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|PAGE 257 V
|PAGE 260 pratiques discursives: toute une panoplie de
termes dont vous étiez bien fier à chaque pas de
souligner la singularité et les pouvoirs merveilleux. Mais
auriez-vous eu à inventer tant de bizarreries, si vous
n'aviez entrepris de faire valoir dans un domaine qui leur était
irréductible quelques-uns des thèmes fondamentaux
du structuralisme, -et de ceux-là mêmes qui en constituent
les postulats les plus contestables, la plus douteuse philosophie?
Tout se passe comme si vous aviez retenu des méthodes contemporaines
d'analyse, non pas le travail empirique et sérieux, mais
deux ou trois thèmes qui en sont plus des extrapolations
que des principes nécessaires. |PAGE 261 intégralement; mais plutôt pour
faire apparaître, dans l'épaisseur des performances
verbales, la diversité des niveaux possibles d'analyse;
pour montrer qu'à côté des méthodes
de structuration linguistique (ou de celles de l'interprétation),
on pouvait établir une description spécifique des
énoncés, de leur formation et des régularités
propres au discours. Si j'ai suspendu les références
au sujet parlant, ce n'était pas pour découvrir
des lois de construction ou des formes qui seraient appliquées
de la même manière par tous les sujets parlants,
ce n'était pas pour faire parler le grand discours universel
qui serait commun à tous les hommes d'une époque.
Il s'agissait au contraire de montrer en quoi consistaient les
différences, comment il était possible que des hommes,
à l'intérieur d'une même pratique discursive
parlent d'objets différents, aient des opinions opposées,
fassent des choix contradictoires; il s'agissait aussi de montrer
en quoi les pratiques discursives se distinguaient les unes des
autres; bref, j'ai voulu non pas exclure le problème du
sujet, j'ai voulu définir les positions et les fonctions
que le sujet pouvait occuper dans la diversité des discours.
Enfin, vous avez pu le constater: je n'ai pas nié l'histoire,
j'ai tenu en suspens la catégorie générale
et vide du changement pour faire apparaître des transformations
de niveaux différents; je refuse un modèle uniforme
de temporalisation, pour décrire, à propos de chaque
pratique discursive, ses règles de cumul, d'exclusion,
de réactivation, ses formes propres de dérivation
et ses modes spécifiques d'embrayage sur des successions
diverses. |PAGE 262 vous n'échapperez pas au problème. Car ce n'est pas au structuralisme que nous en avons. Volontiers, nous reconnaissons sa justesse et son efficacité: lorsqu'il s'agit d'analyser une langue, des mythologies,. des récits populaires, des poèmes, des rêves, des oeuvres littéraires, des films peut-être, la description structurale fait apparaître des relations qui sans elle n'auraient pas pu être isolées; elle permet de définir des éléments récurrents, avec leurs formes d'opposition et leurs critères d'individualisation; elle permet d'établir aussi des lois de construction, des équivalences et des règles de transformation. Et malgré quelques réticences qui ont pu être marquées au début, nous acceptons maintenant sans difficulté que la langue, l'inconscient, l'imagination des hommes obéissent à des lois de structure. Mais ce que nous refusons absolument, c'est ce que vous faites: c'est qu'on puisse analyser les discours scientifiques en leur succession sans les référer à quelque chose comme une activité constituante, sans reconnaître jusque dans leurs hésitations l'ouverture d'un projet originaire ou d'une téléologie fondamentale, sans retrouver la profonde continuité qui les lie et les conduit jusqu'au point d'où nous pouvons les ressaisir; c'est qu'on puisse ainsi dénouer le devenir de la raison, et affranchir de tout index de subjectivité l'histoire de la pensée. Resserrons