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- Tout au long de ce livre, vous avez essayé, tant bien que mal, de vous démarquer du «structuralisme» ou de ce qu'on entend d'ordinaire par ce mot. Vous avez fait valoir que vous n'en utilisiez ni les méthodes ni les concepts; que vous ne faisiez pas référence aux procédures de la description linguistique; que vous n'aviez nul souci de formalisation. Mais ces différences, que signifient-elles? Sinon que vous avez échoué à mettre en oeuvre ce qu'il peut y avoir de positif dans les analyses structurales, ce qu'elles peuvent comporter de rigueur et d'efficacité démonstrative? Sinon que le domaine que vous avez essayé de traiter est rebelle à ce genre d'entreprise et que sa richesse n'a pas cessé d'échapper aux schémas dans lesquels vous vouliez l'enfermer? Et avec bien de la désinvolture, vous avez travesti votre impuissance en méthode; vous nous présentez maintenant comme une différence explicitement voulue la distance invincible qui vous tient et vous tiendra toujours séparé d'une véritable analyse structurale.
Car vous n'êtes pas parvenu à nous abuser. Il est vrai que, dans le vide laissé par les méthodes que vous n'utilisiez pas, vous avez précipité toute une série de notions qui paraissent étrangères aux concepts maintenant admis par ceux qui décrivent des langues ou des mythes, des oeuvres littéraires ou des contes; vous avez parlé de formations, de positivités, de savoir, de

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pratiques discursives: toute une panoplie de termes dont vous étiez bien fier à chaque pas de souligner la singularité et les pouvoirs merveilleux. Mais auriez-vous eu à inventer tant de bizarreries, si vous n'aviez entrepris de faire valoir dans un domaine qui leur était irréductible quelques-uns des thèmes fondamentaux du structuralisme, -et de ceux-là mêmes qui en constituent les postulats les plus contestables, la plus douteuse philosophie? Tout se passe comme si vous aviez retenu des méthodes contemporaines d'analyse, non pas le travail empirique et sérieux, mais deux ou trois thèmes qui en sont plus des extrapolations que des principes nécessaires.
C'est ainsi que vous avez voulu réduire les dimensions propres du discours, négliger son irrégularité spécifique, cacher ce qu'il peut comporter d'initiative et de liberté, compenser le déséquilibre qu'il instaure dans la langue: vous avez voulu refermer cette ouverture. A l'instar d'une certaine forme de linguistique, vous avez cherché à vous passer du sujet parlant; vous avez cru qu'on pouvait décaper le discours de toutes ses références anthropologiques, et le traiter comme s'il n'avait jamais été formulé par quiconque, comme s'il n'était pas né dans des circonstances particulières, comme s'il n'était pas traversé par des représentations, comme s'il ne s'adressait à personne. Enfin, vous lui avez appliqué un principe de simultanéité: vous avez refusé de voir que le discours, à la différence peut-être de la langue, est essentiellement historique, qu'il n'était pas constitué d'éléments disponibles, mais d'événements réels et successifs qu'on ne peut pas l'analyser hors du temps où il s'est déployé.
-Vous avez raison: j'ai méconnu la transcendance du discours; j'ai refusé, en le décrivant, de le référer à une subjectivité; je n'ai pas fait valoir en premier lieu, et comme s'il devait en être la forme générale, son caractère diachronique. Mais tout cela n'était pas destiné à prolonger, au-delà du domaine de la langue, des concepts et des méthodes qui y avaient été éprouvés. Si j'ai parlé du discours, ce n'était point pour montrer que les mécanismes ou les processus de la langue s'y maintenaient

