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IV
LA DESCRIPTION ARCHÉOLOGIQUE

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I
Archéologie et histoire des idées

On peut maintenant inverser la démarche; on peut redescendre en aval, et, une fois parcouru le domaine des formations discursives et des énoncés, une fois esquissée leur théorie générale, filer vers les domaines possibles d'application. Voir un peu à quoi faire servir cette analyse que, par un jeu peut-être bien solennel, j'ai baptisé «archéologie». Il le faut, d'ailleurs: car, pour être franc, les choses pour l'instant ne manquent pas d'être assez inquiétantes. J'étais parti d'un problème relativement simple: la scansion du discours selon de grandes unités qui n'étaient point celle des oeuvres, des auteurs, des livres, ou des thèmes. Et voilà qu'à seule fin de les établir, j'ai mis en chantier toute une série de notions (formations discursives, positivité, archive), j'ai défini un domaine (les énoncés, le champ énonciatif, les pratiques discursives), j'ai essayé de faire surgir la spécificité d'une méthode qui ne serait ni formaliste ni interprétative bref, j'ai fait appel à tout un appareil, dont la lourdeur et, sans doute, la bizarre machinerie sont embarrassantes. Pour deux ou trois raisons: il existe déjà assez de méthodes capables de décrire et d'analyser le langage pour qu'il ne soit pas présomptueux de vouloir en ajouter une autre. Et puis j'avais tenu en suspicion des unités de discours comme le «livre» ou l' «oeuvre» parce que je les soupçonnais de n'être pas aussi immédiates et évidentes qu'elles le paraissaient: est-ce

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bien raisonnable de leur opposer des unités qu'on établit au prix d'un tel effort, après tant de tâtonnements, et selon des principes si obscurs qu'il a fallu des centaines de pages pour les élucider? Et ce que tous ces instruments finissent par délimiter, ces fameux «discours» dont ils repèrent l'identité sont-ils bien les mêmes que ces figures (appelées «psychiatrie» ou «économie politique», ou «histoire naturelle») dont j'étais empiriquement parti, et qui m'ont servi de prétexte pour mettre au point cet étrange arsenal? De toute nécessité, il me faut maintenant mesurer l'efficacité descriptive des notions que j'ai essayé de définir. Il me faut savoir si la machine marche, et ce qu'elle peut produire. Que peut donc offrir cette «archéologie» que d'autres descriptions ne seraient pas capables de donner? Quelle est la récompense d'une si lourde entreprise?
Et tout de suite un premier soupçon me vient. J'ai fait comme si je découvrais un domaine nouveau, et comme si, pour en faire l'inventaire, il me fallait des mesures et des repères inédits. Mais en fait ne me suis-je pas logé très exactement dans cet espace qu'on connaît bien, et depuis longtemps, sous le nom d' «histoire des idées»? N'est-ce pas à lui que je me suis implicitement référé, même lorsque à deux ou trois reprises j'ai essayé de prendre mes distances? Si j'avais bien voulu n'en pas détourner les yeux, est-ce que je n'aurais pas trouvé en lui, et déjà préparé, déjà analysé, tout ce que je cherchais? Au fond je ne suis peut-être qu'un historien des idées. Mais honteux, ou, comme on voudra, présomptueux. Un historien des idées qui a voulu renouveler de fond en comble sa discipline; qui a désiré sans doute lui donner cette rigueur que tant d'autres descriptions, assez voisines, ont acquise récemment; mais qui, incapable de modifier réellement cette vieille forme d'analyse, incapable de lui faire franchir le seuil de la scientificité (soit qu'une telle métamorphose se trouve à jamais impossible, soit qu'il n'ait pas eu la force d'opérer lui-même cette transformation) déclare, pour faire illusion, qu'il a toujours fait et voulu faire autre chose. Tout ce brouillard nouveau pour cacher qu'on est resté dans le même

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paysage, attaché à un vieux sol usé jusqu'à la misère. Je n'aurai pas le droit d'être tranquille tant que je ne me serai départagé de l' «histoire des idées», tant que je n'aurai pas montré en quoi l'analyse archéologique se distingue de ses descriptions.
Il n'est pas facile de caractériser une discipline comme l'histoire des idées: objet incertain, frontières mal dessinées, méthodes empruntées de droite et de gauche, démarche sans rectitude ni fixité. Il semble cependant qu'on puisse lui reconnaître deux rôles. D'une part, elle raconte l'histoire des à-côtés et des marges. Non point l'histoire des sciences, mais celle de ces connaissances imparfaites, mal fondées, qui n'ont jamais pu atteindre tout au long d'une vie obstinée la forme de la scientificité (histoire de l'alchimie plutôt que de la chimie, des esprits animaux ou de la phrénologie plutôt que de la physiologie, histoire des thèmes atomistiques et non de la physique). Histoire de ces philosophies d'ombre qui hantent les littératures, l'art, les sciences, le droit, la morale et jusqu'à la vie quotidienne des hommes; histoire de ces thématismes séculaires qui ne se sont jamais cristallisés dans un système rigoureux et individuel, mais qui ont formé la philosophie spontanée de ceux qui ne philosophaient pas. Histoire non de la littérature mais de cette rumeur latérale, de cette écriture quotidienne et si vite effacée qui n'acquiert jamais le statut de l'oeuvre ou s'en trouve aussitôt déchue: analyse des sous-littératures, des almanachs, des revues et des journaux, des succès fugitifs, des auteurs inavouables. Ainsi définie -mais on voit tout de suite combien il est difficile de lui fixer des limites précises -l'histoire des idées s'adresse à toute cette insidieuse pensée, à tout ce jeu de représentations qui courent anonymement entre les hommes; dans l'interstice des grands monuments discursifs, elle fait apparaître le sol friable sur lequel ils reposent. C'est la discipline des langages flottants, des oeuvres informes, des thèmes non liés. Analyse des opinions plus que du savoir, des erreurs plus que de la vérité, non des formes de pensée mais des types de mentalité.
Mais d'autre part l'histoire des idées se donne pour

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tâche de traverser les disciplines existantes, de les traiter et de les réinterpréter. Elle constitue alors, plutôt qu'un domaine marginal, un style d'analyse, une mise en perspective. Elle prend en charge le champ historique des sciences, des littératures et des philosophies : mais elle y décrit les connaissances qui ont servi de fond empirique et non réfléchi à des formalisations ultérieures; elle essaie de retrouver l'expérience immédiate que le discours transcrit; elle suit la genèse qui, à partir des représentations reçues ou acquises, vont donner naissance à des systèmes et à des oeuvres. Elle montre en revanche comment peu à peu ces grandes figures ainsi constituées se décomposent: comment les thèmes se dénouent, poursuivent leur vie isolée, tombent en désuétude ou se recomposent sur un mode nouveau. L'histoire des idées est alors la discipline des commencements et des fins, la description des continuités obscures et des retours, la reconstitution des développements dans la forme linéaire de l'histoire. Mais elle peut aussi et par là même décrire, d'un domaine à l'autre, tout le jeu des échanges et des intermédiaires: elle montre comment le savoir scientifique se diffuse, donne lieu à des concepts philosophiques, et prend forme éventuellement dans des oeuvres littéraires; elle montre comment des problèmes, des notions, des thèmes peuvent émigrer du champ philosophique où ils ont été formulés vers des discours scientifiques ou politiques; elle met en rapport des oeuvres avec des institutions, des habitudes ou des comportements sociaux, des techniques, des besoins et des pratiques muettes; elle essaie de faire revivre les formes les plus élaborées de discours dans le paysage concret, dans le milieu de croissance et de développement qui les a vues naître. Elle devient alors la discipline des interférences, la description des cercles concentriques qui entourent les oeuvres, les soulignent, les relient entre elles et les insèrent dans tout ce qui n'est pas elles.
On voit bien comment ces deux rôles de l'histoire des idées s'articulent l'un sur l'autre. Sous sa forme la plus générale, on peut dire qu'elle décrit sans cesse -et dans toutes les directions où il s'effectue -le

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passage de la non-philosophie à la philosophie, de la non-scientificité à la science, de la non-littérature à l'oeuvre elle-même. Elle est l'analyse des naissances sourdes, des correspondances lointaines, des permanences qui s'obstinent au-dessous des changements apparents, des lentes formations qui profitent des mille complicités aveugles, de ces figures globales qui se nouent peu à peu et soudain se condensent dans la fine pointe de l'oeuvre. Genèse, continuité, totalisation : ce sont là les grands thèmes de l'histoire des idées, et ce par quoi elle se rattache à une certaine forme, maintenant traditionnelle, d'analyse historique. Il est normal dans ces conditions que toute personne qui se fait encore de l'histoire, de ses méthodes, de ses exigences et de ses possibilités, cette idée désormais un peu flétrie, ne puisse pas concevoir qu'on abandonne une discipline comme l'histoire des idées; ou plutôt considère que toute autre forme d'analyse des discours est une trahison de l'histoire elle-même. Or la description archéologique est précisément abandon de l'histoire des idées, refus systématique de ses postulats et de ses procédures, tentative pour faire une tout autre histoire de ce que les hommes ont dit. Que certains ne reconnaissent point dans cette entreprise l'histoire de leur enfance, qu'ils pleurent celle-ci, et qu'ils invoquent, à une époque qui n'est plus faite pour elle, cette grande ombre d'autrefois, prouve à coup sûr l'extrême de leur fidélité. Mais ce zèle conservateur me confirme dans mon propos et m'assure de ce que j'ai voulu faire.
Entre analyse archéologique et histoire des idées, les points de partage sont nombreux. J'essaierai d'établir tout à l'heure quatre différences qui me paraissent capitales: à propos de l'assignation de nouveauté; à propos de l'analyse des contradictions; à propos des descriptions comparatives; à propos enfin du repérage des transformations. J'espère qu'on pourra saisir sur ces différents points les particularités de l'analyse archéologique, et qu'on pourra éventuellement mesurer sa capacité descriptive. Qu'il suffise pour l'instant de marquer quelques principes.

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1. L'archéologie cherche à définir non point les pensées, les représentations, les images, les thèmes, les hantises qui se cachent ou se manifestent dans les discours; mais ces discours eux-mêmes, ces discours en tant que pratiques obéissant à des règles. Elle ne traite pas le discours comme document, comme signe d'autre chose, comme élément qui devrait être transparent mais dont il faut souvent traverser l'opacité importune pour rejoindre enfin, là où elle est tenue en réserve, la profondeur de l'essentiel; elle s'adresse au discours dans son volume propre, à titre de monument. Ce n'est pas une discipline interprétative: elle ne cherche pas un «autre discours» mieux caché. Elle se refuse à être «allégorique».
2. L'archéologie ne cherche pas à retrouver la transition continue et insensible qui relie, en pente douce, les discours à ce qui les précède, les entoure ou les suit. Elle ne guette pas le moment où, à partir de ce qu'ils n'étaient pas encore, ils sont devenus ce qu'ils sont; ni non plus le moment où, dénouant la solidité de leur figure, ils vont perdre peu à peu leur identité. Son problème, c'est au contraire de définir les discours dans leur spécificité; de montrer en quoi le jeu des règles qu'ils mettent en oeuvre est irréductible à tout autre; de les suivre tout au long de leurs arêtes extérieures et pour mieux les souligner. Elle ne va pas, par progression lente, du champ confus de l'opinion à la singularité du système ou à la stabilité définitive de la science; elle n'est point une «doxologie»; mais une analyse différentielle des modalités de discours.
3. L'archéologie n'est point ordonnée à la figure souveraine de l'oeuvre; elle ne cherche point à saisir le moment où celle-ci s'est arrachée à l'horizon anonyme. Elle ne veut point retrouver le point énigmatique où l'individuel et le social s'inversent l'un dans l'autre. Elle n'est ni psychologie, ni sociologie, ni plus généralement anthropologie de la création. L'oeuvre n'est pas pour elle une découpe pertinente, même s'il s'agissait de la replacer dans son contexte global ou dans le réseau des causalités qui la soutiennent. Elle définit

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des types et des règles de pratiques discursives qui traversent des oeuvres individuelles, qui parfois les commandent entièrement et les dominent sans que rien ne leur échappe; mais qui parfois aussi n'en régissent qu'une partie. L'instance du sujet créateur, en tant que raison d'être d'une oeuvre et principe de son unité, lui est étrangère.
4. Enfin, l'archéologie ne cherche pas à restituer ce qui a pu être pensé, voulu, visé, éprouvé, désiré par les hommes dans l'instant même où ils proféraient le discours; elle ne se propose pas de recueillir ce noyau fugitif où l'auteur et l'oeuvre échangent leur identité; où la pensée reste encore au plus près de soi, dans la forme non encore altérée du même, et où le langage ne s'est pas encore déployé dans la dispersion spatiale et successive du discours. En d'autres termes elle n'essaie pas de répéter ce qui a été dit en le rejoignant dans son identité même. Elle ne prétend pas s'effacer elle-même dans la modestie ambiguë d'une lecture qui laisserait revenir, en sa pureté, la lumière lointaine, précaire, presque effacée de l'origine. Elle n'est rien de plus et rien d'autre qu'une réécriture : c'est-à-dire dans la forme maintenue de l'extériorité, une transformation réglée de ce qui a été déjà écrit. Ce n'est pas le retour au secret même de l'origine; c'est la description systématique d'un discours-objet.

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II
L'original et le régulier

En général l'histoire des idées traite le champ des discours comme un domaine à deux valeurs; tout élément qu'on y repère peut être caractérisé comme ancien ou nouveau; inédit ou répété; traditionnel ou original; conforme à un type moyen ou déviant. On peut donc distinguer deux catégories de formulations; celles, valorisées et relativement peu nombreuses, qui apparaissent pour la première fois, qui n'ont pas d'antécédents semblables à elles, qui vont éventuellement servir de modèles aux autres, et qui dans cette mesure méritent de passer pour des créations; et celles, banales, quotidiennes, massives qui ne sont pas responsables d'elles-mêmes et qui dérivent, parfois pour le répéter textuellement, de ce qui a été déjà dit. A chacun de ces deux groupes l'histoire des idées donne un statut; et elle ne les soumet pas à la même analyse: en décrivant le premier, elle raconte l'histoire des inventions, des changements, des métamorphoses, elle montre comment la vérité s'est arrachée à l'erreur, comment la conscience s'est éveillée de ses sommeils successifs, comment des formes nouvelles se sont dressées tour à tour pour nous donner le paysage qui est maintenant le nôtre; à l'historien de retrouver à partir de ces points isolés, de ces ruptures successives, la ligne continue d'une évolution. L'autre groupe au contraire manifeste l'histoire comme inertie et pesanteur, comme lente accumulation du passé, et sédimentation

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silencieuse des choses dites; les énoncés doivent y être traités par masse et selon ce qu'ils ont de commun; leur singularité d'événement peut être neutralisée; perdent de leur importance aussi l'identité de leur auteur, le moment et le lieu de leur apparition; en revanche, c'est leur étendue qui doit être mesurée: jusqu'où et jusqu'à quand ils se répètent, par quels canaux ils sont diffusés, dans quels groupes ils circulent; quel horizon général ils dessinent pour la pensée des hommes, quelles bornes ils lui imposent; et comment, en caractérisant une époque, ils permettent de la distinguer des autres: on décrit alors une série de figures globales. Dans le premier cas, l'histoire des idées décrit une succession d'événements de pensée; dans le second, on a des nappes ininterrompues d'effets; dans le premier, on reconstitue l'émergence des vérités ou des formes; dans le second, on rétablit les solidarités oubliées, et on renvoie les discours à leur relativité.
Il est vrai qu'entre ces deux instances, l'histoire des idées ne cesse de déterminer des rapports; on n'y trouve jamais l'une des deux analyses à l'état pur: elle décrit les conflits entre l'ancien et le nouveau, la résistance de l'acquis, la répression qu'il exerce sur ce qui jamais encore n'avait été dit, les recouvrements par lesquels il le masque, l'oubli auquel parfois il réussit à le vouer; mais elle décrit aussi les facilitations qui, obscurément et de loin, préparent les discours futurs; elle décrit la répercussion des découvertes, la vitesse et l'étendue de leur diffusion, les lents processus de remplacement ou les brusques secousses qui bouleversent le langage familier; elle décrit l'intégration du nouveau dans le champ déjà structuré de l'acquis, la chute progressive de l'original dans le traditionnel, ou encore les réapparitions du déjà-dit, et la remise au jour de l'originaire. Mais cet entrecroisement ne l'empêche pas de maintenir toujours une analyse bi-polaire de l'ancien et du nouveau. Analyse qui réinvestit dans l'élément empirique de l'histoire, et en chacun de ces moments, la problématique de l'origine: en chaque oeuvre, en chaque livre, dans le moindre texte, le problème est

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alors de retrouver le point de rupture, d'établir, avec le plus de précision possible, le partage entre l'épaisseur implicite du déjà-là, la fidélité peut-être involontaire à l'opinion acquise, la loi des fatalités discursives, et la vivacité de la création, le saut dans l'irréductible différence. Cette description des originalités,' bien qu'elle paraisse aller de soi, pose deux problèmes méthodologiques fort difficiles: celui de la ressemblance et celui de la procession. Elle suppose en effet qu'on puisse établir une sorte de grande série unique où chaque formulation prendrait date selon des repères chronologiques homogènes. Mais à y regarder d'un peu près, est-ce de la même façon et sur la même ligne temporelle que Grimm avec sa loi des mutations vocaliques précède Bopp (qui l'a citée, qui l'a utilisée, qui lui a donné des applications, et lui a imposé des ajustements); et que Coeurdoux et Anquetil-Duperron (en constatant des analogies entre le grec et le sanscrit) ont anticipé sur la définition des langues indo-européennes et ont précédé les fondateurs de la grammaire comparée? Est-ce bien dans la même série et selon le même mode d'antériorité, que Saussure se trouve «précédé» par Pierce et sa sémiotique, par Arnauld et Lancelot avec l'analyse classique du signe, par les stoïciens et la théorie du signifiant? La précession n'est pas une donnée irréductible et première; elle ne peut jouer le rôle de mesure absolue qui permettrait de jauger tout discours et de distinguer l'original du répétitif. Le repérage des antécédences ne suffit pas, à lui tout seul, à déterminer un ordre discursif: il se subordonne au contraire au discours qu'on analyse, au niveau qu'on choisit, à l'échelle qu'on établit. En étalant le discours tout au long d'un calendrier et en donnant une date à chacun de ses éléments, on n'obtient pas la hiérarchie définitive des précessions et des originalités; celle-ci n'est jamais que relative aux systèmes des discours qu'elle entreprend de valoriser.
Quant à la ressemblance entre deux ou plusieurs formulations qui se suivent, elle pose à son tour toute une série de problèmes. En quel sens et selon quels critères peut-on affirmer: «ceci a été déjà dit»; «on trouve

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déjà la même chose dans tel texte»; «cette proposition est déjà fort proche de celle-là», etc.? Dans l'ordre du discours, qu'est-ce que l'identité, partielle ou totale? Que deux énonciations soient exactement identiques, qu'elles soient faites des mêmes mots utilisés dans le même sens, n'autorise pas, or le sait, il les identifier absolument. Quand bien même on trouverait chez Diderot et Lamarck, ou chez Benoît de Maillet et Darwin, la même formulation du principe évolutif, on ne peut considérer qu'il s'agit chez les uns et les autres d'un seul et même événement discursif, qui aurait été soumis à travers le temps à une série de répétitions. Exhaustive, l'identité n'est pas un critère; à plus forte raison lorsqu'elle est partielle, lorsque les mots ne sont pas utilisés chaque fois dans le même sens, ou lorsqu'un même noyau significatif est appréhendé à travers des mots différents: dans quelle mesure peut-on affirmer que c'est bien le même thème organiciste qui se fait jour à travers les discours et les vocabulaires si différents de Buffon, de Jussieu et de Cuvier? Et inversement peut-on dire que le même mot d'organisation recouvre le même sens chez Daubenton, Blumenbach et Geoffroy Saint-Hilaire? D'une façon générale, est-ce bien le même type de ressemblance qu'on repère entre Cuvier et Darwin, et entre ce même Cuvier et Linné (ou Aristote)? Pas de ressemblance en soi, immédiatement reconnaissable, entre les formulations: leur analogie est un effet du champ discursif où on la repère.
Il n'est donc pas légitime de demander, à brûlepourpoint, aux textes qu'on étudie leur titre à l'originalité, et s'ils ont bien ces quartiers de noblesse qui se mesurent ici à l'absence d'ancêtres. La question ne peut avoir de sens que dans des séries très exactement définies, dans des ensembles dont on a établi les limites et le domaine, entre des repères qui bornent des champs discursifs suffisamment homogènes 1. Mais chercher dans le grand amoncellement du déjà-dit le

1. C'est de cette façon que M. Canguilhem a établi la suite des propositions qui, de Willis à Prochaska, a permis la définition du réflexe.