le débat: nous admettons qu'on puisse parler, en termes d'éléments et de règles de construction, du langage en général,-de ce langage d'ailleurs et d'autrefois qui est celui des mythes, ou encore de ce langage malgré tout un peu étranger qui est celui de notre inconscient ou de nos oeuvres; mais le langage de notre savoir, ce langage que nous tenons ici et maintenant, ce discours structural lui-même qui nous permet d'analyser tant d'autres langages, celui-là, dans son épaisseur historique, nous le tenons pour irréductible. Vous ne pouvez pas oublier tout de même que c'est à partir de lui, de sa lente genèse, de ce devenir obscur qui l'a mené jusqu'à l'état d'aujourd'hui, que nous pouvons parler des autres discours en termes de structures; c'est lui qui nous en a donné la possibilité et le droit; il forme la tache aveugle à partir de quoi les |PAGE 263 choses autour de nous se disposent comme nous
les voyons aujourd'hui. Qu'on joue avec des éléments,
des relations et des discontinuités quand on analyse des
légendes indo-européennes ou des tragédies
de Racine, nous le voulons bien; qu'on se passe, autant que faire
se peut, d'une interrogation sur les sujets parlants, nous l'acceptons
encore; mais nous contestons qu'on puisse s'autoriser de ces tentatives
réussies pour faire refluer l'analyse, pour remonter jusqu'aux
formes de discours qui les rend possibles, et pour mettre en question
le lieu même d'où nous parlons aujourd'hui. L'histoire
de ces analyses où la subjectivité s'esquive garde
par-devers elle sa propre transcendance. |PAGE 264 sera sans importance finalement que l'inconscient
ne soit pas, comme nous l'avons cru et affirmé, le bord
implicite de la conscience; il sera sans importance qu'une mythologie
ne soit plus une vision du monde, et qu'un roman soit autre chose
que le versant extérieur d'une expérience vécue;
car la raison qui établit toutes ces «vérités»
nouvelles, cette raison nous la tenons en haute surveillance:
ni elle, ni son passé, ni ce qui la rend possible, ni ce
qui la fait nôtre n'échappe à l'assignation
transcendantale. C'est à elle maintenant -et nous sommes
bien décidés à n'y jamais renoncer -que nous
poserons la question de l'origine, de la constitution première,
de l'horizon téléologique, de la continuité
temporelle. C'est elle, cette pensée qui s'actualise aujourd'hui
comme la nôtre, que nous maintiendrons dans la dominance
historico-transcendantale. C'est pourquoi, si nous sommes bien
obligés de supporter, bon gré mal gré, tous
les structuralismes, nous ne saurions accepter qu'on touche à
cette histoire de la pensée qui est histoire de nous-mêmes;
nous ne saurions accepter qu'on dénoue tous ces fils transcendantaux
qui l'ont reliée depuis le XIXe siècle à
la problématique de l'origine et de la subjectivité.
A qui s'approche de cette forteresse où nous voilà
réfugiés mais que nous entendons tenir solidement,
nous répéterons, avec le geste qui immobilise la
profanation: Noli tangere». |PAGE 265 aurore. Il s'agissait de la dépouiller
de tout narcissisme transcendantal; il fallait la libérer
de ce cercle de l'origine perdue et retrouvée où
elle était enfermée; il fallait montrer que l'histoire
de la pensée ne pouvait avoir ce rôle révélateur
du moment transcendantal que la mécanique rationnelle n'a
plus depuis Kant, ni les idéalités mathématiques
depuis Husserl, ni les significations du monde perçu depuis
Merleau-Ponty, -en dépit des efforts qu'ils avaient faits
cependant pour l'y découvrir. totalités culturelles, pour homogénéiser
les différences les plus manifestes et retrouver l'universalité
des formes contraignantes (alors qu'elle a pour propos de définir
la spécificité singulière des pratiques discursives),
et lui objecter alors différences, changements et mutations.
