. L'autre groupe au contraire manifeste l'histoire comme inertie et pesanteur, comme lente accumulation du passé, et sédimentation |PAGE 185 silencieuse des choses dites; les énoncés
doivent y être traités par masse et selon ce qu'ils
ont de commun; leur singularité d'événement
peut être neutralisée; perdent de leur importance
aussi l'identité de leur auteur, le moment et le lieu de
leur apparition; en revanche, c'est leur étendue qui doit
être mesurée: jusqu'où et jusqu'à quand
ils se répètent, par quels canaux ils sont diffusés,
dans quels groupes ils circulent; quel horizon général
ils dessinent pour la pensée des hommes, quelles bornes
ils lui imposent; et comment, en caractérisant une époque,
ils permettent de la distinguer des autres: on décrit alors
une série de figures globales. Dans le premier cas, l'histoire
des idées décrit une succession d'événements
de pensée; dans le second, on a des nappes ininterrompues
d'effets; dans le premier, on reconstitue l'émergence des
vérités ou des formes; dans le second, on rétablit
les solidarités oubliées, et on renvoie les discours
à leur relativité. |PAGE 186 alors de retrouver le point de rupture, d'établir,
avec le plus de précision possible, le partage entre l'épaisseur
implicite du déjà-là, la fidélité
peut-être involontaire à l'opinion acquise, la loi
des fatalités discursives, et la vivacité de la
création, le saut dans l'irréductible différence.
Cette description des originalités,' bien qu'elle paraisse
aller de soi, pose deux problèmes méthodologiques
fort difficiles: celui de la ressemblance et celui de la procession.
Elle suppose en effet qu'on puisse établir une sorte de
grande série unique où chaque formulation prendrait
date selon des repères chronologiques homogènes.
Mais à y regarder d'un peu près, est-ce de la même
façon et sur la même ligne temporelle que Grimm avec
sa loi des mutations vocaliques précède Bopp (qui
l'a citée, qui l'a utilisée, qui lui a donné
des applications, et lui a imposé des ajustements); et
que Coeurdoux et Anquetil-Duperron (en constatant des analogies
entre le grec et le sanscrit) ont anticipé sur la définition
des langues indo-européennes et ont précédé
les fondateurs de la grammaire comparée? Est-ce bien dans
la même série et selon le même mode d'antériorité,
que Saussure se trouve «précédé»
par Pierce et sa sémiotique, par Arnauld et Lancelot avec
l'analyse classique du signe, par les stoïciens et la théorie
du signifiant? La précession n'est pas une donnée
irréductible et première; elle ne peut jouer le
rôle de mesure absolue qui permettrait de jauger tout discours
et de distinguer l'original du répétitif. Le repérage
des antécédences ne suffit pas, à lui tout
seul, à déterminer un ordre discursif: il se subordonne
au contraire au discours qu'on analyse, au niveau qu'on choisit,
à l'échelle qu'on établit. En étalant
le discours tout au long d'un calendrier et en donnant une date
à chacun de ses éléments, on n'obtient pas
la hiérarchie définitive des précessions
et des originalités; celle-ci n'est jamais que relative
aux systèmes des discours qu'elle entreprend de valoriser. |PAGE 187 déjà la même chose dans tel
texte»; «cette proposition est déjà
fort proche de celle-là», etc.? Dans l'ordre du discours,
qu'est-ce que l'identité, partielle ou totale? Que deux
énonciations soient exactement identiques, qu'elles soient
faites des mêmes mots utilisés dans le même
sens, n'autorise pas, or le sait, il les identifier absolument.
Quand bien même on trouverait chez Diderot et Lamarck, ou
chez Benoît de Maillet et Darwin, la même formulation
du principe évolutif, on ne peut considérer qu'il
s'agit chez les uns et les autres d'un seul et même événement
discursif, qui aurait été soumis à travers
le temps à une série de répétitions.
Exhaustive, l'identité n'est pas un critère; à
plus forte raison lorsqu'elle est partielle, lorsque les mots
ne sont pas utilisés chaque fois dans le même sens,
ou lorsqu'un même noyau significatif est appréhendé
à travers des mots différents: dans quelle mesure
peut-on affirmer que c'est bien le même thème organiciste
qui se fait jour à travers les discours et les vocabulaires
si différents de Buffon, de Jussieu et de Cuvier? Et inversement
peut-on dire que le même mot d'organisation recouvre le
même sens chez Daubenton, Blumenbach et Geoffroy Saint-Hilaire?
D'une façon générale, est-ce bien le même
type de ressemblance qu'on repère entre Cuvier et Darwin,
et entre ce même Cuvier et Linné (ou Aristote)? Pas
de ressemblance en soi, immédiatement reconnaissable, entre
les formulations: leur analogie est un effet du champ discursif
où on la repère. 1. C'est de cette façon que M. Canguilhem a établi la suite des propositions qui, de Willis à Prochaska, a permis la définition du réflexe. |PAGE 188 texte qui ressemble «par avance»
à un texte ultérieur, fureter pour retrouver, à
travers l'histoire, le jeu des anticipations ou des échos,
remonter jusqu'aux germes premiers ou redescendre jusqu'aux dernières
traces, faire ressortir tour à tour à propos d'une
oeuvre sa fidélité aux traditions ou sa part d'irréductible
singularité, faire monter ou descendre sa cote d'originalité,
dire que les grammairiens de Port-Royal n'ont rien inventé
du tout, ou découvrir que Cuvier avait plus de prédécesseurs
qu'on ne croyait, ce sont là des amusements sympathiques,
mais tardifs, d'historiens en culottes courtes. |PAGE 189 L'archéologie n'est pas à la quête
des inventions; et elle reste insensible à ce moment (émouvant,
je le veux bien) où pour la première fois, quelqu'un
a été sûr d'une certaine vérité;
elle n'essaie pas de restituer la lumière de ces matins
de fête. Mais ce n'est pas pour s'adresser aux phénomènes
moyens de l'opinion et à la grisaille de ce que tout le
monde, à une certaine époque, pouvait répéter.
Ce qu'elle cherche dans les textes de Linné ou de Buffon,
de Petty ou de Ricardo, de Pinel ou de Bichat, ce n'est pas à
établir la liste des saints fondateurs; c'est à
mettre au jour la régularité d'une pratique discursive.