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intégralement; mais plutôt pour faire apparaître, dans l'épaisseur des performances verbales, la diversité des niveaux possibles d'analyse; pour montrer qu'à côté des méthodes de structuration linguistique (ou de celles de l'interprétation), on pouvait établir une description spécifique des énoncés, de leur formation et des régularités propres au discours. Si j'ai suspendu les références au sujet parlant, ce n'était pas pour découvrir des lois de construction ou des formes qui seraient appliquées de la même manière par tous les sujets parlants, ce n'était pas pour faire parler le grand discours universel qui serait commun à tous les hommes d'une époque. Il s'agissait au contraire de montrer en quoi consistaient les différences, comment il était possible que des hommes, à l'intérieur d'une même pratique discursive parlent d'objets différents, aient des opinions opposées, fassent des choix contradictoires; il s'agissait aussi de montrer en quoi les pratiques discursives se distinguaient les unes des autres; bref, j'ai voulu non pas exclure le problème du sujet, j'ai voulu définir les positions et les fonctions que le sujet pouvait occuper dans la diversité des discours. Enfin, vous avez pu le constater: je n'ai pas nié l'histoire, j'ai tenu en suspens la catégorie générale et vide du changement pour faire apparaître des transformations de niveaux différents; je refuse un modèle uniforme de temporalisation, pour décrire, à propos de chaque pratique discursive, ses règles de cumul, d'exclusion, de réactivation, ses formes propres de dérivation et ses modes spécifiques d'embrayage sur des successions diverses.
Je n'ai donc pas voulu reconduire au-delà de ses limites légitimes l'entreprise structuraliste. Et vous me rendrez facilement cette justice que je n'ai pas employé une seule fois le terme de structure dans Les Mots et les Choses. Mais laissons là, si vous le voulez bien, les polémiques à propos du «structuralisme»; elles se survivent à grand-peine dans des régions désertées maintenant par ceux qui travaillent; cette lutte qui a pu être féconde n'est plus menée maintenant que par les mimes et les forains.
-Vous avez beau vouloir esquiver ces polémiques,

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vous n'échapperez pas au problème. Car ce n'est pas au structuralisme que nous en avons. Volontiers, nous reconnaissons sa justesse et son efficacité: lorsqu'il s'agit d'analyser une langue, des mythologies,. des récits populaires, des poèmes, des rêves, des oeuvres littéraires, des films peut-être, la description structurale fait apparaître des relations qui sans elle n'auraient pas pu être isolées; elle permet de définir des éléments récurrents, avec leurs formes d'opposition et leurs critères d'individualisation; elle permet d'établir aussi des lois de construction, des équivalences et des règles de transformation. Et malgré quelques réticences qui ont pu être marquées au début, nous acceptons maintenant sans difficulté que la langue, l'inconscient, l'imagination des hommes obéissent à des lois de structure. Mais ce que nous refusons absolument, c'est ce que vous faites: c'est qu'on puisse analyser les discours scientifiques en leur succession sans les référer à quelque chose comme une activité constituante, sans reconnaître jusque dans leurs hésitations l'ouverture d'un projet originaire ou d'une téléologie fondamentale, sans retrouver la profonde continuité qui les lie et les conduit jusqu'au point d'où nous pouvons les ressaisir; c'est qu'on puisse ainsi dénouer le devenir de la raison, et affranchir de tout index de subjectivité l'histoire de la pensée. Resserrons le débat: nous admettons qu'on puisse parler, en termes d'éléments et de règles de construction, du langage en général,-de ce langage d'ailleurs et d'autrefois qui est celui des mythes, ou encore de ce langage malgré tout un peu étranger qui est celui de notre inconscient ou de nos oeuvres; mais le langage de notre savoir, ce langage que nous tenons ici et maintenant, ce discours structural lui-même qui nous permet d'analyser tant d'autres langages, celui-là, dans son épaisseur historique, nous le tenons pour irréductible. Vous ne pouvez pas oublier tout de même que c'est à partir de lui, de sa lente genèse, de ce devenir obscur qui l'a mené jusqu'à l'état d'aujourd'hui, que nous pouvons parler des autres discours en termes de structures; c'est lui qui nous en a donné la possibilité et le droit; il forme la tache aveugle à partir de quoi les