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texte qui ressemble «par avance» à un texte ultérieur, fureter pour retrouver, à travers l'histoire, le jeu des anticipations ou des échos, remonter jusqu'aux germes premiers ou redescendre jusqu'aux dernières traces, faire ressortir tour à tour à propos d'une oeuvre sa fidélité aux traditions ou sa part d'irréductible singularité, faire monter ou descendre sa cote d'originalité, dire que les grammairiens de Port-Royal n'ont rien inventé du tout, ou découvrir que Cuvier avait plus de prédécesseurs qu'on ne croyait, ce sont là des amusements sympathiques, mais tardifs, d'historiens en culottes courtes.
La description archéologique s'adresse à ces pratiques discursives auxquelles les faits de succession doivent être référés si on ne veut pas les établir d'une manière sauvage et naïve, c'est-à-dire en termes de mérite. Au niveau où elle se place, l'opposition originalité-banalité n'est donc pas pertinente: entre une formulation initiale et la phrase qui, des années, des siècles plus tard, la répète plus ou moins exactement, elle n'établit aucune hiérarchie de valeur; elle ne fait pas de différence radicale. Elle cherche seulement à établir la régularité des énoncés. Régularité, ici, ne s'oppose pas à l'irrégularité qui, dans les marges de l'opinion courante ou des textes les plus fréquents, caractériserait l'énoncé déviant (anormal, prophétique, retardataire, génial ou pathologique); elle désigne, pour toute performance verbale quelle qu'elle soit (extraordinaire, ou banale, unique en son genre ou mille fois répétée) l'ensemble des conditions dans lesquelles s'exerce la fonction énonciative qui assure et définit son existence. Ainsi entendue la régularité ne caractérise pas une certaine position centrale entre les limites d'une courbe statistique -elle ne peut donc valoir comme indice de fréquence ou de probabilité; elle spécifie un champ effectif d'apparition. Tout énoncé est porteur d'une certaine régularité et il ne peut en être dissocié. On n'a donc pas à opposer la régularité d'un énoncé à l'irrégularité d'un autre (qui serait moins attendu, plus singulier, plus riche d'innovation), mais à d'autres régularités qui caractérisent d'autres énoncés.

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L'archéologie n'est pas à la quête des inventions; et elle reste insensible à ce moment (émouvant, je le veux bien) où pour la première fois, quelqu'un a été sûr d'une certaine vérité; elle n'essaie pas de restituer la lumière de ces matins de fête. Mais ce n'est pas pour s'adresser aux phénomènes moyens de l'opinion et à la grisaille de ce que tout le monde, à une certaine époque, pouvait répéter. Ce qu'elle cherche dans les textes de Linné ou de Buffon, de Petty ou de Ricardo, de Pinel ou de Bichat, ce n'est pas à établir la liste des saints fondateurs; c'est à mettre au jour la régularité d'une pratique discursive. Pratique qui est à l'oeuvre, de la même façon, chez tous leurs successeurs les moins originaux, ou chez tels de leurs prédécesseurs; et pratique qui rend compte dans leur oeuvre elle-même non seulement des affirmations les plus originales (et auxquelles nul n'avait songé avant eux) mais de celles qu'ils avaient reprises, recopiées même chez leurs prédécesseurs. Une découverte n'est pas moins régulière, du point de vue énonciatif, que le texte qui la répète et la diffuse; la régularité n'est pas moins opérante, n'est pas moins efficace et active, dans une banalité que dans une formation insolite. Dans une telle description, on ne peut pas admettre une différence de nature entre des énoncés créateurs (qui font apparaître quelque chose de nouveau, qui émettent une information inédite et qui sont en quelque sorte «actifs») et des énoncés imitatifs (qui reçoivent et répètent l'information, demeurent pour ainsi dire «passifs»). Le champ des énoncés n'est pas un ensemble de plages inertes scandé par des moments féconds; c'est un domaine qui est de bout en bout actif.
Cette analyse des régularités énonciatives s'ouvre dans plusieurs directions qu'il faudra peut-être un jour explorer avec plus de soin.
1. Une certaine forme de régularité caractérise donc un ensemble d'énoncés, sans qu'il soit nécessaire ni possible de faire une différence entre ce qui serait nouveau et ce qui ne le serait pas. Mais ces régularités - on y reviendra par la suite -ne sont pas données

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une fois pour toutes; ce n'est pas la même régularité qu'on trouve à l'oeuvre chez Tournefort et Darwin, ou chez Lancelot et Saussure, chez Petty et chez Kaynes. On a donc des champs homogènes de régularités énonciatives (ils caractérisent une formation discursive) mais ces champs sont différents entre eux. Or il n'est pas nécessaire que le passage à un nouveau champ de régularités énonciatives s'accompagne de changements correspondants à tous les autres niveaux des discours. On peut trouver des performances verbales qui sont identiques du point de vue de la grammaire (du vocabulaire, de la syntaxe, et d'une façon générale de la langue); qui sont également identiques du point de vue de la logique (du point de vue de la structure propositionnelle, ou du système déductif dans lequel elle se trouve placée); mais qui sont énonciativement différents. Ainsi la formulation du rapport quantitatif entre les prix et la masse monétaire en circulation peut être effectuée avec les mêmes mots -ou des mots synonymes -et être obtenue par le même raisonnement; elle n'est pas énonciativement identique chez Gresham ou Locke et chez les marginalistes du XIXe siècle; elle ne relève pas ici et là du même système de formation des objets et des concepts. Il faut donc distinguer entre analogie linguistique (ou traductibilité), identité logique (ou équivalence), et homogénéité énonciative. Ce sont ces homogénéités que l'archéologie prend en charge, et exclusivement. Elle peut donc voir apparaître une pratique discursive nouvelle à travers des formulations verbales qui demeurent linguistiquement analogues ou logiquement équivalentes (en reprenant, et parfois mot à mot, la vieille théorie de la phrase-attribution et du verbe-copule, les grammairiens de Port-Royal ont ainsi ouvert une régularité énonciative dont l'archéologie doit décrire la spécificité). Inversement, elle peut négliger des différences de vocabulaire, elle peut passer sur des champs sémantiques ou des organisations déductives différentes, si elle est en mesure de reconnaître ici et là, et malgré cette hétérogénéité, une certaine régularité énonciative (de ce point de vue, la théorie du langage d'action, la recherche sur l'origine des

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langues, l'établissement des racines primitives, telles qu'on les trouve au XVIIIe siècle, ne sont pas «nouvelles» par rapport aux analyses «logiques» faites par Lancelot) .
On voit se dessiner ainsi un certain nombre de décrochages et d'articulations. On ne peut plus dire qu'une découverte, la formulation d'un principe général, ou la définition d'un projet inaugure, et d'une façon massive, une phase nouvelle dans l'histoire du discours. On n'a plus à chercher ce point d'origine absolue ou e révolution totale à partir duquel tout s'organise, tout devient possible et nécessaire, tout s'abolit pour recommencer. On a affaire à des événements de types et de niveaux différents, pris dans des trames historiques distinctes; une homogénéité énonciative qui s'instaure n'implique en aucune manière que, désormais et pour des décennies ou des siècles, les hommes vont dire et penser la même chose; elle n'implique pas non plus la définition, explicite ou non, d'un certain nombre de principes dont tout le reste découlerait, à titre de conséquences. Les homogénéités (et hétérogénéités) énonciatives s'entrecroisent avec des continuités (et des changements) linguistiques, avec des identités (et des différences) logiques, sans que les unes et les autres marchent du même pas ou se commandent nécessairement. Il doit exister cependant entre elles un certain nombre de rapports et d'interdépendances dont le domaine sans doute très complexe devra être inventorié.
2. Autre direction de recherche: les hiérarchies intérieures aux régularités énonciatives. On a vu que tout énoncé relevait d'une certaine régularité -que nul par conséquent ne pouvait être considéré comme pure et simple création, ou merveilleux désordre du génie. Mais on a vu aussi qu'aucun énoncé ne pouvait être considéré comme inactif, et valoir comme l'ombre ou le décalque à peine réels d'un énoncé initial. Tout le champ énonciatif est à la fois régulier et en alerte: il est sans sommeil; le moindre énoncé -le plus discret ou le plus banal -met en oeuvre tout le jeu des règles selon lesquelles sont formés son objet, sa modalité, les

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concepts qu'il utilise et la stratégie dont il fait partie. Ces règles ne sont jamais données dans une formulation, elles les traversent et leur constituent un espace de coexistence; on ne peut donc pas retrouver l'énoncé singulier qui les articulerait pour elles-mêmes. Cependant certains groupes d'énoncés mettent en oeuvre ces règles sous leur forme la plus générale et la plus largement applicable; à partir d'eux, on peut voir comment d'autres objets, d'autres concepts, d'autres modalités énonciatives ou d'autres choix stratégiques peuvent être formés à partir de règles moins générales et dont le domaine d'application est plus spécifié. On peut ainsi décrire un arbre de dérivation énonciative: il sa base, les énoncés qui mettent en oeuvre les règles de formation dans leur étendue la plus vaste; au sommet, et après un certain nombre d'embranchements, les énoncés qui mettent en oeuvre la même régularité, mais plus finement articulée, mieux délimitée et localisée dans son extension.
L'archéologie peut ainsi -et c'est là un de ses thèmes principaux -constituer l'arbre de dérivation d'un discours. Par exemple celui de l'Histoire naturelle. Elle placera, du côté de la racine, à titre d’énoncés recteurs, ceux qui concernent la définition des structures observables et du champ d'objets possibles, ceux qui prescrivent les formes de description et les codes perceptifs dont il peut se servir, ceux qui font apparaître les possibilités les plus générales de caractérisation et ouvrent ainsi tout un domaine de concepts à construire, ceux enfin qui, tout en constituant un choix stratégique, laissent place au plus grand nombre d'options ultérieures. Et elle retrouvera, à l'extrémité des rameaux, ou du moins dans le parcours de tout un buissonnement, des «découvertes» (comme celle des séries fossiles), des transformations conceptuelles (comme la nouvelle définition du genre), des émergences de notions inédites (comme celle de mammifères ou d'organisme), des mises au point de techniques (principes organisateurs des collections, méthode de classement et de nomenclature). Cette dérivation à partir des énoncés recteurs ne peut être confondue avec une déduction qui s'effectuerait à

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partir d'axiomes; elle ne doit pas non plus être assimilée à la germination d'une idée générale, ou d'un noyau philosophique dont les significations se déploieraient peu à peu dans des expériences ou des conceptualisations précises; enfin elle ne doit pas être prise pour une genèse psychologique à partir d'une découverte qui peu à peu développerait ses conséquences et épanouirait ses possibilités. Elle est différente de tous ces parcours, et elle doit être décrite dans son autonomie. On peut ainsi décrire les dérivations archéologiques de l' Histoire naturelle sans commencer par ses axiomes indémontrables ou ses thèmes fondamentaux (par exemple la continuité de la nature), et sans prendre pour point de départ et pour fil directeur les premières découvertes ou les premières approches (celles de Tournefort avant celles de Linné, celles de Jonston avant celles de Tournefort). L'ordre archéologique n'est ni celui des systématicités, ni celui des successions chronologiques.
Mais on voit s'ouvrir tout un domaine de questions possibles. Car ces différents ordres ont beau être spécifiques et avoir chacun son autonomie, il doit y avoir entre eux des rapports et des dépendances. Pour certaines formations discursives, l'ordre archéologique n'est peut-être pas très différent. de l'ordre systématique, comme dans d'autres cas il suit peut-être le fil des successions chronologiques. Ces parallélismes (au contraire les distorsions qu'on trouve ailleurs) méritent d'être analysés. Il est important, en tout cas, de ne pas confondre ces différentes ordonnances, de ne pas chercher dans une «découverte» initiale ou dans l'originalité d'une formulation le principe dont on peut tout déduire et dériver; de ne pas chercher dans un principe général la loi des régularités énonciatives ou des inventions individuelles; de ne pas demander à la dérivation archéologique de reproduire l'ordre du temps ou de mettre au jour un schéma déductif.
Rien ne serait plus faux que de voir dans l'analyse des formations discursives une tentative de périodisation totalitaire: à partir d'un certain moment et pour un certain temps, tout le monde penserait de la même

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façon, malgré des différences de surface, dirait la même chose, à travers un vocabulaire polymorphe, et produirait une sorte de grand discours qu'on pourrait parcourir indifféremment dans tous les sens. Au contraire l'archéologie décrit un niveau d'homogénéité énonciative qui a sa propre découpe temporelle, et qui n'emporte pas avec elle toutes les autres formes d'identité et de différences qu'on peut repérer dans le langage; et à ce niveau, elle établit une ordonnance, des hiérarchies, tout un buissonnement qui excluent une synchronie massive, amorphe et donnée globalement une fois pour toutes. Dans ces unités si confuses qu'on appelle «époques», elle fait surgir, avec leur spécificité, des «périodes énonciatives» qui s'articulent, mais sans se confondre avec eux, sur le temps des concepts, sur les phases théoriques, sur les stades de formalisation, et sur les étapes de l'évolution linguistique.

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III
Les contradictions

Au discours qu'elle analyse, l'histoire des idées fait d'ordinaire un crédit de cohérence. Lui arrive-t-il de constater une irrégularité dans l'usage des mots, plusieurs propositions incompatibles, un jeu de significations qui ne s'ajustent pas les unes aux autres, des concepts qui ne peuvent pas être systématisés ensemble? Elle se met en devoir de trouver, à un niveau plus ou moins profond, un principe de cohésion qui organise le discours et lui restitue une unité cachée. Cette loi de cohérence est une règle heuristique, une obligation de procédure, presque une contrainte morale de la recherche: ne pas multiplier inutilement les contradictions; ne pas se laisser prendre aux petites différences; ne pas accorder trop de poids aux changements, aux repentirs, aux retours sur le passé, aux polémiques; ne pas supposer que le discours des hommes est perpétuellement miné de l'intérieur par la contradiction de leurs désirs, des influences qu'ils ont subies, ou des conditions dans lesquelles ils vivent; mais admettre que s'ils parlent, et si, entre eux, ils dialoguent, c'est bien plutôt pour surmonter ces contradictions et trouver le point à partir duquel elles pourront être maîtrisées. Mais cette même cohérence est aussi le résultat de la recherche: elle définit les unités terminales qui achèvent l'analyse; elle découvre l'organisation interne d'un texte, la forme de développement d'une oeuvre individuelle, ou le lieu de rencontre entre des discours différents.

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On est bien obligé de la supposer pour la reconstituer, et on ne sera sûr de l'avoir trouvée que si on l'a poursuivie assez loin et assez longtemps. Elle apparaît comme un optimum: le plus grand nombre possible de contradictions résolues par les moyens les plus simples.
Or les moyens mis en oeuvre sont fort nombreux et, par le fait même, les cohérences trouvées peuvent être très différentes. On peut, en analysant la vérité des propositions et les relations qui les unissent, définir un champ de non-contradiction logique: on découvrira alors une systématicité; on remontera du corps visible des phrases à cette pure architecture idéale que les ambiguïtés de la grammaire, la surcharge signifiante des mots ont masquée sans doute autant qu'elles l'ont traduite. Mais on peut tout à l'opposé, en suivant le fil des analogies et des symboles, retrouver une thématique plus imaginaire que discursive, plus affective que rationnelle, et moins proche du concept que du désir; sa force anime, mais pour les fondre aussitôt en une unité lentement transformable, les figures les plus opposées; ce qu'on découvre alors, c'est une continuité plastique, c'est le parcours d'un sens qui prend forme dans des représentations, des images, et des métaphores diverses. Thématiques ou systématiques, ces cohérences peuvent être explicites ou non: on peut les chercher au niveau de représentations qui étaient conscientes chez le sujet parlant mais que son discours -pour des raisons de circonstance ou par une incapacité liée à la forme même de son langage -a été défaillant à exprimer; on peut les chercher aussi dans des structures qui auraient contraint l'auteur plus qu'il ne les aurait construites, et qui lui auraient imposé sans qu'il s'en rende compte, des postulats, des schémas opératoires, des règles linguistiques, un ensemble d'affirmations et de croyances fondamentales, des types d'images, ou toute une logique du fantasme. Enfin il peut s'agir de cohérences qu'on établit au niveau d'un individu -de sa biographie, ou des circonstances singulières de son discours, mais on peut les établir aussi selon des repères plus larges, et leur donner les dimensions

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collectives et diachroniques d'une époque, d'une forme générale de conscience, d'un type de société, d'un ensemble de traditions, d'un paysage imaginaire commun à toute une culture. Sous toutes ces formés, la cohérence ainsi découverte joue toujours le même rôle: montrer que les contradictions immédiatement visibles ne sont rien de plus qu'un miroitement de surface; et qu'il faut ramener à un foyer unique ce jeu d'éclats dispersés. La contradiction, c'est l'illusion d'une unité qui se cache ou qui est cachée: elle n'a son lieu que dans le décalage entre la conscience et l'inconscient, la pensée et le texte, l'idéalité et le corps contingent de l'expression. De toute façon l'analyse se doit de supprimer, autant que faire se peut, la contradiction.
Au terme de ce travail demeurent seulement des contradictions résiduelles -accidents, défauts, failles -, ou surgit au contraire, comme si toute l'analyse y avait conduit en sourdine et malgré elle, la contradiction fondamentale: mise en jeu, à l'origine même du système, de postulats incompatibles, entrecroisement d'influences qu'on ne peut concilier, diffraction première du désir, conflit économique et politique qui oppose une société à elle-même, tout ceci, au lieu d'apparaître comme autant d'éléments superficiels qu'il faut réduire, se révèle finalement comme principe organisateur, comme loi fondatrice et secrète qui rend compte de toutes les contradictions mineures et leur donne un fondement solide: modèle, en somme, de toutes les autres oppositions. Une telle contradiction, loin d'être apparence ou accident du discours, loin d'être ce dont il faut l'affranchir pour qu'il libère enfin sa vérité déployée, constitue la loi même de son existence: c'est à partir d'elle qu'il émerge, c'est à la fois pour la traduire et la surmonter qu'il se met à parler; c'est pour la fuir, alors qu'elle renaît sans cesse à travers lui, qu'il se poursuit et qu'il recommence indéfiniment; c'est parce qu'elle est toujours en deçà de lui, et qu'il ne peut donc jamais la contourner entièrement, qu'il change, qu'il se métamorphose, qu'il échappe de lui-même à sa propre continuité. La contradiction fonctionne alors, au fil du discours, comme le principe de son historicité.