Pratique qui est à l'oeuvre, de la même façon,
chez tous leurs successeurs les moins originaux, ou chez tels
de leurs prédécesseurs; et pratique qui rend compte
dans leur oeuvre elle-même non seulement des affirmations
les plus originales (et auxquelles nul n'avait songé avant
eux) mais de celles qu'ils avaient reprises, recopiées
même chez leurs prédécesseurs. Une découverte
n'est pas moins régulière, du point de vue énonciatif,
que le texte qui la répète et la diffuse; la régularité
n'est pas moins opérante, n'est pas moins efficace et active,
dans une banalité que dans une formation insolite. Dans
une telle description, on ne peut pas admettre une différence
de nature entre des énoncés créateurs (qui
font apparaître quelque chose de nouveau, qui émettent
une information inédite et qui sont en quelque sorte «actifs»)
et des énoncés imitatifs (qui reçoivent et
répètent l'information, demeurent pour ainsi dire
«passifs»). Le champ des énoncés n'est
pas un ensemble de plages inertes scandé par des moments
féconds; c'est un domaine qui est de bout en bout actif. |PAGE 190 une fois pour toutes; ce n'est pas la même régularité qu'on trouve à l'oeuvre chez Tournefort et Darwin, ou chez Lancelot et Saussure, chez Petty et chez Kaynes. On a donc des champs homogènes de régularités énonciatives (ils caractérisent une formation discursive) mais ces champs sont différents entre eux. Or il n'est pas nécessaire que le passage à un nouveau champ de régularités énonciatives s'accompagne de changements correspondants à tous les autres niveaux des discours. On peut trouver des performances verbales qui sont identiques du point de vue de la grammaire (du vocabulaire, de la syntaxe, et d'une façon générale de la langue); qui sont également identiques du point de vue de la logique (du point de vue de la structure propositionnelle, ou du système déductif dans lequel elle se trouve placée); mais qui sont énonciativement différents. Ainsi la formulation du rapport quantitatif entre les prix et la masse monétaire en circulation peut être effectuée avec les mêmes mots -ou des mots synonymes -et être obtenue par le même raisonnement; elle n'est pas énonciativement identique chez Gresham ou Locke et chez les marginalistes du XIXe siècle; elle ne relève pas ici et là du même système de formation des objets et des concepts. Il faut donc distinguer entre analogie linguistique (ou traductibilité), identité logique (ou équivalence), et homogénéité énonciative. Ce sont ces homogénéités que l'archéologie prend en charge, et exclusivement. Elle peut donc voir apparaître une pratique discursive nouvelle à travers des formulations verbales qui demeurent linguistiquement analogues ou logiquement équivalentes (en reprenant, et parfois mot à mot, la vieille théorie de la phrase-attribution et du verbe-copule, les grammairiens de Port-Royal ont ainsi ouvert une régularité énonciative dont l'archéologie doit décrire la spécificité). Inversement, elle peut négliger des différences de vocabulaire, elle peut passer sur des champs sémantiques ou des organisations déductives différentes, si elle est en mesure de reconnaître ici et là, et malgré cette hétérogénéité, une certaine régularité énonciative (de ce point de vue, la théorie du langage d'action, la recherche sur l'origine des |PAGE 191 langues, l'établissement des racines primitives,
telles qu'on les trouve au XVIIIe siècle, ne sont pas «nouvelles»
par rapport aux analyses «logiques» faites par Lancelot)
. |PAGE 192 concepts qu'il utilise et la stratégie
dont il fait partie. Ces règles ne sont jamais données
dans une formulation, elles les traversent et leur constituent
un espace de coexistence; on ne peut donc pas retrouver l'énoncé
singulier qui les articulerait pour elles-mêmes. Cependant
certains groupes d'énoncés mettent en oeuvre ces
règles sous leur forme la plus générale et
la plus largement applicable; à partir d'eux, on peut voir
comment d'autres objets, d'autres concepts, d'autres modalités
énonciatives ou d'autres choix stratégiques peuvent
être formés à partir de règles moins
générales et dont le domaine d'application est plus
spécifié. On peut ainsi décrire un arbre
de dérivation énonciative: il sa base, les énoncés
qui mettent en oeuvre les règles de formation dans leur
étendue la plus vaste; au sommet, et après un certain
nombre d'embranchements, les énoncés qui mettent
en oeuvre la même régularité, mais plus finement
articulée, mieux délimitée et localisée
dans son extension. |PAGE 193 partir d'axiomes; elle ne doit pas non plus être
assimilée à la germination d'une idée générale,
ou d'un noyau philosophique dont les significations se déploieraient
peu à peu dans des expériences ou des conceptualisations
précises; enfin elle ne doit pas être prise pour
une genèse psychologique à partir d'une découverte
qui peu à peu développerait ses conséquences
et épanouirait ses possibilités. Elle est différente
de tous ces parcours, et elle doit être décrite dans
son autonomie. On peut ainsi décrire les dérivations
archéologiques de l' Histoire naturelle sans commencer
par ses axiomes indémontrables ou ses thèmes fondamentaux
(par exemple la continuité de la nature), et sans prendre
pour point de départ et pour fil directeur les premières
découvertes ou les premières approches (celles de
Tournefort avant celles de Linné, celles de Jonston avant
celles de Tournefort). L'ordre archéologique n'est ni celui
des systématicités, ni celui des successions chronologiques. |PAGE 194 façon, malgré des différences de surface, dirait la même chose, à travers un vocabulaire polymorphe, et produirait une sorte de grand discours qu'on pourrait parcourir indifféremment dans tous les sens. Au contraire l'archéologie décrit un niveau d'homogénéité énonciative qui a sa propre découpe temporelle, et qui n'emporte pas avec elle toutes les autres formes d'identité et de différences qu'on peut repérer dans le langage; et à ce niveau, elle établit une ordonnance, des hiérarchies, tout un buissonnement qui excluent une synchronie massive, amorphe et donnée globalement une fois pour toutes. Dans ces unités si confuses qu'on appelle «époques», elle fait surgir, avec leur spécificité, des «périodes énonciatives» qui s'articulent, mais sans se confondre avec eux, sur le temps des concepts, sur les phases théoriques, sur les stades de formalisation, et sur les étapes de l'évolution linguistique. |PAGE 195
Au discours qu'elle analyse, l'histoire des idées fait d'ordinaire un crédit de cohérence. Lui arrive-t-il de constater une irrégularité dans l'usage des mots, plusieurs propositions incompatibles, un jeu de significations qui ne s'ajustent pas les unes aux autres, des concepts qui ne peuvent pas être systématisés ensemble? Elle se met en devoir de trouver, à un niveau plus ou moins profond, un principe de cohésion qui organise le discours et lui restitue une unité cachée. Cette loi de cohérence est une règle heuristique, une obligation de procédure, presque une contrainte morale de la recherche: ne pas multiplier inutilement les contradictions; ne pas se laisser prendre aux petites différences; ne pas accorder trop de poids aux changements, aux repentirs, aux retours sur le passé, aux polémiques; ne pas supposer que le discours des hommes est perpétuellement miné de l'intérieur par la contradiction de leurs désirs, des influences qu'ils ont subies, ou des conditions dans lesquelles ils vivent; mais admettre que s'ils parlent, et si, entre eux, ils dialoguent, c'est bien plutôt pour surmonter ces contradictions et trouver le point à partir duquel elles pourront être maîtrisées. Mais cette même cohérence est aussi le résultat de la recherche: elle définit les unités terminales qui achèvent l'analyse; elle découvre l'organisation interne d'un texte, la forme de développement d'une oeuvre individuelle, ou le lieu de rencontre entre des discours différents. |PAGE 196 On est bien obligé de la supposer pour
la reconstituer, et on ne sera sûr de l'avoir trouvée
que si on l'a poursuivie assez loin et assez longtemps. Elle apparaît
comme un optimum: le plus grand nombre possible de contradictions
résolues par les moyens les plus simples. |PAGE 197 collectives et diachroniques d'une époque,
d'une forme générale de conscience, d'un type de
société, d'un ensemble de traditions, d'un paysage
imaginaire commun à toute une culture. Sous toutes ces
formés, la cohérence ainsi découverte joue
toujours le même rôle: montrer que les contradictions
immédiatement visibles ne sont rien de plus qu'un miroitement
de surface; et qu'il faut ramener à un foyer unique ce
jeu d'éclats dispersés. La contradiction, c'est
l'illusion d'une unité qui se cache ou qui est cachée:
elle n'a son lieu que dans le décalage entre la conscience
et l'inconscient, la pensée et le texte, l'idéalité
et le corps contingent de l'expression. De toute façon
l'analyse se doit de supprimer, autant que faire se peut, la contradiction. |PAGE 198 L'histoire des idées reconnaît donc
deux niveaux de contradictions: celui des apparences qui se résout
dans l'unité profonde du discours; et celui des fondements
qui donne lieu au discours lui-même. Par rapport au premier
niveau de contradiction, le discours est la figure idéale
qu'il faut dégager de leur présence accidentelle,
de leur corps trop visible; par rapport au second, le discours
est la figure empirique que peuvent prendre les contradictions
et dont on doit détruire l'apparente cohésion, pour
les retrouver enfin dans leur irruption et leur violence. Le discours
est le chemin d'une contradiction à l'autre: s'il donne
lieu à celles qu'on voit, c'est qu'il obéit à
celle qu'il cache. Analyser le discours, c'est faire disparaître
et réapparaître les contradictions; c'est montrer