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choses autour de nous se disposent comme nous les voyons aujourd'hui. Qu'on joue avec des éléments, des relations et des discontinuités quand on analyse des légendes indo-européennes ou des tragédies de Racine, nous le voulons bien; qu'on se passe, autant que faire se peut, d'une interrogation sur les sujets parlants, nous l'acceptons encore; mais nous contestons qu'on puisse s'autoriser de ces tentatives réussies pour faire refluer l'analyse, pour remonter jusqu'aux formes de discours qui les rend possibles, et pour mettre en question le lieu même d'où nous parlons aujourd'hui. L'histoire de ces analyses où la subjectivité s'esquive garde par-devers elle sa propre transcendance.
-Il me semble que c'est bien là en effet (et beaucoup plus que dans la question ressassée du structuralisme) le point du débat, et de votre résistance. Permettez-moi, par jeu bien sûr puisque, vous le savez bien, je n'ai pas de penchant particulier pour l'interprétation, de vous dire comment j'ai entendu votre discours de tout à l'heure. «Bien sûr, disiez-vous en sourdine, nous sommes désormais contraints, malgré tous les combats d'arrière-garde que nous avons livrés, d'accepter qu'on formalise des discours déductifs; bien sûr nous devons supporter qu'on décrive, plutôt que l'histoire d'une âme, plutôt qu'un projet d'existence, l'architecture d'un système philosophique; bien sûr, et quoi que nous en pensions, il nous faut tolérer ces analyses qui rapportent les oeuvres littéraires, non pas à l'expérience vécue d'un individu, mais aux structures de la langue. Bien sûr, il nous a fallu abandonner tous ces discours que nous ramenions autrefois à la souveraineté de la conscience. Mais ce que nous avons perdu depuis plus d'un demi-siècle maintenant, nous entendons bien le récupérer au second degré, par l'analyse de toutes ces analyses ou du moins par l'interrogation fondamentale que nous leur adressons. Nous allons leur demander d'où elles viennent, quelle est la destination historique qui les traverse sans qu'elles s'en rendent compte, quelle naïveté les rend aveugles aux conditions qui les rendent possibles, en quelle clôture métaphysique s'enferme leur positivisme rudimentaire. Et du coup il

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sera sans importance finalement que l'inconscient ne soit pas, comme nous l'avons cru et affirmé, le bord implicite de la conscience; il sera sans importance qu'une mythologie ne soit plus une vision du monde, et qu'un roman soit autre chose que le versant extérieur d'une expérience vécue; car la raison qui établit toutes ces «vérités» nouvelles, cette raison nous la tenons en haute surveillance: ni elle, ni son passé, ni ce qui la rend possible, ni ce qui la fait nôtre n'échappe à l'assignation transcendantale. C'est à elle maintenant -et nous sommes bien décidés à n'y jamais renoncer -que nous poserons la question de l'origine, de la constitution première, de l'horizon téléologique, de la continuité temporelle. C'est elle, cette pensée qui s'actualise aujourd'hui comme la nôtre, que nous maintiendrons dans la dominance historico-transcendantale. C'est pourquoi, si nous sommes bien obligés de supporter, bon gré mal gré, tous les structuralismes, nous ne saurions accepter qu'on touche à cette histoire de la pensée qui est histoire de nous-mêmes; nous ne saurions accepter qu'on dénoue tous ces fils transcendantaux qui l'ont reliée depuis le XIXe siècle à la problématique de l'origine et de la subjectivité. A qui s'approche de cette forteresse où nous voilà réfugiés mais que nous entendons tenir solidement, nous répéterons, avec le geste qui immobilise la profanation: Noli tangere».
Or je me suis obstiné à avancer. Non pas que je sois certain de la victoire ni sûr de mes armes. Mais parce qu'il m'a paru que là, pour l'instant, était l'essentiel : affranchir l'histoire de la pensée de sa sujétion transcendantale. Le problème n'était absolument pas pour moi de la structuraliser, en appliquant au devenir du savoir ou à la genèse des sciences des catégories qui avaient fait leurs preuves dans le domaine de la langue. Il s'agissait d'analyser cette histoire, dans une discontinuité qu'aucune téléologie ne réduirait par avance; de la repérer dans une dispersion qu'aucun horizon préalable ne pourrait refermer; de la laisser se déployer dans un anonymat auquel nulle constitution transcendantale n'imposerait la forme du sujet; de l'ouvrir à une temporalité qui ne promettrait le retour d'aucune