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L'histoire des idées reconnaît donc deux niveaux de contradictions: celui des apparences qui se résout dans l'unité profonde du discours; et celui des fondements qui donne lieu au discours lui-même. Par rapport au premier niveau de contradiction, le discours est la figure idéale qu'il faut dégager de leur présence accidentelle, de leur corps trop visible; par rapport au second, le discours est la figure empirique que peuvent prendre les contradictions et dont on doit détruire l'apparente cohésion, pour les retrouver enfin dans leur irruption et leur violence. Le discours est le chemin d'une contradiction à l'autre: s'il donne lieu à celles qu'on voit, c'est qu'il obéit à celle qu'il cache. Analyser le discours, c'est faire disparaître et réapparaître les contradictions; c'est montrer le jeu qu'elles jouent en lui; c'est manifester comment il peut les exprimer, leur donner corps, ou leur prêter une fugitive apparence.
Pour l'analyse archéologique, les contradictions ne sont ni apparences à surmonter, ni principes secrets qu'il faudrait dégager. Ce sont des objets à décrire pour eux-mêmes, sans qu'on cherche de quel point de vue ils peuvent se dissiper, ou à quel niveau ils se radicalisent et d'effets deviennent causes. Soit un exemple simple, et plusieurs fois évoqué ici même: le principe fixiste de Linné a été, au XVIIIe siècle, contredit, non point tellement par la découverte de la Peloria qui en a changé seulement les modalités d'application, mais par un certain nombre d'affirmations «évolutionnistes» qu'on peut trouver chez Buffon, Diderot, Bordeu, Maillet et bien d'autres. L'analyse archéologique ne consiste pas à montrer qu'au-dessous de cette opposition, et à un niveau plus essentiel, tout le monde acceptait un certain nombre de thèses fondamentales (la continuité de la nature et sa plénitude, la corrélation entre les formes récentes et le climat, le passage presque insensible du non-vivant au vivant); elle ne consiste pas à montrer non plus qu'une telle opposition reflète, dans le domaine particulier de l'histoire naturelle, un conflit plus général qui partage tout le savoir et toute la pensée du XVIIIe siècle (conflit entre le thème d'une création ordonnée, acquise une fois pour toutes, déployée sans secret irréductible,

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et le thème d'une nature foisonnante, dotée de pouvoirs énigmatiques, se déployant peu à peu dans l'histoire, et bouleversant tous les ordres spatiaux selon la grande poussée du temps). L'archéologie essaie de montrer comment les deux affirmations, fixiste et «évolutionniste», ont leur lieu commun dans une certaine description des espèces et des genres: cette description prend pour objet la structure visible des organes (c'est-à-dire leur forme, leur grandeur, leur nombre et leur disposition dans l'espace); et elle peut le limiter de deux manières (à l'ensemble de l'organisme, ou à certains de ses éléments, déterminés soit pour leur importance soit pour leur commodité taxinomique); on fait apparaître alors, dans le second cas, un tableau régulier, doté d'un nombre de cases définies, et constituant en quelque sorte le programme de toute création possible (de sorte que, actuelle, encore future, ou déjà disparue, l'ordonnance des espèces et des genres est définitivement fixée) ; et dans le premier cas, des groupes de parentés qui demeurent indéfinis et ouverts, qui sont séparés les uns des autres, et qui tolèrent, en nombre indéterminé, de nouvelles formes aussi proches qu'on voudra des formes préexistantes. En faisant ainsi dériver la contradiction entre deux thèses d'un certain domaine d'objets, de ses délimitations et de son quadrillage, on ne la résout pas; on ne découvre pas le point de conciliation. Mais on ne la transfère pas non plus à un niveau plus fondamental; on définit le lieu où elle prend place; on fait apparaître l'embranchement de l'alternative; on localise la divergence et le lieu où les deux discours se juxtaposent. La théorie de la structure n'est pas un postulat commun, un fond de croyance générale partagé par Linné et Buffon, une solide et fondamentale affirmation qui repousserait au niveau d'un débat accessoire le conflit de l'évolutionnisme et du fixisme; c'est le principe de leur incompatibilité, la loi qui régit leur dérivation et leur coexistence. En prenant les contradictions comme objets à décrire, l'analyse archéologique n'essaie pas de découvrir à leur place une forme ou une thématique communes, elle essaie de déterminer la mesure et la forme de leur écart. Par rapport

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à une histoire des idées qui voudrait fondre les contradictions dans l'unité semi-nocturne d'une figure globale, ou qui voudrait les transmuer en un principe général, abstrait et uniforme d'interprétation ou d'explication, l'archéologie décrit les différents espaces de dissension.
Elle renonce donc à traiter la contradiction comme une fonction générale s'exerçant, de la même façon, à tous les niveaux du discours, et que l'analyse devrait ou supprimer entièrement ou reconduire à une forme première et constitutive: au grand jeu de la contradiction -présente sous mille visages, puis supprimée, enfin restituée dans le conflit majeur où elle culmine-, elle substitue l'analyse des différents types de contradiction, des différents niveaux selon lesquels on peut la repérer, des différentes fonctions qu'elle peut exercer.
Différents types d'abord. Certaines contradictions se localisent au seul plan des propositions ou des assertions, sans affecter en rien le régime énonciatif qui les a rendues possibles: ainsi au XVIIIe siècle la thèse du caractère animal des fossiles s'opposant à la thèse plus traditionnelle de leur nature minérale; certes, les conséquences qu'on a pu tirer de ces deux thèses sont nombreuses et elles vont loin; mais on peut montrer qu'elles prennent naissance dans la même formation discursive, au même point, et selon les mêmes conditions d'exercice de la fonction énonciative; ce sont des contradictions qui sont archéologiquement dérivées, et qui constituent un état terminal. D'autres au contraire enjambent les limites d'une formation discursive, et elles opposent des thèses qui ne relèvent pas des mêmes conditions d'énonciation : ainsi le fixisme de Linné se trouve contredit par l'évolutionnisme de Darwin, mais dans la mesure seulement où on neutralise la différence entre l'Histoire naturelle à laquelle appartient le premier et la biologie dont relève le second. Ce sont là des contradictions extrinsèques qui renvoient à l'opposition entre des formations discursives distinctes. Pour la description archéologique (et sans tenir compte ici des allées et venues possibles de la procédure), cette opposition
constitue le terminus a quo, alors que les contradictions dérivées constituent le terminus ad quem de l'analyse.

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Entre ces deux extrêmes, la description archéologique décrit ce qu'on pourrait appeler les contradictions intrinsèques: celles qui se déploient dans la formation discursive elle-même, et qui, nées en un point du système des formations, font surgir des sous-systèmes: ainsi pour nous en tenir à l'exemple de l'Histoire naturelle au XVIIIe siècle, la contradiction qui oppose les analyses «méthodiques» et les analyses «systématiques». L'opposition ici n'est point terminale: ce ne sont point deux propositions contradictoires à propos du même objet, ce ne sont point deux utilisations incompatibles du même concept, mais bien deux manières de former des énoncés, caractérisés les uns et les autres, par certains objets, certaines positions de subjectivité, certains concepts et certains choix stratégiques. Pourtant ces systèmes ne sont pas premiers: car on peut montrer en quel point ils dérivent tous les deux d'une seule et même positivité qui est celle de l'Histoire naturelle. Ce sont ces oppositions intrinsèques qui sont pertinentes pour l'analyse archéologique.
Différents niveaux ensuite. Une contradiction archéologiquement intrinsèque n'est pas un fait pur et simple qu'il suffirait de constater comme un principe ou d'expliquer comme un effet. C'est un phénomène complexe qui se répartit à différents plans de la formation discursive. Ainsi, pour l'Histoire naturelle systématique et l'Histoire naturelle méthodique, qui n'ont cessé de s'opposer l'une à l'autre pendant toute une partie du XVIIIe siècle, on peut reconnaître: une inadéquation des objets (dans un cas on décrit l'allure générale de la plante; dans l'autre quelques variables déterminées à l'avance; dans un cas on décrit la totalité de la plante, ou du moins ses parties les plus importantes, dans l'autre on décrit un certain nombre d'éléments choisis arbitrairement pour leur commodité taxinomique; tantôt on tient compte des différents états de croissance et de maturité de la plante, tantôt on se limite à un moment et à un stade de visibilité optima); une divergence des modalités énonciatives (dans le cas de l'analyse systématique des plantes, on applique un code perceptif et linguistique rigoureux et selon une

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échelle constante; pour la description méthodique, les codes sont relativement libres et les échelles de repérage peuvent osciller); une incompatibilité des concepts (dans les «systèmes», le concept de caractère générique est une marque arbitraire bien que non trompeuse pour désigner les genres; dans les méthodes ce même concept doit recouvrir la définition réelle du genre); enfin une exclusion des options théoriques (la taxinomie systématique rend possible le «fixisme», même s'il est rectifié par l'idée d'une création continuée dans le temps, et déroulant peu à peu les éléments des tableaux, ou par l'idée de catastrophes naturelles ayant perturbé par notre regard actuel l'ordre linéaire des voisinages naturels mais elle exclut la possibilité d'une transformation que la méthode accepte sans l'impliquer absolument).
Les fonctions. Toutes ces formes d'opposition ne jouent pas le même rôle dans la pratique discursive: elles ne sont point, de façon homogène, obstacles à surmonter ou principe de croissance. Il ne suffit pas, en tout cas, de chercher en elles la cause soit du ralentissement soit de l'accélération de l'histoire; ce n'est pas à partir de la forme vide et générale de l'opposition que le temps s'introduit dans la vérité et l'idéalité du discours. Ces oppositions sont toujours des moments fonctionnels déterminés. Certaines assurent un développement additionnel du champ énonciatif: elles ouvrent des séquences d'argumentation, d'expérience, de vérifications, d'inférences diverses; elles permettent la détermination d'objets nouveaux, elles suscitent de nouvelles modalités énonciatives, elles définissent de nouveaux concepts ou modifient le champ d'application de ceux qui existent: mais sans que rien soit modifié au système de positivité du discours (il en a été ainsi des discussions menées par les naturalistes du XVIIIe siècle à propos de la frontière entre le minéral et le végétal, à propos des limites de la vie ou de la nature et de l'origine des fossiles); de tels processus additifs peuvent rester ouverts, ou se trouver clos, d'une manière décisive, par une démonstration qui les réfute ou une découverte. qui les met hors jeu. D'autres induisent une réorganisation

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du champ discursif: elles posent la question de la traduction possible d'un groupe d'énoncés dans un autre, du point de cohérence qui pourrait les articuler l'un sur l'autre, de leur intégration dans un espace plus général (ainsi l'opposition système-méthode chez les naturalistes du XVIIIe siècle induit une série de tentatives pour les réécrire tous les deux dans une seule forme de description, pour donner à la méthode la rigueur et la régularité du système, pour faire coïncider l'arbitraire du système avec les analyses concrètes de la méthode); ce ne sont pas de nouveaux objets, de nouveaux concepts, de nouvelles modalités énonciatives qui s'ajoutent linéairement aux anciennes; mais des objets d'un autre niveau (plus général ou plus particulier), des concepts qui ont une autre structure et un autre champ d'application, des énonciations d'un autre type, sans que pourtant les règles de formation soient modifiées. D'autres oppositions jouent un rôle critique: elles mettent en jeu l'existence et l' «acceptabilité» de la pratique discursive; elles définissent le point de son impossibilité effective et de son rebrousse ment historique (ainsi la description, dans l'Histoire naturelle elle-même, des solidarités organiques et des fonctions qui s'exercent, à travers des variables anatomiques, dans des conditions définies d'existence, ne permet plus, du moins à titre de formation discursive autonome, une Histoire naturelle qui serait une science taxinomique des êtres à partir de leurs caractères visibles).
Une formation discursive n'est donc pas le texte idéal, continu et sans aspérité, qui court sous la multiplicité des contradictions et les résout dans l'unité calme d'une pensée cohérente; ce n'est pas non plus la surface où vient se refléter, sous mille aspects différents, une contradiction qui serait toujours en retrait, mais partout dominante. C'est plutôt un espace de dissensions multiples; c'est un ensemble d'oppositions différentes dont il faut décrire les niveaux et les rôles. L'analyse archéologique lève donc bien le primat d'une contradiction qui a son modèle dans l'affirmation et la négation simultanée d'une seule et même proposition. Mais ce n'est pas pour niveler toutes les oppositions

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dans des formes générales de pensée et les pacifier de force par le recours à un a priori contraignant. Il s'agit au contraire de repérer, dans une pratique discursive déterminée, le point où elles se constituent, de définir la forme qu'elles prennent, les rapports qu'elles ont entre elles, et le domaine qu'elles commandent. Bref, il s'agit de maintenir le discours dans ses aspérités multiples; et de supprimer en conséquence le thème d'une contradiction uniformément perdue et retrouvée, résolue et toujours renaissante, dans l'élément indifférencié du Logos.


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IV
Les faits comparatifs


L'analyse archéologique individualise et décrit des formations discursives. C'est dire qu'elle doit les comparer, les opposer les unes aux autres dans la simultanéité où elles se présentent, les distinguer de celles qui n'ont pas le même calendrier, les mettre en rapport, dans ce qu'elles peuvent avoir de spécifique, avec les pratiques non discursives qui les entourent et leur servent d'élément général. Bien différente, en cela encore, des descriptions épistémologiques ou «architectoniques» qui analysent la structure interne d'une théorie, l'étude archéologique est toujours au pluriel: elle s'exerce dans une multiplicité de registres; elle parcourt des interstices et des écarts; elle a son domaine là où les unités se juxtaposent, se séparent, fixent leurs arêtes, se font face, et dessinent entre elles des espaces blancs. Lorsqu'elle s'adresse à un type singulier de discours (celui de la psychiatrie dans l' Histoire de la Folie ou celui de la médecine dans la Naissance de la Clinique), c'est pour en établir par comparaison les bornes chronologiques; c'est aussi pour décrire, en même temps qu'eux et en corrélation avec eux, un champ institutionnel, un ensemble d'événements, de pratiques, de décisions politiques, un enchaînement de processus économiques où figurent des oscillations démographiques, des techniques d'assistance, des besoins de main-d’œuvre, des niveaux différents de chômage, etc. Mais elle peut aussi, par une sorte de rapprochement latéral

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(comme dans Les Mots et les Choses), mettre en ,jeu plusieurs positivités distinctes, dont elle compare les états concomitants pendant une période déterminée, et qu'elle confronte avec d'autres types de discours qui ont pris leur place à une époque donnée.
Mais toutes ces analyses sont fort différentes de celles qu'on pratique d'ordinaire.
1. La comparaison y est toujours limitée et régionale. Loin de vouloir faire apparaître des formes générales, l'archéologie cherche à dessiner des configurations singulières. Quand on confronte la Grammaire générale, l'Analyse des richesses et l'Histoire naturelle à l'époque classique, ce n'est pas pour regrouper trois manifestations -particulièrement chargées de valeur expressive, et étrangement négligées jusqu'ici -d'une mentalité qui serait générale au XVIIe et au XVIIIe siècle; ce n'est pas pour reconstituer, à partir d'un modèle réduit et d'un domaine singulier, les formes de rationalité qui ont été à l'oeuvre dans toute la science classique; ce n'est même pas pour éclairer le profil le moins connu d'un visage culturel que nous pensions familier. On n'a pas voulu montrer que les hommes du XVIIIe siècle s'intéressaient d'une manière générale à l'ordre plutôt qu'à l'histoire, à la classification plutôt qu'au devenir, aux signes plutôt qu'aux mécanismes de causalité. Il s'agissait de faire apparaître un ensemble bien déterminé de formations discursives, qui ont entre elles un certain nombre de rapports descriptibles. Ces rapports ne débordent pas sur des domaines limitrophes et on ne peut pas les transférer de proche en proche à l'ensemble des discours contemporains, ni à plus forte raison à ce qu'on appelle d'ordinaire «l'esprit classique»: ils sont étroitement cantonnés à la triade étudiée, et ne valent que dans le domaine qui se trouve par là spécifié. Cet ensemble interdis cursif se trouve lui-même, et sous sa forme de groupe, en relation avec d'autres types de discours (avec l'analyse de la représentation, la théorie générale des signes et «l'idéologie»d'une part; et avec les mathématiques, l'Analyse algébrique, et la tentative d'instauration d'une mathesis