le jeu qu'elles jouent en lui; c'est manifester comment il peut
les exprimer, leur donner corps, ou leur prêter une fugitive
apparence. |PAGE 199 et le thème d'une nature foisonnante, dotée de pouvoirs énigmatiques, se déployant peu à peu dans l'histoire, et bouleversant tous les ordres spatiaux selon la grande poussée du temps). L'archéologie essaie de montrer comment les deux affirmations, fixiste et «évolutionniste», ont leur lieu commun dans une certaine description des espèces et des genres: cette description prend pour objet la structure visible des organes (c'est-à-dire leur forme, leur grandeur, leur nombre et leur disposition dans l'espace); et elle peut le limiter de deux manières (à l'ensemble de l'organisme, ou à certains de ses éléments, déterminés soit pour leur importance soit pour leur commodité taxinomique); on fait apparaître alors, dans le second cas, un tableau régulier, doté d'un nombre de cases définies, et constituant en quelque sorte le programme de toute création possible (de sorte que, actuelle, encore future, ou déjà disparue, l'ordonnance des espèces et des genres est définitivement fixée) ; et dans le premier cas, des groupes de parentés qui demeurent indéfinis et ouverts, qui sont séparés les uns des autres, et qui tolèrent, en nombre indéterminé, de nouvelles formes aussi proches qu'on voudra des formes préexistantes. En faisant ainsi dériver la contradiction entre deux thèses d'un certain domaine d'objets, de ses délimitations et de son quadrillage, on ne la résout pas; on ne découvre pas le point de conciliation. Mais on ne la transfère pas non plus à un niveau plus fondamental; on définit le lieu où elle prend place; on fait apparaître l'embranchement de l'alternative; on localise la divergence et le lieu où les deux discours se juxtaposent. La théorie de la structure n'est pas un postulat commun, un fond de croyance générale partagé par Linné et Buffon, une solide et fondamentale affirmation qui repousserait au niveau d'un débat accessoire le conflit de l'évolutionnisme et du fixisme; c'est le principe de leur incompatibilité, la loi qui régit leur dérivation et leur coexistence. En prenant les contradictions comme objets à décrire, l'analyse archéologique n'essaie pas de découvrir à leur place une forme ou une thématique communes, elle essaie de déterminer la mesure et la forme de leur écart. Par rapport |PAGE 200 à une histoire des idées qui voudrait
fondre les contradictions dans l'unité semi-nocturne d'une
figure globale, ou qui voudrait les transmuer en un principe général,
abstrait et uniforme d'interprétation ou d'explication,
l'archéologie décrit les différents espaces
de dissension. |PAGE 201 Entre ces deux extrêmes, la description
archéologique décrit ce qu'on pourrait appeler les
contradictions intrinsèques: celles qui se déploient
dans la formation discursive elle-même, et qui, nées
en un point du système des formations, font surgir des
sous-systèmes: ainsi pour nous en tenir à l'exemple
de l'Histoire naturelle au XVIIIe siècle, la contradiction
qui oppose les analyses «méthodiques» et les
analyses «systématiques». L'opposition ici
n'est point terminale: ce ne sont point deux propositions contradictoires
à propos du même objet, ce ne sont point deux utilisations
incompatibles du même concept, mais bien deux manières
de former des énoncés, caractérisés
les uns et les autres, par certains objets, certaines positions
de subjectivité, certains concepts et certains choix stratégiques.
Pourtant ces systèmes ne sont pas premiers: car on peut
montrer en quel point ils dérivent tous les deux d'une
seule et même positivité qui est celle de l'Histoire
naturelle. Ce sont ces oppositions intrinsèques qui sont
pertinentes pour l'analyse archéologique. |PAGE 202 échelle constante; pour la description
méthodique, les codes sont relativement libres et les échelles
de repérage peuvent osciller); une incompatibilité
des concepts (dans les «systèmes», le concept
de caractère générique est une marque arbitraire
bien que non trompeuse pour désigner les genres; dans les
méthodes ce même concept doit recouvrir la définition
réelle du genre); enfin une exclusion des options théoriques
(la taxinomie systématique rend possible le «fixisme»,
même s'il est rectifié par l'idée d'une création
continuée dans le temps, et déroulant peu à
peu les éléments des tableaux, ou par l'idée
de catastrophes naturelles ayant perturbé par notre regard
actuel l'ordre linéaire des voisinages naturels mais elle
exclut la possibilité d'une transformation que la méthode
accepte sans l'impliquer absolument). |PAGE 203 du champ discursif: elles posent la question
de la traduction possible d'un groupe d'énoncés
dans un autre, du point de cohérence qui pourrait les articuler
l'un sur l'autre, de leur intégration dans un espace plus
général (ainsi l'opposition système-méthode
chez les naturalistes du XVIIIe siècle induit une série
de tentatives pour les réécrire tous les deux dans
une seule forme de description, pour donner à la méthode
la rigueur et la régularité du système, pour
faire coïncider l'arbitraire du système avec les analyses
concrètes de la méthode); ce ne sont pas de nouveaux
objets, de nouveaux concepts, de nouvelles modalités énonciatives
qui s'ajoutent linéairement aux anciennes; mais des objets
d'un autre niveau (plus général ou plus particulier),
des concepts qui ont une autre structure et un autre champ d'application,
des énonciations d'un autre type, sans que pourtant les
règles de formation soient modifiées. D'autres oppositions
jouent un rôle critique: elles mettent en jeu l'existence
et l' «acceptabilité» de la pratique discursive;
elles définissent le point de son impossibilité
effective et de son rebrousse ment historique (ainsi la description,
dans l'Histoire naturelle elle-même, des solidarités
organiques et des fonctions qui s'exercent, à travers des
variables anatomiques, dans des conditions définies d'existence,
ne permet plus, du moins à titre de formation discursive
autonome, une Histoire naturelle qui serait une science taxinomique
des êtres à partir de leurs caractères visibles). |PAGE 204 dans des formes générales de pensée et les pacifier de force par le recours à un a priori contraignant. Il s'agit au contraire de repérer, dans une pratique discursive déterminée, le point où elles se constituent, de définir la forme qu'elles prennent, les rapports qu'elles ont entre elles, et le domaine qu'elles commandent. Bref, il s'agit de maintenir le discours dans ses aspérités multiples; et de supprimer en conséquence le thème d'une contradiction uniformément perdue et retrouvée, résolue et toujours renaissante, dans l'élément indifférencié du Logos.
IV
|PAGE 206 (comme dans Les Mots et les Choses), mettre en
,jeu plusieurs positivités distinctes, dont elle compare
les états concomitants pendant une période déterminée,
et qu'elle confronte avec d'autres types de discours qui ont pris
leur place à une époque donnée. |PAGE 207 d'autre part). Ce sont ces rapports internes
et externes qui caractérisent l'Histoire naturelle, l'Analyse
des richesses et la Grammaire générale, comme un
ensemble spécifique, et permettent de reconnaître
en elles une configuration interdiscursive. |PAGE 208 Grammaire générale avec l'Histoire
naturelle et l'Analyse des richesses. Mais pourquoi pas avec l'
Histoire telle qu'on la pratiquait à la même époque,
avec la critique biblique, avec la rhétorique, avec la
théorie des beaux-arts? N'est-ce pas un tout autre champ
d'interpositivité que vous auriez découvert? Quel
privilège a donc celui que vous avez décrit? -De
privilège, aucun; il n'est que l'un des ensembles descriptibles;
si, en effet, on reprenait la Grammaire générale,
et si on essayait de définir ses rapports avec les disciplines
historiques et la critique textuelle, on verrait à coup
sûr se dessiner un tout autre système de relations;
et la description ferait apparaître un réseau interdiscursif
qui ne se superposerait pas au premier, mais le croiserait en
certains de ses points. De même la taxinomie des naturalistes
pourrait être confrontée non plus avec la grammaire
et l'économie, mais avec la physiologie et la pathologie:
là encore de nouvelles interpositivités se dessineraient
(que l'on compare les relations taxinomie-grammaire-économie,
analysées dans Les Mots et les Choses, et les relations
taxinomie-pathologie étudiées dans la Naissance
de la Clinique). Ces réseaux ne sont donc pas en nombre
défini d'avance; seule l'épreuve de l'analyse peut
montrer s'ils existent, et lesquels existent (c'est-à-dire
lesquels sont susceptibles d'être décrits). De plus
chaque formation discursive n'appartient pas (en tout cas n'appartient
pas nécessairement) à un seul de ces systèmes;
mais elle entre simultanément dans plusieurs champs de
relations où elle n'occupe pas la même place et n'exerce
pas la même fonction (les rapports taxinomie-pathologie
ne sont pas isomorphes aux rapports taxinomie-grammaire; les rapports
grammaire-analyse des richesses ne sont pas isomorphes aux rapports
grammaire-exégèse). |PAGE 209 qui est destinée à répartir
leur diversité dans des figures différentes. La
comparaison archéologique n'a pas un effet unificateur,
mais multiplicateur. |PAGE 210 analogues (les concepts de la grammaire générale,
comme ceux de verbe, de sujet, de complément, de racine,
sont formés à partir des mêmes dispositions,
du champ énonciatif -théories de l'attribution,
de l'articulation, de la désignation, de la dérivation
-que les concepts pourtant bien différents, pourtant radicalement
hétérogènes, de l'Histoire naturelle et de
l'Économie); montrer, entre des formations différentes,
les isomorphismes archéologiques. |PAGE 211 complémentarité (ainsi par rapport.