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aurore. Il s'agissait de la dépouiller de tout narcissisme transcendantal; il fallait la libérer de ce cercle de l'origine perdue et retrouvée où elle était enfermée; il fallait montrer que l'histoire de la pensée ne pouvait avoir ce rôle révélateur du moment transcendantal que la mécanique rationnelle n'a plus depuis Kant, ni les idéalités mathématiques depuis Husserl, ni les significations du monde perçu depuis Merleau-Ponty, -en dépit des efforts qu'ils avaient faits cependant pour l'y découvrir.
Et je crois qu'au fond, malgré l'équivoque introduite par l'apparent débat du structuralisme, nous nous sommes parfaitement entendus; je veux dire: nous entendions parfaitement ce que nous voulions faire les uns et les autres. Il était bien normal que vous défendiez les droits d'une histoire continue, ouverte à la fois au travail d'une téléologie et aux processus indéfinis de la causalité; mais ce n'était point pour la protéger d'une invasion structurale qui en eût méconnu le mouvement, la spontanéité et le dynamisme interne; vous vouliez, en vérité, garantir les pouvoirs d'une conscience constituante, puisque c'étaient bien eux qu'on mettait en question. Or cette défense, elle devait avoir lieu ailleurs, et non point au lieu même du débat: car, si vous reconnaissiez à une recherche empirique, à un mince travail d'histoire le droit de contester la dimension transcendantale, alors vous cédiez l'essentiel. De là une série de déplacements. Traiter l'archéologie comme une recherche de l'origine, des a priori formels, des actes fondateurs, bref comme une sorte de phénoménologie historique (alors qu'il s'agit pour elle au contraire de libérer l'histoire de l'emprise phénoménologique), et lui objecter alors qu'elle échoue dans sa tâche et qu'elle ne découvre jamais qu'une série de faits empiriques. Puis opposer à la description archéologique, à son souci d'établir des seuils, des ruptures et des transformations, le véritable travail des historiens qui serait de montrer les continuités (alors que depuis des dizaines d'années le propos de l'histoire n'est plus celui-là); et lui reprocher alors son insouciance des empiricités. Puis encore la considérer comme une entreprise pour décrire des
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totalités culturelles, pour homogénéiser les différences les plus manifestes et retrouver l'universalité des formes contraignantes (alors qu'elle a pour propos de définir la spécificité singulière des pratiques discursives), et lui objecter alors différences, changements et mutations. Enfin la désigner comme l'importation, dans le domaine de l'histoire, du structuralisme (bien que ses méthodes et ses concepts ne puissent en aucun cas prêter à confusion) et montrer alors qu'elle ne saurait fonctionner comme une véritable analyse structurale.
Tout ce jeu de déplacements et de méconnaissances est parfaitement cohérent et nécessaire. Il comportait son bénéfice secondaire: pouvoir s'adresser en diagonale à toutes ces formes de structuralismes qu'il faut bien tolérer et auxquelles déjà il a fallu tant céder; et leur dire: «Vous voyez à quoi vous vous exposeriez si vous touchiez à ces domaines qui sont encore les nôtres; vos procédés, qui ont peut-être ailleurs quelque validité, y rencontreraient aussitôt leurs limites; ils laisseraient échapper tout le contenu concret que vous voudriez analyser; vous seriez obligés de renoncer à votre empirisme prudent; et vous verseriez, contre votre gré, dans une étrange ontologie de la structure. Ayez donc la sagesse de vous en tenir à ces terres que vous avez conquises sans doute, mais que nous feindrons désormais de vous avoir concédées puisque nous en fixons nous-mêmes les limites.» Quant au bénéfice majeur, il consiste, bien entendu, à masquer la crise où nous sommes engagés depuis longtemps et dont l'ampleur ne fait que croître: crise où il y va de cette réflexion transcendantale à laquelle la philosophie depuis Kant s'est identifiée; où il y va de cette thématique de l'origine, de cette promesse du retour par quoi nous esquivons la différence de notre présent; où il y va d'une pensée anthropologique qui ordonne toutes ces interrogations à la question de l'être de l'homme, et permet d'éviter l'analyse de la pratique; où il y va de toutes les idéologies humanistes; où il y va -enfin et surtout -du statut du sujet. C'est ce débat que vous souhaitez masquer et dont vous espérez, je crois, détourner l'attention, en poursuivant les jeux plaisants de la