Enfin la désigner comme l'importation, dans le domaine
de l'histoire, du structuralisme (bien que ses méthodes
et ses concepts ne puissent en aucun cas prêter à
confusion) et montrer alors qu'elle ne saurait fonctionner comme
une véritable analyse structurale. |PAGE 267 genèse et du système, de la synchronie
et du devenir, de la relation et de la cause, de la structure
et de l'histoire. Êtes-vous sûr de ne pas pratiquer
une métathèse théorique? |PAGE 268 ils seraient les modèles concrets. Il
s'agit de déployer une dispersion qu'on ne peut jamais
ramener à un système unique de différences,
un éparpillement qui ne se rapporte pas à des axes
absolus de référence; il s'agit d'opérer
un décentrement qui ne laisse de privilège à
aucun centre. Un tel discours n'a pas pour rôle de dissiper
l'oubli, de retrouver, au plus profond des choses dites, et là
où elles se taisent, le moment de leur naissance (qu'il
s'agisse de leur création empirique, ou de l'acte transcendantal
qui leur donne origine); il n'entreprend pas d'être recollection
de l'originaire ou souvenir de la vérité. Il a,
au contraire, à faire les différences: à
les constituer comme objets, à les analyser et à
définir leur concept. Au lieu de parcourir le champ des
discours pour refaire à son compte les totalisations suspendues,
au lieu de rechercher dans ce qui a été dit cet
autre discours caché, mais qui demeure le même (au
lieu, par conséquent, de jouer sans cesse l'allégorie
et la tautologie), il opère sans cesse les différenciations,
il est diagnostic. Si la philosophie est mémoire ou retour
de l'origine, ce que je fais ne peut, en aucun cas, être
considéré comme philosophie; et si l'histoire de
la pensée consiste à redonner vie à des figures
à demi effacées, ce que je fais n'est pas non plus
histoire. |PAGE 269 mais des disciplines dont on ouvre la possibilité,
dont on dessine le programme, et dont on confie aux autres l'avenir
et le destin. Or, à peine achevé le pointillé
de leur épure, voilà qu'elles disparaissent avec
leurs auteurs. Et le champ qu'elles auraient dû ménager
demeure à jamais stérile. |PAGE 270 aussi de différences (en particulier,
pour ce qui concerne le niveau possible de formalisation); en
tout cas, pour l'archéologie, une grammaire générative
joue le rôle d'une analyse-connexe. En outre, les descriptions
archéologiques, dans leur déroulement et les champs
qu'elles parcourent, s'articulent sur d'autres disciplines: en
cherchant à définir, hors de toute référence
à une subjectivité psychologique ou constituante,
les différentes positions de sujet que peuvent impliquer
les énoncés, l'archéologie croise une question
qui est posée aujourd'hui par la psychanalyse; en essayant
de faire apparaître les règles de formation des concepts,
les modes de succession, d'enchaînement et de coexistence
des énoncés, elle rencontre le problème des
structures épistémologiques; en étudiant
la formation des objets, les champs dans lesquels ils émergent
et se spécifient, en étudiant aussi les conditions
d'appropriation des discours, elle rencontre l'analyse des formations
sociales. Ce sont pour l'archéologie autant d'espaces corrélatifs.
Enfin, dans la mesure où il est possible de constituer
une théorie générale des productions, l'archéologie
comme analyse des règles propres aux différentes
pratiques discursives, trouvera. ce qu'on pourrait appeler sa
théorie enveloppante. |PAGE 271 d'une façon moins imprécise que
dans le passé, l'analyse des formations sociales et les
descriptions épistémologiques; ou qui permette de
lier une analyse des positions du sujet à une théorie
de l'histoire des sciences; ou qui permette de situer le lieu
d'entrecroisement entre une théorie générale
de la production et une analyse générative des énoncés.
Il pourrait se révéler finalement que l'archéologie,
c'est le nom donné à une certaine part de la conjoncture
théorique qui est celle d'aujourd'hui. Que cette conjoncture
donne lieu à une discipline individualisable, dont les
premiers caractères et les limites globales s'esquisseraient
ici, ou qu'elle suscite un faisceau de problèmes dont la
cohérence actuelle n'empêche pas qu'ils puissent
être plus tard repris en charge ailleurs, autrement, à
un niveau plus élevé ou selon des méthodes
différentes, de tout cela, je ne saurai pour l'instant
décider. Et à vrai dire, ce n'est pas moi sans doute
qui établirai la décision. J'accepte que mon discours
s'efface comme la figure qui a pu le porter jusqu'ici. |PAGE 272 ensemble de déterminations s'imposant
de l'extérieur à la pensée des individus,
ou l'habitant de l'intérieur et comme par avance; elles
constituent plutôt l'ensemble des conditions selon lesquelles
s'exerce une pratique, selon lesquelles cette pratique donne lieu
à des énoncés partiellement ou totalement
nouveaux, selon lesquelles enfin elle peut être modifiée.