à l'analyse de la richesse et à celle des espèces,
la description du langage joue, pendant l'époque classique,
un rôle dominant dans la mesure où elle est la théorie
des signes d'institution qui dédoublent, marquent et représentent
la représentation elle-même) : établir les
corrélations archéologiques. |PAGE 212 3. L'archéologie fait aussi apparaître
des rapports entre les formations discursives et des domaines
non discursifs (institutions, événements politiques,
pratiques et processus économiques). Ces rapprochements
n'ont pas pour fin de mettre au jour de grandes continuités
culturelles, ou d'isoler des mécanismes de causalité.
Devant un ensemble de faits énonciatifs, l'archéologie
ne se demande pas ce qui a pu le motiver (c'est là la recherche
des contextes de formulation); elle ne cherche pas non plus à
retrouver ce qui s'exprime en eux (tâche d'une herméneutique);
elle essaie de déterminer comment les règles de
formation dont il relève -et qui caractérisent la
positivité à laquelle il appartient -peuvent être
liées à des systèmes non discursifs: elle
cherche à définir des formes spécifiques
d'articulation. |PAGE 213 changements politiques, ou les processus économiques,
ont pu déterminer la conscience des hommes de science -l'horizon
et la direction de leur intérêt, leur système
de valeurs, leur manière de percevoir les choses, le style
de leur rationalité; ainsi, à une époque
où le capitalisme industriel commençait à
recenser ses besoins de main-d’œuvre, la maladie a
pris une dimension sociale: le maintien de la santé, la
guérison, l'assistance aux malades pauvres, la recherche
des causes et des foyers pathogènes, sont devenus une charge
collective que l'État doit, pour une part, prendre à
son compte et, pour une autre, surveiller. De là suivent
la valorisation du corps comme instrument de travail, le souci
de rationaliser la médecine sur le modèle des autres
sciences, les efforts pour maintenir le niveau de santé
d'une population, le soin apporté à la thérapeutique,
au maintien de ses effets, à l'enregistrement des phénomènes
de longue durée. |PAGE 214 d'abord de la découpe et de la délimitation de l'objet médical: non pas, bien sûr, que ce soit la pratique politique qui depuis le début du XIXe siècle ait imposé à la médecine de nouveaux objets comme les lésions tissulaires ou les corrélations anatomo-physiologiques; mais elle a ouvert de nouveaux champs de repérage des objets médicaux (ces champs sont constitués par la masse de la population administrativement encadrée et surveillée, jaugée selon certaines normes de vie et de santé, analysée selon des formes d'enregistrement documentaire et statistique; ils sont constitués aussi par les grandes armées populaires de l'époque révolutionnaire et napoléonienne, avec leur forme spécifique de contrôle médical; ils sont constitués encore par les institutions d'assistance hospitalière qui ont été définies, à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, en fonction des besoins économiques de l'époque, et de la position réciproque des classes sociales). Ce rapport de la pratique politique au discours médical, on le voit apparaître également dans le statut donné au médecin qui devient le titulaire non seulement privilégié mais quasi exclusif de ce discours, dans la forme de rapport institutionnel que le médecin peut avoir au malade hospitalisé ou à sa clientèle privée, dans les modalités d'enseignement et de diffusion qui sont prescrites ou autorisées pour ce savoir. Enfin on peut saisir ce rapport dans la fonction qui est accordée au discours médical, ou dans le rôle qu'on requiert de lui, lorsqu'il s'agit de juger des individus, de prendre des décisions administratives, de poser les normes d'une société, de traduire -pour les «résoudre» ou pour les masquer -des conflits d'un autre ordre, de donner des modèles de type naturel aux analyses de la société et aux pratiques qui la concernent. Il ne s'agit donc pas de montrer comment la pratique politique d'une société donnée a constitué ou modifié les concepts médicaux et la structure théorique de la pathologie; mais comment le discours médical comme pratique s'adressant à un certain champ d'objets, se trouvant entre les mains d'un certain nombre d'individus statutaire ment désignés, ayant enfin à exercer certaines fonctions dans la société, s'articule sur des pratiques qui |PAGE 215 lui sont extérieures et qui ne sont pas
elles-mêmes de nature discursive. |PAGE 216 v Qu'en est-il maintenant de la description archéologique du changement? On pourra bien faire à l'histoire traditionnelle des idées toutes les critiques théoriques qu'on voudra ou qu'on pourra: elle a au moins pour elle de prendre pour thème essentielles phénomènes de succession et d'enchaînement temporels, de les analyser selon les schémas de l'évolution, et de décrire ainsi le déploiement historique des discours. L'archéologie, en revanche, ne semble traiter l'histoire que pour la figer. D'un côté, en décrivant les formations discursives, elle néglige les séries temporelles qui peuvent s'y manifester; elle recherche des règles générales qui valent uniformément, et de la même manière, en tous les points du temps: n'impose-t-elle pas alors, à un développement peut-être lent et imperceptible, la figure contraignante d'une synchronie. Dans ce «monde des idées» qui est par lui-même si labile, où les figures apparemment les plus stables s'effacent si vite, où, en revanche, tant d'irrégularités se produisent qui recevront plus tard un statut définitif, où l'avenir anticipe toujours sur lui-même alors que le passé ne cesse de se décaler, ne fait-elle pas valoir comme une sorte de pensée immobile? Et d'autre part, lorsqu'elle a recours à la chronologie, c'est uniquement, semble-t-il, pour fixer, aux limites des positivités, deux points d'épinglage: le moment où elles naissent et celui où elles s'effacent, comme si la durée n'était utilisée que pour fixer ce |PAGE 217 calendrier rudimentaire, mais qu'elle était
élidée tout le long de l'analyse elle-même;
comme s'il n'y avait de temps que dans l'instant vide de la rupture,
dans cette faille blanche et paradoxalement intemporelle où
une formation soudain se substitue à une autre. Synchronie
des positivités, instantanéité des substitutions,
le temps est esquivé, et avec lui la possibilité
d'une description historique disparaît. Le discours est
arraché à la loi du devenir et il s'établit
dans une intemporalité discontinue. Il s'immobilise par
fragments : éclats précaires d'éternité.