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genèse et du système, de la synchronie et du devenir, de la relation et de la cause, de la structure et de l'histoire. Êtes-vous sûr de ne pas pratiquer une métathèse théorique?
-Supposons donc que le débat soit bien là où vous dites; supposons qu'il s'agisse de défendre ou d'attaquer la dernière redoute de la pensée transcendantale, et admettons que notre discussion d'aujourd'hui prenne bien place dans la crise dont vous parlez: quel est alors le titre de votre discours? D'où vient-il et d'où pourrait-il tenir son droit à parler? Comment pourrait-il se légitimer? Si vous n'avez fait rien d'autre qu'une enquête empirique consacrée à l'apparition et à la transformation des discours, si vous avez décrit des ensembles d'énoncés, des figures épistémologiques, les formes historiques d'un savoir, comment pouvez-vous échapper à la naïveté de tous les positivismes? Et comment votre entreprise pourrait-elle valoir contre la question de l'origine et le recours nécessaire à un sujet constituant? Mais si vous prétendez ouvrir une interrogation radicale, si vous voulez placer votre discours au niveau où nous nous plaçons nous-mêmes, vous savez bien alors qu'il entrera dans notre jeu et qu'il prolongera à son tour cette dimension dont il essaie pourtant de se libérer. Ou bien il ne nous atteint pas, ou bien nous le revendiquons. En tout cas, vous êtes tenu de nous dire ce que sont ces discours que vous vous obstinez depuis dix ans bientôt à poursuivre, sans avoir jamais pris le soin d'établir leur état civil. D'un mot, que sont-ils: histoire ou philosophie?
-Plus que vos objections de tout à l'heure, cette question, je l'avoue, m'embarrasse. Elle ne me surprend pas tout à fait; mais j'aurais aimé, quelque temps encore, la tenir suspendue. C'est que pour l'instant, et sans que je puisse encore prévoir un terme, mon discours, loin de déterminer le lieu d'où il parle, esquive le sol où il pourrait prendre appui. Il est discours sur des discours: mais il n'entend pas trouver en eux une loi cachée, une origine recouverte qu'il n'aurait plus qu'à libérer; il n'entend pas non plus établir par lui-même et à partir de lui-même la théorie générale dont

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ils seraient les modèles concrets. Il s'agit de déployer une dispersion qu'on ne peut jamais ramener à un système unique de différences, un éparpillement qui ne se rapporte pas à des axes absolus de référence; il s'agit d'opérer un décentrement qui ne laisse de privilège à aucun centre. Un tel discours n'a pas pour rôle de dissiper l'oubli, de retrouver, au plus profond des choses dites, et là où elles se taisent, le moment de leur naissance (qu'il s'agisse de leur création empirique, ou de l'acte transcendantal qui leur donne origine); il n'entreprend pas d'être recollection de l'originaire ou souvenir de la vérité. Il a, au contraire, à faire les différences: à les constituer comme objets, à les analyser et à définir leur concept. Au lieu de parcourir le champ des discours pour refaire à son compte les totalisations suspendues, au lieu de rechercher dans ce qui a été dit cet autre discours caché, mais qui demeure le même (au lieu, par conséquent, de jouer sans cesse l'allégorie et la tautologie), il opère sans cesse les différenciations, il est diagnostic. Si la philosophie est mémoire ou retour de l'origine, ce que je fais ne peut, en aucun cas, être considéré comme philosophie; et si l'histoire de la pensée consiste à redonner vie à des figures à demi effacées, ce que je fais n'est pas non plus histoire.
-De ce que vous venez de dire, il faut au moins retenir que votre archéologie n'est pas une science. Vous la laissez flotter, avec le statut incertain d'une description. Encore, sans doute, un de ces discours qui voudrait se faire prendre pour quelque discipline à l'état d'ébauche; ce qui procure à leurs auteurs le double avantage de n'avoir pas à en fonder la scientificité explicite et rigoureuse, et de l'ouvrir sur une généralité future qui la libère des hasards de sa naissance; encore un de ces projets qui se justifient de ce qu'ils ne sont pas en reportant toujours à plus tard l'essentiel de leur tâche, le moment de leur vérification et la mise en place définitive de leur cohérence; encore une de ces fondations comme il en fut annoncé un si grand nombre depuis le XIXe siècle: car on sait bien que, dans le champ théorique moderne, ce qu'on se plaît à inventer, ce ne sont point des systèmes démontrables,