Il s'agit moins des bornes posées à l'initiative
des sujets que du champ où elle s'articule (sans en constituer
le centre), des règles qu'elle met en oeuvre (sans qu'elle
les ait inventées ni formulées), des relations qui
lui servent de support (sans qu'elle en soit le résultat
dernier ni le point de convergence). Il s'agit de faire apparaître
les pratiques discursives dans leur complexité et dans
leur épaisseur; montrer que parler, c'est faire quelque
chose -autre chose qu'exprimer ce qu'on pense, traduire ce qu'on
sait, autre chose aussi que faire jouer les structures d'une langue;
montrer qu'ajouter un énoncé à une série
préexistante d'énoncés, c'est faire un geste
compliqué et coûteux, qui implique des conditions
(et pas seulement une situation, un contexte, des motifs) et qui
comporte des règles (différentes des règles
logiques et linguistiques de construction); montrer qu'un changement,
dans l'ordre du discours, ne suppose pas des «idées
neuves», un peu d'invention et de créativité,
une mentalité autre, mais des transformations dans une
pratique, éventuellement dans celles qui l'avoisinent et
dans leur articulation commune. Je n'ai pas nié, loin de
là, la possibilité de changer le discours: j'en
ai retiré le droit exclusif et instantané à
la souveraineté du sujet. |PAGE 273 d'ordinaire le problème difficile et spécifique
de la mutation historique? Plus précisément encore:
quel statut politique pouvez-vous donner au discours si vous ne
voyez en lui qu'une mince transparence qui scintille un instant
à la limite des choses et des pensées? La pratique
du discours révolutionnaire et du discours scientifique
en Europe, depuis bientôt deux cents ans, ne vous a-t-elle
pas affranchi de cette idée que les mots sont du vent,
un chuchotement extérieur, un bruit d'ailes qu'on a peine
à entendre dans le sérieux de l'histoire? Ou faut-il
imaginer que, pour refuser cette leçon, vous vous acharniez
à méconnaître, dans leur existence propre,
les pratiques discursives, et que vous vouliez maintenir contre
elle une histoire de l'esprit, des connaissances de la raison,
des idées ou des opinions? Quelle est donc cette peur qui
vous fait répondre en termes de conscience quand on vous
parle d'une pratique, de ses conditions, de ses règles,
de ses transformations historiques? Quelle est donc cette peur
qui vous fait rechercher, par-delà toutes les limites,
les ruptures, les secousses, les scansions, la grande destinée
historico-transcendantale de l'Occident? intentionnelle du vécu. Ce qu'il y a d'insupportable
enfin, étant donné ce que chacun veut mettre, pense
mettre de «soi-même» dans son propre discours,
quand il entreprend de parler, ce qu'il y a d'insupportable à
découper, analyser, combiner, recomposer tous ces textes
maintenant revenus au silence, sans que jamais s'y dessine le
visage transfiguré de l'auteur: «Eh quoi! tant de
mots entassés, tant de marques déposées sur
tant de papier et offertes à d'innombrables regards, un
zèle si grand pour les maintenir au-delà du geste
qui les articule, une piété si profonde attachée
à les conserver et les inscrire dans la mémoire
des hommes, -tout cela pour qu'il ne reste rien de cette pauvre
main qui les a tracées, de cette inquiétude qui
cherchait à s'apaiser en elles, et de cette vie achevée
qui n'a plus qu'elles désormais pour survivre? Le discours,
en sa détermination la plus profonde, ne serait pas «trace»?
Et son murmure ne serait pas le lieu des immortalités sans
substance? Il faudrait admettre que le temps du discours n'est
pas le temps de la conscience porté aux dimensions de l'histoire,
ou le temps de l'histoire présent dans la forme de la conscience?
Il faudrait que je suppose que dans mon discours il n'y va pas
de ma survie? Et qu'en parlant je ne conjure pas ma mort, mais
que je l'établis; ou plutôt que j'abolis toute intériorité
en ce dehors qui est si indifférent à ma vie, et
si neutre, qu'il ne fait point de différence entre ma vie
et ma mort?» |PAGE 275 monde, sinon la vie, du moins leur «sens» par la seule fraîcheur d'une parole qui ne viendrait que d'eux-mêmes, et demeurerait au plus près de la source, indéfiniment. Tant de choses, dans leur langage, leur ont déjà échappé: ils ne veulent plus que leur échappe, en outre, ce qu'ils disent, ce petit fragment de discours -parole ou écriture, peu importe -dont la frêle et incertaine existence doit porter leur vie plus loin et plus longtemps. Ils ne peuvent pas supporter (et on les comprend un peu) de s'entendre dire: «Le discours n'est pas la vie: son temps n'est pas le vôtre; en lui, vous ne vous réconcilierez pas avec la mort; il se peut bien que vous ayez tué Dieu sous le poids de tout ce que vous avez dit; mais ne pensez pas que vous ferez, de tout ce que vous dites, un homme qui vivra plus que lui.» |
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