Mais on aura beau faire: plusieurs éternités qui
se succèdent, un jeu d'images fixes qui s'éclipsent
à tour de rôle, cela ne fait ni un mouvement, ni
un temps, ni une histoire. Il faut cependant regarder les choses
de plus près. |PAGE 218 discursives et l'articulent en séries
dont l'entrecroisement n'empêche pas l'analyse. |PAGE 219 mêmes règles, les mêmes opérateurs
ni la même sensibilité, par exemple dans l'analyse
des richesses et dans l'économie politique, dans la vieille
médecine des «constitutions», et dans l'épidémiologie
moderne.) |PAGE 220 l'ensemble de processus diachronique. Loin d'être
indifférente à la succession, l'archéologie
repère les vecteurs temporels de dérivation. |PAGE 221 une langue, plus un sujet pour la parler. C'est
une pratique qui a ses formes propres d'enchaînement et
de succession. |PAGE 222 sont innombrables, et de natures très diverses: les unes sont localisées, les autres sont générales; les unes portent sur les méthodes, les autres sur les concepts; tantôt il s'agit du domaine d'objets, tantôt il s'agit de tout l'instrument linguistique. Plus frappant, encore l'exemple de la médecine: en un quart de siècle, de 1790 à 1815, le discours médical s'est modifié plus profondément que depuis le XVIIe siècle, que depuis le Moyen Age sans doute, et peut-être même depuis la médecine grecque: modification qui fit apparaître des objets (lésions organiques, foyers profonds, altérations tissulaires, voies et formes de diffusion inter-organiques, signes et corrélations anatomo-cliniques), des techniques d'observations, de détection du foyer pathologique, d'enregistrement; un autre quadrillage perceptif et un vocabulaire de description presque entièrement neuf; des jeux de concepts et des distributions nosographiques inédits (des catégories parfois centenaires, parfois millénaires, comme celle de fièvre ou de constitution disparaissent et des maladies peut-être vieilles comme le monde - la tuberculose - sont enfin isolées et nommées). Laissons donc à ceux qui, par inadvertance, n'auraient jamais ouvert la Nosographie philosophique et le Traité des Membranes le soin de dire que l'archéologie invente arbitrairement des différences. Elle s'efforce seulement de les prendre au sérieux: de débrouiller leur écheveau, de déterminer comment elles se répartissent, comment elles s'impliquent, se commandent, se subordonnent les unes aux autres, à quelles catégories distinctes elles appartiennent; bref il s'agit de décrire ces différences, non sans établir, entre elles, le système de leurs différences. S'il y a un paradoxe de l'archéologie, il n'est pas en ceci qu'elle multiplierait les différences, mais en ceci qu'elle se refuse à les réduire, -inversant par là les valeurs habituelles. Pour l'histoire des idées, la différence, telle qu'elle apparaît, est erreur, ou piège; au lieu de se laisser arrêter par elle, la sagacité de l'analyse doit chercher à la dénouer: à retrouver au-dessous d'elle une différence plus petite, et au-dessous de celle-ci, une autre plus limitée encore, et ceci indéfiniment |PAGE 223 jusqu'à la limite idéale qui serait
la non-différence de la parfaite continuité. L'archéologie,
en revanche, prend pour objet de sa description ce qu'on tient
habituellement pour obstacle: elle n'a pas pour projet de surmonter
les différences, mais de les analyser, de dire en quoi,
au juste, elles consistent, et de les différencier. Cette
différenciation, comment l' opère-t-elle? |PAGE 224 sa présence. Il ne faut donc pas décrire
un pareil événement selon les catégories
qui peuvent convenir à l'émergence d'une formulation,
ou à l'apparition d'un mot nouveau. A cet événement,
inutile de poser des questions comme: «Qui en est l'auteur?
Qui a parlé? Dans quelles circonstances et à l'intérieur
de quel contexte? En étant animé de quelles intentions
et en ayant quel projet?» L'apparition d'une nouvelle positivité
n'est pas signalée par une phrase nouvelle -inattendue,
surprenante, logiquement imprévisible, stylistiquement
déviante -qui viendrait s'insérer dans un texte,
et annoncerait soit le commencement d'un nouveau chapitre soit
l'intervention d'un nouveau locuteur. C'est un événement
d'un type tout à fait différent. |PAGE 225 système de formation de la médecine clinique) ; comment se sont transformées les relations caractéristiques d'un système de formation (comment par exemple, au milieu du XVIIe siècle, le rapport entre champ perceptif, code linguistique, médiation instrumentale et information qui était mis en jeu par le discours sur les êtres vivants, a été modifié, permettant ainsi la définition des objets propres à l'Histoire naturelle) ; comment les rapports entre différentes règles de formation ont été transformés (comment, par exemple, la biologie modifie l'ordre et la dépendance que l'Histoire naturelle avait établis entre la théorie de la caractérisation et l'analyse des dérivations temporelles) ; comment enfin se transforment les rapports entre diverses positivités (comment les relations entre Philologie, Biologie et Économie transforment les relations entre Grammaire, Histoire naturelle et Analyse des richesses; comment se décompose la configuration interdiscursive que dessinaient les rapports privilégiés de ces trois disciplines ; comment se trouvent modifiés leurs rapports respectifs aux mathématiques et à la philosophie; comment une place se dessine pour d'autres formations discursives et singulièrement pour cette interpositivité qui prendra le nom de sciences humaines). Plutôt que d'invoquer la force vive du changement (comme s'il était son propre principe), plutôt aussi que d'en rechercher les causes (comme s'il n'était jamais que pur et simple effet), l'archéologie essaie d'établir le système des transformations en quoi consiste le «changement»; elle essaie d'élaborer cette notion vide et abstraite, pour lui donner le statut analysable de la transformation. On comprend que certains esprits, attachés à toutes ces vieilles métaphores par lesquelles, pendant un siècle et demi, on a imaginé l'histoire (mouvement, flux, évolution) ne voient là que la négation de l'histoire et l'affirmation fruste de la discontinuité; c'est qu'en fait ils ne peuvent admettre qu'on décape le changement de tous ces modèles adventices, qu'on lui ôte à la fois sa primauté de loi universelle et son statut d'effet général, |PAGE 226 et qu'on lui substitue l'analyse de transformations
diverses. |PAGE 227 une dérivation ultime dans une formation discursive, et qui occupent une place première dans une formation ultérieure (ainsi la notion d'organisme apparue à la fin du XVIIIe siècle dans l'Histoire naturelle, et comme résultat de toute l'entreprise taxinomique de caractérisation, et qui devient le concept majeur de la biologie à l'époque de Cuvier; ainsi la notion de foyer lésionnel que Morgagni met au jour et qui devient un des concepts principaux de la médecine clinique); des éléments qui réapparaissent après un temps de désuétude, d'oubli ou même d'invalidation (ainsi le retour à un fixisme de type linnéen chez un biologiste comme Cuvier; ainsi la réactivation au XVIIIe siècle de la vieille idée de langue originaire). Le problème pour l'archéologie n'est pas de nier ces phénomènes, ni de vouloir diminuer leur importance; mais au contraire de prendre leur mesure, et d'essayer d'en rendre compte: comment peut-il y avoir de ces permanences ou de ces répétitions, de ces longs enchaînements ou de ces courbes qui enjambent le temps? L'archéologie ne tient pas le continu pour la donnée première et ultime qui doit rendre compte du reste; elle considère au contraire que le même, le répétitif et l'ininterrompu ne font pas moins problème que les ruptures; pour elle, l'identique et le continu ne sont pas ce qu'il faut retrouver au terme de l'analyse; ils figurent dans l'élément d'une pratique discursive; ils sont commandés eux aussi par les règles de formation des positivités; loin de manifester cette inertie fondamentale et rassurante à laquelle on aime référer le changement, ils sont eux-mêmes activement, régulièrement formés. Et à ceux qui seraient tentés de reprocher à l'archéologie l'analyse privilégiée du discontinu, à tous ces agoraphobiques de l'histoire et du temps, à tous ceux qui confondent rupture et irrationalité, je répondrai: «Par l'usage que vous en faites, c'est vous qui dévalorisez le continu. Vous le traitez comme un élément-support auquel tout le reste doit être rapporté; vous en faites la loi première, la pesanteur essentielle de toute pratique discursive; vous voudriez qu'on analyse toute modification dans |PAGE 228 le champ de cette inertie, comme on analyse tout
mouvement dans le champ de la gravitation. Mais vous ne lui donnez
ce statut qu'en le neutralisant, et qu'en le repoussant, à
la limite extérieure du temps, vers une passivité
originelle. L'archéologie se propose d'inverser cette disposition,
ou plutôt (car il ne s'agit pas de prêter au discontinu
le rôle accordé jusque-là à la continuité)
de faire jouer l'un contre l'autre le continu et le discontinu:
de montrer comment le continu est formé selon les mêmes
conditions et d'après les mêmes règles que
la dispersion; et qu'il entre -ni plus ni moins que les différences,
les inventions, les nouveautés ou les déviations
-dans le champ de la pratique discursive.» |PAGE 229 exacte coïncidence chronologique: chaque
transformation peut avoir son indice particulier de «viscosité»temporelle.