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d'autre part). Ce sont ces rapports internes et externes qui caractérisent l'Histoire naturelle, l'Analyse des richesses et la Grammaire générale, comme un ensemble spécifique, et permettent de reconnaître en elles une configuration interdiscursive.
Quant à ceux qui diraient: «Pourquoi n'avoir pas parlé de la cosmologie, de la physiologie ou de l'exégèse biblique? Est-ce que la chimie d'avant Lavoisier, ou la mathématique d'Euler, ou l'Histoire de Vico ne seraient pas capables, si on les mettait en jeu, d'invalider toutes les analyses qu'on peut trouver dans Les Mots et les Choses? Est-ce qu'il n'y a pas dans l'inventive richesse du XVIIIe siècle bien d'autres idées qui n'entrent point dans le cadre rigide de l'archéologie?» à ceux-là, à leur légitime impatience, à tous les contre-exemples, je le sais, qu'ils pourraient bien fournir, je répondrai: bien sûr. Non seulement j'admets que mon analyse soit limitée; mais je le veux, et le lui impose. Ce qui serait pour moi un contre-exemple, ce serait justement la possibilité de dire: toutes ces relations que vous avez décrites à propos de trois formations particulières, tous ces réseaux où s'articulent les unes sur les autres les théories de l'attribution, de l'articulation, de la désignation et de la dérivation, toute cette taxinomie qui repose sur une caractérisation discontinue et une continuité de l'ordre, on les retrouve uniformément et de la même façon dans la géométrie, la mécanique rationnelle, la physiologie des humeurs et des germes, la critique de l'histoire sainte et la cristallographie naissante. Ce serait en effet la preuve que je n'aurais pas décrit, comme j'ai prétendu le faire, une région d'interpositivité; j'aurais caractérisé l'esprit ou la science d'une époque ce contre quoi toute mon entreprise est tournée. Les relations que j'ai décrites valent pour définir une configuration particulière; ce ne sont point des signes pour décrire en sa totalité le visage d'une culture. Aux amis -de la Weltanschauung d'être déçus; la description que j'ai entamée, je tiens à ce qu'elle ne soit pas du même type que la leur. Ce qui, chez eux, serait lacune, oubli, erreur, est, pour moi, exclusion délibérée et méthodique. Mais on pourrait dire aussi: vous avez confronté la

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Grammaire générale avec l'Histoire naturelle et l'Analyse des richesses. Mais pourquoi pas avec l' Histoire telle qu'on la pratiquait à la même époque, avec la critique biblique, avec la rhétorique, avec la théorie des beaux-arts? N'est-ce pas un tout autre champ d'interpositivité que vous auriez découvert? Quel privilège a donc celui que vous avez décrit? -De privilège, aucun; il n'est que l'un des ensembles descriptibles; si, en effet, on reprenait la Grammaire générale, et si on essayait de définir ses rapports avec les disciplines historiques et la critique textuelle, on verrait à coup sûr se dessiner un tout autre système de relations; et la description ferait apparaître un réseau interdiscursif qui ne se superposerait pas au premier, mais le croiserait en certains de ses points. De même la taxinomie des naturalistes pourrait être confrontée non plus avec la grammaire et l'économie, mais avec la physiologie et la pathologie: là encore de nouvelles interpositivités se dessineraient (que l'on compare les relations taxinomie-grammaire-économie, analysées dans Les Mots et les Choses, et les relations taxinomie-pathologie étudiées dans la Naissance de la Clinique). Ces réseaux ne sont donc pas en nombre défini d'avance; seule l'épreuve de l'analyse peut montrer s'ils existent, et lesquels existent (c'est-à-dire lesquels sont susceptibles d'être décrits). De plus chaque formation discursive n'appartient pas (en tout cas n'appartient pas nécessairement) à un seul de ces systèmes; mais elle entre simultanément dans plusieurs champs de relations où elle n'occupe pas la même place et n'exerce pas la même fonction (les rapports taxinomie-pathologie ne sont pas isomorphes aux rapports taxinomie-grammaire; les rapports grammaire-analyse des richesses ne sont pas isomorphes aux rapports grammaire-exégèse).
L'horizon auquel s'adresse l'archéologie, ce n'est donc pas une science, une rationalité, une mentalité, une culture; c'est un enchevêtrement d'interpositivités dont les limites et les points de croisements ne peuvent pas être fixés d'un coup. L'archéologie: une analyse comparative qui n'est pas destinée à réduire la diversité des discours et à dessiner l'unité qui doit les totaliser, mais

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qui est destinée à répartir leur diversité dans des figures différentes. La comparaison archéologique n'a pas un effet unificateur, mais multiplicateur.
2. En confrontant la Grammaire générale, l'Histoire naturelle et l'Analyse des richesses aux XVIIe et XVIIIe siècles, on pourrait se demander quelles idées avaient en commun, à cette époque, linguistes, naturalistes et théoriciens de l'économie; on pourrait se demander quels postulats implicites ils supposaient ensemble malgré la diversité de leurs théories, à quels principes généraux ils obéissaient peut-être silencieusement; on pourrait se demander quelle influence l'analyse du langage avait exercée sur la taxinomie, ou quel rôle l'idée d'une nature ordonnée avait joué dans la théorie de la richesse; on pourrait étudier également la diffusion respective de ces différents types de discours, le prestige reconnu à chacun, la valorisation due à son ancienneté (ou au contraire à sa date récente) et à sa plus grande rigueur, les canaux de communication et les voies par lesquelles se sont faits les échanges d'information; on pourrait enfin, rejoignant des analyses tout à fait traditionnelles, se demander dans quelle mesure Rousseau avait transféré à l'analyse des langues et à leur origine son savoir et son expérience de botaniste; quelles catégories communes Turgot avait appliquées à l'analyse de la monnaie et à la théorie du langage et de l'étymologie; comment l'idée d'une langue universelle, artificielle et parfaite avait été remaniée et utilisée par des classificateurs comme Linné ou Adanson. Certes, toutes ces questions seraient légitimes (du moins certaines d'entre elles...). Mais ni les unes ni les autres ne sont pertinentes au niveau de l'archéologie.
Ce que celle-ci veut libérer, c'est d'abord -dans la spécificité et la distance maintenues des diverses formations discursives -le jeu des analogies et des différences telles qu'elles apparaissent au niveau des règles de formation. Ceci implique cinq tâches distinctes:
a) Montrer comment des éléments discursifs tout à fait différents peuvent être formés à partir de règles

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analogues (les concepts de la grammaire générale, comme ceux de verbe, de sujet, de complément, de racine, sont formés à partir des mêmes dispositions, du champ énonciatif -théories de l'attribution, de l'articulation, de la désignation, de la dérivation -que les concepts pourtant bien différents, pourtant radicalement hétérogènes, de l'Histoire naturelle et de l'Économie); montrer, entre des formations différentes, les isomorphismes archéologiques.
b) Montrer dans quelle mesure ces règles s'appliquent ou non de la même façon, s'enchaînent ou non dans le même ordre, se disposent ou non selon le même modèle dans les différents types de discours (la Grammaire générale enchaîne l'une à l'autre et dans cet ordre même la théorie de l'attribution, celle de l'articulation, celle de la désignation et celle de la dérivation; l'Histoire naturelle et l'Analyse des richesses regroupent les deux premières et les deux dernières, mais elles les enchaînent chacune dans un ordre inverse) : définir le modèle archéologique de chaque formation.
c) Montrer comment des concepts parfaitement différents (comme ceux de valeur et de caractère spécifique, ou de prix et de caractère générique) occupent un emplacement analogue dans la ramification de leur système de positivité -qu'ils sont donc dotés d'une isotopie archéologique -bien que leur domaine d'application, leur degré de formalisation, leur genèse historique surtout les rendent tout à fait étrangers les uns aux autres.
d) Montrer en revanche comment une seule et même notion (éventuellement désignée par un seul et même mot) peut recouvrir deux éléments archéologiquement distincts (les notions d'origine et d'évolution n'ont ni le même rôle, ni la même place, ni la même formation dans le système de positivité de la Grammaire générale et de l'Histoire naturelle); indiquer les décalages archéologiques.
e) Montrer enfin comment, d'une positivité à l'autre peuvent s'établir des relations de subordination ou de

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complémentarité (ainsi par rapport. à l'analyse de la richesse et à celle des espèces, la description du langage joue, pendant l'époque classique, un rôle dominant dans la mesure où elle est la théorie des signes d'institution qui dédoublent, marquent et représentent la représentation elle-même) : établir les corrélations archéologiques.
Rien dans toutes ces descriptions ne prend appui sur l'assignation d'influences, d'échanges, d'informations transmises, de communications. Non qu'il s'agisse de les nier, ou de contester qu'ils puissent jamais faire l'objet d'une description. Mais plutôt de prendre par rapport à eux un recul mesuré, de décaler le niveau d'attaque de l'analyse, de mettre au jour ce qui les a rendus possibles; de repérer les points où a pu s'effectuer la projection d'un concept sur un autre, de fixer l'isomorphisme qui a permis un transfert de méthodes ou de techniques, de montrer les voisinages, les symétries ou les analogies qui ont permis les généralisations; bref, de décrire le champ de vecteurs et de réceptivité différentielle (de perméabilité et d'imperméabilité) qui, pour le jeu des échanges, a été une condition de possibilité historique. Une configuration d'interpositivité, ce n'est pas un groupe de disciplines voisines; ce n'est pas seulement un phénomène observable de ressemblance; ce n'est pas seulement le rapport global de plusieurs discours à tel ou tel autre; c'est la loi de leurs communications. Ne pas dire: parce que Rousseau et d'autres avec lui ont réfléchi tour à tour sur l'ordonnance des espèces et l'origine des langues, des relations se sont nouées et des échanges se sont produits entre taxinomie et grammaire; parce que Turgot, après Law et Petty, a voulu traiter la monnaie comme un signe, l'économie et la théorie du langage se sont rapprochées et leur histoire porte encore la trace de ces tentatives. Mais dire plutôt -si du moins on entend faire une description archéologique -que les dispositions respectives de ces trois positivités étaient telles qu'au niveau des oeuvres, des auteurs, des existences individuelles, des projets et des tentatives, on peut trouver de pareils échanges.

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3. L'archéologie fait aussi apparaître des rapports entre les formations discursives et des domaines non discursifs (institutions, événements politiques, pratiques et processus économiques). Ces rapprochements n'ont pas pour fin de mettre au jour de grandes continuités culturelles, ou d'isoler des mécanismes de causalité. Devant un ensemble de faits énonciatifs, l'archéologie ne se demande pas ce qui a pu le motiver (c'est là la recherche des contextes de formulation); elle ne cherche pas non plus à retrouver ce qui s'exprime en eux (tâche d'une herméneutique); elle essaie de déterminer comment les règles de formation dont il relève -et qui caractérisent la positivité à laquelle il appartient -peuvent être liées à des systèmes non discursifs: elle cherche à définir des formes spécifiques d'articulation.
Soit l'exemple de la médecine clinique dont l'instauration à la fin du XVIIIe siècle est contemporaine d'un certain nombre d'événements politiques, de phénomènes économiques, et de changements institutionnels. Entre ces faits et l'organisation d'une médecine hospitalière il est facile, au moins sur le mode intuitif, de soupçonner des liens. Mais comment en faire l'analyse? Une analyse symbolique verrait dans l'organisation de la médecine clinique, et dans les processus historiques qui lui ont été concomitants, deux expressions simultanées, qui se reflètent et se symbolisent l'une l'autre, qui se servent réciproquement de miroir, et dont les significations sont prises dans un jeu indéfini de renvois: deux expressions qui n'expriment rien d'autre que la forme qui leur est commune. Ainsi les idées médicales de solidarité organique, de cohésion fonctionnelle, de communication tissulaire -et l'abandon du principe classificatoire des maladies au profit d'une analyse des interactions corporelles -correspondraient (pour les refléter mais pour se mirer aussi en elles) à une pratique politique qui découvre, sous des stratifications encore féodales, des rapports de type fonctionnel, des solidarités économiques, une société dont les dépendances et les réciprocités devaient assurer, dans la forme de la collectivité, l'analogon de la vie. Une analyse causale en revanche consisterait à chercher dans quelle mesure les

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changements politiques, ou les processus économiques, ont pu déterminer la conscience des hommes de science -l'horizon et la direction de leur intérêt, leur système de valeurs, leur manière de percevoir les choses, le style de leur rationalité; ainsi, à une époque où le capitalisme industriel commençait à recenser ses besoins de main-d’œuvre, la maladie a pris une dimension sociale: le maintien de la santé, la guérison, l'assistance aux malades pauvres, la recherche des causes et des foyers pathogènes, sont devenus une charge collective que l'État doit, pour une part, prendre à son compte et, pour une autre, surveiller. De là suivent la valorisation du corps comme instrument de travail, le souci de rationaliser la médecine sur le modèle des autres sciences, les efforts pour maintenir le niveau de santé d'une population, le soin apporté à la thérapeutique, au maintien de ses effets, à l'enregistrement des phénomènes de longue durée.
L'archéologie situe son analyse à un autre niveau: les phénomènes d'expression, de reflets et de symbolisation ne sont pour elle que les effets d'une lecture globale à la recherche des analogies formelles ou des translations de sens; quant aux relations causales, elles ne peuvent être assignées qu'au niveau du contexte ou de la situation et de leur effet sur le sujet parlant; les unes et les autres en tout cas ne peuvent être repérées qu'une fois définies les positivités où elles apparaissent et les règles selon lesquelles ces positivités ont été formées. Le champ de relations qui caractérise une formation discursive est le lieu d'où les symbolisations et les effets peuvent être aperçus, situés et déterminés. Si l'archéologie rapproche le discours médical d'un certain nombre de pratiques, c'est pour découvrir des rapports beaucoup moins «immédiats» que l'expression, mais beaucoup plus directs que ceux d'une causalité relayée par la conscience des sujets parlants. Elle veut montrer non pas comment la pratique politique a déterminé le sens et la forme du discours médical, mais comment et à quel titre elle fait partie de ses conditions d'émergence, d'insertion et de fonctionnement. Ce rapport peut être assigné à plusieurs niveaux. A celui

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d'abord de la découpe et de la délimitation de l'objet médical: non pas, bien sûr, que ce soit la pratique politique qui depuis le début du XIXe siècle ait imposé à la médecine de nouveaux objets comme les lésions tissulaires ou les corrélations anatomo-physiologiques; mais elle a ouvert de nouveaux champs de repérage des objets médicaux (ces champs sont constitués par la masse de la population administrativement encadrée et surveillée, jaugée selon certaines normes de vie et de santé, analysée selon des formes d'enregistrement documentaire et statistique; ils sont constitués aussi par les grandes armées populaires de l'époque révolutionnaire et napoléonienne, avec leur forme spécifique de contrôle médical; ils sont constitués encore par les institutions d'assistance hospitalière qui ont été définies, à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, en fonction des besoins économiques de l'époque, et de la position réciproque des classes sociales). Ce rapport de la pratique politique au discours médical, on le voit apparaître également dans le statut donné au médecin qui devient le titulaire non seulement privilégié mais quasi exclusif de ce discours, dans la forme de rapport institutionnel que le médecin peut avoir au malade hospitalisé ou à sa clientèle privée, dans les modalités d'enseignement et de diffusion qui sont prescrites ou autorisées pour ce savoir. Enfin on peut saisir ce rapport dans la fonction qui est accordée au discours médical, ou dans le rôle qu'on requiert de lui, lorsqu'il s'agit de juger des individus, de prendre des décisions administratives, de poser les normes d'une société, de traduire -pour les «résoudre» ou pour les masquer -des conflits d'un autre ordre, de donner des modèles de type naturel aux analyses de la société et aux pratiques qui la concernent. Il ne s'agit donc pas de montrer comment la pratique politique d'une société donnée a constitué ou modifié les concepts médicaux et la structure théorique de la pathologie; mais comment le discours médical comme pratique s'adressant à un certain champ d'objets, se trouvant entre les mains d'un certain nombre d'individus statutaire ment désignés, ayant enfin à exercer certaines fonctions dans la société, s'articule sur des pratiques qui

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lui sont extérieures et qui ne sont pas elles-mêmes de nature discursive.
Si dans cette analyse, l'archéologie suspend le thème de l'expression et du reflet, si elle se refuse à voir dans le discours la surface de projection symbolique d'événements ou de processus situés ailleurs, ce n'est pas pour retrouver un enchaînement causal qu'on pourrait décrire point par point et qui permettrait de mettre en relation une découverte et un événement, ou un concept et une structure sociale. Mais d'autre part si elle tient en suspens une pareille analyse causale, si elle veut éviter le relais nécessaire par le sujet parlant, ce n'est pas pour assurer l'indépendance souveraine et solitaire du discours; c'est pour découvrir le domaine d'existence et de fonctionnement d'une pratique discursive. En d'autres termes, la description archéologique des discours se déploie dans la dimension d'une histoire générale; elle cherche à découvrir tout ce domaine des institutions, des processus économiques, des rapports sociaux sur lesquels peut s'articuler une formation discursive; elle essaie de montrer comment l'autonomie du discours et sa spécificité ne lui donnent pas pour autant un statut de pure idéalité et de totale indépendance historique; ce qu'elle veut mettre au jour, c'est ce niveau singulier où l'histoire peut donner lieu à des types définis de discours, qui ont eux-mêmes leur type propre d'historicité, et qui sont en relation avec tout un ensemble d'historicités diverses.