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mais des disciplines dont on ouvre la possibilité, dont on dessine le programme, et dont on confie aux autres l'avenir et le destin. Or, à peine achevé le pointillé de leur épure, voilà qu'elles disparaissent avec leurs auteurs. Et le champ qu'elles auraient dû ménager demeure à jamais stérile.
-Il est exact que je n'ai jamais présenté l'archéologie comme une science, ni même comme les premiers fondements d'une science future. Et moins que le plan d'un édifice à venir, je me suis appliqué à faire le relevé -quitte, au demeurant, à apporter beaucoup de corrections -de ce que j'avais entrepris à l'occasion d'enquêtes concrètes. Le mot d'archéologie n'a point valeur d'anticipation; il désigne seulement une des lignes d'attaque pour l'analyse des performances verbales: spécification d'un niveau: celui de l'énoncé et de l'archive; détermination et éclairage d'un domaine: les régularités énonciatives, les positivités; mise en jeu de concepts comme ceux de règles de formation, de dérivation archéologique, d'a priori historique. Mais en presque toutes ses dimensions et sur presque toutes ses arêtes, l'entreprise a rapport à des sciences, à des analyses de type scientifique ou à des théories répondant à des critères de rigueur. Elle a d'abord rapport à des sciences qui se constituent et établissent leurs normes dans le savoir archéologiquement décrit: ce sont là pour elle autant de sciences-objets, comme ont pu l'être déjà l'anatomie pathologique, la philologie, l'économie politique, la biologie. Elle a rapport aussi à des formes scientifiques d'analyse dont elle se distingue soit par le niveau, soit par le domaine, soit par les méthodes et qu'elle jouxte selon des lignes de partage caractéristiques; en s'attaquant, dans la masse des choses dites, à l'énoncé défini comme fonction de réalisation de la performance verbale, elle se détache d'une recherche qui aurait pour champ privilégié la compétence linguistique: tandis qu'une telle description constitue, pour définir l'acceptabilité des énoncés, un modèle générateur, l'archéologie essaie d'établir, pour définir les conditions de leur réalisation, des règles de formation; de là, entre ces deux modes d'analyse un certain nombre d'analogies mais

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aussi de différences (en particulier, pour ce qui concerne le niveau possible de formalisation); en tout cas, pour l'archéologie, une grammaire générative joue le rôle d'une analyse-connexe. En outre, les descriptions archéologiques, dans leur déroulement et les champs qu'elles parcourent, s'articulent sur d'autres disciplines: en cherchant à définir, hors de toute référence à une subjectivité psychologique ou constituante, les différentes positions de sujet que peuvent impliquer les énoncés, l'archéologie croise une question qui est posée aujourd'hui par la psychanalyse; en essayant de faire apparaître les règles de formation des concepts, les modes de succession, d'enchaînement et de coexistence des énoncés, elle rencontre le problème des structures épistémologiques; en étudiant la formation des objets, les champs dans lesquels ils émergent et se spécifient, en étudiant aussi les conditions d'appropriation des discours, elle rencontre l'analyse des formations sociales. Ce sont pour l'archéologie autant d'espaces corrélatifs. Enfin, dans la mesure où il est possible de constituer une théorie générale des productions, l'archéologie comme analyse des règles propres aux différentes pratiques discursives, trouvera. ce qu'on pourrait appeler sa théorie enveloppante.
Si je situe l'archéologie parmi tant d'autres discours qui sont déjà constitués, ce n'est pas pour la faire bénéficier, comme par contiguïté et contagion, d'un statut qu'elle ne serait pas capable de se donner à elle-même; ce n'est pas pour lui donner une place, définitivement dessinée, dans une constellation immobile; mais pour faire surgir, avec l'archive, les formations discursives, les positivités, les énoncés, leurs conditions de formation, un domaine spécifique. Domaine qui n'a fait encore l'objet d'aucune analyse (du moins en ce qu'il peut avoir de particulier et d'irréductible aux interprétations et aux formalisations); mais domaine dont rien ne garantit à l'avance -au point de repérage encore rudimentaire où je me trouve maintenant qu'il demeurera stable et autonome. Après tout, il se pourrait que l'archéologie ne fasse rien d'autre que jouer le rôle d'un instrument qui permette d'articuler,