L'histoire naturelle, la grammaire générale et l'analyse
des richesses se sont constituées sur des modes analogues,
et toutes trois au cours du XVIIe siècle ; mais le système
de formation de l'analyse des richesses était lié
à un grand nombre de conditions et de pratiques non discursives
(circulation des marchandises, manipulations monétaires
avec leurs effets, système de protection du commerce et
des manufactures, oscillations dans la quantité de métal
monétisé) : de là, la lenteur d'un processus
qui s'est déroulé pendant plus d'un siècle
(de Grammont à Cantillon), alors que les transformations
qui avaient instauré la Grammaire et l'Histoire naturelle
ne s'étaient guère étendues sur plus de vingt-cinq
ans. Inversement, des transformations contemporaines, analogues
et liées, ne renvoient pas à un modèle unique,
qui se reproduirait plusieurs fois à la surface des discours
et imposerait à tous une forme strictement identique de
rupture: quand on a décrit la coupure archéologique
qui a donné lieu à la philologie, à la biologie
et à l'économie, il s'agissait de montrer comment
ces trois positivités étaient liées (par
la disparition de l'analyse du signe et de la théorie de
la représentation), quels effets symétriques elle
pouvait produire (l'idée d'une totalité et d'une
adaptation organique chez les êtres vivants; l'idée
d'une cohérence morphologique |PAGE 230 du langage et l'analyse historique: la grande
transformation qui a donné naissance dans les toutes premières
années du XIXe siècle à la grammaire historique
et comparée précède d'un bon demi-siècle
la mutation du discours historique: de sorte que le système
d'interpositivité dans lequel la philologie était
prise se trouve profondément remanié dans la seconde
moitié du XIXe siècle sans que la positivité
de la philologie soit remise en question. De là des phénomènes
de «décalage en briques» dont on peut citer
au moins un autre exemple notoire: des concepts comme ceux de
plus-value ou de baisse tendancielle du taux de profit, tels qu'on
les rencontre chez Marx, peuvent être décrits à
partir du système de positivité qui est déjà
à l'oeuvre chez Ricardo; or ces concepts (qui sont nouveaux
mais dont les règles de formation ne le sont pas) apparaissent
- chez Marx lui-même -comme relevant en même temps
d'une tout autre pratique discursive: ils y sont formés
selon des lois spécifiques, ils y occupent une autre position,
ils ne figurent pas dans les mêmes enchaînements:
cette positivité nouvelle, ce n'est pas une transformation
des analyses de Ricardo; ce n'est pas une nouvelle économie
politique; c'est un discours dont l'instauration a eu lieu à
propos de la dérivation de certains concepts économiques,
mais qui en retour définit les conditions dans lesquelles
s'exerce le discours des économistes, et peut donc valoir
comme théorie et critique de l'économie politique. |PAGE 231 discursives qui apparaissent et qui disparaissent. De même la rupture, ce n'est pas pour l'archéologie la butée de ses analyses, la limite qu'elle signale de loin, sans pouvoir la déterminer ni lui donner une spécificité: la rupture, c'est le nom donné aux transformations qui portent sur le régime général d'une ou plusieurs formations discursives. Ainsi la Révolution française -puisque c'est autour d'elle qu'ont été centrées jusqu'ici toutes les analyses archéologiques -ne joue pas le rôle d'un événement extérieur aux discours, dont on devrait, pour penser comme il faut, retrouver l'effet de partage dans tous les discours; elle fonctionne comme un ensemble complexe, articulé, descriptible de transformations qui ont laissé intactes un certain nombre de positivités, qui ont fixé pour un certain nombre d'autres des règles qui sont encore les nôtres, qui ont établi également des positivités qui viennent de se défaire ou se défont encore sous nos yeux. |PAGE 232 VI
|PAGE 233 l'analyse privilégiée de ce qui
restera toujours quasi scientifique? Si on appelle «disciplines»
des ensembles d'énoncés qui empruntent leur organisation
à des modèles scientifiques, qui tendent à
la cohérence et à la démonstrativité,
qui sont reçus, institutionnalisés, transmis et
parfois enseignés comme des sciences, ne pourrait-on pas
dire que l'archéologie décrit des disciplines qui
ne sont pas effectivement des sciences, tandis que l'épistémologie
décrirait des sciences qui ont pu se former à partir
(ou en dépit) des disciplines existantes? |PAGE 234 scientifiques; on la trouve également
à l'oeuvre dans des textes juridiques, dans des expressions
littéraires, dans des réflexions philosophiques,
dans des décisions d'ordre politique, dans des propos quotidiens,
dans des opinions. La formation discursive dont la discipline
psychiatrique permet de repérer l'existence ne lui est
pas coextensive, tant s'en faut: elle la déborde largement
et l'investit de toutes parts. Mais il y a plus: en remontant
dans le temps et en cherchant ce qui avait pu précéder,
au XVIIe et au XVIIIe siècle, l'instauration de la psychiatrie,
on s'est aperçu qu'il n'y avait aucune discipline préalable:
ce qui était dit des manies, des délires, des mélancolies,
des maladies nerveuses, par les médecins de l'époque
classique ne constituait en aucune manière une discipline
autonome, mais tout au plus une rubrique dans l'analyse des fièvres,
des altérations des humeurs, ou des affections du cerveau.
Cependant, malgré l'absence de toute discipline instituée,
une pratique discursive était à l'oeuvre, qui avait
sa régularité et sa consistance. Cette pratique
discursive, elle était investie dans la médecine
certes, mais tout autant dans les règlements administratifs,
dans des textes littéraires ou philosophiques, dans la
casuistique, dans les théories ou les projets de travail
obligatoire ou d'assistance aux pauvres. A l'époque classique,
on a donc une formation discursive et une positivité parfaitement
accessibles à la description, auxquelles ne correspond
aucune discipline définie qu'on puisse comparer à
la psychiatrie. |PAGE 235 du langage? Par un mouvement rétrograde
dont la légitimité serait sans doute difficile à
établir, l'archéologie n'essaie-t-elle pas de regrouper
en une pratique discursive indépendante tous les éléments
hétérogènes et dispersés dont la complicité
s'avérera nécessaire pour l'instauration d'une science? |PAGE 236 mêmes, elles se constituent à bas
bruit: elles ne sont pas, en fait, dans un état de subordination
téléologique par rapport à l'orthogenèse
des sciences. |PAGE 237 en un moment donné du temps: elles n'établissent
pas le bilan de ce qui, dès ce moment-là, avait
pu être démontré et prendre statut d'acquis
définitif, le bilan de ce qui, en revanche, était
accepté sans preuve ni démonstration suffisante,
ou de ce qui était admis de croyance commune ou requis
par la force de l'imagination. Analyser des positivités,
c'est montrer selon quelles règles une pratique discursive
peut former des groupes d'objets, des ensembles d'énonciations,
des jeux de concepts, des séries de choix théoriques.
Les éléments ainsi formés ne constituent
pas une science, avec une structure d'idéalité définie;
leur système de relations à coup sûr est moins
strict; mais ce ne sont pas non plus des connaissances entassées
les unes à côté des autres, venues d'expériences,
de traditions ou de découvertes hétérogènes,
et reliées seulement par l'identité du sujet qui
les détient. Ils sont ce à partir de quoi se bâtissent
des propositions cohérentes (ou non), se développent
des descriptions plus ou moins exactes, s'effectuent des vérifications,
se déploient des théories. Ils forment le préalable
de ce qui se révélera et fonctionnera comme une
connaissance ou une illusion, une vérité admise
ou une erreur dénoncée, un acquis définitif
ou un obstacle surmonté. Ce préalable, on voit bien
qu'il ne peut pas être analysé comme un donné,
une expérience vécue, encore tout engagée
dans l'imaginaire ou la perception, que l'humanité au cours
de son histoire aurait eu à reprendre dans la forme de
la rationalité, ou que chaque individu devrait traverser
pour son propre compte, s'il veut retrouver les significations
idéales qui y sont investies ou cachées, |PAGE 238 doit l'être, pour que soit fondée
l'intention d'idéalité qui lui est propre; mais
à ce qui a dû être dit -ou ce qui doit l'être
-pour qu'il puisse y avoir un discours qui, le cas échéant,
réponde à des critères expérimentaux
ou formels de scientificité. |PAGE 239 discursive peut se définir par le savoir
qu'elle forme. |PAGE 240 pas pour une grande part aux normes scientifiques
qui étaient admises à l'époque, et encore
moins, bien sûr, à celles qui seront exigées
plus tard. Le territoire archéologique de la Grammaire
générale enveloppe les rêveries de Fabre d'Olivet
(qui n'ont jamais reçu de statut scientifique et s'inscrivent
plutôt au registre de la pensée mystique) non moins
que l'analyse des propositions attributives (qui était
reçue alors avec la lumière de l'évidence,
et dans laquelle la grammaire générative peut reconnaître
aujourd'hui sa vérité préfigurée). |PAGE 241 disparaîtrait dans la science qui l'accomplit.