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v
Le changement et les transformations

Qu'en est-il maintenant de la description archéologique du changement? On pourra bien faire à l'histoire traditionnelle des idées toutes les critiques théoriques qu'on voudra ou qu'on pourra: elle a au moins pour elle de prendre pour thème essentielles phénomènes de succession et d'enchaînement temporels, de les analyser selon les schémas de l'évolution, et de décrire ainsi le déploiement historique des discours. L'archéologie, en revanche, ne semble traiter l'histoire que pour la figer. D'un côté, en décrivant les formations discursives, elle néglige les séries temporelles qui peuvent s'y manifester; elle recherche des règles générales qui valent uniformément, et de la même manière, en tous les points du temps: n'impose-t-elle pas alors, à un développement peut-être lent et imperceptible, la figure contraignante d'une synchronie. Dans ce «monde des idées» qui est par lui-même si labile, où les figures apparemment les plus stables s'effacent si vite, où, en revanche, tant d'irrégularités se produisent qui recevront plus tard un statut définitif, où l'avenir anticipe toujours sur lui-même alors que le passé ne cesse de se décaler, ne fait-elle pas valoir comme une sorte de pensée immobile? Et d'autre part, lorsqu'elle a recours à la chronologie, c'est uniquement, semble-t-il, pour fixer, aux limites des positivités, deux points d'épinglage: le moment où elles naissent et celui où elles s'effacent, comme si la durée n'était utilisée que pour fixer ce

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calendrier rudimentaire, mais qu'elle était élidée tout le long de l'analyse elle-même; comme s'il n'y avait de temps que dans l'instant vide de la rupture, dans cette faille blanche et paradoxalement intemporelle où une formation soudain se substitue à une autre. Synchronie des positivités, instantanéité des substitutions, le temps est esquivé, et avec lui la possibilité d'une description historique disparaît. Le discours est arraché à la loi du devenir et il s'établit dans une intemporalité discontinue. Il s'immobilise par fragments : éclats précaires d'éternité. Mais on aura beau faire: plusieurs éternités qui se succèdent, un jeu d'images fixes qui s'éclipsent à tour de rôle, cela ne fait ni un mouvement, ni un temps, ni une histoire. Il faut cependant regarder les choses de plus près.
A
Et d'abord l'apparente synchronie des formations discursives. Une chose est vraie: les règles ont beau être investies dans chaque énoncé, elles ont beau par conséquent être remises en oeuvre avec chacun, elles ne se modifient pas chaque fois; on peut les retrouver à l'activité dans des énoncés ou des groupes d'énoncés fort dispersés à travers le temps. On a vu par exemple que les divers objets de l'Histoire naturelle, pendant près d'un siècle -de Tournefort à Jussieu -obéissaient à des règles de formation identiques; on a vu que la théorie de l'attribution est la même et joue le même rôle chez Lancelot, Condillac et Destutt de Tracy. Bien plus, on a vu que l'ordre des énoncés selon la dérivation archéologique ne reproduisait pas forcément l'ordre des successions: on peut trouver chez Beauzée des énoncés qui sont archéologiquement préalables à ceux qu'on rencontre dans la Grammaire de Port-Royal. Il y a donc bien, dans une telle analyse, un suspens des suites temporelles -disons plus exactement du calendrier des formulations. Mais cette mise en suspens a précisément pour fin de faire apparaître des relations qui caractérisent la temporalité des formations

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discursives et l'articulent en séries dont l'entrecroisement n'empêche pas l'analyse.
a) L'archéologie définit les règles de formation d'un ensemble d'énoncés. Elle manifeste par là comment une succession d'événements peut, et dans l'ordre même où elle se présente, devenir objet de discours, être enregistrée, décrite, expliquée, recevoir élaboration dans des concepts et offrir l'occasion d'un choix théorique. L'archéologie analyse le degré et la forme de perméabilité d'un discours: elle donne le principe de son articulation sur une chaîne d'événements successifs; elle définit les opérateurs par lesquels les événements se transcrivent dans les énoncés. Elle ne conteste pas, par exemple, le rapport entre l'analyse des richesses et les grandes fluctuations monétaires du XVIIe siècle et du début du XVIIIe; elle essaie de montrer ce qui, de ces crises, pouvait être donné comme objet du discours, comment elles pouvaient s'y trouver conceptualisées, comment les intérêts qui s'affrontaient au cours de ces processus pouvaient y disposer leur stratégie. Ou encore, elle ne prétend pas que le choléra de 1832 n'a pas été un événement pour la médecine : elle montre comment le discours clinique mettait en oeuvre des règles telles que tout un domaine d'objets médicaux a pu être alors réorganisé, qu'on a a pu utiliser tout un ensemble de méthodes d'enregistrement et de notation, qu'on a pu abandonner le concept d'inflammation et liquider définitivement le vieux problème théorique des fièvres. L'archéologie ne nie pas la possibilité d'énoncés nouveaux en corrélation avec des événements «extérieurs». Sa tâche, c'est de montrer à quelle condition il peut y avoir entre eux une telle corrélation, et en quoi précisément elle consiste (quels en sont les limites, la forme, le code, la loi de possibilité). Elle n'esquive pas cette mobilité des discours qui les fait bouger au rythme des événements; elle essaie de libérer le niveau où elle se déclenche - ce qu'on pourrait appeler le niveau de l'embrayage événementiel. (Embrayage qui est spécifique pour chaque formation discursive, et qui n'a pas les

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mêmes règles, les mêmes opérateurs ni la même sensibilité, par exemple dans l'analyse des richesses et dans l'économie politique, dans la vieille médecine des «constitutions», et dans l'épidémiologie moderne.)
b) De plus toutes les règles de formation assignées par l'archéologie à une positivité n'ont pas la même généralité: certaines sont plus particulières et dérivent des autres. Cette subordination peut être seulement hiérarchique mais elle peut comporter aussi un vecteur temporel. Ainsi dans la Grammaire générale, la théorie du verbe-attribution et celle du nom-articulation sont liées l'une à l'autre: et la seconde dérive de la première, mais sans qu'on puisse déterminer entre elles un ordre de succession (autre que celui, déductif ou rhétorique, qui a été choisi pour l'exposé). En revanche l'analyse du complément ou la recherche des racines ne pouvaient apparaître (ou réapparaître) qu'une fois développée l'analyse de la phrase attributive ou la conception du nom comme signe analytique de la représentation. Autre exemple: à l'époque classique, le principe de la continuité des êtres est impliqué par la classification des espèces selon les caractères structuraux; et en ce sens ils sont simultanés; en revanche, c'est une fois cette classification entreprise que les lacunes et les manques peuvent être interprétés dans les catégories d'une histoire de la nature, de la terre et des espèces. En d'autres termes la ramification archéologique des règles de formation n'est pas un réseau uniformément simultané: il existe des rapports, des embranchements, des dérivations qui sont temporellement neutres; il en existe d'autres qui impliquent une direction temporelle déterminée. L'archéologie ne prend donc pour modèle ni un schéma purement logique de simultanéités; ni une succession linéaire d'événements; mais elle essaie de montrer l'entrecroisement entre des relations nécessairement successives et d'autres qui ne le sont pas. Ne pas croire par conséquent qu'un système de positivité, c'est une figure synchronique qu’on ne peut percevoir qu’en mettant entre parenthèse

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l'ensemble de processus diachronique. Loin d'être indifférente à la succession, l'archéologie repère les vecteurs temporels de dérivation.
L'archéologie n'entreprend pas de traiter comme simultané ce qui se donne comme successif; elle n'essaie pas de figer le temps et de substituer à son flux d'événements des corrélations qui dessinent une figure immobile. Ce qu'elle met en suspens, c'est le thème que la succession est un absolu: un enchaînement premier et indissociable auquel le discours serait soumis par la loi de sa finitude; c'est aussi le thème qu'il n'y a dans le discours qu'une seule forme et qu'un seul niveau de succession. A ces thèmes, elle substitue des analyses qui font apparaître à la fois les diverses formes de succession qui se superposent dans le discours (et par formes, il ne faut pas entendre simplement les rythmes ou les causes, mais bien les séries elles-mêmes), et la manière dont s'articulent les successions ainsi spécifiées. Au lieu de suivre le fil d'un calendrier originaire, par rapport auquel on établirait la chronologie des événements successifs ou simultanés, celle des processus courts ou durables, celle des phénomènes instantanés et des permanences, on essaie de montrer comment il peut y avoir succession, et à quels niveaux différents on trouve des successions distinctes. Il faut donc, pour constituer une histoire archéologique du discours, se délivrer de deux modèles qui ont, longtemps sans doute, imposé leur image: le modèle linéaire de la parole (et pour une part au moins de l'écriture) où tous les événements se succèdent les uns aux autres, sauf effet de coïncidence et de superposition; et le modèle du flux de conscience dont le présent s'échappe toujours à lui-même dans l'ouverture de l'avenir et dans la rétention du passé. Aussi paradoxal que ce soit, les formations discursives n'ont pas le même modèle d'historicité que le cours de la conscience ou la linéarité du langage. Le discours, tel du moins qu'il est analysé par l'archéologie, c'est-à-dire au niveau de sa positivité, ce n'est pas une conscience venant loger son projet dans la forme externe du langage; ce n'est pas

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une langue, plus un sujet pour la parler. C'est une pratique qui a ses formes propres d'enchaînement et de succession.
B
Bien plus volontiers que l'histoire des idées, l'archéologie parle de coupures, de failles, de béances, de formes entièrement nouvelles de positivité, et de redistributions soudaines. Faire l'histoire de l'économie politique, c'était, traditionnellement, chercher tout ce qui avait pu précéder Ricardo, tout ce qui avait pu dessiner à l'avance ses analyses, leurs méthodes et leurs notions principales, tout ce qui avait pu rendre ses découvertes plus probables; faire l'histoire de la grammaire comparée, c'était retrouver la trace -bien avant Bopp et Rask -des recherches préalables sur la filiation et la parenté des langues; c'était déterminer la part qu'Anquetil-Duperron avait pu avoir dans la constitution d'un domaine indo-européen; c'était remettre au jour la première comparaison faite en 1769 des conjugaisons sanscrite et latine; c'était, s'il le fallait, remonter à Harris ou Ramus. L'archéologie, elle, procède à l'inverse: elle cherche plutôt à dénouer tous ces fils que la patience des historiens avait tendus; elle multiplie les différences, brouille les lignes de communication, et s'efforce de rendre les passages plus difficiles; elle n'essaie pas de montrer que l'analyse physiocratique de la production préparait celle de Ricardo; elle ne considère pas comme pertinent, pour ses propres analyses, de dire que Coeurdoux avait préparé Bopp.
A quoi correspond cette insistance sur les discontinuités? A vrai dire, elle n'est paradoxale que par rapport à l'habitude des historiens. C'est celle-ci avec son souci des continuités, des passages, des anticipations, des esquisses préalables -qui, bien souvent, joue le paradoxe. De Daubenton à Cuvier, d'Anquetil à Bopp, de Graslin, Turgot, ou Forbonnais à Ricardo, malgré un écart chronologique si réduit les différences

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sont innombrables, et de natures très diverses: les unes sont localisées, les autres sont générales; les unes portent sur les méthodes, les autres sur les concepts; tantôt il s'agit du domaine d'objets, tantôt il s'agit de tout l'instrument linguistique. Plus frappant, encore l'exemple de la médecine: en un quart de siècle, de 1790 à 1815, le discours médical s'est modifié plus profondément que depuis le XVIIe siècle, que depuis le Moyen Age sans doute, et peut-être même depuis la médecine grecque: modification qui fit apparaître des objets (lésions organiques, foyers profonds, altérations tissulaires, voies et formes de diffusion inter-organiques, signes et corrélations anatomo-cliniques), des techniques d'observations, de détection du foyer pathologique, d'enregistrement; un autre quadrillage perceptif et un vocabulaire de description presque entièrement neuf; des jeux de concepts et des distributions nosographiques inédits (des catégories parfois centenaires, parfois millénaires, comme celle de fièvre ou de constitution disparaissent et des maladies peut-être vieilles comme le monde - la tuberculose - sont enfin isolées et nommées). Laissons donc à ceux qui, par inadvertance, n'auraient jamais ouvert la Nosographie philosophique et le Traité des Membranes le soin de dire que l'archéologie invente arbitrairement des différences. Elle s'efforce seulement de les prendre au sérieux: de débrouiller leur écheveau, de déterminer comment elles se répartissent, comment elles s'impliquent, se commandent, se subordonnent les unes aux autres, à quelles catégories distinctes elles appartiennent; bref il s'agit de décrire ces différences, non sans établir, entre elles, le système de leurs différences. S'il y a un paradoxe de l'archéologie, il n'est pas en ceci qu'elle multiplierait les différences, mais en ceci qu'elle se refuse à les réduire, -inversant par là les valeurs habituelles. Pour l'histoire des idées, la différence, telle qu'elle apparaît, est erreur, ou piège; au lieu de se laisser arrêter par elle, la sagacité de l'analyse doit chercher à la dénouer: à retrouver au-dessous d'elle une différence plus petite, et au-dessous de celle-ci, une autre plus limitée encore, et ceci indéfiniment

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jusqu'à la limite idéale qui serait la non-différence de la parfaite continuité. L'archéologie, en revanche, prend pour objet de sa description ce qu'on tient habituellement pour obstacle: elle n'a pas pour projet de surmonter les différences, mais de les analyser, de dire en quoi, au juste, elles consistent, et de les différencier. Cette différenciation, comment l' opère-t-elle?
1. L'archéologie, au lieu de considérer que le discours n'est fait que d'une série d'événements homogènes (les formulations individuelles), distingue, dans l'épaisseur même du discours, plusieurs plans d'événements possibles: plan des énoncés eux-mêmes dans leur émergence singulière; plan de l'apparition des objets, des types d'énonciation, des concepts, des choix stratégiques (ou des transformations qui affectent ceux qui existent déjà); plan de la dérivation de nouvelles règles de formation à partir de règles qui sont déjà à l'oeuvre -mais toujours dans l'élément d'une seule et même positivité; enfin à un quatrième niveau, plan où s'effectue la substitution d'une formation discursive à une autre (ou de l'apparition et de la disparition pure et simple d'une positivité). Ces événements, qui sont de beaucoup les plus rares, sont, pour l'archéologie, les plus importants: elle seule, en tout cas, peut les faire apparaître. Mais ils ne sont pas l'objet exclusif de sa description; on aurait tort de croire qu'ils commandent impérativement tous les autres, et qu'ils induisent, aux différents plans qu'on a pu distinguer, des ruptures analogues et simultanées. Tous les événements qui se produisent dans l'épaisseur du discours ne sont pas à l'aplomb les uns des autres. Certes, l'apparition d'une formation discursive est souvent corrélative d'un vaste renouvellement d'objets, de formes d'énonciations, de concepts et de stratégies (principe qui n'est point cependant universel: la Grammaire générale s'est instaurée au XVIIe siècle sans beaucoup de modifications apparentes dans la tradition grammaticale); mais il n'est pas possible de fixer le concept déterminé ou l'objet particulier qui manifeste soudain

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sa présence. Il ne faut donc pas décrire un pareil événement selon les catégories qui peuvent convenir à l'émergence d'une formulation, ou à l'apparition d'un mot nouveau. A cet événement, inutile de poser des questions comme: «Qui en est l'auteur? Qui a parlé? Dans quelles circonstances et à l'intérieur de quel contexte? En étant animé de quelles intentions et en ayant quel projet?» L'apparition d'une nouvelle positivité n'est pas signalée par une phrase nouvelle -inattendue, surprenante, logiquement imprévisible, stylistiquement déviante -qui viendrait s'insérer dans un texte, et annoncerait soit le commencement d'un nouveau chapitre soit l'intervention d'un nouveau locuteur. C'est un événement d'un type tout à fait différent.
2. Pour analyser de tels événements, il est insuffisant de constater des modifications, et de les rapporter aussitôt soit au modèle, théologique et esthétique, de la création (avec sa transcendance, avec tout le jeu de ses originalités et de ses inventions), soit au modèle psychologique de la prise de conscience (avec ses préalables obscurs, ses anticipations, ses circonstances favorables, ses pouvoirs de restructuration), soit encore au modèle biologique de l'évolution. Il faut définir précisément en quoi consistent ces modifications : c'est-à-dire substituer à la référence indifférenciée au changement -à la fois contenant général de tous les événements et principe abstrait de leur succession -l'analyse des transformations. La disparition d'une positivité et l'émergence d'une autre implique plusieurs types de transformations. En allant des plus particulières aux plus générales, on peut et on doit décrire: comment se sont transformés les différents éléments d'un système de formation (quelles ont été, par exemple, les variations du taux de chômage et des exigences de l'emploi, quelles ont été les décisions politiques concernant les corporations et l'Université, quels ont été les besoins nouveaux et les nouvelles possibilités d'assistance à la fin du XVIIIe siècle -éléments qui entrent tous dans le

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système de formation de la médecine clinique) ; comment se sont transformées les relations caractéristiques d'un système de formation (comment par exemple, au milieu du XVIIe siècle, le rapport entre champ perceptif, code linguistique, médiation instrumentale et information qui était mis en jeu par le discours sur les êtres vivants, a été modifié, permettant ainsi la définition des objets propres à l'Histoire naturelle) ; comment les rapports entre différentes règles de formation ont été transformés (comment, par exemple, la biologie modifie l'ordre et la dépendance que l'Histoire naturelle avait établis entre la théorie de la caractérisation et l'analyse des dérivations temporelles) ; comment enfin se transforment les rapports entre diverses positivités (comment les relations entre Philologie, Biologie et Économie transforment les relations entre Grammaire, Histoire naturelle et Analyse des richesses; comment se décompose la configuration interdiscursive que dessinaient les rapports privilégiés de ces trois disciplines ; comment se trouvent modifiés leurs rapports respectifs aux mathématiques et à la philosophie; comment une place se dessine pour d'autres formations discursives et singulièrement pour cette interpositivité qui prendra le nom de sciences humaines). Plutôt que d'invoquer la force vive du changement (comme s'il était son propre principe), plutôt aussi que d'en rechercher les causes (comme s'il n'était jamais que pur et simple effet), l'archéologie essaie d'établir le système des transformations en quoi consiste le «changement»; elle essaie d'élaborer cette notion vide et abstraite, pour lui donner le statut analysable de la transformation. On comprend que certains esprits, attachés à toutes ces vieilles métaphores par lesquelles, pendant un siècle et demi, on a imaginé l'histoire (mouvement, flux, évolution) ne voient là que la négation de l'histoire et l'affirmation fruste de la discontinuité; c'est qu'en fait ils ne peuvent admettre qu'on décape le changement de tous ces modèles adventices, qu'on lui ôte à la fois sa primauté de loi universelle et son statut d'effet général,

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et qu'on lui substitue l'analyse de transformations diverses.
3. Dire qu'une formation discursive se substitue à une autre, ce n'est pas dire que tout un monde d'objets, d'énonciations, de concepts, de choix théoriques absolument nouveaux surgit tout armé et tout organisé dans un texte qui le mettrait en place une fois pour toutes; c'est dire qu'il s'est produit une transformation générale de rapports, mais qui n'altère pas forcément tous les éléments; c'est dire que les énoncés obéissent à de nouvelles règles de formation, ce n'est pas dire que tous les objets ou concepts, toutes les énonciations ou tous les choix théoriques disparaissent. Au contraire à partir de ces nouvelles règles, on peut décrire et analyser des phénomènes de continuité, de retour et de répétition: il ne faut pas oublier en effet qu'une règle de formation n'est ni la détermination d'un objet, ni la caractérisation d'un type d'énonciation, ni la forme ou le contenu d'un concept, mais le principe de leur multiplicité et de leur dispersion. L'un de ces éléments -ou plusieurs d'entre eux -peuvent demeurer identiques (conserver la même découpe, les mêmes caractères, les mêmes structures), mais appartenir à des systèmes différents de dispersion et relever de lois de formation distinctes. On peut donc trouver des phénomènes comme ceux-ci: des éléments qui demeurent tout au long de plusieurs positivités distinctes, leur forme et leur contenu restant les mêmes, mais leurs formations étant hétérogènes (ainsi la circulation monétaire comme objet d'abord de l'Analyse des richesses et ensuite de l'Économie politique; le concept de caractère d'abord dans l'Histoire naturelle puis dans la Biologie); des éléments qui se constituent, se modifient, s'organisent dans une formation discursive et qui, enfin stabilisés, figurent dans une autre (ainsi le concept de réflexe dont G. Canguilhem a montré la formation dans la science classique de Willis à Prochaska puis l'entrée dans la physiologie moderne); des éléments qui apparaissent tard, comme