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d'une façon moins imprécise que dans le passé, l'analyse des formations sociales et les descriptions épistémologiques; ou qui permette de lier une analyse des positions du sujet à une théorie de l'histoire des sciences; ou qui permette de situer le lieu d'entrecroisement entre une théorie générale de la production et une analyse générative des énoncés. Il pourrait se révéler finalement que l'archéologie, c'est le nom donné à une certaine part de la conjoncture théorique qui est celle d'aujourd'hui. Que cette conjoncture donne lieu à une discipline individualisable, dont les premiers caractères et les limites globales s'esquisseraient ici, ou qu'elle suscite un faisceau de problèmes dont la cohérence actuelle n'empêche pas qu'ils puissent être plus tard repris en charge ailleurs, autrement, à un niveau plus élevé ou selon des méthodes différentes, de tout cela, je ne saurai pour l'instant décider. Et à vrai dire, ce n'est pas moi sans doute qui établirai la décision. J'accepte que mon discours s'efface comme la figure qui a pu le porter jusqu'ici.
-Vous faites vous-même un étrange usage de cette liberté que vous contestez aux autres. Car vous vous donnez tout le champ d'un espace libre que vous refusez même de qualifier. Mais oubliez-vous le soin que vous avez pris d'enfermer le discours des autres dans des systèmes de règles? Oubliez-vous toutes ces contraintes que vous décriviez avec méticulosité? N'avez-vous pas retiré aux individus le droit d' intervenir personnellement dans les positivités où se situent leurs discours? Vous avez lié la moindre de leurs paroles à des obligations qui condamnent au conformisme la moindre de leurs innovations. Vous avez la révolution facile quand il s'agit de vous-même, mais difficile quand il s'agit des autres. Il vaudrait mieux sans doute que vous ayez une plus claire conscience des conditions dans lesquelles vous parlez, mais en retour une plus grande confiance dans l'action réelle des hommes et dans leurs possibilités.
-Je crains que vous ne commettiez une double erreur: à propos des pratiques discursives que j'ai essayé de définir et à propos de la part que vous-même réservez à la liberté humaine. Les positivités que j'ai tenté d'établir ne doivent pas être comprises comme un

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ensemble de déterminations s'imposant de l'extérieur à la pensée des individus, ou l'habitant de l'intérieur et comme par avance; elles constituent plutôt l'ensemble des conditions selon lesquelles s'exerce une pratique, selon lesquelles cette pratique donne lieu à des énoncés partiellement ou totalement nouveaux, selon lesquelles enfin elle peut être modifiée. Il s'agit moins des bornes posées à l'initiative des sujets que du champ où elle s'articule (sans en constituer le centre), des règles qu'elle met en oeuvre (sans qu'elle les ait inventées ni formulées), des relations qui lui servent de support (sans qu'elle en soit le résultat dernier ni le point de convergence). Il s'agit de faire apparaître les pratiques discursives dans leur complexité et dans leur épaisseur; montrer que parler, c'est faire quelque chose -autre chose qu'exprimer ce qu'on pense, traduire ce qu'on sait, autre chose aussi que faire jouer les structures d'une langue; montrer qu'ajouter un énoncé à une série préexistante d'énoncés, c'est faire un geste compliqué et coûteux, qui implique des conditions (et pas seulement une situation, un contexte, des motifs) et qui comporte des règles (différentes des règles logiques et linguistiques de construction); montrer qu'un changement, dans l'ordre du discours, ne suppose pas des «idées neuves», un peu d'invention et de créativité, une mentalité autre, mais des transformations dans une pratique, éventuellement dans celles qui l'avoisinent et dans leur articulation commune. Je n'ai pas nié, loin de là, la possibilité de changer le discours: j'en ai retiré le droit exclusif et instantané à la souveraineté du sujet.
«Et à mon tour, je voudrais, pour terminer, vous poser une question: quelle idée vous faites-vous du changement, et disons de la révolution, au moins dans l'ordre scientifique et dans le champ des discours, si vous le liez aux thèmes du sens, du projet, de l'origine et du retour, du sujet constituant, bref à toute la thématique qui garantit à l'histoire la présence universelle du Logos? Quelle possibilité lui donnez-vous si vous l'analysez selon les métaphores dynamiques, biologiques, évolutionnistes, dans lesquelles on dissout