La science (ou ce qui se donne pour tel) se localise dans un champ
de savoir et elle y joue un rôle. Rôle qui varie selon
les différentes formations discursives et qui se modifie
avec leurs mutations. Ce qui, à l'époque classique,
se donnait comme connaissance médicale des maladies de
l'esprit occupait dans le savoir de la folie une place fort limitée:
il n'en constituait guère qu'une des surfaces d'affleurement,
parmi bien d'autres (jurisprudence, casuistique, réglementation
policière, etc.); en revanche, les analyses psychopathologiques
du XIXe siècle, qui se donnaient elles aussi pour une connaissance
scientifique des maladies mentales, ont joué un rôle
fort différent et beaucoup plus important dans le savoir
de la folie (rôle de modèle et d'instance de décision).
De la même façon, le discours scientifique (ou de
présomption scientifique) n'assure pas la même fonction
dans le savoir économique du XVIIe siècle et dans
celui du XIXe. Dans toute formation discursive, on trouve un rapport
spécifique entre science et savoir; et l'analyse archéologique,
au lieu de définir entre eux un rapport d'exclusion ou
de soustraction (en cherchant ce qui du savoir se dérobe
et résiste encore à la science, ce qui de la science
est encore compromis par le voisinage et l'influence du savoir),
doit montrer positivement comment une science s'inscrit et fonctionne
dans l'élément du savoir. |PAGE 242 objets, systématise certaines de ses énonciations,
formalise tels de ses concepts et de ses stratégies; c'est
dans la mesure où cette élaboration scande le savoir,
le modifie et le redistribue pour une part, le confirme et le
laisse valoir pour une autre part; c'est dans la mesure où
la science trouve son lieu dans une régularité discursive
et où, par là, elle se déploie et fonctionne
dans tout un champ de pratiques discursives ou non. Bref la question
de l'idéologie posée à la science, ce n'est
pas la question des situations ou des pratiques qu'elle reflète
d'une façon plus ou moins consciente; ce n'est pas la question
non plus de son utilisation éventuelle ou de tous les mésusages
qu'on peut en faire; c'est la question de son existence comme
pratique discursive et de son fonctionnement parmi d'autres pratiques. |PAGE 243 2. Les contradictions, les lacunes, les défauts
théoriques peuvent bien signaler le fonctionnement idéologique
ci 'une science (ou d'un discours à prétention scientifique);
ils peuvent permettre de déterminer en quel point de l'édifice
ce fonctionnement prend ses effets. Mais l'analyse de ce fonctionnement
doit se faire au niveau de la positivité et des rapports
entre les règles de la formation et les structures de la
scientificité. |PAGE 244 vérification), on dira que la formation
discursive franchit un seuil d'épistémologisation.
Lorsque la figure épistémologique ainsi dessinée
obéit à un certain nombre de critères formels,
lorsque ses énoncés ne répondent pas seulement
à des règles archéologiques de formation,
mais en outre à certaines lois de construction des propositions,
on dira qu'elle a franchi un seuil de scientificité. Enfin
lorsque ce discours scientifique, à son tour, pourra définir
les axiomes qui lui sont nécessaires, les éléments
qu'il utilise, les structures propositionnelles qui sont pour
lui légitimes et les transformations qu'il accepte, lorsqu'il
pourra ainsi déployer, à partir de lui-même,
l'édifice formel qu'il constitue, on dira qu'il a franchi
le seuil de la formalisation. |PAGE 245 préexistait largement, et qui avait depuis
longtemps acquis son autonomie et son système de régularité.
Mais il peut arriver aussi que ces deux seuils soient confondus
dans le temps, et que l'instauration d'une positivité soit
du même coup l'émergence d'une figure épistémologique.
Parfois les seuils de scientificité sont liés au
passage d'une positivité à une autre; parfois ils
en sont différents; ainsi le passage de l'Histoire naturelle
(avec la scientificité qui lui était propre) à
la biologie (comme science non du classement des êtres,
mais des corrélations spécifiques des différents
organismes) ne s'est pas effectué à l'époque
de Cuvier sans la transformation d'une positivité en une
autre; en revanche la médecine expérimentale de
Claude Bernard, puis la microbiologie de Pasteur ont modifié
le type de scientificité requis par l'anatomie et la physiologie
pathologiques, sans que la formation discursive de la médecine
clinique, telle qu'elle avait été établie
à l'époque, s'en soit trouvée mise hors jeu.
De même la scientificité nouvelle instituée,
dans les disciplines biologiques, par l'évolutionnisme,
n'a pas modifié la positivité biologique qui avait
été définie à l'époque de Cuvier.
Dans le cas de l'économie, les décrochages sont
particulièrement nombreux. On peut reconnaître, au
XVIIe siècle, un seuil de positivité : il coïncide
à peu près avec la pratique et la théorie
du mercantilisme; mais son épistémologisation ne
se produira qu'un peu plus tard, à l'extrême fin
du siècle, ou au début du siècle suivant
avec Locke et Cantillon. Cependant le XI Xe siècle, avec
Ricardo, marque à la fois un nouveau type de positivité,
une nouvelle forme d' épistémologisation, que Cournot
et Jevons modifieront à leur tour, à l'époque
même où Marx, à partir de l'économie
politique, fera apparaître une pratique discursive entièrement
nouvelle. |PAGE 246 pour n'importe quelle forme de savoir: le partage
entre ce qui n'est pas encore scientifique et ce qui l'est définitivement.
Toute l'épaisseur des décrochages, toute la dispersion
des ruptures, tout le décalage de leurs effets et le jeu
de leur interdépendance se trouvent réduits à
l'acte monotone d'une fondation qu'il faut toujours répéter. |PAGE 247 que peut franchir une pratique discursive, et
reproduire indéfiniment à tous les moments du temps,
la problématique de l'origine: ainsi se trouveraient reconduits
les droits de l'analyse historico-transcendantale. Modèle,
les mathématiques l'ont été à coup
sûr pour la plupart des discours scientifiques dans leur
effort vers la rigueur formelle et la démonstrativité;
mais pour l'historien qui interroge le devenir effectif des sciences,
elles sont un mauvais exemple, -un exemple qu'on ne saurait en
tout cas généraliser. |PAGE 248 localisation formels. C'est là une analyse
récurrentielle qui ne peut se faire qu'à l'intérieur
d'une science constituée, et une fois franchi son seuil
de formalisation 1. |PAGE 249 le point de clivage entre les formations discursives
définies par leur positivité et des figures épistémologiques
qui ne sont pas toutes forcément des sciences (et qui au
demeurant ne parviendront jamais peut-être à le devenir).