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une dérivation ultime dans une formation discursive, et qui occupent une place première dans une formation ultérieure (ainsi la notion d'organisme apparue à la fin du XVIIIe siècle dans l'Histoire naturelle, et comme résultat de toute l'entreprise taxinomique de caractérisation, et qui devient le concept majeur de la biologie à l'époque de Cuvier; ainsi la notion de foyer lésionnel que Morgagni met au jour et qui devient un des concepts principaux de la médecine clinique); des éléments qui réapparaissent après un temps de désuétude, d'oubli ou même d'invalidation (ainsi le retour à un fixisme de type linnéen chez un biologiste comme Cuvier; ainsi la réactivation au XVIIIe siècle de la vieille idée de langue originaire). Le problème pour l'archéologie n'est pas de nier ces phénomènes, ni de vouloir diminuer leur importance; mais au contraire de prendre leur mesure, et d'essayer d'en rendre compte: comment peut-il y avoir de ces permanences ou de ces répétitions, de ces longs enchaînements ou de ces courbes qui enjambent le temps? L'archéologie ne tient pas le continu pour la donnée première et ultime qui doit rendre compte du reste; elle considère au contraire que le même, le répétitif et l'ininterrompu ne font pas moins problème que les ruptures; pour elle, l'identique et le continu ne sont pas ce qu'il faut retrouver au terme de l'analyse; ils figurent dans l'élément d'une pratique discursive; ils sont commandés eux aussi par les règles de formation des positivités; loin de manifester cette inertie fondamentale et rassurante à laquelle on aime référer le changement, ils sont eux-mêmes activement, régulièrement formés. Et à ceux qui seraient tentés de reprocher à l'archéologie l'analyse privilégiée du discontinu, à tous ces agoraphobiques de l'histoire et du temps, à tous ceux qui confondent rupture et irrationalité, je répondrai: «Par l'usage que vous en faites, c'est vous qui dévalorisez le continu. Vous le traitez comme un élément-support auquel tout le reste doit être rapporté; vous en faites la loi première, la pesanteur essentielle de toute pratique discursive; vous voudriez qu'on analyse toute modification dans

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le champ de cette inertie, comme on analyse tout mouvement dans le champ de la gravitation. Mais vous ne lui donnez ce statut qu'en le neutralisant, et qu'en le repoussant, à la limite extérieure du temps, vers une passivité originelle. L'archéologie se propose d'inverser cette disposition, ou plutôt (car il ne s'agit pas de prêter au discontinu le rôle accordé jusque-là à la continuité) de faire jouer l'un contre l'autre le continu et le discontinu: de montrer comment le continu est formé selon les mêmes conditions et d'après les mêmes règles que la dispersion; et qu'il entre -ni plus ni moins que les différences, les inventions, les nouveautés ou les déviations -dans le champ de la pratique discursive.»
4. L'apparition et l'effacement des positivités, le jeu de substitutions auquel ils donnent lieu, ne constituent pas un processus homogène qui se déroulerait partout de la même façon. Ne pas croire que la rupture soit une sorte de grande dérive générale à laquelle seraient soumises, en même temps, toutes les formations discursives: la rupture, ce n'est pas un temps mort et indifférencié qui s'intercalerait -ne serait-ce qu'un instant -entre deux phases manifestes; ce n'est pas le lapsus sans durée qui séparerait deux époques et déploierait de part et d'autre d'une faille deux temps hétérogènes; c'est toujours entre des positivités définies une discontinuité spécifiée par un certain nombre de transformations distinctes. De sorte que l'analyse des coupures archéologiques a pour propos d'établir entre tant de modifications diverses, des analogies et des différences, des hiérarchies, des complémentarités, des coïncidences et des décalages: bref de décrire la dispersion des discontinuités elles-mêmes.
L'idée d'une seule et même coupure partageant d'un coup, et en un moment donné, toutes les formations discursives, les interrompant d'un seul mouvement et les reconstituant selon les mêmes règles, cette idée ne saurait être retenue. La contemporanéité de plusieurs transformations ne signifie pas leur

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exacte coïncidence chronologique: chaque transformation peut avoir son indice particulier de «viscosité»temporelle. L'histoire naturelle, la grammaire générale et l'analyse des richesses se sont constituées sur des modes analogues, et toutes trois au cours du XVIIe siècle ; mais le système de formation de l'analyse des richesses était lié à un grand nombre de conditions et de pratiques non discursives (circulation des marchandises, manipulations monétaires avec leurs effets, système de protection du commerce et des manufactures, oscillations dans la quantité de métal monétisé) : de là, la lenteur d'un processus qui s'est déroulé pendant plus d'un siècle (de Grammont à Cantillon), alors que les transformations qui avaient instauré la Grammaire et l'Histoire naturelle ne s'étaient guère étendues sur plus de vingt-cinq ans. Inversement, des transformations contemporaines, analogues et liées, ne renvoient pas à un modèle unique, qui se reproduirait plusieurs fois à la surface des discours et imposerait à tous une forme strictement identique de rupture: quand on a décrit la coupure archéologique qui a donné lieu à la philologie, à la biologie et à l'économie, il s'agissait de montrer comment ces trois positivités étaient liées (par la disparition de l'analyse du signe et de la théorie de la représentation), quels effets symétriques elle pouvait produire (l'idée d'une totalité et d'une adaptation organique chez les êtres vivants; l'idée d'une cohérence morphologique
et d'une évolution réglée dans les langues; l'idée d'une forme de production qui a ses lois internes et ses limites d'évolution); mais il ne s'agissait pas moins de montrer quelles étaient les différences spécifiques de ces transformations (comment en particulier l'historicité s'introduit sur un mode particulier dans ces trois positivités, comment par conséquent leur rapport à l'histoire ne peut être le même, bien que toutes aient un rapport défini avec elle).
Enfin il existe entre les différentes ruptures archéologiques d'importants décalages, -et parfois même entre des formations discursives fort voisines et liées par de nombreux rapports. Ainsi pour les disciplines

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du langage et l'analyse historique: la grande transformation qui a donné naissance dans les toutes premières années du XIXe siècle à la grammaire historique et comparée précède d'un bon demi-siècle la mutation du discours historique: de sorte que le système d'interpositivité dans lequel la philologie était prise se trouve profondément remanié dans la seconde moitié du XIXe siècle sans que la positivité de la philologie soit remise en question. De là des phénomènes de «décalage en briques» dont on peut citer au moins un autre exemple notoire: des concepts comme ceux de plus-value ou de baisse tendancielle du taux de profit, tels qu'on les rencontre chez Marx, peuvent être décrits à partir du système de positivité qui est déjà à l'oeuvre chez Ricardo; or ces concepts (qui sont nouveaux mais dont les règles de formation ne le sont pas) apparaissent - chez Marx lui-même -comme relevant en même temps d'une tout autre pratique discursive: ils y sont formés selon des lois spécifiques, ils y occupent une autre position, ils ne figurent pas dans les mêmes enchaînements: cette positivité nouvelle, ce n'est pas une transformation des analyses de Ricardo; ce n'est pas une nouvelle économie politique; c'est un discours dont l'instauration a eu lieu à propos de la dérivation de certains concepts économiques, mais qui en retour définit les conditions dans lesquelles s'exerce le discours des économistes, et peut donc valoir comme théorie et critique de l'économie politique.
L'archéologie désarticule la synchronie des coupures, comme elle aurait disjoint l'unité abstraite du changement et de l'événement. L'époque n'est ni son unité de base, ni son horizon, ni son objet: si elle en parle, c'est toujours à propos de pratiques discursives déterminées et comme résultat de ses analyses. L'âge classique, qui fut souvent mentionné dans les analyses archéologiques, n'est pas une figure temporelle qui impose son unité et sa forme vide à tous les discours; c'est le nom qu'on peut donner à un enchevêtrement de continuités et de discontinuités, de modifications internes aux positivités, de formations

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discursives qui apparaissent et qui disparaissent. De même la rupture, ce n'est pas pour l'archéologie la butée de ses analyses, la limite qu'elle signale de loin, sans pouvoir la déterminer ni lui donner une spécificité: la rupture, c'est le nom donné aux transformations qui portent sur le régime général d'une ou plusieurs formations discursives. Ainsi la Révolution française -puisque c'est autour d'elle qu'ont été centrées jusqu'ici toutes les analyses archéologiques -ne joue pas le rôle d'un événement extérieur aux discours, dont on devrait, pour penser comme il faut, retrouver l'effet de partage dans tous les discours; elle fonctionne comme un ensemble complexe, articulé, descriptible de transformations qui ont laissé intactes un certain nombre de positivités, qui ont fixé pour un certain nombre d'autres des règles qui sont encore les nôtres, qui ont établi également des positivités qui viennent de se défaire ou se défont encore sous nos yeux.

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VI
Science et savoir


Une délimitation silencieuse s'est imposée à toutes les analyses précédentes, sans qu'on en ait donné le principe, sans même que le dessin en ait été précisé. Tous les exemples évoqués appartenaient sans exception à un domaine très restreint. On est loin d'avoir, je ne dis pas inventorié, mais même sondé l'immense domaine du discours: pourquoi avoir négligé systématiquement les textes «littéraires», «philosophiques», ou «politiques»? En ces régions, les formations discursives et les systèmes de positivité n'ont-ils pas de place? Et à s'en tenir au seul ordre des sciences, pourquoi avoir passé sous silence mathématiques, physique ou chimie? Pourquoi avoir fait appel à tant de disciplines douteuses, informes encore et vouées peut-être à demeurer toujours au-dessous du seuil de la scientificité? D'un mot, quel est le rapport de l'archéologie à l'analyse des sciences?
a) Positivités, disciplines, sciences.
Première question: est-ce que l'archéologie, sous les termes un peu bizarres de «formation discursive» et de «positivité», ne décrit pas tout simplement des pseudo-sciences (comme la psychopathologie), des sciences à l'état préhistorique (comme l'histoire naturelle) ou des sciences entièrement pénétrées par l'idéologie (comme l'économie politique)? N'est-elle pas

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l'analyse privilégiée de ce qui restera toujours quasi scientifique? Si on appelle «disciplines» des ensembles d'énoncés qui empruntent leur organisation à des modèles scientifiques, qui tendent à la cohérence et à la démonstrativité, qui sont reçus, institutionnalisés, transmis et parfois enseignés comme des sciences, ne pourrait-on pas dire que l'archéologie décrit des disciplines qui ne sont pas effectivement des sciences, tandis que l'épistémologie décrirait des sciences qui ont pu se former à partir (ou en dépit) des disciplines existantes?
A ces questions on peut répondre par la négative. L'archéologie ne décrit pas des disciplines. Tout au plus, celles-ci, dans leur déploiement manifeste, peuvent-elles servir d'amorce à la description des positivités; mais elles n'en fixent pas les limites: elles ne lui imposent pas des découpes définitives; elles ne se retrouvent pas telles quelles au terme de l'analyse; on ne peut pas établir de relation bi-univoque entre les disciplines instituées et les formations discursives.
De cette distorsion, voici un exemple. Le point d'attache de l'Histoire de la Folie, c'était l'apparition, au début du XIXe siècle, d'une discipline psychiatrique. Cette discipline n'avait ni le même contenu, ni la même organisation interne, ni la même place dans la médecine, ni la même fonction pratique, ni le même mode d'utilisation que le traditionnel chapitre des «maladies de la tête» ou des «maladies nerveuses» qu'on trouvait dans les traités de médecine du XVIIIe siècle. Or, à interroger cette discipline nouvelle, on a découvert deux choses: ce qui l'a rendue possible à l'époque où elle est apparue, ce qui a déterminé ce grand changement dans l'économie des concepts, des analyses et des démonstrations, c'est tout un jeu de rapports entre l'hospitalisation, l'internement, les conditions et les procédures de l'exclusion sociale, les règles de la jurisprudence, les normes du travail industriel et de la morale bourgeoise, bref tout un ensemble qui caractérise pour cette pratique discursive la formation de ses énoncés; mais cette pratique ne se manifeste pas seulement dans une discipline à statut et à prétention

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scientifiques; on la trouve également à l'oeuvre dans des textes juridiques, dans des expressions littéraires, dans des réflexions philosophiques, dans des décisions d'ordre politique, dans des propos quotidiens, dans des opinions. La formation discursive dont la discipline psychiatrique permet de repérer l'existence ne lui est pas coextensive, tant s'en faut: elle la déborde largement et l'investit de toutes parts. Mais il y a plus: en remontant dans le temps et en cherchant ce qui avait pu précéder, au XVIIe et au XVIIIe siècle, l'instauration de la psychiatrie, on s'est aperçu qu'il n'y avait aucune discipline préalable: ce qui était dit des manies, des délires, des mélancolies, des maladies nerveuses, par les médecins de l'époque classique ne constituait en aucune manière une discipline autonome, mais tout au plus une rubrique dans l'analyse des fièvres, des altérations des humeurs, ou des affections du cerveau. Cependant, malgré l'absence de toute discipline instituée, une pratique discursive était à l'oeuvre, qui avait sa régularité et sa consistance. Cette pratique discursive, elle était investie dans la médecine certes, mais tout autant dans les règlements administratifs, dans des textes littéraires ou philosophiques, dans la casuistique, dans les théories ou les projets de travail obligatoire ou d'assistance aux pauvres. A l'époque classique, on a donc une formation discursive et une positivité parfaitement accessibles à la description, auxquelles ne correspond aucune discipline définie qu'on puisse comparer à la psychiatrie.
Mais, s'il est vrai que les positivités ne sont pas les simples doublets des disciplines instituées, ne sont-elles pas l'esquisse de sciences futures? Sous le nom de formation discursive ne désigne-t-on pas la projection rétrospective des sciences sur leur propre passé, l'ombre qu'elles portent sur ce qui les a précédées et qui paraît ainsi les avoir profilées à l'avance? Ce qu'on a décrit par exemple comme analyse des richesses ou grammaire générale, en leur prêtant une autonomie peut-être bien artificielle, n'était-ce pas, tout simplement, l'économie politique à l'état incohatif, ou une phase préalable à l'instauration d'une science enfin rigoureuse

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du langage? Par un mouvement rétrograde dont la légitimité serait sans doute difficile à établir, l'archéologie n'essaie-t-elle pas de regrouper en une pratique discursive indépendante tous les éléments hétérogènes et dispersés dont la complicité s'avérera nécessaire pour l'instauration d'une science?
Là encore, la réponse doit être négative. Ce qui a été analysé sous le nom d'Histoire naturelle ne resserre pas, en une figure unique, tout ce qui, au XVIIe et au XVIIIe siècle, pourrait valoir comme l'esquisse d'une science de la vie, et figurer dans sa généalogie légitime. La positivité ainsi mise au jour rend bien compte en effet d'un certain nombre d'énoncés concernant les ressemblances et les différences entre les êtres, leur structure visible, leurs caractères spécifiques et génériques, leur classement possible, les discontinuités qui les séparent, et les transitions qui les relient; mais elle laisse de côté bien d'autres analyses, qui datent pourtant de la même époque, et qui dessinent elles aussi les figures ancestrales de la biologie: analyse du mouvement réflexe (qui aura tant d'importance pour la constitution d'une anatomo-physiologie du système nerveux), théorie des germes (qui semble anticiper sur les problèmes de l'évolution et de la génétique), explication de la croissance animale ou végétale (qui sera une des grandes questions de la physiologie des organismes en général). Bien plus: loin d'anticiper sur une biologie future, l'Histoire naturelle -discours taxinomique, lié à la théorie des signes et au projet d'une science de l'ordre -excluait, par sa solidité et son autonomie, la constitution d'une science unitaire de la vie. De même, la formation discursive qu'on décrit comme Grammaire générale ne rend pas compte, tant s'en faut, de tout ce qui a pu être dit à l'époque classique sur le langage, et dont on devait trouver plus tard, dans la philologie, l'héritage ou la répudiation, le développement ou la critique: elle laisse de côté les méthodes de l'exégèse biblique, et cette philosophie du langage qui se formule chez Vico ou Herder. Les formations discursives, ce ne sont donc pas les sciences futures dans le moment où, encore inconscientes d'elles

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mêmes, elles se constituent à bas bruit: elles ne sont pas, en fait, dans un état de subordination téléologique par rapport à l'orthogenèse des sciences.
Faut-il dire alors qu'il ne peut y avoir de science là où il y a positivité, et que les positivités, là où on peut les découvrir, sont toujours exclusives des sciences? Faut-il supposer qu'au lieu d'être dans une relation chronologique à l'égard des sciences, elles sont dans une situation d'alternative? Qu'elles sont en quelque sorte la figure positive d'un certain défaut épistémologique. Mais on pourrait, dans ce cas également, fournir un contre-exemple. La médecine clinique n'est certainement pas une science. Non seulement parce qu'elle ne répond pas aux critères formels et n'atteint pas le niveau de rigueur qu'on peut attendre de la physique, de la chimie ou même de la physiologie; mais aussi parce qu'elle comporte un amoncellement, à peine organisé, d'observations empiriques, d'essais et de résultats bruts, de recettes, de prescriptions thérapeutiques, de règlements institutionnels. Et pourtant cette non-science n'est pas exclusive de la science: au cours du XIXe siècle, elle a établi des rapports définis entre des sciences parfaitement constituées comme la physiologie, la chimie, ou la microbiologie; bien plus, elle a donné lieu à des discours comme celui de l'anatomie pathologique auquel il serait présomptueux sans doute de donner le titre de fausse science.
On ne peut donc identifier les formations discursives ni à des sciences, ni à des disciplines à peine scientifiques, ni à ces figures qui dessinent de loin les sciences à venir, ni enfin à des formes qui excluent d'entrée de jeu toute scientificité. Qu'en est-il alors du rapport entre les positivités et les sciences?
b) Le savoir.
Les positivités ne caractérisent pas des formes de connaissance -que ce soient des conditions a priori et nécessaires ou des formes de rationalité qui ont pu à tour de rôle être mises en oeuvre par l'histoire. Mais elles ne définissent pas non plus l'état des connaissances