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d'ordinaire le problème difficile et spécifique de la mutation historique? Plus précisément encore: quel statut politique pouvez-vous donner au discours si vous ne voyez en lui qu'une mince transparence qui scintille un instant à la limite des choses et des pensées? La pratique du discours révolutionnaire et du discours scientifique en Europe, depuis bientôt deux cents ans, ne vous a-t-elle pas affranchi de cette idée que les mots sont du vent, un chuchotement extérieur, un bruit d'ailes qu'on a peine à entendre dans le sérieux de l'histoire? Ou faut-il imaginer que, pour refuser cette leçon, vous vous acharniez à méconnaître, dans leur existence propre, les pratiques discursives, et que vous vouliez maintenir contre elle une histoire de l'esprit, des connaissances de la raison, des idées ou des opinions? Quelle est donc cette peur qui vous fait répondre en termes de conscience quand on vous parle d'une pratique, de ses conditions, de ses règles, de ses transformations historiques? Quelle est donc cette peur qui vous fait rechercher, par-delà toutes les limites, les ruptures, les secousses, les scansions, la grande destinée historico-transcendantale de l'Occident?
A cette question, je pense bien qu'il n'y a guère de réponse que politique. Tenons-la, pour aujourd'hui, en suspens. Peut-être faudra-t-il bientôt la reprendre et sur un autre mode.
Ce livre n'est fait que pour écarter quelques difficultés préliminaires. Autant qu'un autre, je sais ce que peuvent avoir d' «ingrat» -au sens strict du terme -les recherches dont je parle et que j'ai entreprises voilà dix ans maintenant. Je sais ce qu'il peut y avoir d'un peu grinçant à traiter les discours non pas à partir de la douce, muette et intime conscience qui s'y exprime, mais d'un obscur ensemble de règles anonymes. Ce qu'il y a de déplaisant à faire apparaître les limites et les nécessités d'une pratique, là où on avait l'habitude de voir se déployer, dans une pure transparence, les jeux du génie et de la liberté. Ce qu'il y a de provocant à traiter comme un faisceau de transformations cette histoire des discours qui était animée jusqu'ici par les métamorphoses rassurantes de la vie ou la continuité
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intentionnelle du vécu. Ce qu'il y a d'insupportable enfin, étant donné ce que chacun veut mettre, pense mettre de «soi-même» dans son propre discours, quand il entreprend de parler, ce qu'il y a d'insupportable à découper, analyser, combiner, recomposer tous ces textes maintenant revenus au silence, sans que jamais s'y dessine le visage transfiguré de l'auteur: «Eh quoi! tant de mots entassés, tant de marques déposées sur tant de papier et offertes à d'innombrables regards, un zèle si grand pour les maintenir au-delà du geste qui les articule, une piété si profonde attachée à les conserver et les inscrire dans la mémoire des hommes, -tout cela pour qu'il ne reste rien de cette pauvre main qui les a tracées, de cette inquiétude qui cherchait à s'apaiser en elles, et de cette vie achevée qui n'a plus qu'elles désormais pour survivre? Le discours, en sa détermination la plus profonde, ne serait pas «trace»? Et son murmure ne serait pas le lieu des immortalités sans substance? Il faudrait admettre que le temps du discours n'est pas le temps de la conscience porté aux dimensions de l'histoire, ou le temps de l'histoire présent dans la forme de la conscience? Il faudrait que je suppose que dans mon discours il n'y va pas de ma survie? Et qu'en parlant je ne conjure pas ma mort, mais que je l'établis; ou plutôt que j'abolis toute intériorité en ce dehors qui est si indifférent à ma vie, et si neutre, qu'il ne fait point de différence entre ma vie et ma mort?»
Tous ceux-là, je comprends bien leur malaise. Ils ont eu sans doute assez de mal à reconnaître que leur histoire, leur économie, leurs pratiques sociales, la langue qu'ils parlent, la mythologie de leurs ancêtres, les tables même qu'on leur racontait dans leur enfance, obéissent à des règles qui ne sont pas toutes données à leur conscience; ils ne souhaitent guère qu'on les dépossède, en outre et par surcroît, de ce discours où ils veulent pouvoir dire immédiatement, sans distance, ce qu'ils pensent, croient ou imaginent; ils préféreront nier que le discours soit une pratique complexe et différenciée, obéissant à des règles et à des transformations analysables, plutôt que d'être privés de cette tendre certitude, si consolante, de pouvoir changer, sinon le

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monde, sinon la vie, du moins leur «sens» par la seule fraîcheur d'une parole qui ne viendrait que d'eux-mêmes, et demeurerait au plus près de la source, indéfiniment. Tant de choses, dans leur langage, leur ont déjà échappé: ils ne veulent plus que leur échappe, en outre, ce qu'ils disent, ce petit fragment de discours -parole ou écriture, peu importe -dont la frêle et incertaine existence doit porter leur vie plus loin et plus longtemps. Ils ne peuvent pas supporter (et on les comprend un peu) de s'entendre dire: «Le discours n'est pas la vie: son temps n'est pas le vôtre; en lui, vous ne vous réconcilierez pas avec la mort; il se peut bien que vous ayez tué Dieu sous le poids de tout ce que vous avez dit; mais ne pensez pas que vous ferez, de tout ce que vous dites, un homme qui vivra plus que lui.»

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