A ce niveau, la scientificité ne sert pas de norme: ce
qu'on essaie de mettre à nu, dans cette histoire archéologique,
ce sont les pratiques discursives dans la mesure où elles
donnent lieu à un savoir, et où ce savoir prend
le statut et le rôle de science. Entreprendre à ce
niveau une histoire des sciences, ce n'est pas décrire
des formations discursives sans tenir compte des structures épistémologiques;
c'est montrer comment l'instauration d'une science, et éventuellement
son passage à la formalisation peut avoir trouvé
sa possibilité et son incidence dans une formation discursive,
et dans les modifications de sa positivité. Il s'agit donc,
pour une pareille analyse, de profiler l'histoire des sciences
à partir d'une description des pratiques discursives; de
définir comment, selon quelle régularité
et grâce à quelles modifications elle a pu faire
place aux processus d'épistémologisation, atteindre
les normes de la scientificité, et, peut-être, parvenir
jusqu'au seuil de la formalisation. En recherchant, dans l'épaisseur
historique des sciences, le niveau de la pratique discursive,
on ne veut pas la ramener à un niveau profond et originaire,
on ne veut pas la ramener au sol de l'expérience vécue
(à cette terre qui se donne, irrégulière
et déchiquetée, avant toute géométrie,
à ce ciel qui scintille à travers le quadrillage
de toutes les astronomies); on veut faire apparaître entre
positivités, savoir, figures épistémologiques
et sciences, tout le jeu des différences, des relations,
des écarts, des décalages, des indépendances,
des autonomies, et la manière dont s'articulent les unes
sur les autres leurs historicités propres. |PAGE 250 une vision du monde, une tranche d'histoire commune
à toutes les connaissances, et qui imposerait à
chacune les mêmes normes et les mêmes postulats, un
stade général de la raison, une certaine structure
de pensée à laquelle ne sauraient échapper
les hommes d'une époque, -grande législation écrite
une fois pour toutes par une main anonyme Par épistémè,
on entend, en fait, l'ensemble des relations pouvant unir, à
une époque donnée, les pratiques discursives qui
donnent lieu à des figures épistémologiques,
à des sciences, éventuellement à des systèmes
formalisés; le mode selon lequel, dans chacune de ces formations
discursives, se situent et s'opèrent les passages à
l'épistémologisation, à la scientificité,
à la formalisation; la répartition de ces seuils,
qui peuvent entrer en coïncidence, être subordonnés
les uns aux autres, ou être décalés dans le
temps; les rapports latéraux qui peuvent exister entre
des figures épistémologiques ou des sciences dans
la mesure où elles relèvent de pratiques discursives
voisines mais distinctes. L' épistémè, ce
n'est pas une forme de connaissance ou un type de rationalité
qui, traversant les sciences les plus diverses, manifesterait
l'unité souveraine d'un sujet, d'un esprit ou d'une époque;
c'est l'ensemble des relations qu'on peut découvrir, pour
une époque donnée, entre les sciences quand on les
analyse au niveau des régularités discursives. |PAGE 251 un moment donné, s'imposent au discours:
mais cette limitation, ce n'est pas celle, négative, qui
oppose à la connaissance l'ignorance, au raisonnement l'imagination,
à l'expérience armée la fidélité
aux apparences, et la rêverie aux inférences et aux
déductions; l'épistémè, ce n’est
pas ce qu’on peut savoir à une époque, compte
tenu des insuffisances techniques, des habitudes mentales, ou
des bornes posées par la tradition; c'est ce qui, dans
la positivité des pratiques discursives, rend possible
l'existence des figures épistémologiques et des
sciences. Enfin, on voit que l'analyse de l'épistémè
n'est pas une manière de reprendre la question critique
«quelque chose comme une science étant donné,
quel en est le droit ou la légitimité?»);
c'est une interrogation qui n'accueille le donné de la
science qu'afin de se demander ce qu'est pour cette science le
fait d'être donnée. Dans l'énigme du discours
scientifique, ce qu'elle met en jeu, ce n'est pas son droit à
être une science, c'est le fait qu'il existe. Et le point
par où elle se sépare de toutes les philosophies
de la connaissance, c'est qu'elle ne rapporte pas ce fait à
l'instance d'une donation originaire qui fonderait, dans un sujet
transcendantal, le fait et le droit, mais aux processus d'une
pratique historique |PAGE 252 définitivement, à cette question. Mais j'imagine volontiers -sous réserve encore de nombreuses épreuves qu'il faudrait tenter, et de beaucoup de tâtonnements -des archéologies qui se développeraient dans des directions différentes. Soit, par exemple, une description archéologique de «la sexualité». Je vois bien désormais comment on pourrait l'orienter vers l'épistémè : on montrerait de quelle manière au XIXe siècle se sont formées des figures épistémologiques comme la biologie ou la psychologie de la sexualité; et par quelle rupture s'est instauré avec Freud un discours de type scientifique. Mais j'aperçois aussi une autre possibilité d'analyse: au lieu d'étudier le comportement sexuel des hommes à une époque donnée (en en cherchant la loi dans une structure sociale, dans un inconscient collectif, ou dans une certaine attitude morale), au lieu de décrire ce que les hommes ont pu penser de la sexualité (quelle interprétation religieuse ils en donnaient, quelle valorisation ou quelle réprobation ils faisaient porter sur elle, quels conflits d'opinions ou de morales elle pouvait susciter), on se demanderait si, dans ces conduites, comme dans ces représentations, toute une pratique discursive ne se trouve pas investie; si la sexualité, en dehors de toute orientation vers un discours scientifique, n'est pas un ensemble d'objets dont on peut parler (ou dont il est interdit de parler), un champ d'énonciations possibles (qu'il s'agisse d'expressions lyriques ou de prescriptions juridiques), un ensemble de concepts (qui peuvent sans doute se présenter sous la forme élémentaire de notions ou de thèmes), un jeu de choix (qui peut apparaître dans la cohérence des conduites ou dans des systèmes de prescription). Une telle archéologie, si elle réussissait dans sa tâche, montrerait comment les interdits, les exclusions, les limites, les valorisations, les libertés, les transgressions de la sexualité, toutes ses manifestations, verbales ou non, sont liées à une pratique discursive déterminée. Elle ferait apparaître, non point certes comme vérité dernière de la sexualité, mais comme l'une des dimensions selon lesquelles on peut la décrire, une certaine «manière |PAGE 253 de parler»; et cette manière de
parler, on montrerait comment elle est investie non dans des discours
scientifiques, mais dans un système d'interdits et de valeurs.
Analyse qui se ferait ainsi non pas dans la direction de l'épistémè,
mais dans celle de ce qu'on pourrait appeler l'éthique. |PAGE 254 du même type à propos du savoir politique. On essaierait de voir si le comportement politique d'une société, d’un groupe ou une casse n’est pas traverse par une pratique discursive déterminée et descriptible. Cette positivité ne coïnciderait, évidemment, ni avec les théories politiques de l'époque ni avec les déterminations économiques: elle définirait ce qui de la politique peut devenir objet d'énonciation, les formes que cette énonciation peut prendre, les concepts qui s'y trouvent mis en oeuvre, et les choix stratégiques qui s'y opèrent. Ce savoir, au lieu de l'analyser ce qui est toujours possible -dans la direction de l'épistémè à laquelle il peut donner lieu, on l'analyserait dans la direction des comportements, des luttes, des conflits, des décisions et des tactiques. On ferait apparaître ainsi un savoir politique qui n'est pas de l'ordre d'une théorisation seconde de la pratique, et qui n'est pas non plus une mise en application de la théorie. Puisqu'il est régulièrement formé par une pratique discursive qui se déploie parmi d'autres pratiques et s'articule sur elles, il n'est point une expression qui «refléterait» d'une manière plus ou moins adéquate un certain nombre de «données objectives» ou de pratiques réelles. Il s'inscrit d'entrée de jeu dans le champ des différentes pratiques où il trouve à la fois sa spécification, ses fonctions et le réseau de ses dépendances. Si une telle description était possible, on voit qu'il ne serait pas besoin de passer par l'instance d'une conscience individuelle ou collective pour saisir le lieu d'articulation d'une pratique et d'une théorie politiques; il ne serait pas besoin de chercher dans quelle mesure cette conscience peut, d'un côté, exprimer des conditions muettes, de l'autre se montrer sensible à des vérités théoriques; on n'aurait pas à poser le problème psychologique d'une prise de conscience; on aurait à analyser la formation et les transformations d'un savoir. La question, par exemple, ne serait pas de déterminer à partir de quel moment apparaît une conscience révolutionnaire, ni quels rôles respectifs ont pu jouer les conditions économiques et le travail d'élucidation théorique, dans la genèse de cette conscience; |PAGE 255 il ne s'agirait pas de retracer la biographie
générale et exemplaire de l'homme révolutionnaire,
ou de trouver l'enracinement de son projet; mais de montrer comment
se sont formés une pratique discursive et un savoir révolutionnaire
qui s'investissent dans des comportements et des stratégies,
qui donnent lieu à une théorie de la société
et qui opèrent l'interférence et la mutuelle transformation
des uns et des autres. |
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