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en un moment donné du temps: elles n'établissent pas le bilan de ce qui, dès ce moment-là, avait pu être démontré et prendre statut d'acquis définitif, le bilan de ce qui, en revanche, était accepté sans preuve ni démonstration suffisante, ou de ce qui était admis de croyance commune ou requis par la force de l'imagination. Analyser des positivités, c'est montrer selon quelles règles une pratique discursive peut former des groupes d'objets, des ensembles d'énonciations, des jeux de concepts, des séries de choix théoriques. Les éléments ainsi formés ne constituent pas une science, avec une structure d'idéalité définie; leur système de relations à coup sûr est moins strict; mais ce ne sont pas non plus des connaissances entassées les unes à côté des autres, venues d'expériences, de traditions ou de découvertes hétérogènes, et reliées seulement par l'identité du sujet qui les détient. Ils sont ce à partir de quoi se bâtissent des propositions cohérentes (ou non), se développent des descriptions plus ou moins exactes, s'effectuent des vérifications, se déploient des théories. Ils forment le préalable de ce qui se révélera et fonctionnera comme une connaissance ou une illusion, une vérité admise ou une erreur dénoncée, un acquis définitif ou un obstacle surmonté. Ce préalable, on voit bien qu'il ne peut pas être analysé comme un donné, une expérience vécue, encore tout engagée dans l'imaginaire ou la perception, que l'humanité au cours de son histoire aurait eu à reprendre dans la forme de la rationalité, ou que chaque individu devrait traverser pour son propre compte, s'il veut retrouver les significations idéales qui y sont investies ou cachées,
Il ne s'agit pas d'une préconnaissance ou d'un stade archaïque dans le mouvement qui va de la connaissance immédiate à l'apodicticité; il s'agit des éléments qui doivent avoir été formés par une pratique discursive pour qu'éventuellement un discours scientifique se constitue, spécifié non seulement par sa forme et sa rigueur, mais aussi par les objets auxquels il a affaire, les types d'énonciation qu'il met en jeu, les concepts qu'il manipule, et les stratégies qu'il utilise. Ainsi on ne rapporte pas la science à ce qui a dû être vécu ou

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doit l'être, pour que soit fondée l'intention d'idéalité qui lui est propre; mais à ce qui a dû être dit -ou ce qui doit l'être -pour qu'il puisse y avoir un discours qui, le cas échéant, réponde à des critères expérimentaux ou formels de scientificité.
Cet ensemble d'éléments, formés de manière régulière par une pratique discursive et qui sont indispensables à la constitution d'une science, bien qu'ils ne soient pas destinés nécessairement à lui donner lieu, on peut l'appeler savoir un savoir, c'est ce dont on peut parler dans une pratique discursive qui se trouve par là spécifiée: le domaine constitué par les différents objets qui acquéreront ou non un statut scientifique (le savoir de la psychiatrie, au XIXe siècle, ce n'est pas la somme de ce qu'on a cru vrai, c'est l'ensemble des conduites, des singularités, des déviations dont on peut parler dans le discours psychiatrique); un savoir, c'est aussi l'espace dans lequel le sujet peut prendre position pour parler des objets auxquels il a affaire dans son discours (en ce sens, le savoir de la médecine clinique, c'est l'ensemble des fonctions de regard, d'interrogation, de déchiffrement, d'enregistrement, de décision, que peut exercer le sujet du discours médical); un savoir, c'est aussi le champ de coordination et de subordination des énoncés où les concepts apparaissent, se définissent, s'appliquent et se transforment (à ce niveau, le savoir de l'Histoire naturelle, au XVIIIe siècle, ce n'est pas la somme de ce qui a été dit, c'est l'ensemble des modes et des emplacements selon lesquels on peut intégrer au déjà dit tout énoncé nouveau); enfin un savoir se définit par des possibilités d'utilisation et d'appropriation offertes par le discours (ainsi, le savoir de l'économie politique, à l'époque classique, ce n'est pas la thèse des différentes thèses soutenues, mais c'est l'ensemble de ses points d'articulation sur d'autres discours ou sur d'autres pratiques qui ne sont pas discursives). Il y a des savoirs qui sont indépendants des sciences (qui n'en sont ni l'esquisse historique ni l'envers vécu), mais il n'y a pas de savoir sans une pratique discursive définie; et toute pratique

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discursive peut se définir par le savoir qu'elle forme.
Au lieu de parcourir l'axe conscience-connaissance science (qui ne peut être affranchi de l'index de la subjectivité), l'archéologie parcourt l'axe pratique discursive-savoir-science. Et alors que l'histoire des idées trouve le point d'équilibre de son analyse dans l'élément de la connaissance (se trouvant ainsi contrainte, fût-ce contre son gré, de rencontrer l'interrogation transcendantale), l'archéologie trouve le point d'équilibre de son analyse dans le savoir -c'est-à-dire dans un domaine où le sujet est nécessairement situé et dépendant, sans qu'il puisse jamais y faire figure de titulaire (soit comme activité transcendantale, soit comme conscience empirique).
On comprend dans ces conditions qu'il faille distinguer avec soin les domaines scientifiques et les territoires archéologiques: leur découpe et leurs principes d'organisation sont tout autres. N'appartiennent à un domaine de scientificité que les propositions qui obéissent à certaines lois de construction; des affirmations qui auraient le même sens, qui diraient la même chose, qui seraient aussi vraies qu'elles, mais qui ne relèveraient pas de la même systématicité, seraient exclues de ce domaine: ce que Le Rêve de d'Alembert dit à propos du devenir des espèces peut bien traduire certains des concepts ou certaines des hypothèses scientifiques de l'époque; cela peut bien même anticiper sur une vérité future; cela ne relève pas du domaine de scientificité de l'Histoire naturelle, mais appartient en revanche à son territoire archéologique, si du moins on peut y découvrir à l'oeuvre les mêmes règles de formation que chez Linné, chez Buffon, chez Daubenton ou Jussieu. Les territoires archéologiques peuvent traverser des textes «littéraires», ou «philosophiques» aussi bien que des textes scientifiques. Le savoir n'est pas investi seulement dans des démonstrations, il peut l'être aussi dans des fictions, dans des réflexions, dans des récits, dans des règlements institutionnels, dans des décisions politiques. Le territoire archéologique de l' Histoire naturelle comprend la Palingénésie philosophique ou le Telliamed bien qu'ils ne répondent

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pas pour une grande part aux normes scientifiques qui étaient admises à l'époque, et encore moins, bien sûr, à celles qui seront exigées plus tard. Le territoire archéologique de la Grammaire générale enveloppe les rêveries de Fabre d'Olivet (qui n'ont jamais reçu de statut scientifique et s'inscrivent plutôt au registre de la pensée mystique) non moins que l'analyse des propositions attributives (qui était reçue alors avec la lumière de l'évidence, et dans laquelle la grammaire générative peut reconnaître aujourd'hui sa vérité préfigurée).
La pratique discursive ne coïncide pas avec l'élaboration scientifique à laquelle elle peut donner lieu; et le savoir qu'elle forme n'est ni l'esquisse rugueuse ni le sous-produit quotidien d'une science constituée. Les sciences -peu importe pour l'instant la différence entre les discours qui ont une présomption ou un statut de scientificité et ceux qui en présentent réellement les critères formels -, les sciences apparaissent dans l'élément d'une formation discursive et sur fond de savoir. Ce qui ouvre deux séries de problèmes: quels peuvent être la place et le rôle d'une région de scientificité dans le territoire archéologique où elle se dessine? Selon quel ordre et quels processus s'accomplit l'émergence d'une région de scientificité dans une formation discursive donnée? Problèmes auxquels on ne saurait, ici et maintenant, donner de réponse: il s'agit seulement d'indiquer dans quelle direction, peut-être, on pourrait les analyser.
c) Savoir et idéologie.
Une fois constituée, une science ne reprend pas à son compte et dans les enchaînements qui lui sont propres tout ce qui formait la pratique discursive où elle apparaît; elle ne dissipe pas non plus -pour le renvoyer à la préhistoire des erreurs, des préjugés ou de l'imagination -le savoir qui l'entoure. L'anatomie pathologique n'a pas réduit et ramené aux normes de la scientificité la positivité de la médecine clinique. Le savoir n'est pas ce chantier épistémologique qui

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disparaîtrait dans la science qui l'accomplit. La science (ou ce qui se donne pour tel) se localise dans un champ de savoir et elle y joue un rôle. Rôle qui varie selon les différentes formations discursives et qui se modifie avec leurs mutations. Ce qui, à l'époque classique, se donnait comme connaissance médicale des maladies de l'esprit occupait dans le savoir de la folie une place fort limitée: il n'en constituait guère qu'une des surfaces d'affleurement, parmi bien d'autres (jurisprudence, casuistique, réglementation policière, etc.); en revanche, les analyses psychopathologiques du XIXe siècle, qui se donnaient elles aussi pour une connaissance scientifique des maladies mentales, ont joué un rôle fort différent et beaucoup plus important dans le savoir de la folie (rôle de modèle et d'instance de décision). De la même façon, le discours scientifique (ou de présomption scientifique) n'assure pas la même fonction dans le savoir économique du XVIIe siècle et dans celui du XIXe. Dans toute formation discursive, on trouve un rapport spécifique entre science et savoir; et l'analyse archéologique, au lieu de définir entre eux un rapport d'exclusion ou de soustraction (en cherchant ce qui du savoir se dérobe et résiste encore à la science, ce qui de la science est encore compromis par le voisinage et l'influence du savoir), doit montrer positivement comment une science s'inscrit et fonctionne dans l'élément du savoir.
Sans doute est-ce là, dans cet espace de jeu, que s'établissent et se spécifient les rapports de l'idéologie aux sciences. La prise de l'idéologie sur le discours scientifique et le fonctionnement idéologique des sciences ne s'articulent pas au niveau de leur structure idéale (même s'ils peuvent s'y traduire d'une façon plus ou moins visible), ni au niveau de leur utilisation technique dans une société (bien que celle-ci puisse y prendre effet), ni au niveau de la conscience des sujets qui la bâtissent; ils s'articulent là où la science se découpe sur le savoir. Si la question de l'idéologie peut être posée à la science, c'est dans la mesure où celle-ci, sans s'identifier au savoir, mais sans l'effacer ni l'exclure, se localise en lui, structure certains de ses

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objets, systématise certaines de ses énonciations, formalise tels de ses concepts et de ses stratégies; c'est dans la mesure où cette élaboration scande le savoir, le modifie et le redistribue pour une part, le confirme et le laisse valoir pour une autre part; c'est dans la mesure où la science trouve son lieu dans une régularité discursive et où, par là, elle se déploie et fonctionne dans tout un champ de pratiques discursives ou non. Bref la question de l'idéologie posée à la science, ce n'est pas la question des situations ou des pratiques qu'elle reflète d'une façon plus ou moins consciente; ce n'est pas la question non plus de son utilisation éventuelle ou de tous les mésusages qu'on peut en faire; c'est la question de son existence comme pratique discursive et de son fonctionnement parmi d'autres pratiques.
On peut bien dire en gros, et en passant par-dessus toute médiation et toute spécificité, que l'économie politique a un rôle dans la société capitaliste, qu'elle sert les intérêts de la classe bourgeoise, qu'elle a été faite par elle et pour elle, qu'elle porte enfin le stigmate de ses origines jusque dans ses concepts et son architecture logique; mais toute description plus précise des rapports entre la structure épistémologique de l'économie et sa fonction idéologique devra passer par l'analyse de la formation discursive qui lui a donné lieu et de l'ensemble des objets, des concepts, des choix théoriques qu'elle a eu à élaborer et à systématiser; et on devra montrer alors comment la pratique discursive qui a donné lieu à une telle positivité a fonctionné parmi d'autres pratiques qui pouvaient être d'ordre discursif mais aussi d'ordre politique ou économique.
Ce qui permet d'avancer un certain nombre de propositions:
I. L'idéologie n'est pas exclusive de la scientificité. Peu de discours ont fait autant de place à l'idéologie que le discours clinique ou celui de l'économie politique: ce n'est pas une raison suffisante pour assigner en erreur, en contradiction, en absence d'objectivité l'ensemble de leurs énoncés.

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2. Les contradictions, les lacunes, les défauts théoriques peuvent bien signaler le fonctionnement idéologique ci 'une science (ou d'un discours à prétention scientifique); ils peuvent permettre de déterminer en quel point de l'édifice ce fonctionnement prend ses effets. Mais l'analyse de ce fonctionnement doit se faire au niveau de la positivité et des rapports entre les règles de la formation et les structures de la scientificité.
3. En se corrigeant, en rectifiant ses erreurs, en resserrant ses formalisations, un discours ne dénoue pas pour autant et forcément son rapport à l'idéologie. Le rôle de celle-ci ne diminue pas à mesure que croît la rigueur et que la fausseté se dissipe.
4. S'attaquer au fonctionnement idéologique d'une science pour le faire apparaître et pour le modifier, ce n'est pas mettre au jour les présupposés philosophiques qui peuvent l'habiter; ce n'est pas revenir aux fondements qui l'ont rendue possible et qui la légitiment: c'est la remettre en question comme formation discursive; c'est s'attaquer non aux contradictions formelles de ses propositions, mais au système de formation de ses objets, de ses types d'énonciations, de ses concepts, de ses choix théoriques. C'est la reprendre comme pratique parmi d'autres pratiques.
d) Les différents seuils et leur chronologie.
A propos d'une formation discursive, on peut décrire plusieurs émergences distinctes. Le moment à partir duquel une pratique discursive s'individualise et prend son autonomie, le moment par conséquent où se trouve mis en oeuvre un seul et même système de formation des énoncés, ou encore le moment où ce système se transforme, on pourra l'appeler seuil de positivité. Lorsque dans le jeu d'une formation discursive, un ensemble d'énoncés se découpe, prétend faire valoir (même sans y parvenir) des normes de vérification et de cohérence et qu'il exerce, à l'égard du savoir, une fonction dominante (de modèle, de critique ou de

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vérification), on dira que la formation discursive franchit un seuil d'épistémologisation. Lorsque la figure épistémologique ainsi dessinée obéit à un certain nombre de critères formels, lorsque ses énoncés ne répondent pas seulement à des règles archéologiques de formation, mais en outre à certaines lois de construction des propositions, on dira qu'elle a franchi un seuil de scientificité. Enfin lorsque ce discours scientifique, à son tour, pourra définir les axiomes qui lui sont nécessaires, les éléments qu'il utilise, les structures propositionnelles qui sont pour lui légitimes et les transformations qu'il accepte, lorsqu'il pourra ainsi déployer, à partir de lui-même, l'édifice formel qu'il constitue, on dira qu'il a franchi le seuil de la formalisation.
La répartition dans le temps de ces différents seuils, leur succession, leur décalage, leur éventuelle coïncidence, la manière dont ils peuvent se commander ou s'impliquer les uns les autres, les conditions dans lesquelles, tour à tour, ils s'instaurent, constituent pour l'archéologie un de ses domaines majeurs d'exploration. Leur chronologie, en effet, n'est ni régulière ni homogène. Ce n'est point d'un même pas et en même temps que toutes les formations discursives les franchissent, scandant ainsi l'histoire des connaissances humaines en différents âges: à l'époque où bien des positivités ont franchi le seuil de la formalisation, bien d'autres n'ont pas encore atteint celui de la scientificité ou même de l'épistémologisation. Bien plus: chaque formation discursive ne passe pas successivement par ces différents seuils comme par les stades naturels d'une maturation biologique où la seule variable serait le temps de latence ou la durée des intervalles. Il s'agit, en fait, d'événements dont la dispersion n'est pas évolutive: leur ordre singulier est un des caractères de chaque formation discursive. Voici quelques exemples de ces différences.
Dans certains cas, le seuil de positivité est franchi bien avant celui de l'épistémologisation : ainsi la psychopathologie, comme discours de prétention scientifique, a épistémologisé au début du XIXe siècle, avec Pinel, Heinroth et Esquirol, une pratique discursive qui lui

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préexistait largement, et qui avait depuis longtemps acquis son autonomie et son système de régularité. Mais il peut arriver aussi que ces deux seuils soient confondus dans le temps, et que l'instauration d'une positivité soit du même coup l'émergence d'une figure épistémologique. Parfois les seuils de scientificité sont liés au passage d'une positivité à une autre; parfois ils en sont différents; ainsi le passage de l'Histoire naturelle (avec la scientificité qui lui était propre) à la biologie (comme science non du classement des êtres, mais des corrélations spécifiques des différents organismes) ne s'est pas effectué à l'époque de Cuvier sans la transformation d'une positivité en une autre; en revanche la médecine expérimentale de Claude Bernard, puis la microbiologie de Pasteur ont modifié le type de scientificité requis par l'anatomie et la physiologie pathologiques, sans que la formation discursive de la médecine clinique, telle qu'elle avait été établie à l'époque, s'en soit trouvée mise hors jeu. De même la scientificité nouvelle instituée, dans les disciplines biologiques, par l'évolutionnisme, n'a pas modifié la positivité biologique qui avait été définie à l'époque de Cuvier. Dans le cas de l'économie, les décrochages sont particulièrement nombreux. On peut reconnaître, au XVIIe siècle, un seuil de positivité : il coïncide à peu près avec la pratique et la théorie du mercantilisme; mais son épistémologisation ne se produira qu'un peu plus tard, à l'extrême fin du siècle, ou au début du siècle suivant avec Locke et Cantillon. Cependant le XI Xe siècle, avec Ricardo, marque à la fois un nouveau type de positivité, une nouvelle forme d' épistémologisation, que Cournot et Jevons modifieront à leur tour, à l'époque même où Marx, à partir de l'économie politique, fera apparaître une pratique discursive entièrement nouvelle.
A ne reconnaître dans la science que le cumul linéaire des vérités ou l'orthogenèse de la raison, à ne pas reconnaître en elle une pratique discursive qui a ses niveaux, ses seuils, ses ruptures diverses, on ne peut décrire qu'un seul partage historique dont on reconduit sans cesse le modèle tout au long des temps, et

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pour n'importe quelle forme de savoir: le partage entre ce qui n'est pas encore scientifique et ce qui l'est définitivement. Toute l'épaisseur des décrochages, toute la dispersion des ruptures, tout le décalage de leurs effets et le jeu de leur interdépendance se trouvent réduits à l'acte monotone d'une fondation qu'il faut toujours répéter.
Il n'y a sans doute qu'une science pour laquelle on ne puisse distinguer ces différents seuils ni décrire entre eux un pareil ensemble de décalages: les mathématiques, seule pratique discursive qui ait franchi d'un coup le seuil de la positivité, le seuil de l'épistémologisation, celui de la scientificité et celui de la formalisation. La possibilité même de leur existence impliquait que fût donné, d'entrée de jeu ce qui, partout ailleurs, demeure dispersé tout au long de l'histoire : leur positivité première devait constituer une pratique discursive déjà formalisée (même si d'autres formalisations devaient par la suite être opérées). De là le fait que leur instauration soit à la fois si énigmatique (si peu accessible à l'analyse, si resserrée dans la forme du commencement absolu) et si valorisée (puisqu'elle vaut en même temps comme origine et comme fondement); de là le fait que dans le premier geste du premier mathématicien, on ait vu la constitution d'une idéalité qui s'est déployée tout au long de l'histoire et n'a été mise en question que pour être répétée et purifiée; de là le fait que le commencement des mathématiques soit interrogé moins comme un événement historique qu'à titre de principe d'historicité; de là enfin le fait que, pour toutes les autres sciences, on rapporte la description de leur genèse historique, de leurs tâtonnements et de leurs échecs, de leur tardive percée, au modèle méta-historique d'une géométrie émergeant soudain et une fois pour toutes des pratiques triviales de l'arpentage. Mais à prendre l'établissement du discours mathématique comme prototype pour la naissance et le devenir de toutes les autres sciences, on risque d'homogénéiser toutes les formes singulières d'historicité, de ramener à l'instance d'une seule coupure tous les seuils différents

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que peut franchir une pratique discursive, et reproduire indéfiniment à tous les moments du temps, la problématique de l'origine: ainsi se trouveraient reconduits les droits de l'analyse historico-transcendantale. Modèle, les mathématiques l'ont été à coup sûr pour la plupart des discours scientifiques dans leur effort vers la rigueur formelle et la démonstrativité; mais pour l'historien qui interroge le devenir effectif des sciences, elles sont un mauvais exemple, -un exemple qu'on ne saurait en tout cas généraliser.
e) Les différents types d'histoire des sciences.
Les seuils multiples qu'on a pu repérer permettent des formes distinctes d'analyse historique. Analyse, d'abord, au niveau de la formalisation: c'est cette histoire que les mathématiques ne cessent de raconter sur elles-mêmes dans le processus de leur propre élaboration. Ce qu'elles ont été à un moment donné (leur domaine, leurs méthodes, les objets qu'elles définissent, le langage qu'elles emploient) n'est jamais rejeté dans le champ extérieur de la non-scientificité; mais se trouve perpétuellement redéfini (ne serait-ce qu'à titre de région tombée en désuétude ou frappée provisoirement de stérilité) dans l'édifice formel qu'elles constituent; ce passé se révèle comme cas particulier, modèle naïf, esquisse partielle et insuffisamment généralisée, d'une théorie plus abstraite, plus puissante ou d'un plus haut niveau; leur parcours historique réel, les mathématiques le retranscrivent dans le vocabulaire des voisinages, des dépendances, des subordinations, des formalisations progressives, des généralités qui s'enveloppent. Pour cette histoire des mathématiques (celle qu'elles constituent et celle qu'elles racontent à propos d'elles-mêmes), l'algèbre de Diophante n'est pas une expérience restée en suspens; c'est un cas particulier de l'Algèbre tel qu'on le connaît depuis Abel et Galois; la méthode grecque des exhaustions n'a pas été une impasse dont il a bien fallu se détourner; c'est un modèle naïf du calcul intégral. Chaque péripétie historique se trouve avoir son niveau et sa

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localisation formels. C'est là une analyse récurrentielle qui ne peut se faire qu'à l'intérieur d'une science constituée, et une fois franchi son seuil de formalisation 1.
Autre est l'analyse historique qui se situe au seuil de la scientificité et qui s'interroge sur la manière dont il a pu être franchi à partir de figures épistémologiques diverses. Il s'agit de savoir, par exemple, comment un concept -chargé encore de métaphores ou de contenus imaginaires -s'est purifié et a pu prendre statut et fonction de concept scientifique. De savoir comment une région d'expérience, déjà repérée, déjà partiellement articulée, mais encore traversée par des utilisations pratiques immédiates ou des valorisations effectives, a pu se constituer en un domaine scientifique. De savoir, d'une façon plus générale, comment une science s'est établie par-dessus et contre un niveau préscientifique qui à la fois la préparait et lui résistait à l'avance, comment elle a pu franchir les obstacles et les limitations, qui s'opposaient encore à elle. G. Bachelard et G. Canguilhem ont donné les modèles de cette histoire. Elle n'a pas besoin, comme l'analyse récurrentielle, de se situer à l'intérieur même de la science, d'en replacer tous les épisodes dans l'édifice qu'elle constitue, et de raconter sa formalisation dans le vocabulaire formel qui est aujourd'hui le sien: comment le pourrait-elle d'ailleurs, puisqu'elle montre de quoi la science s'est affranchie et tout ce qu'elle a dû laisser tomber hors d'elle-même pour atteindre le seuil de la scientificité. Par le fait même, cette description prend pour norme la science constituée; l'histoire qu'elle raconte est nécessairement scandée par l'opposition de la vérité et de l'erreur, du rationnel et de l'irrationnel, de l'obstacle et de la fécondité, de la pureté et de l'impureté, du scientifique et du non-scientifique. Il s'agit là d'une histoire épistémologique des sciences.
Troisième type d'analyse historique: celle qui prend pour point d'attaque le seuil d'épistémologisation
1. Cf. sur ce sujet Michel Serres: Les Anamnèses mathématiques (in Hermès ou la communication, p. 78).

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le point de clivage entre les formations discursives définies par leur positivité et des figures épistémologiques qui ne sont pas toutes forcément des sciences (et qui au demeurant ne parviendront jamais peut-être à le devenir). A ce niveau, la scientificité ne sert pas de norme: ce qu'on essaie de mettre à nu, dans cette histoire archéologique, ce sont les pratiques discursives dans la mesure où elles donnent lieu à un savoir, et où ce savoir prend le statut et le rôle de science. Entreprendre à ce niveau une histoire des sciences, ce n'est pas décrire des formations discursives sans tenir compte des structures épistémologiques; c'est montrer comment l'instauration d'une science, et éventuellement son passage à la formalisation peut avoir trouvé sa possibilité et son incidence dans une formation discursive, et dans les modifications de sa positivité. Il s'agit donc, pour une pareille analyse, de profiler l'histoire des sciences à partir d'une description des pratiques discursives; de définir comment, selon quelle régularité et grâce à quelles modifications elle a pu faire place aux processus d'épistémologisation, atteindre les normes de la scientificité, et, peut-être, parvenir jusqu'au seuil de la formalisation. En recherchant, dans l'épaisseur historique des sciences, le niveau de la pratique discursive, on ne veut pas la ramener à un niveau profond et originaire, on ne veut pas la ramener au sol de l'expérience vécue (à cette terre qui se donne, irrégulière et déchiquetée, avant toute géométrie, à ce ciel qui scintille à travers le quadrillage de toutes les astronomies); on veut faire apparaître entre positivités, savoir, figures épistémologiques et sciences, tout le jeu des différences, des relations, des écarts, des décalages, des indépendances, des autonomies, et la manière dont s'articulent les unes sur les autres leurs historicités propres.
L'analyse des formations discursives, des positivités et du savoir dans leurs rapports avec les figures épistémologiques et les sciences, c'est ce qu'on a appelé, pour la distinguer des autres formes possibles d'histoire des sciences, l'analyse de l'épistémè. On soupçonnera peut-être cette épistémè d'être quelque chose comme

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une vision du monde, une tranche d'histoire commune à toutes les connaissances, et qui imposerait à chacune les mêmes normes et les mêmes postulats, un stade général de la raison, une certaine structure de pensée à laquelle ne sauraient échapper les hommes d'une époque, -grande législation écrite une fois pour toutes par une main anonyme Par épistémè, on entend, en fait, l'ensemble des relations pouvant unir, à une époque donnée, les pratiques discursives qui donnent lieu à des figures épistémologiques, à des sciences, éventuellement à des systèmes formalisés; le mode selon lequel, dans chacune de ces formations discursives, se situent et s'opèrent les passages à l'épistémologisation, à la scientificité, à la formalisation; la répartition de ces seuils, qui peuvent entrer en coïncidence, être subordonnés les uns aux autres, ou être décalés dans le temps; les rapports latéraux qui peuvent exister entre des figures épistémologiques ou des sciences dans la mesure où elles relèvent de pratiques discursives voisines mais distinctes. L' épistémè, ce n'est pas une forme de connaissance ou un type de rationalité qui, traversant les sciences les plus diverses, manifesterait l'unité souveraine d'un sujet, d'un esprit ou d'une époque; c'est l'ensemble des relations qu'on peut découvrir, pour une époque donnée, entre les sciences quand on les analyse au niveau des régularités discursives.
La description de l'épistémè présente donc plusieurs caractères essentiels: elle ouvre un champ inépuisable et ne peut jamais être close; elle n'a pas pour fin de reconstituer le système de postulats auquel obéissent toutes les connaissances d'une époque, mais de parcourir un champ indéfini de relations. De plus l'épistémè n'est pas une figure immobile qui, apparue un jour, serait appelée à s'effacer tout aussi brusquement: elle est un ensemble indéfiniment mobile de scansions, de décalages, de coïncidences qui s'établissent et se défont. En outre l'épistémè, comme ensemble de rapports entre des sciences, des figures épistémologiques, des positivités et des pratiques discursives, permet de saisir le jeu des contraintes et des limitations qui, à

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un moment donné, s'imposent au discours: mais cette limitation, ce n'est pas celle, négative, qui oppose à la connaissance l'ignorance, au raisonnement l'imagination, à l'expérience armée la fidélité aux apparences, et la rêverie aux inférences et aux déductions; l'épistémè, ce n’est pas ce qu’on peut savoir à une époque, compte tenu des insuffisances techniques, des habitudes mentales, ou des bornes posées par la tradition; c'est ce qui, dans la positivité des pratiques discursives, rend possible l'existence des figures épistémologiques et des sciences. Enfin, on voit que l'analyse de l'épistémè n'est pas une manière de reprendre la question critique «quelque chose comme une science étant donné, quel en est le droit ou la légitimité?»); c'est une interrogation qui n'accueille le donné de la science qu'afin de se demander ce qu'est pour cette science le fait d'être donnée. Dans l'énigme du discours scientifique, ce qu'elle met en jeu, ce n'est pas son droit à être une science, c'est le fait qu'il existe. Et le point par où elle se sépare de toutes les philosophies de la connaissance, c'est qu'elle ne rapporte pas ce fait à l'instance d'une donation originaire qui fonderait, dans un sujet transcendantal, le fait et le droit, mais aux processus d'une pratique historique
f) D'autres archéologies.
Une question demeure en suspens: pourrait-on concevoir une analyse archéologique qui ferait bien apparaître la régularité d'un savoir mais ne se proposerait pas de l'analyser en direction des figures épistémologiques et des sciences? L'orientation vers l'épistémè est-elle la seule qui puisse s'ouvrir à l'archéologie? Celle-ci doit-elle être -et exclusivement -une certaine manière d'interroger l'histoire des sciences? En d'autres termes, en se limitant jusqu'à présent à la région des discours scientifiques, l'archéologie a-t-elle obéi à une nécessité qu'elle ne saurait franchir, -ou a-t-elle esquissé, sur un exemple particulier, des formes d'analyse qui peuvent avoir une tout autre extension? Je suis pour l'instant trop peu avancé pour répondre,

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définitivement, à cette question. Mais j'imagine volontiers -sous réserve encore de nombreuses épreuves qu'il faudrait tenter, et de beaucoup de tâtonnements -des archéologies qui se développeraient dans des directions différentes. Soit, par exemple, une description archéologique de «la sexualité». Je vois bien désormais comment on pourrait l'orienter vers l'épistémè : on montrerait de quelle manière au XIXe siècle se sont formées des figures épistémologiques comme la biologie ou la psychologie de la sexualité; et par quelle rupture s'est instauré avec Freud un discours de type scientifique. Mais j'aperçois aussi une autre possibilité d'analyse: au lieu d'étudier le comportement sexuel des hommes à une époque donnée (en en cherchant la loi dans une structure sociale, dans un inconscient collectif, ou dans une certaine attitude morale), au lieu de décrire ce que les hommes ont pu penser de la sexualité (quelle interprétation religieuse ils en donnaient, quelle valorisation ou quelle réprobation ils faisaient porter sur elle, quels conflits d'opinions ou de morales elle pouvait susciter), on se demanderait si, dans ces conduites, comme dans ces représentations, toute une pratique discursive ne se trouve pas investie; si la sexualité, en dehors de toute orientation vers un discours scientifique, n'est pas un ensemble d'objets dont on peut parler (ou dont il est interdit de parler), un champ d'énonciations possibles (qu'il s'agisse d'expressions lyriques ou de prescriptions juridiques), un ensemble de concepts (qui peuvent sans doute se présenter sous la forme élémentaire de notions ou de thèmes), un jeu de choix (qui peut apparaître dans la cohérence des conduites ou dans des systèmes de prescription). Une telle archéologie, si elle réussissait dans sa tâche, montrerait comment les interdits, les exclusions, les limites, les valorisations, les libertés, les transgressions de la sexualité, toutes ses manifestations, verbales ou non, sont liées à une pratique discursive déterminée. Elle ferait apparaître, non point certes comme vérité dernière de la sexualité, mais comme l'une des dimensions selon lesquelles on peut la décrire, une certaine «manière

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de parler»; et cette manière de parler, on montrerait comment elle est investie non dans des discours scientifiques, mais dans un système d'interdits et de valeurs. Analyse qui se ferait ainsi non pas dans la direction de l'épistémè, mais dans celle de ce qu'on pourrait appeler l'éthique.
Mais voici l'exemple d'une autre orientation possible. On peut, pour analyser un tableau, reconstituer le discours latent du peintre; on peut vouloir retrouver le murmure de ses intentions qui ne sont pas finalement transcrites dans des mots, mais dans des lignes, des surfaces et des couleurs; on peut essayer de dégager cette philosophie implicite qui est censée former sa vision du monde. Il est possible également d'interroger la science, ou du moins les opinions de l'époque, et de chercher à reconnaître ce que le peintre a pu leur emprunter. L'analyse archéologique aurait une autre fin : elle chercherait si l'espace, la distance, la profondeur, la couleur, la lumière, les proportions, les volumes, les contours n'ont pas été, à l'époque envisagée, nommés, énoncés, conceptualisés dans une pratique discursive; et si le savoir auquel donne lieu cette pratique discursive n'a pas été investi dans des théories et des spéculations peut-être, dans des formes d'enseignement et dans des recettes, mais aussi dans des procédés, dans des techniques, et presque dans le geste même du peintre. Il ne s'agirait pas de montrer que la peinture est une certaine manière de signifier ou de «dire», qui aurait ceci de particulier qu'elle se passerait des mots. Il faudrait montrer, qu'au moins dans l'une de ses dimensions, elle est une pratique discursive qui prend corps dans des techniques et dans des effets. Ainsi décrite, la peinture n'est pas une pure vision qu'il faudrait ensuite transcrire dans la matérialité de l'espace; elle n'est pas davantage un geste nu dont les significations muettes et indéfiniment vides devraient être libérées par des interprétations ultérieures. Elle est toute traversée -et indépendamment des connaissances scientifiques et des thèmes philosophiques par la positivité d'un savoir.
Il me semble qu'on pourrait aussi faire une analyse

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du même type à propos du savoir politique. On essaierait de voir si le comportement politique d'une société, d’un groupe ou une casse n’est pas traverse par une pratique discursive déterminée et descriptible. Cette positivité ne coïnciderait, évidemment, ni avec les théories politiques de l'époque ni avec les déterminations économiques: elle définirait ce qui de la politique peut devenir objet d'énonciation, les formes que cette énonciation peut prendre, les concepts qui s'y trouvent mis en oeuvre, et les choix stratégiques qui s'y opèrent. Ce savoir, au lieu de l'analyser ce qui est toujours possible -dans la direction de l'épistémè à laquelle il peut donner lieu, on l'analyserait dans la direction des comportements, des luttes, des conflits, des décisions et des tactiques. On ferait apparaître ainsi un savoir politique qui n'est pas de l'ordre d'une théorisation seconde de la pratique, et qui n'est pas non plus une mise en application de la théorie. Puisqu'il est régulièrement formé par une pratique discursive qui se déploie parmi d'autres pratiques et s'articule sur elles, il n'est point une expression qui «refléterait» d'une manière plus ou moins adéquate un certain nombre de «données objectives» ou de pratiques réelles. Il s'inscrit d'entrée de jeu dans le champ des différentes pratiques où il trouve à la fois sa spécification, ses fonctions et le réseau de ses dépendances. Si une telle description était possible, on voit qu'il ne serait pas besoin de passer par l'instance d'une conscience individuelle ou collective pour saisir le lieu d'articulation d'une pratique et d'une théorie politiques; il ne serait pas besoin de chercher dans quelle mesure cette conscience peut, d'un côté, exprimer des conditions muettes, de l'autre se montrer sensible à des vérités théoriques; on n'aurait pas à poser le problème psychologique d'une prise de conscience; on aurait à analyser la formation et les transformations d'un savoir. La question, par exemple, ne serait pas de déterminer à partir de quel moment apparaît une conscience révolutionnaire, ni quels rôles respectifs ont pu jouer les conditions économiques et le travail d'élucidation théorique, dans la genèse de cette conscience;

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il ne s'agirait pas de retracer la biographie générale et exemplaire de l'homme révolutionnaire, ou de trouver l'enracinement de son projet; mais de montrer comment se sont formés une pratique discursive et un savoir révolutionnaire qui s'investissent dans des comportements et des stratégies, qui donnent lieu à une théorie de la société et qui opèrent l'interférence et la mutuelle transformation des uns et des autres.
A la question qu'on posait tout à l'heure: l'archéologie ne s' occupe-t-elle que des sciences? n'est-elle jamais qu'une analyse des discours scientifiques? on peut maintenant répondre. Et répondre deux fois non. Ce que l'archéologie essaie de décrire, ce n'est pas la science dans sa structure spécifique, mais le domaine, bien différent, du savoir. De plus, si elle s'occupe du savoir dans son rapport avec les figures épistémologiques et les sciences, elle peut aussi bien interroger le savoir dans une direction différente et le décrire dans un autre faisceau de relations. L'orientation vers l'épistémè a été la seule explorée jusqu'ici. La raison en est que, par un gradient qui caractérise sans doute nos cultures, les formations discursives ne cessent de s'épistémologiser. C'est en interrogeant les sciences, leur histoire, leur étrange unité, leur dispersion et leurs ruptures, que le domaine des positivités a pu apparaître; c'est dans l'interstice des discours scientifiques qu'on a pu saisir le jeu des formations discursives. Il n'est pas étonnant dans ces conditions que la région la plus féconde, la plus ouverte à la description archéologique, ait été cet «âge classique», qui, de la Renaissance au XIXe siècle, a déroulé l'épistémologisation de tant de positivités; pas étonnant non plus que les formations discursives et les régularités spécifiques du savoir se soient dessinées là où les niveaux de la scientificité et de la formalisation ont été les plus difficiles à atteindre. Mais ce n'est là que le point préférentiel de l'attaque; ce n'est pas pour l'archéologie un domaine obligé.

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